La Rose cassante
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Description

Un tueur mutile ses victimes en déposant sur leur cadavre des énigmes en forme de courts poèmes.
Le lieutenant Étienne Proto, une pointure de la Criminelle, est chargé de l’enquête.
Cet homme, issu d’une famille bourgeoise de province, n’était pas destiné à devenir enquêteur. La mort violente de sa petite sœur de 16 ans n’y est pas étrangère.
Seulement, le lieutenant Proto n’a, jusqu’à présent, jamais été confronté à un tueur aussi imprévisible et raffiné que celui qu’il pourchasse.
Le tueur en question est un énigmatique et fin lettré, joueur de surcroît. Ses victimes appartiennent, pour la plupart, au monde de la Culture et des médias. Ses meurtres sont-ils gratuits ou répondent-ils à un autre motif ?
Question à laquelle l’enquêteur, aidé de son équipe, va tenter de répondre, fouillant à la fois dans le présent et le passé, le sien y compris…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 mars 2016
Nombre de lectures 455
EAN13 9782370114242
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA ROSE CASSANTE

Charles Demassieux



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Policier/Polar . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-424-2
« Les agneaux vont se taire, pour le moment. Mais, Clarice, vous vous jugez avec la miséricorde d’un inquisiteur du Moyen Âge ; il vous faudra constamment le mériter, ce silence béni. Parce que ce sont les situations désespérées qui vous poussent à agir, et il y aura toujours des situations désespérées.
Je n’ai pas l’intention de vous rendre visite, Clarice ; sans vous le monde serait beaucoup moins intéressant. Je suis sûr, polie comme vous l’êtes, que vous me diriez la même chose. »
Thomas Harris
Le Silence des agneaux
À mon fils Maxence.
À ma chère Laurence Marini.
À Thomas Harris, qui a réussi ce tour de force de peindre l’abomination criminelle dans toute son élégance.
À ces metteurs en scène, enfin, qui ont participé, sans le savoir, à l’élaboration de cette histoire.
1 – « Que reste-t-il de nos amours ? »


Le 22 décembre 1985, assis dans un grand canapé d’angle en cuir sombre, chacun à une extrémité, deux hommes d’âge mûr buvaient un vin de Bourgogne, Pommard, 1976. Ils ne fêtaient rien de particulier, sinon le plaisir d’être ensemble, pendant que leurs femmes respectives s’octroyaient une séance de soins aux Thermes de Saint-Malo, de l’autre côté de la Rance. Il pleuvait sur Dinard et la nuit – nous étions en décembre – était déjà bien installée, tandis que l’horloge de la cheminée n’affichait que 18 heures. Il planait une musique légère, perceptible seulement quand la discussion marquait une pause : des sonates pour piano de Mozart, par Alfred Brendel.
Ainsi, tu as lu mon dernier livre… Alors, qu’en penses-tu ?
Je suis avare de louanges, ma femme s’en plaint depuis vingt-deux années de vie commune. Mais là, je ferai volontiers une entorse à mon règlement intérieur : forme impeccable, quoique très académique, fond stupéfiant. Une question me taraude : pourquoi maintenant ? Jusqu’à présent, tu écrivais des romans, des nouvelles, des pièces, et voilà que tu romps avec ce qui a fait ton succès en produisant un manifeste antisocial agressif qui te fera passer pour le plus accompli des misanthropes, voire le plus parfait réactionnaire.
Avant, je trichais en accablant mes personnages des tares de notre société sans avoir le courage de nommer les spécimens réels qui me les avaient inspirés. Pire, je noyais le tout dans une aventure assez attrayante pour qu’on oublie de réfléchir. Oh, bien sûr, certains pouvaient se reconnaître, mais comme jamais je ne confirmais ni n’infirmais, ils se rassuraient en se persuadant que j’avais puisé mon inspiration ailleurs. C’était le flou romanesque ! J’aurais aussi pu écrire ma vie et ne lâcher que des impressions personnelles. On les aurait mises sur le compte de mon excentricité. Cependant, il faut beaucoup de style et de matière pour ne pas sombrer dans le genre le plus infect que je connaisse : l’autobiographie. Je préférerais me couper la main plutôt que d’imiter ces écrivaillons qui n’ont que leur petit moi au bout de la plume, dont ils nous déversent l’indigence à longueur de pages. Non, ce que je voulais, c’était raconter notre pays tel quel, dans toute sa crasse, à partir d’un matériau indiscutable : l’Histoire. Montrer comment nous étions descendus dans les bas-fonds. J’ai fouillé la boue et ce que j’en ai sorti n’est que la stricte réalité, sans maquillage. Peu m’importe que les sensibilités soient heurtées.
Ça, pour heurter ! Tu ne t’es pas fait que des amis avec ce pamphlet.
Je m’en moque ! J’ai assez d’argent pour ne pas dépendre des bonnes volontés de tout un chacun, notamment les journalistes accrédités du bon goût parisien. Qu’ils me massacrent dans leurs colonnes, je ne retirerai rien de ce que j’ai écrit. Et puis, je suis convaincu qu’un peu de cynisme rafraîchira les lecteurs abreuvés d’humanisme tiédasse depuis que l’autre est arrivé au pouvoir, il y a bientôt quatre ans.
Enfin, tu as mis le paquet, Nicolas, reconnais-le.
Juste ce qu’il faut pour démasquer ce fatras de penseurs et de décideurs qui se prennent pour des altruistes quand ils ne sont en réalité que des sangsues. Ce qu’ils peuvent être pathétiques ! Hier, ils proclamaient « jouir sans entrave » et c’est précisément ce qu’ils font, sur notre dos évidemment.
Tout de même, c’est un suicide littéraire, je ne t’apprends rien. Tu vas brûler en place publique et te lire relèvera du blasphème. C’est la grande communion que tu perturbes en insultant le nouveau règne. Les critiques se déchaînent déjà.
Les critiques sont des impuissants à qui le commentaire d’une œuvre offre l’illusion d’une érection créatrice, particulièrement lorsqu’il est à charge. Un suicide, dis-tu ? C’est la société qui se suicide, pas moi. Malheureusement pour elle, elle l’ignore encore. Qu’ils viennent, je les attends ces intellectuels de carnaval ! Et les autres, je les attends aussi : qu’ils osent me dire en face que c’est faux, j’ai de quoi alimenter la discussion !
Tu n’auras pas longtemps à attendre avec des remarques telles que – je te cite de mémoire – : « Le président que nous nous étions choisi ressemblait à un vieux faune ambitieux en mal de pouvoir et de nymphes, pourvu qu’elles aimassent sa rose. Il ne servirait pas l’État, car l’État c’était lui. » Monge m’a rapporté qu’en haut lieu on te déteste maintenant assez fort pour t’imposer le silence.
Leurs menaces à peine déguisées ne me font pas peur. Ces gars-là ne tenteront rien contre moi. Ils savent que ce serait s’aliéner le pouvoir pour longtemps. Flinguer un auteur, en France, c’est encore un crime moral puni par l’opinion. Et c’est l’opinion qui remplit les urnes. Pour combien de temps, ça… Au fait, comment va Monge ? Toujours aussi fêtard ?
Toujours. Il te salue. Mais dis-moi, cela t’a-t-il plu au moins de l’écrire ce livre ? Je n’y ai pas senti d’exaltation particulière.
Quand on décide d’écrire autre chose que des bluettes, on n’écrit pas pour se faire plaisir ou pour l’argent. On écrit pour une seule raison : conjurer le sort qu’on juge mauvais, que ce soit le sien ou celui des autres.
Triste programme.
Toutes proportions gardées, tu crois que Beethoven s’est marré comme une baleine en composant la Neuvième Symphonie ? Il était sourd comme un pot et ne l’a même jamais entendue autrement que dans sa tête tourmentée. Oublie donc mes romans : ils sont tous bons à donner en pâture aux librairies de gare ! Avec ce pamphlet, comme tu l’appelles, j’ai écrit sans craindre de déplaire et sans le souci de plaire. Je me suis payé un libre accès à la parole, un point c’est tout. Ce qui, soit dit en passant, atténue mes regrets de ne pas l’avoir fait plus tôt et d’avoir pratiqué si longtemps le jeu de la séduction avec des lecteurs qui sont autant de consommateurs idiots. J’ai enfin écrit, après des années passées à amasser du fric jusqu’à plus soif en torchant de banales fictions. Tu m’entends, Francis : ÉCRIT ! Désormais, je n’ai plus rien à dire et je ne veux pas revenir à ces futilités qui n’ont fait de bien qu’à mon compte en banque. Aussi, ce sera mon dernier livre, car, vois-tu, ma renaissance passe par l’absence définitive d’écriture et…
On vient de frapper à la porte.
Tu es sûr ?
J’en suis certain.
Ce ne sont pas nos chères épouses : il est trop tôt. Attends un instant, je vais vérifier…
Nicolas Jécard se leva sans précipitation, avec désinvolture même, jusqu’à la porte massive de son grand vestibule pour s’enquérir de l’identité de l’importun qui s’était introduit dans le jardin par le portail, que sa femme et celle de Francis Lempois n’avaient pas fermé en partant. En ouvrant, il reconnut le visiteur et se composa aussitôt une figure autoritaire :
Je vous avais pourtant dit de ne plus remettre les pieds ici, Monsieur le pleurnicheur ! C’est la dernière fois que je…
La phrase se perdit dans un râle mêlé de douleur et de surprise : le visiteur venait de lui trancher la gorge avec une lame de rasoir très effilée, puis s’était enfui sans demander son reste. Le tout accompli dans un silence monacal. Il se cramponna d’abord à la rampe de l’escalier et glissa doucement jusque sur les marches.
Son invité, ne le voyant pas revenir, vint aux nouvelles : il découvrit alors Jécard gisant dans son sang. Celui-ci tentait d’articuler des phrases qui se perdaient dans un borborygme incompréhensible. Affolé, tétanisé même, Lempois contempla avec une horreur surnaturelle la scène, regardant mourir son ami. Puis, il tituba jusqu’au téléphone du hall d’entrée, composa le numéro de la gendarmerie, qu’il connaissait fort bien, son gendre en était le capitaine.
Arrivés rapidement sur place, gendarmes et secouristes constatèrent le décès. En lieu et place d’une renaissance, la vie venait de quitter Nicolas Jécard sur les marches d’un perron maculées de son sang. Quelle mise en scène !
Atterré par l’événement dont il avait été le témoin partiel, Lempois répondit distraitement aux questions des collègues de son gendre, lequel déboula bientôt sur le lieu du crime, après avoir abandonné sans explication femme et enfants en plein dîner. Il apparut rapidement que le témoin n’avait pas le profil d’un suspect : Jécard était un vieux copain qui ne lui avait jamais fait défaut, particulièrement dans certains coups durs dont Lempois avait été victime par le passé. A moins d’une pulsion criminelle soudaine, ce qui était peu vraisemblable, Lempois n’était pas l’assassin.
Les deux épouses, dont l’une à présent veuve, découvrirent plus tard la situation. En apercevant au bout de l’allée de la villa tous ces gyrophares, elles comprirent vite que tout ne se passait pas pour le mieux dans leur meilleur des mondes. La femme de Lempois, ayant reconnu son gendre dans un groupe, se précipita, affolée, vers lui. Celle de Jécard, comme alertée par un sixième sens, s’évanouit à peine sortie de son véhicule. Par la portière ouverte, on entendait Charles Trenet :
« Que reste-t-il de nos amours
Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux
Des mois d’avril, des rendez-vous
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse… »
2 – Souvenir de Nicolas Jécard


Voilà que je perds la mémoire ! C’était quand la première fois que Nicolas a rencontré Monge ?… Ah, j’y suis ! En 1979, chez Renardier, le patron de presse bien connu : ils ont tout de suite sympathisé. Moins d’un an plus tard, Monge invitait Nicolas à l’ambassade d’Argentine, qui n’était, à cette époque, pas très branchée démocratie ! Il y était convié parce qu’il venait d’écrire un article dithyrambique sur la ville de Buenos Aires, après un séjour de trois semaines dans la capitale argentine. L’ambassadeur avait par ailleurs sollicité quelques « personnalités françaises du bon vieux temps », me raconta ultérieurement Nicolas. Comprenez : un bouquet garni d’anciens collabos qui s’étaient dispensés de l’épuration de la Libération en voyageant quelques années en Amérique du Sud ! À leur retour sur le sol de la mère Patrie, ils purent profiter de l’oubli populaire et prospérer sans inquiétude. Il y avait bien ici et là des reporters fouineurs pour exhumer leur passé peu reluisant, mais, après le choc des révélations, ça retombait comme un soufflé, si vous voyez ce que je veux dire ! Nicolas aussi était un fouineur à sa façon. Vous avez lu ses livres ?
Non. Je vous en prie, poursuivez, Monsieur Lempois…
Donc, Nicolas, ce soir-là à l’ambassade, les effets de l’alcool aidant, ajoutés à son don de mettre les gens en confiance, fait causer tout ce petit monde, retient les anecdotes les plus croustillantes et les couche sur le papier en rentrant chez lui. Jusque-là, rien. Et voilà qu’en octobre 1985 il publie un essai explosif, très documenté : La calotte de la République , relatant les irrégularités morales d’autrefois des classes dirigeantes alors en place. Pour s’amuser, il change les noms des protagonistes, mais à moins d’être complètement con, on savait qui se cachait derrière les pseudonymes inventés. Résultat : branle-bas de combat dans tous les états-majors : remaniement des équipes, mise en retraite anticipée des CV dérangeants, inondations de démentis dans la presse, et j’en passe ! C’est à ce moment, en novembre je m’en souviens, que ressurgit Monge, le « non-aligné », comme l’appelait Nicolas avec un certain mépris, malgré son amitié pour lui : blanc et noir, rouge coco et bleu amerlo ; le type qui ne se mouille jamais, sauf le doigt pour savoir dans quel sens va le vent. Il débarque sans prévenir dans l’appartement parisien de Nicolas. Ça a gueulé ferme, vous pouvez me croire : j’y étais ! Pendant que Monge traitait Nicolas de tous les noms d’oiseaux, notamment de traître parce qu’il avait mis au jour certaines de ses confidences, moi je regardais le bout de mes pompes. Monge parlait trop et Nicolas écoutait tout ce qu’on lui racontait sans jamais promettre de se taire. Il faut admettre que son magistral pamphlet remuait sacrément la mare politique, et ça sentait la vase pas fraîche. Les odeurs allaient jusqu’aux narines des électeurs ! Monge était aussi venu en mission commandée, avec un message officieux pour Nicolas : « Quitte Paris, fais-toi oublier, c’est un conseil d’en haut. »
Il a visiblement suivi le conseil.
Plutôt ! À quoi ça a servi, je vous le demande ! Un mois plus tard, il était égorgé chez lui… Au fait, vous avez une piste ?
Non. Je compte tout de même interroger monsieur Monge pour de plus amples informations. Je doute qu’il ait quelque chose à voir dans tout ça, mais, par acquit de conscience, je préfère n’éluder aucune piste. S’il y a affaire d’État, on nous fera tourner en rond et on classera, comme c’est la tradition. Et lorsque tout le monde sera mort, un journaliste exhumera ladite affaire pour établir une vérité qu’un autre infirmera, jusqu’à ce qu’on se soucie de Nicolas Jécard comme d’une guigne.
Robert Boulin bis ?
Oui. Sauf qu’il y a un os. Dans les assassinats politiques – puisque vous évoquez l’étrange cas de ce ministre du travail « suicidé » près d’un étang de la forêt de Rambouillet –, on ne fait pas appel à des équarrisseurs de Rungis pour ce genre de boulot ; on est plus « élégant », façon de parler. Il manque la manière, si vous voulez mon avis, dans ce meurtre.
C’est peu orthodoxe, je l’admets, à moins que nous ayons affaire à un Brutus frappant un tyran littéraire.
Je crains que nous n’en sachions rien… Monsieur Lempois, je ne vous retiens plus.
Vous me préviendrez s’il y a du nouveau ?
Bien entendu.
Faites votre possible. Je ne partageais pas toutes les opinions de Nicolas, mais c’était un ami proche. Il mérite qu’on ne l’abandonne pas dans le casier des crimes non élucidés.
Je n’y manquerai pas.
Le commissaire Lavernier n’en fit rien, puisqu’il n’y eut rien de nouveau. L’affaire Nicolas Jécard fut officiellement classée six mois plus tard et chacun retourna à ses occupations. Seul son éditeur y trouva son compte puisque les ventes de ses livres explosèrent. La mort rapporte, Van Gogh, depuis sa tombe, en sait quelque chose…
3 – La belle qui vendait son seul trésor


Ariane se rhabilla prestement, tandis que son client, avachi sur le lit, l’ignorait cordialement. Une fois de plus, elle avait abdiqué sa fierté pour obtenir cette compensation : une poignée de billets de banque froissés, jetés sur les draps défaits comme on jette son carré de viande à un fauve en cage. Quelques centaines d’euros, tel était donc la rémunération de sa « prestation ». L’inconnu qui venait de se soulager de la monotonie de sa femme entre ses cuisses, et pour quelques heures, était laid – ils l’étaient presque tous. Pire, il avait montré une satisfaction obscène de ses performances lamentables. Qu’importait, Ariane n’était pas là pour jouir : juste gagner de l’argent. Elle exerçait ce « métier » depuis trois ans et mettait un maximum de côté pour se construire, plus tard, une autre vie, lorsque son corps donnerait des signes de fatigue ou que d’autres, plus jeunes, lui raviraient sa place. Avec l’argent, elle aidait aussi sa mère et sa sœur, en leur faisant croire à une activité professionnelle bien plus honorable. Un pieux mensonge pour préserver la tranquillité de tous. Son père, elle ne l’avait pas connu.
Elle avait tenté les études : un désastre ; le couple : des coups et des insultes, un autre désastre. Effrayée à l’idée de finir dans la rue, elle avait finalement accepté la proposition d’une rabatteuse rencontrée un soir en boîte de nuit. Et si elle devait souvent essuyer la brutalité et les humiliations de ses riches clients, ça ne durait qu’une nuit. Ce n’était pas ce à quoi elle avait rêvé, petite fille, mais au moins elle était à l’abri du besoin et fréquentait les restaurants et hôtels de luxe. Une fois, l’un d’eux l’avait emmenée dans son île privée du golfe du Morbihan pour un week-end. Un souvenir plutôt agréable.
Son métier pouvait parfois s’avérer dangereux, comme cette nuit où un pervers, millionnaire saoudien, lui imposa des rapports particulièrement violents et avilissants. Ariane se dit que le jeu en valait la chandelle puisqu’il la paya grassement pour ses ecchymoses sur tout le corps, visage compris. Elle dut toutefois attendre deux semaines avant de reprendre du service. Depuis, elle refusait de travailler avec cette clientèle.
En ouvrant la porte de la chambre, le type ne la gratifia pas même d’un au revoir. Il s’était endormi pendant qu’elle se remaquillait dans la salle de bains. Femme à louer, femme résignée, Ariane ne s’émut pas de cette indifférence. Pas plus cette nuit que les précédentes passées avec ce rustre habitué de ses faveurs tarifées, un provincial qui montait régulièrement à Paris pour affaires.
Non, aucun homme louant ses prestations n’avait jamais trouvé grâce aux yeux verts de la superbe « femme seule cherchant de la compagnie », comme il était laconiquement écrit sur son discret profil d’un site de rencontres, dissimulant en réalité un puissant réseau de prostitution de luxe. Aucun ? Pas tout à fait. Il en existait un d’une courtoisie désuète et non moins plaisante. Il lui tenait la porte et ne la tutoyait jamais. Il l’invitait même à le suivre à des expositions, des concerts, des pièces de théâtre. Elle se croyait alors, pour un instant, sa femme. Souvent, il lui offrait des livres qu’elle lisait toujours, au point que sa bibliothèque, depuis deux ans qu’il la fréquentait, ressemblait à celle d’une étudiante modèle.
La dernière fois, il lui avait dit qu’ils ne se reverraient peut-être plus. Un projet longtemps mûri et qui devait se concrétiser très prochainement. À cette occasion, il ne lui fit pas l’amour, se contentant de se promener à son bras dans les rues de la capitale. Il avait un ton grave et les yeux perdus dans le vide. Comme si la vie s’en allait lentement de son corps. Ensemble, ils achevèrent la soirée dans un hôtel-appartement en buvant de l’excellent vin et écoutant en boucle les concertos pour piano de Beethoven, son compositeur préféré, lui confia-t-il.
À l’aube, avant de la laisser partir, il lui remit un cahier recouvert de cuir ainsi qu’un stylo-plume de grande marque, plus une somme d’argent très généreuse, comme toujours :
Écrivez, Ariane, ne laissez rien échapper. Seuls les mots sur le papier vous accorderont l’éternité. Qui sait, un jour, on vous lira peut-être et on se souviendra de vous.
En rentrant chez elle, Ariane fut perturbée et en même temps déçue. Elle aurait tant aimé l’entendre lui demander de l’épouser, rêve qu’elle caressait sans se l’avouer ouvertement. De plus, comme il le lui avait dit, elle ne le reverrait sans doute plus…
4 – Le cadavre, le correcteur et le lieutenant


Mercredi 23 mars 2011

La centrale nucléaire de Fukushima fumait encore, dans le sillage du tsunami ravageur qui venait de frapper le Japon ; Kadhafi endurait des salves de bombes coalisées, prétendument libératrices, contre lui, et à Paris, rue des Capucines, très tôt le matin, un certain Lester Stock, Britannique en villégiature prolongée dans l’Hexagone, faisait une découverte dont il aurait préféré se passer : un cadavre.
Comme la dépouille avait été précautionneusement dissimulée sous une bâche, personne n’y avait prêté attention jusqu’à ce que le chien de l’Anglais, curieux de nature, s’y glisse pour en ressortir le museau légèrement taché de sang. Son maître souleva alors ladite bâche et découvrit le corps. Après les hurlements d’horreur et de surprise d’usage, il fonça chez le premier commerçant, qui appela immédiatement le commissariat du quartier, dont il conservait précieusement le numéro au cas où.
Quelques sirènes plus tard, la rue des Capucines était bouclée, le témoin principal entendu et son chien, terrorisé par cette agitation, aboyant de toutes ses forces.
* * *
Rue de Presles, 15 e arrondissement, Alexandre Dol embrassait le dos nu de sa dulcinée repue d’une nuit d’amour ; courait ensuite vers son travail, aux Éditions A-Crédit, du côté de Daumesnil. Le métro, encore sujet à d’« exceptionnels » problèmes techniques, permit à Alexandre de goûter un peu plus la promiscuité tactile et olfactive de la populace parisienne, certains poussant l’écologisme jusqu’à ne pas gaspiller inutilement l’eau en de vaines douches quotidiennes !
À la station Daumesnil, il s’échappa plutôt qu’il ne descendit, se faufilant entre la foule et les couinements compulsifs des propriétaires de klaxons coincés dans un embouteillage sur la place du même nom. Il arriva enfin rue de la Brèche-aux-Loups, essoufflé et suant comme un marathonien. Cela faisait cinq ans qu’Alexandre habitait Lutèce et il ne s’était pas encore habitué, lui, le natif de Dinan, à l’hystérie collective de cette cuvette surpeuplée qu’on appelait Paris.
À l’entrée des Éditions A-Crédit, il croisa malencontreusement son supérieur immédiat, sorte de petit potentat maigrelet, dont la tyrannie n’avait d’égal que le dégoût qu’il inspirait à tous ; particulièrement les femmes, lesquelles ne supportaient pas son regard concupiscent. Tel était Rémi Toulon, une ombre de mauvais augure, semblant toujours sortir de nulle part. Médiocrement compétent, il possédait juste ce qu’il fallait pour ne pas enrayer la chaîne éditoriale dont il était le responsable logistique, titre auquel il tenait comme un noble à ses quartiers. Fils d’une vieille amie – une ancienne maîtresse en réalité – de Yannick Lacasse, fondateur des Éditions A-Crédit, Toulon jouissait de ce fait d’une certaine impunité. À 30 ans, il en paraissait vingt de plus, la face déjà striée de rides mauvaises.
On se dépêche, Dol : les pages ne se corrigeront pas toutes seules ! Vous nous ralentissez par vos retards incessants et cela doit cesser !
Oui, Monsieur Toulon.
Ce rappel à l’ordre, il fallait savoir le traduire en langage moins insidieux. Ce qui donnait à peu près ceci :
J’en toucherai deux mots à monsieur Lacasse. Depuis le temps que je lui conseille de prendre des correcteurs indépendants : ils sont plus performants et moins coûteux !
Le père Lacasse ne l’entendait pas de la même oreille : avoir ses correcteurs sous la main c’était une garantie de qualité et de sécurité. Il en savait quelque chose puisqu’il avait, par le passé, occupé ce poste pour une grande maison d’édition parisienne avant de gravir les échelons et ensuite, entrepreneur dans l’âme, créer son propre établissement.
Certes, Alexandre était en délicatesse avec la ponctualité, faisait çà et là quelques bourdes – que celui qui n’a jamais péché dans ce sens lui jette le premier dictionnaire ! –, mais son professionnalisme était reconnu et sa gentillesse lui valait la sympathie de la plupart de ses collègues, dont celle de madame Lacasse, rédactrice en chef des deux revues publiées par les Éditions A-Crédit : Les Glycines , bimensuel de critique littéraire, et Brise de vers , semestriel dédié à la poésie contemporaine.
Ce matin-là, Gisèle Lacasse descendait des étages pour accueillir un universitaire venu lui remettre un article lorsqu’elle surprit Toulon sermonnant Alexandre. Elle en profita pour tempérer les ardeurs du chefaillon, lui jetant un regard noir pour bien lui signifier sa place dans l’entreprise. L’épouse n’ignorait rien de sa parenté avec une rivale d’hier. Elle le tolérait, suivant ces arrangements d’un couple vieux de trente ans qui préfère colmater les brèches plutôt que de faire sauter la digue, cette tolérance ayant ses limites.
Alexandre, dans une fâcheuse position, laquelle ne manquerait pas d’exciter la rage sourde de Toulon, salua courtoisement madame Lacasse et grimpa précipitamment les escaliers jusqu’au troisième et dernier étage où, habitués à sa demi-heure de retard, ses confrères l’accueillirent sans s’en émouvoir. À sa décharge, il se dispensait souvent d’une pause-déjeuner et ne rechignait jamais quand il fallait rester le soir pour boucler un texte avant de l’envoyer à l’imprimeur. Au moment d’atteindre son poste, il croisa le chemin de mademoiselle Jacquemine Loiseuse, jeune pimbêche débarquée de sa province bordelaise qui, selon les termes mêmes de l’ensemble de l’équipe de correcteurs, avait une opinion de sa personne à peu près équivalente à celle du Roi-Soleil contemplant sa gloire ! Sans un mot, elle frappa plusieurs fois le cadran de sa montre avec un regard exorbité, manifestant ainsi son mécontentement.
Toi et Toulon, vous devriez faire des petits : vous êtes très assortis ! lui dit Alexandre.
Pauvre type ! répondit « subtilement » l’intéressée.
Ah, pour ça : je ne suis pas fils de riches propriétaires viticoles tout droit sortis d’un roman de Mauriac !
Pauvre type ! répéta-t-elle avec un air inimitable de tête à claques.
Le jeune homme préféra abdiquer – certaines défaites valent mieux que de mauvaises victoires – et se mit au travail. Ce matin, c’était un morceau de choix qui l’attendait : le dernier Robert Vigue, auteur sulfureux et interdit de médias, car ne répondant pas au cahier des charges moral de la profession communiante, la bouche pleine d’hosties consensuelles. Le titre de son nouveau brûlot était déjà amusant en soi : La faille de San Democracia . Utopie cynique qui racontait l’histoire d’une société paisible où la pédagogie et le dialogue s’étaient substitués à toute autre forme de loi, avec des situations allant du comique au tragique. Tout ça rédigé dans un style outrancier et non moins soutenu. Marque de fabrique d’un écrivain « rance », « réactionnaire » et, ultime distinction, « fascisant » !
Vigue avait épuisé une dizaine de correcteurs avant Alexandre. Il se trouvait que lui, c’était le bon. Ce serait leur troisième collaboration. Encore un autre affront essuyé par Toulon : Vigue, à chacune de ses visites chez son éditeur, ne cachait pas son dédain pour « le sournois », comme il l’avait généreusement baptisé. Ce qui était, par des indiscrétions bordelaises, parvenu aux oreilles de l’intéressé !
Contrairement à beaucoup d’autres patrons d’édition, Lacasse savait que le calme était le premier outil de travail d’un correcteur, autant que les dictionnaires, les manuels de conjugaison et de grammaire. Logés au dernier étage, les cinq correcteurs ne percevaient donc que de lointains échos du chahut en dessous d’eux.
Yannick Lacasse, sexagénaire qui portait beau, avait donc commencé par travailler pour un important éditeur de la place de Paris. Puis, aidé par la fortune de ses beaux-parents, il décida de monter sa propre maison d’édition. La première, après quinze années de vie, disparut dans les limbes de la liquidation judiciaire. La seconde – A-Crédit – survécut et connaissait depuis dix ans la prospérité. Pour cette dernière, Lacasse s’engouffra dans un créneau peu porteur au début des années 1990 et qui profitait à présent de la vogue croissante pour les textes subversifs, ceux qui ébranlaient l’ordre moral, avec style tout de même. Il était ainsi parvenu, malgré pas mal de menaces, à rééditer certains auteurs d’hier et publier ceux d’aujourd’hui qui étaient mis en quarantaine, jouissant tous d’une mauvaise presse quand elle n’était pas carrément hostile.
Il y avait un prix à payer : régulièrement, les Éditions A-Crédit étaient « invitées » à comparaître devant la 17 e Chambre du tribunal de grande instance de Paris, en charge du respect de la loi sur la liberté de la Presse et l’Édition. Laquelle Chambre s’accommodait de pratiquement toutes les injures faites à la France, frappant par contre impitoyablement ses défenseurs trop téméraires.
Lacasse avait aussi démarché presque tout ce que la subversion comptait de plumes vivantes. Et sa collection Les oubliettes , consacrée aux écrivains réactionnaires du passé, connaissait un franc succès. Son regret : Lucette Destouches, la veuve de Céline, qu’il avait sollicitée plusieurs fois, refusait toujours la publication des pamphlets de son défunt mari, selon les vœux de l’auteur lui-même, rappelons-le. Pamphlets qu’on pouvait cependant facilement télécharger sur Internet, d’une qualité plus ou moins déplorable. Pour les plus riches lecteurs, des exemplaires originaux circulaient, à des prix parfois déraisonnables.
Tel était donc le décor professionnel dans lequel évoluait Alexandre, jeune homme heureux, que la vie n’avait ni éreinté ni trop gâté.
* * *
Le pont de Poissy bouchonnait. À cette heure du soir, il était toujours imbuvable !
Tandis que le globe Peugeot le narguait – sans doute pour se venger de son achat d’une voiture allemande ! –, le lieutenant de police Étienne Proto s’impatientait pour rentrer chez lui, de l’autre côté de la Seine, au bord d’un bras mort du fleuve, dans une ville relativement paisible de la banlieue parisienne : Andrésy. Un havre de tranquillité, entre l’eau, la forêt et les champs. Sa population, médiocrement agréable, partagée entre l’envie de singer le Paris de l’ouest et l’instinct de clocher, avait au moins la qualité appréciable de ne pas dévaster son environnement pour « exprimer son mal-être ».
Il fallait juste supporter la morgue d’une poignée non négligeable d’administrés se rêvant en grands bourgeois héréditaires de Saint-Germain-en-Laye ou Versailles, mais qui, faute de moyens nécessaires, devaient se contenter d’Andrésy. Certains d’avoir l’air de ce qu’ils n’étaient pas, il leur arrivait souvent d’exprimer une agressivité pesante de caste revancharde insupportable. Fort heureusement, leur pouvoir de nuisance restait confiné à l’intérieur des frontières de la commune. À tout prendre, la médiocrité étant préférable aux armes à feu en « libre » circulation, aux trafics et aux prêches fanatiques, Étienne s’y trouvait assez bien. Un point de vue qui se défendait.
En parlant de point de vue, il y en avait un, au-dessus de la ville, qu’il affectionnait particulièrement, pour s’y balader ou courir : les collines de l’Hautil, prolongées au fond par une forêt vallonnée. De là, on dominait la banlieue parisienne et, par beau temps, on voyait distinctement le Sacré-Cœur, telle une vigie spirituelle de la capitale. Contraste étonnant entre ces parcelles cultivées qui recouvraient les collines, cette pension de chevaux au pied d’un château classique et l’horizon couvert de routes et d’immeubles, interrompu par un immense rectangle vert – la forêt de Saint-Germain-en-Laye – au bout duquel sortaient de nulle part les tours de La Défense, avec entre elles une mince tige de fer : la tour Eiffel. Cet urbanisme débridé d’un côté et l’îlot de ruralité de l’autre, symbolisés par une ferme au milieu de ses champs, avaient quelque chose d’anachronique et menaçant. Le béton semblait narguer la nature, lui promettant des lendemains qui déchanteraient.
Solitaire endurci par les circonstances de la vie, Étienne entretenait des relations strictement courtoises avec son voisinage, sans aller plus loin. Son univers professionnel participait grandement de cette solitude. Comment raconter qu’en ce moment même il enquêtait sur un amateur d’équarrissage ? Rien que la description du corps de la victime aurait filé des cauchemars aux plus endurcis. À part une vieille dame de 85 ans, le connaissant depuis qu’il était gamin, du temps où il venait voir ses grands-parents maternels dans la maison qu’il occupait actuellement, il ne se liait pas. Et puis il aimait le silence.
Une nuit de juillet 2007, son voisinage put d’ailleurs mesurer le danger de fréquenter un homme aussi exposé. À 3 heures, un violeur-tueur multirécidiviste qu’il traquait, Henri Codiaz, s’invita chez lui pour un échange musclé. Heureusement, Étienne, qui avait le sommeil léger, parvint à le neutraliser à l’aide de quelques balles bien placées. Dans les minutes qui suivirent, la rue si tranquille du bord de Seine devint un décor de film américain. Étienne devait cette délicate attention du tueur à des reporters peu scrupuleux qui étaient venus, au cours de son enquête, le dénicher jusque chez lui, caméra au poing. Après cet « incident », il leur rendit à son tour une visite de courtoisie qui se solda par quelques contusions pour les indélicats et une amende salée pour son porte-monnaie ! Depuis, ses voisins l’évitaient poliment, priant en secret pour qu’il soit muté loin de Paris !
Sa famille, il la voyait peu, excepté la fille aînée de son frère Thomas, ce brillant universitaire rébarbatif et la fierté de ses parents. Ces mêmes parents qui tremblaient qu’on leur annonce un jour la mort de leur fils cadet en service. Il y avait bien une femme dans tout ça, mais leur relation était aussi cahoteuse qu’un chemin de campagne.
Parfois, il se sentait comme Al Pacino, dans un rôle de flic à Los Angeles, répondant à son épouse qui lui reprochait son mutisme : « Ce que je devrais faire, c’est rentrer et te dire : "Salut chérie, j’en ai une bonne ! Je suis passé chez un gars aujourd’hui, un petit camé, un sale con, qu’avait fait frire son bébé au four micro-ondes parce que le petit pleurait trop fort. Je voudrais partager ça avec toi. Je t’en prie, partageons ça ! Et je crois que ce sera comme une expérience cathartique qui dissipera toute cette dégueulasserie." Pas vrai ? »
Quand on plonge dans la fange, on n’a pas forcément envie de partager son expérience des profondeurs. Alors pas de famille à soi, pas de fréquentations en dehors du cercle professionnel. Flic, ce n’était pas un métier : c’était un sacerdoce !
Matériellement, Étienne n’était pas à plaindre : une superbe maison ; un salaire confortable ; un physique avantageux, ce genre de critères qui font un homme heureux… vu de l’extérieur.
Pourquoi avoir choisi la carrière de lieutenant de police ? Sa famille le savait, quelques collègues aussi. Un fait divers sordide, un drame personnel inexpugnable : sa petite sœur assassinée à l’âge de 16 ans. Il l’adorait… Tout le monde adorait Angela. À la suite de ça, il y eut sa mère, longtemps plongée dans une profonde dépression, internée plusieurs mois et depuis surveillée pour ses crises d’anorexie chroniques ; son père, devenu l’ombre de lui-même et qui ne refaisait désormais surface que par la grâce de ses petites-filles. En réponse à ce cataclysme, les deux frères s’imposèrent une discipline d’ascètes, mettant un point d’honneur à réussir leurs études pour ne pas accabler encore plus leurs parents en échouant dans leur vie. Ayant obtenu sa maîtrise de Droit, Étienne bifurqua soudain vers le concours de la Police qu’il réussit en tête de peloton. Ce choix avait dérouté sa mère. Son père, quant à lui, le comprit et il le lui fit ainsi savoir, un matin qu’ils marchaient seuls dans la campagne :
Je suis une épave, et une épave ne peut rien pour venger le meurtre de son enfant. Toi, par contre, tu navigues toutes voiles dehors : tu peux accomplir cette vengeance, quel que soit le temps que ça prendra. C’est d’ailleurs la raison de ton choix professionnel, je me trompe ?
Non, tu ne te trompes pas, papa. Simplement, ne dis rien à Maman ni à Thomas.
Si Étienne ne parlait jamais à personne de son obsession – retrouver l’assassin de sa sœur –, elle ne le hantait pas moins. Par chance, il avait toujours aimé le sport, préférant se droguer à la course qu’au scotch pour décompresser de son métier et des spectres du passé. Sa frustration de ne pouvoir encore mettre un nom sur l’inconnu responsable de cette profonde fêlure dans son existence, il la reportait sur ses enquêtes, ce qui en faisait le lieutenant le mieux noté du service pour ses résultats et la rapidité avec laquelle il les obtenait. La providence lui avait, il faut le dire, toujours apporté des criminels sans envergure intellectuelle. Avec sa nouvelle traque, ça changerait…
En se garant devant chez lui, il aperçut la fille de ses voisins, une adolescente. Elle était, physiquement l’exact contraire de sa sœur : blonde, grande, plantureuse, les yeux bleus ; identique à la meilleure amie d’Angela, une certaine Nicole. Pourtant, chaque fois qu’il la rencontrait, le parallèle s’imposait à lui : Angela était morte à son âge. Et cela se reproduisait dès qu’il croisait une fille du même âge. C’était comme sa madeleine, au goût bien plus amer que celles de tante Léonie, dans La Recherche.
Pour rendre l’abomination plus complète, à l’époque, les parents d’Étienne étaient partis en vacances à l’autre bout du monde et son frère aîné se trouvait, lui, à l’autre bout de la France. La reconnaissance du corps échut donc au cadet de la fratrie. Il avouerait plus tard que sa vocation naquit en regardant le visage meurtri d’ecchymoses de sa sœur : le prédateur l’avait frappée pendant qu’il la violait. Puis, une fois sa besogne terminée, il l’avait lacérée un peu partout, avec une lame de rasoir particulièrement aiguisée, avant de l’achever en lui tranchant la gorge.
Aussi, depuis qu’il les chassait très officiellement, chaque prédateur appréhendé par Étienne était comme une couronne déposée sur la tombe de sa sœur, qu’il visitait régulièrement, par devoir et avec dégoût. Le souvenir de ce cercueil blanc descendant dans un caveau prévu initialement pour ses parents, recouvert de fleurs jetées dessus comme autant d’adieux lors de la cérémonie des obsèques, écourtait régulièrement ses nuits. Cauchemar récurrent dont il ne se départirait pas tant que lui ou un autre n’aurait pas mis la main sur l’assassin d’Angela.
Question chasse, Étienne comptait assez de trophées pour être un jour promu, à condition de passer le concours de l’École nationale supérieure de la Police. Seulement, il lui manquait une qualité indispensable : l’ambition et la servilité qui va avec. Du moment qu’on le laissait libre de travailler, selon ses méthodes peu orthodoxes, il se fichait de son avancement. Certes, comme le lui rappelaient quelques collègues, ses origines bourgeoises lui permettaient un train de vie qu’eux ne pouvaient pas se permettre, plus sensibles de ce fait à une ascension dans la hiérarchie. Ce qui ne les empêchait pas d’admirer sa ténacité ; son acharnement, disaient certains. Acharnement évidemment facilité par son célibat : il n’engageait que lui-même dans ces profondeurs abjectes de l’âme humaine.
Aussi, lui confiait-on les enquêtes les plus sordides, car il s’y investissait toujours sans compter. La dernière irait au-delà de ses « espérances ». Pour la première fois dans sa carrière, il affronterait un criminel raffiné et immanquablement fascinant.
Voilà quelle était, brièvement, l’existence du lieutenant de la Criminelle Étienne Proto.
Dans la poche intérieure de la victime retrouvée rue des Capucines, on avait découvert une enveloppe. Dedans, sur une magnifique feuille de papier dentelée, deux vers sibyllins écrits à la main : « Or, ruelle plate, charmeuse / Atride rongée. » La victime proprement dite s’appelait Hervé Monge, comme la place parisienne bien connue des étudiants.
Détail important qui pouvait nuire à la tranquillité de l’enquête : Monge était le rédacteur en chef de l’hebdomadaire sarcastique et snobinard La Ligne franchie ; rendez-vous du Tout-Paris, notamment avec ses tribunes libres accordées chaque semaine à ces messieurs-dames du gratin politique, économique, artistique et médiatique, qui n’avaient rien à dire et entendaient le faire savoir publiquement. Par ailleurs, Monge, dont le flair pour déterrer les secrets inavouables forçait le respect, avait accumulé quelques informations gênantes sur certains élus et l’on craignait déjà que sa mort soit l’occasion de fuites. L’arrestation de son assassin devenait une priorité nationale afin de s’attirer les bonnes grâces de ses collaborateurs et les empêcher d’étaler sur la place publique ces sortes d’indiscrétions préjudiciables à une réélection !
Étienne entrevoyait en perspective le harcèlement de sa hiérarchie. L’assassinat du roi de la presse parisienne sonnait comme un régicide. En l’absence de résultats probants dans les plus brefs délais, le lieutenant Proto présageait des remontrances de la part de types qui n’avaient cependant jamais vu une scène de crime de leur vie. Malheureusement, ils détenaient l’autorité ; il fallait donc courber l’échine en répondant « Oui, Monsieur », comme un mauvais élève au tableau.
Son téléphone fixe sonna, interrompant ses songeries professionnelles :
Bonjour, petit frère.
Bonjour, grand frère.
Alors nous venons toujours demain soir ?
Je vous attends.
Les parents arriveront quand ?
Un peu avant vous. Élise sera là avec son chéri à peu près en même temps qu’eux.
C’était nécessaire qu’il vienne, lui ?
Je trouve qu’il va bien avec Élise.
Tu les as aperçus récemment ?
On a mangé un morceau ensemble dans un bistrot du Châtelet la semaine dernière.
Quelle chance ! Moi, je ne suis pas souvent dérangé par les appels de ma fille aînée ! Au fait, je suppose que tu es au courant pour le meurtre d’Hervé Monge.
Je suis chargé de l’enquête.
Oh, oh ! Il faudra m’en dire plus.
Pour l’instant, les médias en savent autant que nous.
Au fait, l’ermite, tu tiendras le coup avec tout ce monde chez toi ?
C‘est bien que vous soyez tous là. La famille réunie au complet… presque.
… À moi aussi, elle me manque. Même si je n’en parle pas souvent, je ne l’oublie pas. Et en ayant fondé une famille, j’ai l’impression d’avoir honoré sa mémoire. Après tout, son sang coule dans les veines de mes filles. Tu devrais m’imiter, au moins pour cette fois.
Angela ne me manque pas : elle me hante. Tant que je n’aurai pas logé une balle dans la tête de son bourreau, ma vie de famille se résumera au néant.
Ça peut durer longtemps.
C’est un sacrifice à faire.
Maman m’a dit que tu allais souvent sur sa tombe.
Pour la fleurir et la nettoyer. J’évite ça aux parents : ils ressortent à chaque fois décomposés du cimetière. Ce n’est pas bon pour eux ; ils n’ont plus l’âge de soutenir de telles épreuves : la route, les souvenirs, le chagrin réveillé, la culpabilité de ne pas avoir été là à ce moment. Je suis sûr qu’ils y vont quand même, sans nous le dire.
J’en suis aussi convaincu… L’autre jour, Fanny et moi nous sommes allés aux Andelys pour la voir et nous balader dans la ville de notre enfance – quand on vieillit, on devient nostalgique. Au retour, j’étais trop fatigué pour conduire et je lui ai demandé de prendre le volant. Je ne lui avais jamais montré l’endroit où l’ordure a massacré notre petite sœur. Je fais toujours un détour pour ne pas passer par ce maudit bois. Voyant que je m’étais assoupi, Fanny en a profité pour emprunter la route qui le traverse : elle voulait y aller depuis longtemps et j’avais toujours refusé, tu t’en doutes. Quand elle a freiné et que j’ai compris où nous étions, j’ai piqué une colère. Elle a tenu bon et m’a demandé de l’y emmener. Ou plutôt, m’a ordonné, ce qui ne lui ressemble pas. Eh bien, tu me croiras si tu veux, il y avait, en forme de silhouette, un parterre de fleurs sauvages à l’emplacement exact de son martyre. On aurait dit qu’Angela m’adressait un message bienveillant… C’est vrai que tu ne crois pas en Dieu et a fortiori en l’au-delà. Alors mes divagations surnaturelles doivent plutôt t’amuser.
Qu’Il ressuscite Angela et je serai prêt à croire à tout ce qu’Il voudra, ton Dieu. Je ne te ferai pas l’affront de prétendre que tu as vu, peut-être, ce que tu désirais voir de toutes tes forces. Cependant, je me souviens d’un type que j’ai coincé il y a quelques années. Il affirmait avoir coupé la tête de sa femme parce qu’il y poussait des serpents. Plus tard, il a avoué aux experts psychiatres qu’il avait été traumatisé dans son enfance par la tête de Méduse du Caravage, lors d’une visite au musée des Offices avec ses parents. Sans être aussi travaillé que ce pauvre type, tu t’es sans doute abandonné à une légère divagation romanesque.
Si tu veux, mécréant ! Pour parler d’autre chose, comment trouves-tu ta nièce en ce moment ?
Élise ?
Oui, Élise. Fort heureusement, Stéphanie ne déçoit pas mes attentes.
Je la trouve jeune, radieuse, très assortie à Alexandre, qui la traite comme une princesse. Je ne comprends pas où tu veux en venir.
Je veux en venir, Lieutenant, au fait qu’elle abandonne ses études et qu’elle a décidé de se lancer dans le théâtre.
Tu ne m’apprends rien. Tu ne vas tout de même pas réagir comme notre grand-père Arnerie, du style : « Pas de saltimbanque dans la famille » ?
Évidemment, comme elle est le portrait craché d’Angela, tu la défendras toujours.
Thomas, elle m’avouerait qu’elle veut entrer dans les ordres, là j’aurais peur. Depuis qu’elle marche, elle joue la comédie. Tu te souviens de ses déguisements et ses pitreries quand elle était gamine. Elle a intégré cette école de commerce pour VOUS faire plaisir, pas pour s’épanouir. C’est sa vie, respecte-la.
Moi, ça ne m’enchante pas outre mesure qu’elle crève la faim. Enfin, je lui en toucherai un mot.
Pas en présence de nos parents, s’il te plaît.
Si on ne peut plus rien dire, sous prétexte de heurter la sensibilité des uns et des autres ! J’ai tout de même le droit de m’inquiéter que ma fille aînée soit avec un type qui la nivelle vers le bas.
Il ne t’a rien fait ce gosse. Pourquoi tu le détestes autant ?
Il ne m’a rien fait, sinon farcir la tête de ma fille aînée de conneries.
Lesquelles ?
Réaliser ses rêves ; aller au bout de ses passions, etc. Ces phrases sorties d’un manuel de bien-être à la portée du premier crétin venu.
Il l’a surtout libérée de cet esprit bourgeois de province qui te colle tellement à la peau.
Je m’y attendais : la caricature du nanti ! Bon, je vais devoir te laisser. À samedi. Au fait, je ne dînerai pas avec vous : Adèle et moi sommes conviés chez un confrère, à Villennes-sur-Seine.
Très bien. Bonne soirée, Thomas.
Au revoir, Étienne.
Thomas Proto oubliait bien vite que son grand-père paternel avait travaillé toute sa vie comme ouvrier agricole. Il oubliait aussi que la réussite de leur père tenait d’abord à son mariage avec une fille Arnerie, riche famille du pays de Caux. Entre ses deux origines sociales, il choisissait la plus reluisante. Étienne, au contraire, n’aimait pas beaucoup le vernis trop brillant de sa famille maternelle. Il penchait plutôt du côté Proto : les bonheurs simples et la satisfaction du peu.
Son frère, lui, brillait depuis toujours : excellent élève, excellent étudiant, excellent universitaire, etc. Ce surcroît d’excellence le rendait hermétique à l’aventure. Il avait ainsi construit son existence comme un plan de dissertation parfaite. Par exemple, il ne comprenait pas le manque d’ambition d’Étienne, pas plus qu’il ne comprenait le choix d’Élise d’abandonner une carrière prometteuse au profit du hasard des planches de théâtre.
Il voyait cependant juste lorsqu’il prétendait qu’Étienne défendait sa nièce en raison de sa ressemblance physique et de caractère avec leur sœur défunte. De puissants liens unissaient Élise à son oncle. Heureuse coïncidence, ce dernier appréciait Alexandre, lequel le lui rendait bien, tandis que Thomas accusait le jeune homme d’être un avorteur d’ambitions, la sienne propre en plus de celle de sa fille. Alexandre, qui avait en effet abandonné son agrégation de Lettres modernes, aimait mieux être « une petite ouvrière » de l’édition qu’un nom savant sur une couverture. Et s’il écrivait, même très bien, c’étaient des fictions libres dont il n’attendait rien d’autre que le divertir lui et de potentiels lecteurs. Pour cette raison, et celle-là seulement, Thomas n’admettait toujours pas, depuis trois ans qu’ils étaient ensemble, qu’Alexandre partageât la vie d’Élise et l’incitât à se construire un avenir incertain pourvu qu’il lui plût. Selon cet homme rangé, l’élévation sociale primait le reste.
La mère d’Élise dans tout ça ? Pareillement à ses trois sœurs, Adèle Proto, née Amand, avait été élevée dans un monde surprotégé, fortuné et traditionaliste, préparée à devenir une épouse et une mère de famille modèles. Elle n’avait généralement pas d’avis, lesquels étaient réservés à son mari, se contentant de tenir sa maison et de prodiguer ses soins à sa famille. Adèle possédait toutefois un « talent » conféré par la Nature : une extrême beauté classique, approchante de Véra Clouzot dans Les Diaboliques . Son intelligence, notoire, dormait dans le silence de son éducation, consciente par ailleurs que Thomas n’aimait pas la concurrence dans ce domaine. Contrairement à nombre de ses semblables, Adèle se plaisait dans ce rôle de délicieuse potiche – osons le mot ! – et n’aurait échangé pour rien au monde sa place avec celle d’une femme libérée. Mieux valait la prudence d’un ménage que les incertitudes de l’indépendance, pensait-elle.
En raccrochant, Étienne repensa à nouveau aux deux phrases absconses écrites par le tueur qu’il devait retrouver : « Or, ruelle plate, charmeuse / Atride rongée. » Il pouvait y avoir un sens caché ou, peut-être, n’était-ce qu’une divagation poétique laissant juste supposer qu’on avait affaire à un individu cultivé et créatif qui entendait le montrer. Car ce texte n’était pas une citation, d’après les rapides recherches effectuées en ligne. Les analyses du papier, de l’encre et de la calligraphie étaient en cours, comme l’autopsie du corps d’Hervé Monge, à l’institut médico-légal de Paris. Si tout allait bien, Étienne obtiendrait vite les résultats, lesquels, mis bout à bout, permettraient peut-être de dégager un profil psychologique.

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