La Takouba sacrée : Une aventure de Jean Marjaque
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Description

L’aventurier Jean Marjaque sans cesse confronté à son passé, se voit abordé par une jeune femme voilée. Cette dernière d’une grande beauté, est la sœur d’un de ses amis Touaregs. Étrange mission qui va lui être demandée : retrouver la takouba sacrée, celle qui a appartenu à la reine des Touaregs. L’épée a été volée et son enquête va le mener d’abord dans le milieu du cinéma, pour se concrétiser dans le désert. Une enquête agrémentée de femmes fascinantes, un peu comme d’habitude, sauf que là… son petit cœur n’en sortira surement pas indemne.
Une aventure de Jean Marjaque donc…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 06 décembre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9791029011894
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Takouba sacrée
Yann Veillet - Kerverzio
La Takouba sacrée
Une aventure de Jean Marjaque
Les Éditions Chapitre.com
31, rue du Val de Marne 75013 Paris
Du même auteur
Les rouspéteurs
Le singe de La Havane
Parfois les verres ont une âme
Série les aventures de Jean Marjaque :
Le masque de Siyana
L’émeraude des MacGorven
© Les Éditions Chapitre.com, 2021
ISBN : 979-10-290-1189-4
« Au premier voyage on découvre, au second on s’enrichit. »
Proverbe touareg

« En tout être humain, derrière les voiles et les apparences, voir un être ineffablement sacré »
Charles de Foucauld
1
C’était il y a quelques années, comme souvent j’allais me changer les idées dans mon bar à hôtesses ou au bouchon selon les expressions, je filais au Coco Bar pour me remettre de mes émotions. Jennifer était là avec Louise et Jessica, elles attendaient le gogo en bonnes échassières.
– Salut mon Jean.
– Salut Jenny, tout baigne ?
– Oui et toi ça fait un moment que je ne t’ai pas vu.
– J’étais à Cuba, je suis revenu il y a trois semaines et puis je me suis fait alpaguer et là je viens de me faire virer
– Ah ah ! t’as dû encore lui en faire voir.
– C’est surtout qu’avec certaines femmes il faut avoir du pif, il faut tout faire pour qu’elles t’expulsent de leur vie si tu tiens à garder la tienne.
– Ah ah ! rigola Jessica, t’es vraiment un phénomène mon Jean, heureusement que t’as tes vieilles copines.
– Oui avec vous ce qui est bien c’est qu’on peut discuter… tiens sers moi un scotch… il n’est pas là votre boss ?
– Fredo tu sais, il va, il vient, en ce moment il est à Marseille… on ne devrait pas tarder à entendre qu’il s’est passé quelque chose.
– Je croyais qu’il s’était rangé des voitures.
– C’est ce qu’il dit mais tu connais Fredo, il a ça dans le sang.
Fredo les pinces, une petite légende dans le mitan. Il avait quelques casses à son actif mais il avait payé pour ça, il m’avait garanti qu’il était devenu honnête et que seul son claque et ses petites salariées comptaient pour lui.
A ce moment on sonna à la porte. Ce genre d’établissement a souvent une sonnette. Jenny ouvrit appuya sur un bouton et l’accès se libera. Une jeune femme portant un voile sur la tête entra et se précipita sur moi au comptoir.
– Marjaque ? tu es bien Marjaque ?
– Oui répondis-je étonné.
– Il faut que je te parle.
La fille avait un accent que je connaissais bien.
– J’ai un message pour toi, je te cherche depuis trois semaines.
– J’étais à La Havane.
– Je viens de la part de Moussa.
– Moussa, le chef touareg ?
– Oui, je suis sa jeune sœur.
Je la détaillais, c’était une apparition, une beauté du Moyen Orient. Des yeux marrons en amande, un joli nez, une bouche sensuelle, sa peau mate était légèrement cuivrée. C’était une fille superbe qui avait une allure folle.
– Que fais-tu ici ? Tu as quitté ta tribu ?
– Il y a longtemps. J’ai étudié en France.
– Comment va Moussa ?
– Mal, c’est pour cela que je veux te parler.
Moussa était un chef touareg qui m’avait accueilli il y a quelques années dans son clan. Nous avions vécu de belles aventures dans le Sahara et dans le Sahel. Toute la région était aujourd’hui en guerre. A l’époque il y avait déjà quelques rixes dans cette région du globe et les événements rendaient la situation incertaine et dangereuse. Ça commençait donc à bouger sérieusement. Moussa était mi sédentaire et était le chef d’une tribu illelen appartenant historiquement au royaume Oudalan . C’était un jeune chef d’une beauté exceptionnelle, un prince du désert. Il avait des gestes raffinés, délicats, mais il était capable de tuer un homme avec son sabre, je l’avais vu faire avec un ennemi du désert, un voleur de chameaux imprudent. Il ne l’avait que blessé méchamment, il avait retenu son bras mais l’homme gisait et son sang s’imprégnait graduellement dans le sable lui donnant une uniformité rosée. La grâce des seigneurs. Le chameau est tout pour le targui . Son peuple s’était appauvri, le nomade s’était résigné à vivre au même endroit. Son point de chute était à la frontière du Burkina, du Mali et du Niger, la région des trois frontières. A l’époque déjà il y avait des rebellions touarègues. Je m’informais sur sa situation.
– Moussa est resté neutre, tu sais qu’il n’avait pas participé aux précédentes rebellions, notre fratrie ne tient pas à se battre et Moussa est un sage. Depuis l’explosion de la Libye et les légions de Kadhafi qui avaient recruté des Touaregs, le pays est encore plus divisé. Et puis maintenant il y a l’idéologie religieuse qui s’est imposée. Comme tu le sais seuls les mauvais Touaregs se battent pour ce prétexte. Les Touaregs sont toujours restés à l’écart de l’Islam. Même si nous pratiquons nous ne sommes pas dans cet esprit fanatique. De plus les causes se sont mélangées et beaucoup de jeunes chômeurs, les imushars, ont rejoint le LMNA ( mouvement de libération de l’Azawad ) puis AQMI et d’autres groupes. Tout cela est triste… Connais-tu la légende de la takouba sacrée ?
J’avouais n’avoir jamais entendu parler de cette légende. La takouba est une épée touarègue qui ressemble à l’épée des croisés. Environ longue d’un mètre, elle est droite et la lame est à double tranchant. Les Touaregs n’aiment pas toucher le fer, c’est une de leurs superstitions, ils en ont beaucoup. La poignée est donc recouverte de cuir, mais le pommeau reste en laiton ou en cuivre. C’est une arme difficile à manier. On sait malheureusement que depuis longtemps les Touaregs rebelles l’ont remplacée par une kalachnikov . La sœur de Moussa m’expliqua alors ce qu’était la Takouba sacrée. Tout partait de l’ancêtre des Touaregs, une reine berbère qui vécut au IVème siècle et qui s’appelait Tin Hinan. Les Touaregs nobles du Hoggar considéraient cette femme, d’une beauté exceptionnelle, comme leur ancêtre originelle. L’histoire assez connue pour qui s’intéresse à ce peuple, indiquait que cette femme serait arrivée du sud du Maroc dans le Hoggar avec sa servante Takama. Cette dernière fut considérée comme la mère des Touaregs plébeins, c’est-à-dire qu’ils n’appartenaient pas à la noblesse touarègue. Tin Hinan était considérée comme la reine de ce peuple, elle était une tamenokalt chef donc de la communauté touarègue du Hoggar. Mais petit à petit les autres confédérations l’ont aussi considérée comme la reine universelle des Touaregs.
L’ amenokal , quand il s’agit d’un homme, détient le tambour sacré, l’ ettebel . En ce cas précis il s’agissait du père de cette jeune fille. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il détient aussi un certain temps, l’épée sacrée, la fameuse takouba . La sœur de Moussa m’apprit que cette takouba avait appartenue à Tin Hinan, elle était remise aux chefs des différentes confédération un certain temps, cela se comptait en lunes, afin que l’unité des Touaregs se perpétue. C’était le lien sacré, elle était remise par un messager Kel Rela qui sillonnait le Sahara et le Sahel de tribus en tribus. Il revenait chercher l’objet et le transmettait à un autre clan. Ainsi toutes les tribus, malgré leurs différences, étaient reliées par ce rite. Elle garantissait l’unité. Moussa avait eu en sa possession la takouba mais c’est son père l’ amenokal de la région qui en avait eu la garde. Malheureusement, cette dernière lui avait été volée. Moussa avait donc demandé à sa jeune sœur, qui vivait ici, de me contacter afin que je puisse l’aider à la récupérer.
– Mais, lui avais-je demandé, comment puis-je savoir où elle est ?
– La takouba sacrée est en France.
Je tombais des nues, comment avait-elle pu se retrouver ici ?
– Nous avons une piste, me dit la targuia .
Elle m’expliqua qu’un cinéaste documentaire s’était introduit pour les besoins d’un film auprès de sa tribu. L’hospitalité des Touaregs n’étant pas une fausse information, ils l’avaient accueilli comme moi jadis. Toutefois l’homme avait de mauvaises intentions : d’abord le sujet de son reportage, qu’il n’avait pas dévoilé à ses hôtes. Son but était de montrer non seulement la déchéance de ce peuple de seigneurs mais aussi le mettre à charge. Ces personnes se sentent l’âme de justiciers moralisateurs, leurs convictions bien pensantes ancrées au plus profond d’eux-mêmes en imposent. D’après ce que j’avais compris le réalisateur avait insisté sur le fait que les Touaregs étaient esclavagistes. Oui ils avaient des serviteurs, des cerfs, des descendants des noirs, autrefois capturés dans des rezzous. Les Bellahs ainsi nommés dans cette région, iklans dans d’autres parties du territoire, étaient des esclaves affranchis, considérés comme des membres de la famille. Ils pouvaient quitter le clan mais la plupart restaient pour des raisons sentimentales ou sécuritaires. Il y avait aussi des unions. Mais les yeux de l’occidental bien-pensant n’y voyait que ce qu’il voulait y voir c’est-à-dire mépris et racisme. C’est assez à la mode chez les cinéastes de notre époque de s’apitoyer sur la détresse humaine. Toujours avec un regard compatissant, ces gens sont aimantés par la misère comme les moustiques sont attirés par la luminosité d’une lampe. Ces humanistes, j’emploie le mot avec toute l’ironie nécessaire, se réconfortent dans le malheur des autres pensant justifier par leurs actes une vérité qui leur est propre. Ils sont des messagers, le monde doit savoir, sachez que si vous, vous êtes heureux, il y a sur cette terre des gens qui ne le sont pas. Il faut le savoir et les aider. N’aidez pas vos proches mais plutôt un type que vous ne connaissez pas et qui aimerait bien vous connaître, d’ailleurs vous serez soulagé. Si vous pouvez rendre public votre exploit charitable vous deviendrez proche de la sainteté et alors pourquoi pas vous lancer dans la politique. De toute façon vous vous ferez de la thune. Oui je sais, je généralise un peu, mais eux le font bien. Enfin cette façon systématique de bien-pensance m’agaçait et durcissait certains de mes jugements. Bien entendu, pour l’avoir côtoyée, j’étais moi aussi touché par la pauvreté, les génocides intellectuels ou physiques, l’horreur à plusieurs facettes que le monde nous propose aux quatre coins de la planète me révulsait. On pouvait la dénoncer, mais toujours il fallait rester objectif, ne pas comparer systématiquement les cultures étrangères aux nôtres. La violence des hommes est telle parfois qu’elle n’est plus humaine, ça je l’avais vu, mais je n’arrivais pas à considérer des peuples qui n’avaient pas le chauffage central, ni la télévision, comme des âmes appauvries, je trouvais souvent beaucoup de richesses dans leur manière de vivre, dans leur solidarité ou leur philosophie. Il m’arrivait de les envier mais élevé dans le confort occidental je savais que je ne pourrais revenir totalement à une vie de total dénuement. Quand je les approchais je ne cherchais pas à leur ressembler, je cherchais à me faire accepter un peu. Je ne jugeais pas, je ne faisais qu’observer afin de m’enrichir et surtout mon cheval de bataille, quand il m’arrivait d’avoir à rapporter mon expérience, était de voir les choses par le haut et non systématiquement d’une façon négative. Surtout essayer de comprendre, la plupart des rites et coutumes ou comportements sont liés à l’environnement.
Donc, d’après ce que j’avais compris ce réalisateur, Jacques Devis, était du nombre. Pour dire la vérité je ne le connaissais pas, je n’avais jamais vu ses films mais j’imaginais son style. La sœur de Moussa m’ayant décrit l’essence de son œuvre.
Jessica qui faisait office de barmaid ce soir-là nous demanda ce que la jeune femme désirait boire. Elle m’apporta mon whisky mais la jeune targuia demanda un thé. Jessica prit un air catastrophé. La jeune touarègue sembla comprendre et lui demanda un jus de fruit ou au pire de l’eau. Jessica leva les yeux au ciel et je pus lire avec amusement sur son visage non seulement son embarras mais aussi son agacement.
– « Comment t’appelles-tu ? demandais-je à la jeune femme dont l’accent sahélien était charmant.
– Dihya. A l’origine c’est le nom d’une guerrière berbère qui se battit contre les omeyyades lors de la conquête musulmane du Maghreb au VIIème siècle. Tu vois je sais d’où je viens. » Elle sourit pour la première fois, j’étais conquis. Cette targuia avait de la classe ce qui n’était pas étonnant quand on connaissait son frère aîné. Les gènes étaient là. Elle avait enlevé son voile et alors que je lui demandais pourquoi, elle me répondit « la femme Touareg est libre tu sais, et puis ici je suis en France et depuis longtemps j’adopte les coutumes de mon pays d’accueil ». Je le porte de temps en temps, un peu comme certaines femmes chez vous se mettent un foulard sur les cheveux. J’ai vu une photo de votre Brigitte Bardot dans les années soixante. Elle était jolie. Tu vois je m’intéresse à votre cinéma. J’aime bien regarder de vieux films français ça me permet de comprendre votre pays. Même si cela a drôlement changé.
Ça pour avoir changé, cela avait changé, certains accusaient l’immigration et d’autres comme moi percevaient le laxisme entre autres de l’Education Nationale ou Privée, et surtout l’inefficacité sensationnelle des différents politiques qui se sont succédés. A force de démagogie… après avoir laissé tout faire, et négligé ce qu’il aurait fallu contrôler, on nous surveillait sur tout. Et puis la société et ses interdictions multiples pourrissaient le climat autrefois bon enfant. La bonne conscience qui s’installait, les vertus de la « boboïtude » devenaient exaspérantes. Un mouvement venu des universités américaines appelé la Cancel culture commençait à faire des dégâts, il fallait rayer de la carte l’histoire qui ne convenait pas à l’idéologie que ces gens souhaitaient pour transformer l’humanité. Bref le monde avait changé trop vite, la France subissait l’influence exécrable des États-Unis et depuis que cet Internet de malheur était dans les foyers elle arrivait dans la minute au lieu des dix quinze ans de jadis. Je sentais la haine envenimer la société, on ne rigolait plus comme dans mes jeunes années. L’humour était suspect, on ne pouvait plus rire de tout, la médiocrité était installée. C’était la fin d’une civilisation qui finalement n’aura réussi qu’à aller sur la lune. Le pas en avant aura été quand même conséquent. Enfin je pensais dans un pessimisme un peu extrême qu’on arrivait au bout. Le reste s’écrirait dans les étoiles et moi ça ne me tentait pas. Les peuples perdaient pour la plupart leurs identités et oubliaient leurs rites. Les nouveaux barbares envahissaient la cité, je n’avais plus d’indulgence, en avais eue-je un jour ? Je ne voyais de toute façon pas de solutions mais en regardant Dihya et en l’écoutant j’avais un peu d’espoir. Cela faisait plaisir d’entendre un tel discours. Quand je me retrouvais en pays étranger même si je n’étais que de passage, je m’efforçais aussi de ne pas choquer, de ne pas troubler les rites des autochtones. Dihya m’expliqua son parcours.
« Ici Je ne porte pas le voile souvent et je l’utilise plus comme un accessoire de mode, il n’a pas de signification. Je vis de façon moderne à l’occidentale. J’ai d’abord suivi l’école française nomade, j’ai été forcée et je n’aimais pas ça au début et puis je suis allée au collège. Un jour j’ai eu une opportunité pour venir en France étudier. J’ai passé mon bac et suivi des études, j’ai même eu un petit ami français mais ça n’a pas duré, c’est de ma faute, je suis très sauvage. Aujourd’hui je travaille, j’étudie l’ethnologie et j’aide une association qui soutient l’Afrique subsaharienne. Je vis à l’européenne même si j’aime de temps à autre me vêtir traditionnellement. Je suis une Kel Tamashek ou Touareg comme vous dites, je le serai toujours mais la vie, l’époque, et un peu aussi la chance, m’ont permis d’avoir peut-être un autre destin que ma mère ou ma grand-mère. C’est ainsi, je suis heureuse de profiter de tout cela même si le désert et ma tribu me manquent ».
– Comment m’as-tu trouvé ici ?
– Je t’ai suivi. Moussa m’avait donné ton adresse. Mais tu n’étais pas là alors j’ai demandé à la concierge, Madame Ochoa, de me téléphoner quand tu serais de retour. Je n’ai pas eu de chance tu n’étais jamais chez toi.
– Oui ces derniers jours j’étais chez quelqu’un mais c’est terminé dis-je en pinçant les lèvres, je suis de retour au bercail.
– Alors que j’allais sonner chez toi, je t’ai vu sortir de l’immeuble et je t’ai suivi. Je me suis permis de rentrer dans cet étrange bar.
– C’est un bar de nuit, il y a des hôtesses, j’y viens souvent pour boire un dernier verre. Je connais bien le patron et les filles sont des copines mais en tout bien tout honneur, je ne suis pas un client type de ce genre d’établissement. Disons que je suis en territoire ami. C’est aussi une boîte aux lettres, on sait qu’on peut me joindre ici.
– Je comprends.
– Comment ça se passe là-bas ?
– Tu sais ça fait plusieurs années que je n’y suis pas allée. Je sais qu’il y a la guerre, les miens sont descendus de leurs bases, plus ça va, plus ils s’éloignent du désert. Ils me manquent comme je te le disais. J’ai eu accès à un autre savoir. Cela a été très dur. Au début j’ai beaucoup pleuré, on est venu me chercher pour aller à l’école mais après j’ai été entourée par monsieur Paul, un homme âgé maintenant, ce n’est pas exactement un missionnaire mais quelqu’un qui m’a donné une chance, il a vu que j’avais des capacités. Il enseignait à Gorom et il devait rentrer finir sa vie en France. Il m’a proposé de le suivre pour m’éduquer et me permettre d’aller plus loin dans mes études. Il a négocié avec ma famille et mon père qui est l’ amenokal . Moussa a été très vigilant. Monsieur Paul a fait toutes les démarches, il m’a permis d’avoir une bourse. Puis j’ai suivi des études. J’envoie régulièrement des nouvelles au pays et à Gorom Gorom qui est une petite ville du Sahel, quand Moussa va au marché, il prend des nouvelles de moi et m’en donne aussi. Il y a un précepteur qui fait le lien, ce n’est pas Moussa qui va se servir d’internet… elle rit.
– Ce n’est pas moi non plus, dis-je, j’évite au maximum toutes ces technologies.
– Comment fais-tu ? c’est tellement indispensable aujourd’hui dans votre société.
– Je dois avouer que ça devient difficile surtout pour le téléphone, on me demande toujours un numéro pour la moindre paperasserie, pour confirmer un vol etc. Quand j’ai un souci je demande à mon filleul, il est jeune il est au top au niveau des technologies. Il trouve que je suis un vieux con !
– Il a sûrement raison, oh pardon. Je la vis rire comme une gamine qui n’aurait pas pu s’empêcher de s’esclaffer et qui aussitôt se serait sentie gênée de sa gaillardise.
Je souris à mon tour pour la remettre à l’aise. Je repris :
– Ce n’est pas que je ne veux pas vivre avec mon temps mais je me rends bien compte que nous perdons beaucoup de notre savoir vivre, le rythme imposé par ces trucs numériques fait qu’on n’approfondit ni les relations, ni les connaissances : on surfe. Et moi cela ne m’intéresse pas de vivre comme ça. J’ai mon rythme comme vous avez celui du désert, et ce rythme quand j’y suis me convient parfaitement.
– Pourtant tu es très présent sur les réseaux sociaux. J’ai regardé pour mieux te connaître.
– Ce n’est pas moi, ce sont des gens que je ne connais pas qui postent des photos ou des articles. On ne maîtrise plus rien. C’est ce qui est effrayant. Tant que c’est bienveillant ça va mais tu vois c’est un exemple parfait de la manipulation qui s’exerce sur le monde. Je ne regarde pas mais parfois des amis me préviennent s’il y a une fausse information. Ça m’emmerde tout ça… il y a trop d’images, trop d’infos, des fausses et des vraies, ça a tué le désir, le rêve, l’approche de la connaissance qui est le plus motivant. Aujourd’hui tu fais clic et t’as ce que tu veux… c’est trop. Quand tu fais l’effort de chercher un livre pour le lire tu retiens les informations. Bon enfin si je cherche « Takouba sacrée » il serait étonnant que je trouve quelque chose.
– Ils ont fait mieux, ils ont pris le nom de mon peuple pour baptiser des voitures. Ce qui fait que quand tu tapes touareg ce n’est pas un fier nomade que tu vois mais une voiture… elle rit.
– Enfin si cela te fait rire c’est l’essentiel, moi ça me déprime.
– Ne sois pas déprimé Marjaque, je suis là maintenant et tu vas m’aider à retrouver la takouba sacrée.
– Évidemment je n’ai rien d’autre à faire… je souris.
Une fois de plus on me demandait un truc impossible que je ne pouvais refuser, d’abord par amitié pour Moussa et pour cette jeune femme absolument divine qui attendait tellement de moi. C’est sûr que si elle avait regardé ma page Facebook elle devait me prendre pour un super héros… quelle connerie ! « Je suis là maintenant » m’avait-elle dit, comme si c’était la fin de mes problèmes alors qu’elle m’en amenait un nouveau. Mais cette spontanéité, caractéristique africaine, je dois le dire, m’attendrissait. Pour argumenter sa demande elle sortit son téléphone.
– Regarde Marjaque, tu vois que c’est très utile, voici la photo de Jacques Devis et j’ai aussi le teaser de son reportage.
Elle me montra l’écran, je vis le visage du gars, la cinquantaine, cheveux gris blancs, coupés courts, un visage régulier, peu marqué, le genre de type qui doit faire du jogging, qui ne fume pas et qui tolère un verre de chablis bio en le subjuguant quand il le déglutit. Bref une bonne tête de connard.
– Fais voir sa bande annonce.
Elle percuta sur You tube , je commençais à me familiariser avec les noms des applications. Le titre du film « Touareg le boomerang. » Rien que le titre me laissait coi ! Elle appuya sur Play.
– En deux minutes on avait vu plus de Bellahs que de Touaregs , le montage s’attardait sur ces femmes à la peau noire qui pilaient le mil et travaillaient dur et quelques gros plans d’hommes à la peau plus claire malgré leur tagelmoust sur le visage, qui semblaient les observer satisfaits. Bref le sujet était évident, on n’était pas là pour glorifier les seigneurs du désert mais plutôt pour dénoncer ces nomades désargentés et esclavagistes.
– Tu comprends maintenant ?
– Oui je me doutais… il est passé le film ?
– Oui mais dans le cadre d’une émission de télé sur l’esclavage, en fait avec nous c’était plutôt les anciens esclaves.
– Il habite où ce gugusse ?
– Dans le quartier Bastille.
– M’étonne pas ! Il doit aimer les manifestations.
– Il faut reconnaître que ce quartier est symbolique et agité.
– Tu as d’autres informations sur lui ?
– Il a une compagne, une comédienne, Julie Marella. Elle joue dans des séries télé. Je ne regarde pas trop. Tiens regarde sa photo.
Il fallait admettre qu’on gagnait du temps avec son appareil. Elle me montra son écran.
– Pas mal ! On se demande ce qu’elle a pu trouver à ce type.
– Oh tu sais il doit en valoir un autre. Il est réalisateur.
– Oui mais de documentaires, pas de fictions. Son intérêt devient limité pour une comédienne.
– Il est du milieu… tu connais tu as fait des films aussi.
– Pour moi les films sont un prétexte à l’aventure.
Elle se remit à sourire, elle était vraiment ravissante.
– Tu as quel âge Dihya ?
– Je ne sais pas exactement, je suis née après une sécheresse, je sais que j’ai moins de trente ans. Paul m’a donné une fausse date de naissance pour pouvoir être admise, si on en tient compte j’ai vingt-cinq ans mais je sens que j’ai vécu beaucoup plus… Je vais te laisser Marjaque, je dois aller suivre des cours demain matin et il faut que je dorme.
– Tiens je te donne mon téléphone fixe, il y a un répondeur sinon tu peux laisser un message ici.
– Je te rappelle, merci beaucoup, c’est important. Il faut absolument la récupérer, Moussa et mon père risquent leur vie.
– Ton frère est un ami cher, Dihya je ferai tout ce qui est possible.
Elle se leva, salua poliment les deux hôtesses et se dissipa comme le souffle du désert.
Jennifer et Jessica se précipitèrent.
– Qui est-ce Jean ? Elle est jolie.
– C’est une jeune femme touarègue, une targuia . On dit des Touaregs, un t argui, une targuia, mais elle a été éduquée en France, c’est la sœur d’un chef, mon ami. Oui elle est jolie même envoûtante.
– Ahaha ! Jean attention ! Tu vas encore tomber amoureux…
– C’est ça, sers-moi un autre verre au lieu de dire des âneries.

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