LE Camp des enrages
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Français

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LE Camp des enrages

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Description

Novalie est une passionnée de volleyball, sport dans lequel elle excelle. Quand elle apprend son admission à Campsports, un centre d’entraînement réputé, elle est folle de joie. Seulement à son arrivée, l’adolescente remarque que les jeunes agissent étrangement. Ils sont accros à une boisson énergisante et à mystérieux site qui leur procure des produits à profusion. Novalie s’inquiète de plus en plus, surtout qu’elle sent une montée des tensions dans son groupe.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782762599794
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pour Mom. Pour la petite fille que je serai toujours, et qui adore les histoires de peur.




1
Un terrible accident
L a nuit est noire, le tonnerre gronde. O n revient d’un entraînement improvisé de volleyball avec ma mère.
— Je suis impressionnée de voir ta progression, Novalie. Les équipes collégiales vont se battre pour t’avoir parmi elles !
— Tu es sérieuse, Maman ?
— Bien sûr.
Les yeux brillants, je reporte mon regard sur la route. Son avis m’est précieux, car elle a failli être joueuse professionnelle. Mais elle a tout arrêté du jour au lendemain, pour une raison que j’ignore.
Une pluie lourde se met à mitrailler la fenêtre. Ma mère augmente la vitesse des essuie-­glaces en serrant un peu plus son volant.
Je lui demande :
— Tout va bien ?
— Oui ! C’est juste que je n’aime pas conduire sous l’orage.
Un éclair zèbre le ciel d’encre. Je sursaute.
Elle glisse sa main dans la mienne.
— Ne t’inquiète pas, on est presque à la…
Ma mère n’a pas l’occasion de terminer sa phrase. Elle perd le contrôle de la voiture qui tournoie comme une toupie. Je m’accroche solidement à la poignée de ma portière, le souffle court. Le véhicule finit par s’écraser violemment contre un arbre. Puis, c’est la noirceur totale.
Je suis réveillée par un bruit de klaxon continu. J’ignore combien de temps j’ai passé dans cette posture.
J’ai mal partout. Il me faut quelques secondes pour comprendre où je me trouve. Lorsque je lève la main pour la porter à ma nuque, je remarque les taches de sang frais.
Ça me revient : on a eu un accident !
Je fais pivoter ma tête vers la gauche. Le front de ma mère est écrasé contre le volant. Je sens des larmes me monter aux yeux. Le menton tremblant, je murmure :
— Maman… ?
Aucune réponse. Je pose les doigts sur son épaule. Ce simple geste m’arrache un cri de douleur aiguë. Je me force quand même à détacher ma ceinture. Je redresse doucement ma mère contre son appui-­tête. Sa blouse blanche est couverte de sang, déchirée par les branches qui se sont frayées un passage au travers du pare-­brise. Son visage est méconnaissable, écorché par des éclats de verre.
Je sors de la voiture et tombe au sol, incapable de supporter mon poids. Sur la chaussée mouillée par la pluie battante, je crie à l’aide.
Mais personne ne vient à notre secours…




2
Terreur dans les buissons
J e me réveille en sursaut, la respiration saccadée, le front mouillé. J’ai encore fait un cauchemar…
Par la fenêtre de ma chambre, je remarque les branches des arbres balayées par le vent. Le tonnerre retentit. Je déteste ce temps.
Je ferme les yeux et prends une longue inspiration. Chaque fois qu’un évènement important est sur le point d’avoir lieu, je fais des rêves qui mettent en scène ma mère. Au départ tout va bien, jusqu’à ce que tout dérape. On dirait un avertissement. Du moins, c’est mon interprétation.
Je regarde l’heure à mon cadran. Il est 19 h 07. Je dois m’être assoupie un moment.
Je me lève de mon lit pour me rafraîchir.
Dans la salle de bain, je jette un peu d’eau froide sur mon visage. En me regardant dans le miroir, je constate à quel point je ressemble à ma mère. Ce qui nous différencie, ce sont mes boucles épaisses et mon métissage, puisqu’elle est Québécoise et, mon père, Sénégalais.
Je baisse le menton en songeant à son absence. C’est encore plus intense quand mon sommeil me rejoue la scène de notre accident, un soir d’orage.
Cet évènement me pèse tous les jours.
Je secoue la tête pour chasser mes idées noires et revenir au présent. Dès demain, je pars pour Campsports : une colonie de vacances sportive de haut niveau. Chaque année, ce centre fait sa sélection dans une ou deux écoles de la province. Je ne pensais jamais être choisie. C’est flatteur, mais, en même temps, j’ai peur de décevoir.
Mon père a travaillé fort pour payer les frais de participation. Je ne voudrais pas que tout ça tombe à plat.
Je sors de la salle de bain et me concentre sur la soirée à venir. Je vais à la cuisine prendre un assortiment de grignotines, ainsi que deux bouteilles d’eau. J’installe le tout sur la terrasse éclairée de guirlandes aux couleurs chaudes.
Satisfaite, j’attends patiemment l’arrivée d’Eliott, mon copain. Soudain, les hauts cèdres se mettent à bouger. C’est sûrement un rongeur. Du moins, c’est ce que je pense, jusqu’à ce qu’une voix m’interpelle :
— Approche-­toi, Novalie, on doit se parler, c’est urgent.
— Pardon ? Euh… dites-­moi d’abord qui vous êtes…
— Une amie… répond la voix féminine.
Je m’avance lentement, avec la conviction que je n’ai rien à craindre, car, réflexion faite, il y a tout de même une clôture au travers de ces arbustes…
— Oui ?
— Approche-­toi encore ! Tu m’entendras mieux.
— Non ! C’est assez comme ça !
De l’autre côté, la fille s’énerve et prend un ton menaçant :
— Je t’ai dit de venir plus près, petite imbécile ! Tu veux mourir ?




3
Un sinistre avertissement
L a fille s’accroche aux planches de la clôture comme si elle pouvait l’arracher. Paniquée, je crie :
— Ça suffit ! Je vais appeler la police !
L’inconnue s’arrête aussitôt et un silence lugubre se répand dans la cour. A-­t-­elle pris mon avertissement au sérieux ? S’est-­elle enfuie ?
Je me suis trompée. Dans la nuit noire, l’étrangère grommelle :
— Tu as raison. Je m’excuse. Je ne désire pas te faire peur…
— Qu’est-­ce que tu me veux, alors ?
— C’est à propos de Campsports.
— Quoi ?
— N’y va pas !
— Pourquoi ?
— Ce n’est pas important ! Ne t’y rends pas… sinon, tu vas le regretter !
— Il n’en est pas question, tu ne me connais même pas !
— Plus que tu ne le penses… glisse-­t-­elle d’un ton énigmatique.
Brusquement, j’en ai assez :
— Va-­t’en !
— Non !
Pour lui faire comprendre que je suis sérieuse, je hurle :
— Pars ! Maintenant !
Elle pousse un ricanement avant de s’attaquer à la clôture, à grands coups de pied. Elle tente de se forcer un passage jusqu’à moi.
Malgré mon inquiétude, je m’avance pour l’avertir :
— Arrête ! Je t’ai dit que j’allais appeler la police !
Je n’ai pas gardé suffisamment de distance entre nous. Elle m’attrape fermement les poignets :
— Je vais te faire entendre raison ! s’écrie-­t-­elle.
Elle m’agrippe jusqu’à enfoncer ses ongles dans ma peau.
Je me débats à grand-­peine, avec le sentiment que, si je ne me sors pas rapidement de cette situation, ça pourrait très mal tourner.
— Novalie… ?
Dans mon dos, j’entends enfin Eliott. Il comprend instantanément que quelque chose ne va pas et intervient pour me déprendre de la poigne de la fille et la menace :
— File, si tu veux éviter une bonne raclée !
L’adolescente pousse un petit cri avant de disparaître. Je me jette dans les bras d’Eliott.
Inquiet, il me demande :
— Ça va, Novalie ?
— Oui, mais je ne comprends pas ce qui s’est passé ! Cette fille voulait me dissuader de me rendre à Campsports.
— C’était qui ?
— Aucune idée ! Ce qui est étrange, c’est qu’elle connaissait mes plans pour cet été…
Eliott me prend doucement par les épaules et me suggère une explication :
— Penses-­y, Novalie : c’était probablement une de ces idiotes de l’école, jalouse, parce qu’elle n’a pas été sélectionnée.
— Tu crois ?
— Oui ! Écoute !
Je tends l’oreille. À ce moment-­là, j’entends des voix pêle-­mêle :
— Dépêchez-­vous, on va se faire pincer !
— Vite, où elle va sortir de chez elle !
Une cacophonie de rires et de portes de voiture qui claquent suit presque aussitôt. Un crissement de pneus retentit dans la nuit.
Je me calme. Eliott expire longuement :
— Je n’arrive pas à croire qu’on t’ait fait ça !
Je réfléchis. Plusieurs filles à l’école m’ont effectivement fait comprendre que je ne méritais pas ma place à Campsports. Mais, de là à aller jusqu’à me menacer, je trouve que c’est un peu poussé.
Pendant qu’Eliott s’installe pour profiter de la soirée, moi, je ne peux m’empêcher de repenser à cette intrusion.




4
Un hôpital hanté
P our oublier cet incident, Eliott me raconte les activités qu’il a l’intention de faire pour se divertir cet été. J’ai la tête ailleurs. Plusieurs choses trottent dans mon esprit. Je suis stressée à l’idée de me retrouver seule, même si c’est pour réaliser un de mes rêves. Et puis, il y a cet évènement avec cette fille. Serait-­ce une simple vengeance ? Ou autre chose ? Ça m’agace…
— Tu es dans la lune, Novalie ?
— Je sais, désolée…
— Je te connais par cœur : tes pensées sont en train de partir en vrille ! Tu étais déjà inquiète de t’en aller et, avec ce qui s’est passé, tu crois que c’est mauvais signe pour la suite. Relaxe, tu as travaillé fort, pour faire partie de ce programme. C’est ta chance.
Je souris en me disant qu’Eliott va me manquer. Il m’arrive d’avoir de la difficulté à m’ouvrir aux autres, mais, avec lui, c’est simple.
— Tu as raison, je ne dois pas me laisser emporter par mes pensées négatives.
— Oui, ignore les niaiseries et les rumeurs qui cherchent à te faire peur. C’est sûr, qu’il y en a beaucoup qui vont circuler, surtout en considérant l’histoire du camp.
Je fronce les sourcils.
— Tu fais référence à quoi ?
— Tu ne sais pas ?
— Non…
— C’est à cause des locaux de Campsports. Jusqu’à la fin des années quatre-­vingt, ils abritaient un hôpital psychiatrique.
Mon cœur se serre dans ma poitrine. Ça ne fait pas si longtemps que ça.
— On y traitait quel genre de patient ?
— Des gens avec des troubles mentaux graves, genre des psychoses et des personnalités multiples.
— Comment tu sais ça ?
— C’était LE sujet dont tout le monde se parlait en DM ! Tu n’en as pas eu connaissance ?
Une ancienne maison de fous. Pourrait-­il y avoir quelque chose de plus préoccupant que ça ?
La nuit noire me semble brusquement menaçante.
Eliott poursuit, loin d’être impressionné par le décor :
— Des gens laissent entendre que les patients y recevaient des traitements inhumains. Comme des lobotomies ou des traitements-­chocs, même si aucun élément dans leur dossier n’indiquait que ces procédés soigneraient leur maladie. C’est insensé ! Évidemment, il y a toute une bande qui exagère ces histoires, pour se faire peur.
— Ce n’est pas tellement respectueux pour ceux qui ont dû endurer tout ça, je trouve…
— Je sais ! Et pourtant, on peut lire des tas de choses sur le sujet. Il y a des blogues entiers destinés à lever le voile sur ce qui s’est passé là-­bas.
— Ah oui ?
Des étoiles s’illuminent dans les yeux de mon copain. Il adore ce genre d’histoires étranges :
— Plusieurs personnes traitées seraient décédées à la suite de ces mauvais soins. On dit que les esprits de ces patients, devenus maléfiques, hantent l’hôpital et tendent des pièges aux employés en les poursuivant jusque chez eux, pour se venger !
Un frisson désagréable me parcourt le corps de la tête aux pieds. Je n’aime pas ça du tout.
Dans l’espoir d’être rassurée, je lui demande :
— Et tu y crois, à ces histoires ?
Soudain, le sourire d’Elliot disparaît. Il écarquille les yeux. Je me retourne lentement en suivant son regard, avant de me figer.
Une silhouette sombre nous observe depuis la porte-fenêtre.




5
Frayeur nocturne
D errière la porte-­fenêtre, une silhouette nous étudie et, j’en suis certaine, essaie de déterminer nos intentions. La porte glisse finalement sur le côté. Il n’en faut pas plus pour qu’Eliott se place devant moi, dans un geste protecteur. Puis, le détecteur de mouvement active la lumière.
Mes épaules s’affaissent de soulagement.
— Papa ! Tu nous as fait une de ces frousses ! Je croyais que tu reviendrais très tard.
— J’ai fini de travailler plus tôt pour passer la soirée avec toi. Je ne pensais pas qu’Eliott serait là, d’ailleurs.
— Bonsoir, monsieur Adgeko. Je partais, juste-ment…
Je me sens rougir, alors que mon copain serre la main de mon père.
— Oui, il ne restait pas très tard, de toute manière…
On se lance un regard de biais, gênés. Eliott met fin au silence, qui se fait lourd :
— Bon, eh bien… je vous souhaite une excellente soirée à tous les deux.
Mon copain m’enlace et me chuchote à l’oreille :
— Je t’appelle demain. Ne t’inquiète pas, tu es la meilleure !
Je souris et l’étreins plus fort.
Puis, il s’en va. En silence, on s’installe avec mon père sur les marches de l’entrée. Pendant un moment, on ne dit rien. On contemple notre cour, éclairée par des guirlandes qui produisent une atmosphère réconfortante.
— Alors, tu te sens comment, par rapport au grand jour ? me demande papa.
Je ricane :
— Nerveuse ! J’espère que je vais être à la hauteur du talent de maman.
— Sans aucun doute ! Elle serait fière de toi.
— Je sais…
Un nouveau silence s’installe entre nous.
— Je vais te montrer quelque chose qui devrait te redonner confiance.
Alors que mon père entre, je songe qu’il est plus prudent de garder pour moi l’épisode de l’étrangère. Je ne voudrais pas qu’il s’inquiète et m’empêche d’aller à Campsports.
Puis, j’y pense : si cette personne se trouvait encore une fois sur ma route, qu’est-­ce que je pourrais faire pour m’assurer de ne pas être à nouveau victime de ses menaces ?




6
Un mystérieux album
Q uelques minutes plus tard, mon père revient s’asseoir à mes côtés. Il tient un grand livre relié en cuir. Je fronce les sourcils. Je ne l’ai jamais vu auparavant.
— Qu’est-­ce que c’est ?
— Un album qui appartenait à Aurélie. Je l’ai découvert, il n’y a pas longtemps, dans le garage.
Je ressens des émotions contradictoires en apercevant cet objet qui me permettra d’en savoir davantage sur ma mère. Elle a toujours été si discrète. J’ai même le sentiment que je ne la connaissais pas vraiment. Mon père poursuit :
— Je pense qu’elle serait contente que tu le voies. Il date de son secondaire.
Mon cœur s’emballe. Elle ne parlait jamais de cette époque. Mon père pose le livre sur mes genoux. Je l’ouvre avec émotion et le feuillette avec curiosité. C’est un album, du genre scrapbook . En le feuilletant, je remonte le fil de ses souvenirs. Ça me fait du bien et me donne l’impression d’être plus proche d’elle. Les visages sur les photos me sont inconnus.
L’une des images ressort du lot : ma mère, habillée de l’uniforme des Étoiles, son équipe de volleyball.
Fière, la jambe posée sur un ballon, elle respire le bonheur, entourée de ses camarades de jeu. Je l’envie. Les filles qui l’encadrent la portent de toute évidence en estime. L’une d’entre-elles plus spécifiquement. Un large sourire, un genou installé au sol, elle lève sur ma mère un regard admirateur.
J’en fais tout autant jusqu’à ce qu’un élément particulier attire mon attention : une longue cicatrice court sur le visage de la jeune fille. De la racine de ses cheveux, jusqu’au menton.
Cette blessure provient sans doute d’un horrible accident.
— Papa, tu as vu ? Qu’est-­ce qui a bien pu lui arriver ?
Mon père devient soudainement évasif.
— Hum. C’est une bonne question… je n’en ai aucune idée ! Veux-­tu que je fasse du maïs soufflé ? Il me semble que j’en mangerais bien un peu !
Sans attendre ma réponse, il se lève et se dirige vers la cuisine. Je fronce les sourcils. Il agit de manière singulière.




7
Poursuite infernale
A près une soirée tranquille, où on a évité de reparler de l’album de Maman, j’ai passé une nuit agitée. L’épisode de la fille dans les cèdres, les histoires de peur d’Eliott et l’attitude étrange de mon père, on fait dans ma tête un gros puzzle, qui refuse de se mettre en place.
Le lendemain, je me change les idées en finalisant mes bagages pour les quatre prochaines semaines. C’est aujourd’hui le grand jour : je m’en vais à Campsports !
On est en chemin depuis deux heures et je n’arrive pas à être de bonne humeur. À la place, je suis nerveuse. On a mis de la musique entraînante, mais elle n’arrive pas à me remettre le sourire aux lèvres.
Mon père s’en rend compte :
— Ça va, Novalie ? Tu n’as rien oublié ? Tu as pensé à prendre ta médication ?
— Non, papa, j’ai tout ce qu’il faut. Je ne veux juste pas te décevoir. Tu as travaillé tellement fort, pour que je puisse participer à ce camp.
— Ne dis pas de bêtises. Tu le mérites. C’est toi qui as enduré les ecchymoses, les muscles étirés, les journées passées toute courbaturée.
Je souris :
— Je n’aurais pas pu le faire sans toi.
L’esprit un plus léger, on entonne en même temps les paroles de la chanson qui vibre dans les haut-­parleurs. Le paysage s’accorde à notre enthousiasme. De grands arbres aux larges feuilles bordent la voie et créent une haie d’honneur jusqu’à notre destination.
On chantonne depuis un moment quand mon regard croise le rétroviseur. Derrière nous, une voiture file à bonne vitesse. Elle va sûrement nous dépasser, puisqu’il n’y a aucun obstacle en sens inverse.
Quelques secondes plus tard, le son d’un moteur vrombissant emplit mes oreilles. En jetant de nouveau un œil dans le petit miroir, je réalise avec effroi que l’automobile noire arrive beaucoup trop rapidement.
Si ça continue, elle va nous emboutir.
Soudain, un bruit de métal froissé envahit l’habitacle de notre voiture. S’ensuit une secousse qui projette violemment ma tête vers l’avant.
Je pousse un cri.
Mon père essaie de me rassurer :
— Ça va aller, Novalie ! Ce n’est qu’un accident !
Je réalise qu’il a tort quand, au moment où il ralentit pour se ranger sur l’accotement, le conducteur de l’autre véhicule baisse sa vitre du côté passager pour lancer un objet.




8
Un sérieux avertissement
L ’objet fracasse la vitre arrière, juste derrière mon père. Il baisse la tête pour se protéger des éclats de verre. Saisi par cette attaque, il perd momentanément le contrôle de notre voiture.
Je ne peux pas retenir mon cri. On se range enfin sur l’accotement et le véhicule qui nous poursuit s’enfuit jusqu’à ne devenir qu’un point noir à l’horizon.
Mon père se frotte rudement le visage. Il a l’air ébranlé par l’intensité de cette expérience. Je ne l’ai jamais vu comme ça.
— On doit rapporter cet accident.
Mon cœur tambourine dans ma poitrine alors que je me retourne pour regarder sur le siège arrière. Il y a une roche, enroulée d’un papier blanc.
On descend de la voiture et mon père me réconforte d’un geste tendre. Il appelle ensuite les autorités. On dirait qu’il oublie complètement la vitre cassée.
J’ouvre la portière. De gros morceaux de verre tombent au sol. Je déglutis avec difficulté au moment où je m’empare du projectile. Je défais lentement le papier retenu à l’aide d’une cordelette. Mon cœur manque un battement quand je prends connaissance du message, écrit en lettres rouge sang :
Rebroussez chemin avant qu’il ne soit trop tard !
Horrifiée, je m’apprête à partager ma découverte avec mon père quand une voiture de police s’arrête à notre hauteur. Je laisse tomber la roche au sol et fourre le papier dans la poche de mes shorts. Pendant ce temps, mon père explique la situation à l’agent qui note les informations dans son calepin.
Je pousse une longue expiration et ferme les yeux.
Ce qu’on vient de vivre, c’est complètement fou !
Lorsque je rouvre les paupières, je remarque, en face, le panneau publicitaire d’un site web. On y voit une adolescente, souriante, un ballon de basketball entre les mains. Ses paroles, placées entre guillemets, révèlent ses pensées :
« Sur detout.com , je trouve ce dont j’ai besoin et bien plus ! »
Au beau milieu de la route, cette publicité est pour le moins incongrue.
Je me retourne ensuite vers la voiture, pour examiner le métal tordu de la carrosserie. Je glisse ma main sur la peinture blanche. Une coloration sombre s’y est incrustée. Celle de l’auto qui nous a poursuivis.
Cet incident aurait pu être bien plus grave.
La déposition terminée, le policier conclut :
— Très bien. Des agents patrouilleront dans les environs pour appréhender ce conducteur dangereux. Entre-temps, soyez prudents ! Bonne chance à Campsports, jeune fille !
Je fronce les sourcils :
— Comment êtes-­vous au courant ?
— Ce trajet ne mène qu’à l’ancien hôpital psychiatrique où est maintenant installé le Centre. Vous allez voir, ce sont de très beaux locaux, surtout si l’on considère ce qu’ils étaient avant !
Sur ces mots, l’homme retourne à sa voiture, avec un sourire qui me semble tout, sauf sympathique.
On reprend la route et un courant d’air s’infiltre à l’endroit où il y avait une fenêtre. Mon père m’assure que tout ira bien, il me redit de ne pas m’inquiéter.
J’ai pourtant de la difficulté à le croire.




9
Une leçon inattendue
À notre arrivée, mon père sort mes bagages du coffre. J’observe les jeunes qui s’embrassent et se saluent joyeusement. De toute évidence, certains participants se connaissent déjà. Pour eux, le retour à Campsports est comparable à des retrouvailles. Pour moi, c’est tout le contraire, je suis seule dans un endroit inconnu.
— Voilà, ma grande. Toutes tes affaires sont là !
— Merci, Papa. Tu vas me manquer !
Alors que je le serre contre moi, mon menton se met à trembler. Je me ressaisis aussitôt. Après tout, chaque année, des milliers de jeunes à travers la province sont dans ma situation.
Mon père m’offre encore quelques mots d’encouragement et, sans plus attendre, j’attrape mes sacs. J’en installe un sur mon dos, l’autre sur mon épaule et je m’avance d’un pas hésitant vers les groupes tapageurs.
Je me tiens en retrait, en essayant quand même de me donner une allure invitante. Je jette un dernier regard dans la direction de mon père. Depuis la voiture, il me fait un sourire et me salue, avant de s’enfoncer dans la nuit.
Me voilà seule pour de bon.
Des filles passent à ma hauteur et m’étudient de la tête aux pieds. J’ajuste mes shorts usés sur mes cuisses et me compare aussitôt. Tout le monde porte des modèles dernier cri. Mes parents ont beau m’avoir appris à ne pas me laisser impressionner par l’allure clinquante des choses matérielles, je dois avouer qu’une partie de moi les envies.
«  Novalie…  »
Quelqu’un vient de susurrer mon nom. Mon flot de pensées s’interrompt brusquement. Je m’apprête à me retourner lorsqu’on me pousse violemment dans le dos.
Je laisse échapper un cri, amortissant ma chute de mes mains.
Je me retourne, la peur au ventre. Et si la personne qui s’en est prise à nous, tout à l’heure, se retrouvait devant moi, avec un nouveau message, du genre :
Tu n’as pas voulu écouter ? Il est temps de t’apprendre une leçon !




10
Une main tendue
J e me sens stupide quand je me rends compte qu’il n’y a pas de maniaque devant moi. C’est plutôt une bande de jeunes qui se tordent de rire.
— Oh ! On est vraiment désolé ! On ne t’avait pas vu !
— Ouais, surtout avec ton linge qui… se fond dans le décor !
Les filles continuent de se moquer de moi et le feu me monte aux joues.
La colère et la honte se mélangent dans ma poitrine.
Je voudrais leur crier par la tête ou bien exploser en sanglots. Je n’en fais rien. Soudainement, quelqu’un se fraye un passage jusqu’à moi :
— Stupide un jour, stupide toujours, hein ? Laissez-­la donc tranquille !
Une adolescente d’une grandeur impressionnante pointe le doigt en direction des fautives. Ses cheveux de jais virevoltent dans toutes les directions. Sous la menace, le groupe se disperse, en se permettant tout de même de lui lancer un regard noir. La fille se retourne vers moi et me tend la main pour m’aider à me relever.
— Ne fais pas attention à ces nouilles : parce que leurs parents sont super riches, elles pensent que ça leur donne le droit d’agir n’importe comment !
— Ça paraît que je suis…
— Une sacrée athlète ? Oui ! Quand elles se sentent intimidées, elles se mettent à mordre !
Elle m’a coupé la parole pour éviter que je me dévalorise. J’apprécie son geste. Elle me demande encore :
— C’est quoi ton sport ?
— Volleyball.
— Cool  ! Moi aussi. Je m’appelle Marine. Je suis contente de te rencontrer.
Je souris, soulagée.
— Salut, moi c’est Novalie. Merci de ton intervention. Les confrontations, ce n’est pas trop mon truc.
Une personne munie d’un porte-­voix réclame notre attention. C’est le moment de monter dans les autobus. Marine place un de mes sacs sur sa grosse valise pour me donner un coup de main. Ensemble, on les charge dans la soute.
À bord, Marine ne perd pas de temps et se lance aussitôt dans un interrogatoire :
— Alors, c’est quoi ton genre d’alimentation ?
— Euh… régulière ?
Elle rigole :
— Non, ce n’est pas ce que je veux dire ! Moi, je suis végane. Je ne me nourris de rien qui soit issu de l’exploitation animale, comme le lait, par exemple.
— Ah, d’accord, je comprends mieux ! Je suis diabétique, donc j’évite tout ce qui est sucré.
— Génial ! On va être deux à faire attention à ce qu’on mange ! En plus…
Marine poursuit ses explications. Mais je n’entends plus les mots qui sortent de sa bouche. Ma respiration s’accélère.
Dans un coin du terrain vague, je viens de voir une auto noire. À l’avant, le côté passager est abîmé. Ça ne peut vouloir dire qu’une seule chose : le conducteur qui nous a attaqués est parmi nous.




11
Voyage dans la nuit
U n responsable du camp de vacances nous annonce qu’il faudra une trentaine de minutes pour se rendre aux installations de Campsports. Ça me préoccupe. Les autobus scolaires ne sont pas équipés de lampes de plafond qu’on peut allumer, en cas de besoin. Or, dans mon cas, j’en aurais vraiment besoin, car dans l’obscurité je ne pourrai pas anticiper une éventuelle menace.
Marine parle sans arrêt depuis qu’on est parti. Je ne participe pas du tout à la conversation. Je jette sans cesse un œil par-­dessus mon épaule ou me soulève légèrement de mon siège, afin de contrôler ce qui se passe à l’avant.
De longues minutes s’écoulent, sans que rien ne se produise. Je me méfie, car dans les films d’horreur, c’est toujours quand le personnage principal s’y attend le moins qu’une catastrophe arrive.
Au moment où cette pensée traverse mon esprit, une main moite et glacée se pose lourdement sur ma clavicule. Je sursaute violemment.
— Excuse-­moi, je ne voulais pas t’effrayer… mais redescends sur Terre, Novalie ! se plaint Marine.
Je pousse un long soupir, déçue de mon comportement. Avant même mon départ, j’angoissais à l’idée de rencontrer de nouvelles personnes. Mes agissements risquent de tout gâcher. Je ne peux pas permettre aux évènements des dernières heures de tout saboter. J’arrête de me jouer ces histoires en boucle et choisis de me concentrer sur le positif : on arrive bientôt au Centre et j’ai déjà une amie potentielle.
— Je suis désolée, dis-­je. J’ai la tête ailleurs. Mon père et moi, on a fait une route assez longue et stressante, pour arriver jusqu’ici…
— Ah oui ? Vous venez d’où ?
— De Montréal. Et toi ?
— Tremblant.
Un bruit d’éclatement violent retentit soudain.
Il est aussitôt suivi par celui du crissement des pneus sur la chaussée.
Le bus est en train de zigzaguer.
Alors que des cris fusent de toute part, je suis saisie d’un violent étourdissement. Je me surprends à me demander si je vais me rendre à ce fameux camp, en un seul morceau.

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