Le cartel de sang
110 pages
Français

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Description

El Hijo del Hierofante est un jeune catcheur masqué qui marche dans les pas de son père. Témoin d’un crime, il ne peut s’empêcher de foncer dans le tas !
C’est le début d’une descente aux enfers qui va le mener face à un cartel aux expérimentations maudites. Le luchador aura fort à faire pour se tirer des griffes de ses ennemis, humains comme surnaturels.



Mais après tout, un Huracarana vaut bien un pieu dans le cœur !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782490972241
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Cartel de sang
Agence Arkham
Julien Heylbroeck
© 2019 Les Saisons de l'étrange
Couverture par Melchior Ascaride


L’étrange histoire
Monter sur le ring avec El Hijo Del hierofante !

Découvrez l’envers de Mexico, ses zombies, ses vampires, ses cartels occultes aux expérimentations maudites. Heureusement, votre luchadores préféré n’a pas besoin de filet pour bodyslammer les diableros à travers la scène.

Un gutbuster vaut bien un pieu dans le cœur !




Ils en parlent
Ce match de catch a vampirisé toute mon attention
(Le Maître de l’étrange)
Je lui réserve la meilleure table de mon bar. Mais je ne suis pas sûre qu’il apprécie la carte...
(Santanico Pandemonium)
Je garde un œil sur lui depuis Mictlan, ce gosse a une sacrée carrière devant lui.
(Santo)
Alors quoi ? On n’est plus en sécurité nulle part désormais ?
(Comte D., Prince des Ténèbres en cavale)


***
À la mémoire de Maggie, ma petite muse ; avec qui j’ai fait connaissance devant un show télévisé du CMLL.
« Sur le Ring et au fond même de leur ignominie volontaire, les catcheurs restent des dieux, parce qu’ils sont, pour quelques instants, la clef qui ouvre la Nature, le geste pur qui sépare le Bien du Mal et d é voile la figure d’une Justice enfin intelligible. »
Robert Barthes – Mythologies
Hate me! Bite me! No love lost!
Hate me! Bite me bitch!
All I need now is your hate
Hate, Hate, Hate, Hate, Hate, Hate
Hocico – Bite Me!


Prologue 
P ar ici, Professeur, suivez-moi… Attention à votre tête.
La voix n’est pas très assurée. Les faisceaux de la lampe accrochent les grains de poussière en suspension. La torche de l’universitaire jette sur son vieux guide quelques brefs éclats qui illuminent un visage ridé, le teint mat, des tempes cendrées et une peau piquetée d’une barbe naissante. Ses yeux, profondément enfoncés, brillent de peur.
L’air, frais, mais sec, mord les poumons. Solis n’a vraiment pas envie d’être là, à crapahuter dans cet étroit couloir plein de merdes de rats et de toiles d’araignées. Ce bonhomme ventru au crâne dégarni et à la grosse moustache grise n’est pas un aventurier. À vrai dire, il déteste le terrain et en est resté éloigné autant que possible, et ce depuis ses études. Il envoie toujours des stagiaires et des thésards à sa place pour farfouiller la terre et la boue des heures durant afin de récupérer deux feuilles et une racine. Lui préfère publier, écrire, arpenter les longues allées carrelées des laboratoires privés qui paient comme personne. Mais ce soir-là, quand on lui a proposé de se rendre sur un site de fouilles, impossible de refuser. Le Roi des chiens n’est pas quelqu’un à qui l’on dit non. Et voilà le résultat : il patauge depuis plusieurs minutes dans un réduit minuscule, ses beaux souliers déjà recouverts d’une couche de terre acide couleur de rouille.
Tout occupé à regretter son lit duquel l’a tiré le coup de téléphone, il n’écoute pas son guide et heurte de plein fouet l’arête tranchante d’une pierre crevant le plafond voûté. Il vacille sous l’impact et ses yeux s’emplissent d’un voile cotonneux bientôt désagrégé en une multitude de papillons noirs.
– Panocha hedionda !
– Je vous avais prévenu, Professeur.
– Ferme-la, cabrón , et avance, je ne compte pas passer la nuit dans ce caveau puant !
Ils reprennent la marche en silence. Le couloir s’enfonce encore davantage.
– Qu’est-ce que vous construisez, au-dessus ? demande le biologiste.
– Un supermarché de luxe, avec parking souterrain. Et puis, on a trouvé ce trou alors qu’on creusait pour les fondations. Alors el Rey nous a dit d’aller voir. Alors on est descendus... Et puis quand on a raconté ce qu’on a vu, el Rey a dit qu’il s’occupait d’envoyer quelqu’un. Aïe, aïe, Sainte Mère de Dieu, j’espère que cet endroit n’est pas maudit ! lâche l’ouvrier, tremblant.
– Pourquoi tu voudrais qu’il soit maudit ? On est à Mexico, ici ! Tu creuses pour planter un agave et tu as une chance sur deux de trouver une saloperie de vestige aztèque. Ça ne veut pas dire que c’est un lieu maudit pour autant, sinon c’est tout le sous-sol de cette putain de capitale qui est maudit.
– C’est un temple, Professeur, un sanctuaire ! Dédié aux puissances des ténèbres !
– Je t’en foutrais, des puissances des ténèbres… Pfff… avance donc, culero , le morigène Solis en le poussant entre les omoplates tandis que le vieux se signe.
Ils descendent un long escalier aux marches hautes et usées. Un instant, la lampe du guide passe sur des bas-reliefs qui semblent reprendre vie grâce à la lueur jaune.
– Attends un peu, ordonne Solis en éclairant lui-même les gravures.
Des hommes, des dieux, des serpents, une cohorte de créatures monstrueuses, emplumées et dentues qui dévorent de larges morceaux des corps de suppliciés…
Solis examine une minute les représentations. Devant, le vieux s’est retourné et se tord les mains, nerveusement.
– Alors ?
– Alors quoi ? Je suis biologiste, j’y connais rien à ces saloperies de sculptures !
– Désolé, bafouille l’ouvrier.
– Avance donc, ça pue ici !
Ils reprennent leur descente jusqu’à un palier. Le guide se tourne vers le scientifique :
– C’est là… C’est pour ça que je pense que l’endroit est maudit, Professeur… El Rey ou pas… je… je ne vais pas plus loin.
L’homme se signe à nouveau puis bouscule Solis pour se frayer un passage. Le biologiste l’entend réciter une prière alors qu’il remonte et peu à peu, le bruit de ses pas s’atténue jusqu’à disparaître totalement.
« Enfin tranquille », marmonne-t-il.
Et l’odeur de sueur du vieux s’estompe également. C’est déjà ça. L’air circule toujours aussi aisément, à cette profondeur, c’est comme si on avait installé un circuit d’aération. L’épaisse couche de poussière atteste que personne n’a pénétré en ces lieux depuis bien longtemps. Il sort son téléphone et prend quatre photos des bas-reliefs. Savoir à quelle divinité était dédiée ce temple peut éventuellement l’aider à identifier ensuite les restes de végétaux présents sur place, puisque c’est ce que veut el Rey.
Peu à peu, sa respiration s’alourdit. Non pas par manque d’oxygène, mais parce quelque chose, quelque chose dans l’air lui broie les côtes. Une poigne invisible, mais bien réelle, le prend également à la gorge et la serre lentement. Son cœur se met à battre plus rapidement et bientôt, une fine couche de sueur recouvre sa peau. Il n’a plus du tout envie de continuer. Et cette fois, ce n’est pas une question de fainéantise. Il stoppe son avancée, l’écho de ses pas résonne un instant comme s’il poursuivait sa marche. La température, jusqu’ici agréablement fraîche après la fournaise extérieure, a chuté et il frissonne. Il fait demi-tour… Le Roi peut aller se faire foutre ! Puis, songeant à lui justement, Solis pivote à nouveau. Essuyant son front, il tente d’inspirer pour gonfler son torse d’un courage bien fragile. « Allez, encore quelques pas, je serai bientôt arrivé. Je récupère deux trois échantillons du machin et ça me suffira à consigner un blabla quelconque. Il sera content et me foutra la paix ! » songe-t-il.
Solis fait taire son instinct qui lui dicte de rebrousser chemin et reprend son exploration. Il agite sa lampe un peu partout, espérant que le faisceau se multiplie et inonde les alentours d’une clarté rassurante. Mais ça ne fonctionne pas et les ténèbres recouvrent vite les murs. Bientôt, à la réverbération de ses pas, il se doute qu’il a pénétré dans une pièce plus vaste que l’étroit corridor qu’il empruntait jusqu’ici. Il lève sa torche et laisse échapper un bref sifflement de stupeur.
La salle, si immense et haute de plafond qu’il n’en voit pas le fond, contient en son centre un autel rehaussé par une volée de marches, flanqué de deux colonnes dont une partiellement effondrée. Le sol au large dallage toujours recouvert de poussière porte la trace des piétinements des ouvriers juste à l’entrée. En relevant sa lampe, les doigts crispés sur le manche et le dos tordu par le stress, Solis éclaire tout un tas de bosses. Comme des sacs de jute pleins de choses de formes diverses. Parfois, une esquille jaunâtre perce de la toile. Il y en a des dizaines et des dizaines, peut-être une centaine, peut-être davantage. Sûrement davantage même, vu que les amas sont disposés partout à l’intérieur, jusque sur les marches. Autour de ces formes, de larges souillures séchées et croûteuses renforcent les ombres que crée le faisceau lumineux. En repérant un petit crâne, Solis n’a plus aucun doute : c’est un charnier, gigantesque ! Des centaines de corps laissés à pourrir dans les ténèbres ! Il y a de toute part des ossements, des morceaux indéfinissables couleur ivoire et des rangées de côtes explosées.
Solis se sent envahi de vertiges. Son champ de vision noircit et les piliers autour de lui se mettent à tourner. Il s’effondre, écrasant une dépouille sous son poids. Les os craquent comme du bois sec et soulèvent un nuage âcre de poussière qui empeste la végétation morte. Il respire ces minuscules fragments de cadavre et veut hurler, mais n’en a pas la force.
Il se relève précipitamment. Une fois sur pied, il se décide à progresser le plus vite possible. Ses instructions étant d’aller jusqu’au bout de cette foutue salle, il bouscule sans ménagement les squelettes sur son passage en se concentrant juste sur le rayon lumineux créé par sa lampe qui pointe sur le mur du fond.
Il l’atteint enfin. Celui-ci est, comme pour le reste de cet étrange temple, fait d’un gros appareil et les pierres, titanesques, sont assemblées avec précision. Cependant, une fresque démesurée décore ce pan-ci. La lueur de la torche de Solis ne s’élève pas jusqu’au sommet et c’est à peine si elle en lèche les côtés. Mais surtout, des interstices entre les roches taillées, suinte une curieuse matière, poisseuse, huileuse et nauséabonde. De partout, le long des sculptures, glissant sur un bras, ou stagnant sur un bouclier soigneusement représenté, exsudent des larmes noires comme l’obsidienne qui coulent paresseusement vers le sol pour ensuite former d’épaisses flaques figées qui ne reflètent pas la lumière.


Chapitre 1
L e ring occupe une grande partie de la pièce. Il règne une chaleur accablante et les stores bringuebalants semblent avoir déclaré forfait à l’idée de créer une quelconque pénombre. Autour, des chaises pliantes entassées, un sac de frappe, un pack d’eau entamé… Sur les murs de béton, des affiches colorées, à la typographie excentrique et détonante, peinent à contenir les superlatifs, les représentations de masques chatoyants et les photos de luchadores faisant les gros bras et prenant des airs menaçants. Les deux lutteurs sur le ring figurent sur plusieurs d’entre elles.
Le premier est un jeune homme, petit et svelte, à la peau cuivrée. Il a les cheveux noirs et courts, les traits acérés, des yeux vifs et les pommettes hautes et tracées qui dénotent une ascendance en partie indienne. Le second est plus vieux, plus grand, plus trapu, une vraie barrique faite de muscles et de graisse. Son front est un véritable champ de bataille, l’épiderme est cannelé et boursouflé tout du long.
Ils se tournent autour comme deux fauves en cage. Bientôt, ils se jettent l’un sur l’autre, s’agrippant par les bras, mesurant leur force.
Le petit brun encaisse la salve de coups de genoux en contractant ses abdominaux. Il se dégage en tordant ses poignets, puis pivote pour se retrouver dans le dos de son adversaire. Mais son professeur l’a vu venir et se met hors de portée d’une roulade avant. Il fait ensuite signe que la séance est terminée. Eusébio Cuauhtémoc Gutiérrez sautille jusqu’aux cordes et grimace en tâtant ses muscles ventraux luisants qui rougissent rapidement.
– Aye, señorita , j’y suis allé trop fort ? ricane Angelico Guevara.
– Oh, pas vraiment. Ça m’a rappelé quand j’ai lutté avec ta mère, répond Gutiérrez.
–  Pinche puñetón ! Tu feras moins le malin samedi prochain, à l’Arena Velasquez ! D’ailleurs, je t’ai concocté un programme de muscu. Va falloir perdre ta brioche de bureaucrate. C’est une sacrée opportunité que tu as là, gamin ! C’est le genre de proposition qui ne se présente pas deux fois. Si tu gères, ta carrière peut changer du tout au tout. Fais bonne impression, honnêtement, autrement je ne sais pas combien de temps tu devras écumer les rings de petits villages et les gymnases scolaires des quartiers paumés avant d’avoir une nouvelle chance.
Gutiérrez attrape le bout de papier que lui tend son coach, déplie une chaise et s’assied. Il s’octroie une longue gorgée d’eau.
– À propos, il te reste des affiches de ce show ? demande-t-il.
– Pourquoi, tu veux en mettre une dans ta chambre ? Ou alors tu vas te palucher devant les gros muscles de Xferno !
– C’est la jalousie qui parle, coach, celle de ne plus poser comme une vedette. Je comprends, et je ne juge pas. Non, c’est pour ma sœur.
– Comment ça se passe pour elle ? demande Guevara en se massant l’épaule.
Son articulation est recouverte d’un tissu cicatriciel fait de larges balafres entremêlées.
– On saura bientôt si elle a la bourse ou pas.
– Au moins, y’en aura une dans la famille qui en aura ! lance Guevara.
Gutiérrez ne peut s’empêcher de pouffer. Guevara rigole un peu plus fort puis part dans le petit bureau encombré de paperasse et le jeune homme l’entend marmonner tandis qu’il fouille dans les tas de dossiers à l’équilibre précaire. Pendant ce temps, Gutiérrez s’approche du mur près de la fenêtre et examine les différents programmes. Il regarde une affiche jaunie par le temps. Dessus, les lettres baroques qui dansent entre les photos annoncent en combat principal : Angelico Guevara et el Hierofante contre Los Hermanos Satanicos. Guevara était déjà aussi carré et à ses côtés se tenait un type masqué, avec un H qui entourait les yeux et dont les extrémités formaient des pointes sur le crâne et, à l’opposé, des bandes descendant sur les joues. Son père avait fière allure. Le jeune lutteur ne se souvient pas de ce combat en particulier, il était trop petit. Mais il est sûr qu’il était dans la salle, dans les bras de son oncle.
– Hum… Un sacré match. Je m’en souviens. J’ai failli y laisser un œil. Les frères Estrada ! De vraies brutes. Difficile de travailler avec eux. Ils sont morts aujourd’hui, souffle son vieux coach, derrière Gutiérrez. Ton père, Cuauhtémoc… C’était un dur, il n’a rien lâché. Les types refusaient de perdre leur ceinture de champions alors que c’était prévu. Normalement, c’était notre moment de gloire. Il y avait un paquet de journalistes. Mais ils ne voulaient rien entendre. Ils ont arraché une victoire au premier round alors qu’on devait le gagner. Ils devaient juste nous voler le deuxième en trichant. Avec Cuauhtémoc, on s’est regardé… Enfin, je l’ai à peine aperçu, j’avais l’arcade défoncée et l’œil recouvert de sang. On a su que c’était le moment. Qu’ils ne feraient rien pour qu’on remporte le second round. Alors on a tout donné ! Le gros costaud des deux, c’était Geofredo, un vrai gorille, poilu comme un singe et des pectoraux de la taille de tes cuisses, gamin... On s’est débrouillés pour le sonner. Je l’ai attiré vers moi et ton père a réussi à lui fracasser le crâne contre le coin du ring. Ensuite, on n’a pas perdu de temps. On est tombés sur son frère, Alejandro. Je l’ai attrapé, immobilisé avec ma Pinza de muerte et ton paternel a sauté de la troisième corde sur son bras tendu. On a entendu un joli craquement... Il n’a pas demandé son reste et il a tapé au sol comme un forcené. Le troisième round, Alejandro était diminué, mais moi aussi. Et Geofredo était déchaîné, un vrai tueur. C’est Cuauhtémoc qui s’est presque sacrifié pour le coincer par terre. Il se faisait pilonner par des manchettes en pleine face, il a perdu une dent, je crois. Mais ça a suffi pour que je m’occupe d’Alejandro et que je tienne le temps du tombé. Quand l’arbitre a enfin crié « 3 » et a levé les bras pour signaler la fin du combat, j’ai couru vers Geofredo et j’ai tenté de le faire lâcher, mais rien à faire, il continuait à tabasser ton père. Il a fallu l’aide de l’arbitre. Le public était debout, tous huaient les deux frères. Ah ! Un grand moment ! Dans les vestiaires, les Estrada nous cherchaient des noises, mais ils étaient en tort. Le promoteur les a engueulés. Ils nous en ont voulu pendant longtemps. Et toi, sur les épaules de ton oncle, tu rigolais comme un fou, pas impressionné alors même que les lutteurs tombaient autour de toi, se fracassaient sur les chaises… J’ai dit à ta mère ce jour-là que t’avais la vocation et je ne me suis pas trompé, on dirait. Ton père, biolito , serait fier de toi...
Un sourire un peu triste fait onduler les rides de Guevara et se creuser davantage les crevasses de son front.
Gutiérrez doit s’y reprendre à quatre fois pour démarrer sa vieille Volkswagen rouge. Enfin, le moteur fatigué du vocho se décide à vrombir et le luchador peut se glisser dans le trafic dense des rues de Mexico. Ses muscles refroidissent le long du trajet et les premières courbatures commencent à le lancer. La pluie tant attendue arrive alors qu’il est coincé dans les bouchons autour de l’aéroport international, encombré en permanence. Il passe près de deux heures dans sa voiture, à écouter une cassette de Control Machete. Le rap old school du groupe lui permet de rêvasser durant ce temps. Il habite Chicoloapan, une bourgade engloutie par la capitale affamée qui n’a de cesse de s’étendre, métamorphosant les villes alentour en banlieues. La pluie, au départ timide, s’est transformée en rideaux épais constitués de lourdes gouttes chaudes. L’eau déborde des toits, inonde les trottoirs et les détritus flottent sur la route, bouchant les égouts, ce qui crée de larges flaques : certaines ressemblent presque à de mini étangs et le jeune homme doit plusieurs fois faire un détour et emprunter une voie parallèle pour éviter de noyer son moteur. Il finit par atteindre le début de la longue avenue de Matamoros, une artère formée par deux rangées d’habitations basses construites en briques ou en parpaings et aux façades peintes d’une multitude de couleurs. Il se gare devant un étroit portail vert et coupe le contact. Il décide de laisser l’affiche dans la voiture pour ne pas l’abîmer.
Au bout du court chemin, il arrive à sa maison, complètement trempé. Augustín Cartas, un voisin ami d’enfance, trottine jusqu’à chez lui, portant un sac de courses. Il lui adresse un petit signe de la main, auquel Gutiérrez répond. Derrière le portail, une cour pavée, avec des plantes en pot, un poulailler dans un coin puis une bicoque de parpaings, percée de deux fenêtres et d’une entrée. Dedans, une cuisine, un salon, une chambre. Il y vit avec sa mère, sa sœur et parfois Elena, l’épouse de son cousin, et ses fils quand son mari boit trop et devient violent. Le patio inondé menace de déborder dans la pièce principale et sa mère, une femme brune, costaude, avec une longue chevelure noire coiffée en queue de cheval et un nez busqué où reposent des lunettes avec une branche rafistolée par du chatterton, est en train d’installer des sacs de sable. Gutiérrez l’aide à positionner les derniers puis rentre lui faire la bise.
– Quel temps ! Tu vas voir, l’orage est pour ce soir. Je le sens dans mes articulations, lui dit-elle. Au moins, quand on louait une pièce dans la grande vecindad collective de Mexico avec ton père, on avait pas à se calfeutrer dès qu’il tombait trois gouttes.
La maison dégage une odeur de friture, l’estomac de Gutiérrez se fait entendre. Sa mère a préparé des beignets. Ils attendent dans un plat au milieu de la table, mais déjà, Lupita pioche dedans, en se soufflant sur les doigts. Sa sœur ressemble à sa mère autant que lui fait penser à son père, dont le portrait trône sur une étagère, entourée de bougies et d’un bouquet de fleurs fraîches sans cesse renouvelé. Lupita lui sourit sans rien dire. Il se tient immobile. Sa mère lui lance :
– Reste pas planté là, mon chéri, tu es en train de goutter partout. Va te sécher.
Quand il revient ensuite dans la pièce de vie, sa mère est assise à côté de sa sœur et devant elle, il y a un pichet de michelada glacée et trois verres pleins de cette bière mélangée avec du sel, du citron vert et de la sauce pimentée.
– Aurait-on quelque chose à fêter ? interroge-t-il, faussement innocent.
Sa mère regarde Lupita, qui se lance :
– J’ai… j’ai été reçue ! C’est bon, j’ai eu la bourse !
Elle affiche un franc sourire et sa mère réprime difficilement ses larmes.
Gutiérrez va la serrer dans ses bras et lui demande :
– Je n’ai jamais douté de toi. Alors ? Laquelle ?
– Upenn !
– Hein ?
– L’université de Pennsylvanie !
– Et elle est bien ?
Sa sœur éclate de rire :
– Tu m’étonnes, grand frère ! C’est une des plus prestigieuses et sélectives des USA !
– Mais ça se fête, ça ! s’exclame-t-il.
– Buvons à ce succès, déclare sa mère, en se tamponnant le coin des yeux.
– Oh, Mamá , t’as déjà pleuré quand je te l’ai annoncé tout à l’heure puis en le racontant à Madame Manrique, à Augustín et aussi à Monsieur Sánchez…
– Oui, trinquons ! Mais avant, j’ai quelque chose pour toi, Lupita, lance Gutiérrez en sortant un paquet de sa poche extérieure.
Une lueur de curiosité brille dans le regard de sa sœur. Elle attrape le cadeau et le défait soigneusement pour révéler un téléphone portable dernier cri, avec un large écran noir qui réfléchit la lumière de l’ampoule au plafond.
– Oh… Mais… mais… c’est un des derniers modèles ! Il coûte une fortune ! T’es malade ! Et si j’avais échoué ? demande Lupita en le tenant comme s’il s’agissait d’une relique religieuse.
– Je savais que tu serais sélectionnée.
Elle sourit :
– Et tu es passé par Xucul ?
– On peut rien te cacher ! rigole-t-il. Mais ne t’inquiète pas, j’ai exigé qu’il soit clean, pas de souci avec celui-là, c’est un téléphone de seconde main tout ce qu’il y a de plus légal. Il m’a fait un prix quand il a appris que c’était pour toi, t’imagines bien. Et regarde la coque…
Elle tourne l’appareil pour découvrir qu’au dos du mobile, s’affiche le masque du Hierofante. Elle aussi commence à renifler.
– Avec, tu pourras appeler Mamá tous les jours. Mais Papá et moi, on sera jamais loin non plus !
Elle fait « oui » de la tête, émue, et puis demande :
– Mais et toi ? Alors, tu as signé avec Jimenez pour samedi ?
Gutiérrez surprend le regard sombre de sa mère et dit plus bas à sa sœur :
– C’est bon, c’est fait, mais je t’en reparlerai plus tard.
Puis il ajoute plus haut :
– Ce soir, c’est ta soirée, petite sœur ! Trinquons !


Chapitre 2
S olis s’approche du sujet. Ce dernier, un homme craintif d’une trentaine d’années au visage émacié et marqué, habillé de haillons se tient dans un coin du hangar. En retrait, dans l’ombre, à moitié dissimulés par une gigantesque turbine laissée à rouiller, trois individus observent la scène.
– On l’a dégoté où, ce pauvre abruti ? demande l’un d’eux à ses comparses.
– C’est un clochard qui traîne pas loin. On ne connaît même pas son nom. Les rares qui parlent de lui l’appellent la Rata . Il est toxico depuis des années. Un de nos gars lui a juste proposé une dose gratos et il l’a suivi comme un toutou. Si ça se passe mal, le Rat manquera à personne.
Pendant ce temps, Solis ouvre un flacon. Au bout du bouchon, il y a une pipette retenant une goutte d’un liquide sombre et visqueux. Il la lève à hauteur de ses yeux et l’examine.
– C’est quoi votre machin, là ? C’est pas normal, geint la Rata .
– Ne t’inquiète pas, c’est nouveau sur le marché. Si ça te plaît, on t’en fournira pour un bout de temps. C’est colombien. De la très bonne qualité.
– Votre truc, ça se prend comment ?
– Il faut le foutre dans le sang.
– J’ai pas de seringue.
– Pas de souci, c’est pas comme d’habitude. Faut juste en verser deux gouttes dans une plaie. Une petite coupure de rien du tout et c’est fait. C’est pratique, non ? Tu n’auras même pas de trace de piqûre.
– Ça va pas s’infecter, au moins ?
Solis soupire et regarde les hommes dans l’ombre. L’un d’eux crie :
– Écoute, cabrón , t’es volontaire ou pas ? Si t’en veux pas, tu te casses et on trouvera quelqu’un d’autre. Les types dans ton genre, c’est pas ce qui manque, d’accord, pendejo ?
– C’est bon, c’est bon, balancez-moi votre saloperie.
La Rata tend le bras. Solis attrape un couteau. Il désinfecte ostensiblement la lame avec un peu d’alcool puis entaille très légèrement la peau crasseuse du cobaye. Ce dernier laisse échapper un petit souffle de surprise. Un peu de sang perle de la plaie Solis sort ensuite une pipette et lâche deux gouttes de la substance noire.
– Tu vas pas le regretter, crois-moi.
Au début, il n’a aucune réaction. Puis, soudain, il est saisi de tremblements.
« C’est bizarre… Pas désagréable… »
Les tressaillements se changent rapidement en convulsions. La Rata se met à baver une mousse rose et les veinules de ses yeux explosent. Il se cambre puis se recroqueville, crache, vomit de grands jets sombres et fumants. Solis recule dans l’ombre avec les trois autres. Ces derniers le fixent sans rien dire. Il hausse les épaules :
– Normalement, cette fois, le dosage est correct. Il devrait triper comme un dingue.
– Parce que là, il a l’air de passer du bon temps, peut-être ? rétorque durement un des trois en costume. Je te préviens, connard, des comme lui, on en a déjà quatre ! Faudrait qu’on avance un peu !
Pendant ce temps, le clochard grince des dents et des mugissements déchirants s’échappent de ses mâchoires contractées. Une incisive éclate dans un craquement sec. Enfin, il tombe au sol comme une poupée de chiffon et ne bouge plus. Un soubresaut secoue une de ses jambes et il n’y a plus que le silence du hangar, troublé seulement par le bruit de la voie rapide non loin.
Solis se gratte le menton, embarrassé. La sueur coule le long de ses tempes.
– Bon… Va falloir que je revoie les dosages.
– Tu m’étonnes, putain de génie !
– Le souci, c’est le mélange avec le produit destiné à couper. Soit ça neutralise les effets, soit ça ne sert à rien, j’ai tout tenté : de la stéarine diluée, de la phénacétine avec de l’eau, du diltiazem liquéfié, de l’hydroxyzine, de la levamisole… J’ai même essayé du paracétamol dissous dans de l’huile de ricin. C’est une base complètement inédite, bordel ! Je ne peux pas créer une formule pérenne en deux minutes ! Il faut au moins des semaines pour ça !
L’un des hommes, vêtu de la panoplie ostentatoire des narcos, chemise de marque aux épaules colorées et santiags en peau de reptile rare, s’avance et le pointe du doigt :
– Je te laisse encore quarante-huit heures, c’est compris ? Deux jours ! Deux jours pour trouver l’équilibrage parfait. On a perdu assez de temps comme ça. Si ça marche pas, tu iras lui rendre compte en personne, pigé ? Après tout, il a besoin de bouffe pour ses nouveaux chouchous…
Solis déglutit et hoche la tête. Il a pâli.
– Euh… Monsieur Chapito… Et lui… (Il désigne le clochard encore agité de tremblements.) Vous vous en chargez ?
– Je t’ai dit qu’on avait assez de furieux. En plus, celui-là, il a pas l’air très en forme et il pue déjà bien trop. Tu t’en occupes.
Solis écarte les bras :
– Mais… mais… c’est pas mon boulot… Qu’est-ce que…
L’un des gars s’approche, un peu de la lumière du lampadaire dessine un visage au menton prononcé, recouvert d’une barbe poivre. Il tend un pistolet au moustachu :
– Quand il s’agit de piquer des types jusqu’à ce que leur tête explose, tu fais moins ta sensible, professeur pendejo . Tu te démerdes. Tes conneries, tes ordures. Tu le flingues et tu balances son corps dans une décharge. Tu le découpes et tu t’en fais des enchiladas que tu partages avec ta petite famille et tes pédés de voisins, je m’en contrefous.
Les trois hommes tournent les talons et disparaissent totalement. Peu de temps après, Solis entend le bruit discret d’un moteur qui s’éloigne. Il s’approche, hésitant, de la silhouette allongée à présent tout à fait immobile.
Une détonation résonne dans le hangar et fait fuir un rat qui sortait son museau de l’anfractuosité d’un mur.


Chapitre 3
L’ Arena Naucapaln était bouillonnante. Les spectateurs déchaînés ajoutaient encore à la chaleur ambiante. Tout le monde était en nage et l’air lourd aux relents de friture et de transpiration ne calmait personne. C’était la Lucha Estelar , le clou du spectacle, le dernier combat, le plus attendu. El Hierofante contre Rabia Negra. Le hiérophante, le prêtre gentil et respectueux des règles, le tecnico , affrontait la Rage Noire, le rudo , le méchant, qui ne respectait rien, ni les règles, ni l’arbitre ni le public et encore moins la morale et l’honneur. Ils luttaient pour la ceinture de champion. Les photographes couraient autour du ring, les enfants s’égosillaient, les adultes criaient des insultes et des mamies actionnaient des cornes de supporter pour rajouter plus encore à l’ambiance bruyante et joyeuse. Les deux adversaires ne s’aimaient pas, c’était connu. Sur le ring, évidemment, où ils se faisaient face pour la seconde fois, le match précédent ayant été interrompu par l’irruption d’un allié de Rabia Negra et une disqualification de ce dernier. Mais aussi dans la presse, où chacun y allait de sa petite phrase vexatoire et provocante. Et enfin, dans les vestiaires également : les initiés savaient qu’une inimitié profonde et tenace régnait entre les deux lutteurs. Rabia Negra avait estropié Último Cyborg, un ami d’el Hierofante, quelques années auparavant en accomplissant une manœuvre risquée de laquelle il avait tiré toute la gloire alors que son pauvre adversaire tordait de douleur, les ligaments de sa cheville droite ruinés à vie. Rabia Negra avait fait le beau dans les magazines et même dans une interview à la télé tandis que le luchador mutilé, en retraite sportive forcée, était reparti, boiteux, travailler dans un garage automobile et son épouse Rosa à l’usine.
El Hierofante apparut en premier, tandis que les haut-parleurs diffusaient une musique symphonique avec des chants grégoriens. Les gradins vibrèrent et grincèrent alors que la foule se soulevait pour l’accueillir comme il se devait. Il parcourut la dizaine de mètres jusqu’au ring, cerné de part et d’autre par de splendides jeunes femmes en maillot scintillant. Son masque accrochait la lumière des projecteurs et le H brillant décoré de fines circonvolutions semblait parfois s’embraser. Il salua la foule, tapa dans les mains tendues. Enfin, il grimpa sur le tablier et salua à nouveau les spectateurs depuis les quatre coins. Puis il s’agenouilla et fit un bref signe de croix avant de sautiller et de tirer sur les cordes pour s’échauffer. Sa musique se tut, suivie d’un morceau tribal et inquiétant, bientôt doublé de guitares électriques vrombissantes. La silhouette massive de Rabia Negra se découpa devant les projecteurs. Vêtu d’un justaucorps ébène à une bretelle, il arborait un masque opaque parcouru de veines rouges entourant les orifices pour les yeux, le nez et la bouche et formant des motifs aztèques. Une grille recouvrait ses yeux si bien qu’on ne les voyait même pas. Il ne répondit pas aux invectives et marcha lentement, sous les huées et les insultes du public. Il ne salua personne et se tint droit comme un i jusqu’à ce que la cloche sonne.
La suite est plus floue. Immanquablement, le jeune homme est impuissant. À chaque fois... Quoi qu’il fasse, il bouge au ralenti, trébuche sur le pied d’un spectateur ou bien son père ne l’entend pas…
Il se réveille en sueur, un cri au...

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