Le crépuscule des enfants perdus
151 pages
Français

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Le crépuscule des enfants perdus , livre ebook

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Description

L'inspecteur Harold Hamilcar est confronté à un crime sordide : le corps mutilé d'un homme a été retrouvé sur un terrain de jeu. Une photo retrouvée sur le cadavre va remettre en cause la thèse de l'accident ayant plongé son propre fils, Richard, dans le coma, à peine un mois plus tôt. Et si les deux affaires étaient liées ?
À quelques kilomètres de là, Fox et Dale, deux amis qui fuient leur passé, trouvent refuge dans une maison isolée au bord de l'océan. Bientôt, un étrange événement va bouleverser leur existence. Ils devront faire face à leurs démons pendant que dans l'ombre un individu mystérieux, accompagné de ses deux sbires inquiétants, attend son heure.
Philippe MALAISÉ est né et vit en Alsace. Facteur à la poste, très tôt attiré par l'écriture, il se lance dans quelques nouvelles ainsi que dans la poésie, avant de rédiger son premier roman Le crépuscule des enfants perdus publié aux éditions ex-aequo.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2015
Nombre de lectures 10
EAN13 9782359627213
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Philippe Malaisé

Le crépuscule des enfants perdus


roman




ISBN : 978-2-35962-721-3
Collection Rouge : 2108-6273


Dépôt légal avril 2015



© couverture Ex Aequo
© 2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.



Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains

www.editions-exaequo.fr
À ma mère





REMERCIEMENTS :


Cathy, pour les photocopies sans limite ;
Michèle, pour son inlassable chasse aux adverbes ;
Brigitte et Olivier, amis des poules ;
Alexandra et Cyril,
parce que le tarot, c'est important aussi ;
Renaud, sa lecture bienveillante
et ses précieux renseignements sur les religions ;
et bien sûr, Evelyne et Louise, mes deux chéries,
mes amours.
***
PROLOGUE
1971-1982


Norbert prit conscience de sa laideur, le jour même où il posa un pied dans la réalité. Sa mère, une petite femme frêle dont les épaules tombantes accentuaient la maigreur, le couvait tel un oisillon désorienté et sans défense. Elle caressait ses cheveux clairsemés et ternes, nettoyait son nez en forme de patate véreuse. Elle introduisait, dans ses narines, un coton-tige et en arrachait les croûtes purulentes. Elle suivait, de ses doigts fébriles, les contours escarpés de sa mâchoire prognathe et les lignes irrégulières de ses cicatrices dues à un accouchement difficile. Le cordon ombilical s’était enroulé autour de son cou, mais le médecin avait réagi avec promptitude. Norbert avait poussé son premier cri, quatorze secondes plus tard. Depuis, son teint évoquait l’argile des fondations.
Il avait prononcé son premier mot à l’âge d’un an et dix mois. Il rampait encore entre les meubles. Dans ses meilleurs jours, il se déplaçait sur les fesses. À la veille de sa première rentrée scolaire, il portait toujours les couches que sa mère lui scotchait maladroitement. Il dormait six heures par nuit, en moyenne. Il ressemblait à un jeune vieillard fripé, un être difforme et sans âge. À onze ans, il mesurait un mètre quarante-neuf. Sa croissance s’interrompit le lendemain de son anniversaire, comme s’il la contrôlait et avait décidé d’arrêter là, les frais.
Durant ces années, sa mère lui chantonnait souvent de tendres mélodies où il était question de vastes prairies vertes et inondées de soleil. Elle l’appelait « mon amour ». Il comprit, intuitivement, mais sans trouver les mots pour l’exprimer, que jamais aucun autre être humain ne s’adresserait à lui sur un ton d’une telle infinie tendresse. La dévotion qu’il lui portait s’en trouva décuplée. Il se promit de ne jamais la décevoir. Le problème ne se posait pas avec son père. Il avait quitté le domicile conjugal trois mois avant sa naissance.
Ils vivaient à l’écart d’une voie sans issue, dans un minuscule pavillon qui donnait sur un carré de jardin abandonné. Personne ne venait jamais leur rendre visite, et de leur côté, ils demeuraient cloîtrés dans leurs pièces étroites aux plafonds bas. Même tout petit, Norbert comprenait que la situation était étrange. Il n’osait pas questionner sa mère. Mais il se souvint du jour où elle lui dit que personne ne connaissait son existence.
Mais ce n’est pas grave, car ta maman t’aime et il n’y a rien de plus fort que ça.
P'pa aimait No'ber’ ?
Il avait à peine trois ans et ce fut l’avant-dernière fois qu’ils parlèrent entre eux de son géniteur.
Au mois de septembre de cette année-là, il découvrit la terreur scolaire. Sa mère avait longtemps hésité avant de l’exposer au monde, mais avait renoncé à s’occuper elle-même de son éducation. Elle désirait qu’il accède au savoir et qu’il remplisse sa mission avec de solides armes. En outre, l’envoyer en petite section lui permettrait de souffler un peu.
Ainsi, dès la maternelle, Norbert se heurta à un mur d’incompréhension. Les enfants le montraient du doigt. Il recevait des coups de pied. On lui tirait la langue. Certains bambins le pinçaient. Il se défendait avec ses propres moyens. Il rendait coup pour coup. La maîtresse le punissait. Sa laideur était un aveu de culpabilité. Il rentrait chez lui avec des bleus et des bosses, ce qui ne le défigurait pas vraiment. Mais parfois, du sang coagulé souillait le coin de ses lèvres boursouflées, ou ses yeux avaient doublé de volume. Il se laissait aller dans les bras de cette mère qui empestait de plus en plus souvent la friture et le mauvais vin. Il pleurait à chaudes larmes et s’en voulait. La haine montait en lui et rigidifiait ses membres. Quand il intégra le collège, les bagarres se multiplièrent. Les garçons s’y mettaient à plusieurs. Ils le souillaient de leurs crachats verdâtres. Les surnoms fleurissaient. Ils agissaient comme autant de coups d’épée. Un jour de printemps, on lui arracha un morceau d’oreille. L’auteur de cet acte impensable le mâchouilla un peu avant de le recracher sur le trottoir, devant l’établissement.
Lorsqu’il rentra, sa mère poussa un juron. Les traces de sang dessinaient sur ses joues des géographies tortueuses. Elle nettoya la plaie, y déposa un baiser, et s’absenta quelques secondes. Lorsqu’elle réapparut, elle tenait deux objets entre ses mains.
Je pense qu’il est grand temps pour toi de commencer ton apprentissage.
De sa main droite, elle lui tendit un épais livre noir sur la couverture duquel une croix dorée, en relief, accrocha son regard. De l’autre, un grand couteau à la lame dentée et recourbée. Face à son interrogation muette, elle lui expliqua :
Toutes les réponses t’attendent entre ces pages. Quant au coutelas, il appartenait à ton père. Je ne sais pas s’il l’a jamais utilisé. Son seul héritage. J’espère qu’il te servira.
Elle s’affala sur le canapé défoncé, face à la télévision qui diffusait des programmes insipides. Elle gardait ses médicaments à portée de main. Elle s’extirperait de ses cauchemars en plein milieu de la nuit, attendrait le réveil de son fils et filerait ensuite nettoyer les locaux de quelque entreprise du quartier et des alentours.
Le soir même, Norbert déposa le coutelas au fond d’un tiroir et s’empara du livre avec circonspection. Il éprouva son poids, en fit claquer la tranche, passa ses mains sèches sur la douceur des pages, fines comme de la soie, et qui embaumaient le parfum excitant de la découverte. Au commencement, il ne comprit pas en quoi ces histoires de fratricide et de généalogies interminables seraient susceptibles de lui montrer le chemin.
Les vacances arrivèrent. Il consacra le plus clair de son temps à la lecture. Rien ne le distrayait de sa tâche. Les orages d’été et les journées de canicule se succédaient sans qu’il ne lève les yeux sur les rangées serrées de s mots. Sa mère lui apportait le déjeuner dans sa chambre. Elle le laissait souvent seul dans la maison, la journée entière, mais il ne remarquait pas de différence. Quand elle rentrait, épuisée , de son sale boulot, il ne réagissait pas. Et s’il percevait parfois le bruit d’un tiroir qu’on ouvre, ou celui d’une bouteille qu’on décapsule, il venait de loin, frôlant à peine le champ de sa conscience.
Sa mère maigrissait à vue d’œil, mais il rejetait cette réalité. Les médicaments, mélangés à l’alcool, creusaient des cernes sous ses yeux flétris. Elle téléphonait de plus en plus souvent à l’entreprise qui l’exploitait quand elle avait besoin d’elle. Parfois, le ton montait. Elle traitait son interlocuteur d’esclavagiste. Elle se levait de moins en moins. Elle passait des heures entières devant les images, sans relief, des feuilletons. Lorsque la fin des vacances se profila, elle entra dans la chambre de Norbert pour lui apprendre que ces salopards de la société de nettoyage ne la verraient plus de sitôt. Elle se figea sur place devant l’expression qui illuminait les traits ravagés de son fils. Ses yeux noirs jetaient des éclairs de défi à un monde auquel il n’appartiendrait jamais.
Alors, elle comprit : Norbert venait de recevoir un message. Pour la première fois de son existence, on lui donnait son âge.
***
PREMIÈRE PARTIE


LA CAVE
***
1


Dale aperçut la maison au moment où la camionnette Dodge Ram 50 abordait un ultime virage.
Eh ben, s’exclama le jeune homme, tu m’as pas raconté de conneries.
Il immobilisa la voiture devant un portail en fer forgé flanqué d’un mur festonné de tessons de bouteilles, descendit du véhicule, un trousseau de clés en main, et entreprit de crocheter les verrous. Il dut s’y reprendre à trois fois, ses mains tremblaient trop.
Calme-toi, tu ne risques plus rien.
Il roula au pas le long d’une allée de graviers bordée d’orties, puis se gara en douceur. Il passa une main dans ses longs cheveux lisses, d’un blond presque blanc.
Bucolique, marmonna-t-il.
Il mit pied à terre. Les mains dans les poches de son jean, à l’abri, derrière le col relevé de son blouson, il étudia la demeure de plain-pied, un peu défraîchie, mais dont la construction en pierres de taille conférait un style indéniable. Une cheminée recouverte de zinc rouillé paradait sur le toit en ardoises. De longues poutrelles en fer rouillaient sur le côté. Des ormes tortueux et quelques chênes entouraient la maison comme des gardiens attentifs. Au loin, on percevait le fracas des vagues contre les rochers.
Dale introduisit une autre clé du trousseau dans la serrure. La chance lui sourit du premier coup. Il déposa son sac de sport, flanqué d’un logo célèbre, sur le carrelage poussiéreux de l’entrée. Une odeur de renfermé lui sauta à la gorge. Les volets clos repoussaient l’ombre dans les coins. Il tâtonna le long de la cloison et la lumière blanche d’un plafonnier projeta un mince halo de fin du monde. Encore un bon signe. Il poussa le sac du bout du pied et entra dans un espace ouvert sur un coin-cuisine spartiate. Une cheminée éteinte et large comme un paquebot empiétait sur une grande partie du salon. Un étroit couloir menait vers deux chambres. Dale y jeta un œil, à tour de rôle, et nota la ressemblance. Le mur qui les séparait aurait pu être un miroir.
Il récupéra son sac et choisit une des deux chambres. Il ouvrit la fenêtre. La fraîcheur de l’air repoussa l’atmosphère d’abandon qui saturait les lieux. La nuit commençait à tomber. Rétrécissant ses yeux, il avisa une forme qu’il ne parvint pas à identifier.
Son estomac gargouilla.
Il dénicha des casseroles et une poêle usagée, sous l’évier. Dans le placard fixé de travers dans le mur, il restait un paquet de pâtes, du café et quelques denrées supplémentaires. Dale ne vérifia pas la date de péremption. Il fit bouillir de l’eau et y jeta les spaghettis.
Rassasié, il ne lui restait plus qu’une chose à faire, dans l’immédiat. La seule porte qu’il n’avait pas encore ouverte donnait sur la salle de bain. Carrelage bleu pâle, lavabo ébréché, mais aussi une douche, enfin, dont le jet brûlant le ramena à la vie.
Revenu au salon, il fuma sa première cigarette depuis longtemps.
Il appréciait le tabac, mais préférait l’herbe. Elle l’aidait à trouver le calme et le repos. Mais fumer seul, ce n’était pas drôle. Il songea à son ami et un poids mort alourdit son cœur. Il songea à prendre quelque chose de plus fort ; de beaucoup plus fort. Il ferma les yeux, intima à son sang de battre moins fort dans les artères.
J’ai le sentiment qu’ici, on ne craint rien.
Il parlait à voix haute, une manière de se rassurer, encore.
T’avais raison. On est au bout du monde. Pas de télé, pas de voisins, juste nous et la mer. Putain, même pas de boîte aux lettres ! Plus personne pour nous emmerder.
Il se releva sans utiliser ses mains. Un vrai exercice d’acrobate.

Un son éraillé sortit Dale de sa torpeur. Le matelas cisaillait son dos. Un sale rêve s’attardait encore, ce visage halluciné, ce cinglé... Le cri se répéta. Il venait de derrière la chambre, à l’extérieur. Le jeune homme se leva, flageola un instant sur ses jambes. Il avait la bouche sèche, un froid glacial s’insinuait le long de son corps moite. Il avala un infâme café instantané et sortit.
Dehors, de vilains nuages pourpres s’accumulaient à l’horizon.
Il contourna la maison et s’arrêta devant une petite cabane. À la lumière pâle du jour, elle ne ressemblait plus à l’animal sournois qu’il avait aperçu la veille. C’était une construction dissymétrique, assemblée avec des rondins, des clous, quelques tuiles, une gouttière rafistolée, et beaucoup de chance. Il poussa la porte branlante, non verrouillée.
La cabane à outils. Plutôt cool.
Il réalisa qu’il aimait parler à haute voix. Parler à quelqu’un qui n’était plus à ses côtés. Rejeter les ombres. Il alluma une cigarette qu’il s’empressa de jeter après trois longues bouffées. Le cri se répéta dans son dos.
Le garçon bifurqua sur sa gauche. La petite allée terreuse se terminait par un portail qui sortait à moitié de ses gonds. Au-delà, un enclos, qui délimitait un espace recouvert de déjections et un poulailler conçu par un bricoleur du dimanche.
Oh, bordel ! s’écria Dale.
Un amas sanguinolent de chairs et de plumes jonchait le sol. De grosses mouches noires bourdonnaient autour des cadavres. Des intestins grisâtres sortaient des ventres gonflés. De la fiente liquéfiée s’amoncelait par endroit. Et au milieu de ce champ de ruines, un coq délavé, l’œil figé, tendit son cou décharné, lança ce cri éraillé et plaintif qui avait réveillé Dale, puis se remit à déchirer le cadavre qui gisait à ses pattes. La puanteur du charnier se mêla aux effluves océaniques.
Comme mû par un pressentiment, le coq cessa de s’occuper du petit cadavre et tourna son cou flexible vers le garçon. Ses petits yeux méchants ne cillaient pas. Dale fut convaincu qu’il lui souhaitait la bienvenue.



***
2


Le brasier étirait de longues flammes orange et bleues vers un ciel invisible et rongeait les cadavres déchiquetés des poules. Des volutes carbonisées se déposaient aux pieds de Dale, emmitouflé dans un vieux coupe-vent déniché dans la chambre inoccupée. La puanteur des chairs se dissipait lentement, remplacée par l’odeur caractéristique du bois calciné. Dale avait trouvé quelques stères alignés sur le côté de la cabane à outils. Au-delà des ondes de chaleur, le sentier qui menait vers la mer toute proche semblait flotter.
Les mains tendues vers le feu, les pieds de Dale traçaient des cercles sur la terre humide. Une expression morose assombrissait son visage. Il se secoua enfin et s’éloigna du feu. Il doubla un pauvre jardinet dont l’unique gloire consistait en un compost, inutile à présent. Chacun de ses pas aspirait la terre sous les semelles de ses grosses chaussures. Le garçon parvint sur le côté est de la maison, la seule partie non encore visitée. Il vit aussitôt les deux battants en métal fixés sur une structure en béton dont la déclivité dessinait une tumeur maligne à la façade.
C’est quoi, ce machin ?
Il s’approcha des battants attaqués par la rouille, saisit les poignées et ramena les portes au-delà de la structure. Il se plaça au-dessus de l’entrée. Elle donnait sur des marches en béton qui disparaissaient dans l’obscurité. Les odeurs caractéristiques de la moisissure et de l’humidité lui sautèrent à la gorge. Il ne put réprimer une grimace.
Une cave enterrée.
La surface des marches luisait. Dale perçut le clapotement régulier de gouttes qui s’écrasaient sur le sol. Il s’engagea dans l’ouverture. Ses semelles glissaient à chaque niveau. À mesure qu’il progressait, des gouttes tombaient sur ses cheveux et dans son cou. Une puanteur de champignon pourri lui obstruait les narines.
Enfin, il posa le pied sur un sol stable et reprit son souffle. Derrière lui, les escaliers, aux arêtes effritées et éclatées, paraissaient miteux et vaguement dangereux. Devant lui se dressait une porte massive, barrée par deux traverses en fer.
Dale se dressa sur la pointe des pieds et passa les mains au-dessus du chambranle. Un truc vieux comme le monde. Il poussa un cri de triomphe. Il tenait une longue clé entre les mains.
La porte s’ouvrit sans grincer sur un noir absolu. Dale glissa ses doigts le long d’un mur rugueux.
Un bref claquement, et un néon clignota, puis se stabilisa. Une lumière crue prit le relais. Dale posa sa main en visière au-dessus de ses yeux.
C’était bien une cave, composée d’un vaste espace brut taillé à la hache par un ouvrier dément. Le plafond était soutenu par d’énormes poutres en acier. Un canapé aux ressorts défoncés et une petite table basse encombrée de revues étaient installés dans un coin. Dale se baissa, fouilla dans les magazines. Hebdomadaires politiques, revues de télévision, presse people, les journaux formaient une diaspora éclectique. Il vérifia les dates : de vieux numéros. Le plus ancien remontait à un peu moins de cinq ans.
Dale songea à un mausolée. Et en ressentit un profond malaise.
Il remarqua alors le panneau en liège recouvert de photographies. Elles montraient des gens posant devant la basse-cour, où quelques poules, cou plié, picoraient la terre. Dale focalisa son attention sur l’image d’un homme au sourire carnassier et au regard familier. Torse nu, il tendait vers l’objectif un énorme poisson gris. La ressemblance hypnotisa Dale.
Il s’approcha davantage du panneau, plissa les yeux sur un autre cliché : un petit garçon torse nu à l’expression espiègle. Une masse de cheveux épais tombait jusque sur la ligne de ses épaules droites. Il enlaçait une fille plus jeune que lui.
Fox, putain, c’est toi. Et toi, t’es qui ?
Les doigts de Dale glissèrent sur le papier glacé, jauni par les années. La fillette arborait un sourire radieux et un air de famille indéniable.
On dirait un autel que quelqu’un a dressé à la mémoire du lieu, un genre de musée.
Il songea à Fox, se dit qu’il n’avait pas livré tous ses secrets ; qu’il avait juste raconté ce qui l’arrangeait.
Déconcerté, Dale se mordit les lèvres. Il se retourna d’un mouvement vif. Le vieux canapé était vide, pourtant, il était certain d’avoir ressenti une piqûre sur sa nuque. Il se secoua, se traita d’imbécile. L’ambiance du lieu, à n’en pas douter. Et puis sa propre solitude.
Dale cligna des yeux, comme s’il remontait d’une chute en apnée, et décida d’aller jeter un œil au fond de la cave, toujours plongé dans la pénombre.
Il trouva un second interrupteur qui alluma un néon semblable à celui de la pièce principale. De petits murets délimitaient des espaces réservés aux rangements. Au même instant, un faible couinement s’éleva d’un large bac rempli de pommes de terre. Les féculents ondoyèrent. Le cœur de Dale s’emballa. Une patate grise et trapue narguait l’intrus. Elle était pourvue d’une longue queue adipeuse et d’une paire d’yeux fixes comme des boutons en tête d’épingle.
L’énorme rat disparut retrouver son foyer douillet.
Bordel, je déteste ces bestioles, commenta Dale.

Il remonta à la surface, tourna au coin de la maison. Le soleil perçait derrière le train des nuages lancés à toute allure. L’angoisse qui tenaillait le jeune homme reflua un peu. Il savait ce qu’il devait faire pour se calmer tout à fait.

Dale laissa passer une journée, une journée entière dans son nouvel environnement, à réfléchir sur les événements, à Fox, à l’autre taré. Son ami lui avait parlé de cette maison, lui avait donné le double des clés, indiqué le chemin. Au cas où.
Tu verras, elle est sympa, et personne ne remontera jusque là-bas. Et puis de toute façon, si ça se trouve, ils te laisseront tranquille, c’est pas toi qui iras chez les flics, hein ?
Il avait parlé comme si un pressentiment le taraudait.
Arrête tes conneries, avait fulminé Dale, entre ses dents serrées, on ira tous les deux.
Enfoiré, pesta le jeune homme pour lui-même, t’aurais pas dû me laisser tomber, merde !
Sa colère se renforça devant le frigidaire vide. Il se tourna vers le petit guéridon de l’entrée sur lequel un téléphone gris attendait sur son socle. Il se maudit un instant de ne pas posséder ces nouveaux gadgets portables, ces cellulaires, mais ils étaient hors de portée de sa bourse, et de toute façon, il paraissait qu’ils étaient faciles à repérer à cause des bornes disséminées un peu partout dans la nature. C’est beau, la technologie, en ces années 1990 !
En désespoir de cause, il décrocha le combiné, prêt à n’entendre que le silence. Surpris par la tonalité, il hésita encore, mais se dit qu’il n’avait pas le choix. Comment pouvait-il s’en sortir, sans provisions pour tenir des jours, voire des semaines ?
Il composa le numéro de la dernière personne qu’il avait envie d’impliquer dans ce merdier.



***
3


Dale étudiait le coq, esseulé au milieu de son enclos de fortune. Le vent soufflait en bourrasques depuis l’océan.
T’es un putain de prédateur, hein, la bestiole ? Et c’est quoi, ton nom ? Freddy ou je sais pas quoi ? Tu te sens pas seul ?
Le joint l’avait apaisé, d’une façon authentique, pure comme du cristal. Mais pour combien de temps encore ?
La veille au soir, il avait déniché une encyclopédie sur les animaux, au milieu d’un fourbi de romans de gare, dans le petit meuble de la chambre à coucher. Il avait appris quelques trucs sur la famille des gallinacés.
On va arranger ça, p’tit gars. Dès que possible.
Il tendit l’oreille. D’abord, il crut que le vent, turbulent dans ces contrées maritimes, s’amusait à faire parler les arbres, avant d’identifier le bruit caractéristique d’un moteur. Il se précipita dans la maison, récupéra le trousseau de clés et descendit l’allée en direction du portail.
Une Fiat antique attendait, moteur au ralenti. Une fumée bleuâtre sortait de l’échappement.
Dale poussa les portes, tout en plissant les yeux afin de mettre un visage sur la silhouette derrière le volant. Une main aux ongles longs lui lacéra la colonne vertébrale.
Oh, bordel... bordel... c’est pas possible.
Une joie sans borne remplaça sa première réaction. Le poids qui rendait ses épaules si lourdes s’évanouit.
Fox se dressa devant lui. Il le retrouva, aussitôt. C’était lui, sans aucun doute, ce grand garçon bien charpenté dont la mèche noire et rebelle tombait sur un œil noir où l’iris, bordé de paillettes, brillait comme de l’or brut.
Salut, mec, lança-t-il avec un geste de la main presque emprunté.
Il s’approcha de Dale à le toucher, et ce dernier se retint de ne pas l’étreindre.
C’est vraiment toi ?
Fox ouvrit ses bras et sourit.
En chair et en os, mec, en chair et en os.
***
4


La Fiat tressautait sur le chemin de pierre et de boue. Des nids-de-poule et des petites branches cassées rythmaient le parcours. Fox conduisait avec calme et dextérité. Dale trifouillait les boutons de l’auto-radio, à la recherche de stations, mais n’obtint que des parasites d’où émergeaient, de loin en loin, des bribes de musique classique. Les rayons d’un soleil spectral teintaient les cimes d’une douce couleur mordorée.
Soudain, le chemin devint une route, le bitume remplaça la terre et la forêt même s’écarta. Le cœur de Dale battit plus vite. Revoir la nationale qui le menait à la ville le contrariait.
Mon cher papa prétendait que la meilleure manière pour un arbre de passer inaperçu est de rester dans la forêt, avait dit Fox afin de le convaincre de cette petite virée. Autrement dit, personne ne viendra te chercher si tu te places juste sous ses yeux. De plus, tu penses qu’ils nous croient assez cons pour revenir dans le coin ?
Faut croire qu’on l’est.
Après le choc des retrouvailles, Fox avait raconté à son ami comment il s’en était sorti. Un vrai petit miracle. Quant à la voiture, il s’agissait d’un prêt. Il n’entra pas dans les détails, et Dale s’en fichait.
Dingue, avait commenté Dale. Pourtant, j’ai bien vu...
Parfois, l’avait coupé Fox, la réalité n’est pas celle que l’on croit.
Dale l’avait regardé, circonspect, avant de prendre le parti de se réjouir. Il n’était plus seul, voilà tout ce qui importait.
Fox ralentit. À présent, ils roulaient au milieu de la circulation qui s’intensifiait à mesure qu’ils se rapprochaient de la ville. Les particules de diesel et d’essence agressaient les synapses. Les voitures tressautaient sur les irrégularités du bitume.
Dale abandonna l’espoir de trouver de la bonne musique et coupa la radio. La grisaille des premiers bâtiments accentuait l’aspect sinistre de l’immense zone commerciale. Fox négocia un virage très large et bifurqua vers la sortie.
Un crachin s’abattit sur le paysage d’entrepôts aux enseignes faussement joyeuses. L’entrelacs des tôles luisait sous les néons allumés en permanence. Les immenses parkings succédaient aux ronds-points. Bien que l’on fût en début de semaine, la file ininterrompue des consommateurs, coincés dans leurs voitures familiales, ondoyait sous la pluie soudain plus marquée.
Je me fais l’effet du mouton englouti dans la gueule du loup, commenta Dale.
Tiens, regarde, voilà ce qu’il nous faut.
Fox désignait un minuscule entrepôt coincé entre deux monstres en tôle.
Aristide et Viktoria JAKOBSON , épicerie.
Cool, répondit Dale.
Dale ouvrit le coffre de la Fiat et y déposa les sachets en plastique.
Sortons de ce trou à rat, proposa Fox.
Il manœuvra la Fiat dans les méandres de la zone commerciale. Le brouhaha né du chaos des véhicules plongea soudain Dale dans la torpeur. Sa vision se brouilla. Ses paupières s’alourdirent.
La Fiat pila. Un concert de klaxons explosa derrière eux tandis que Fox lançait une bordée d’injures. Dale s’aperçut que son ami avait allumé un joint. Des volutes filandreuses s’échappaient par la fenêtre à demi-baissée.
Tu déconnes, Fox !
Le jeune homme redémarra sans regarder dans le rétroviseur. L’odeur parfumée de l’herbe chatouilla les narines de Dale. Son estomac gargouilla. La faim s’empara de lui, une langue de feu qui remuait dans ses intestins.
Relax, mec. Depuis quand ça te dérange ? T’as peur de quoi ? Tu vois une bagnole de flics par ici ? C’est que de la fumée, mec.
Fox passa le joint à Dale. Il contempla un moment l’extrémité rougeoyante, marmonna un « et pis merde » et tira dessus comme un condamné à mort. Aussitôt, la sensation au creux de son estomac s’estompa.
Faut reconnaître qu’elle est bonne.
Fox lui décocha son plus beau sourire.
Faut pas laisser passer les bonnes choses, surtout après ce qu’on a vécu ensemble. T’es pas d’accord ? Plus rien ne peut nous arriver, mec, tu ne le vois donc pas ? On a passé le test.
Dale s’octroya une autre taffe. Le monde entier reprenait des couleurs.
On se casse, hurla Fox en frappant le volant de la guimbarde. Un bon gueuleton nous attend !
Arrête-toi ! s’écria soudain Dale. J’ai encore un truc à faire.
Fox suivit son regard en direction d’une vieille caravane garée au milieu d’un no man’s land boueux. Il freina et se gara sur le trottoir fissuré.



***
5


Une caravane grise, incongrue au milieu du décor industriel. Une moitié s’affaissait sur son essieu brisé. Au milieu, une porte s’ouvrait comme un œil gigantesque sur l’obscurité sans fond tapie à l’intérieur. Un escalier démontable permettait un accès plus commode. Une petite lucarne décorée d’un rideau fatigué formait un accent circonflexe sur le flanc terne de la carrosserie. Un gros homme arborant une moustache touffue, et dont le faciès figé n’annonçait rien de bon, attendait là, les bras croisés sur un tablier douteux qui recouvrait son énorme ventre. Dale s’empressa d’écraser le joint dans le cendrier.
Putain, il est encore là, dit-il en ouvrant la portière.
Tu le connais ? s’étonna Fox.
Non, mais je suis déjà venu ici avec mon père, quand j’étais gosse. Et je me souviens de ce gros sac.
Face à un Fox bouche bée, il précisa :
Toujours la même sale gueule.
Ils se dirigèrent vers l’homme qui ne le quittait pas du regard. Un remugle d’excrément chaud agressa Dale. Il capta soudain des cris divers et tendit l’oreille. Pas de doute : ils provenaient du gouffre obscur qui régnait derrière la porte ouverte de la roulotte.
Les traits parcheminés de l’homme s’épanouirent, un sourire grand comme un astre flétri envahit son visage, mais au milieu, ses yeux demeuraient de glace. Il déplia ses bras courtauds et les tendit vers ses clients potentiels. Les biceps dissimulés sous les manches de son tablier se gonflèrent.
Je vous souhaite bien le bonjour.
Sa voix était un mélange de scie musicale et de contrebasse désaccordée, comme si un castrat allongeait des trilles le long de ses cordes vocales. Un tatouage en forme de croix celtique lui chatouillait la nuque, un serpent se faufilait en direction d’une oreille. Dale savait que ce commerçant atypique vivait comme un romanichel et que la caravane lui servait de maison.
Que puis-je faire pour vous ? Que recherchez-vous ? Un élixir de jouvence ? Un fluide d’amour ? Vous êtes au bon endroit.
Un rire pantagruélique secoua ses épaules. Son double menton se scinda pour en former un troisième. Puis son visage réintégra une bonhomie que ses yeux démentaient. On ne lui donnait pas d’âge. Dale lui adressa un geste de la main.
Rien de tout ça. Juste une poule.
Fox jeta un regard effaré à son ami. Ce dernier lui adressa un coup d’œil, un sourcil en forme d’accent circonflexe. L’homme amorça une petite courbette.
Pas de problème, mon ami. Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre.
Alors qu’il se dirigeait vers la caravane, dos tourné, Fox saisit le poignet de Dale.
Attends. Tu joues à quoi, là ?
J’achète une poule.
Ouais, ça j’avais compris. Je voudrais juste savoir pourquoi.
Pour la ramener à la maison.
Eh bien ! s’écria l’homme qui patientait au seuil de la porte. Vous entrez ou vous attendez le déluge ?
Il croisa à nouveau ses énormes bras sur son ventre. Dale remarqua pour la première fois la tache rouge carmin qui s’étalait sur le bas du tablier.
Attends, attends, reprit Fox, tu veux vraiment entrer dans ce truc ? Tu sens comme ça pue ? Et ce mec, bordel, on dirait un psychopathe tzigane.
Fox, tu parles comme ma mère. Relax. Comme je te l’ai dit tout à l’heure, ce gars-là est installé ici depuis des lustres. Je veux une poule et il n’y a qu’ici que je peux la trouver. Allez, viens, sinon il va s’impatienter pour de bon.
Fox suivit Dale en traînant des pieds.
Je vous en prie, fit l’homme avec un geste ample de la main. Montez.
Il avait adopté un ton obséquieux qui coulait comme de la merde sur un bâton. Lorsque Dale parvint à sa hauteur, ils se mesurèrent du regard un court instant. L’homme esquissa un sourire torve et exhiba une rangée de dents mal soignées.
Dale entra et se mit aussitôt à regretter sa pulsion.



***
6


À l’intérieur de la caravane, la puanteur confinait à l’insupportable. Le linoléum crasseux craquait sous les pieds des deux garçons, et les cris des animaux redoublèrent de fureur. L’unique fenêtre permettait tout juste à la lumière du jour de mettre en perspective l’agencement des lieux. Des cages occupaient le moindre espace vacant. L’oxygène se raréfiait.
Entassés les uns sur les autres, des poules, des coqs et des poussins tentaient de survivre. Une cage solitaire était réservée à un cygne qui tordait son cou à cause de l’exiguïté de sa prison. Dale constata que certaines bêtes, vaincues, agonisaient, leur œil rond déjà tourné vers un autre monde. Du sang passait entre les barreaux des cages et tombait sur le lino crevassé, puis s’écoulait en suivant l’affaissement du sol.
Bordel, marmonna Fox, furieux, tu veux bien m’écouter, pour une fois ? Cassons-nous d’ici en vitesse.
Dale brandit son index vers une des cages.
Je veux celle-ci.
À en juger son air perplexe, Fox ne distinguait qu’un enchevêtrement de plumes, de becs et d’yeux terrifiés, et on ne pouvait pas lui en vouloir.
Dis-moi que tu déconnes, hein, Dale. C’est une blague ?
Il haussa le ton.
Tu connais ce mec, hein ? Vous vous êtes mis d’accord pour me rendre dingue, c’est ça ? OK, c’était drôle, vous pouvez arrêter les frais.
Très bon choix.
Quand l’homme frôla Fox, ce dernier ne put réprimer un mouvement de recul. Son corps mou émettait des vibrations désagréables. Il souleva le crochet qui fermait la cage, passa un bras et se fraya un passage parmi le magma indescriptible des animaux, insensible à leurs coups de bec furieux, tranchants comme des rasoirs. Il agrippa un volatile par le cou et l’extirpa de sa prison. De longues estafilades sanglantes coulaient sur le dos de ses mains. Des plumes volaient en tout sens. Elles déposaient un duvet soyeux sur le sol. La poule, à peine moins miteuse que ses congénères, jetait des coups d’œil égarés, alentour. L’homme la passa à Dale qui s’en empara avec la délicatesse réservée d’ordinaire aux bébés. Aussitôt, la bête se calma et se lova au creux de sa poitrine.
On dirait que vous possédez un don, déclara l’homme.
C’est ça, répliqua Fox d’un ton sec, dites plutôt qu’elle nous est reconnaissante de la sauver de ce merdier.
Le vendeur ne releva pas. Il ne quittait pas Dale du regard.
Vous n’en prenez pas une autre ?
Pour quoi faire ?
L’autre se gratta le sommet du crâne.
C’est mieux, croyez-moi.
Non. C’est parfait ainsi.
Comme vous voulez.
Dale s’enquit du prix et extirpa de la poche arrière de son pantalon un billet fripé. Un éclat alluma les yeux de l’homme. Il passa une petite langue pointue sur ses lèvres.
Je vous remercie. J’espère que vous serez heureux avec votre poulet et qu’il vous donnera du plaisir.

J’espère que t’es content, pestait Fox. Maintenant que t’as ce que tu voulais, on peut se barrer de cette zone ?
Il poussa presque son ami qui tenait toujours la poule déglinguée contre lui.
C’est toi qui l’as dit, lui rappela Dale. La théorie de l’arbre caché par la forêt, tu te souviens ?
C’est pas une raison pour tirer sur la corde. Faut bien qu’on mange, non ? C’est quoi, cette histoire de poule ?
Tu conduis, ordonna Dale.
Comme d’habitude. Tu comptes lui donner le biberon ?
Dale ne répondit pas. Il caressa la crête de la poule d’un geste emprunt de douceur. Elle ferma les yeux.
Touchant, vraiment.
Dale grimpa sur le siège passager.
C’est un cadeau. Pour toi. Pour repeupler la maison.
Prions pour qu’elle ne chie pas sur la banquette.
Alors que Fox démarrait, Dale se retourna. Il vit l’homme dans la même posture que lorsqu’il avait accueilli les deux garçons, adossé contre la caravane. Ses lèvres remuaient et malgré la distance Dale perçut clairement ses paroles, transmises à travers l’expérience de l’herbe, amplifiées par des ondes extra-sensorielles.
Tu crois tout savoir, hein ? Tu ne sais rien, petit merdeux.
Un court instant, Dale crut avoir rêvé la scène de la caravane, mais il dut se rendre à l’évidence : la poule se tenait tranquille, immobile dans les bras de son protecteur.
À présent, notre coq va pouvoir revivre.
Comment ça ?
Fox tenait son volant avec fermeté. Il avait entrouvert la fenêtre pour évacuer l’odeur de corde brûlée caractéristique du cannabis. Les premières senteurs de l’océan s’insinuèrent à l’intérieur du pick-up. La large nationale bifurqua et bientôt les deux garçons retrouvèrent le chemin qui les ramènerait à la maison.
Un coq, quel qu’il soit, ne peut vivre longtemps sans compagnon. Il nous ressemble assez de ce point de vue.
Circonspect, Fox étudia le volatile inerte.
Depuis quand t’es un spécialiste des poules et des coqs ?
Hier soir, avant de dormir, j’ai consulté une petite encyclopédie qui traîne dans la chambre.
Je me demande pourquoi ce gars voulait t’en vendre une deuxième.
À ton avis ? Il doit pas trouver des amateurs tous les jours. À propos, je lui ai trouvé un prénom. À la poule, je veux dire.
Comme Fox ne réagit pas, il conclut, d’un ton ferme et définitif :
Elle s’appelle Henriette.
Fox ne put éviter un énorme nid-de-poule dans la route. Le bitume avait à nouveau laissé la place à la boue et aux ornières. La poule sursauta, mais Dale la réconforta. Sous sa paume, il sentait la douceur des plumes.
Chuuut, Henriette, on arrive bientôt. Tu vas rencontrer ton bel étalon.
Il désigna le joint qui achevait de se consumer entre les dents serrées de son ami. Les cendres tombaient sur ses phalanges.
Faudrait un peu ralentir sur ce truc, tu penses pas ?



***
7


Dès le retour de la zone commerciale, Dale présenta Henriette au coq à qui il avait attribué un prénom, aussi absurde que nécessaire : Enrico. Les deux bestioles s’ignorèrent superbement. Le mâle retourna dans son abri et Henriette commença à faire ce que les poules sont censées faire : picorer et glousser. Après le repas, Fox apporta aux volatiles des quignons de pain trempés dans de l’eau froide. Ils les acceptèrent avec détachement. Alors que le soir étendait dans le salon son ombre bleuâtre, Dale posa sur le canapé un grand cahier à spirales et quelques crayons rongés, sous l’œil placide de Fox.
Tu comptes faire quoi avec ça ?
Dale s’assit et entreprit de rassembler ses outils de travail sur ses genoux serrés. Il ficha un crayon à papier entre ses dents.
C’est juste des notes. Un peu comme un journal.
Dale ouvrit le cahier. Fox poussa une bûche dans l’âtre. À genoux, il s’activait, et bientôt les timides flammèches devinrent un feu splendide. Le bois craquait, des étincelles orange dansèrent comme pour une farandole.
Tu comptes vraiment écrire un bouquin ?
C’est un journal, répéta Dale.
Une rafale turbulente secoua les vitres des fenêtres. Les flammes vacillèrent un court instant.
Je ne sais plus qui a dit que si l’on connaissait l’histoire en détail, jusqu’à l’épilogue, c’était comme si on empruntait une autoroute.
Assis en chien de fusil devant l’âtre, Fox remua la grosse bûche qui alimentait le feu à l’aide d’un tisonnier noirci et tordu.
Et toi, tu préfères les sentiers sinueux.
Dale tapota ses dents avec le bout du crayon. Fox se redressa et déclara qu’il allait nourrir les bestioles. Lorsqu’il revint, le visage inondé de pluie, Dale avait rédigé trois phrases qui disparurent à la relecture.
Putain, grinça-t-il entre ses dents, autant construire un mur !

Le coq envoya son cri de démiurge émasculé. Réveillé, Dale laissa ses pensées s’envoler vers la cave et son étrange aménagement. Il n’avait jamais rencontré la famille de son ami, et Fox n’en parlait pas souvent. Tout juste connaissait-il le boulot de son père. De plus, lorsque Dale avait rebondi au sujet de la sœur de Fox, ce dernier avait balayé le sujet d’un geste de la main.
Des tas de gens ont une sœur.
Dale perçut un raclement lointain. Il se fit la réflexion que depuis leur arrivée, ils n’étaient pas encore allés voir l’océan. Il se leva enfin, enfila un pull informe et sortit devant la maison. Il leva les yeux au bruit d’un nouveau glissement sec. Fox était assis sur l’arête que formait le faîtage. Une échelle télescopique reposait négligemment contre la façade.
On n’aperçoit pas la mer d’ici, à cause des arbres.
Dommage. Mais on l’entend, c’est déjà pas si mal. Petit déjeuner dans dix minutes ?
Pendant qu’il engloutissait le tout premier œuf pondu par Henriette, Fox se lança dans une explication technique sur les ardoises de toit. Dale l’écoutait d’une oreille distraite. Ici, ils ne couraient aucun danger. La menace viendrait de l’extérieur. S’ils se tenaient à carreau, l’homme en noir et ses sbires ne perdraient pas leur temps à les traquer comme des animaux sauvages assoiffés de sang. Les garçons connaissaient bien ces hommes. Ils savaient faire preuve de ténacité, mais s’ils considéraient qu’ils ne représentaient plus une menace pour eux, ils passeraient à la suite. Ce que les garçons avaient vu deviendrait un mythe, quelque chose qui s’était déroulé dans leur imagination. S’enterrer dans ce coin perdu, tout au bout d’une terre délaissée où aucun touriste ne poussait sa caravane, restait la meilleure alternative.
Des chocs mats lui apprirent que Fox était remonté sur le toit.
Je suis le roi du monde ! clama-t-il lorsque Dale esquissa un salut ironique de la main.
Fox avait attaché à sa ceinture une sacoche à outils, flexible.
Dale remonta l’allée. Il se pencha sur le compost du petit jardin. Une colonie de vers blancs et gras grouillait dans les restes putréfiés de reliefs de nourriture, retournés à la terre. Il marcha jusqu’à la basse-cour. Les haies attendaient un nettoyage. Le portail à moitié défoncé avait besoin d’un redressement et d’un cadenas. Et que dire du poulailler ?
Henriette picorait la terre sous l’œil indifférent du coq efflanqué. Dale repartit en sens inverse. Fox était redescendu de son perchoir. Il pliait l’échelle.
Je me disais, commença Dale, faudrait réparer le portail. Et le poulailler aussi, d’ailleurs.
Ouais, approuva Fox. T’as déjà travaillé le bois ?
Tu plaisantes ou quoi ? C’est toi le manuel.
Fox alla ranger l’échelle dans la cabane. Dale le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière l’allée. Une fois encore, son admiration pour ce type lui fit monter les larmes au coin des yeux.
Soudain, il se retrouva ailleurs. Un après-midi de match au lycée. Des tribunes pleines, les clameurs des spectateurs vibraient jusque sur la pelouse. Les sièges cloués sur la stèle en béton tremblaient. Des odeurs de caramel et de guimauve chaude saturaient les interstices des rangées en amphithéâtre. Les adversaires saluaient la foule. La sueur auréolait leurs cheveux fous. Pour un peu, de la fumée s’échappait de leurs narines dilatées. Des fanions aux couleurs vives claquaient dans le vent. L’adrénaline grimpait et les odeurs de transpiration s’effaçaient sous celles du sang. Au coup de sifflet, les joueurs devenaient des dieux aveugles et sourds, propulsés à des lieux de leur quotidien de lycéens. L’essentiel était contenu dans cette balle dont ils devaient s’assurer le contrôle. Ils se rendaient coup pour coup et dans la foule amassée et surexcitée, le martèlement des pieds et le claquement sourd des chocs produisaient une onde, comme l’implosion d’un tube cathodique.
Hé, Dale, y’a quelqu’un au bout du fil ?
Le jeune homme cligna des yeux comme si une poussière le gênait.
Je retourne dans la zone commerciale, annonça Fox.
Il s’était changé.
Ah bon ? Ne me dis pas que tu veux reconstituer le cheptel de volailles.
Tu rigoles ? Moi vivant, je ne poserai plus jamais ne serait-ce qu’un orteil dans cette putain de caravane.



***
8


Les poings sur ses joues, Dale renonça à aligner des mots qui ne venaient pas. Il s’empara du coupe-vent et sortit. Il aborda le sentier détrempé qui menait à la plage, sous une averse poussée par un vent sensible, lui lacérant le visage comme des traits durs et froids lancés par un arc. À mesure qu’il s’approchait du rivage, la sourde clameur de la mer enflait. Il atteignit l’extrémité du chemin, juste avant qu’il ne devienne un petit sentier et plonge vers la plage. Le point de vue qui s’offrit à sa contemplation lui coupa le souffle. Le disque blême d’un astre familier gonflait sur la ligne d’horizon, mais sa composition à demi-effacée disparaissait au seuil d’une barre nuageuse. Les rayons obliques du soleil formaient des flèches opalescentes qui se jetaient dans les creux et les bosses des eaux sauvages. Aussi loin que portait le regard, l’océan démonté multipliait les dépressions et les vallons, comme un gigantesque tapis que l’on secouait. Les roulements des vagues créaient des galops de mustangs vert-de-gris, dont l’écume ourlait les flancs nerveux.
Au bord de la falaise, Dale gonfla ses poumons. Comme il laissait son regard balayer les dunes de sable, englober les perspectives et appréhender les beautés diaphanes du paysage marin, il se figea. Il serra les paupières, les rouvrit. Une silhouette dansait, floue, sur la dune, à quelques pas du rivage. Des guirlandes d’algues s’étalaient autour de ses pieds enfoncés dans le sable. Une lumière évanescente s’attardait sur ses épaules nues. Elle portait une tunique, ou une robe longue, qui flottait autour de son corps et s’arrêtait aux mollets. Elle tendait son visage vers le ciel, comme si elle profitait au maximum des rayons du soleil capricieux. Dale écarquilla les yeux, mais la distance l’empêchait de distinguer ses traits. Tout juste conclut-il qu’il s’agissait d’une femme.
Ébranlé par cette soudaine apparition, Dale se demanda quel genre de personne défiait ainsi la beauté sauvage de ce point de vue. Et d’abord, comment y était-elle parvenue ? Même en haute saison, l’endroit était désert, pour la bonne raison que personne ne le connaissait. En outre, la configuration des lieux ne permettait pas le tourisme. Trop de falaises escarpées, trop de vent, et surtout aucun accès, si ce n’était le sentier qui partait de la maison. Aussitôt, Dale ne put réprimer un frisson qui remonta le long de son échine.
Il se retourna et examina le sentier. Aucune empreinte de pas ne s’y imprimait, hormis les siennes. Mais après tout, cela ne voulait rien dire. L’inconnue s’était peut-être donné la peine d’effacer d’éventuelles traces, ou bien le vent les avait balayées. Ou alors, il existait un autre accès.
Sans réfléchir, Dale porta ses mains en coupe autour de sa bouche.
Ohé, là-bas, tout va bien ?
Ses paroles revenaient à leur point de départ, rabattues par le vent. À cet instant précis, comme mû par un ressort, le visage de la femme pivota vers la falaise. Plus blanc que le reste de son apparence, il avait la forme et la couleur d’un camembert. Le garçon réprima une envie soudaine de lever un bras afin de signaler sa présence, mais une terreur d’un autre âge l’envahit au point de geler ses articulations. Il cligna plusieurs fois des yeux, et quand il fixa à nouveau la dune, la silhouette s’était évanouie. Il s’arracha à l’atmosphère pesante qui régnait sur ces lieux depuis qu’il avait cru apercevoir ce qui ne s’avérerait au final qu’une hallucination.
Non sans jeter un dernier coup d’œil à la plage, Dale reprit le chemin de la maison. Les embruns plaquaient ses cheveux fins sur son front. Il essuya ses yeux avec la manche glaciale du coupe-vent. Revenu dans la cuisine, la silhouette de la plage avait perdu un peu de sa substance. Il engloutit une bière fraîche, passa dans la grande pièce et s’empara de son cahier.
Fox débarqua dans l’après-midi. Il affichait un sourire resplendissant. Il balança une énorme tablette de chocolat sur le comptoir de la cuisine, attrapa une bière et fit déborder la mousse dans l’évier.
T’en veux une ?
Dale déclina l’offre.
Fais voir, dit Fox en se penchant par-dessus l’épaule de son ami, mais celui-ci retourna la liasse des feuilles.
Tu rêves ? Compte pas sur moi pour te laisser lire.
Quoi ? se moqua Fox. Monsieur a des scrupules ?
N’importe quoi.
Des prétentions, alors ?
J’espère bien. T’étais où ?
Fox récupéra la tablette de chocolat et entreprit d’en déchirer l’aluminium.
Alors, insista Dale, t’as fait quoi dans la zone ?
J’ai un peu marché.
Excitant, j’imagine.
T’as tes secrets, j’ai les miens.
D’accord, alors maintenant dégage et laisse-moi travailler.
Mais Fox bondit dans le canapé qui émit de sinistres grincements. Son regard pétillait.
OK, t’as gagné. Figure-toi que j’ai assuré nos arrières.
Dale soupira et remit les feuilles à l’endroit.
Vas-y, crache le morceau.
Fox balança un carré noir dans sa bouche et entreprit de le mâcher avec une application suspecte.
J’ai trouvé du boulot.



***
9


On frappa au volet. Dale leva les yeux de son cahier à spirale. L’extrémité du crayon tournoyait à la périphérie de son regard.
À l’instant où le garçon mit le bruit qui venait de le distraire sur le compte de son cerveau en ébullition, un nouveau coup le fit se dresser sur le tabouret du bar où il avait établi son quartier général. Il appréciait se trouver en hauteur, face au grand espace du salon et aux placards pas droits de la cuisine. Il bondit sur le parquet, ses sens en alerte. Il gagna sa chambre à coucher sur la pointe des pieds. Sur le seuil, il se figea, une boule d’angoisse serra son estomac et noua ses muscles. Derrière la fenêtre, deux yeux noirs liquides le fixaient au milieu d’un visage blême. Dale ne parvint pas à l’identifier, même sur une si courte distance, car la peau de l’apparition n’offrait aucune aspérité. Dale songea à ces vieux films où le méchant portait un masque flasque, ou à ces figurines de cire dénuées d’expression. La chose derrière le carreau leva un doigt gris et esquissa le geste universel de la rejoindre. Une terreur aussi profonde que le silence de la nuit foudroya le garçon. Ses jambes flageolèrent. La sensation de vertige creusa un vide sous ses pieds. Il fit volte-face et son corps le porta jusque dehors, mû par une indépendance subite qu’il observa de l’extérieur, spectateur de ses propres mouvements. Il tourna au coin de la maison, remonta jusqu’à la cabane à outils, dépassa les stères de bois. La femme se tenait devant les portes de la cave, le dos tourné. Sans surprise, Dale reconnut la longue robe échancrée, et les cheveux qui descendaient jusqu’au creux des reins. À cette distance, il pouvait à loisir admirer ses courbes, ses mollets musclés, et la structure de ses épaules équilibrées.
Mademoiselle..., articula-t-il.
Sa voix se bloqua, enrouée. La femme ne se retourna pas. À la périphérie de sa perception auditive, Dale identifia l’appel éraillé du coq. Ils auraient pu demeurer ainsi, lui et cette merveilleuse apparition, figés pour toujours dans un présent sans promesse. À la place, l’étrangère bascula les portes, sans effort, et s’enfonça dans le trou noir.

Fox donna un coup de klaxon bref. Il gara la Fiat d’une main assurée, fit le tour de la voiture en trottinant et ouvrit la porte côté conducteur. Il en sortit des sacs de provisions qu’il tendit à Dale.
Alors, cette journée ? lui demanda ce dernier.
Pfff ! souffla Fox. Qu’on ne me dise plus que le cirque appartient à des branleurs de hippies qui ne foutent rien de leur journée.
Dale se rappela l’image d’un chapiteau bicolore que des gars moustachus dressaient dans la zone commerciale. Le cirque itinérant avait recruté Fox comme factotum, le temps de quelques représentations.
Ils entrèrent et Fox dénicha des bières dans le frigo. Encore une soirée tranquille.

Dale noircit des pages toute la nuit. Il jetait des bouts de crayon élimé à la poubelle, se saisissait d’un autre, dans le même mouvement. Il ne se souvint pas de s’être endormi, mais un bruit le réveilla en sursaut. Fox sortit de la salle de bains, rasé, le visage un peu fripé. Il porta un doigt à ses lèvres.
Ne me dis pas que t’as passé la nuit à écrire ?
Il saisit la joue de son ami entre deux doigts et la pinça.
Je suis fier de toi, mon gars. Le métier rentre, hein ! Je dois filer. J’ai fait du café.
Dale frotta ses paupières. Il dut produire un effort afin de rassembler ses idées. Les lueurs violettes de l’aube teintaient le mur au-dessus de la cheminée. Fox lui tendit une tasse.
Je me demandais un truc, dit soudain Dale avec hésitation.
Je t’écoute.
Et si ça tournait mal ?
Rien ne tournera mal. Eh, mec, réveille-toi. On s’est enterré ici, ça va durer un moment, et les abrutis de la ville n’en ont rien à cirer, de nous. On se fait oublier, et tout rentrera dans l’ordre. Et puis d’abord, je ne sais même pas pourquoi on discute. Enfin merde, j’ai bossé sur le toit, j’ai trouvé du boulot pour qu’on puisse bouffer et que tu puisses écrire ton putain de livre dont je ne n’ai pas le droit de lire ne serait-ce qu’une ligne. Je t’ai même suivi dans la roulotte dégueulasse de ce mec pas clair, putain !
Dale trempa ses lèvres dans le breuvage noir. Il était froid.
C’est un journal.
Faut que j’y aille, mec. À la prochaine.



***
10


Dale s’avouait vaincu par les arguments de Fox. Ils étaient jeunes et aussi libres que des gosses en vacances perpétuelles. Même si des nuages noirs menaceraient un jour ou l’autre de s’accumuler au bout de leur horizon.
Il sortit sous un soleil toujours aussi timide. La température descendait encore. Bientôt l’hiver, le vrai, pointerait le bout de son nez. Il se pencha sur la terre grasse du jardin en friche. Dans la basse-cour, un reste de miettes de pain témoignait de l’appétit d'Henriette et de son coq, invisibles pour le moment. Dale s’assit sur un rondin, à côté de la cabane.
Après le match de foot de ce jour-là, Fox et ses coéquipiers, exténués, mais satisfaits, avaient salué les spectateurs dans les gradins et rejoint les vestiaires au trot. Profitant de la clémence de ce début d’été, Dale, bien calé contre son siège en plastique, les jambes allongées sur la rambarde de la tribune, mâchait une tige d’osier. Les insectes bourdonnaient dans les particules de poussière qui dansaient sur les ondes de chaleur.
Le soleil avait soudain disparu derrière une ombre noire. Deux gars costauds s’étaient matérialisés devant Dale, comme par magie, et l’avaient interpellé. Celui de gauche avait parlé le premier. Sa voix un peu étouffée, due à un léger zézaiement, escamotait la menace qu’il tentait de faire peser sur sa victime.
Hé, tu t’crois où ? Dézends tes pieds d’l’à avant qu’on te les faze remonter dans tes couilles.
Dale se rappela les avoir vus pas plus tard que deux heures auparavant. Ils jouaient dans l’équipe adverse, celle qui venait de se prendre une raclée. Leurs vêtements civils empestaient l’odeur d’un séchage approximatif. Ils se ressemblaient. Le même crâne rasé, la même nuance d’instabilité sur leurs traits dessinés au scalpel. La même façon de bouger.
T’es sourd ou seulement idiot ? demanda l’autre gars d’une désagréable voix de crécelle. Dale distingua une fine moustache au-dessus de sa lèvre mince, à peine un trait de crayon mal dessiné.
Mû par un réflexe, il posa les pieds sur la travée bétonnée et irrégulière. La tribune avait supporté les fessiers de milliers de gens. Sa structure en bois craquait sous les assauts des plus fervents supporters. Le toit plat, recouvert d’une mince couche de goudron, fuyait lorsque la pluie était assez féroce pour inonder le terrain. Les rangées numérotées au dos des sièges montaient jusqu’à la lettre M.
T’as aimé le match, connard ?
Les deux garçons mâchaient des chewing-gums et se pavanaient comme des divas déchues.
Ouais, pas mal, avait analysé Dale d’une voix qui vibrait un peu. Dommage, il n’y avait qu’une équipe sur le terrain.
Aussitôt, le costaud qui cachait le soleil saisit le revers de sa chemise en coton. Deux boutons sautèrent et tombèrent sur le sol où ils tournoyèrent comme une toupie. Ils exécutèrent des cercles concentriques parfaits puis le silence redevint gluant, emprisonné dans la mélasse des vibrations de chaleur. De l’autre main, la brute arracha la tige en osier de la bouche de Dale et la balança au-delà des gradins. Dale avait en face de lui une face rougie par la colère et l’excitation. Il constata qu’il portait un appareil dentaire dont les filaments en acier grillageaient sa bouche.
Ah ouais ? Tu connais quoi, au foot ?
J’ai l’impression que je pourrais vous demander la même chose.
Le bras musculeux d’Appareil dentaire entama un mouvement en arrière et son poing se ferma. On récolte toujours ce que l’on sème, se dit Dale, prêt à recevoir le coup. Mais une troisième voix s’éleva soudain, dont les accents autoritaires se répercutèrent le long des gradins.
Hé, mon gars, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
Dale tenta un coup d’œil et ce qu’il vit le renversa. Le mec le plus cool de l’équipe du lycée tenait dans sa main ouverte le poing de l’agresseur et le maintenait sans effort.
Vous auriez dû exprimer votre force sur le terrain, bande de taureaux sans cervelle.
La stupéfaction se lisait sur le visage de Fine moustache. L’autre ricana, une ligne brisée sortie de la profondeur d’une caverne.
Voyez-vous za, le héros du jour.
Je vous conseille de retourner voir vos coéquipiers. Le programme d’entraînement de la semaine risque d’être intense.
D’un mouvement brusque, il emprisonna le poing de son adversaire et imprima une brève torsion qui le jeta à terre. Son gémissement ressemblait à la plainte d’un animal blessé, sans défense.
Bon zang, mec, tu m’as cazé le poignet.
En te voyant jouer, tout à l’heure, il me semblait que c’était déjà fait. Allez, cassez-vous, ou je siffle mon équipe pour la troisième mi-temps.
Fine moustache agrippa son copain sous les aisselles. Il lança un regard de défi et cracha par terre. Ils descendirent de la tribune comme deux ivrognes, accrochés l’un à l’autre. Appareil dentaire se retourna une dernière fois, au prix d’un effort surhumain.
On ze retrouvera, mon pote.
Je vous conseille plutôt le forfait général.
Dale se redressa. Il essuya la poussière de bois collée à son pantalon.
Merci.
De rien, répondit le garçon athlétique. Ces gars-là sont tarés.
Tu les connais ?
Un peu. Ils sont au lycée. Leurs parents les ont finis au pipi, on dirait. À condition qu’ils aient un père et une mère, bien entendu.
Son regard se perdit sur le vaste espace du terrain qui leur faisait face. L’odeur de terre mouillée et de pelouse saccagée par des dizaines de crampons remontait dans l’air alors que l’après-midi touchait à sa fin.
Ils sont frères ?
Jumeaux. Eric et Edmund De Jong.
Pourquoi ne jouent-ils pas dans notre équipe ?
Ils se sont fait virer. Ils ont pété la jambe d’un gars. Exprès.
Il tendit une main ferme vers Dale.
Je m’appelle Fox. Comme Mulder, tu sais, « X-files ».
Je sais, dit Dale. Moi, c’est Dale. Comme Cooper. « Twin Peaks » ?
Ils éclatèrent de rire. Les deux garçons n’étaient pas dans la même classe, mais se croisaient de loin en loin. Ils ne savaient pas encore que leur sort commun se scellerait, un peu plus tard.
Le chant du coq sortit Dale de ses souvenirs. Il frissonna. Il se leva et contourna l’angle de la maison. Comme lors de sa première rencontre avec l’inconnue, il avait eu l’intention de tout raconter à Fox. Mais ce dernier ne lui en avait pas laissé le temps, et Dale s’en contentait, voire même s’en félicitait. Quelque chose dans l’apparence de l’étrangère lui conseillait de réfléchir, de prendre son temps avant d’allumer la mèche qui provoquerait le séisme. Les portes de la cave étaient demeurées ouvertes depuis le matin. Pour en obtenir le cœur net, Dale entama la descente.



***
11


Le son creux des pas de Dale résonnait sous la voûte inclinée de la descente de cave. Il ne se souvenait pas de ce détail. Lorsqu’il était descendu, la veille, son attention s’était concentrée sur l’espoir de ne pas glisser sur les marches humides.
Il se heurta à la lourde porte close. Il avait été tellement certain de la trouver ouverte que l’espace d’un instant, il tenta de se secouer et de se raisonner. Son imagination agissait comme un moteur de voiture de course enfin libérée, après avoir rugi avec fureur sur la ligne de départ.
Il récupéra les clés. Ses doigts frôlèrent des matières gluantes qu’il n’avait aucune envie d’identifier. Il poussa la porte et pénétra dans la cave. Il appuya sur l’interrupteur. Le néon clignota avec hésitation, clin d’œil obscène. Dale tâtonna dans la poche de son coupé. Le poids de la Maglite, dénichée dans un placard, le rassura. La lumière se stabilisa.
Rien n’avait bougé, là, en bas. Le panneau de liège décoré de photographies, le canapé affaissé en son centre, ainsi que cette table couverte de ses innombrables revues anciennes. Il éprouvait la sensation de se trouver dans la salle d’attente d’un cabinet de praticien, et non au fond d’une cave enterrée à côté d’une maison de vacances abandonnée. Comme la fois précédente, Dale perçut la pression que la taille des murs exerçait sur ses épaules. Il n’en revenait pas de cette pièce conçue en pierre, ses différentes strates taillées dans son épaisseur par un gigantesque burin. La sécheresse des lieux ajoutait à l’ombre du malaise qui stagnait à la frontière de sa conscience, et le vide de son cœur se creusait, au bord du vertige, comme lorsque, enfant, il explorait un endroit inconnu dont les mystères recelaient autant de pièges prêts à vous avaler.
Dale posa une main hésitante sur la pierre et y recueillit une certaine chaleur, comme si derrière, un énorme générateur produisait de l’énergie. Il se rapprocha des photos et effectua une mise au point. Il reconnut les prises de vue, notamment celle qui montrait le père de Fox, sa sœur et son ami lui-même, au temps de l’innocence, lorsque les monstres se tenaient encore à distance, mais rôdaient déjà à la lisière des lieux de lumière. Il ne comprenait pas pourquoi il s’était senti attiré par des photos banales qui ne le concernaient même pas, lorsqu’il se figea, incrédule.
À l’extrême gauche, tout en bas, le visage d’une femme inconnue, d’un âge que Dale estima dépasser à peine la vingtaine, vrillait son regard au sien. La main gauche posée sur le tronc d’un arbre, elle arborait une expression tendue, voire soucieuse, comme si celui qui se trouvait en face d’elle la harcelait pour qu’elle adopte une pose plus naturelle. De longues mèches blondes drapaient ses épaules nues et bronzées d’une masse compacte, étincelante. Elle tenait dans sa main libre un foulard vert pomme dont elle se servait sans doute pour retenir cette chevelure insensée. Derrière elle, la mer étale reflétait les derniers rayons d’un soleil qui tombait sur l’horizon. À moins que sa mémoire ne le trahisse, Dale ne se souvenait pas de cette photo. Il ne faisait aucun doute pour le jeune homme que le photographe et son modèle se tenaient près de la falaise qui dominait la plage, à l’endroit même où il avait aperçu la silhouette lointaine, immobile sur les dunes de sable. Au fond de lui, il acquit la conviction, qui ne reposait sur rien, que cette même créature s’était montrée plus tard dans la cour de la maison, plus proche que jamais, dotée de chair et d’os, présence paralysante et excitante à la fois, et était descendue dans cette cave. À aucun moment, il n’était parvenu à l’identifier ; il se souvenait à peine de traits liquéfiés, d’immenses yeux noirs, mais la conjonction de la photo avec la situation actuelle agissait presque comme une preuve. Bien entendu, demeurait le mystère de sa présence. Selon Fox, la bâtisse était imprenable, aucun chemin ne permettait d’y accéder depuis la plage ; quant à passer par devant, autant oublier tout de suite. Comment imaginer une femme escalader le gigantesque portail ou les murs dont les tessons de bouteille auraient dissuadé n’importe quel voleur ? Restait l’hypothèse que cette présence ne soit pas réelle, une sorte de trace que la demeure garde en elle afin de la restituer au premier venu. Tout le monde sait que les spectres traversent les murs. Le garçon ricana, et un écho sarcastique lui répondit. A-t-on déjà entendu parler de fantômes qui aménagent un petit coin pour se relaxer, lire et élever un culte païen aux anciens locataires de la maison ?
Un doute le tenailla soudain. Il chercha du regard la photo de famille, le frère, le père, la sœur. Son cœur manqua un battement. Il devait parler à Fox de cette apparition soudaine et lui montrer la photo. Fox lui cachait-il quelque chose ? Après tout, ils ne se connaissaient pas vraiment. Ils se parlaient très peu de leur famille respective. Bon sang, ils ne savaient même pas où ils habitaient ! Dale n’avait jamais vu la sœur de Fox en chair et en os, pour la bonne raison qu’il ne savait rien de son existence.
Dale sursauta. Égaré dans ses pensées, il avait oublié la notion des lieux et du temps. Un mouvement furtif derrière sa nuque le rappela à l’ordre. Il s’apprêta à faire face à l’inconnue, assise dans le canapé, un magazine à la main, mais dont les yeux soudain révulsés et les dents retroussées sur des lèvres sanglantes ne dissimuleraient plus rien de sa véritable nature. En lieu et place de cette vision d’abomination, un gros rat le toisait depuis le creux que formait le vieux canapé. Ses poils lustrés s’évasaient sur son corps gras. Il lança un cri réprobateur et sauta à terre. Il tomba à la renverse, mais parvint à se rétablir. Ses petites pattes pédalèrent sur le sol avec un cliquetis désagréable, puis il se fondit dans la masse obscure des pièces du fond.
Dale frissonna. Il ne pouvait se départir de l’idée que la femme se trouvait encore ici. Il hésita, puis se souvint du deuxième néon. Une vague senteur de fruits pourris remontait de ses lèvres à son nez. Il s’approcha des espaces clos par les murets en brique. Il hésita avant d’allumer le néon, persuadé que pour une raison quelconque la lumière ne jaillirait pas pour vaincre l’obscurité. Il finit par appuyer sur l’interrupteur poisseux. Une vague de soulagement le submergea. Son attention se concentra sur les pommes de terre. Il se pencha et entreprit de les repousser sur les côtés, afin de ménager un espace au centre. Une grosse araignée velue, une croix blanche dessinée sur le corps, grimpa sur le dos de sa main. Dale vacilla. Il envoya valdinguer le monstre d’un violent coup de poignet. Courbé comme un corbeau maléfique qui attendait son heure, dissimulé au creux d’un arbre mort, il posa ses mains sur le haut de ses cuisses. Il identifia sans peine le carré qui se dévoilait devant lui : une trappe en bois maintenue par des bordures en acier fixées dans la chape.
Sans hésiter, il saisit la fente qui partageait le panneau en deux parties et les rejeta de part et d’autre du sol. Il s’apprêta à découvrir la femme recroquevillée sur elle-même, une lampe à kérosène posée à côté d’elle, éclairant à peine ses cheveux clairs et son expression de bête traquée. Une forme noire jaillit par l’ouverture en poussant un glapissement railleur. Jesse suivit la chauve-souris du regard alors qu’elle rejoignait l’escalier humide. Il jeta un œil dans l’obscurité dévoilée soudain, mais ne distingua rien, et aucune odeur particulière ne remontait des profondeurs. Il s’assit au bord du trou, les jambes pendantes dans un vide neutre, ni trop chaud ni trop froid. Ses talons heurtèrent une protubérance. Il actionna la lampe de poche. Cette dernière lui révéla l’amorce de ce qui semblait être une marche de béton.
Encore un escalier, soupira-t-il.
Il s’y engagea, la Maglite en guise d’éclaireur.
Quatre marches plus bas, il foula le sol. Il promena le faisceau de la lampe de poche autour de lui. Il éclairait deux murs rapprochés. Il orienta le mince pinceau de lumière devant lui. Les ténèbres se reformaient à une courte distance. Il comprit alors qu’il n’était pas tombé dans une fosse, mais dans une galerie souterraine. Il examina le sol en terre battue, puis passa la paume de sa main sur le mur rugueux. Comme il s’y attendait, c’était de la pierre, là aussi. Il hésita, mais il n’avait rien d’autre à faire que de jouer les explorateurs. Au bout de quelques pas, le sol descendait en pente douce. Au fur et à mesure de sa progression, le froid s’accentua, et une rumeur lointaine le mit en garde. Il resserra la lampe autour de sa main. Il regrettait presque de ne pas posséder d’arme, de ne pas s’être muni au moins d’un couteau de cuisine. La tentation de suivre la silhouette avait pris le pas sur le plus élémentaire principe de précaution.
Il essaya de se repérer. Il calcula à peu près la distance parcourue et conclut qu’il avait dépassé la propriété. En son for intérieur, il savait que la descente correspondait à la promenade vers la mer. Il suivait le sentier qui aboutissait à la falaise et au point de vue sur les eaux tumultueuses. La rumeur grossissait. Il l’identifia sans mal. Il distingua un point minuscule qui s’élargit bientôt, et le cône de lumière devint une arche qui lui apprit que le bout du tunnel approchait.
Au moment où il déboucha à l’air libre, la puissance de l’océan le submergea une fois de plus. Les vagues, vues à cette distance, déferlaient en un flot ininterrompu ; des chevaux de course dont les naseaux écumaient à gros bouillon. Il ressentait dans sa poitrine la force des éléments. Le soleil l’aveugla un court instant. Quand il parvint à effectuer la mise au point, son regard se porta sur l’herbe qui s’étendait à ses pieds. Le pré, jonché de fleurs de carottes sauvages et de Vipérine commune, se terminait comme un coup de couteau net et tranchant et le sable prenait le relais jusqu’aux abords du rivage. Dale leva la tête. Le bord de la falaise, qui culminait à des hauteurs insoupçonnées, avançait dans le vide et le coiffait de sa masse. De l’autre côté de son champ de vision, le jeune homme reconnut les dunes sur lesquelles avait flotté l’apparition vêtue de ses guirlandes d’algues. Il savait à présent qu’un autre chemin existait. Il se demanda si Fox le connaissait.
Un courant d’air effleura ses côtes. Il se retourna. Une onde de terreur pure fondit sur lui. À contre-jour, une ombre noire se découpait sur la toile de fond plus claire du souterrain. Le regard fixe et la bouche ouverte sur un cri muet, elle tendait un doigt vers un point situé derrière Dale. Une odeur âcre de cendres l’agressa, puis disparut aussitôt, à tel point que le jeune homme se persuada qu’il l’avait imaginée. L’ombre recula et disparut dans l’obscurité de la grotte.
Bon sang, reprends-toi, tu délires, articula Dale à voix haute, mais ses paroles s’éparpillèrent dans les bourrasques venues de l’océan.
Il avança dans les herbes hautes, abandonnant ses terreurs derrière lui. Bientôt, un certain apaisement le saisit. Mû par une irrépressible et mystérieuse envie, il délaça ses chaussures de marche, ôta ses chaussettes de sport et les envoya valdinguer dans le pré dont la verdeur, tempérée par les touches de fleurs automnales, le rendait mélancolique. La fraîcheur de l’herbe mouillée soulagea ses talons échauffés par les semelles dures qui compressaient ses pieds dans leur étau. Sans plus de cérémonie, il s’assit, ouvrit son coupe-vent et laissa le soleil caresser son visage et son cou. Il éprouva, sous ses doigts, la texture veloutée de l’herbe. Il cueillit une fleur qu’il ne reconnaissait pas. Il se renversa, les bras croisés derrière la nuque. Sans transition, la torpeur qui s’empara de son corps l’envoya à la lisière du sommeil. Il sombra. Et rêva.
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