Le jaguar sur les toits
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Description

Le cœur de l’homme d’affaires enlevé a été restitué à sa famille. Il a été arraché de sa poitrine selon la tradition des sacrifices aztèques, il est posé sur un socle portant le dessin d’une feuille mystérieuse.


Des messages arrivent qui utilisent le calendrier aztèque et les vers d’un roi-poète pour annoncer les meurtres à venir.


Des hommes politiques sont enlevés et sacrifiés. Le suspect boiteux porte le nom d’un botaniste mort depuis des siècles, les autorités du pays font preuve d’une mauvaise volonté manifeste... La police ne mettant pas toute l’énergie nécessaire à la résolution de ces énigmes, les recherches sont menées par un trio d’enquêteurs.


Dans un gigantesque jeu de piste à travers la ville de Mexico et ses sites archéologiques, ils vont croiser un hippie spécialiste des plantes médicinales de la forêt lacandone, un vieil Américain qui dit avoir connu Zapata, et des Indiens qui ne vieillissent pas.


Ce magnifique thriller qui plonge dans les racines de la culture mexicaine nous révèle les secrets de la mort programmée des cellules, parle de la nécessité de protéger les savoirs et les patrimoines botaniques indiens et nous fait vivre des aventures ébouriffantes sous la conduite d’un nouvel auteur, au style solide et brillant, fin connaisseur et amoureux du Mexique.

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EAN13 9782864247852
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

François Arango
LE JAGUAR SUR LES TOITS
 
 
Éditions Métailié 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris www.editions-metailie.com 2011
© Éditions Métailié, Paris, 2011
ISBN : 978-2-86424-785-2
Le temps de finir vint pour la fortune de Quetzalcóatl […]. Trois nécromanciens […] firent un grand nombre de supercheries dans la ville de Tullan. Ce fut Titlacauan qui commença sous le déguisement d’un vieillard en cheveux blancs […].
Le vieillard dit alors au roi : “Seigneur, regardez ceci ; la médecine que je vous apporte est bonne et salutaire ; […] si vous en voulez boire, elle vous enivrera en vous guérissant, en vous attendrissant le cœur […].”
Quetzalcóatl répondit : “Ô vieillard, où faut-il que je m’en aille ?”
Le vieillard répondit : “Vous devez forcément aller à Tullan-Tlapallan […], à votre retour, vous serez transformé en adolescent ; vous reviendrez même à une seconde enfance. […] Seigneur, buvez cette médecine…”
 
Fray Bernardino de Sahagún, Histoire générale des choses de la Nouvelle-Espagne
 
 
Pourquoi ce châtiment ?
Qui a donné l’ordre à cette armée destructrice de venir achever ma forêt ?… Les flammes montaient vers le ciel, les arbres coupés se tordaient en tremblant avant de mourir calcinés et ceux qui étaient restés debout s’écroulaient comme d’énormes torches en provoquant des spirales d’étincelles et de flammes qui, emportées par le vent, multipliaient les incendies.
Ils sont en train de brûler les richesses de ma terre.
 
Pablo Montáñez, L’Agonie de la forêt
Dans la province du Morelos, au sud-est du Mexique, circule une étrange rumeur : Emiliano Zapata, le héros légendaire de la révolution, serait revenu sur les terres de son enfance. À dos de rosse, et près d’un siècle après avoir péri dans l’embuscade de San Juan Chinameca. Nul ne croit vraiment cette fable, car le bonhomme aurait au bas mot cent vingt ans, un âge où la rouille de vos os vous empêche de glisser un seul pied dans les étriers. Son petit-fils passe encore, son fils à l’extrême rigueur, encore eût-il fallu que Zapata ait une descendance, ce qui n’était pas le cas. Du moins, pas officiellement.
Mais la rumeur est tenace, et l’image du fantôme fleurit aux quatre coins de la campagne. Décidément, le paysan mexicain est prêt à avaler n’importe quoi, surtout après avoir honoré quelques flacons de tequila.
Le diable, comme tout être intelligent, aime les jeux, les devinettes.
Arturo Pérez-Reverte
Coyoacán. Mexico D.F.
27 juillet 1996
 
– Juanito, espèce de rat de cave, sors de ton trou. C’est l’heure !
La bassine d’eau savonneuse tomba des mains de Juan Pablo, faisant à peine plus de bruit qu’une machine à laver lâchée du toit. Le mur de tôle galvanisée tremblait encore, comme chaque matin à la même heure, lorsque ce grand imbécile de Marco le foudroyait d’un coup de coude. Et, bien sûr, l’autre était déjà loin. Un jour viendrait où il lui descendrait d’un bloc ce qui lui tenait lieu de toit. Un toit misérable, mais un toit tout de même, un chez-soi, et il n’était pas question de se le laisser déglinguer.
Car pour Juan Pablo, à part cet abri de tôle, il n’y avait pas grand-chose à inscrire dans la colonne des titres de propriété. Deux carreaux turquoise et un grand rire cristallin pour tout héritage : les droits de succession n’auraient rien d’extravagant. Sous cette latitude, ses yeux clairs étaient une de ces curiosités qui ne laissaient personne indifférent, à commencer par les autres gamins du pavé. Quant à son rire, dégringolant comme une cascade, c’était sa manière à lui de défier une existence qui d’entrée avait annoncé la couleur : pas de cadeau, et chacun pour soi.
Juan Pablo balança sur son épaule un chiffon rouge noirci d’huile de vidange et claqua la porte. Après une enfance qui avait fondu comme neige dans les rues de Guadalajara, le garçon avait migré vers l’improbable Eldorado de la capitale. Les rues où il usinait désormais avaient changé, plus chics, plus propres aussi. Mais à la nuit tombée il réintégrait ses quatre murs, et ceux-là n’avaient rien à envier au quartier miteux de son enfance. Le gamin avait très vite compris une chose toute simple : de ce côté-là aussi du Rio Grande, les premiers barreaux de l’échelle sociale étaient salement corrompus. Et ceux qui n’étaient pas pourris étaient trop hauts pour lui. Juan Pablo Romo enseigne aujourd’hui la linguistique à l’Université autonome de Mexico, mais à l’époque où débute cette histoire, les vaches étaient autrement plus maigres.
Jour après jour, Juan Pablo funambulait sur une corde raide. Mieux, il y dansait, comme s’il oubliait qu’il y eût une corde et que le moindre faux pas le ferait dégringoler nez en avant dans le ruisseau. Surtout, il vivait l’instant. Ni Dieu ni maître. Surtout pas de Dieu, au risque de détonner dans un paysage passablement confit de crédulité. Dans son panthéon des ruelles, ses dieux à lui avaient pour noms Michael Jordan ou Hugo Sánchez. Demain était loin. Le gamin ne croyait pas à la prédestination, à une ligne tracée dans les astres.
Pourtant, après ce matin-là, Juan Pablo l’agnostique, Juan Pablo l’incrédule, l’esprit fort, n’oserait plus jamais douter qu’un doigt invisible était bel et bien pointé sur son chiffon rouge. Un doigt seulement matérialisé sous la forme d’une petite tache noire, là-bas, tout au bout de la rue Francisco Sosa. Et d’une vieille américaine bringuebalante.
 
Le Jardin Centenario commençait à s’animer autour de la fontaine. Juan Pablo aimait ces premières heures du dimanche, quand le soleil du matin s’offrait sa baignade dans les eaux du bassin. C’était juste avant que des hordes de touristes n’envahissent la place et les rues pavées alentour. Dernier sursis avant l’assaut.
Il devait être onze heures, et la touffeur assomma très vite le quartier. La Ford qui tournait à l’angle de la place s’engagea au ralenti dans Francisco Sosa. Une Ford Grand Marquis bleu nuit, de ces modèles qu’on ne faisait déjà plus à l’époque. Finalement, la grosse américaine s’arrêta à une centaine de mètres du numéro 86. Très exactement là où une main agitait un tissu rouge et faisait signe de se garer.
Juan Pablo portait les cheveux coupés en brosse presque rase : procédé sûr et gratuit, gratuit surtout, pour éloigner la vermine. Avec son pantalon affalé sur des baskets mal lacées, son polo Chicago Bulls dégoulinant de sueur et de poussière, il tuait l’ennui et le reste de ses semelles en balançant une canette contre un arbre.
Le gosse abandonna la canette et poussa une reconnaissance vers la vitre entrouverte. Il posa un bras sur le toit de la Ford et attendit les instructions, les clés aussi, comme chaque fois. Une routine sans grande euphorie, mais qui en fin de journée faisait tomber son pesant de pesos. Pourtant, la discussion prit un tour inattendu et dura plus que d’ordinaire. Sans se pencher complètement, Juan Pablo écoutait ; juste une seconde, il tourna la tête vers l’autre bout de la rue. Il acquiesça d’un coup de menton et à travers la vitre maintenant descendue prit l’argent sans baisser le nez. Il plia les billets d’un seul doigt et les glissa dans la poche arrière de son pantalon. Le geste sûr, habitué à enfourner les pourboires comme d’autres enterrent des trésors.
Puis il se saisit de l’objet. Une boîte massive, au sombre éclat métallique. La vitre se referma, et Juan Pablo tira droit dans la direction indiquée. Il scrutait les façades, pour la forme, car tous ces numéros il les savait par cœur. Le 86 se détacha dans des azulejos bleu et blanc, au-dessus d’une porte cochère rébarbative.
La rue entière n’était qu’un alignement de portes bardées de fer forgé. Comme les autres, celle du 86 défendait l’entrée d’une bâtisse bien close de murs. Juan Pablo glissa devant un rempart de briques rouges bon à démoraliser un singe. Des tessons de bouteille plantés dru comme des chevaux de frise ; un fil barbelé tortillé comme une vigne, esseulé dans sa rouille au sommet du mur, le message était clair : dissuader l’importun de tenter l’aventure au-delà des fortifications.
Juan Pablo se planta devant la façade. Il avisa sur la porte un heurtoir noirci par le temps et les fumées d’échappement. Ce truc oxydé ne devait plus servir depuis des lustres. Alors il pressa la sonnette. Deux coups secs.
L’interphone resta muet. Il sonna de nouveau.
Enfin, un volet de bois coulissa dans un guichet grillagé et le visage d’une vieille s’encadra dans le judas. Décidément, à part peut-être à la grenade, on n’entrait pas ici comme dans un moulin. Le guichet se referma comme une petite guillotine et le bruit de la serrure claqua derrière la porte. Celle-ci s’entrebâilla, juste le nécessaire, et Juan Pablo tendit la boîte métallique à la duègne. Qui s’en saisit et referma illico.
Juan Pablo frotta ses mains sur son polo : ce coffret était foutrement glacé, il n’était pas mécontent de s’en débarrasser. Au son de sa voix, l’inconnu de la Ford n’avait pourtant rien d’un rigolo offrant incognito un assortiment de sorbets à la bonne du señor Daniel. Le garçon retourna sur ses pas. Et la Ford démarra aussitôt pour disparaître, moteur en sourdine, à l’angle de la rue.
 
Elle avait soigneusement verrouillé le portail derrière elle. Pourtant, la vieille demeurait enracinée au milieu de la cour. D’une main, elle releva son tablier comme un torchon pour agripper la boîte, comme si elle lui brûlait les doigts. Longtemps, elle resta là, plantée comme un santon dans son austère robe noire.
Le soleil en tutoyant le zénith se mit à réverbérer d’aveuglants éclairs sur le couvercle. La solitude aidant, un mélange de terreur mystique et de curiosité commençait à envahir la domestique comme une marée montante. Car c’était gravé dans le marbre : ce coffret froid comme la mort n’augurait rien de bon. C’était le début des embêtements, ou bien plutôt leur suite annoncée. La vieille aurait préféré partager ce cadeau empoisonné avec quelqu’un, mais de toute évidence elle était seule, absolument seule dans son bunker.
 
L’atmosphère qui régnait ici depuis trois jours avait fini par tétaniser tout le monde. L’espoir avait vécu, et c’était l’angoisse qui désormais ruisselait par tous les pores de béton armé de la maison. Chacun tendait le dos, muré dans sa forteresse comme dans son silence. Daniel Lombardo Castillo avait disparu dans la journée du 24 juillet. Un jeudi matin. On était dimanche, et aucune nouvelle n’était encore parvenue à sa famille. Non plus qu’à la police, du reste. Le patron d’un gros laboratoire américain au Mexique, même révoqué de frais, quand ça met les voiles, ça doit laisser un minimum de traces , avait rugi le patron de la Criminelle. Mais le riche, le très riche homme d’affaires demeurait introu vable. Et rien ne permettait à ce jour de savoir s’il s’agissait d’un enlèvement, d’un assassinat ou des deux. Ou même, comme de bonnes âmes n’avaient pas tardé à le suggérer, d’une mise au vert spontanée liée à d’obscurs trafics. D’ailleurs, toujours selon la sagesse populaire, savait-on réellement de quoi ce Castillo vivait depuis sa mise sur la touche ?
On en était là, ce dimanche matin. Alors, cette boîte métallique tombée du ciel, c’était le premier signal reçu depuis la disparition de l’industriel. C’était, en tout cas, ce qu’avait laissé entendre le gosse. On m’a demandé de vous remettre ce coffret, rapport au señor Daniel . Il avait dit ça comme ça, sans explication de texte, un bout de phrase appris par cœur. Et déposé l’objet, mission terminée, salaire en poche.
Il y avait quoi, vingt ans, vingt-cinq ans, que la vieille servante œuvrait au service de la famille Castillo. Vingt-cinq ans de dévotion, une maison en ordre de marche, des états de service aussi immaculés que son tablier, et elle était là, sur ses vieilles jambes, avec cet objet dans les mains. Dépositaire d’un coffret glacé qu’avec certitude, elle savait déjà être une petite bombe. Et il avait fallu qu’elle fût seule, que ce fût le moment choisi par la señora et sa fille pour filer à la brigade, comme chaque matin depuis deux jours, comme on pointe à l’usine. Le premier soir, ce gros flic rougeaud était venu à elle ; ensuite, elle avait décidé d’aller aux nouvelles.
Pourtant, la hâte d’ouvrir le coffret, sans attendre le retour de la patronne, se faisait plus forte à chaque seconde. La boîte était fermée par un simple loquet. Au fond, le plus facile – et le plus discret – était de jeter un œil à l’intérieur. La vieille tenta d’abord d’en deviner le contenu ; soupesa, remua l’objet contre son oreille, mais rien n’y fit… Un détail l’intriguait par-dessus tout : l’incroyable froideur du métal. Un comble avec l’atmosphère de plomb fondu qui s’abattait sur le quartier. Elle hésita encore une minute et finit par poser l’objet sur un banc de bois. La cour était inondée de soleil. Machinalement, elle promena son regard à la ronde, mue par un vieux réflexe d’entrée au confessionnal. Puis, elle fit sauter le loquet et tenta de soulever le couvercle. Mais la résistance du joint de caoutchouc s’opposa à ses doigts. Elle tremblait trop.
Enfin, le caoutchouc se détendit. Et la boîte fut ouverte.
 
Au milieu d’un capitonnage de glace dormait un morceau de chair compacte et dure. Une sorte de pièce de viande oblongue, recouverte de givre.
Carmen lâcha tout. Elle bondit en arrière, comme si elle s’était trouvée nez à nez avec un nœud de vipères. Pourtant, elle ne parvenait pas à détacher son regard de cette… chose que, de prime abord, elle était incapable d’identifier. La boîte restait là, grande ouverte sur le banc, et la vieille servante avait peur de comprendre.
Elle vacilla. Se rattrapa au chambranle de la porte. Et s’engouffra dans la maison.
La réverbération du soleil sur le givre avait imprimé une tache aveugle sur sa rétine. Ses yeux n’en finissaient pas de s’habituer à l’obscurité. Sans vraiment reprendre ses esprits, elle se dirigea dans une demi-nuit vers le téléphone. Appeler la brigade, il n’y avait rien d’autre à faire. Mettre la main sur le numéro fut un calvaire, tout comme l’absence de réponse et la mise en marche systématique du répondeur.
Alors elle renonça et s’effondra sur une chaise, liquéfiée.
La vieille Carmen lâchait prise. Elle ne savait plus quoi penser, obsédée par la vision de cette boîte béante. Une pièce de viande, du muscle pour parler clair, qu’elle n’osait imaginer d’origine humaine. Sans hésiter, elle aurait donné dix ans de sa vie pour n’être plus seule à cet instant. Mais la señora ne revenait pas, et des minutes interminables et terrifiantes défilaient.
Elle resta là un bon moment à tenter de réfléchir. Et soudain, elle jeta son tablier blanc sur un dossier, fila dans la rue et mit le cap sur l’hôtel de police.
 
Tengo manita, no tengo manita… À l’angle d’Higuera, deux fillettes ânonnaient une comptine en agitant les mains comme des marionnettes. Les trois femmes firent un écart sur la chaussée et les dépassèrent sans un mot. Sur le trottoir d’en face, un gamin les suivait des yeux. Il avait un chiffon couleur de sang séché à la main. Lorsqu’il les vit, son visage cuivré devint soudainement pâle, et ses épaules furent parcourues par un frisson.
Carmen avait croisé l’épouse et la fille de Castillo sur le chemin de la brigade du 8 e  district, à Coyoacán. Dix minutes plus tard, elles cinglaient vers Francisco Sosa. Mais dès le seuil franchi, leur hâte se mua en une sorte de tétanie collective.
Ce fut la fille qui la première pénétra dans la cour. Le coffret était là, sous ses yeux, béant sur le banc depuis que la vieille servante l’y avait laissé tomber. Elle avança au ralenti, fit un pas, peut-être deux, et stoppa net, foudroyée debout. Tout juste sa mère eut-elle le temps de la rattraper au vol et de ralentir sa chute. Avec des yeux d’ivoire, elle scruta à son tour l’intérieur du coffre. Sa bouche était entrouverte ; pourtant, à cette seconde, aucun souffle de vie ne filtrait entre ses lèvres, agitées seulement d’imperceptibles frémissements.
Le soleil avait fini par faire fondre la glace. Un morceau de chair pantelante se contractait, avec une lenteur de métronome, à demi recouvert par une eau rougeâtre.
Revenu à la température ambiante, le cœur de Daniel Lombardo Castillo battait. Seul. Avec la régularité mécanique des pulsations électriques qui persistent, comme une ultime survivance, plusieurs minutes après la mort.
I

Alors commença à retentir le tambour très douloureux de Huichilobos, avec beaucoup de conques et de cornets, et comme des sons de trompette, faisant un bruit épouvantable, et nous regardâmes vers le grand temple où l’on jouait de ces instruments…
Bernal Díaz del Castillo 1
1
La chambre de Cortés
Une arête tranchante comme une lame me défonce atrocement le dos. C’est une douleur obsédante, et cette torture lamine chaque seconde ce qui me reste de courage.
Déplacer de quelques millimètres les liens qui entravent mes poignets et mes chevilles. Quelques millimètres seulement… M’arc-bouter sur cette pyramide de pierre, et alléger la souffrance, rien qu’un instant. Et surtout, surtout, apaiser le feu qui dévore mes yeux.
Une ombre, enfin ! Mais cette ombre est si étrange, si mouvante, si irréelle.
Un contre-jour nimbé de sang.
Qui est ce pantin dressé devant moi ?
Nu et glabre, il éclate dans ses muscles de cuivre : le torse de l’Aztèque m’apparaît maintenant paré de somptueux ornements de cérémonie. Comment douter ? L’Indien qui se penche sur moi est un dignitaire religieux, et du plus haut rang. Malgré le soleil qui brûle mes yeux, je parviens à distinguer son visage. Un visage impassible qui me fait horreur, et que domine une coiffe de plumes multicolore et grotesque.
Autour de moi s’élèvent des martèlements de tambour et le son rauque et syncopé de trompes, des buccins peut-être, déchirant l’air de cris lugubres.
Tout à coup, le masque du prêtre s’anime. Il est pris d’un rictus convulsif et hurle face à la foule une litanie d’imprécations incompréhensibles.
Lentement, son bras droit s’élève au-dessus de ma tête, et il brandit dans son poing un objet sanguinolent. Je dois creuser le ventre, tenter de disparaître sous la pierre, malgré ses arêtes qui s’enfoncent dans ma colonne vertébrale, inexorablement.
Ma rétine est calcinée, et pourtant je reconnais avec certitude, dans sa main, mon propre cœur encore palpitant, à la fois écarlate et translucide sous le soleil. Une dernière fois je tente de me relever. Malgré les liens qui entravent mes membres, malgré les quatre officiants qui me clouent à la pierre, mon torse se redresse sans effort, et j’aperçois ma poitrine ouverte, béante, qui se remplit à gros bouillons de mon propre sang. Je n’ai pas mal. Je n’ai plus mal.
Les tambours et les conques marines ont laissé place à une triste mélopée.
Le ciel est blanc, zébré de rouge. Un rouge suffocant, impérieux, qui peu à peu court d’un horizon à l’autre. Soudain, la voûte sanglante se liquéfie et commence à couler sur nous. Le ciel se vide en torrents de caillots bouillonnants. Je m’allonge à nouveau ; la douleur dans mon dos s’est envolée, comme un miracle. Je vais être noyé dans mon propre sang, j’ai peur, je suis bien, je ne sais pas.
Mais je n’ai pas mal.
Curieusement, je respire toujours. Je m’attendais à un flot tiède et pénétrant, dans ma bouche, dans mon nez. Mais rien de cela ne survient. Une sphère lumineuse, comme une cloche de verre, nous protège du ruissellement des cieux. Mes membres sont libres de leurs mouvements et les assistants du prêtre ont disparu. Lui est là, dressé devant moi. Il porte maintenant une tunique écrue où sont dessinés d’étranges symboles. Soudain, les traits de son visage se creusent et se flétrissent sous mes yeux. En une seconde, il est devenu un vieillard horrible, un mort vivant, un spectre décharné.
Je tente une dernière fois de me redresser. Dans ma poitrine béante, une fleur blanche s’épanouit et referme la plaie.
Au loin, un ululement, pareil à une sirène…
 
Alexandre Gardel poussa un cri d’outre-tombe ; il se redressa d’un bond. Assis sur son lit, il ruisselait d’une sueur brûlante et ne respirait plus que d’un souffle asphyxique. Surtout, il avait l’impression qu’un bataillon entier de la Légion défilait dans son cerveau. Instinctivement, il porta la main à sa poitrine. Dans la pénombre, sa paume et ses doigts lui apparurent vierges de toute trace de sang ; rien qu’une sueur épaisse, jusqu’au bout des ongles. Le rythme de son cœur perdit plusieurs points d’un coup. Il aurait voulu sourire, pour conjurer la honte d’avoir cédé aux tours inventés par son esprit. Dehors, la plainte stridente d’une sirène de police s’éloignait dans la ville : un cri passé à travers le prisme d’un cauchemar et qui faisait écho au bruit de bottes sous son crâne. Ces cauchemars avaient pollué les nuits de son enfance, mais il y avait des années qu’il ne rêvait plus. Plus comme ça.
Il posa un pied sur le tapis de laine effrangée et d’un pas lourd traîna sa longue carcasse vers la fenêtre. Il tira les jalousies et ouvrit la vitre ; le temps et l’usure étaient passés par là, gauchissant l’acajou défraîchi de la fenêtre qui tenta une vaine résistance. Enfin, un semblant de fraîcheur se glissa dans la chambre. La clarté de la lune s’était frayé un passage à travers le papier de soie qui recouvrait la ville : jour et nuit, un manteau sale reposait sur les arbres centenaires du parc de l’Alameda. Derrière la cime des pins, Gardel aperçut le sommet de la Tour latino-américaine. Un taxi tourna en silence à l’angle d’Hidalgo, s’engagea sur le Paseo de la Reforma et disparut. Un homme ivre beuglait au loin.
Gardel s’accouda au châssis. Son mal de crâne s’estompait, et ce parc aux ombres tristes, ces rues désertes dont il ignorait pourtant tout commencèrent à agir sur lui comme des repères apaisants. Le Français connaissait ça, cette alchimie étrange du premier jour, de la première nuit sous une latitude lointaine. Un mélange d’excitation et de jet-lag, qui rend la perception des choses décalée, presque onirique.
L’air était figé, à la limite de l’étouffement. Il quitta la fenêtre et gagna la salle de bain. Le miroir au-dessus du lavabo l’épiait dans l’ombre. Il alluma et se passa de l’eau sur le crâne. En relevant la tête, son image approximative lui apparut dans la glace : un type grand, mince, la force d’une quarantaine juste sonnée, un sourire en brin d’herbe au-dessus d’une mâchoire taillée au couteau. Et des yeux clairs, surgis comme deux petits lacs au milieu de cils trop grands.
Sa main remonta sur son front. Au fil des années, l’homme du miroir lui ressemblait de moins en moins, battant en brèche son sentiment d’éternelle jeunesse : l’âge repoussait pied à pied les limites de son front, avec la ténacité d’une armée de débarquement grappillant les centimètres sur une plage. Et à ce jeu-là, l’âge n’était jamais rejeté à la mer. Sa tignasse d’adolescent attardé serait bientôt aussi clairsemée que les collines du Chiapas. Ça commençait avec quelques poils sur un peigne, ça se terminait avec un râtelier et une pilule effervescente dans un verre à dents. En attendant, il avait fini par tout raccourcir au sabot de 6.
Revenu dans sa chambre, il coula un œil morne sur la clarinette dont l’étui dépassait de sa valise entrouverte. L’instrument l’accompagnait partout, prêt à faire danser quelques accents de jazz au moindre coup de bambou. Il hésita, mais à cette heure de la nuit il n’était sûrement pas question d’ameuter tout l’hôtel. Surtout, il sentait sa gorge aussi sèche qu’un désert de rocaille. Le minibar était à portée de main, mais le meuble était fermé et la clé avait disparu. Il envoya un coup de pied rageur dans la porte du bar et retourna dans la salle de bain. Dans ces contrées, personne n’ignorait combien l’eau du robinet était déconseillée au voyageur soucieux de sa sérénité intestinale ; Gardel, familier des escapades exotiques, moins que d’autres. Mais il viola délibérément cette règle d’or et but d’abondance au lavabo. Après tout, c’était le moment de s’immuniser une fois pour toutes.
Il sortit sur le seuil de la chambre, roula une cigarette et se la grilla longuement ; puis il rentra s’étendre. Une senteur familière l’enveloppa aussitôt, exhalée par un oreiller parfumé d’essences de thé vert que Gardel traînait comme un fétiche dans tous ses voyages. Il éteignit la lumière, tentant de rattraper un sommeil qui jouait avec ses nerfs. Mais les images de son rêve resurgissaient comme une monomanie sanglante. Au demeurant, il n’était pas dupe : les tours de son cerveau étaient cousus de fil blanc, et ces élucubrations oniriques n’étaient qu’un prolongement en technicolor du meurtre qui l’amenait dans la mégapole mexicaine.
Gardel avait commencé l’ascension de l’échelle journalistique par le premier barreau. Il avait été pigiste, puis échotier, et ses premières chroniques dans la rubrique Faits divers avaient tôt fait de lui forger une honnête réputation. Le macabre exerçait sur lui une attraction morbide qu’il assumait sans honte ni fierté. Finalement, l’autodidacte éclairé s’était payé la formation qui lui manquait, un an de criminologie à Montréal. Désormais, celui que le vieux Soustelle continuait d’appeler “le petit”, ce petit-là faisait autorité dans le sanguinolent et avait fini par intégrer un grand journal parisien du soir. La somme de ses expériences l’avait même incité à commettre un premier livre, puis un second, sur les mécanismes intimes des crimes en série. Second, car il n’y eut pas de troisième : les présentoirs des librairies n’eurent pas à exposer longtemps ces deux succès d’estime, aussi indiscutables qu’éphémères. Il s’en consola, et plutôt bien.
Quoi qu’il en soit, en ce plein été 1996, le crime rocambolesque qui l’amenait au pays du serpent à plumes ne ressemblait pas à grand-chose. Gardel doutait même de l’intérêt de l’expédition. En France, les histoires de meurtres à plus d’un océan de distance, fussent-ils rituels, sériels, tout ce qu’on veut, cela ne déplaçait pas les foules. Le Mexique, on en connaissait les plages, les pyramides, au mieux les cyclones ou les tremblements de terre, on allait rarement au-delà. Mais le vieux savait être persuasif, et Gardel avait fait les valises. Il ignorait encore à peu près tout de l’affaire en débarquant. En particulier, il n’en avait vu aucune image, et cette absence de représentation visuelle le frustrait passablement. Pour une fois, pas de photo, pas de dessin, rien. Même pas de cadavre.
À en croire les journaux, celui-ci jouait toujours l’arlésienne. Pas de cadavre, pas de crime , disait un de ses profs de criminologie. Sous forme de boutade, encore que… N’empêche, le mythe de Blanche-Neige, ça allait une fois, mais il était peu probable qu’un chasseur eût envoyé un cœur de biche à la veuve Castillo.
Gardel tournait sur son lit. Sous ses paupières, des silhouettes mouvantes chassaient le sommeil avec une obstination maligne ; il finit par rallumer. Si dehors la nuit était noire, la sienne était bien partie pour virer au blanc. Il rejeta le couvre-lit, attrapa ses écouteurs et enclencha un CD de jazz. Pourtant, son cerveau demeurait accaparé par la boucherie de Coyoacán. Le geste était signé, au moins son inspiration morbide : Moctezuma, le retour. Si la boîte en fer n’était sûrement pas d’époque, le crime trouvait son origine au tréfonds de la mémoire collective locale. L’Histoire rebrousse parfois chemin avec une violence de boomerang.
 
Mythes et rituels aztèques
 
Le pavé était posé sur le dessus de son bagage de cabine. Gardel l’avait vaguement survolé dans l’avion, avant de céder à la facilité d’un Bruce Willis honnête puis de s’endormir. Il le rouvrit. C’était sa façon de faire, sa marque de fabrique : potasser, un peu de tout, s’imprégner de l’imaginaire du tueur, s’immiscer dans son monde et se l’approprier. Ça n’était pas sans danger, il fallait une solide santé mentale, mais jusqu’ici on louait l’authenticité de ses descriptions, la dissection méthodique des schizopathes qu’il mettait en scène. Sans pour autant sombrer dans le verbiage psycho-pompeux des profiler , d’autres étaient payés pour ça.
Mythes et rituels aztèques , donc… Ces traités académiques ont une constante : les préambules, avant-propos et autres pages liminaires pèsent lourd sur l’estomac ; Gardel les enjamba sans états d’âme. Pour s’immerger tête la première dans le monde des rites sacrificiels au temps de la glorieuse Tenochtitlán.
De fait, c’était une liturgie macabre et fascinante. Un supplicié écartelé sur un engin de torture pyramidal, la Pierre de l’Aigle ; un genre de prêtre décoré comme un sapin de Noël, quatre assistants immobilisant les membres du malheureux, et un cinquième qui passe un collier en bois autour de sa gorge… Gardel revivait son cauchemar couché noir sur blanc, entre deux estampes naïves sur papyrus. Des codex, comme on les nommait ici, garantie d’un petit supplément de pittoresque.
Son estomac remonta au fond de sa gorge. Par chance, et par la grâce d’une clé disparue sur une porte de minibar, il était à jeun. Ce rituel raffiné avait réussi à donner des haut-le-cœur aux conquistadors de Cortés eux-mêmes. Ces mêmes farouches guerriers feraient ensuite preuve, sitôt qu’ils auraient repris la main, d’un art consommé du génocide. Mais les sensibilités sont parfois sélectives.
L’auteur était un universitaire français exilé à Harvard, et il enchaînait les descriptions avec une précision clinique. Soustelle l’avait prévenu, certains passages étaient rudes. L’euphémisme était plaisant.
“ Le martèlement des tambours est obsédant. Des files de captifs s’étirent au pied du Templo Mayor 2 , sous les yeux de prêtres revêtus de la peau de femmes écorchées vives. Ici, ce sont des danses effrénées de prostituées sacrées, visages et membres peints, couvertes d’ors et de plumes multicolores. Plus loin, on voit des processions interminables de femmes riantes ; tout à l’heure, tandis qu’elles danseront, elles seront décapitées. Et par-dessus tout, cette puanteur de charnier, des torrents de sang dévalant les pentes abruptes de la pyramide pour se répandre, tout en bas, en caillots monstrueux. Quatre-vingt mille sacrifiés en quatre jours, donnés en offrande au cosmos… ”
Face à l’ivresse des grands nombres, Gardel éprouvait un mélange d’horreur et de fascination. En tous les cas, ces lignes étaient pour lui un hymne sans équivoque à l’athéisme. Les dieux des Aztèques, celui de l’Inquisition, d’autres à suivre, même combat : assoiffés du même sang, friands des mêmes holocaustes. Il tourna quelques pages. Bien motivé ou un peu alcoolisé, on pouvait presque trouver ça poétique. L’auteur se lâchait au fil des pages, et Gardel se paya un dernier chapitre.
“ Le pontife suprême était revêtu d’une tunique rouge, ourlée de franges ; sur la tête, il portait une couronne de riches plumes vertes et jaunes, des anneaux en or sertis de pierres vertes aux oreilles, et sous la lèvre, au milieu du menton, une pièce de pierre bleue comme une cannetille. Une fois le torse de la victime offert à sa lame d’obsidienne, le grand prêtre pratiquait une entaille horizontale dans la poitrine, il en extrayait le cœur encore palpitant, et le présentait à la foule et au ciel. Il poussait ensuite le sacrifié qui roulait au bas des marches du temple, et jetait le cœur à la face d’une idole, faite de blette et de maïs malaxés avec du miel. Ainsi contenté, Huitzilopochtli (?Colibri gaucher’), dieu guerrier du soleil, pouvait continuer sa course céleste, éclairer les hommes et réchauffer la Terre… 3 ”
Gardel reposa son livre et enclencha un autre disque. La fatigue achevait son travail de sape. Surtout, il avait le sentiment confus de mettre les pieds sur une terre sans règles, où tout serait possible, même l’impossible. Et où la mort ne vaudrait pas trois sous à chaque carrefour. Encore un peu, et il serait entendu au-delà de toutes ses craintes.
La nuit s’annonçait courte. Bientôt, les brumes légères de Foggy day voletèrent sous ses yeux. Vers six heures, bercé par les voix d’Ella et de Louis, il plongea dans un sommeil abyssal. Pour de bon, cette fois.
2
Le jaguar de Tetitla
À cette heure de la nuit, les couloirs de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire étaient déserts. Seule une lueur verte projetait au bout d’un corridor des ombres difformes sur les murs du deuxième étage. Une clarté falote, échappée de l’immense bibliothèque du sanctuaire.
Mis bout à bout, on comptait là des kilomètres de rayonnages. Une collection de traités de tous âges, qui donnaient l’impression de pouvoir tomber en poussière au premier éternuement. Depuis des années, le responsable du département Histoire réclamait à cor et à cri un restaurateur supplémentaire ; un jour ou l’autre, les trois quarts des collections ne seraient plus bons qu’à allumer un feu de cheminée, et encore.
La tulipe verte d’une lampe était allumée sur une des longues tables d’étude. Une demi-douzaine de livres y était étalée, sans ordre apparent. À une extrémité, une silhouette féminine était penchée sur un volume ouvert ; l’ombre était immobile, hormis ses mains gantées de lin blanc qui tournaient la fragile texture des pages à l’aide d’une pince. Chaque feuillet était protégé par une macule translucide, que la moindre maladresse pouvait déchirer. La femme avait des cheveux très longs et très noirs, attachés sur la nuque par un simple crayon de bois.
Près de la table, un poste de télévision diffusait un microfilm sur un écran noir et blanc. Pour qui pénétrait ici pour la première fois, l’engin gris souris avait l’air rescapé d’une usine soviétique d’ordinateurs. D’autres boîtes de films, sorties des archives de l’INAH, étaient empilées au pied de la table. La jeune femme fit glisser en arrière un siège à roulettes qui poussa une plainte de rhumatisant et pivota vers l’écran. Catarina Marín détestait cet engin d’un autre âge ; si ça n’avait tenu qu’à elle, elle y aurait sans scrupules balancé un de ses hauts talons, histoire d’accélérer l’acquisition de procédés modernes de stockage de données. Mais elle savait que le lecteur de microfilms ne serait pas remplacé pour autant, et toutes ces archives miniaturisées seraient bonnes à mettre au clou. Il fallait même prier, en réalité, pour que l’appareil tienne encore un moment. Elle tourna une molette sur le flanc du lecteur, et un texte défila devant elle, de haut en bas ; puis dans l’autre sens, plus lentement. Alors sa fine silhouette s’enfonça dans son siège. Elle poussa un soupir et glissa à nouveau en arrière, vers la table d’acajou.
Elle glissa un signet de soie rouge et referma doucement le livre. Puis elle retira ses gants, quitta sa chaise et se rapprocha des armoires vitrées. Dans ce silence, elle éprouvait ce qu’on ressent dans une cathédrale déserte, au milieu de la nuit. Du moins l’imaginait-elle ainsi. Lorsque son cerveau arrivait à saturation, elle aimait venir ici, respirer les parfums mélangés du cuir et du bois cirés, les senteurs particulières des reliures en maroquin ou de ce papier arabe toujours blanc, fait de soie et de coton. Elle fit quelques pas et leva la tête vers la corniche qui surplombait l’armoire. Un panonceau peint à la main consacrait chaque section d’étagères à une thématique spécifique. Section Anthropologie et Histoire  : là était son rayon à elle, son terrain de jeu. Plus loin, d’autres rayonnages traitaient de linguistique, de botanique, de sciences géologiques et minéralogiques, d’arts céramiques, picturaux et même culinaires. Mais elle s’y aventurait rarement.
Elle en était certaine : la clé, l’effrayante solution du meurtre de Coyoacán était là, endormie au cœur de ces milliers de pages ; section Anthropologie et Histoire.
La vitrine était sertie dans une boiserie de cèdre. Les longs doigts de Catarina Marín glissèrent sur le rebord. Les codex étaient à l’intérieur, dans ce mausolée de verre, comme les testaments de cultures mortes. Des œuvres d’art aux mille couleurs, que la main d’un scribe avait déposées sur des fibres végétales d’agaves. D’autres étaient faits de peaux d’animaux pliées en accordéon. Signe de leur valeur, une couverture en peau de jaguar distinguait les codex mayas des autres. Le mythe du bon sauvage, à peine battu en brèche par la férocité des coutumes, c’était...

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