Le Meurtre de Joseph Le Roy
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Description

Soazic Rosmadec, navigatrice hors pair, a beaucoup de chance.


À la loterie organisée par l’association de la Voile Bretonne, elle a gagné un voyage pour deux dans l’Ouest américain. Los Angeles, Las Vegas, la mythique route 66, le Grand Canyon, San Francisco, de quoi partager des moments idylliques et inoubliables avec Gwenn.



Des moments idylliques ? C’est sans compter sur l’incroyable talent de Gwenn pour attirer les cadavres...



Et de fait, le périple de nos enquêteurs bretons, qui auraient pu simplement se laisser porter de sites paradisiaques en paysages grandioses, va vite se métamorphoser en voyage de la mort...

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Nombre de lectures 95
EAN13 9782374533452
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Soazic Rosmadec, navigatrice hors pair, a beaucoup de chance. À la loterie organisée par l’association de la Voile Bretonne, elle a gagné un voyage pour deux dans l’Ouest américain. Los Angeles, Las Vegas, la mythique route 66, le Grand Canyon, San Francisco, de quoi partager des moments idylliques et inoubliables avec Gwenn.
Des moments idylliques ? C’est sans compter sur l’incroyable talent de Gwenn pour attirer les cadavres…
Et de fait, le périple de nos enquêteurs bretons, qui auraient pu simplement se laisser porter de sites paradisiaques en paysages grandioses, va vite se métamorphoser en voyage de la mort…


***




Comme beaucoup de Bretons, Alex Nicol a longtemps été un « expatrié ». La Bretagne, de ce fait, était un lieu magique, un fantasme d’autant plus rêvé qu’elle était difficile à atteindre. Et lorsqu’à quarante-cinq ans il a enfin pu poser son ancre sur la terre de ses ancêtres, il a mesuré à quel point vivre sur cette terre était un grand bonheur.
Après une carrière de chef d’établissements scolaires aux quatre coins du globe, il a envisagé de créer un cabinet d’écrivain public. Puis très rapidement l’idée d’écrire des romans s’est imposée. Il crée le personnage de Gwenn Rosmadec, Breton expatrié qui revient sur ses terres et va les célébrer. Profondément épris de son pays, de sa culture et de ses traditions, Gwenn Rosmadec, la quarantaine, roux, d’allure sportive, est Bigouden de cœur, et Quimpérois de racines. Ancien journaliste, il aspire à la paix, et pose ses valises à Sainte-Marine, petit port cornouaillais niché entre la forêt et l’Atlantique, en bordure de l’Odet. Il y développe une activité d’écrivain public...
C'est ainsi que nait la série de romans policiers Enquêtes en Bretagne , dont voici le quatorzième opus.
Alex Nicol a coutume de dire que le premier héros de ses romans c’est la Bretagne. La Bretagne et sa grande beauté, qui accompagne chacune des enquêtes de Gwenn Rosmadec et emporte le lecteur dans un parcours vivifiant, au son des cornemuses et du bruit du ressac.
Et le résultat final, c’est un chant d’amour de la Bretagne partagé par beaucoup de ses lecteurs.
Le meurtre de Joseph Le Roy
Alex Nicol
38, rue du Polar
Pour Emmanuella Juliette Thomas Marie-Christine et Serge Alain et Pépé Et tous les autres Avec lesquels nous avons effectué ce superbe voyage à travers l’ouest des États-Unis.
Chapitre 1
— Paré à virer ?
— Paré !
— Envoyez !
Gracieusement, le Pogo 12.50 pivota sur son étrave sous la conduite avisée de Soazic Rosmadec tandis que Gwenn, son grand rouquin de mari, s’assurait du passage du foc sur bâbord. La brise d’automne s’engouffra dans la grand-voile et gonfla le triangle de toile que Gwenn souqua d’un coup sec. La marée descendait et le courant de l’Odet filait vers le large. Pourtant, tirant des bords et profitant habilement du vent de sud-ouest, Soazic manœuvra son vaisseau jusqu’à son point d’attache sur les pontons du petit port de Sainte Marine.
Gwenn sauta à terre et amarra leur voilier tandis que Soazic affalait les voiles. Puis il remonta à bord pour lui donner un coup de main. Lorsque le bateau fut rangé, Gwenn prit son épouse par la main et tous deux fixèrent l’horizon vers le large, vers les Glénan où ils venaient de passer la journée. Un lien indéfectible, invisible, plus puissant que n’importe quelle aussière reliait leurs cœurs. Soazic se serra contre le corps athlétique de son époux et lui susurra :
— Mon minou, je t’aime !
Gwenn ne répondit pas, mais n’en pensait pas moins. Après avoir baroudé comme grand reporter sur tous les fronts de la terre où les hommes ont la mauvaise idée de s’entre-tuer, il avait fini par poser son sac dans cet adorable petit coin de Bretagne où la mer et la forêt jouaient un incessant jeu de cache-cache. Il y avait ouvert un cabinet d’écrivain public et couchait sur le papier l’histoire des familles qui le lui demandaient. Sa réputation avait vite grandi et les clients s’étaient rapidement présentés à sa porte.

À l’ouest, l’astre du jour avait entamé sa descente, noyant de rouge les quelques nuages qui batifolaient encore avec des mouettes et des cormorans. Une odeur de goémon parfumait doucement l’atmosphère. Ils étaient simplement heureux ; heureux de sentir le balancement du courant sous leur Pogo, heureux de humer l’air du large et son parfum d’aventures et de sel, heureux d’être ensemble. Et ils avaient le sentiment de prendre part à ce tableau vivant que Gauguin aurait certainement aimé réaliser.
Une mélodie de trois notes les ramena à la réalité. Soazic exprima une grimace d’excuse en empoignant son smartphone accroché dans un sac étanche.
— Allo ?
Le ton était plutôt sec. On ne perturbe pas impunément un tel moment de bien-être et le correspondant avait intérêt à être sérieux. Gwenn, indifférent, continuait à admirer l’environnement. Pourtant, le ton de son épouse attira vite son attention. Il passa du « oui ? » interrogatif au « non… ? » de surprise et se conclut par un vibrant « Merci ! Merci beaucoup ! Ça me fait vraiment très plaisir ! »
Gwenn la regarda en souriant :
— Alors ? Tu as gagné au loto ?
— Mieux que ça ! fit-elle en remettant son téléphone à l’abri. Tu te souviens de cette loterie organisée par l’association de la Voile Bretonne ?
— Vaguement, fit Gwenn. Et tu as gagné un porte-clés ?
— Ne sois pas bête mon minou. Nous faisons partie de ceux qui ont été sélectionnés pour un voyage de dix jours dans l’Ouest américain.
Le visage de l’écrivain public s’éclaira :
— Ah ! Ça, c’est une très bonne nouvelle. Depuis le temps que j’avais envie de revoir San Francisco !
Soazic reprit avec entrain :
— Pas seulement ! Mon correspondant m’a dit qu’il allait m’envoyer un mail de confirmation avec le détail du voyage.
— Eh bien, fit Gwenn pragmatique, je crois qu’il convient dignement de fêter cela. Justement la distillerie de Plomelin m’a envoyé une bouteille de Eddu Diamant, sa dernière production de whisky au blé noir ! C’est l’occasion ou jamais !
— D’accord, fit Soazic, rayonnante. Whisky pour toi et champagne pour moi.
— En route !

***

Le secrétaire de l’association de la Voile Bretonne avait été efficace. Un courriel les attendait pour les féliciter et, en pièce jointe, un document agrémenté de photos reprenait date par date les étapes de leur prochain périple. Soazic le parcourut rapidement des yeux et son bonheur en disait long sur ce qu’elle venait de lire.
— Alors, jeune voyageuse, qu’est-ce que tu nous réserves ?
— Un projet magnifique Gwenn. On arrive à Los Angeles, puis on traverse le désert de Mojave. On parcourt un bout de la fameuse route 66 pour rejoindre le Grand Canyon du Colorado ; ensuite on va survoler le lac Powell…
— Ah oui, fit Gwenn songeur, le territoire des Navajos…
— C’est exactement ça, répondit Soazic. Et attends la suite ! Las Vegas, mon cher. Tu vas pouvoir flamber tes dollars !
— On verra bien, répondit son homme de cœur.
Soazic ne se laissa pas démonter davantage. Elle continua sa présentation :
— Après on traverse la vallée de la mort avant de rejoindre le Sequoia National Park et on finit à San Francisco.
Soazic prit le temps de relire tranquillement, le sourire aux lèvres. Elle était aux anges. Autant elle adorait son petit coin de Bretagne, autant le sang de navigatrice qui coulait dans ses veines lui rappelait son bonheur de voyager.
— Tu te rends compte, mon minou ? Non seulement nous serons dans un autocar spécialement réservé pour le groupe, mais les hôtels sont réservés. Et ce sont des trois étoiles au minimum !
Fidèle à son besoin d’indépendance, Gwenn répliqua :
— J’espère que nous aurons des temps de liberté. Le style de voyage où un guide vous dit « Regardez à gauche… Regardez à droite… photo !... Remontez dans le car… », ce n’est pas du tout mon truc.
— Rassure-toi. Il y aura des moments d’autonomie. Tu vas pouvoir m’inviter au restaurant, et pas pour manger des hamburgers !
Gwenn s’était servi un verre de Eddu dans un Glaincairn, ces verres tulipe destinés à sublimer les saveurs de l’eau bénite des anciens Celtes. Il le leva et lança en riant :
— À notre voyage !
— Amérique, nous voilà !
Chapitre 2
L’énorme A380 d’Air France avait traversé l’Atlantique et survolait à présent le territoire américain. Les hublots étaient clos et tout le monde dormait ou faisait semblant. Le ronronnement des quatre réacteurs tissait une toile sonore dans le silence douillet de la cabine. Gwenn, en cinéphile enthousiaste, dévorait film après film sur l’écran incrusté dans le dossier du siège qui lui faisait face. Emmitouflée dans la couverture de la compagnie, la tête posée contre la cloison, Soazic dormait d’un sommeil troublé.
Le jingle caractéristique d’une annonce imminente sortit l’écrivain public de son cinéma. Il jeta un regard rapide à sa montre :
— Curieux, nous ne sommes pas encore arrivés à destination…
Sans lui laisser le temps de réfléchir davantage, la voix d’une hôtesse, impersonnelle, déclara en français et en anglais : « Mesdames et messieurs, nous avons une urgence. Y aurait-il un médecin à bord ? »
L’ensemble des passagers ne bougea pas. Soudain, sur l’autre corridor, une jeune femme se leva. Petite, les cheveux roux à la garçonne, la mâchoire carrée, la démarche souple et athlétique, elle se dirigea vers le coin des personnels embarqués et disparut derrière un rideau.
— Ils ont trouvé, songea Gwenn qui se replongea avec délices dans les palpitantes aventures du dernier opus de La guerre des étoiles .
Soazic avait levé un œil qu’elle avait bien vite refermé.
Ce n’est que beaucoup plus tard que les lumières s’allumèrent, tandis qu’un solide petit-déjeuner leur était servi. Il était huit heures du matin, heure française, dix-sept heures à Los Angeles.

***

L’aéroport de Los Angeles, capitale économique du sud de la Californie, vrombissait comme une ruche en folie. Les équipages et les uniformes de tous pays se croisaient et s’entrecroisaient, tout comme les tenues vestimentaires aussi variées que l’imagination des hommes pouvait créer aux quatre coins de la planète. Gwenn et Soazic avaient débarqué et longeaient un long couloir vitré qui donnait sur une étonnante construction en forme de soucoupe volante, la tour de contrôle. Avisant un panneau, Gwenn s’y dirigea résolument et bientôt, orientés par quelques responsables locaux, ils s’engagèrent dans la longue ligne d’attente qui serpentait devant les officiers de la police des frontières. On ne rentrait plus chez l’oncle Sam comme dans un moulin. Il fallait montrer patte blanche. Au bout d’une demi-heure de patience, les deux Bretons se présentèrent à leur tour devant le bureau où le policier inspecta scrupuleusement leurs passeports, les prit en photo, releva leurs empreintes, s’assura que ces données n’étaient pas celles de dangereux criminels puis les laissa poursuivre leur chemin. Encore un couloir vitré puis une immense salle, un hangar plutôt, où une succession de tapis roulants vomissait les bagages des derniers avions arrivés. Soazic récupéra un chariot et Gwenn eut tôt fait d’y déposer leurs valises.
— Allez ! fit Gwenn. Dernière étape : on sort et on cherche notre contact.
Un dernier effort pour remonter un passage en pente les amena dans le hall des arrivées où se situaient les sorties, les bus, les voitures de location, les bureaux de change…
— Là ! dit Soazic, désignant de la tête un personnage muni d’une pancarte en carton sur laquelle avait été rédigé au marqueur noir « association Voile Bretonne ».
L’homme, avenant, devait avoir atteint la quarantaine. Il portait un tee-shirt vert pâle, des jeans beiges et une casquette de base-ball de l’équipe de Las Vegas. Comprenant qu’il avait affaire à deux de ses clients, il leur sourit et indiqua un point de rendez-vous à quelques mètres où d’autres voyageurs attendaient déjà.
— Bonjour, je suis Alan, votre guide. Allez vous mettre là-bas en attendant que j’aie récupéré tout le monde.
Soazic opina du bonnet en répondant aussi par un sourire. Elle était heureuse d’être enfin arrivée et le soleil filtrant par les larges baies vitrées lui insufflait ce bien-être que même une séance de bronzage n’aurait pu lui procurer.
Se tournant vers Gwenn, elle lui lança :
— Il parle bien notre langue cet Alan !
— Et il a même un accent de titi parisien prononcé. À mon avis, nous avons affaire à un Français.
— On verra bien.
Poussant toujours leur chariot, ils parvinrent au point indiqué et se mêlèrent au groupe qui s’était formé. La Bigoudène, courtoise et sociable, lança à la cantonade :
— Bonjour tout le monde ! Je suis Soazic Rosmadec et voici mon mari Gwenn. Vous êtes aussi les gagnants de la tombola ?
Gwenn se rendit compte que la jeune rouquine qui s’était levée à bord de l’appareil était parmi eux. Elle découvrit une solide rangée de dents blanches :
— Bonjour, je suis Julie Dubois, de Brest, enfin de Lille, mais en poste à Brest.
— Vous êtes docteur ? demanda Gwenn. Je vous ai vu répondre à l’appel de l’hôtesse.
— Non, infirmière. Je suis allé voir si je pouvais faire quelque chose.
— Et vous avez sauvé notre compagnon d’infortune, répondit Gwenn moqueur.
Un autre personnage réagit derrière lui. De taille moyenne, il arborait des lunettes cerclées d’acier, une chemise à rayures bleues et blanches de luxe et un pantalon cintré. Gwenn devina qu’il portait une perruque, car celle-ci était légèrement de travers sur le sommet de son crâne.
L’homme grommela :
— L’infortuné c’est moi. Je m’appelle Joseph Le Roy et j’aurais aimé que vous soyez à ma place !
— Que vous est-il arrivé ? demanda Soazic, conciliante.
— Il m’est arrivé que je n’arrivais plus à pisser ! Alors, évitez-moi vos remarques désobligeantes, surtout si je dois vous supporter pendant tout ce voyage !
Gwenn allait répondre vertement au malotru, mais d’un coup de coude, Soazic le retint. Au même moment, une autre passagère se joignait au groupe. Ses cheveux blonds, qui lui tombaient sur les épaules, avaient dû subir les assauts d’un décolorant. L’épaisseur de ses lèvres, couvertes de rouge vif, évoquait immanquablement le botox. Plusieurs rangées de colliers d’or cernaient son cou, certains ornés de pendeloques variées : un soulier à talon aiguille, un petit lapin, un colis de Noël, une plume… Ce qui attirait l’attention ce n’était pas tant l’aspect du personnage, mais le bruit que provoquait l’entrechoquement des colliers. Indifférente aux voyageurs qui attendaient, elle se précipita vers Joseph, lui sauta au cou et le couvrit de baisers :
— Papounet… bling … bling ! Mon petit Papounet ! bling ! Que j’ai eu si peur ! Mais maintenant ça va… bling bling ! Nous sommes arrivés.
Soucieuse d’atténuer les difficultés relationnelles, Soazic attendit qu’elle ait terminé ses effusions et se présenta :
— Bonjour ! Je suis Soazic Rosmadec.
La blonde réalisa soudain qu’elle n’était pas seule au milieu de nulle part et répondit dans un sourire enjôleur :
— Naïg Le Ru !
— Vous faites aussi partie de l’association de la Voile Bretonne ? demanda Gwenn.
— Moi ? bling ! Pas du tout ! bling bling ! Je suis venue accompagner Papounet !
Le regard de Gwenn croisa celui de Soazic et, sans mot dire, ils se comprirent.
Un autre voyageur s’approcha. La vingtaine, les cheveux noirs, l’allure sportive, il tenait en main une perche à selfie au bout de laquelle une mini-camera avait été fixée et il immortalisait la scène tout en se mettant au centre de la prise de vues.
— Bonjour ! Erwan Rossi. Breton de mère, Corse de père et grand skipper devant l’Éternel.
Erwan avait l’air sympathique. Gwenn se dit que ce pourrait être un compagnon de voyage intéressant à connaître et fréquenter.
Un autre couple fit son apparition, accompagné d’Alan. Ils devaient être les derniers attendus. La femme, petite, le visage encadré de cheveux auburn, cachait ses traits derrière de grosses lunettes de soleil. En main, un énorme appareil photo muni d’un zoom dont elle avait commencé à mitrailler le hall. Son compagnon, de la même taille, avait l’air discret. Il portait lui aussi des lunettes noires. Ce fut elle qui fit les présentations :
— Marie-Jo et François Le Calonnec, de Landerneau.
Son mari intervint :
— Mais je dois préciser que je suis Savoyard, c’est clair !
De fait, il parlait avec cet accent caractéristique des chasseurs de dahus sur les hautes montagnes au très grand sud de la Bretagne.
— Tout le monde est là ? demanda Julie.
— Oui. Il y a encore un couple. Ils sont arrivés les premiers, mais ils se sont précipités dehors parce qu’ils avaient besoin de griller une cigarette.
Alan se dirigea vers la sortie et héla deux personnes qui simultanément écrasèrent leurs mégots par terre. Alan fit les présentations :
— Fredo et Jackie Alfonso, de Camaret.
L’homme hocha la tête. Visiblement il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours. Puis il grommela un « salut » vite fait. Soazic eut le temps de s’apercevoir que ses incisives se chevauchaient, rétrécissant sa mâchoire supérieure. Jackie semblait plus avenante. Jeune, dynamique, elle leva le bras en disant « Bonjour tout le monde ! » Tous les deux étaient chaussés de baskets rouge vif qui leur donnaient un petit air de lutins bondissants.
Gwenn chuchota à l’oreille de son épouse :
— Nous ne sommes que ça ? Je crains qu’ils ne nous aient mis dans un minibus !
À la tête de sa petite troupe, Alan, en fin connaisseur des lieux, fendit la foule, traversa l’avenue et les conduisit jusqu’à un immense parking où des autocars attendaient leurs clients. Il désigna celui qui leur avait été attribué.
— Surprise ! déclara Gwenn. On a un super engin !
Devant l’énorme bahut, un chauffeur basané aux cheveux noirs lissés vers l’arrière patientait.
— Un Mexicain ! songea Gwenn.
— Voici Pépé, notre chauffeur, dit Alan. Pépé Martinez. Laissez-lui vos bagages et montez à bord !
Soazic s’était glissée rapidement à l’intérieur du car pour s’installer sur les sièges avant afin de profiter de la vue au maximum. Les autres passagers se répandirent vers les places disponibles. Il faut dire qu’un luxueux autocar américain de cinquante places pour moins d’une dizaine de voyageurs, cela rend l’espace agréable. Gwenn rejoignit sa femme et nota au passage que Joseph et Naïg s’étaient délibérément installés tout au fond, loin des autres voyageurs. Pépé fut le dernier à monter à bord sous les applaudissements de Naïg :
— Olé Pépito ! bling… bling !
Indifférent, le Mexicain s’installa dans son siège et lança sa machine.
Alan prit place derrière lui et tandis que le gros transporteur se faufilait agilement hors de la zone aéroportuaire pour gagner une autoroute à cinq ou six voies de part et d’autre, le guide se saisit d’un micro :
— Bonjour à tous ! Bienvenue en Californie. Je suis Alan, votre guide, et je vous accompagnerai durant tout le voyage. Cela fait vingt-cinq ans que je vis ici. J’étais Alain, je suis devenu Alan en épousant une Américaine, mais vous pouvez m’appeler comme vous voulez. Première bonne nouvelle : nous devions partager cette aventure avec un groupe de Japonais, mais le dirigeant de leur entreprise a été blessé dans un accident et le voyage a été annulé. Comme ils avaient payé, on a gardé l’autocar prévu ; il est à votre entière disposition. Il y a des bouteilles d’eau dans la grosse boîte à gants à votre disposition. Vous me direz si la climatisation n’est pas trop forte. Enfin vous avez des toilettes au fond du couloir.
L’autocar longea une voie de tramway marquée de point en point par des stations où peu de voyageurs attendaient. Alan commenta :
— Ils ont construit ce système pour désengorger la ville, mais rien n’y fait. Les gens ici sont des irréductibles de la voiture et préfèrent passer du temps dans les embouteillages plutôt que de se mêler à la foule. Tenez ! Regardez la voie latérale ! Elle est réservée au covoiturage. Si jamais vous l’empruntez et que vous êtes seul à bord, vous risquez une amende salée !
— Je parie que certains doivent embarquer des poupées gonflables ! Bling… Bling… Bling !
La remarque de Naïg s’était accompagnée d’un grand éclat de rire. Les autres voyageurs ne savaient s’ils devaient accompagner cette bouffée de bonne humeur ou rester en retrait, mais la blonde n’en avait cure.
La perche à selfie d’Erwan se dressa pour immortaliser cette fameuse voie et peut-être repérer une passagère clandestine en caoutchouc.
Seul Joseph Le Roy se mit à grommeler assez fort pour que tout le monde l’entende :
— Et Allez ! C’est reparti pour les remarques graveleuses !
Gwenn le regarda à la dérobée. Sa perruque était toujours de travers et son visage exprimait toute l’amertume du monde. Qu’était-il venu faire dans cette galère ? De tous les voyageurs, c’était celui qui détonnait le plus. Il n’avait pas sa place ici. Et pourtant… Gwenn n’insista pas et se laissa bercer par les événements.
Installée sur la travée en face de Joseph, Naïg se leva et vint l’embrasser sur le front :
— Mon petit Papounet ! Bling… Ne fais pas ton boudin ! Bling… Bling ! On est en Amérique !
Sous les assauts de sa belle, la perruque était partie complètement de travers tandis que les lunettes avaient volé dans l’air.
Naïg continuait à le caresser et lui exprimer toute la tendresse et le bonheur qui étaient les siens. Joseph finit par abandonner le combat et se tourna vers la fenêtre pour regarder le paysage, ne sachant plus s’il devait rire ou pester. Naïg, satisfaite de son coup d’éclat, reprit sa place et sortit son rouge à lèvres pour se refaire une beauté.
Les quartiers de Los Angeles se suivaient sans se ressembler. Fascinée, Soazic observa :
— C’est curieux. J’imaginais cette ville comme un gros pâté de buildings .
— Tu penses à New York, répondit Gwenn. Ici c’est différent. Cette ville a été bâtie dans un désert donc ils avaient de l’espace. Ils n’ont pas grandi en altitude, mais en largeur. Songe qu’elle couvre quatre-vingts kilomètres de long. Quant aux habitants, on trouve ici le monde entier ou presque.
Alan reprit le micro.
— Nous allons bientôt arriver à l’hôtel. J’irai récupérer vos clés et vous êtes libres ce soir. Il y a une piscine pour vous détendre, sinon, pour dîner, vous trouverez plusieurs restaurants autour. Rendez-vous demain matin devant l’hôtel à huit heures !
Le car s’était placé sur l’immense parking du motel et Pépé avait ouvert les coffres à bagages, laissant à chacun le loisir de récupérer ses biens tandis qu’Alan distribuait les cartes magnétiques qui ouvriraient les portes des chambres. Seul Joseph refusa ostensiblement de prendre sa valise que Naïg récupéra avec la sienne, et elle traîna les deux jusqu’à l’escalier qui menait aux chambres. Gwenn nota au passage que la belle était plutôt musclée.
— Curieux, songea-t-il. Ce n’est pas dans l’esprit du personnage.
Alan s’était écarté et discutait avec Pépé en attendant que le flot de ses clients se soit envolé.
Marie-Jo tirait sa valise d’une main et mitraillait l’hôtel de l’autre à coups de zoom et de grand-angle. Erwan se filmait au bout de sa perche.
— Tu veux aller nager ? demanda Gwenn à son épouse.
— Non, j’ai plus envie d’aller découvrir le quartier.
— Alors on dépose nos sacs et on y va !
Sitôt dit, sitôt fait. Main dans la main, les deux Bretons se trouvèrent bientôt sur le trottoir bordé d’hôtels, de fast-food ou de restaurants à thème. L’un proposait une soirée « Pirates » l’autre offrait un décor moyenâgeux. L’ensemble avait pourtant un côté naïf à la Disneyland. Devant un grand bâtiment, un immense pylône chargé de publicités indiquait la température : 88 degrés Fahrenheit, soit 31 degrés Celsius.
— J’ai bien fait de laisser tomber le pull-over ! lança Soazic gaiement.
— Visiblement, il n’y a pas grand-chose à faire dans ce quartier, remarqua Gwenn.
Avisant un « steak house » au look western, il proposa :
— Est-ce que ça te dit ?
— Pourquoi pas ! répondit son épouse en faisant onduler la longue chevelure noire qui lui tombait sur les reins.
Au moment où ils allaient pénétrer dans l’établissement, un taxi jaune s’approcha et s’arrêta. Fredo et Jackie, qui attendaient en retrait à l’ombre du bâtiment, s’engouffrèrent dedans et celui-ci démarra en trombe.
— Curieux ! songea Gwenn. Ils ont déjà besoin d’aller voir ailleurs ?
Mais il n’insista pas. Dans la salle, tous deux furent surpris par la fraîcheur de la climatisation. Une serveuse déguisée en cow-boy s’empressa de s’occuper d’eux.
— Une table pour deux ? fit-elle.
Et sans attendre la réponse, elle les mena dans un angle discrètement éclairé d’une fausse lampe à pétrole, leur tendit deux menus puis s’éclipsa en faisant froufrouter les franges de sa mini-jupe rouge en cuir assortie à ses bottes à éperons. Gwenn la suivit du regard avant de sentir un doigt sur sa joue rectifier la position de sa tête.
— Si tu regardais le menu au lieu de mater les filles de joie ?
— Ma chérie, tu seras la seule femme de ma vie, tu en doutes encore ?
— Non pas du tout. Mais je me méfie toujours depuis que j’ai entendu un de tes amis déclarer que ce n’était pas parce qu’il avait un bel arbre dans son jardin que cela devait l’empêcher d’aller dans la forêt. Alors choisis ! À point ou saignant ton steak ?
Gwenn, bien qu’il eût envie de rire, n’insista pas et se plongea dans la lecture du menu. La serveuse refit son apparition. Soazic se saisit d’office du carton imprimé des mains de son époux et passa la commande. La jeune américaine prit note et disparut. Elle revint assez vite avec une énorme chope de bière pour Gwenn et un mojito pour Soazic.
— Oh ! Regarde !
Doucement, Gwenn se retourna. Une perche à selfie traversait l’espace derrière le bar. Erwan s’y installa tandis que Julie Dubois prenait place à ses côtés. Le regard du Corse croisa celui du Breton et ce dernier crût y déceler un éclat de violence qui disparut aussitôt que le jeune homme lui lança un salut amical de la main avant de se tourner vers Julie.
— Ce jeune homme est perturbant, fit Gwenn.
— Ils se sont vite trouvé ces deux-là ! remarqua Soazic.
— Ils se connaissaient peut-être déjà avant, répondit Gwenn. Du reste ce ne sont pas nos affaires. Mais puisque tu en es aux confidences, quel est ton avis sur nos compagnons ?
Soazic avala une gorgée de son cocktail avant de répondre.
— D’abord, de manière globale, je suis assez satisfaite. Je craignais de tomber sur un groupe de « Bidochons » râleurs et finalement, avec leurs personnalités différentes, ce sont des gens plutôt attachants. En plus, le fait d’être peu nombreux va rassurer ton besoin d’indépendance.
Gwenn acquiesça.
— Bonne analyse. Mais en ce qui concerne les personnalités de chacun, avoue que c’est plutôt intéressant !
— Prenons dans l’ordre, répondit la Bigoudène. D’abord les plus négatifs.
— J’imagine que Joseph Le Roy a gagné la palme ?
— Reconnais qu’il ne fait pas beaucoup d’efforts pour se montrer sous son meilleur jour. Je me demande même ce qu’il fait ici dans ce groupe. Ceci dit son nom ne m’est pas indifférent. Il me semble qu’il occupe une position importante au sein de l’association de la Voile Bretonne.
— C’est vrai, fit Gwenn, cet individu n’a pas sa place dans ce groupe, mais je suppose qu’il l’a gagnée lui aussi et donc un voyage royal gratuit, ça ne se refuse pas.
— Sans doute, opina Soazic. Ensuite il y a « Petit Lutin », enfin c’est comme ça que je l’ai surnommé.
— Fredo ? demanda Gwenn.
— Lui-même. D’abord son physique ne le rend pas très abordable…
— Pour ça, il n’y est pour rien !
— Oui, fit Soazic, mais il pourrait au moins se raser. Et en termes de convivialité, ce n’était pas terrible !
— Il venait de passer onze heures ou peut-être plus dans l’avion !
— Certes, mais vu le look du bonhomme, ça fait plusieurs jours que ses joues n’ont pas connu la tendresse du rasoir.
— Son épouse Jackie semblait de meilleure composition, remarqua Gwenn.
— Exact. Et c’est bien pour ça que je me demande ce qu’ils font ensemble.
— Les circonstances de la vie, l’amour… je t’ai bien épousée moi !
Soazic répliqua du tac au tac :
— Oui, et on se demande pourquoi !
À ce moment, la serveuse déposa un plateau sur lequel fumaient deux énormes steaks et une montagne de frites. Suave, elle s’enquit des besoins de ses clients et comprit au regard de Soazic qu’il était préférable de ne pas trop insister.
— Continuons, fit Gwenn. Passons au positif.
— Eh bien d’abord il y a Naïg Le Ru, la compagne de Joseph. Eux aussi sont très mal assortis et je me demande où il est allé la chercher.
— Tu penses qu’elle n’est là que pour assouvir ses besoins nocturnes ?
— Je n’en sais rien. Mais si tu regardes les vêtements de luxe qu’il porte et la manière dont elle est attifée, là aussi tu te poses des questions.
— On verra, philosopha l’écrivain public, le sourire aux lèvres.
Soazic poursuivit :
— Ensuite il y a le couple Le Calonnec. Elle, c’est une accro de la photo, lui serait plutôt du genre discret. C’est elle la Bretonne, lui serait Savoyard. En tout cas, il en a l’accent même s’il porte un nom breton.
— Donc rien à dire ?
— Disons que derrière cette discrétion et ses grandes lunettes, j’ai l’impression d’avoir affaire à un mafieux !
Gwenn éclata de rire, suscitant l’émotion des clients autour de lui.
— Tu lis trop de romans policiers ma douce Soazic. Mais c’est vrai qu’il pourrait figurer au générique du Parrain .
Soazic ne se formalisa pas.
— Enfin, nous avons les deux célibataires qui se sont retrouvés, poursuivit-elle.
— Julie et Erwan ?
— Exact. Jeunes, beaux, sportifs, intelligents. Le couple idéal. Rien à dire. Et pourtant…
La serveuse réapparut pour desservir, mais ne croisa pas le regard de Soazic. Gwenn commanda un gâteau à la carotte, spécialité américaine s’il en est et sa femme prit un café. La cow-girl disparut non sans lancer un sourire langoureux au mâle dominant, sachant pertinemment qu’elle allait susciter les foudres de la dame.
— Dis-moi Gwenn, elles sont toujours comme ça les serveuses américaines ?
— Oui, toujours ! fit-il en réprimant une envie de rire. En fait, les salaires de ces gens sont ridicules et c’est sur leur pourboire qu’ils comptent pour gagner leur vie. Donc ils se montrent toujours très avenants pour espérer tirer le maximum. Tu disais à propos d’Erwan ?
— Mon sixième sens est en alerte. Je perçois confusément quelque chose d’étrange concernant ce jeune homme.
— Et tu crois qu’on peut se fier à cela ?
Soazic regarda son mari avec tendresse :
— Dois-je te rappeler qu’il y a vingt ans, mon sixième sens m’a confié que tu allais devenir l’homme de ma vie. Se serait-il trompé ?
Gwenn posa la main sur celle de son épouse :
— C’est curieux, le mien m’avait dit la même chose à ton sujet !
— Normal, dit-elle. Donc, à l’avenir, quand nous irons au restaurant, on choisira un serveur homme, d’accord ?
Chapitre 7
Gwenn avait informé Soazic rapidement de la situation et pris les choses en mains. Il s’assura que les rescapés étaient bien installés à bord et fit signe à Pépé de démarrer. Un silence de mort régnait dans l’autocar. Pépé crut bon de mettre de la musique de mariachis, mais personne ne l’écoutait.
Gwenn s’installa à côté de Julie. Il laissa l’autocar parcourir quelques kilomètres avant d’entamer la conversation.
— Dites-moi Julie, je suis dubitatif quant à ce prétendu accident. Mais vous connaissiez François mieux que moi. Quelle est votre opinion ?
L’infirmière avait le regard perdu dans la forêt qui englobait la route. Elle finit par se tourner vers son voisin après avoir mûrement réfléchi :
— J’ai du mal à croire moi aussi que ce soit un accident.
— Pourquoi ? l’encouragea Gwenn.
— François n’avait pas le vertige. C’était un montagnard aguerri et chaque fois qu’il fallait grimper en haut du mât du Belle Hortense, il était le premier à s’y coller. En fait, il adorait ça. S’il s’est penché sur le ravin, ses réflexes de grimpeur l’auraient protégé d’une éventuelle chute. Donc, non, pour moi, ce ne peut pas être un accident.
Gwenn changea de sujet :
— Savez-vous pourquoi il portait un nez rouge de clown sur le nez ?
Un fin sourire éclaira le visage carré de l’infirmière :
— Il avait monté une association « le rire à l’hôpital » et avec des amis médecins ou soignants, il se déguisait en clown pour faire rire les enfants malades, surtout ceux qui étaient traités pour un cancer. Il était persuadé que la thérapie passait aussi par le mental et lui aussi appréciait beaucoup de faire le clown malgré son air plutôt timide. Et quand il le portait, ça lui faisait du bien à lui aussi. C’était devenu une sorte d’habitude et nous n’y prenions plus garde. Je conçois que cela puisse surprendre ceux qui ne savaient pas.
Gwenn resta silencieux. Il avait au moins avancé sur un point. L’hypothèse de l’accident n’était plus crédible. Et de fait la théorie de Naïg n’en prenait que plus de poids. Mais qui et pour quoi ? Pourquoi avoir fait disparaître François, un homme qui faisait le bien autour de lui ? Pourquoi Fredo serait-il impliqué dans le meurtre de Joseph via la télécommande ? Les deux tueurs, si c’était le cas, agissaient-ils ensemble ou suivaient-ils des voies différentes ? Plus il réfléchissait et plus les questions s’accumulaient. Du reste, était-il lui-même en danger ? N’avait-il pas simplement affaire à un psychopathe ? Il refréna ses angoisses pour tenter d’y voir plus clair. Qui était proche de François lors de sa chute ? Pas Fredo et Jackie, Naïg et Alan non plus puisqu’ils étaient au bar – enfin c’est ce qu’ils prétendaient – et il reste : Erwan, Julie et… la veuve bien sûr. Marie-Jo n’avait-elle pas joué la comédie ?
Alors qu’il était plongé dans ses pensées, Pépé le héla :
— On arrive dans cinq minutes, señor Rosmadec.
— Très bien. On fait comme d’habitude. Tout le monde reste dans le car pendant que je vais chercher les clés.
Perché au sommet d’une colline de la petite ville de Page en Arizona, l’hôtel dominait le lac. Celui-ci avait la particularité, comme le Grand Canyon, d’être constitué de ramifications ou de fjords qui donnaient tous sur la retenue d’eau, le barrage hydroélectrique. Sous le soleil couchant, l’eau renvoyait une couleur bleu turquoise qui tranchait avec le rouge, l’ocre et le brun des roches millénaires. C’était grandiose.
Gwenn s’assura d’avoir distribué toutes les clés et laissa les voyageurs se rendre à leurs chambres respectives. Soazic intervint :
— Tu ne viens pas mon minou ?
— Non, pas tout de suite. Je te propose de faire un tour dans un bar quelconque. J’ai envie de prendre un peu de recul pour ce soir.
Comme beaucoup de villes américaines, Page avait été taillée au cordeau. Et si on y retrouvait les traditionnelles pancartes des chaînes de restauration rapide, un établissement sympathique, plus couleur locale, leur donna l’occasion de se plonger dans la musique du far ouest. Le Chuck Wagon ne payait pas de mine, mais à l’intérieur, une vaste salle accueillait des danseurs et danseuses en ligne qui se trémoussaient au rythme de la musique country d’un orchestre. Certains clients portaient bottes et Stetson, d’autres jeans et casquettes de base-ball à l’effigie d’un groupe agricole. Le nez busqué et le teint bronzé de certains clients trahissaient leur appartenance à une ethnie indienne. Derrière le bar, une nuée de serveuses en robes de cuir à franges débitaient des bières. Aux murs, des décorations indiennes, productions locales de Navajos ou autres tribus. Un grand tableau encadré de branches sèches exposait un texte magnifiquement calligraphié. C’était une prière indienne. Soazic s’approcha et lut :

O grand Esprit,
Dont je perçois la voix dans le vent,
Et dont le souffle donne vie à toutes choses,
Entends-moi, moi qui suis petit et faible ;
Donne-moi force et sagesse.

Laisse-moi admirer la beauté de notre terre
Et que mes yeux contemplent chaque jour le couchant rouge !
Fasse que mes mains respectent les choses que tu as créées,
Et que mes oreilles entendent ta voix.
Donne-moi la sagesse afin que je puisse comprendre
Ce que tu as enseigné à mon peuple.
Laisse-moi apprendre les leçons
Que tu as cachées dans chaque feuille et chaque pierre.

Je veux être fort, non pour dominer mon frère,
Mais pour vaincre mon plus grand ennemi : moi-même.
Fasse que je sois toujours prêt à me présenter à toi,
Les mains propres et le regard droit.
Ainsi quand la vie, tel le soleil couchant, s’éteindra,
Mon esprit pourra venir à toi sans honte !

Et c’était signé : Chef Lakota Yellow Lank

— C’est magnifique ! dit Soazic.
— Les sauvages en Amérique ne sont pas forcément ceux auxquels on pense, répliqua Gwenn. Une bière ?
— Pourquoi pas !

***

L’orchestre était monté en puissance et en décibels aussi le couple s’était-il installé un peu à l’écart pour discuter plus tranquillement. Gwenn avait pris les deux bières au bar et les avait posées sur la table puis avait fait à Soazic un compte rendu de la situation.
— Si je résume bien, fit celle-ci, nous avons deux tueurs supposés à bord. Nous ignorons pourquoi ils tuent ; nous ne savons pas s’ils travaillent ensemble ou pas ; ils semblent s’attaquer aux membres du bureau de l’association donc a priori nous serions protégés.
— Sauf, intervint Gwenn, si l’un ou l’autre ou les deux sont des psychopathes qui tuent pour le plaisir auquel cas nous pourrions aussi bien être sur la liste.
— Je continue, poursuivit la Bigoudène. Essayons d’éliminer ceux qui ne pourraient pas être concernés : Naïg était au bar pendant l’accident de François. Mais elle était au contact direct de Joseph et aurait très bien pu mettre un terme à son existence puisqu’elle connaissait la faille de la télécommande. L’ennui c’est que ce n’est pas elle qui l’a remise dans la boîte à gants puisqu’elle était derrière lorsque Erwan a filmé la scène. Fredo et Jackie n’étaient pas là lorsque François est tombé. Cependant ce sont eux qui ont mis la télécommande à sa place. Qu’est-ce qui nous reste ?
— Simple, fit Gwenn : Erwan, mais c’est lui qui m’a informé de cette histoire de télécommande ; Julie, mais là j’ai un doute. Je ne la perçois pas en tueuse perverse. Marie-Jo qui aurait d’abord assassiné Joseph pour que la mort de son mari apparaisse comme celle d’un fou. Comme il est probable qu’elle va rester auprès du corps de François jusqu’à ce qu’il soit rapatrié, nous n’allons plus la revoir.
— Alors ? Erwan ? Julie ? Jackie ? Fredo ? Je sens que je vais rester à bonne distance de ces quatre-là !
— Il ne te reste plus grand monde ! répliqua Gwenn.
— Heureusement, il y a de la place dans l’autocar.
L’orchestre fit une pause. Les danseurs, sagement alignés sur la piste, se fondirent en une vaste grappe humaine qui se précipita vers le bar.
— Dis-moi, reprit Gwenn, c’est curieux, mais j’ai l’impression que cette situation ne te traumatise pas beaucoup.
Soazic prit le temps de la réflexion :
— C’est exact. Je ne sais pas pourquoi, mais mon ressenti… mon instinct, me disent que nous n’avons rien à craindre.
— J’ai toujours fait confiance à ton instinct, mais on n’est jamais à l’abri d’un dommage collatéral !
Gwenn et Soazic finirent leur bière, se levèrent et quittèrent les lieux. La chaude nuit les enveloppa de cette tendresse moite qui montait du lac Powell. Ils regagnèrent l’hôtel, main dans la main, heureux de ce lien d’amour si puissant qui unissait leur couple depuis si longtemps. Dans le ciel pur, les étoiles piquetaient la voûte de velours de leurs clous d’argent. Apaisée, l’eau du lac dormait paisiblement au pied de la colline.
***
Profitant du réseau Wifi de l’hôtel, Gwenn jeta un œil à ses courriels. Thierry avait envoyé un message intitulé « JULIE ». D’un glissement du pouce sur le clavier virtuel de sa tablette, il ouvrit le document.
Julie Dubois, originaire du Nord. Ce fut assez simple de remonter sa trace parce qu’elle fait partie du personnel de santé. Elle a fait des études d’infirmière au CHU de Lille et les commentaires de ses supérieurs sont assez éloquents. Elle a passé plusieurs fois des visites médicales pour pratiquer la planche à voile, le kitesurf puis la voile. Apparemment, c’est une grande sportive. Elle a demandé ensuite une mutation à Brest à la Cavale Blanche pour pratiquer son sport favori dans les eaux bretonnes. Pas d’antécédents particuliers. Des rapports très positifs des services qui la gèrent. En cherchant sur les sites des associations de voileux, j’ai découvert qu’elle était trésorière de la Voile Bretonne. Mais globalement rien à signaler. Un profil parfait de belle-fille.
Je m’attaque au profil d’Erwan Rossi et te tiens au courant. À bientôt.
Gwenn leva la tête, songeur. Un profil parfait, trop parfait même. Un passage à la Cavale Blanche, là où Joseph était suivi. Hasard ? « Je me demande si mademoiselle Dubois aurait quelque chose à nous cacher. »
— Mon minou ?
— Hummm ?
— Regarde ce que j’ai trouvé au magasin de souvenir de l’hôtel.
Gwenn se demanda quelle horreur made in China son épouse avait bien pu dégoter. Sa mâchoire inférieure tomba d’un cran lorsqu’il constata le tableau. Soazic avait tressé ses longs cheveux en deux nattes qui tombaient sur ses seins, lesquels étaient retenus par un soutien-gorge blanc pigeonnant d’où cascadaient des franges en faux cuir. Un porte-jarretelles de la même matière ceignait sa taille avec d’autres franges qui ne cachaient pas grand-chose de son intimité. Elle était pieds nus et autour de sa tête un bandeau rouge retenait une longue plume.
Gwenn éclata de rire.
— Je constate que tu as encore fait des folies !
— Non, mon minou. Je n’ai pas pris le string qui allait avec pour faire des économies !
Elle leva le bras droit et étendit sa main vers le haut en disant :
— How ! Moi Pocahontas, moi ta prisonnière ! Toi faire de moi ce que tu veux !

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