Le mystère du masque
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Description

Le notaire Jean-Paul Sérignac a été assassiné.


Le vieux clerc, lorsqu’il amène à son patron un document urgent, surprend le tueur et le reconnaît avant que celui-ci l’assomme et s’enfuie.


Le meurtrier, Bernard Sérignac, est le propre le frère de la victime.


Les mobiles : l’argent – 83 000 francs ont disparu du coffre-fort du cabinet notarial ; la jalousie – les deux hommes étaient amoureux de la même femme.


Le juge a tout juste le temps de se réjouir de la rapidité avec laquelle l’affaire a été résolue quand l’inspecteur Chabosseau, chargé de l’enquête, en fouillant les lieux, découvre, derrière une bibliothèque, un masque singeant les traits de Bernard Sérignac !


Le coupable devenant innocent, il ne reste plus qu’au policier à chercher à qui d’autre profite le crime.


Mais le nombre de suspects croît rapidement.


Heureusement, un jeune mécanicien, passionné par l’art de l’investigation, se lance dans l’aventure en adoptant une méthode différente...

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Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9791070031902
Langue Français

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Exrait

AVANT-PROPOS



Bien souvent, un écrivain se doit de choisir son camp : devenir auteur populaire et acquérir les louanges d'un public avide de ses textes ou bien être reconnu par ses pairs pour la qualité de son travail.
Frédéric Dard, par exemple, n'a eu de cesse d'égrener dans ses récits ses regrets de se voir cantonné d'un côté de la barrière et d'être, de ce fait, écarté de toute nomination littéraire prestigieuse.
Rares sont les artistes étant parvenus à obtenir ce double adoubement.
Dans cette liste très restreinte, on pourrait citer, sans risque de se tromper, le nom de Maurice RENARD .
Maurice RENARD (1875 – 1939) est né au sein d'une famille bourgeoise, d'un père magistrat, lui-même fils de magistrat.
Son destin est donc tout tracé. Après son service militaire, pour respecter la volonté de son père, il fait des études de droit.
Mais Maurice RENARD , marqué par les lectures de sa jeunesse – Edgar Allan Poe, entre autres – ne tarde pas à se défaire du joug paternel pour se lancer dans l'écriture.
Il commence par la poésie puis les contes et les nouvelles, mais ses lectures plus récentes sustentent son inspiration et son goût pour le fantastique et la science-fiction.
Plus que Jules Vernes, ce sont des auteurs tels J.-H. Rosny aîné ou H.G. Wells qui vont nourrir sa plume.
Ainsi, le tout premier roman de Maurice RENARD , « Le Docteur Lerne, sous-dieu », paru en 1908, est dédié à H.G. Wells – l'intrigue est très proche de celle de « L'île du docteur Moreau ».
Le succès l'encourage dans cette voie et Maurice RENARD se plonge à corps perdu dans ce courant littéraire tant par ses fictions que par ses analyses théoriques sur le sujet.
On lui accordera d'ailleurs la paternité du sous-genre « le merveilleux-scientifique » sur lequel il écrira des articles.
Naissent alors des œuvres comme « Le Voyage immobile » en 1909 ou « Le Péril bleu » en 1912.
Mais après la Première Guerre mondiale, sa plume se doit d'être alimentaire.
Si cela ne l'empêche pas de poursuivre dans le registre qui fit son succès en écrivant probablement son roman le plus connu de nos jours, « Les Mains d'Orlac » en 1920 – qui fut plusieurs fois adapté au cinéma –, en parallèle, il s'essaye à d'autres genres, d'autres formats.
C'est ainsi qu'il écrit des feuilletons et des contes pour les magazines et les journaux et qu'il délaisse peu à peu le monde de l'anticipation…
L'occasion est propice à se confronter aux récits sentimentaux, policiers, historiques… même s'il reviendra parfois à ses premières amours.
Et si, Maurice RENARD demeure aux yeux de la plupart des lecteurs un romancier d'anticipation, il serait un peu trop aisé et injuste de le réduire à cette seule production.
Car n'oublions pas que nombre de ses ouvrages fantastiques fonctionnent ou démarrent sur un schéma policier.
Manipuler la mécanique humaine ainsi qu'il le fit à travers les mystères des interactions entre l'âme, le corps et l'esprit, notamment lors d'un échange de « pièces détachées » – « Le Docteur Lerne, sous-dieu », « Les Mains d'Orlac » –, chercher à définir si l'esprit contrôle le corps ou si le corps manœuvre l'esprit nécessite de s'intéresser à l'Homme et à ses sentiments.
Pour exceller dans la littérature conjecturale, il faut non seulement de l'imagination, un sens de la narration, mais également savoir construire son scénario comme un puzzle.
Maurice RENARD , possédant toutes ces qualités, était équipé pour briller dans le style policier.
Et c'est ce qu'il fit à travers deux remarquables livres aussi intéressants que différents : « ? LUI ? » en 1927 et « Le Mystère du masque » en 1935, que vous pourrez enfin redécouvrir dans la collection destinée à faire revivre les textes oubliés de l'auteur.
Car, si les œuvres d'anticipation de Maurice RENARD connaissent régulièrement des rééditions, les autres, elles, étaient jusqu'à présent, boudées par les éditeurs.
Mais ceci n'est plus et vous pouvez maintenant replonger dans l'art du mystère, de la poésie et de l'aventure de l'écrivain.
C'est du moins ce que vous propose « OXYMORON Éditions » avec la collection « Maurice RENARD ».
Bonne lecture.
K.
PRÉFACE

Maurice RENARD

La Fouchardière a écrit de Maurice RENARD : « C'est le premier romancier de notre époque ».
Et, d'autre part, Guillaume Apollinaire avait qualifié son Docteur Lerne de « roman subdivin ».
Voilà deux esprits bien opposés et qui pourtant s'accordent pour louer avec une ferveur égale.
Ce n'est pas tout. Georges Lecomte assure que Maurice RENARD « excelle à tirer de la Science mêlée à la Fable des accents nouveaux » et qu'il est un Jules Verne pour grandes personnes. Il le compare à Poe, à Wells, à Villiers de L'Isle-Adam. J.-H. Rosny l'a admiré en termes qui n'étaient pas moins flatteurs. Pol Neveux le juge « prodigieux ».
Mais ce que je ne puis transcrire ici, c'est l'opinion formulée par les très nombreux lecteurs de ce romancier fécond, d'imaginateur inlassable, soit qu'il traite, dans le Docteur Lerne, de greffe cérébrale et de transfusion des âmes, soit que nous fassions, grâce à lui, la connaissance des électroscopes de L'Homme truqué, de l'aéroscaphe du Péril bleu, du ballon du Voyage immobile, du sens supplémentaire dont est doué L'Homme chez les microbes, ou de ce Singe, qui vient de paraître, et qu'il faut lire comme il faut lire tous les livres de Maurice RENARD – si vous avez la passion de la fantaisie, lorsqu'elle bondit d'un tremplin de vérité, et si vous avez aussi l'amour des belles-lettres.
Ce Champenois rationaliste ne laisse pas la sensibilité au premier plan. Ce n'est pas un sentimental. Il estime qu'on néglige trop la plaisance de raisonnement. Il a même fondé un prix pour les ouvrages qui s'adressent surtout à l'intelligence.
Ouvrez un de ses volumes. Dès les premières lignes, on est conquis. Par une sorte de maîtrise impérieuse, mais sans violence, l'auteur vous enlève avec lui, vous fait, comme en un voyage à bord d'un avion, planer par-dessus les médiocrités de la vie courante. On découvre des horizons inattendus. Ce qui n'est pas encore, il vous le fait percevoir. Il est le prospecteur du futur. Se prophéties sont fondées sur des déductions incontestables. Il est aussi le poète du raisonnement. Il passe insensiblement de la logique au lyrisme. On s'en aperçoit à peine tant la transition est bien exécutée. Les enregistreurs d'altitude, devant les yeux des aviateurs, marquent ainsi, successivement deux mille, trois mille, quatre mille mètres, sans qu'on s'en aperçoive autrement qu'à la fraîcheur accrue d'un air irrespiré. Et, après ces envolées, il vous descend sans secousse. Au bout du volume, l'appareil se pose, roule encore un peu, s'arrête. Le pilote admirable est sans orgueil. Il dit poliment : « À votre disposition ».
C'est exact. À chaque volume, Maurice RENARD , qui ne craint pas la panne, vous offrira, dans de régions inexplorées, un voyage magnifique et délicieux.
Paul REBOUX.
(1925).

* * * * *

Maurice RENARD

« Maurice RENARD est le premier romancier de notre époque. »
Georges de LA FOUCHARDIЀRE.
Les œuvres littéraires sont des paysages : celle de Colette ressemble à un jardin mouillé où l'on respire voluptueusement les chauds parfums qui montent le soir de la terre féconde ; Les Croix de bois font surgir devant nos yeux l'horreur boueuse des plaines éventrées par la folie destructrice des hommes ; tel ouvrage est lumineux comme une route de Provence bordée d'amandiers en fleurs, et tel autre par sa platitude rappelle la campagne beauceronne. L'œuvre de Maurice RENARD évoque l'image d'une haute falaise, la nuit, au bord de l'océan : à nos pieds frissonne la mer avec son mystère glauque, ses enchantements et ses traîtrises ; au-dessus de nous, un ciel lourd pèse comme une menace ; mais là-bas, à l'horizon, brille l'œil rouge du phare où se devine, réconfortante, une présence humaine. La mer, c'est l'imagination de Maurice RENARD , si puissante, qu'elle semble parfois une force déchaînée devant laquelle on recule avec un peu d'effroi – le phare, c'est l'intelligence lucide, le sens critique, poussé souvent jusqu'à l'humour, qui ne l'abandonnent jamais.
Imagination, sens critique ; la fantaisie la plus audacieuse disciplinée par la plus exigeante raison, voilà ce que nous offre dans chacun de ses livres l'auteur du Péril bleu, et il ne fallait rien de moins que l'union de ces deux qualités – si opposées qu'elles coexistent bien rarement en équilibre chez le même homme – pour assurer à Maurice RENARD la première place dans ce genre où il s'est illustré : le roman d'hypothèse scientifique.
Nous disons roman d'hypothèse scientifique, et non, roman scientifique tout court. Il y a une nuance. Le roman scientifique, c'est celui de Jules Verne, où l'hypothèse n'est jamais bien hardie : dans la plupart des ouvrages qui firent sa réputation, Jules Verne s'est contenté de supposer accomplie telle ou telle prouesse tout près d'être effectivement réalisée par ses contemporains, en admettant, par exemple, l'existence d'un sous-marin à l'heure même où les ingénieurs cherchaient à construire des navires de cette sorte. Si l'on peut dire, il a toujours accouché la science avant terme, sans beaucoup devancer l'œuvre de la nature.
Bien différente est la tâche des romanciers d'hypothèse scientifique ; bien plus vaste, bien plus difficile d'accès est leur domaine. Si l'on considère l'univers partagé en trois zones correspondant aux degrés classiques de la connaissance, il existe trois sortes de choses : celles que nous savons, celles dont nous doutons, celles que nous ignorons – ces dernières de beaucoup les plus nombreuses, en dépit des apparences, « car la science a moins pour effet de nous renseigner sur la nature des choses que d'en découvrir de nouvelles au sujet de quoi elle ne peut rien nous apprendre » (1) . Exemple, l'électricité.
C'est dans le domaine des choses ignorées ou douteuses que le romancier d'hypothèse scientifique ira chercher la matière de ses ouvrages, et c'est sur ce terrain que s'exerce depuis vingt ans l'activité de Maurice RENARD . « Amateur d'insolite et scribe de miracles », comme il s'est défini lui-même, il a débuté dans les lettres par un recueil aujourd'hui introuvable. Fantômes et Fantoches dont toutes les nouvelles ne sont pas de la même valeur, mais qui contient ces trois perles : Le Bourreau de Dieu, La Fêlure – étude troublante jusqu'au malaise de la fusion qui se produit entre le réel et l'imaginaire dans un cerveau touché par les premières atteintes de la folie – et Les Vacances de M. Dupont, où l'on voit un infortuné savant dévoré de nos jours, en pleine Auvergne, par un monstre antédiluvien (entre parenthèses, l'histoire intéressa si fort Conan Doyle qu'il en tira tout un roman : Le Monde perdu ).
On connaît mieux les créations suivantes de Maurice RENARD : Le Docteur Lerne, interchangeant les cervelles de ses victimes et, pour se venger d'un rival trop heureux, logeant les méninges de celui-ci dans la boîte crânienne d'un taureau, grâce à quoi ledit rival aura licence de renouveler tout à son aise le mythe de Pasiphaé ; les « Savants » du Péril bleu, habitants invisibles de la voûte céleste, qui traitent les hommes à la façon dont les hommes accommodent les cobayes dans leurs laboratoires ; le physicien Bouvancourt qui pénètre dans l'image du monde reflétée aux miroirs ; et Fréchambaut, l'homme qui séjourne chez les microbes ; et ce comptable américain, qui fait, dans l'espace d'un jour, le tour de la terre en réussissant à demeurer immobile au-dessus du globe en mouvement ; et Richard Ciruge, le héros du Singe, rival des dieux comme Prométhée et châtié comme lui. On le voit, il ne s'agit plus ici d'anticipations, et Maurice RENARD , sans chercher à devancer la marche de l'heure, a préféré, suivant sa propre expression, « patrouiller en marge de la certitude » .
Que si des esprits moroses contestaient l'intérêt d'un genre qui va chercher si loin de la vie courante ses sources d'inspiration, on pourrait leur répondre ceci : Maurice RENARD a écrit une quinzaine de volumes dont l'intrigue est si attachante qu'une fois le livre ouvert, nous ne saurions l'abandonner avant la dernière page, et l'argument en vaudrait bien un autre.
Mais la valeur du roman d'hypothèse scientifique se justifie par des raisons d'un ordre plus général. Si paradoxal que cela puisse paraître à certains c'est le mode de littérature contemporaine qui se rapproche le plus de la philosophie. « À se figurer ce qui peut arriver, on conçoit mieux ce qui arrive ; étudier ce que n'est pas le monde, ce que n'est pas l'homme, c'est en faire l'étude négative, c'est donc toujours les étudier et risquer de les mieux comprendre. »
Et puis, les lois scientifiques n'ont qu'une valeur provisoire et l'invraisemblable d'aujourd'hui peut très bien devenir le réel de demain : le rêve d'Icare s'est réalisé, l'automobile remplace avantageusement les bottes de sept lieues, et les paroles gelées que Pantagruel entendit en haute mer contenaient déjà le principe du phonographe. Qui sait si l'avenir ne s'amusera pas à réaliser, en les transposant à peine, les rêves les plus hardis de Maurice RENARD ou de Wells ?
C'est pourquoi le roman d'hypothèse scientifique – et ce n'est pas là sa moindre utilité – nous aide à nous faire du progrès une image plus exacte. Le progrès... tarte à la crème de tous les primaires, aux yeux de qui les découvertes de la science ont nécessairement pour effet une amélioration de notre sort. Hélas ! l'expérience devrait les rendre moins optimistes ! Telle est notre misère que chaque effort de l'homme, chaque victoire qu'il remporte sur la nature se tourne tôt ou tard contre lui. Toutes les découvertes scientifiques, ou presque, ont pour fin dernière l'anéantissement plus rapide et plus efficace de l'espèce : si l'aviation ne trouve en temps de paix que des utilisations d'un intérêt fort discutable, elle est en revanche merveilleusement apte en temps de guerre à envoyer par milliers dans un monde meilleur les individus qui, en des temps plus ignorants, seraient peut-être morts de vieillesse ; et à quoi les chimistes de tous les pays emploient-ils le meilleur de leur génie, sinon à fabriquer des gaz qui, à la première occasion, nous débarrasserons sans remède, mais non sans douleur, du fardeau de la vie ? En brûlant quelques inventeurs comme sorciers, le Moyen Âge a sans doute sauvé plus de vies humaines que n'en sacrifia l'Inquisition.
C'est là, précisément, le rôle du roman d'hypothèse scientifique : nous montrer que tout n'est pas rose dans le progrès. Il nous dévoile, ou du moins nous suggère, ce que l'inconnu et le douteux réservent peut-être aux hommes, et il nous achemine tout doucement vers un scepticisme désabusé qui n'est pas très loin de la sagesse.
Donc, l'œuvre d'un Wells, d'un Maurice RENARD , d'un Rosny Aîné, ne saurait être prise à la légère ; elle est toute pleine de fines drogues, comme les silènes dont parle maître Alcofribas. De même que L'Île du Docteur Moreau dresse contre toutes les religions un formidable réquisitoire en nous faisant toucher du doigt les contraintes humaines que le dogme impose aux créatures (« Je ne peux pas laper... je suis un homme ! »), pareillement, Le Péril bleu nous incite à de salutaires réflexions sur la relativité des mondes et le peu de chose qu'est l'espèce humaine au sein du vaste univers. Bien avant Pirandello, Le Docteur Lerne pose avec une force singulière la question de la personnalité ; et il y a dans Un homme chez les Microbes telles pages sur l'invasion de la planète Ourrh par les Hons, champignons prolifiques et dévastateurs, dont les partisans du désarmement général pourraient faire leur profit. Ainsi se trouve justifiée la formule que Maurice RENARD a donnée du roman d'hypothèse scientifique : une fiction qui a pour base un sophisme, pour objet d'amener le lecteur à une contemplation de l'univers plus proche de la vérité, pour moyen l'application des méthodes scientifiques à l'étude compréhensive de l'inconnu et de l'incertain.
Ce genre d'ouvrages n'est pas d'une exécution facile. L'hypothèse parascientifique doit être développée aussi rigoureusement que l'hypothèse scientifique elle-même ; Wells l'avait oublié dans son Homme invisible, où pourtant la logique et la fantaisie sont étroitement mêlées, et Maurice RENARD a malicieusement démontré, dans l'une des nouvelles qui forment le recueil de L'Invitation à la Peur, qu'on ne saurait se rendre invisible sans devenir aveugle, car l'œil a besoin d'être une chambre obscure pour produire la vision, et dans l'ordre des faits lumineux, qui dit invisible dit inexistant. Si l'auteur ne possède pas un bagage scientifique très complet, s'il perd de vue un seul instant les conséquences logiques du postulat qu'il met à la base de son roman, il trébuche à chaque pas. Le roman d'hypothèse scientifique est donc, contrairement à ce qu'on pourrait croire, aux antipodes du roman d'aventures proprement dit ; car, loin que l'imagination puisse s'y donner libre cours au mépris de la vraisemblance, c'est – le sophisme initial une fois admis – la raison elle-même qui en forme l'ossature, et c'est en fin de compte la logique qui doit y avoir le dernier mot. Ce n'est point à la foule qu'il s'adresse, mais à une élite.
Si Maurice RENARD , sans rien sacrifier de son talent, a su mettre des ouvrages de cette sorte à la portée du grand public, et lui rendre intelligibles des concepts philosophiques que l'on n'a point accoutumé de rencontrer dans un roman d'imagination, c'est que, chez lui, l'artiste égale l'inventeur.
Écrivain de race, dont le style vigoureux, net et coloré, abonde en images neuves, en trouvailles imprévues, il s'élève sans effort à une puissance simple, d'un effet extraordinaire. C'est dans l'effroi surtout qu'il atteint à cette maîtrise sans cesser d'être artiste de marque et « honnête homme », et la peur à laquelle il nous convie n'a jamais rien de répugnant ni de vulgaire ; ce ne sont pas des scènes d'horreur qui l'engendrent ; la source en est plus profonde, la qualité plus subtile ; elle affecte moins les nerfs que l'entendement. En lisant un livre de Maurice RENARD , on a l'impression d'osciller au bord d'un gouffre plein d'inconnu, et l'on se sent frôlé par les ailes noires du Surnaturel.
Rien de plus significatif à cet égard que La Damnation de l'Essen, où l'on voit un torpilleur allemand condamné à prendre la place du Vaisseau fantôme et, spectre de navire portant des spectres de matelots, forcé d'errer lamentablement jusqu'à la fin des siècles. Il y a là des sonorités wagnériennes qui, le livre fermé, laissent en nous de mystérieux prolongements. Cette valeur musicale, d'ailleurs, se trouve dans les passages d'humour, qui sont fréquents chez l'auteur du Docteur Lerne, et c'est à juste titre qu'il a baptisé scherzo l'un de ses derniers romans, Un Homme chez les Microbes, qu'un critique notoire a défini d'autre part : « un air de saxophone arrangé pour microscope », tant le rythme véhément, bouffon et précis y évoque le déchaînement pittoresque du jazz.
La place nous manque pour parler comme il conviendrait d'une œuvre aussi diverse, aussi riche de pensée que celle de Maurice RENARD , et nous n'avons pu, au cours des pages qui précèdent, évoquer ni cette grande fresque si émouvante, Notre-Dame Royale où revit l'un des plus beaux chapitres de l'histoire de Reims ; ni La jeune fille du yacht, œuvre pleine d'amertume et de tendresse dans laquelle l'amour déchiré d'un homme au déclin de sa jeunesse est rendu avec une acuité de grand psychologue ; ni les recueils de contes, dont chacun contient à lui seul la substance d'un roman. Nous n'avons rien dit du poète qui écrivit La Rumeur dans la Montagne, et cette histoire étrange d'un homme qui mourut pour avoir écouté le chant des Sirènes au creux d'un coquillage, et les pages toutes frémissantes de pitié qui composent L'Image au fond des yeux.
Il est presque toujours puéril de prédire le sort futur d'une œuvre littéraire et de se constituer d'avance mandataire de la postérité pour prendre en son nom des engagements qu'elle se souciera fort peu de ratifier. Cependant, quand il s'agit de Maurice RENARD , on peut sans trop de risques affirmer que son œuvre durera, car c'est un haut esprit et un créateur dans toute la force du terme : il a orchestré des thèmes inédits, il a trouvé des sources d'émotion que personne avant lui n'avait découvertes ; au tragique issu de la lutte millénaire entre les passions humaines il a substitué le tragique scientifique, essentiellement moderne et non moins farouche, et dans ce domaine-là bien peu sans doute arriveront à l'égaler. Poète et philosophe, il a peuplé de nouveaux Ariels et de nouveaux Calibans la forêt mystérieuse où s'ébattent les rêves des hommes.
Albert DUBEUX.
(1931).


(1) Maurice RENARD : Du Roman merveilleux-scientifique et de son action sur l'intelligence du progrès ( Le Spectateur, n° 6. Octobre 1909). [Retour]
LE MYSTÈRE
DU
MASQUE

Roman policier

par
Maurice RENARD
CHAPITRE PREMIER
LE RÉVEIL DE M. TOURTERET
 
La journée du jeudi 8 octobre 1931 était à peine entamée et le carillon de la petite cathédrale de Revirecourt sonnait l'« avertissement » de minuit et demi lorsque M. Tourteret reprit ses sens.
Qu'était devenue l'âme de M. Tourteret pendant le temps qui avait précédé son retour à la vie ? De quel sommeil ténébreux et sans rêve s'éveilla le principal clerc de M. Jean-Paul Sérignac, notaire réputé dans l'arrondissement ?
Revenant ainsi, on ne sait d'où, l'âme de M. Tourteret reparut en lui graduellement, et la première impression qu'elle lui procura fut un sentiment très vague de bien-être : la volupté confuse de se reposer d'une grande fatigue.
Cependant ses yeux s'entrouvrirent. Ils lui donnèrent la vision d'une pâle et vaste lueur qui, dans l'ombre, occupait un haut rectangle ; et M. Tourteret prit conscience, peu à peu, que cette clarté grise et rectangulaire était probablement une fenêtre ou plutôt un vasistas, une « tabatière », puisqu'il la voyait au-dessus de sa tête... Mais alors, c'était une « tabatière » de dimensions tout à fait inusitées.
Et soudain, avec une étonnante brusquerie, avec la violence d'une explosion, tout l'agrément débonnaire, tout le plaisir diffus de la situation fut chassé d'une manière cruelle, affreuse, par le souvenir brutal de ce qui s'était passé. Et l'horreur rentra dans l'homme, d'un seul coup, terrible.
Cette fenêtre — il le savait bien — c'était la fenêtre du cabinet de travail de M e Jean-Paul Sérignac, non pas la fenêtre donnant sur le jardin, mais l'autre, donnant sur la rue des Dames. Les persiennes étaient closes, mais laissaient filtrer à travers leurs lames la faible lumière de la rue nocturne, avec ses réverbères. Et si M. Tourteret voyait cette croisée au-dessus de sa tête, c'est qu'il était, lui, couché par terre, sur le tapis, entre la croisée et le bureau du patron, là où le coup de poing de Bernard Sérignac l'avait abattu lorsque... Oh ! mon Dieu !
La sueur inonda tout le corps du malheureux. Il voulut bouger, se relever d'une secousse, rallumer la lampe électrique que le bandit avait éteinte ; il était pris du besoin affolant de se retrouver debout et de courir vers son patron, qui devait être encore étendu devant la cheminée, tel qu'il l'avait aperçu... Mort peut-être !
Impossible de remuer. Le clerc se rendit compte que, malgré son impérieux désir, il lui fallait attendre, un temps indéterminé, avant que ses membres fussent à même d'obéir à sa volonté.
En même temps, il éprouva dans la tête une douleur générale et, par toute la mâchoire, principalement à la pointe du menton, une souffrance plus aiguë. C'est là qu'avait porté le furieux uppercut de Bernard.
Quel chenapan ! Attaquer Jean-Paul Sérignac, son propre frère, pour le voler ! Et le hasard avait voulu que M. Tourteret arrivât sur les lieux, juste à l'heure de l'attentat !
M. Tourteret frémit en songeant au péril qu'il avait couru lui-même. De fait, s'il était encore en vie, cela tenait à la Providence ! Bernard Sérignac aurait pu le tuer, pour supprimer un témoin gênant, le seul témoin de son forfait, de son crime, si Jean-Paul était mort, comme on pouvait le croire. Du reste, où les choses en étaient-elles ? M. Tourteret ne voyait rien bouger, il n'entendait rien non plus, sinon le tic-tac de la pendule sur la cheminée et les infimes craquements de la vieille et spacieuse maison. Combien de temps s'était écoulé depuis qu'il avait pénétré, un peu après minuit, dans ce cabinet de travail ? Le drame était-il terminé ? Bernard s'était-il enfui aussitôt après la bousculade ? Ou bien se trouvait-il encore là, dans cette pièce, à parachever sans lumière et silencieusement quelque noire besogne ? Et si cela était, que ferait-il alors de M. Tourteret, avant de partir ?
M. Tourteret, ayant envisagé cette éventualité qui le glaçait de terreur, fit le mort.
Puis, avec des précautions infinies, M. Tourteret commença de remuer.
Il put se traîner, dans le noir, jusqu'à la table-bureau et manœuvrer le commutateur de la lampe.
Un flot de lumière inonda la pièce.
Le malheureux clerc s'immobilisa de nouveau. Ce qu'il découvrait n'était que trop ce qu'il s'attendait à découvrir.
Par terre, devant la cheminée, le cadavre de M e Jean-Paul Sérignac était étendu rigide, les bras allongés contre le corps, le cou serré par une corde.
Que M e Jean-Paul Sérignac fût défunt, M. Tourteret ne pouvait conserver sur ce point aucun doute ; il l'avait deviné, d'instinct, avant même de se pencher sur le corps inerte et de s'assurer que le cœur ne battait plus.
— Mon Dieu !... Mon Dieu !...
Tout, dans la pièce, évoquait le drame. Le coffre-fort, grand ouvert, béait, à gauche de la cheminée. À droite, près de la porte du vestibule, la bibliothèque tournante avait viré, durant la lutte de M. Tourteret avec Bernard Sérignac. La porte du vestibule était ouverte.
D'une main qui tremblait, M. Tourteret s'épongea le front. La nécessité d'agir s'imposait à lui ; mais que faire ? Le silence l'environnait comme une menace. Tout dormait. Rien d'étonnant à cela, du reste : le crime avait été commis au rez-de-chaussée et les dames Organt, ainsi que Céline, leur bonne, reposaient au premier étage de la maison voisine, qui communiquait avec celle du notaire. Quant à Gertrude, la vieille servante de M e Sérignac, elle couchait dans une mansarde.
« Que faire ? » se demandait le pauvre Tourteret. Éveiller Gertrude ? Elle pousserait des cris affreux et ne serait d'aucun secours. Monter chez M lle  Édith Organt ? Mais il risquait d'épouvanter inutilement la mère de celle-ci, la vieille infirme. Non... le mieux, à coup sûr, était de prévenir la police sans retard.
C'est à quoi se résolut enfin M. Tourteret.
Une heure sonnait quand il pénétra dans le poste, où un brigadier ronflait sur un banc de bois, sa pèlerine roulée en guise d'oreiller, tandis qu'un agent tournait les pages d'un roman populaire.
M. Tourteret déclara d'une voix blanche :
— On vient de voler et d'assassiner mon patron, M e Jean-Paul Sérignac !
Arraché aux douceurs du sommeil, le brigadier se dressa en sursaut et regarda Tourteret avec méfiance. Mais ses soupçons disparurent aussitôt. Visiblement le clerc n'avait rien d'un criminel. C'était un sexagénaire menu et timide, au crâne poli comme l'ivoire.
Le brigadier lança des ordres à son subordonné. Et, pendant que celui-ci passait dans la pièce voisine pour téléphoner, il se mit en devoir d'interroger le visiteur nocturne.
Point n'était besoin de questionner M. Tourteret ; les confidences se pressaient tumultueusement sur ses lèvres.
— Je sais qui a fait le coup... C'est son frère, Bernard Sérignac ! Je l'ai vu. J'étais allé chez mon patron pour lui rapporter un travail urgent, un état liquidatif auquel j'avais travaillé chez moi et qu'il voulait faire signer aux intéressés demain matin, c'est-à-dire aujourd'hui, puisqu'il est une heure. Quand je suis arrivé, il pouvait être minuit, peut-être un peu plus... Il y avait de la lumière dans le bureau de M e Sérignac. Cela ne m'a pas surpris, puisqu'il m'attendait. Je suis entré et... Ah ! monsieur le brigadier... quand bien même je vivrais cent ans, jamais je n'oublierais ce spectacle ! J'ai vu, devant le coffre grand ouvert, un homme qui fouillait. À mon entrée, il s'est retourné... C'était Bernard Sérignac... Oui ! le propre frère du patron. Ses yeux luisaient et il avait l'air si féroce que j'ai cru ma dernière heure venue. D'un bond, il s'est jeté sur le commutateur, tout en se cachant la figure de sa main gauche ; il a éteint la lumière. Mais il était trop tard : je l'avais reconnu, et j'avais vu — ah ! monsieur ! quelle horrible chose ! — j'avais vu mon pauvre patron étendu près de la cheminée. Alors l'indignation m'a saisi... la colère aussi !... À tâtons je me suis jeté sur l'assassin pour l'arrêter, car je l'entendais courir vers la porte du vestibule... Nous nous sommes empoignés et je lui ai donné des coups au visage, mais, hélas ! je n'ai pas beaucoup de vigueur et je n'ai pas dû lui faire grand mal. Lui me secouait pour me faire lâcher prise... Nous avons failli tomber en heurtant la bibliothèque... Et puis j'ai reçu, un coup au menton, et j'ai perdu connaissance.
Pendant que M. Tourteret, hors d'haleine, achevait son récit, l'agent, revenu, avait dit quelques mots au brigadier.
— Le commissaire n'est pas encore couché, dit celui-ci au clerc de notaire. Comme il habite tout près, il sera bientôt là.
En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que M. Dorigny, le commissaire de police de Revirecourt, pénétrait dans le poste en coup de vent.
Hâtivement, il serra la main de M. Tourteret, qu'il connaissait un peu ; puis, se tournant vers le brigadier ?
— Vite, réveillez vos hommes ! Prenez-en deux pour m'accompagner avec vous là-bas, pendant que Lenoir téléphonera à M. Rivart, le procureur de la République, et au juge d'instruction, M. Sainbois. L'affaire est trop grave pour qu'on perde un instant. Ah ! prévenez donc aussi l'inspecteur Chabosseau... Vous leur indiquerez à tous l'adresse de M e Sérignac : 7, rue des Dames.
Quelques instants plus tard, dans la nuit, la petite troupe se mettait en route pour la rue des Dames.
Chemin faisant, M. Tourteret fit, à l'usage du commissaire, un deuxième exposé du drame. Il achevait quand on arriva.
Investi de l'entière confiance de son patron, le principal clerc possédait une clef de la maison.
Comme ils entraient, arriva sur leurs talons un nouveau personnage, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu correctement, mais sans élégance. Ni grand ni petit : trapu. Un visage renfrogné, orné d'une courte moustache, éclairé par deux yeux perçants. Il échangea avec le commissaire quelques mots brefs, que M. Tourteret ne saisit point.
Les visiteurs pénétrèrent silencieusement dans le bureau, dont M. Dorigny referma la porte avec soin.
C'était une vaste pièce rectangulaire, aux murs tendus de papier gris. Deux fenêtres se faisant face — rideaux tirés et volets clos — donnaient l'une sur la rue des Dames, l'autre sur le jardin. Près de la porte du vestibule se trouvait une bibliothèque tournante, à droite de la cheminée. À gauche et plus loin : le coffre-fort ouvert. À peu de distance du mur opposé à la cheminée, une grande table supportait de nombreuses paperasses, classées dans des cartonnages et une machine à écrire.
Devant ou plutôt au-delà de cette table : la chaise de M e Sérignac, un haut siège à dossier sculpté. Au mur : un calendrier indiquant la date de la veille : mercredi 7 octobre 1931.
Il ne fallut pas longtemps aux gens de police pour s'assurer que l'infortuné notaire avait cessé de vivre, comme l'avait dit M. Tourteret. Cette constatation faite, le commissaire procéda rapidement à l'examen des lieux.
— Tiens ! fit-il, M e Sérignac avait donc deux coffres-forts ?... Et ça, qu'est-ce que c'est ?
Du geste, il désignait, près de la fenêtre ouvrant sur le jardin, un coffre tout neuf, plus grand que l'autre, et, tout près, une espèce de charpente énorme, une chatte à roulettes, pourvue en son milieu d'une poulie démultiplicatrice et d'un crochet, comme on a coutume d'en utiliser pour mettre en place les coffres-forts.
— Mon patron venait d'acheter un nouveau coffre, expliqua M. Tourteret. À cause de son frère justement ! Il craignait toujours que Bernard n'essayât de le voler. C'est ce qui est arrivé, hélas ! L'installation du nouveau coffre devait se faire aujourd'hui même. Pour gagner du temps, le fabricant l'avait fait apporter hier, à la fin de la journée. Les papiers et l'argent étaient encore dans l'ancien.
— Hum ! fit le commissaire. Ceci est intéressant. Le sieur Bernard Sérignac connaissait-il le secret de l'ancien coffre ?
— Avant sa brouille avec son frère, Bernard habitait ici. Quand il est parti pour vivre de son côté, mon patron a changé le chiffre de la serrure, car il se méfiait. Mais Bernard aurait pu découvrir la nouvelle combinaison ; c'est pourquoi M e Sérignac avait acheté un autre coffre, persuadé que son cadet tenterait un jour quelque mauvais coup. Les événements ne lui ont donné que trop raison !
— Bernard Sérignac avait-il les clefs de la maison ? demanda encore le commissaire.
M. Tourteret n'en savait rien.
Cependant, l'homme au visage renfrogné, qui, jusqu'alors, n'avait pas ouvert la bouche, allait et venait dans la pièce.
— Où donne donc cette porte ? interrogea brusquement le personnage.
Et son doigt tendu désignait la porte percée au milieu de la muraille, derrière le bureau du notaire, à l'opposé de la cheminée.
— Dans... un couloir qui fait communiquer cette maison avec la maison voisine, celle des dames Organt...
— Qui ça, les dames Organt ? grommela l'inconnu.
Vexé de cette désinvolture, le principal clerc répondit d'un ton sec :
— M me  Organt et sa fille, M lle  Édith, sont des personnes très bien, qui ont eu des malheurs. Mon patron, qui était la bonté même, s'intéressait à elles, et il avait mis à leur disposition la maison voisine, qui lui appartient... je veux dire, hélas, « qui lui appartenait ». Cette porte, comme je viens de vous le dire, met les deux rez-de-chaussée en communication, et...
Avant qu'il pût achever, la porte en question s'ouvrit, et l'on vit paraître et s'arrêter sur le seuil, figée dans une attitude d'effroi, une incomparable jeune fille.
À vrai dire, on vit deux femmes, car une vieille servante suivait sa maîtresse ; mais on ne regarda que celle-ci.
Elle en valait singulièrement la peine.
Vingt-deux ans peut-être. Moins de vingt-cinq à coup sûr. Grande, mince, très blonde. Un fin visage ovale, une peau veloutée, de grands yeux gris bleu, légèrement retroussés vers les tempes ; un ravissant petit nez droit ; une bouche que les poètes d'autrefois eussent dite ciselée par l'amour ; un menton quelque peu volontaire et cependant charmant... Mais à quoi bon poursuivre ? Quand il s'agit de décrire une jolie femme, toute la littérature du monde n'en dit pas plus que le « front moyen, nez moyen, signes particuliers : néant » des passeports. Est-ce qu'on rend avec des mots ce miracle vivant qu'est le charme ?
Un peignoir blanc, passé à la hâte sur ses vêtements de nuit, dessinait les épaules rondes et la taille élancée de la jeune fille.
Derrière cette éblouissante divinité, sa compagne — une petite bonne femme rouge de visage et grisonnante de cheveux, vêtue d'une jupe et d'une camisole sans fraîcheur, les pieds nus dans des savates éculées — s'éclipsait.
À la vue du cadavre, la jeune fille était devenue très pâle, tandis que la servante poussait un cri perçant :
— Le pauvre monsieur Sérignac... mort !... Assassiné ! Ah ! Jésus ! Marie !
Rapidement, le commissaire s'était avancé vers les deux femmes, et s'adressant à la jeune fille :
— Mademoiselle Organt, je présume ?
Édith Organt fit un signe affirmatif. Elle semblait anéantie.
Un violent effort lui rendit enfin la maîtrise d'elle-même, et elle murmura d'une voix sourde, sans pouvoir détacher ses yeux du cadavre :
— Mon Dieu !... c'est horrible ! Que s'est-il passé ?
M. Tourteret éprouvait une terrible démangeaison de la langue.
— Le pauvre monsieur Jean-Paul a été assassiné ! gémit-il en levant au ciel des mains frénétiques. C'est son frère qui a fait le coup... Je l'ai surpris en train de fouiller dans le coffre. Même, il a failli me tuer !
Édith avait frissonné :
— Bernard Sérignac ! Oh !...
Il sembla qu'elle allait dire quelque chose, mais elle se tut. Ses yeux étaient pleins de larmes et ses lèvres frémissaient.
— Asseyez-vous, Mademoiselle, fit doucement le commissaire. Pouvez-vous fournir à la justice quelque renseignement sur le drame ?
Édith continuait à fixer le cadavre avec épouvante.
Le commissaire dut répéter...

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