LE PACTE V
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LE PACTE V , livre ebook

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Description

Au-delà du passé, il y a une réalité qui tend à se confondre avec celle du présent et qui impose une vérité à laquelle on ne s’attendait pas.
Avalon. Au cours du Rituel Sacré de Julie se produit une violente tempête contraignant l’ensemble des habitants de l’île à se calfeutrer chez eux. Deux semaines s’écouleront, pendant lesquelles Gen et Galaan demeureront inséparables.
Mais rien ne dure éternellement et le jeune homme est amené à rejoindre le monde contemporain en vue d’y poursuivre sa quête, forcé d’y délaisser son amour sur place… avec Renaud.
France. Alors que Valérie s’apprête à annoncer sa grande nouvelle à Galaan, Rémy Guerrec enquête sur le meurtre de Guillaume Blanec.
Angleterre. Tandis que Galaan sillonne les Cornouailles accompagné d’une guide anglaise et se confronte sans relâchement à un passé présentant une similarité accrue avec son présent, d’autres se confrontent à leurs origines : Gauvain fait l’acquisition d’un coffret précieux légué par ses parents. Quant à Renaud, il découvre l’existence d’un autre genre de coffre, bien plus ancien, le ramenant à une époque révolue et le destinant à une autre quête…
Galaan pourra-t-il enfin rentrer en contact avec Merlin et ainsi l’interroger sur cet endroit si convoité et tenu secret par les âges ?
Parviendra-t-il à accepter ce lien profond ayant traversé le temps et qui unit Gen et Renaud ?
Quant à leur quête initiale, réside-t-elle uniquement en ce Pacte ? N’existe-t-il pas d’autres enjeux bien plus conséquents, conservés précieusement dans ces terres mystérieuses d’Angleterre ?
1 – Rituel Sacré        Hors du temps,Terres Sacrées d’AvalonLe jour déclinait et la nuit qui se profilait s’annonçait fraîche. Venteuse, aussi.Emmitouflée dans sa pèlerine rouge, elle chemina jusqu’au bâtiment principal où l’attendait son amie. Une fois arrivée à destination, elle immobilisa sa monture et posa le pied sur la terre battue. Puis, d’un geste tendre, elle attrapa le licol de la jument qu’elle lia autour d’une poutre.Quand brusquement, l’animal se figea et releva la tête, les oreilles dressées, comme alerté…— Qu’as-tu, ma belle ?La monture s’ébroua avant de la bousculer légèrement de son museau. À l’évidence, l’impatience la taraudait.— Il est arrivé, n’est-ce pas ? l’interrogea-t-elle, le cœur étreint par une fébrilité indescriptible.La bête à la robe grise effectua quelques pas en arrière, traduisant un impérieux besoin de s’en retourner.— Attends. Avant d’aller le rejoindre, attends…Gen détacha le ruban pourpre qui retenait ses cheveux en une longue tresse et le noua à la crinière argentée, avant de se reculer et de laisser la jument disparaître à travers la brume glaciale dans un petit trot cadencé.***Au même instant,Temple d’Avalon— Ils ne vont plus tarder, à présent. Faites en sorte de les accueillir comme il se doit, ordonnança-t-elle, le ton impérial.— Bien, Prêtresse Viviane, se conforma la jeune druidesse en un hochement de tête solennel.— Ma fille est-elle prête pour la cérémonie ?— Pratiquement. Elle achève actuellement de se préparer.Tournant le dos à Naomi, Viviane enfila sa longue cape blanche en s’enquérant :— Faites venir Gauvain. Je dois lui parler.— Chuis tout ouïe, Vie, tonna la voix grave de celui-ci qui se répercuta dans le temple pratiquement déserté pour l’heure.Quand l’enchanteresse se retourna, elle aperçut son neveu se décaler d’une large colonne de marbre blanc et s’avancer vers elle à pas mesurés, une expression dure sur le visage.— Je te croyais auprès de Julie, balbutia-t-elle déconcertée.— Julie. Ah ouais. Celle que tu appelles ta fille ?Il se planta à deux mètres d’elle et, les mains flanquées dans les poches, se mit à la dévisager durement.— Et si pour une fois, t’arrêtais de me prendre pour un con et que tu m’expliquais ton bordel grand cru classé ?— Gauvain ! Tu es dans un temple !— Rien à branler de ton temple ! Si le lieu supporte tes putain de mensonges, il supportera bien mon vocabulaire de merde, s’insurgea-t-il en dirigeant un index vers le sol en vue de désigner la situation irrégulière. Alors ? C’est quoi cette histoire de fille ? Et pourquoi j’ai cette foutue sensation qu’elle en sait que dalle ?— Naomi, veuillez nous laisser, je vous prie…*** À cet instant précis,Sur une des plages d’AvalonLa barque racla le sable sur lequel elle s’immobilisa. Aussitôt, deux druides en toge blanche et au visage dissimulé sous une large capuche accoururent pour réceptionner leurs hôtes. Les passagers de l’embarcation en descendirent et s’avancèrent vers Alarig dont le visage s’éclaira à leur approche :— Messieurs ! Quelle joie de vous revoir ! Tenez ! Couvrez-vous de ces pèlerines. Une violente tempête est annoncée pour cette nuit. Donnez-nous vos sacs que vous récupérerez en fin de séjour.Après un bref salut, Renaud s’exécuta sans contester tandis que Galaan se munit de son carnet en cuir avant de se séparer du reste de son bagage.— Attendez, se justifia-t-il, juste ceci !  — À présent, venez, précisa Alarig en leur indiquant trois montures. Il est prévu que je vous conduise immédiatement au promontoire où se déroulera le Rituel Sacré de l’initiée Julie.Mais le Lyonnais jeta un coup d’œil vers les chevaux, inspecta rapidement les environs et se risqua :— Ysold n’est pas là ?Et toi, mon amour ? Où es-tu ? Vais-je te retrouver au promontoire ?— Je me suis permis de te préparer une autre monture, car elle est déjà…Cependant, le palefrenier n’eut le temps d’achever sa phrase. Galaan porta deux doigts à ses lèvres, émit un long sifflement aigu puis scruta la pénombre, jusqu’à ce qu’un hennissement retentisse au loin. Apparut alors une haute silhouette grise, blanchissant au fur et à mesure qu’elle se rapprochait d’eux à vive galopade, sous le regard ébahi des deux autres hommes l’accompagnant.— On dirait qu’elle n’était pas si loin, murmura-t-il tout en esquissant un sourire de contentement.La jument ralentit sa course, trottina jusqu’à son ancien maître qu’elle vint saluer à travers de petits coups de museau contre sa joue. Heureux de la retrouver, Galaan la caressa et remarqua un ruban mêlé à sa crinière qu’il se hâta de dénouer avant d’en humer l’effluve floral.Le cœur battant comme jamais, Galaan se tourna vers Alarig et l’interrogea :— Comment va-t-elle ?— Mieux, sois tranquille. Elle est quasiment guérie. Et surtout, elle t’attend avec grande impatience !— À moi aussi, il me tarde de la retrouver… Soit, s’exclama-t-il en grimpant sur le dos d’Ysold avec énergie, il n’y a plus de temps à perdre. Allons-y !***À peine un quart de sablier plus tard,Monastère d’AvalonGen porta trois coups rapprochés sur la porte qui s’ouvrit d’emblée sur Julie, dont le visage s’illumina à la vue de l’objet pendant au bras de son amie.— Génial ! Tu l’as retrouvé ! Je le cherchais partout !Tout en lui rendant son pendule, Gen s’expliqua :— Tu l’avais oublié dans mon logis, lors de mes derniers soins.Machinalement, Julie caressa sa goutte de verre translucide et arbora un fin sourire :— À te voir, je devine qu’il est arrivé. Pas vrai ?Le simple hochement de tête et le rougissement subit de sa copine suffirent à répondre à sa question. Celle-ci attendait son retour avec une hâte grandissante, en particulier après ces deux mois passés loin de lui.Deux mois… durant lesquels son corps s’était remis lentement de sa terrible blessure.Deux mois au cours desquels les seules nouvelles au sujet de Galaan avaient été distillées à travers ces brèves brûlures enflammant régulièrement sa paume. Bref, pas des plus glorieuses.— Et toi ? lui demanda Gen tout en détaillant son amie.Cette dernière avait revêtu une longue robe blanche aux manches évasées et plongeantes, ainsi qu’un décolleté ovale sur lequel retombait sa chevelure blonde légère. Elle était carrément magnifique. — Prête pour le grand saut ?Julie releva son regard scintillant de joie et son sourire s’agrandit davantage.— Même si j’attends ça depuis longtemps… Un peu nerveuse, je dois bien l’admettre.— C’est normal, remarqua Gen dans un haussement d’épaules évident. Après tout, il est parfaitement légitime que tu appréhendes les évènements qui vont se produire. Mais rassure-toi : tu es faite pour cela. Finalement, quand on y réfléchit bien, c’est dans l’ordre des choses. Tu as toujours su déchiffrer les fonds de tasses de café.— Ça s’appelle lire dans le marc, Gen.— Comme tu veux. C’est toi la spécialiste. Ce que j’veux dire, c’est que tu possèdes une aptitude incroyable. La preuve en est cette fameuse prédiction où tu m’annonçais une passion dévorante. Et je ne parle pas de celle où tu entrevoyais l’arrivée de Gauvain, cet ours aux yeux bleus… Ce qui arrive est cohérent. Logique.Elle se tut, inclina la tête sur le côté, pinça les lèvres et serra les paupières avant de reprendre :— Un peu comme si tu étais née pour devenir enchanteresse.— Si un jour on m’avait dit que t’allais me sortir ce genre de trucs… Gen, tu es sûre que tout va bien ?Mais son amie n’eut le temps de prononcer la moindre parole, car non loin d’elles résonnèrent des pas feutrés. Les silhouettes des jeunes prêtresses destinées à conduire la future enchanteresse au promontoire sacré se dessinaient à travers la pénombre du cloître, annonçant alors le départ de Julie pour son Rituel.Les deux amies se dévisagèrent silencieusement.Il était temps de partir.***Exactement au même moment,Temple d’AvalonGauvain resta un long moment terré dans un mutisme rageur, provoqué par le coup des révélations qu’il venait d’apprendre. Face à Viviane en qui il avait toujours accordé une confiance absolue. Celle qu’il considérait à présent durement fouillait ses prunelles délavées aussi froides que ce sanctuaire dans lequel un vent glacial s’engouffrait.Comment avait-elle pu leur cacher cette triste vérité ? Comment avait-elle pu les duper en toute impunité, au nom d’une cause qui selon elle, les dépassait totalement ? Sans pour autant qu’ils ne se doutent de quoi que ce soit ?Oui. Comment avaient-ils pu passer à côté d’une telle évidence, de cette réalité qui se tramait depuis le début ?Il fourragea ses cheveux hirsutes d’une main nerveuse qu’il passa ensuite sur son visage, comme pour se réveiller d’un mauvais rêve.— Comment… comment as-tu pu ?— Julie était prédestinée depuis le début. Elle devait être amenée à protéger Gen, de qui elle s’est liée d’amitié par le plus grand des hasards. Quant à l’enfant à venir, elle a été conçue dans le but de devenir à son tour Grande Prêtresse d’Avalon. Cela n’aurait été possible que si sa mère elle-même n’était enchanteresse.— Et en ce qui concerne le père de Lily ? Tu as pris le premier pigeon venu, en l’occurrence moi, et tu t’es dit que ça f’rait l’affaire, c’est ça ?— Tu as tout faux.— Ah ben alors, va falloir que tu m’éclaires. Chuis impatient d’entendre ta version des choses à mon sujet.— Tu le découvriras bien assez tôt, crois-moi.— Mouais… Pas besoin de m’en dire plus ! De toute façon, nous ne sommes que des instruments à tes yeux ! Tu t’es servie de nous pour parvenir à tes fins, pour que naisse la môme dont tu as tant besoin ! J’parviens pas à croire que t’aies pu lui mentir à propos d’un truc aussi énorme !— Je n’ai pas eu le choix, Gauvain.Cette réplique ne manqua pas de le faire réagir. Soudain hors de lui, il s’emporta et lâcha dans un éclat de voix :— On a toujours le choix ! Comme si tu ne pouvais pas tout lui révéler avant ! Elle engage sa propre vie dans ton histoire à la con, bordel !— Ce n’est pas aussi simple que tu le supposes. D’après les règles d’Avalon, une grande part des savoirs, soit toutes les connaissances nécessaires pour utiliser toutes les propriétés du fabuleux don qu’elle a reçu à la naissance, ne lui sera transmise qu’au cours du Rituel.— D’la merde, oui ! Que tu lui dissimules la vérité, c’est ton affaire. Pas la mienne ! N’attends pas une seule seconde que je la trahisse tout comme tu t’appliques si bien à le faire ! Julie est ma femme et je refuse de lui cacher quoi que ce soit ! J’estime qu’elle a le droit de savoir où elle fout les pieds et ce à quoi ce putain d’engagement de Rituel Sacré de mes deux la contraint.Il conserva le silence quelques secondes, tremblant de fureur puis reprit, le ton bas et inflexible :— Cette putain de décision n’appartient qu’à elle seule. Tout cela s’appelle le libre arbitre. Non ?Après quoi, il se retourna et décida de s’en aller.Mais à peine eut-il effectué trois pas qu’un choc le percuta dès l’instant où la main de l’enchanteresse effleura la sienne. Instantanément plongé dans un état de catatonie, Gauvain perdit immédiatement conscience. La seconde suivante, le géant vacilla, perdit l’équilibre et s’écroula de tout son poids sur le sol pavé.La Grande Prêtresse s’agenouilla à ses côtés et lui susurra sur le ton de la désolation :— Je suis réellement navrée, Gauvain, mais je ne puis te laisser tout compromettre. Pas cette nuit, alors que nous touchons au but. Nous avons bien trop besoin d’elles ! L’avenir d’Avalon est à ce prix ! Le moment viendra où tu le comprendras.Elle caressa ses cheveux et ses joues barbues d’un geste tendre, et souffla finalement :— J’espère que tu me pardonneras…Puis elle appela un druide auquel elle dispensa ses ordres :— Conduisez-le au Tor.— Aux Portes du Temps ?— Oui. À présent, il doit découvrir son rôle et être initié par les Gardiens.— Madame, s’aventura le druide en toussotant dans son poing, si je puis me permettre… Sa présence n’est-elle pas requise au Rituel ? Il représente le feu.Le regard diaphane noyé dans le néant et une expression énigmatique voilant ses traits, la Dame du Lac se justifia :— Quelqu’un d’autre le représentera. Un invité de marque qu’il me tarde d’ailleurs de retrouver après toutes ces années !***Un tour de sablier plus tard,Promontoire sacré d’AvalonIls avaient parcouru une forêt dense peuplée d’arbres gigantesques, aux troncs intimement entremêlés dans le chaos granitique régnant en maître des lieux et rappelant étrangement le paysage de la forêt d’Huelgoat, jusqu’à ce que surgisse enfin le promontoire se divulguant à travers les feuillages épais.Ils descendirent de leur monture qu’ils délaissèrent à l’orée du bois et cheminèrent sur un sentier éclairé par des flambeaux fichés dans le sol caillouteux. Au sommet de ce sentier se dressait une plateforme bordée par la falaise escarpée contre laquelle venait s’écraser avec fracas la mer particulièrement agitée. D’édifiantes colonnes de pierre brute, rectilignes et sans âge, sculptées d’entrelacs mystérieux et de spirales interminables, s’élevaient en demi-cercle autour d’un triskell géant, gravé sur le sol à même la roche. Baignée dans la faible lueur émanant de la lune que laissait entrevoir la couverture nuageuse défilant à toute allure, l’avancée était balayée par un vent frais et vif, provoquant le vacillement incessant des flammes disposées en cercle autour d’eux.De nombreuses personnes au visage dissimulé sous la capuche de leur cape se tenaient debout, en masse, attendant ainsi la venue de la Grande Prêtresse ainsi que celle de l’initiée censée participer au Rituel Sacré, organisé ce soir à son intention.Lorsque Renaud, Alarig et Galaan progressèrent parmi eux, ils perçurent immédiatement s’élever leurs murmures dirigés à leur attention.— Je crois que tu es repéré ! glissa Galaan à son ami en se penchant vers lui.— Moi ? répondit l’autre sur le même ton. Mais ils ne me connaissent pas !— Galaan a raison, soutint Alarig. Nul ici n’ignore votre véritable identité.— Ma véritable identité ? répéta-t-il abasourdi.— Le Haut Roi Arthur en personne, tonna une voix féminine assurée derrière eux. 

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Informations

Publié par
Date de parution 13 juin 2018
Nombre de lectures 14
EAN13 9782960177596
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Stéphanie Moins




LE PACTE

V - Au-delà du passé


























LE PACTE V – Au-delà du passé
Autopublié par Stéphanie Moins, Belgique
Illustrations de Caroline Hardy
stephmoins@gmail.com

ISBN 978-2-9601775-9-6 (Version numérique)

Dépôt légal : Juin 2018


Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivant du Code de la propriété intellectuelle.

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« Il est grand temps de rallumer les étoiles. »
Guillaume Apollinaire


Puis toi, M., tu es arrivé.
Et là, j’ai compris tant de choses…
Table des matières
Prologue
1 – Rituel Sacré
2 – G lastonbury
3 – Sur les traces d’Arthur
4 – Doutes
À vous…
Notes
Personnages

Petit récapitulatif…

Galaan Rouxel :
Kiné ostéopathe. 29 ans. Fils de Pierre* et Marie-Louise Rouxel. Vit à Lyon.

Gen Launay (Jennie) :
Institutrice. 29 ans. Fille d’Alexis* et Mathilde Launay. Vit à Liège.

Gauvain Le Bihan :
Ébéniste. 29 ans. Cousin germain de Galaan. Fils de Johan* et Solen* Le Bihan. Vit à Telhouët.

Julie Mouchet :
Couturière. 30 ans. Apprentie enchanteresse. Vit à Liège.

Viviane Avallach (Tante Vie) :
Tante de Gauvain et Grande Prêtresse d’Avalon.

Renaud Guerrec :
Médecin urgentiste à Lannion. 36 ans. Vit à Trébeurden (Pors Mabo)

Léa Salaun :
Artiste peintre. 36 ans. Ex-femme de Renaud. Vit à Trégastel.

Yanic Guerrec :
4 ans et demi. Fils de Renaud et Léa.

Valérie Loyat :
Infirmière. 30 ans. Amie de Galaan. Vit à Lyon.

Jeanne Blanec :
4 ans et demi. Fille de Galaan et Valérie.

Loïk Rouxel :
PDG Rouxel Marine. 76 ans. Père de Pierre Rouxel et grand-père de Galaan. Vit à Trébeurden (Lan Kerellec).

Marguerite Launay :
Gouvernante chez Loïk. 73 ans. Mère d’Alexis Launay et grand-mère de Gen.

Rémy Guerrec :
Inspecteur. 33 ans. Frère cadet de Renaud. Vit à Lannion.

Gudwal :
Antiquaire à Rennes. Elfe protecteur.

Mathieu :
Amant ponctuel de Valérie. Vit à Lyon.


* : décédé(e)

Elouan Nedelec :
Inspecteur et coéquipier de Rémy Guerrec. La quarantaine. Vit à Trébeurden.

Gwenaël Lemonier :
Artiste et galeriste. La trentaine. Vit à Lannion .

Marc Dumont:
Inspecteur. La trentaine. Vit à Lyon.

Léo Plouec:
Pêcheur. La quarantaine. Vit à Trébeurden .

Edward Drakeford :
Chef d’entreprise. La septantaine. Père biologique de Renaud Guerrec. Vit à Yeovil.

Elisabeth Drakeford :
Épouse d’Edward. La septantaine. Vit à Yeovil.

James Drakeford :
Travaillant au sein de l’entreprise familiale. Fils aîné d’Edward et d’Elizabeth Drakeford. La trentaine. Vit à Londres.

Peter Drakeford :
Artiste peintre. La trentaine. Fils cadet d’Edward et d’Elizabeth Drakeford. Vit à Londres.

Charlie Parker:
Professeur de français. La trentaine. Compagnon de Peter Drakeford. Vit à Londres.

Iphigénie Brisby :
Patronne d’un salon de thé. Âge improbable. Vit à Glastonbury .

Graham Britchers:
Horloger. La soixantaine. Vit à Londres.

June Lewis:
Guide à l’abbaye de Glastonbury. La trentaine. Vit à Glastonbury .

Emma Lewis :
Retraitée. La septantaine. Grand-mère paternelle de June Lewis. Vit à Tintagel .

Alarig :
Palefrenier et ami de Lancelot du Lac.

Awena :
Épouse d’Alarig.



Morgane Le Du :
Enchanteresse de l’Ombre. Enfermée au Val sans Retour, forêt de Brocéliande.

Lucas Martin :
41 ans. Mercenaire à la solde de Morgane.

Guillaume Blanec :
Musicien. 33 ans. Œuvre pour Morgane.

Maëlle Le Du :
Violoniste. 26 ans. Nièce de Morgane.

Lucius (Lucifer) :
Maître de l’Ombre.

Alexis Muller :
Allemand. 33 ans. Œuvre pour Lucius, à l’insu de Morgane.
Prologue







Avril 2015







Près de 2h du mat’,
Pointe de Bihit, Trébeurden, Bretagne, France

Cette nuit, une fois encore, impossible de fermer l’œil.
Non pas à cause de mes insomnies. Mais bien de la tempête balayant la côte.
Incapable de trouver le sommeil, je me tourne vers cet oreiller qui était le tien.
Était… Et inévitablement, me plonge dans ces souvenirs, ces réminiscences du passé qui, comme ce temps qui s’égrène à une lenteur exaspérante, prennent mon esprit en otage et me balancent ton absence à la figure.
Mais je ne me laisse pas enliser dans la souffrance ni ne cède à la tentation de succomber à la solution médicamenteuse qui m’a si souvent sauvé la mise depuis ton départ.
Au contraire.
À l’instar de ces derniers jours, je décide de tout transposer dans mon carnet, pour que reprennent vie ces pans de notre existence qui nous ont été arrachés… dérobés, il y plus de quatre ans d’ici   !
Et même si certains se sont révélés bien plus douloureux et terrifiants que d’autres, je me plais à me les remémorer.

Alors je me rappelle…
Ce retour à la réalité, après ta noyade qui, au final, s’est résumée à n’être qu’un épouvantable cauchemar.
Notre départ pour le moins précipité, à Gauvain et moi, pour Rennes en vue de solliciter l’aide de Gudwal. Tu étais sous l’influence de Morgane et je ne souhaitais prendre aucun risque, bien malgré les réticences de mon cousin qui me criait que j’agissais comme un con. Je ne pensais qu’à toi, qu’à te préserver. Évidemment, pendant notre absence, Morgane s’est arrangée pour te faire parvenir un mail mensonger, qui a provoqué ta fuite.
Je me rappelle alors nos retrouvailles tant espérées grâce à l’intervention de Renaud, à la gare de Lannion… Sans oublier nos instants magiques qui ont suivi, après, dans cette cabine de plage dans laquelle nous avons vécu tant de choses...
Le soir même, alors que nous nous rendions à Avalon, tout a ensuite basculé dans l’horreur. Désireux d’assouvir une vengeance qu’il nourrissait à mon égard depuis tant d’années, Guillaume m’a poignardé. La lame empoisonnée a bien failli me coûter la vie, ainsi que celle de Lily et de Julie, à laquelle nous étions étroitement reliés…
Heureusement, la magie de l’Île Sacrée, mais aussi et surtout ton amour, ta présence, ta prévenance au cours des deux jours qui ont succédé, ont opéré et m’ont sauvé.
En plus de revivre ces visions nous ramenant à l’origine de notre coup de foudre, nous avons participé aux noces de Gauvain et Julie, au terme desquelles il nous a fallu reprendre notre course effrénée dans le but ultime de récupérer mon pendentif.
Là, je me rappelle avec délectation nos amours dans cette petite chambre d’hôtel… Les premiers depuis notre adolescence, lors desquels tu m’as laissé me perdre en toi. Depuis lors, depuis cette immersion au cœur de ton paradis, je suis devenu accro à toi.
Comme jamais…
Bon sang, ce que tu peux me manquer   !
Les sanglots me serrent la gorge.
Et même si pas un jour ne passe sans en ressentir leur étranglement depuis ta disparition, je ne parviens pas à m’y habituer.

Je tente de chasser ma douleur, de la reléguer dans un coin de mon esprit pour me rappeler, encore.
Je ne veux pas nous oublier   !
Après ces moments d’extase, nous avons rejoint Gudwal. Ce dernier nous a remis un paquet contenant une lettre destinée à une Anglaise - Iphigénie Brisby - son carnet de sortilèges, une bague ancestrale que j’avais portée autrefois ainsi qu’une fiole avec laquelle j’étais supposé annihiler les pouvoirs de Morgane lors de cette rencontre que je redoutais tant. Juste avant de donner sa vie pour nous épargner, nous préserver des intentions de Guillaume et de Lucas, déterminés à nous retrouver…
Je me rappelle cette fuite en train. Mais aussi notre voyage vers Roscoff, dernier endroit où tu avais vécu une vision dans laquelle rendez-vous t’avait été donné par Merlin lui-même. Sa rencontre à l’île de Batz n’a pas été concluante. Ce vieux mage n’a pas pris la peine de t’écouter. Cependant, cette entrevue nous a permis de diriger notre quête vers l’Angleterre, berceau d’Arthur…
Le soir même, le destin s’est une fois encore imposé à nous. Cette fois, c’est à toi que Guillaume s’en est pris. À la suite d’une soirée passée en compagnie de Renaud. Sur le parking du centre nautique… C’est là que nous t’avons retrouvée couchée dans une mare de sang.
Comme toujours, la solution demeurait Avalon. Seul endroit au monde où on parviendrait à te ramener à moi, à te garder en vie. À te soigner…
Je me rappelle alors t’avoir amenée expressément sur cette plage de Toul Gwen. Une fois que Viviane, accompagnée de deux passeurs, s’est chargée de toi, je suis parti à la recherche de Guillaume.
Étonnamment, je n’étais plus seul. Renaud est apparu, a insisté pour me suivre, m’épauler. Aide que j’ai acceptée… Un peu bon gré mal gré, je te l’accorde…
Nous avons retrouvé l’auteur de ton agression. Mais en plus de posséder ton pendentif ainsi que le carnet de Gudwal, ce psychopathe de Guillaume détenait des aveux nous concernant lui et moi, qui m’ont, je t’avoue, déstabilisé.
Il s’est avéré que cet homme était mon demi-frère, fruit d’une union fugace et juvénile entre mon père et la mère de Guillaume. Bien entendu, les révélations ne se sont pas arrêtées là. J’ai également appris que mon grand-père, Loïk Rouxel, était toujours vivant et s’était permis de s’investir au sein de notre vie à Lyon à mon insu en nous soutenant financièrement ma mère et moi, bien malgré le refus catégorique de mon père.
Cette nuit-là, j’ai également découvert les facettes d’un homme qui allait changer ma vie…
Notre vie.
Renaud Guerrec.
Devenu un ami.
Voire un frère.
Sans lequel je n’aurais pu récupérer mon médaillon auprès de l’enchanteresse de l’Ombre, qui nous a confirmé ce que je redoutais (malgré la profonde amitié que je ressentais à l’égard de cet homme si charismatique) : le retour d’Arthur…
Le soir, après un premier échange houleux avec Loïk Rouxel, mon nouvel ami et moi avons pris le départ pour l’île enchantée, où le Rituel Sacré de Julie nous attendait.
Nous étions fébriles… Si impatients   !
Moi de te retrouver.
Lui de découvrir enfin sa véritable identité.
Ce que nous étions loin d’imaginer, c’était ce que le passé nous réservait alors…
1 – Rituel Sacré


















Hors du temps,
Terres Sacrées d’Avalon

Le jour déclinait et la nuit qui se profilait s’annonçait fraîche. Venteuse, aussi.
Emmitouflée dans sa pèlerine rouge, elle chemina jusqu’au bâtiment principal où l’attendait son amie. Une fois arrivée à destination, elle immobilisa sa monture et posa le pied sur la terre battue. Puis, d’un geste tendre, elle attrapa le licol de la jument qu’elle lia autour d’une poutre.
Quand brusquement, l’animal se figea et releva la tête, les oreilles dressées, comme alerté…
Qu’as-tu, ma belle ?
La monture s’ébroua avant de la bousculer légèrement de son museau. À l’évidence, l’impatience la taraudait.
Il est arrivé, n’est-ce pas ? l’interrogea-t-elle, le cœur étreint par une fébrilité indescriptible.
La bête à la robe grise effectua quelques pas en arrière, traduisant un impérieux besoin de s’en retourner.
Attends. Avant d’aller le rejoindre, attends…
Gen détacha le ruban pourpre qui retenait ses cheveux en une longue tresse et le noua à la crinière argentée, avant de se reculer et de laisser la jument disparaître à travers la brume glaciale dans un petit trot cadencé.

***

Au même instant,
Temple d’Avalon

Ils ne vont plus tarder, à présent. Faites en sorte de les accueillir comme il se doit, ordonnança-t-elle, le ton impérial.
Bien, Prêtresse Viviane, se conforma la jeune druidesse en un hochement de tête solennel.
Ma fille est-elle prête pour la cérémonie ?
Pratiquement. Elle achève actuellement de se préparer.
Tournant le dos à Naomi, Viviane enfila sa longue cape blanche en s’enquérant :
Faites venir Gauvain. Je dois lui parler.
Chuis tout ouïe, Vie, tonna la voix grave de celui-ci qui se répercuta dans le temple pratiquement déserté pour l’heure.
Quand l’enchanteresse se retourna, elle aperçut son neveu se décaler d’une large colonne de marbre blanc et s’avancer vers elle à pas mesurés, une expression dure sur le visage.
Je te croyais auprès de Julie, balbutia-t-elle déconcertée.
Julie. Ah ouais. Celle que tu appelles ta fille  ?
Il se planta à deux mètres d’elle et, les mains flanquées dans les poches, se mit à la dévisager durement.
Et si pour une fois, t’arrêtais de me prendre pour un con et que tu m’expliquais ton bordel grand cru classé  ?
Gauvain ! Tu es dans un temple !
Rien à branler de ton temple ! Si le lieu supporte tes putain de mensonges, il supportera bien mon vocabulaire de merde, s’insurgea-t-il en dirigeant un index vers le sol en vue de désigner la situation irrégulière. Alors ? C’est quoi cette histoire de fille  ? Et pourquoi j’ai cette foutue sensation qu’elle en sait que dalle ?
Naomi, veuillez nous laisser, je vous prie…

***



À cet instant précis,
Sur une des plages d’Avalon

La barque racla le sable sur lequel elle s’immobilisa. Aussitôt, deux druides en toge blanche et au visage dissimulé sous une large capuche accoururent pour réceptionner leurs hôtes. Les passagers de l’embarcation en descendirent et s’avancèrent vers Alarig dont le visage s’éclaira à leur approche :
Messieurs ! Quelle joie de vous revoir ! Tenez ! Couvrez-vous de ces pèlerines. Une violente tempête est annoncée pour cette nuit. Donnez-nous vos sacs que vous récupérerez en fin de séjour.
Après un bref salut, Renaud s’exécuta sans contester tandis que Galaan se munit de son carnet en cuir avant de se séparer du reste de son bagage.
Attendez, se justifia-t-il, juste ceci !
À présent, venez, précisa Alarig en leur indiquant trois montures. Il est prévu que je vous conduise immédiatement au promontoire où se déroulera le Rituel Sacré de l’initiée Julie.
Mais le Lyonnais jeta un coup d’œil vers les chevaux, inspecta rapidement les environs et se risqua :
Ysold n’est pas là ?
Et toi , mon amour   ? Où es-tu   ? Vais-je te retrouver au promontoire   ?
Je me suis permis de te préparer une autre monture, car elle est déjà…
Cependant, le palefrenier n’eut le temps d’achever sa phrase. Galaan porta deux doigts à ses lèvres, émit un long sifflement aigu puis scruta la pénombre, jusqu’à ce qu’un hennissement retentisse au loin. Apparut alors une haute silhouette grise, blanchissant au fur et à mesure qu’elle se rapprochait d’eux à vive galopade, sous le regard ébahi des deux autres hommes l’accompagnant.
On dirait qu’elle n’était pas si loin, murmura-t-il tout en esquissant un sourire de contentement.
La jument ralentit sa course, trottina jusqu’à son ancien maître qu’elle vint saluer à travers de petits coups de museau contre sa joue. Heureux de la retrouver, Galaan la caressa et remarqua un ruban mêlé à sa crinière qu’il se hâta de dénouer avant d’en humer l’effluve floral.
Le cœur battant comme jamais, Galaan se tourna vers Alarig et l’interrogea :
Comment va-t- elle  ?
Mieux, sois tranquille. Elle est quasiment guérie. Et surtout, elle t’attend avec grande impatience !
À moi aussi, il me tarde de la retrouver… Soit, s’exclama-t-il en grimpant sur le dos d’Ysold avec énergie, il n’y a plus de temps à perdre. Allons-y !

***

À peine un quart de sablier plus tard,
Monastère d’Avalon

Gen porta trois coups rapprochés sur la porte qui s’ouvrit d’emblée sur Julie, dont le visage s’illumina à la vue de l’objet pendant au bras de son amie.
Génial ! Tu l’as retrouvé ! Je le cherchais partout !
Tout en lui rendant son pendule, Gen s’expliqua :
Tu l’avais oublié dans mon logis, lors de mes derniers soins.
Machinalement, Julie caressa sa goutte de verre translucide et arbora un fin sourire :
À te voir, je devine qu’ il est arrivé. Pas vrai ?
Le simple hochement de tête et le rougissement subit de sa copine suffirent à répondre à sa question. Celle-ci attendait son retour avec une hâte grandissante, en particulier après ces deux mois passés loin de lui .
Deux mois… durant lesquels son corps s’était remis lentement de sa terrible blessure.
Deux mois au cours desquels les seules nouvelles au sujet de Galaan avaient été distillées à travers ces brèves brûlures enflammant régulièrement sa paume. Bref, pas des plus glorieuses.
Et toi ? lui demanda Gen tout en détaillant son amie.
Cette dernière avait revêtu une longue robe blanche aux manches évasées et plongeantes, ainsi qu’un décolleté ovale sur lequel retombait sa chevelure blonde légère. Elle était carrément magnifique.
Prête pour le grand saut ?
Julie releva son regard scintillant de joie et son sourire s’agrandit davantage.
Même si j’attends ça depuis longtemps… Un peu nerveuse, je dois bien l’admettre.
C’est normal, remarqua Gen dans un haussement d’épaules évident. Après tout, il est parfaitement légitime que tu appréhendes les évènements qui vont se produire. Mais rassure-toi : tu es faite pour cela. Finalement, quand on y réfléchit bien, c’est dans l’ordre des choses. Tu as toujours su déchiffrer les fonds de tasses de café.
Ça s’appelle lire dans le marc, Gen.
Comme tu veux. C’est toi la spécialiste. Ce que j’veux dire, c’est que tu possèdes une aptitude incroyable. La preuve en est cette fameuse prédiction où tu m’annonçais une passion dévorante. Et je ne parle pas de celle où tu entrevoyais l’arrivée de Gauvain, cet ours aux yeux bleus… Ce qui arrive est cohérent. Logique.
Elle se tut, inclina la tête sur le côté, pinça les lèvres et serra les paupières avant de reprendre :
Un peu comme si tu étais née pour devenir enchanteresse.
Si un jour on m’avait dit que t’allais me sortir ce genre de trucs… Gen, tu es sûre que tout va bien ?
Mais son amie n’eut le temps de prononcer la moindre parole, car non loin d’elles résonnèrent des pas feutrés. Les silhouettes des jeunes prêtresses destinées à conduire la future enchanteresse au promontoire sacré se dessinaient à travers la pénombre du cloître, annonçant alors le départ de Julie pour son Rituel.
Les deux amies se dévisagèrent silencieusement.
Il était temps de partir.

***

Exactement au même moment,
Temple d’Avalon

Gauvain resta un long moment terré dans un mutisme rageur, provoqué par le coup des révélations qu’il venait d’apprendre. Face à Viviane en qui il avait toujours accordé une confiance absolue. Celle qu’il considérait à présent durement fouillait ses prunelles délavées aussi froides que ce sanctuaire dans lequel un vent glacial s’engouffrait.
Comment avait-elle pu leur cacher cette triste vérité ? Comment avait-elle pu les duper en toute impunité, au nom d’une cause qui selon elle, les dépassait totalement ? Sans pour autant qu’ils ne se doutent de quoi que ce soit ?
Oui. Comment avaient-ils pu passer à côté d’une telle évidence, de cette réalité qui se tramait depuis le début ?
Il fourragea ses cheveux hirsutes d’une main nerveuse qu’il passa ensuite sur son visage, comme pour se réveiller d’un mauvais rêve.
Comment… comment as-tu pu ?
Julie était prédestinée depuis le début. Elle devait être amenée à protéger Gen, de qui elle s’est liée d’amitié par le plus grand des hasards. Quant à l’enfant à venir, elle a été conçue dans le but de devenir à son tour Grande Prêtresse d’Avalon. Cela n’aurait été possible que si sa mère elle-même n’était enchanteresse.
Et en ce qui concerne le père de Lily ? Tu as pris le premier pigeon venu, en l’occurrence moi, et tu t’es dit que ça f’rait l’affaire, c’est ça ?
Tu as tout faux.
Ah ben alors, va falloir que tu m’éclaires. Chuis impatient d’entendre ta version des choses à mon sujet.
Tu le découvriras bien assez tôt, crois-moi.
Mouais… Pas besoin de m’en dire plus ! De toute façon, nous ne sommes que des instruments à tes yeux ! Tu t’es servie de nous pour parvenir à tes fins, pour que naisse la môme dont tu as tant besoin ! J’parviens pas à croire que t’aies pu lui mentir à propos d’un truc aussi énorme !
Je n’ai pas eu le choix, Gauvain.
Cette réplique ne manqua pas de le faire réagir. Soudain hors de lui, il s’emporta et lâcha dans un éclat de voix :
On a toujours le choix ! Comme si tu ne pouvais pas tout lui révéler avant  ! Elle engage sa propre vie dans ton histoire à la con, bordel !
Ce n’est pas aussi simple que tu le supposes. D’après les règles d’Avalon, une grande part des savoirs, soit toutes les connaissances nécessaires pour utiliser toutes les propriétés du fabuleux don qu’elle a reçu à la naissance, ne lui sera transmise qu’au cours du Rituel.
D’la merde, oui ! Que tu lui dissimules la vérité, c’est ton affaire. Pas la mienne ! N’attends pas une seule seconde que je la trahisse tout comme tu t’appliques si bien à le faire ! Julie est ma femme et je refuse de lui cacher quoi que ce soit ! J’estime qu’elle a le droit de savoir où elle fout les pieds et ce à quoi ce putain d’engagement de Rituel Sacré de mes deux la contraint.
Il conserva le silence quelques secondes, tremblant de fureur puis reprit, le ton bas et inflexible :
Cette putain de décision n’appartient qu’à elle seule. Tout cela s’appelle le libre arbitre. Non ?
Après quoi, il se retourna et décida de s’en aller.
Mais à peine eut-il effectué trois pas qu’un choc le percuta dès l’instant où la main de l’enchanteresse effleura la sienne. Instantanément plongé dans un état de catatonie, Gauvain perdit immédiatement conscience. La seconde suivante, le géant vacilla, perdit l’équilibre et s’écroula de tout son poids sur le sol pavé.
La Grande Prêtresse s’agenouilla à ses côtés et lui susurra sur le ton de la désolation :
Je suis réellement navrée, Gauvain, mais je ne puis te laisser tout compromettre. Pas cette nuit, alors que nous touchons au but. Nous avons bien trop besoin d’ elles  ! L’avenir d’Avalon est à ce prix ! Le moment viendra où tu le comprendras.
Elle caressa ses cheveux et ses joues barbues d’un geste tendre, et souffla finalement :
J’espère que tu me pardonneras…
Puis elle appela un druide auquel elle dispensa ses ordres :
Conduisez-le au Tor.
Aux Portes du Temps ?
Oui. À présent, il doit découvrir son rôle et être initié par les Gardiens .
Madame, s’aventura le druide en toussotant dans son poing, si je puis me permettre… Sa présence n’est-elle pas requise au Rituel ? Il représente le feu .
Le regard diaphane noyé dans le néant et une expression énigmatique voilant ses traits, la Dame du Lac se justifia :
Quelqu’un d’autre le représentera. Un invité de marque qu’il me tarde d’ailleurs de retrouver après toutes ces années !

***

Un tour de sablier plus tard,
Promontoire sacré d’Avalon

Ils avaient parcouru une forêt dense peuplée d’arbres gigantesques, aux troncs intimement entremêlés dans le chaos granitique régnant en maître des lieux et rappelant étrangement le paysage de la forêt d’Huelgoat, jusqu’à ce que surgisse enfin le promontoire se divulguant à travers les feuillages épais.
Ils descendirent de leur monture qu’ils délaissèrent à l’orée du bois et cheminèrent sur un sentier éclairé par des flambeaux fichés dans le sol caillouteux. Au sommet de ce sentier se dressait une plateforme bordée par la falaise escarpée contre laquelle venait s’écraser avec fracas la mer particulièrement agitée. D’édifiantes colonnes de pierre brute, rectilignes et sans âge, sculptées d’entrelacs mystérieux et de spirales interminables, s’élevaient en demi-cercle autour d’un triskell géant, gravé sur le sol à même la roche. Baignée dans la faible lueur émanant de la lune que laissait entrevoir la couverture nuageuse défilant à toute allure, l’avancée était balayée par un vent frais et vif, provoquant le vacillement incessant des flammes disposées en cercle autour d’eux.
De nombreuses personnes au visage dissimulé sous la capuche de leur cape se tenaient debout, en masse, attendant ainsi la venue de la Grande Prêtresse ainsi que celle de l’initiée censée participer au Rituel Sacré, organisé ce soir à son intention.
Lorsque Renaud, Alarig et Galaan progressèrent parmi eux, ils perçurent immédiatement s’élever leurs murmures dirigés à leur attention.
Je crois que tu es repéré ! glissa Galaan à son ami en se penchant vers lui.
Moi ? répondit l’autre sur le même ton. Mais ils ne me connaissent pas !
Galaan a raison, soutint Alarig. Nul ici n’ignore votre véritable identité.
Ma véritable identité ? répéta-t-il abasourdi.
Le Haut Roi Arthur en personne, tonna une voix féminine assurée derrière eux.
C’est en se retournant vers elle qu’ils découvrirent la Dame du Lac, plus majestueuse que jamais, drapée d’une interminable pèlerine blanche à large coiffe abritant sa longue chevelure blanchie par les millénaires, le front orné d’un anneau dont les branches en volutes se rejoignaient autour d’une grosse améthyste mauve. Derrière elle apparaissait une armada de prêtresses entourant la future enchanteresse. Et à leur suite, une jeune femme toute de rouge vêtue s’en détachait…
Repérée instantanément par Galaan, ce dernier se retira en douce et vint se placer dans son dos à son insu.
Avec cérémonie et cette grandeur qui lui était propre, Viviane s’approcha de Renaud en vue de l’accueillir, et déclara distinctement :
Je te souhaite la bienvenue à Avallach, Renaud, alias Arthur Pendragon, Haut Roi de Bretagne et te remercie du privilège de ta présence qui nous honore tous ici, ce soir.
S’empressant de lui rendre son salut, il s’inclina une main sur le torse et, quoique déconcerté, déclara :
C’est moi qui vous remercie et m’en trouve plus que comblé, chère Viviane.
Lorsque Gen parvint enfin à sa hauteur, son regard s’arrêta d’emblée sur le premier homme qui se présenta devant elle et dont on venait de clamer le nom.
Depuis son arrivée à Avalon deux mois plus tôt, ses soupçons s’étaient confirmés à son égard.
Elle savait.
Il lui sembla même l’avoir deviné depuis le début, depuis l’accident…
Renaud et elle se fixèrent.
Longuement.
Sans mot dire.
Sans même un clignement de paupières.
Leur revinrent alors en mémoire quelques bribes d’un passé commun auquel ils avaient appartenu…
Qu’il apprécia, malgré la voix de sa conscience.
Qu’elle rejeta, pour le bien de la sienne.
Puis, particulièrement troublés, ils s’avancèrent l’un vers l’autre d’un pas hésitant pour s’embrasser sur la joue.
Bonjour, Gen. Comment vas-tu ? lui demanda-t-il attentionné, le regard exprimant néanmoins une certaine réserve.
Mieux. Merci, balbutia-t-elle avant de baisser les yeux et de les relever aussitôt pour poursuivre. J’imagine qu’une fois de plus, c’est à toi que je dois la vie ?
Non, Gen. Cette fois, c’est à l’homme de ta vie que tu la dois.
Le regard soutenu et pénétrant du médecin se détacha du gris de la jeune brune et voyagea vers l’azur de Galaan, auquel il s’arrima. Sans le quitter des yeux, il ajouta :
C’est grâce à son acharnement si tu es vivante aujourd’hui. Et je constate en te voyant guérie qu’il a pris la bonne décision en t’amenant ici.
Où est-il ? s’enquit-elle en fouillant l’assistance de son intérêt aiguisé.
La poitrine sur le point d’exploser.
Il était là et il ne se montrait pas ? Alors quoi, il voulait sa mort ?
Face à cette impatience manifeste, Renaud ne put réprimer un large sourire.
Je pense qu’il ne devrait plus tarder à apparaître.
La pétulance pétillant et fourmillant dans tout son être, Gen sonda la foule de ses prunelles averties et scrutatrices, quand une voix à la douceur enivrante et tant espérée tinta à son oreille :
Bonsoir, Petit Chaperon.
Les paupières de la jeune femme se fermèrent. Une pointe d’adrénaline enserra son cœur déjà mis à l’épreuve.
Si je suis le petit chaperon, vous, qui êtes-vous ? chuchota-t-elle en s’inclinant vers l’arrière, vers cet interlocuteur possédant à lui seul le don de lui transmettre cette vague de crépitements électriques faisant vibrer chacune de ses cellules.
Tandis que la foule se mettait en branle autour d’eux, il murmura, ses doigts s’entremêlant aux siens :
Je me tiens à l’affût de vos moindres gestes et je rêve du moment où je pourrai me délecter de votre peau, de votre odeur, de vos lèvres, mais aussi…
Ses mains quittèrent les siennes pour s’enrouler autour de sa taille et la presser contre lui :
… De votre corps…
Avec son menton, il écarta la large capuche rouge et en tout bon prédateur qu’il était, annonça ses intentions en mordillant son lobe, puis la peau fraîche de son cou :
… Que je dévorerai lentement, dont je me rassasierai totalement pour recommencer, encore et encore… Toute la nuit durant.
Cette fois, le cœur de Gen dansa la java.
Elle chancela et s’appuya contre lui.
Quel bonheur de sentir à nouveau sa présence, sa force… !
D’ailleurs, reprit-il les lèvres humides et le souffle chaud s’aventurant sur sa chair émoustillée, rien qu’à y songer, j’en attrape une faim de loup.
Un loup ? Ici ?
Ses paumes se posèrent sur celles de Galaan, s’y cramponnèrent.
N’aie crainte, Petit Chaperon… J’ai peut-être les dents longues, mais je saurai me montrer particulièrement doux pour que tu me gardes auprès de toi. Pour toujours… Maintenant, regarde-moi, ma Gen. J’ai besoin de te voir.
Elle pivota sur elle-même et se retrouva face à lui, la bouche rapidement collée à la sienne, absorbée, aspirée avec cette délicatesse qui le caractérisait tant. Ses bras qui s’étaient enroulés autour d’elle la ramenèrent tout contre lui et, le visage s’enfouissant dans son cou, Galaan lui susurra :
Bon sang, tu m’as tellement manqué !
Pelotonnée ainsi dans son giron, elle s’imprégnait de ce réconfort s’apparentant à un retour au bercail. Être dans les bras de cet homme, c’était comme de revenir à la maison après un long voyage, une période d’absence de…
Deux mois   ! Sans lui… Une véritable torture   !
Son cœur se gonfla.
Son corps se réchauffa.
Quant à son âme, elle s’apaisa.
Il était là.
Avec elle.
Autour d’elle.
Et ils étaient unis. Réunis.
Parce qu’en définitive, c’était eux ou c’était rien  !
Dis-moi que tu vas bien, lui chuchota-t-il en la pressant tout contre lui. Dis-moi que tu es désormais hors de danger.
Rassure-toi. Je vais bien.
J’ai eu si peur... Si peur ! confessa-t-il en resserrant davantage son étreinte autour de son corps frêle, comme si c’était encore possible.
Bercés par ce semblant d’éternité, cet instant n’appartenant qu’à eux, ils se perdirent dans une tout autre réalité.
Toutefois, celle-ci s’effilocha bien trop vite et une autre, plus concrète, les rattrapa au moment où, autour d’eux, les bourdonnements de la foule les convièrent à les rejoindre.
L’heure était au Rituel. Leurs retrouvailles devraient donc attendre…
Les mains agrippées aux épaules de Gen comme si l’idée de ne plus la toucher lui devenait soudain intolérable, il s’écarta d’elle et plongea ses prunelles dans les siennes.
Jusqu’à ce qu’il se souvienne !
Je crois que ceci t’appartient, signala Galaan en brandissant son pendentif qu’il lui attacha aussitôt.
Merci, souffla sa compagne les yeux chatoyants illuminant son visage d’ange. Tu as su récupérer le tien ?
Il opina.
Je t’expliquerai plus tard. Prête pour la cérémonie ? lui demanda-t-il en lui présentant son bras.
Prête, répondit-elle en s’y agrippant fermement, sans s’empêcher de le dévorer du regard.
Encore.
Comme si, en se détournant de lui quelques secondes, celles-ci suffiraient à le faire disparaître.
Maintenant que tout le monde est présent, commençons, intima la Grande Prêtresse dominant l’assemblée devant un autel façonné en granit au centre du promontoire.
Galaan se pencha vers Gen et demanda :
Où est Gauvain ? Je ne le vois pas.
Mais alors que la jeune brune scrutait les environs d’une œillade affûtée, la question de Galaan fit précisément écho à celle que Julie posa à Viviane. Toutefois, cette dernière choisit délibérément d’éluder son questionnement et recentra son intérêt sur l’instant présent.
Gauvain sera absent. Nous poursuivrons sans lui. Mais rassure-toi, Julie, Renaud représentera l’Élément du feu.
Cette précision provoqua une vague de murmures qui gronda parmi l’assistance regroupée au pied des stèles sacrées. Interloquée et profondément perplexe, la future enchanteresse porta une main à sa bouche.
Pourquoi   ? Quelle est la raison de son absence   ? Ça ne lui ressemble pas. Gauvain n’aurait manqué cela pour rien au monde. Que s’est-il passé   ?
Aussi, la Dame du Lac ne lui laissa pas la possibilité de s’y attarder et invita prestement chacun des parrains de l’initiée à prendre place sur un pan de l’immense triskell. Ce dernier était encerclé par la pléiade au centre de laquelle Julie se mut et s’avança spontanément, bien malgré l’incertitude et l’angoisse envahissant progressivement ses sens.
Mais il était trop tard pour reculer.
Trop tard pour renoncer.
L’enjeu s’avérait énorme !
D’instinct, elle porta ses mains sur son ventre qu’elle caressa d’un geste maternel, chassa ses interrogations et ses doutes à l’égard de Gauvain, et chercha à se concentrer sur son Rituel Sacré.
Ce soir, son initiation toucherait à sa fin.
Ce soir, elle deviendrait officiellement une enchanteresse, dotée de pouvoirs extraordinaires.
Ce soir, sa vie basculerait incontestablement. Irrévocablement.
Ce soir, elle renaîtrait Immortelle !
Renaîtrait…
Au loin, les cloches du village retentirent, les informant de l’imminence de l’évènement. Le Rituel pouvait enfin commencer.
Elle ferma les yeux, sentant le vent mordant lui fouetter le visage et se perdit dans l’oraison gaélique énoncée par Viviane invoquant les grands dieux celtes et priant ceux-ci de les accompagner lors de cette cérémonie.
Jusqu’à ce qu’elle marque une pause et qu’un lourd silence enveloppe l’assemblée. Lentement, une jeune prêtresse s’approcha de Julie, s’agenouilla devant elle et déposa un large plat en céramique. La Dame du Lac s’écarta de la table de pierre, déploya ses bras et les paumes tournées vers le ciel, entonna :
Que les arbres des fées apparaissent et te gratifient de leurs dons précieux et essentiels à tes pouvoirs d’enchanteresse de la Lumière !
Un tourbillon blanc se forma sur l’autel, à travers lequel apparut l’aura bleutée d’un premier arbre dans lequel Viviane plongea sa main.
Noisetier : arbre dont l’essence façonnera ta baguette d’enchanteresse.
Quand sa main en émergea, elle brandissait un bâton, mince et aussi long qu’un avant-bras, duquel s’effilocha un filet nuageux verdâtre s’enroulant sur lui-même avant de s’évaporer.
T’assurant le don ultime qui t’a été offert par les dieux celtes : la Guérison.
Une fois la baguette déposée dans la vasque, l’arbre azuréen se dissipa, emporté par un tournoiement lent et opaque qui engendra d’autres végétaux magiques. Quelques feuilles furent extraites d’un bouleau possédant la faculté de désensorceler. Un chêne, arbre de justice, symbolisant la force et poussant à agir en toute impartialité, fournit quelques glands phosphorescents. Julie reçut également du gui, censé lui porter chance ainsi que du sureau, réputé pour demeurer l’arbre des fées par excellence.
Le dernier feuillu sur lequel le tourbillon s’évanouit fut le pommier, symbole d’Ynis Withrin, d’où l’île d’Avalon tirait son nom d’origine.
Voici l’Aval. Prends cette pomme et croque-la. Qu’elle t’apporte toute la science dont tu auras besoin ainsi que la magie, la connaissance et…
Viviane éleva le fruit sacré et clama avec cérémonie :
L’Immortalité !
Pendant que Julie s’exécutait, trois jeunes prêtresses munies chacune d’un Élément se postèrent aux côtés des trois parrains. Mais au moment où Galaan releva les yeux vers Gen, il surprit un échange de regards soutenus entre elle et Renaud. Déstabilisé, il les observa tour à tour tandis qu’un étrange frisson le parcourut de toutes parts. Que se passait-il entre eux, maintenant que tout doute était levé sur leurs origines respectives ? Qu’éprouvaient-ils réellement ?
À quelques pas de là, comme en transe, la tête rejetée en arrière, les yeux clos et les mains tendues vers le ciel, Viviane formulait de nouvelles incantations :
Julie, selon les trois grands principes druidiques, promets de vivre en harmonie avec toi-même, de vivre en harmonie avec la nature et de vivre en harmonie avec les dieux.
Je le promets, cria la jeune femme comme pour couvrir les bourrasques de vent devenues violentes.
Sur ce triskell, que s’assemblent les Éléments afin de ne former qu’une seule et même entité, un seul et même tout ! Que s’unissent la matière, l’esprit et l’âme, pour l’éternité ! Que le Feu, par son énergie, brûle, illumine et réchauffe !
Renaud jeta un regard perplexe aux autres avant d’abaisser la torche à la flamme dansante tendue par la prêtresse à ses côtés, puis alluma le début du sillon creusé à ses pieds.
Que l’Eau, source de vie, se déverse, abreuve et purifie !
Galaan s’appropria le vase en terre cuite reçu et en versa son contenu dans le creux de sa spirale. Contrairement au feu qui continuait sa lente combustion, le liquide s’écoula vers Julie pour disparaître subitement dans la roche, comme aspirée par celle-ci.
Que la Terre apporte son soutien, sa force et sa stabilité.
À son tour, Gen inclina son plat et déversa une série de galets qui aussitôt, s’amalgamèrent en un petit amas insignifiant, là, à l’extrémité de cette branche de triskell dédiée à la terre.
Ensuite, après avoir enjoint aux trois témoins de s’écarter du symbole sacré, Viviane annonça le dernier Élément :
Que le Vent unisse, mélange et scelle la matière !
C’est alors que, mus par une force invisible, les trois Éléments s’animèrent sous les yeux circonspects de tous. Le feu enflamma sa spirale et se propagea vers le centre. L’eau, ressurgie comme par miracle en bouillonnant, ruissela le long de son sillon et rejoignit l’embrasement sans pour autant éteindre celui-ci. Au même moment, les galets se mirent brusquement à rouler sur eux-mêmes et s’assemblèrent aux autres Éléments. Une fois regroupés, ils s’élevèrent peu à peu du sol et se confondirent les uns aux autres en tournoyant lentement autour de Julie. La force du vent se décupla pour former une épaisse colonne croissant vers le ciel. Progressivement, la silhouette de l’initiée s’évanouit derrière la puissance de la tempête, tandis que les rafales s’amplifiaient encore.
Les litanies de Viviane, à peine perceptibles, étaient masquées par l’intensité du souffle qui se dégageait du pilier tumultueux, obligeant alors les trois amis à s’écarter un peu plus encore. Soucieux de protéger sa compagne, Galaan s’empressa de glisser sa main dans la sienne et la serra.
Mais cela ne lui suffit pas.
Ne pouvant réfréner son insatiable besoin d’elle alors placée entre lui et Renaud, il finit par dérouler un bras mi-possessif, mi-protecteur qui se referma autour de ses épaules et la colla à lui, dans une étreinte compacte, vigoureuse… et tendre à la fois.
Julie… Quitte cette mortalité qui t’a été offerte au début de ta vie et renais Immortelle , proféra la Grande Prêtresse, les prunelles devenues mystérieusement luminescentes. Deviens à présent Être de Lumière   !
Soudain, un immense éclair blanc et aveuglant jaillit du tourbillon venteux, incendia et déchira le ciel dans un craquement assourdissant. L’instant d’après, le déchaînement du vent et de la mer s’agitant tout autour d’eux cessa et céda la place à un calme étrange, presque irréel.
Comme si le temps s’était suspendu.
Comme s’il avait oublié, puis quitté cette partie du monde.
Comme s’il n’existait plus…
La spirale qui avait englouti Julie s’évapora progressivement et laissa entrevoir un corps de femme couché sur le sol.
Inerte… et ancré dans un puissant rai de lumière.
Une vive inquiétude souleva le cœur de Gen. Mais au moment où, totalement affolée, elle se jetait sur son amie, deux étaux puissants la retinrent et la pressèrent face à un mur de muscles.
Non, Gen, sonna la voix douce de Galaan, reste ici.
Julie… Que se passe-t-il ? s’enquit-elle le ton brisé. Pourquoi ne se relève-t-elle pas ?
Ce n’est pas fini, la rasséréna-t-il à voix basse. Elle doit se réveiller. Elle va se relever. Patience, la tranquillisa-t-il en frottant tendrement son dos de sa main rassurante. Elle est vivante. Elle est bien vivante, répéta-t-il en cherchant à apaiser sa respiration erratique traduisant sa panique.
Ce que tous entrevirent fut ce rayonnement diffus émanant du corps de Julie toujours inanimée sur le sol rocheux.
Ce que nul ne perçut en revanche furent ces mots résonnant et vibrant à travers sa conscience, tel un chuchotement :
Relève-toi…
Cette voix… Je la connais. Comment est-ce possible   ?
Oui, elle connaissait cette voix.
Celle-là même qui l’avait soutenue et aimée les premières années de sa vie, puis qui un jour s’était tue sans fournir la moindre explication. Avait disparu. Avait déserté son existence pour ne plus jamais revenir ensuite.
Viviane…
Et là, à l’insu de tous, se joua un échange télépathique sur le point de changer le cours de sa vie.
Intense.
Dans un sens y figurait le reproche.
Dans l’autre y tintait une demande d’absolution. La justification à un acte des plus incompréhensible et de laquelle suintait un appel à l’indulgence.
Une vérité se composa, s’énonça… et tomba.
Incroyable. Inopinée. À la limite de l’inconcevable.
Et qui fit battre le cœur de Julie à un rythme jamais égalé.
Qui provoqua inévitablement son lot d’émotions : fureur, amertume, déception. Incompréhension, aussi…
Pourquoi   ?
Parce qu’à présent, tu es une enchanteresse.
Pourquoi   ?... Pourquoi nous avoir laissés   ? Pourquoi nous avoir abandonnés, papa et moi   ? Je ne comprends pas…
Les évènements se précipitaient. D’autres, tel que Gauvain, avaient besoin de moi.
Moi aussi j’avais besoin de toi   ! Et papa… Papa a tellement souffert de ton départ. De ton absence   !
Aujourd’hui, je suis là.
C’est trop tard. Tu nous as abandonnés. Tu M’as abandonnée. J’avais besoin de toi   !
Les choses se sont déroulées comme elles étaient prévues. C’était écrit.

Le mutisme que Julie infligea à Viviane alourdit sa poitrine déjà écrasée par le poids du remords. La Grande Prêtresse insista :
Tu l’ignorais, mais j’ai toujours été là pour toi.
Je ne te crois pas.
Cherche en toi. Tu le sentiras…

Ma fille…

Maintenant, relève-toi   !
Pas avant que je ne sache…
Que désires-tu savoir   ?
Après la rancœur et l’amertume, la colère joua des coudes et imposa son aura écrasante.
Tout était planifié, n’est-ce pas   ? Ma rencontre avec Gen, notre amitié, mon coup de foudre pour Gauvain, ma grossesse… ma Lily.
C’était la volonté des dieux.
Ne confonds pas TA volonté avec celle des dieux. Comment vais-je expliquer à Gen et à Gauvain que nos liens ne relèvent que du sortilège   ? Qu’ils n’existent pas   ?
Détrompe-toi, car ces relations sont bel et bien réelles. Il n’y a aucun sortilège.
Pourquoi avoir gardé le silence   ? Pourquoi ne pas m’avoir préparée à cette réalité qui m’explose au visage en cet instant   ?
Tu n’aurais jamais accepté mon retour ainsi que ta destinée.
Je perçois… Je devine encore d’autres vérités… Je comprends mieux à présent… Gauvain voulait me prévenir… Il est parti parce que tu l’as expulsé d’Avalon… Il a manqué le Rituel par TA faute   !
Il n’aurait pas pu supporter de te voir mourir. Vois comme ton amie est bouleversée à l’idée de te perdre. Imagine l’impact qu’aurait pu avoir le Rituel sur lui   ! Il paraît costaud, fort, mais il reste un être fragile, meurtri à jamais par la perte de ses parents. Il demeure si vulnérable…
J’en sais quelque chose…
Préférant ignorer sa dernière remarque, Viviane insista :
À présent, rassure tes amis. Rassure l’assemblée et relève-toi   !
Viviane dressa une nouvelle fois les bras, les paumes orientées vers les cieux. Peu à peu, le vent reprit.
Tu appartiens au monde des Immortels, des Enchanteurs… Julie : lève-toi !
Lentement, la clarté environnante s’intensifia au point d’aveugler l’assistance présente. Lorsqu’elle s’atténua enfin, Julie se dévoila.
Face à tous.
Debout.
Les mèches folles de sa longue chevelure blonde semblant danser autour de sa tête.
Postée vers la Grande Prêtresse…
Lorsqu’elle s’en détourna, Gen, Galaan et Renaud remarquèrent aussitôt ses prunelles d’enchanteresse blanches et lumineuses perdues dans un néant connu d’elle seule. Les vents concentrés exclusivement autour d’elle et les bras le long du corps, elle chemina droit devant elle, fendit la foule silencieuse qui s’écarta sur son passage pour la laisser défiler, suivie de près par un cortège de druidesses disciplinées.
Alors que la pléiade commença à se disloquer, Gen se dégagea doucement des bras de son amant et annonça :
Je vais l’accompagner, m’assurer qu’elle va bien. De ton côté, pars aux écuries. Je t’y rejoins dès que je le peux.
Aux écuries ? Pourquoi là-bas ?
C’est là que je loge, précisa-t-elle avant de déposer un baiser léger sur les lèvres de Galaan et de s’éloigner.
Attends, réagit-il en lui attrapant le bras.
Elle se noya dans ses grands yeux bleus débordant d’ivresse de la revoir et attendit qu’il achève sa phrase.
Laisse-moi venir avec toi. Je t’attendrai dehors.
Galaan…
Non. Ne compte pas sur moi pour te laisser une minute de plus. Et puis, la météo est instable. C’est trop dangereux.

***

À peine une poignée de sable plus tard,
Monastère d’Avalon

Le nez face au battant en bois.
Clos.
Avec cette envie pressante d’y abattre ses poings rageurs, comme pour soulager sa frustration d’être mise à la porte, d’avoir été expulsée de cette pièce dans laquelle se tenait Julie qui, au vu de son visage blême comme la mort, devait être extrêmement secouée par la cérémonie qu’elle venait de vivre.
Toutefois, impossible pour elle, Gen, sa meilleure amie, de franchir les barrages établis par cette armada de prêtresses orange, avec en tête du troupeau, Viviane. La reine des sacro-saints mystères et autres secrets. En personne !
Mais bon sang de bois, où était donc passé Gauvain ? L’époux de Julie censé la soutenir en pareille épreuve et qui ce soir avait tout bonnement brillé par son absence ?
Écœurée et résignée bien malgré elle, elle entreprit de reprendre le chemin du retour, voguant à travers un brouillard de colère froide lorsque surgit une ombre devant elle…

***
L’impatience le dévorant telle une horde de termites prête à venir à bout d’un tronc d’arbre mort, Galaan avait délaissé l’abri précaire qu’offrait le porche du monastère ainsi que leurs montures, et s’était glissé à l’intérieur.
Quand là, surgirent dans l’obscurité de ce cloître glacial balayé par les courants d’air, deux ombres distinguables entre mille.
L’oreille affûtée, il dressa son attention vers eux...

***
Il se tenait là.
Grand, la carrure large, le port altier.
Souverain.
Le malaise ressenti lors de la cérémonie la gagna à nouveau et son ventre se contracta de plus belle lorsqu’il s’approcha d’elle.
Bonsoir, Gen.
Bonsoir, Renaud.
Elle le dévisagea dans la pénombre, sans un mot et pendant un instant qui lui parut une éternité.
Qu’est-ce qu’il fait là, au juste   ? Pourquoi a-t-il pris la place de Gauvain   ? Parce que Monsieur je-suis-médecin était autrefois un roi   ?
Une petite voix pernicieuse intérieure perça sa conscience et compléta :
Autrefois ton roi   ! Tu le savais   !
Bien sûr qu’elle le savait … parce qu’elle connaissait cet homme ! Elle l’avait pressenti dès le départ, dès leur rencontre et cette sensation de familiarité s’était confirmée lors de la découverte de ce tableau, ce portrait d’elle élaboré à la sanguine et trônant dans son bureau à lui…
Trônant… ricanait sa conscience.
Cette fois, même sans sa barbe broussailleuse et sa longue chevelure hirsute, elle pouvait l’identifier aisément.
Basta le subterfuge ! Le mystère était enfin levé !
Subitement, la vive irritation qui l’avait animée lors de son bannissement de la chambre de son amie reflua et se décupla. Il n’allait pas s’en sortir aussi facilement !
Qu’est-ce que tu cherches ? le chargea-t-elle durement. Pourquoi es-tu là ?
Il sembla hésiter puis, redressant les épaules, finit par lui répondre :
Je cherche ma chambre. Un druide me l’a indiquée dans un des couloirs du cloître, celui qui donne sur le Tor.
Dans ce cas, c’est par là-bas, l’informa-t-elle un bras tendu sur le côté, sans pour autant parvenir à détacher ses prunelles résolues des siennes.
Bien…
Mais au lieu d’emprunter la direction suggérée, Renaud s’avança vers elle.

***
L’épaule appuyée contre un pilastre de pierre.
Indispensable à son soutien. À contrer son vacillement.
Car, même si à cette distance il ne pouvait percevoir que de légers chuchotements, leur langage corporel parlait pour eux.
Lui faisant un pas vers elle.
Et elle qui le fixait. Sans broncher.
Leurs corps tournés l’un vers l’autre. Résolument.
Allaient-ils se toucher ?
Allaient-ils s’étreindre ?
S’embrasser ?
Arrête…
Ils s’étaient reconnus. Ça, Galaan l’avait constaté à maintes reprises pendant la cérémonie. Lors de leurs connexions visuelles soutenues… Si déstabilisantes !
Que se disaient-ils ?
Pourquoi ne s’éloignait-elle pas ? Ne s’en retournait-elle pas auprès de lui, qui l’attendait de pied ferme auprès des montures.
Même si je suis ici, ça ne change rien. Je l’attends, non   ?

***
Instinctivement, elle recula.
Je ne te veux aucun mal, souffla Renaud blessé par cette attitude de défense, une main se levant et se tendant vers elle, comme un appel à l’indulgence.
Je sais… Mais je ne comprends pas la raison pour laquelle tu te tiens là, devant moi.
Il laissa retomber son bras qu’il conserva le long de son corps et répondit à son reproche :
J’en ignore moi-même la raison. Mais comme je l’ai déjà expliqué à Galaan, je n’ai nullement l’intention de me mettre entre vous deux. Je ne veux pas vous séparer.
Elle laissa s’écouler un long silence auquel elle finit par mettre terme, ferme et sans détour :
Bonne nuit, Renaud.
Bonne nuit, Gen, concorda-t-il accompagnant sa parole d’un bref hochement de tête, luttant contre une soudaine furieuse envie de la serrer contre lui.
D’où lui venait cet émoi qu’il ressentait pour elle, de façon si impromptue ? Devait-il en déduire qu’il en était amoureux, comme il le craignait ? Et Léa ? Il était pourtant certain de son amour envers elle.
Soudain, tout se bouscula.
Son esprit devint confus. Il n’était plus sûr de rien, lui pourtant habitué à maîtriser ses émotions.
Mais alors qu’elle amorça quelques pas vers la sortie, il l’interpella :
Gen…

***
S’il la touche… S’il la touche, je ne réponds plus de rien   !
Tremblant d’une appréhension qu’il avait peine à maîtriser, Galaan réfréna un impérieux besoin de sortir de l’ombre et de franchir la courte distance qui les séparait.
Pour faire quoi   ? Lui sauter à la gorge   ?
Mais étreint par la culpabilité engendrée par son manque de confiance, il demeura inerte… et scruta encore.

***
Elle stoppa son avancée, se retourna et lui accorda à nouveau son attention, son regard brillant d’un éclat indéchiffrable :
Je voulais te dire aussi que… je suis réellement heureux et particulièrement soulagé que tu te sois rétablie de ton agression. Nous étions très inquiets pour toi.
Elle se contenta d’opiner légèrement, lui offrant néanmoins un fin sourire puis disparut totalement derrière une colonne.
Oui.
Il était réellement dérouté !

***
Assise sur son lit, Julie assista indolente à l’évacuation de la pièce. À part Viviane et elle, il ne restait plus aucune des prêtresses qui l’avaient accompagnée jusqu’à sa chambre. Tout le beau monde venait d’être expédié, banni…
À l’instar de Gen, son amie, qu’elle avait entendu répliquer avec férocité, outrée de ne pouvoir intervenir ni venir s’enquérir de son état.
Mon état…
Pour l’instant, il s’apparentait plus à une épaisse brume dans laquelle elle cheminait à l’aveugle, profondément choquée par toutes les révélations et les secrets percés à jour au cours de la cérémonie. Elle n’était plus qu’un amas de chair indolent que les évènements ainsi que cette renaissance avaient rendu inerte.
Vide de tout sentiment, décharnée de toute émotion.
Était-elle seulement encore vivante ?
Tandis qu’elle reprenait progressivement conscience de la réalité, elle sentit sa poitrine se comprimer et la tête lui tourner. L’instant d’après, elle vacilla et se laissa alors choir lourdement sur son lit. Saisie par une violente montée de sanglots qu’elle ne parvint à endiguer, elle se mit à pleurer abondamment, le visage enfoui dans les draps.
Tendrement, la main de la Dame du Lac vint se poser sur son épaule, l’inondant aussitôt d’un apaisement spontané.
Je suis là. Tout doux, ma fille. Tout doux…
Dubitative, Julie l’observa longuement à travers l’épais mur de larmes qui noyait ses yeux avant de se risquer à lui demander :
Qu’est-ce qu’il m’arrive ?
Tu renais… Tes sens se réveillent.
Pourquoi l’as-tu chassée ? J’avais besoin d’ elle . J’avais besoin de Gen. Elle est comme ma sœur…
Tu la retrouveras en temps voulu. Nous devons discuter, toi et moi.
Julie la considéra, se redressa puis essuya ses paupières gonflées par l’amertume et le désarroi.
Soit… Si c’est sa volonté. Pourquoi pas   ?
Alors, dis-moi. Dis-moi pour quelle sombre raison tu es partie en nous abandonnant, papa et moi…
La vérité t’est apparue lors du Rituel.
Tu as dit que tu voulais discuter. Dans ce cas, parlons ! objecta vivement Julie, son regard fusillant celui de cette femme.
Ma mère…
Donne-moi ta main, intima-t-elle avec douceur. Que je te montre…
Paume contre paume, yeux délavés dans ceux de l’autre, la magie opéra. Les émotions ressenties ainsi que les souvenirs précieusement conservés véhiculèrent jusqu’à l’esprit de Julie.
C’est ainsi que tout se dévoila à elle, et ce, dans les moindres détails : depuis la rencontre de Viviane avec son père, son amour inopiné pour cet homme, l’annonce de sa grossesse et l’attente de sa fille. Mais aussi sa terrible perte, cette culpabilité et ce chagrin sans nom traînés depuis cet atroce abandon, celui-là même qu’elle avait été obligée de leur faire subir en raison des obligations imposées par Avalon. S’en suivirent également l’immense joie de la retrouver il y a peu et sa volonté d’être initiée, la naissance future de Lily, sans oublier cet attachement profond liant Julie à Gauvain, ce garçon que la Grande Prêtresse considérait comme son propre fils…
Enfin, elle comprenait.
Enfin, elle savait… et contre toute attente, pardonna.
Tout !
Ces années de vide, de douleur, de manque… Ce long combat livré seule aux côtés de son père malade et infirme. Cette impitoyable solitude qu’elle avait traînée derrière elle tel un poids mort, mais qui au fond, l’avait endurcie… Aguerrie !
Et quand elle ramena sa main à elle, Julie posa son regard sur la Dame du Lac, sa mère, qu’elle détailla minutieusement.
Se ressemblaient-elles ?
Et dire qu’elle n’avait jamais rien soupçonné !
Oh, bien sûr, elle avait bien ressenti un lien étrange se tisser à une vitesse vertigineuse entre elles. Inexplicable. Voire même singulier. Mais jamais Julie ne s’en était inquiétée outre mesure, un peu comme si cette relation s’avérait être l’évidence absolue.
Et pour cause…
Survint ensuite un émoi d’un autre type qui tinta en elle, sonna son alarme…
Celle reliant son être à celui d’un homme.
Celui-là même auquel elle était particulièrement attachée, dont elle était follement éprise…
Il a besoin de moi… annonça-t-elle en songeant aux dernières images apparues, dans lesquelles elle avait perçu le ressenti de Gauvain ainsi que l’attachement inconditionnel que cet homme généreux lui portait.
Oui. Et les jours qui s’annoncent ne seront pas des plus simples à vivre pour lui. Il va être confronté à son passé, aussi douloureux soit-il, ainsi qu’à un choix. Oui, Julie, il va avoir besoin de ta présence. De ton soutien…
L’instant d’après surgit une missive enroulée sur elle-même que Viviane tendit à sa fille.
Qu’est-ce que c’est ?
Une lettre. Destinée à Edward Drakeford . Il possède un manoir à Yeovil, qui se situe à une trentaine de kilomètres de Glastonbury, en Grande-Bretagne. Remets-la-lui de ma part. Il comprendra et pourra ainsi vous indiquer la marche à suivre pour la suite, ainsi que les personnes que vous serez amenés à rencontrer et à consulter.
Il concerne le rôle qui sera attribué à Gauvain, n’est-ce pas ?
Viviane hocha la tête.
Inutile d’en dire plus, car à présent, Julie connaissait l’enjeu que représentait la tâche qui serait confiée à son mari…

***
Quand Gen retrouva son compagnon, celui-ci semblait essoufflé.
Tout va comme tu veux ? l’interrogea-t-il devant sa mine renfrognée.
Ça va.
Réponse courte. Laconique… Limite lapidaire. Et que Galaan interpréta à tort tel un mauvais présage. À n’en pas douter, son échange avec Renaud l’avait chamboulée… Et à en juger son air boudeur, bien plus que de raison.
Ne pouvant une fois de plus réfréner son besoin immodéré de la toucher, il lui saisit le poignet au moment où elle s’apprêta à grimper sur sa monture.
Tu es sûre que tout va bien ?
Réprimant tant bien que mal un sanglot de colère et de frustration, Gen se contenta d’opiner brièvement. La dernière chose qu’elle souhaitait était de l’alarmer sans aucune raison. Le chemin les menant aux écuries devrait suffire à apaiser le tourment causé par l’exclusion abrupte de la chambre de son amie.
Tout ce qu’elle désirait à présent était de s’éloigner le plus loin possible de cet endroit sinistre et austère, et de s’enfermer dans ce logis qu’elle occupait depuis un mois et demi.
Tout ça avec lui .
Rien qu’avec lui   !
Tout ce qui lui importait en cet instant précis était de se perdre dans l’océan de douceur qu’il était prêt à lui offrir. Et rien d’autre.
Lui, lui, lui et encore lui   ! Renaud, les prêtresses, Viviane… Qu’ils aillent tous au diable   !
Cependant, son manque d’enthousiasme provoqua l’effet inverse et, au bord de la panique, Galaan insista en la ramenant près de lui :
Je vois bien que quelque chose te préoccupe. Dis-moi… Dis-moi, ma Gen.
Ses lèvres caressèrent les siennes, les envoûtèrent si bien qu’elle céda. Elle avait tant besoin de lui. Maintenant ! Alors, pourquoi s’en priver ? Pourquoi attendre ?
Mais au moment où elle se réfugia le nez dans son cou et fut sur le point de se confier, les cloches du village retentirent derrière eux. Leur vacarme singulier alertait les habitants de l’île. Il leur signalait que le monstre venteux battait à présent la campagne et qu’il était impérieux de regagner au plus vite un logement ou un abri, dans lequel ils pourraient se réfugier durant le temps que s’acharnerait le démon climatique.
Allons-y, Galaan. Le temps presse.
Tu m’expliqueras, une fois aux écuries ?
À nouveau, elle marqua son accord par un acquiescement muet, renforçant les doutes de Galaan à l’égard de Renaud : était-ce sa présence qui engendrait son attitude de repli ?
Instinctivement, il reporta son regard vers la porte qu’elle venait de franchir, avant de grimper à cru sur le dos d’Ysold et de rabattre sa capuche.

***

Une cavalcade plus tard,
Écuries d’Avalon

Ils avaient traversé les campagnes d’Avalon en chevauchant à bride abattue et avaient contré la fureur du vent qui avait redoublé d’intensité.
Très vite, ils avaient atteint la ferme d’Alarig où étaient centralisées les écuries de l’île. Le tout était composé simplement : un corps principal accueillant le palefrenier et son épouse, plusieurs bâtiments abritant les chevaux ainsi que d’autres annexes, dont une imposante étable. Plus loin, à une cinquantaine de mètres de là, s’élevait une minuscule chaumière en pierre, se dressant sur la colline, face à la mer et à la plage, affrontant en permanence les embruns de l’océan. C’est précisément dans ce logis dans lequel Lancelot avait autrefois vécu, que Gen avait décidé d’établir son nouveau point d’ancrage, en attendant le retour de Galaan.
Après avoir gagné les écuries, le couple mit pied à terre et conduisit, côte à côte, leur monture dans leur stalle respective.
Silencieux dans un premier temps, Galaan ne pouvait s’empêcher de projeter des œillades soutenues vers sa compagne paraissant perdue dans ses pensées.
Mais lesquelles ?
Vers quoi ?
Ou plutôt, vers qui   ?
Vers cette personne, cet homme qu’elle avait croisé un tour de sablier plus tôt et dont le prénom s’inscrivait en six lettres ?
Et Renaud ? lâcha-t-il spontanément, comme s’il avait poursuivi le cours de ses réflexions à voix haute.
Quoi Renaud   ? répliqua-t-elle d’un ton détaché.
Il est bien installé ? Au village, je veux dire…
Ben, je suppose que Viviane s’est chargée de son accueil.
Arrivant devant un box vide, Gen marqua une pause lorsqu’elle poussa le battant de bois et y fit avancer sa monture. Ensuite, sans pour autant se retourner, elle ajouta :
Je l’ai croisé dans le cloître. Il cherchait sa chambre.
Flanqué devant l’entrée de la stalle, le bras suspendu au licol de sa jument Ysold, Galaan demeurait immobile. Comme paralysé. Puis, la voix empreinte d’incertitude, il se risqua :
Et ?
Brusquement, interpellée par ce petit mot qui impliquait une justification en guise de réponse, elle lui fit face et abandonna ses prunelles contrariées dans les siennes.
Et quoi   ?
Il la contempla, le souffle coupé. Cette femme était tout bonnement magnifique ! Toujours revêtue de sa pèlerine rouge, sa large capuche retombait sur ses épaules et dévoilait enfin son visage d’ange constellé de gouttes de pluie et encadré par sa longue chevelure indisciplinée châtain foncé dont les boucles sauvages recouvraient à présent le haut de sa poitrine. Cette dernière, encore essoufflée par l’effort accompli, se soulevait frénétiquement. Mais même si les sens de Galaan perdirent subitement la raison, sa conscience était loin de se tranquilliser. Parce que si lui-même était subjugué par cette vision céleste, Renaud avait certainement dû l’être aussi !
Je présume que tu l’as aidé à la trouver.
Pourtant, elle n’eut le temps de lui répondre, car au moment même où elle ouvrit la bouche, un fracas assourdissant retentit non loin de là. Figés, le regard accroché à celui de l’autre, ils délaissèrent leur discussion :
Qu’est-ce que c’était ? s’enquit-il alarmé.
Un second craquement provoqua les hennissements affolés des bêtes paniquées s’agitant désespérément dans leur stalle.
Occupe-toi d’Ysold, lui ordonna-t-il en lui fourrant son licol dans les mains. Et surtout, reste ici ! Je vais voir Alarig !
Interdite par la tournure qu’avait prise leur conversation à la saveur aigre lui piquant la langue et taraudant son esprit, elle le regarda traverser la grande cour pavée et disparaître au pas de course sous la pluie battante.

***

Au même instant,
Monastère d’Avalon

Elle traversa le cloître et n’arrêta son pas pressé que devant sa porte, sur laquelle elle frappa trois petits coups. Lorsque son hôte apparut, elle remarqua d’emblée ses traits tirés, comme rongés par l’inquiétude.
Bonsoir, Renaud. Je suis navrée de venir t’importuner si tard, mais il fallait que je te parle.
Bonsoir, Viviane, lui répondit ce dernier en s’écartant pour lui céder le passage. Soyez sans crainte. Vous ne me dérangez pas.
Et refermant le lourd battant derrière lui, il reprit :
Je vous en prie, prenez place à mes côtés, lui proposa-t-il en lui indiquant la table sur laquelle un repas avait été entamé. Souhaitez-vous vous joindre à moi ?
La Dame du Lac rabattit son ample capuche des deux mains et secoua la tête :
Merci, mais je ne suis pas venue pour partager ton repas. Pas ce soir, du moins. Je ne serai pas longue.
Prenez tout de même la peine de vous asseoir, suggéra-t-il en tirant à lui une chaise à la vannerie fatiguée.
La vieille femme, éreintée qu’elle était, considéra sa proposition avec soulagement et concéda de s’y poser quelques instants. En vérité, les évènements de la soirée l’avaient harassée… Mise au tapis !
Ah, Renaud… amorça-t-elle en fouillant son émeraude intense. Il y a tant de choses que je souhaiterais te dire… Étrangement, j’ignore par quel bout commencer. Avant toute chose, sache que je suis particulièrement heureuse de te revoir.
Me revoir ?
Resté debout près de la fenêtre, il croisa les bras sur son torse puissant et, la tête légèrement inclinée sur le côté, objecta :
En ce qui me concerne, et mis à part le Rituel Sacré de Julie il y a moins d’une heure, je n’ai pas le souvenir de vous avoir rencontrée auparavant.
Pourtant, tu connais la vérité puisque tu te tiens ici, devant moi, alors que nous sommes à Avalon.
Je ne connais qu’une infime part de cette vérité et pour être franc avec vous, je suis ici pour en découvrir davantage sur ma réelle identité.
N’es-tu pas assailli par une horde de souvenirs depuis ton arrivée ? s’avança-t-elle, un sourire lent s’ébauchant sur ses lèvres.
Je me demandais si je rêvais…
Ensuite, il croisa les mains dans son dos et se mit à arpenter la pièce, en proie à une profonde réflexion.
Ces souvenirs, comme vous dites… Ils m’ont bien assailli, effectivement. En particulier quand…
Puis il s’arrêta, hésitant, mais toutefois désireux de se confier auprès de Viviane. Mais le pouvait-il réellement ? D’après ce que son instinct lui soufflait, ils avaient autrefois été amis, complices…
Je l’ ai revue… Gen… Je vous avoue être troublé par ces réminiscences du passé dans lesquelles elle m’est apparue… Comme jadis. Comme dans ces rêves que j’ai faits il y a vingt ans et par lesquels j’étais si obsédé !
Je peux t’assurer qu’il ne s’agit en rien de songes, mais bien de souvenirs de ton ancienne vie.
Vivement troublé, Renaud se remit à effectuer les cent pas dans la pièce, sous le regard impassible de Viviane percevant alors pleinement ses craintes, ses troubles, ses moindres émois…
Je me suis souvenu d’elle… De Guenièvre, je veux dire… J’ai su qu’elle avait été ma femme. Depuis tout ce temps que je m’interroge sur elle… Elle m’a tellement fasciné ! Tellement !
Il s’arrêta net et lui fit face.
Ai-je réellement été celui que vous et Morgane prétendez ? Ai-je véritablement vécu dans la peau d’Arthur Pendragon ?
À cet instant, Viviane se leva et majestueuse, s’approcha de lui en déposant une main secourable et apaisante sur son épaule robuste.
Oui. Mais peu à peu, tout comme Gen et Galaan, tes deux vies se confondent, fusionnent pour ne s’articuler autour que d’une seule. Tu es à la fois Renaud Guerrec et le Haut Roi Arthur.
C’est ce qui expliquerait mes obsessions impliquant toutes ces recherches depuis tant d’années ?
Elle opina silencieusement.
L’inquiétude à son plus haut niveau, il demanda :
Pourquoi suis-je là ? Je comprends pour Galaan, je comprends pour Gen… Mais moi, je n’ai rien à voir dans leur histoire ! se défendit-il une main aux doigts rassemblés et tambourinant le milieu de son torse. Même s’il demeure toujours mon meilleur ami, mon frère, cette femme n’est plus la mienne. Et même si elle continue à me fasciner, à m’émouvoir, je ne peux me permettre de me l’approprier. Je refuse obstinément cette éventualité ! Je refuse d’accorder le moindre crédit à ce que Morgane a débité à mon encontre !
Tu obtiendras très rapidement toutes les réponses aux nombreuses questions que tu te poses, et ce au cours des jours que tu demeureras ici. Tu découvriras non seulement ton identité, mais également tes origines. Quant à la mission majeure qui t’est destinée, tu l’apprendras en temps voulu.
Imposant comme jamais, les sens aux aguets, il fit un pas vers elle.
Quand ? Quand le découvrirai-je ?
Les mains jointes devant elle lui conférant à nouveau cet air solennel dont elle se départissait rarement, elle annonça :
Dès que tu seras prêt, Renaud.
Dans ce cas, nous pouvons commencer, car prêt, voyez-vous, je le suis depuis vingt ans ! Je ne veux plus attendre. Je ne PEUX plus attendre ! Cette ignorance me tue ! Je veux comprendre !
La Dame du Lac hocha brièvement de la tête avant de s’en retourner vers la porte.
Achève ton repas, Renaud. Un prêtre passera te chercher très bientôt.

***

Un demi-tour de sablier plus tard,
Écuries d’Avalon

Une petite partie du toit de l’étable qui avait été arrachée par la frénésie du vent avait été reconsolidée grossièrement par Alarig et Galaan. C’est en tout cas ce que contemplait Gen venue les rejoindre, à présent plantée à l’entrée et totalement admirative devant le travail effectué.
Vous n’avez pas traîné, dis donc ! J’ignorais que tu détenais de tels talents de bricoleur.
Perché seul en équilibre sur une poutre et achevant de fixer une armature en bois, Galaan n’émit qu’un grognement.
Alarig n’est pas avec toi ? l’interrogea-t-elle la tête rejetée en arrière à s’en tordre le cou.
Non. A dû aller chercher un truc, grommela-t-il sans pour autant interrompre sa tâche.
Tu as bientôt fini ?
Mmh… Plus pour longtemps.
D’accord…
Des yeux, Gen chercha un passage à travers les monticules d’objets en tout genre s’entassant contre le mur et lui permettant de le rejoindre, puis s’avança. Discernant immédiatement ses intentions, il rugit :
Qu’est-ce que tu fais ?!?
Ben, je monte ! Ça m’évitera de me choper un torticolis à force de te reluquer d’en bas ! grogna-t-elle en entamant l’escalade d’un tas de bois.
Reste où tu es ! Ce n’est pas un torticolis que tu risques, mais bien de te rompre le cou à force de grimper n’importe où !
Oh, t’emballe pas Rouxel ! Si tu es parvenu à monter là-haut, je devrais pouvoir y arriver aussi !
Bon sang, quelle foutue tête de mule ! ragea-t-il entre ses dents avant de délaisser son marteau et de se baisser pour se pendre à la poutre.
Avec la souplesse d’un félin, il s’y balança et finit par atterrir pieds joints sur la terre battue. Interloquée, la bouche entrouverte, elle le regarda se dépoussiérer grossièrement le pantalon et venir à elle sans pour autant assumer son regard.
Je ne suis pas manchote. J’aurais pu le faire.
Ben voyons… Comment ça se passe de ton côté ?
Gen l’observa. Grand, mince, les épaules larges légèrement retombantes, athlétique… Il était à tomber dans son ensemble médiéval totalement noir, de la tunique au col droit en passant par ce pantalon en peau s’enfonçant dans ses hautes bottes. Tel qu’elle l’avait imaginé pendant ces deux longs mois passés sans lui.
Deux mois… Et le voilà. Mais pas complètement. Quelque chose le tourmente…
J’ai fini de soigner les chevaux. Tout va bien ?
Galaan dodelina de la tête, esquivant à nouveau son regard qu’il détourna vers la cour.
Bon ! Je peux savoir ce qui se passe ?
Il demeurait muet, les mains posées sur sa taille étroite, les yeux suivant à présent le mouvement de son pied qui grattait négligemment le sol.
Alors Rouxel, tu te décides à cracher le morceau, oui ? insista-t-elle en lui souriant tendrement.
Il hésitait à s’engager dans cette discussion inachevée. Ne s’était-il pas trompé à leur sujet ? Au fond, était-ce vraiment si important ? Toutefois, à en croire l’état de crispation dans lequel il se sentait, il ne pouvait le nier davantage. Embarrassé, il marqua une pause avant de se lancer, la voix hésitante :
C’est à propos de Renaud…
Bien malgré elle, Gen se rembrunit. La jalousie pointait le bout de son nez crochu.
Que ressens-tu pour lui exactement ? reprit-il une crainte indicible lui tiraillant les entrailles.
Gen croisa enfin son regard des mers du Sud. Aussi, ce fut elle qui, incapable de le soutenir, baissa la tête en premier qu’elle dissimula alors sous sa capuche, comme protégée par sa pèlerine. D’une main douce sous le menton, il la ramena à lui, l’invitant ainsi silencieusement à le regarder.
Écoute… Je sais que j’entretiens une légère tendance à la jalousie.
Elle releva une main à la hauteur de leurs yeux et, pinçant le pouce et l’index, compléta sur un ton qui se voulait taquin :
Juste légère… Tellement insignifiante.
Il la considéra quelques secondes en silence.
D’accord : il était jaloux. Mort de jalousie, même. D’ailleurs, on n’était pas loin du syndrome. Pourtant, les attentions que Renaud et elle s’étaient portées et échangées avaient bien existé. Il n’avait pas rêvé !
Je sais que sa venue ne t’a pas laissée de marbre. Je l’ai vu, Gen.
Ce n’était pas une supputation.
C’était une affirmation. Une certitude !
Et inutile de se voiler la face, impossible à réfuter !
Qu’est-ce que tu as vu ?
Je ne peux quand même pas lui dire que je les ai espionnés comme un sale voyeur   !
Il retira sa main, la laissa tomber le long de son corps. Las.
J’ai remarqué votre malaise à tous les deux… Vous vous contempliez comme si vous vous retrouviez après des années. Ce qui au fond…
Mais il n’acheva pas sa phrase.
Était-ce vraiment indispensable ?
De son côté, Gen ne se contenta pas de conserver le silence.
Non.
Elle s’enfonça et se morfondit dans un mutisme aussi lourd qu’un trente tonnes.
Accablé par son attitude plus que révélatrice, il reprit :
Écoute, ça va te paraître dingue, mais je rumine ce truc depuis tout à l’heure et… ça me rend fou, Gen !
Une fois encore, la jeune brune s’abstint de répondre.
Que dire   ? Comment lui expliquer que même s’il frôle la vérité, même si le revoir m’a troublée, cela n’a rien à voir avec ce que je pourrais ressentir pour Renaud   ? C’était causé par l’étonnement. Juste ça…
Mais les mots s’entremêlèrent dans sa bouche et demeurèrent à l’état latent.
Tu savais ? Tu savais que c’était lui, n’est-ce pas ?
Après une profonde inspiration, elle se lança :
Avant de nous rendre au restaurant, j’ai découvert un portrait de Guenièvre dans son bureau qui m’a mis la puce à l’oreille. J’ai essayé d’ailleurs de te prévenir par la suite.
Oui, je vois lequel. Il me l’a montré aussi.
Et puis, tout à l’heure, en l’apercevant ici, d’autres souvenirs ont refait surface.
Et ?
Et quoi  ? Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? rétorqua-t-elle en haussant les épaules.
Qu’y avait-il à ajouter ? Était-ce nécessaire ?
Je voudrais savoir ce que tu ressens pour lui. Quel effet ça te fait de le revoir, alors que vous étiez mariés, alors que vous étiez les monarques de Bretagne, alors que vous avez passé toute votre vie l’un près de…
Chuuut, souffla-t-elle en posant ses doigts sur ses lèvres. Cesse de t’inquiéter comme ça. Je suis un peu troublée, c’est vrai, mais rien de dramatique. Jusqu’ici, tu étais le seul à avoir ressurgi du passé. C’est assez désorientant, et…
Ne te détourne pas de ma question, Gen, réagit-il abruptement en se reculant d’un pas. Qu’éprouves-tu pour lui ?
Cette virulence la raidit. Il ne plaisantait pas.
Eh bien, je l’estime, voilà tout.
Mais totalement incrédule, Galaan fit un nouveau pas un arrière en secouant la tête. Il craignait qu’elle n’arrondisse les angles, embellisse la vérité pour que son impact se fasse moins douloureux. Cette possibilité l’alarma encore plus ! Qu’était-elle sur le point de lui annoncer ?
Gen, soyons francs ! la chargea-t-il soudain, à bout de nerfs. Tu fais bien plus que l’estimer  ! Tu l’aimais ! Tu as aimé cet homme !
Et tu l’aimes encore   ! Bon sang   ! Ça crève les yeux   !
Son haussement de ton et ses éclats de voix la laissèrent pantoise. Vers où s’aventurait-il ? Était-ce indispensable de remuer la boue du passé ? Le présent n’était-il pas l’essentiel ?
Bon, soupira-t-il la mort dans l’âme bien avant de lui laisser la chance de s’expliquer, une main balayant sa chevelure hirsute qui lui donnait tant de charme, je vais y aller. Ce toit de malheur a besoin d’être réparé et Alarig compte sur moi.
Elle le regarda alors s’éloigner.
D’elle.
D’eux…
Sans un mot.
Toujours sous le coup de sa vive réaction.
Subissant les assauts de son cœur prêt à s’expatrier dans une autre poitrine que la sienne.
Du moment que ça fasse moins mal…
Que faire pour le retenir, pour le rassurer ? Comment formuler ses idées, ses émotions qu’elle-même avait peine à organiser, à comprendre ?
Tu as raison, projeta-t-elle en vrac dans l’unique but de le retenir.
À quoi bon nier ce fait indéniable, mais appartenant résolument au passé ? Mais elle ne s’arrêta pas là et reprit dans la foulée :
J’ai aimé cet homme.
Dos à elle, Galaan suspendit son pas et s’immobilisa.
Complètement paralysé. Les paupières compressées à outrance.
Mince… Pourquoi j’ai commencé par là, moi   ? Rattrape-toi, Gen   !
Comment ne pas l’admirer ? reprit-elle la voix tremblante. Il était et reste un être solaire, rayonnant, qui dégage une force tranquille, une assurance étonnante.
Défait, il baissa la tête, encore plus abattu qu’il ne l’était déjà par ses dernières paroles. À cet instant précis, il aurait préféré être n’importe où, mais certainement pas ici, à l’entendre évoquer Renaud de cette façon.
Je m’enfonce   ! Je m’enfonce   ! C’est encore pire   ! Dis quelque chose, ma vieille   ! Ne le laisse pas comme ça   !
Mais alors qu’elle se préparait à réparer son erreur et à se justifier, Alarig surgit, une caisse à outils sous le bras.
Ça y est ! J’ai trouvé ce qu’il nous fallait ! Nous pourrons y remédier dès aujourd’hui.
Le palefrenier les considéra tour à tour et sans ajouter un mot, reprit sa course vers le toit.
Gen laissa filer quelques secondes, attendit que Galaan se retourne, réagisse, mais il n’en fit rien. Quand enfin il sembla reprendre vie, sa voix sonna l’amertume :
Alarig a besoin de moi. On se retrouve plus tard.
Puis, à son tour, il s’éclipsa.
Et merde… jura-t-elle contre elle-même, contre le monde entier et à la lune, tant qu’on y était !
La respiration se muant en un profond soupir, elle se retourna et considéra la pluie battante inonder la cour. Après tout, l’urgence était ailleurs. Ils avaient un toit à consolider et elle, un repas à préparer avec Awena, l’épouse d’Alarig. Aussi auraient-ils d’autres occasions d’en discuter.
Elle rabattit sa capuche et, la mort dans l’âme, le cœur en berne, se propulsa sous l’averse drue.

***

Au même instant,
Quelque part sous la terre… mais toujours à Avalon

L’accès au temple via le village étant momentanément proscrit en raison du déchaînement des éléments, Renaud fut contraint de s’y rendre via un réseau souterrain qui semblait ne jamais se terminer. Suivant docilement le druide à travers cette quasi-obscurité seulement éclairée par quelques torches vacillantes, le médecin sentait une mystérieuse fébrilité le gagner.
Dans peu de temps, il saurait …
Il découvrirait enfin une vérité dont il avait cherché le sens pendant la moitié de sa vie.
Quand enfin le dédale prit fin, il découvrit les lieux, colossaux, solennels, dressés fièrement sur de hautes colonnes de marbre et balayés par les courants d’air. Au centre de l’immense pièce centrale trônait un bassin d’eau rectangulaire face auquel se tenaient quelques femmes. Parmi elles, il reconnut la Grande Prêtresse, toujours aussi droite et impériale, entourée de quelques druidesses toutes d’orange vêtues et s’écartant à l’approche de Renaud.
Es-tu prêt ?
Oui, acquiesça-t-il distraitement sans pouvoir s’empêcher de détailler cet environnement singulier. Plus que jamais.
Bien. Dans ce cas, débarrasse-toi complètement de tes vêtements. Ensuite, tu t’immergera intégralement dans l’eau de ce puits.
Renaud interrompit son exploration visuelle et interloqué, demanda :
Complètement ? Je dois être nu ?
Nu, oui.
Et vous souhaitez que je m’immerge totalement ?
Voilà.
Mais comment vais-je respirer ?
Aie confiance, Renaud… La magie d’Avalon opérera dès que tu rentreras en contact avec le liquide. C’est ici que demeure le berceau de la Vérité Absolue et que tu découvriras enfin la réponse à ta question.
À ma question ? s’estomaqua Renaud. Bon sang ! Viviane, ce n’est pas une question qui me brûle les lèvres, mais bien une quantité astronomique !
Il va falloir choisir celle que tu désires poser, car tu n’en auras droit qu’à une seule.
Soudain sous pression, Renaud réfléchit, passant mentalement en revue toutes les possibilités pouvant résumer ses interrogations en une seule et même demande.
Quand enfin la solution lui apparut.
Évidente.
Providentielle, aussi.
L’impatience annihilant toute pudeur, il se dévêtit et progressa vers les marches du bassin. Comme par réflexe, il trempa le bout du pied dans l’eau claire. Même la tiédeur le faisant frissonner n’eut raison de sa détermination.
Il voulait savoir !
Alors, plus résolu que jamais, l’homme au passé glorieux s’avança et s’enfonça jusqu’à la taille dans ce liquide dont la surface miroitante lui renvoya d’emblée le reflet du dragon rouge tatoué sur son épaule.
Et là, sans aucune hésitation, il susurra sa requête, précieuse, ultime…
Qui suis-je   ?

***

Un tour de sablier plus tard,
Écuries d’Avalon

Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais… ne laisse pas ton dépit ni ta jalousie empoisonner votre relation, mon garçon. Elle avait encore des choses à te dire.
Devant l’obstination de Galaan équipé de son marteau et visiblement décidé à faire la sourde oreille, Alarig empoigna son poignet d’une main ferme et insista :
Cela fait deux mois qu’elle t’attend, Galaan. Pas lui ! Toi   !
L’intérêt affûté, ce dernier suspendit enfin son geste et se tourna vers son ami.
Deux mois, tu dis ? Cela fait deux mois qu’elle est ici ?
Alarig acquiesça.
Deux mois que cette petite en crève un peu plus chaque jour de ne pas te voir. Deux mois qu’Awena et moi l’observons errer telle une âme en peine. Deux mois qu’elle scrute l’horizon et la mer, espérant ton retour… Qu’elle t’attend ! Va la rejoindre, Galaan. Votre relation est précieuse. Bien plus que tu ne l’imagines   !
Merci, mais… je réglerai le problème plus tard. Tu as besoin de mon aide pour…
Par Lug ! le coupa rudement le palefrenier en haussant le ton. Je me suis passé de ton aide pendant plus d’un millénaire ! Je ne suis plus à un tour de sablier près ! Maintenant, fiche-moi le camp d’ici ! Déguerpis ! Ou c’est dans ton crâne que j’enfoncerai mes clous !
Lui projetant un regard empli de reconnaissance, Galaan s’éloigna en bafouillant un vague merci .
Dépêche-toi ! Dans à peine un tour de sablier, Awena sonnera la cloche du repas. Je veux recevoir un couple uni à ma table et non deux âmes qui se déchirent !
Dans un rythme effréné, le cœur au bord de l’implosion, Galaan se dirigea vers la sortie de l’étable.
Au loin, les lumières de la chaumière perchée sur la petite colline scintillaient et l’appelaient.


***

Une envolée de sable s’en suivit,
Temple d’Avalon, Puits de la Vérité

Dans un premier temps était apparu un vortex tubuleux et lumineux, à travers lequel il s’était senti irrémédiablement happé, totalement aspiré. Très vite ensuite, l’obscurité avait baissé son voile sombre, ce qui l’avait plongé dans le noir absolu où seul subsistait un faible rai de lumière. Après s’être intensifié, ce flot incandescent l’avait submergé de sa douce chaleur avant que ne débute un long processus.
Un cheminement…
Celui de son ancienne vie.
Celle-là même qu’il avait soif de connaître, de découvrir.
Des bribes de souvenirs apparurent successivement dans une chronologie parfaite, retraçant alors les étapes de son existence révolue. Tel un spectateur placé aux premières loges, Renaud assista à la conception d’Arthur, fruit de l’amour profond unissant ses parents…

Sa mère, Ygraine, était alors mariée au duc Gorlois de Cornouailles, avec lequel elle avait déjà une jeune enfant se prénommant Morgane.
Le Haut Roi Uther Pendragon, au service duquel s’employait son époux, tomba amoureux fou de cette femme lors d’une soirée au cours de laquelle il fit sa connaissance.
Il se mit à la désirer si ardemment qu’il profita d’une rébellion du duc à son encontre, pour se venger et la posséder enfin.
Par une nuit ténébreuse et venteuse, il alla retrouver cette dernière grâce à un sortilège du mage Merlin, lui permettant d’emprunter l’apparence du duc de Gorlois lui-même, pendant que celui-ci perdait la vie contre ses troupes.
L’enchantement concédé à Uther possédait néanmoins un revers, selon lequel il serait convenu que le fruit issu de cette nuit d’amour, un garçon qui se prénommerait alors Arthur, soit séparé de ses parents dès sa naissance à Tintagel, dans ce château battu par les vents puissants et la mer déferlante.
Avant tout désireux de protéger cet enfant destiné à devenir le prochain monarque et censé unir par la suite les peuples de Bretagne insulaire contre les envahisseurs saxons, l’enchanteur confia Arthur à une famille éloignée où il grandit aux côtés de son demi-frère Keu, qui le seconda plus tard en tant que chevalier…

Parmi les nombreux souvenirs qui se déroulaient telle une tapisserie géante sous ses yeux stupéfaits, certains marquèrent Renaud plus que de raison…

Son lien si profond avec Merlin, gardien et père spirituel, le soutenant, le formant et le guidant à travers les tumultes que lui réservait son destin si singulier.
Une présence de tous les instants.
Mais aussi une amitié puissante, un apprentissage de la vie, des pratiques d’Avalon ainsi que de cet ancien culte celte…

***

Le temps de traverser la cour des écuries,
Chaumière de Galaan et Gen, Avalon

Gen ! cria Galaan en passant la porte de la maisonnette et en la claquant derrière lui.
Ensuite, il se figea.
Stupéfié.
Pas seulement par la délicieuse odeur de pain cuit le saisissant d’emblée et mettant son estomac vide au supplice.
Non. Pas seulement.
Ce fut surtout par la vue qui s’offrait à lui.
Car tout, dans ce modeste logis avait changé. De cet habitat de fortune aux allures spartiates dans lequel il avait vécu autrefois, lorsque ses proches l’appelaient encore Galaad, ne subsistait pratiquement rien.
À présent, l’endroit que Gen avait entièrement remanié à sa façon était devenu accueillant et dégageait une chaleur apaisante, tel un foyer dans lequel on se plaît à demeurer.
Devant lui trônaient la cheminée et son âtre où crépitait une flambée. La douce lumière tamisée dispensée par une série de lampes tempête dispersées un peu partout lui fit entrevoir à gauche une penderie ainsi qu’un lit, haut, sobre, à baldaquins et muni d’une literie moelleuse et reposante. Le tout était dissimulé derrière de fins voiles de lin transparents et vaporeux.
Au fond de la pièce, tout à côté de la couche et dissimulé derrière un paravent, se campait l’espace de toilette : une profonde baignoire en bois, attelée à la cheminée ainsi qu’une modeste coiffeuse sur laquelle reposaient une vasque et sa cruche en faïence blanche et épaisse.
Les yeux ébahis de Galaan errèrent ensuite vers une large banquette en bois blanchi installée face à l’âtre. Recouverte de coussins, de peaux de moutons et autres couvertures moelleuses, elle invitait à la détente et au délassement. Sur la droite s’enfilaient une cuisinière au feu de bois simpliste et rudimentaire, et un autre meuble dans lequel s’encastrait un évier en pierre. Une vaisselle, mélange délicat d’éléments en céramique et en faïence, s’entassait sur des étagères courant sur le mur adjacent, en torchis blanc et percé par une imposante fenêtre ne révélant ce soir que la nuit noire et tempétueuse. D’après ses souvenirs, cette baie offrait une vue imprenable sur la mer, que l’on pouvait observer à loisir en prenant place autour de cette table en bois flotté garnie de ses deux bancs. Sur une nappe en coton naturel, une coupe généreuse y abondait de fruits de saison tels que pommes rouges et brillantes, poires rebondies juteuses, noix grosses comme des poings ainsi qu’une quantité invraisemblable de châtaignes prêtes à être cuisinées ou encore préparées au feu de bois… Autant d’éléments qui indiquaient que l’automne avait déposé son voile fauve aux saveurs boisées et humides sur cette partie de l’Île Sacrée.
Toutefois, la quiétude des lieux ne suffit pas à tempérer les vives angoisses ayant porté Galaan jusqu’ici. Il fallait qu’il la voie, qu’ils éclaircissent ses doutes, les annihilent…
En quelques secondes à peine, cette femme dont il était éperdument amoureux se tenait là, devant lui, l’expression grave traduisant son étonnement de le voir apparaître de façon inopinée.
Gen ! Il faut qu’on parle ! répéta-t-il d’une voix plus douce, comme si les mots avaient décidé de rester logés dans sa gorge.
Pourtant, malgré son agitation évidente, celle-ci se contenta de sourire. Cette irruption inattendue n’était pas sans lui rappeler cette fameuse soirée à Plélan-le-Grand, où il avait surgi de la même manière affolée dans son gîte, animé par l’empressement immodéré de livrer ce qu’il avait sur le cœur.
Entièrement ruisselant.
Comme en cet instant…
Sans un mot, Gen disparut derrière le paravent pour réapparaître la seconde suivante, une épaisse serviette en coton dans les mains.
Déshabille-toi.
Dans la tête de Galaan se bousculaient les mots, les excuses, les justifications… Les questions aussi ! Peu lui importait d’être trempé ! Il voulait en finir avec ce méli-mélo d’incertitudes qui lui gangrénait l’esprit.
Gen, reprit-il avec tout le sérieux du monde, il faut qu’on parle ! Vraiment !
Et moi je veux que tu te déshabilles pour que je puisse te sécher. Tu vas finir par attraper la mort.
Visiblement, l’expression entêtée que lui renvoyait le visage de Gen ne lui offrait aucun second choix. Lâchant un soupir de résignation, il s’exécuta. Il attrapa le col de sa tunique, tira, la passa par-dessus sa tête aux cheveux emmêlés. Cet homme était tout simplement sexy en diable.
Elle tenta d’étouffer un gémissement d’approbation devant cette semi-nudité sur laquelle elle rêvait de laisser traîner ses doigts et sa bouche affamée, mais échoua lamentablement. Ce qui, inévitablement, provoqua l’amusement de son compagnon. Puis, sans se laisser démonter par sa vive attirance, elle se hissa sur la pointe des pieds et lui épongea ses mèches hirsutes. Totalement à sa merci, littéralement envoûté par sa tendresse, Galaan s’inclina vers l’avant en fermant les yeux et s’abandonna aux bons soins de cette femme que tout son être réclamait.
Délaissant sa tignasse foncée, Gen essuya ses épaules. Puis, toujours dans une lenteur étudiée, elle poursuivit son cheminement vers son torse, totalement subjuguée par sa musculature finement dessinée, par sa peau hâlée et constellée d’une myriade de grains de beauté, par son tatouage qu’elle suivit du bout du doigt. Effleurement qui s’acheva dans le léger sillon de poils sombres démarrant de son nombril et concluant sa course au-delà de sa ceinture, sur laquelle elle tira.
Enlève ça, aussi.
Néanmoins, malgré l’engourdissement progressif de sa raison, Galaan se ressaisit et revint à son objectif principal.
Renaud… Ta relation avec lui. Tes sentiments pour lui   !
Gen, émit-il d’une voix rauque de désir, il faut vraiment qu’on parle, toi et moi.
Dis-moi, acquiesça-t-elle sans pour autant détourner le regard du pantalon de son amant qu’elle se mit à délacer.
C’est à propos de Renaud.
Sentant l’intérêt de Gen s’évader vers une contrée bien plus lointaine que le sujet qu’il s’évertuait à aborder, Galaan referma ses mains autour des siennes.
Gen… Regarde-moi.
Ce qu’elle fit.
À contrecœur.
Tout ce que tu m’as dit à propos de Renaud… Quand tu m’as confirmé que tu l’avais aimé, que tu l’estimais et quand tu m’as sorti tous ces trucs enchanteurs sur lui, mon monde s’est arrêté.
Il releva une main vers son visage d’ange et en écarta une mèche rebelle. Le cœur battant à tout rompre, il se risqua enfin :
Dis-moi que tu n’es pas amoureuse de lui, Gen. Tout se mélange dans ma tête et je suis à deux doigts de devenir fou !
Oh, bien sûr elle aurait pu le tranquilliser en se justifiant et en s’étendant sur le sujet, lui fournir une explication en béton armé affirmant que Renaud, cet homme charismatique qu’on lui avait naguère forcé à épouser, faisait désormais partie intégrante de son passé. Estimant que des actes prévalaient bien plus que de longs conciliabules et que de toute évidence, son corps n’en pouvait plus d’attendre la chaleur du sien espéré pendant cette interminable séparation, elle prit appui sur le torse de Galaan et se rehaussa jusqu’à hauteur de sa bouche qu’elle caressa de la sienne. Ensuite, avec une infinie douceur, elle captura ses lèvres et s’en délecta. Les sens brusquement affolés, Galaan succomba à son étreinte. Aussitôt, toutes ses préoccupations s’envolèrent. Plus rien n’eut d’importance que l’urgence de ses baisers agissant sur lui tel un sortilège.
Tu ne vois donc pas que le petit chaperon que je suis meurt d’envie d’être croquée par le loup gourmand que tu es… Fais-moi un bébé, gémit-elle contre la peau de son cou qu’elle mordillait inlassablement. Là… Tout de suite.
La surprise provoquée par sa requête fit hoqueter Galaan. Les mains sur les hanches de Gen, il l’écarta de lui et, les yeux écarquillés, répéta, incrédule :
Un bébé ? Tu veux que je te fasse un bébé ?
J’ai dit un bébé  ?
Un immense sourire lui scindant le visage en deux, il confirma, des rires d’allégresse transperçant sa voix de velours :
Oui, Petit Chaperon. Tu as dit fais-moi un bébé .
Mince… C’était un lapsus, Loup, bredouilla-t-elle confuse en secouant énergiquement la tête. Je voulais dire fais-moi l’amour. Je ne voudrais pas que tu croies que…
L’azur scintillant la malice et le cœur gonflé d’une joie indescriptible, Galaan interrompit l’excuse de Gen à la volée. Il posa un index chuchoteur sur sa bouche et inclina faiblement la tête sur le côté :
Tu sais ce qu’on dit à propos des lapsus ?
Puis, il approcha de l’oreille de Gen et poursuivit, séducteur :
Qu’ils sont révélateurs.
Ensuite, il enroula un grand bras possessif autour de ses épaules pour la ramener tout contre lui et l’absorber ainsi complètement.
Et ça tombe hyper bien, car figure-toi que j’adore l’idée de te faire un bébé. Là. Maintenant. Dans cette maison qui, jadis, était la mienne.
Tu ne trouves pas ça préma…
Il empauma le visage de Gen et mit fin à sa remarque d’un baiser tendre. L’instant suivant, les prunelles hypnotiques plongées dans les siennes, il déclara, solennel :
Ça fait mille cinq cents ans que j’attends ça. Mille cinq cents fichues années que je veux être ton seul amour, ton seul amant et devenir le père de tes enfants…
Il sonda son gris tempête, s’apprêta à lâcher ces mots qu’il lui réservait depuis quelques jours déjà, mais, une fois encore, se vit contraint de les ravaler à la dernière seconde.
J’ai ENCORE oublié sa bague   ! L’instant aurait été idéal… Sauf si…
C’est alors qu’une idée se déposa sur le tapis de son esprit telle une graine qui se sema, germa et proliféra immédiatement.
Au pied de notre chêne , à l’endroit précis où nous nous sommes promis l’un à l’autre   ! lui souffla alors sa conscience en souvenir de ce passé qui s’était révélé à lui lors de son arrivée sur l’île.
Et même si elle était loin de se douter de ses intentions, il fit comme s’il les lui avait exprimées à voix haute et signa celles-ci d’un baiser fougueux.
Dehors, la tempête grondait, mais n’était rien en comparaison à celle couvant dans leurs veines.
Non.
Vraiment rien…

***

Et pendant ce temps,
Au Temple d’Avalon

Tandis que le temps paraissait avoir offert une intermission à l’autre bout de l’île, ici, au village, il œuvrait à toute vitesse et imposait à Renaud un voyage le transposant vers son existence révolue, et ce, à travers une interminable succession de brèches rétroactives livrées par les eaux révélatrices du Puits de la Vérité.

La mort d’Uther Pendragon , vieillissant , s’annonça telle une traînée de poudre aux quatre coins du pays, desquels affluèrent les ducs et autres souverains ambitionnant et convoitant la place de haut suzerain.
Merlin apposa une fois de plus son doigt décideur et protecteur en fichant l’épée d’Uther dans la roche.
Sur cette arme, rendant son détenteur invincible et plus connue sous le nom d’Excalibur, figurait une gravure annonçant que seul l’homme capable de la déloger du rocher deviendrait à son tour Haut Roi de Bretagne.
Dès lors, nombreux s’y essayèrent… Mais en vain. Et le royaume demeura de nombreux hivers orphelin, dans l’attente interminable que celui tant espéré se manifeste.
C’est ce qui se produisit lorsqu’un jeune chevalier se présenta face à l’épée. Sous les yeux incrédules et ébahis de la foule, Excalibur prit vie au cœur de sa poigne, ferme et solide. C’est alors que Merlin révéla sa réelle identité : Arthur, nouveau souverain de Bretagne, n’en était pas moins le fils d’Uther Pendragon, caché et tu au su de tous qu’à présent, l’épée magique assurant son invulnérabilité ainsi que son invincibilité contre tous ceux qui oseraient entraver sa route.
Et tous sans exception, le reconnurent comme le nouveau Haut Roi, s’unirent à lui et le soutinrent dans son combat pour préserver l’unité de la Bretagne face aux envahisseurs saxons.
Pendant ce temps, de l’autre côté de la Manche, sur les terres d’Armorique, le roi Léodagan, souverain de Carmélide, subissait les assauts répétés du roi Claudas, homme cruel réputé pour être sanguinaire et sans pitié. Révolté, Arthur rejoignit Léodagan auquel il assura sa protection et qu’il compta ensuite parmi ses nouveaux hommes liges. En contrepartie de son précieux secours, le suzerain armoricain lui manifesta sa gratitude en lui accordant la main de sa fille Guenièvre. Tombant irrémédiablement sous son charme, Arthur accueillit sa proposition avec félicité, profitant alors de cette magnifique occasion pour unifier les deux Bretagne en épousant cette femme au visage d’ange…

***

Le temps semblait s’être suspendu… pour toujours   ?
Chaumière de Galaan et Gen, Avalon

Leur étreinte s’était très vite intensifiée… Comme enflammée, et les avait rapidement transportés dans un état second.
Un incendie sans nom.
Un brasier dans lequel leur raison s’était brûlé les ailes et gisait quelque part autour d’eux. Où leurs sens s’étaient consumés de désir, où leurs souffles s’étaient asphyxiés à force d’être aspirés par leur bouche happant tout oxygène. Le feu embrasant leurs chairs les avait conduits jusqu’au lit moelleux prêt à accueillir leurs amours.
Ils étaient encore debout quand leurs mains enfiévrées parcouraient leur peau et écartaient les tissus devenus superflus et gênants. Jusqu’à ce que l’impatience de Galaan, alors en bout de course, ne le pousse à se débarrasser de son pantalon.
Intention qu’elle lui proscrit d’un seul mot :
Non.
Son geste d’abord en suspens s’élargit. Ses mains se relevèrent, signant ainsi leur reddition, cédant alors tout contrôle à cette femme dont l’exigence n’était pas pour lui déplaire.
Lentement, elle dénoua les lanières retenant son dessous de cuir souple qu’elle fit ensuite glisser, révélant ainsi sa peau… nue.
Et quand l’instant d’après, elle accrocha son gris en fusion à l’azur incandescent de Galaan, une étincelle jaillit entre eux… et l’incendie reprit de plus belle.
Dès lors, plus rien d’autre n’exista.
Ni les doutes surgis au cours de la soirée.
Ni le Rituel Sacré de leur amie, les ayant profondément bouleversés.
Ni le vent se déchaînant autour d’eux et hurlant sa colère.
Parce qu’à présent, tout ce qui leur importait était cette impérieuse urgence de se noyer l’un dans l’autre.
Pour lui, en détachant d’une main très appliquée le dernier nœud de sa robe avant que celle-ci ne coule le long de sa silhouette harmonieuse et n’atterrisse sur le plancher dans un froissement feutré, de la coucher avec soin sur les draps et d’égarer ensuite sa bouche avide autour d’un sein.
Pour elle, en se cambrant pour mieux s’ouvrir, s’offrir totalement en proie envoûtée qu’elle était face à ce prédateur vorace. Car au vu de son débridement, c’était précisément ce qu’il était devenu. Comme si son être entier avait cédé toute rationalité contre cette part d’animalité restée jusque-là tapie dans un coin. Guidé exclusivement par celle-ci, il dévorait la peau de sa victime avec une langueur inassouvie, poussé par une force mystérieuse et inavouable grisant ses perceptions.
Tout chez elle avait le don de provoquer ce désir irréparable, incontrôlable et dévastateur, ce bouleversement des sensations qui le rendait fou et chahutait son besoin de la posséder sur-le-champ. Et davantage encore les mots qu’elle prononça ensuite :
J’ai besoin de toi… Que tu te perdes en moi… Comme à Rennes… S’il te plaît…
Sans hésiter, il se redressa, logea son désir pulsant tout contre sa chair brûlante et se figea au cœur de son ardoise assombrie :
Dis-le encore.
Viens te perdre en moi.
Dis que tu m’appartiens.
Tu veux me tuer.
Je veux que tu n’appartiennes qu’à moi.
C’est déjà le cas, figure-toi ! Arrête cette torture !
Mais ce fut plus fort que lui. Il fallait qu’il la contre, qu’il la rende folle à son tour. Et surtout, oui, surtout… qu’elle lui délivre cette vérité dont sa vie entière dépendait :
Dis-le Gen, lui ordonna-t-il tandis qu’elle se cambrait pour mieux le happer.
Elle s’immobilisa, étudia son expression.
Et ce qu’elle y lut la désarçonna : sérieux, désarroi, mais également une extraordinaire sincérité. Les mots qu’elle détenait et qu’il attendait désespérément allaient se révéler libérateurs.
Alors, avec tout l’amour du monde, elle encadra son beau visage et scella une fois encore leur promesse :
I’m yours. You’re only one.
You’re mine , souffla-t-il en plongeant en elle comme on s’immerge dans les eaux d’une mer douce et tiède.
La seule capable d’apaiser ce feu intérieur, dévorant et insatiable. Et là, sans interrompre leur connexion visuelle, Galaan prit possession d’elle.
Avec force.
Imprimant dans un premier temps le même rythme du ressac ininterrompu s’échouant sur la plage avec puissance.
Qu’elle s’appliqua à lui renvoyer.
Vague après vague.
Accroissant alors une intensité vibrante qui les transporta de sorte que les courbes de leurs corps s’harmonisèrent pour ne former qu’un seul et même mouvement unique, enivrant et sensuel.
Une seule entité.
Un seul être…
Les respirations écourtées se muèrent très vite en soupirs et gémissements.
Quant à leurs prunelles, définitivement indélogeables, elles se bombardaient de mots d’amour qu’ils absorbaient et distillaient ensuite dans leurs gestes toujours plus passionnés.
Très vite, cette folle incandescence les conduisit vers une chute extatique au cours de laquelle chacun perdit pied, tête, ainsi que tout autre point d’appui indispensable pour garder l’esprit rationnel.
Encore sous l’effet de la sublimation, ils perçurent à peine le faible mouvement de leurs pendentifs qui s’ébrouèrent sensiblement pour se rapprocher. L’instant d’après, attirés puis liés par une aura mystérieuse et bleutée, le soleil et la lune se conjuguèrent. Dos à dos, les talismans ainsi jumelés comme autrefois fusionnèrent. De cette union inattendue jaillit un éclair blanc qui, au lieu de les aveugler comme lors des visions temporelles, les projeta dans un écrin de douceur et de volupté pure, un bien-être total qui s’empara d’eux pendant un temps indéfini, durant lequel le présent parut se figer, se suspendre.
S’en suivit alors une succession de flashs s’enchaînant à toute allure…

Un chêne… séculaire. Voire millénaire.
La silhouette de Merlin à peine éclairée par les ombres dansantes d’un feu de camp.
Leur paume gauche respective tendue vers lui et au creux de laquelle il déposa un talisman laissant une empreinte symbolique.
Deux parties s’assemblant en une seule symbiose…

Apparurent ensuite d’autres images. Défilant à une vitesse vertigineuse. Se confondant les unes aux autres.

Annonçant un ventre arrondi porteur d’une promesse qui ne manqua pas de leur soulever le cœur.
Puis, des mèches bouclées, brunes et de grands yeux bleu clair s’associèrent à un visage d’enfant aux traits indistincts.
Jusqu’à une coupe. Vétuste. Aux contours simples. En céramique. Disparaissant progressivement vers le centre de cette lumière qui, une fois l’objet avalé, s’éteignit brutalement…

… Et emportant avec elle cette béatitude absolue et ne cédant alors la place qu’à la perplexité.
Aux interrogations…
À cette réalité, ce retour aux choses de la vie, à cet endroit où leurs corps entremêlés tremblaient encore de leur étreinte passionnée.
Où leurs cœurs battaient toujours à l’unisson, foudroyés par cette déferlante d’amour pur, brut et sauvage.
Où leurs exhalations recouvrèrent un semblant de calme après ce chaos charnel.
Les yeux perdus dans ceux de l’autre, Galaan et Gen se dévisagèrent. Entièrement sous le choc.
Quand soudain, il roula sur le côté, retomba sur le dos et se passa une main nerveuse sur le visage.
Bon sang, c’était quoi, ça ?
La gorge étriquée par une sécheresse sans nom, immobile, Gen demeurait incapable de lui répondre. Elle-même n’avait aucune explication susceptible d’éclairer ce mystère.
N’y tenant plus, saisi par le besoin de partager cette énigme avec elle, il se redressa sur un coude et plongea son regard clair dans le sien.
Clair comme celui de cet enfant… Mon Dieu   ! Serait-ce possible que ce soit… le nôtre   ?
Tu crois ? demanda-t-il comme s’il venait de lire dans ses pensées.
J’ai pensé tout haut ?
De son pouce, Galaan caressa sa joue, sa lèvre inférieure et s’allongea sur elle.
Encore.
Avec cette douceur qui lui était propre, il se pencha pour capturer la bouche de Gen entre ses dents, l’embrassa délicatement, le cœur subitement gonflé d’un espoir neuf le faisant peu à peu chavirer.
Une tempête d’émotions se préparait.
Désireuse malgré tout de conserver un minimum de rationalité, elle suggéra :
Lily ?
Julie a les yeux noisette.
Oui, mais Gauvain et toi possédez ce même bleu…
Leur muscle cardiaque battait à tout rompre, chacun n’osant exprimer leur souhait le plus intense, le plus cher : que l’enfant révélé soit le leur.
Tout simplement.
Galaan quitta la mer d’Iroise de Gen et alla chercher sa main à laquelle il noua ses doigts. L’amour qu’il éprouvait à son égard redoubla. Comme si c’était encore possible.
La voilà, ma tempête d’amour…
Peu importe ce que c’était. Peu importe ce que tout cela représentait… Je t’aime comme un fou.
Gen caressa sa joue à nouveau pourvue de cette barbe douce et soyeuse, et se perdit ensuite dans ses cheveux aux mèches encore humides par la pluie.
Embrasse-moi.
Pile à cet instant retentit au loin une cloche au tintement aigu…
Galaan s’effondra sur elle et le visage niché dans son cou, geignit :
Non…
La cloche d’Awena, reconnut Gen à contrecœur. Pour nous signaler que le repas est prêt.
Nooon !
Et comme tu le sais, elle déteste qu’on se pointe en retard.
Noooooon ! Je suis trop bien, là, dans tes bras.
Ne me laisse pas oublier les petits pains.
D’un coup, il se rehaussa sur ses coudes et dispersa une ribambelle de baisers légers le long de son visage.
Tes petits pains ?
Tu as faim ?
Pour tout t’avouer, ton loup gourmand est affamé.
Un sourire animal remplaça celui ensoleillé venant d’illuminer son visage et une lueur prédatrice scintilla dans son azur subitement assombri.
Mais après le repas, il compte bien remettre le couvert…
Il roula son bassin contre elle, rallumant par ce geste simple un désir à peine apaisé.
Car il est clair qu’il est loin d’en avoir fini avec le petit chaperon. Mais en attendant…
Après quoi, il s’échappa des bras de son amante enroulés naturellement autour de son cou et, avec la souplesse d’un félin, bondit sur ses pieds et se rhabilla à la hâte.
On se lève !
Encore sous l’influence d’une quiétude singulière, Gen resta couchée, les mains posées sur son ventre, tout en le contemplant avec amusement. Qu’est-ce que cet homme était beau !
Et si ces boucles brunes et ces grands yeux appartenaient à…
Pourtant, malgré le profond désir de se rattacher à cette idée, elle choisit délibérément d’interrompre le fil de ses réflexions. Un peu comme si le fait de les laisser cheminer et de s’octroyer le plaisir suprême d’échafauder ce rêve avait le pouvoir de pousser le destin à contrecarrer ses projets.
C’est une main tendue traversant son champ de vision qui l’extirpa brusquement de ses pensées. Devant elle, Galaan l’invitait ainsi à se relever.
Allez, ma rêveuse ! Awena et Alarig nous attendent. Ce serait impoli de les faire patienter alors qu’ils ont la gentillesse de nous recevoir.
Gen cligna des yeux. Il était déjà rhabillé ?
Heu, oui, balbutia-t-elle confuse. Oui. Allons-y.
À peine rétablie sur ses jambes encore vacillantes, il l’emprisonna dans l’étau possessif de ses bras qu’il déroula tout autour d’elle pour la coller contre lui. Son souffle chaud effleurant sa bouche et la mettant au supplice, il murmura :
Tu es si belle… Décidément, je ne pourrai jamais fermer l’œil, cette nuit. J’ai trop envie de toi.
Leurs respirations s’écourtèrent.
Encore.
De toute évidence, ils n’étaient pas au bout de leurs émois…
La seconde suivante, un baiser vif s’écrasa sur le nez de Gen, avant qu’une robe d’époque n’enveloppe son corps encore pantelant, qu’une cape ne recouvre ses épaules et sa tête, et qu’une main ferme et déterminée n’emporte la sienne avec vigueur sous un rideau de pluie glacée.

***


Bien plus tard dans la soirée,
Logis d’Alarig et d’Awena, écuries d’Avalon

Le repas touchait à sa fin.
Awena commença à débarrasser et confia ses précieux convives aux bons soins d’Alarig qui d’emblée entama une nouvelle tournée de vin.
Galaan ?
Volontiers, merci.
Puis, le geste toujours aussi assuré, il s’approcha du gobelet de Gen qui, à son grand étonnement, contrecarra sa proposition d’une main :
Non, merci, Alarig. Pas pour moi.
Toujours pas ? Tu en bois les autres jours.
Un sourire timide ébauchant ses lèvres, Gen se contenta de secouer la tête, taisant son espoir inavouable. Quand la seconde suivante elle croisa les prunelles implicites de Galaan, elle s’y arrima avec conviction, comme si son regard possédait le pouvoir à lui seul de réaliser son souhait le plus cher.
Si seulement c’était possible… Un enfant de toi. Avec les mêmes yeux que celui qui nous a été révélé… Que ceux dans lesquels je me noie en cet instant…
Hélé par son épouse, Alarig les délaissa tandis que le couple maintenait sa connexion silencieuse.
Quand Galaan se détourna du visage de sa compagne, ce fut pour dévaler droit dans son décolleté qui laissait découvrir la naissance de ses seins à la chair si blanche, où il crevait d’envie d’y faire courir ses lèvres en plus de ses doigts. Lui revinrent expressément leurs moments intenses au cours desquels il l’avait aimée si fiévreusement.
Quoi ?
Tu es magnifique. Et…
Étrangement ému en se remémorant sa fougue inhabituelle, il baissa les yeux et joua avec ses doigts.
J’ai adoré tout à l’heure.
Moi aussi.
Quand il releva les yeux et les arrima à ceux de Gen, l’intensité et l’adoration qu’il y découvrit le foudroyèrent et lui coupèrent la chique.
Net.
Impossible d’émettre le moindre son.
Au lieu de cela, il se laissa caresser la joue tout en se contentant de contempler les lippes adorables de son amante.
Dieu qu’il aimait ces lèvres ! Si seulement elle savait à quel point elles le faisaient fantasmer !
Elle s’inclina vers lui, et cherchant à préserver le caractère intime de leur conversation, se lança, sa bouche effleurant la sienne :
J’ai adoré ta perdition. J’ai adoré ton plongeon.
Même si c’était… Disons… Fort ? se risqua-t-il incertain.
Fort… Le mot est faible, Gall   ! Tu l’as quasiment troussée   ! Elle doit te prendre pour un psychopathe sexuel   !
J’adore tout ce que tu me donnes, ta façon de me faire tienne…
… comme si ma vie en dépendait, parce qu’il s’agit d’amour, tu l’as compris cela, n’est-ce pas ? se justifia-t-il en l’empaumant.
Elle enroula ses bras autour de son cou et continua à sa place :
Galaan, si c’était autre chose que de l’amour, nos pendentifs ne se seraient pas scellés et nous n’aurions pas vécu ces flashs…
Bon sang ! Je n’arrête pas d’y penser ! exulta-t-il soudain en s’écartant d’elle. Tu crois que c’était…
Prémonitoire ? acheva-t-elle les yeux dans les siens en devinant sa question.
Il secoua la tête en guise d’acquiescement puis caressa sa main avec son pouce.
Alors, d’après toi, fille ou garçon ? osa-t-elle à voix basse.
Fille. À tous les coups, assura-t-il en déposant un baiser léger sur un morceau de son épaule qu’il venait de découvrir.
Toujours ce besoin immodéré de la toucher… Bon sang   ! Elle m’obsède   !
Je ne sais pas, répliqua-t-elle songeuse en sillonnant du nez le front de Galaan et en humant sa fragrance citronnée. Je pencherais plus pour un garçon.
Marie, pour une fille, ce serait joli, non ?
Il détacha ensuite son attention de leurs doigts enlacés et la centra sur elle en attente de sa réponse. La moue taquine, elle répliqua :
Marie… J’aime bien. Mais si c’est un garçon ?
Jules ?
Jules, répéta-t-elle pour elle-même. Ouais, ça me plaît, Jules.
Tu me ferais une petite Marie ? Après tout, on a une chance sur deux, non ?
Un étrange scintillement brillant dans son gris intense, elle se pencha vers lui, captura ses lèvres puis chuchota :
Sans aucun doute… Mais ce sera un garçon.
Le cœur battant la chamade, il contempla son visage d’ange aux traits déterminés et sourit devant sa longue chevelure libérée et aux houppes totalement désordonnées. Dans la précipitation, elle avait oublié de se recoiffer.
Garçon ou fille… Peu importe. Tout ce que j’veux Petit Chaperon, c’est que tu me fasses un p’tit loup.
Terrassé subitement par la fatigue, Galaan écrasa avec peine un bâillement.
Mon Dieu… Tu as l’air épuisé. Depuis combien de temps n’as-tu plus dormi ?
Était-ce indispensable de l’inquiéter en lui avouant la vérité ?
Intéressé par une partie d’échecs, Galaan ? tonna soudain la voix d’Alarig se tenant à présent devant la table, un plateau de jeu dans les mains. Cela fait un bon millénaire que je souhaiterais prendre ma revanche !
Galaan profita de cette porte de sortie pour interrompre leur conversation en embrassant son amante. Quant à elle, désireuse de laisser les deux amis de longue date se retrouver, elle choisit de se lever et d’aller rejoindre Awena à la cuisine.
L’esprit définitivement tourné vers un ailleurs aux atours de miracle, le jeune homme souffla tout en la regardant s’éloigner :
Elle me rend fou, Alarig… Plus que jamais !
Ce n’est pas nouveau, Galaan. Elle t’a toujours fait cet effet. Déjà à l’époque, tu passais des heures à me parler d’elle.
La partie déjà bien entamée, Alarig ne put réprimer son besoin d’interroger son ami.
Je suis heureux de constater que vous ayez pu vous retrouver tous les deux.
Merci pour tes conseils, Alarig. Ils m’ont été plus que précieux.
Puis, l’esprit se perdant vers les évènements de la soirée, Galaan s’égara dans un mutisme lourd tout en caressant son roi du bout du doigt.
Je me demandais… À propos de Renaud… Il s’agit bien d’Arthur, n’est-ce pas ?
En douterais-tu encore ?
Était-il prévu qu’il revienne ?
Le retour du roi Arthur est annoncé et attendu depuis qu’il a disparu dans les brumes d’Avalon. Contrairement à ce que tu pourrais penser, mon garçon, ce n’est pas une légende. Il demeure bel et bien dans le cœur des Bretons, qui ne l’ont jamais considéré comme mort , mais seulement endormi .
Alors, pourquoi ? Dans quel but ? On est loin de l’invasion saxonne, là, non ?
D’après la croyance, il serait destiné une fois encore à libérer le peuple breton.
Et que dit la réalité ?... Échec au roi .
Qu’elle ne doit probablement pas être très éloignée de ce que rapporte la légende. La question serait plutôt de connaître l’objet de cette libération.
Eh bien. En espérant simplement que ce ne soit pas une histoire de reine… Échec et mat , Alarig !
Vieux truand ! s’exclama l’écuyer en balançant son sujet en bois à travers la table dans un geste rageur. Même après autant d’années, tu restes imbattable !

***

Au même moment,
Puits de Vérité, Temple d’Avalon

Une main posée sur son dos suffit à mettre fin à l’introspection temporelle de Renaud. La Dame du Lac recouvrit ses épaules frissonnantes d’une couverture épaisse.
Sans mot dire, ils se considérèrent un long moment au terme duquel elle s’enquit la voix chargée de tendresse :
Comment te sens-tu ?
Dérouté. Totalement désorienté. Ce que je vis est si irréel… Je découvre tant d’aspects de cette existence dont j’étais à mille lieues d’imaginer, de soupçonner.
La confusion est un symptôme fréquent à ce stade. Tu y es resté immergé très longtemps.
Combien de temps ?
De nombreux tours de sablier. À présent, il est temps pour toi de regagner ta chambre où tu pourras te reposer. Naomi va t’accompagner.
Quand puis-je revenir ?
Dès que tu en éprouveras le besoin. Mais rien ne presse, Renaud.
Ce dernier s’habilla, la salua et s’engagea vers la sortie du temple, une boule dans la gorge, les pensées accaparées par ces images d’ elle.
Oui, d’elle…
Toujours aussi belle et qui en cet instant précis, demeurait quelque part sur cette île avec un homme qui, en l’occurrence son meilleur ami, avait l’immense privilège d’aimer et de posséder.

***

Temps : inconnu,
Lieu : impossible à déterminer

Au-delà de cette litanie de bips incessants, il y a cette obscurité engluant l’entièreté de mon être.
Encore et toujours.
Cet abîme qui m’attire désespérément et me retient entre ses crochets funestes. Je me sens comme suspendu au-dessus du néant, prêt à lâcher tout ce que j’ai, tout ce que je possède pour le froid glacial du vide absolu. Trop épuisé pour continuer…
Seuls des doigts désespérés et suppliants enserrés aux miens me maintiennent à la surface.
Eux… et une voix.
La sienne.
Que je perçois faiblement , mais qui m’implore, me conjure de demeurer.
De subsister.
De revenir, aussi.
Au nom de son amour.
Au nom de notre histoire, qui ne peut s’achever de pareille façon.
Non. Pas maintenant, alors que nous venons de nous retrouver…
L’air qui lui manquait brûla ses poumons au moment où il exhala.
Perlant de sueur, la respiration erratique, Galaan se réveilla, le corps perdu dans ce qui lui sembla l’immensité du lit, les jambes emmêlées dans les draps. Devant lui, un voile fin de lin à travers lequel transparaissait la faible lumière du jour dévorée par le tumulte de la tempête qui n’avait en rien faibli.
Excuse-moi, je ne voulais pas te réveiller.
Elle… Mon amour…
Elle était là. À son chevet. Ses cheveux retenus en un chignon lâche et uniquement vêtue de la tunique noire de Galaan, à moitié assise sur les draps, ses mains refermées autour d’une des siennes.
Telle que dans son cauchemar.
Mais avant même de pouvoir ouvrir la bouche, ses sens furent pris d’assaut par la délicieuse odeur de pain cuit et d’œufs brouillés. Son estomac se réactiva. Il était affamé !
Toutefois, au vu de son corps se tendant déjà sous l’anticipation de la retrouver, ce traître ne réclamait pas seulement de la nourriture. Il avait faim d’ elle , de ses caresses, de la toucher, de la sentir.
Ce qu’il fit. Sans hésitation aucune.
Il allongea un bras et cala une paume sur la joue de Gen.
Tu n’as aucune excuse !
Il se pencha pour déposer un baiser léger sur son visage ahuri et acheva :
La prochaine fois, je veux me réveiller avec toi dans mes bras. Pas aussi loin de moi…
Elle se détendit et libéra un éclat de rire cristallin.
Il fallait bien que je prépare le petit déjeuner. Quoique, à cette heure, on pourrait appeler ça un brunch.
Un brunch ? Bon sang, souffla-t-il en se frottant le visage d’une main, j’ai dormi combien de temps ?
Environ douze tours de sablier.
Mince. Ça fait… douze heures !
Il faut croire que tu en avais besoin. Depuis combien de temps n’avais-tu plus dormi ?
Préférant faire fi de sa question, Galaan se redressa et fit mine de s’extraire du lit. Toutefois, bien décidée à connaître le fin fond de l’histoire, Gen demeura immobile.
Galaan…
Gen.
Mais même le léger sourire séducteur qu’il lui dispensa ne suffit pas à ébranler sa détermination à connaître la vérité. Au cours de son absence, les évènements avaient plus que certainement dû se succéder… Que s’était-il passé, au juste ?

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