Le syndrome de Caporetto
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Le syndrome de Caporetto , livre ebook

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Description


Dans l'ombre de la Mafia




Dans le monde de la mafia sicilienne, au cœur de la peur et dans les affres de la fuite.



1915. Stefano, jeune garçon, est poursuivi par la mafia, un long exode lui est imposé, dans les spasmes du début du XXème siècle. Bien plus tard, son petit-fils recueillera l’incroyable récit de ses aventures...



Au large de la Sardaigne, vous ne repêcherez pas n’importe quel naufragé... Vous croyez tout connaître sur Lady Chatterley ? Quelle erreur ! Autant de rencontres de Stefano, autant d’énigmes qui s’offriront à vous : quelle a été la « vraie » mort de Giordano Bruno ? À qui ressemblait la célèbre Maria Montessori ? Au long de cette histoire, vous croiserez aussi D’Annunzio ou Nietzsche, et tant de guides improbables qui veillent sur la route de notre héros en fuite...



Entre interrogations philosophiques, humanité et amour, bienvenue dans la grande histoire de l’Histoire.



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Publié par
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EAN13 9782381539089
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le syndrome de Caporetto
LaSAS 2C4L — NOMBRE7, ainsi que tous les prestataires de productionparticipant à la réalisation de cet ouvrage nesauraient être tenus pour responsables de quelque manière que ce soit, ducontenu en général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur decertains propos en particulier, contenus dans cet ouvrage ni dans quelqueouvrage qu’ils produisent à la demande et pour le compte d’un auteur ou d’unéditeur tiers, qui en endosse la pleine et entière responsabilité .
Christian PÉRON-DEBARBIERI
Lesyndrome de Caporetto
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« L’univers est un animalimmense dont Dieu est l’âme ».
 
Giordano Bruno,1548-1600
PREMIÈRE PARTIE : SICILE
I
Loin en dessous de lui, sur le sentier blanc de poussière,un muletier gravissait lentement la pente. À la lumière douce du jour naissant,on pouvait déjà distinguer à l’horizon une majestueuse colonne de fumée claires’échappant de l’Etna. En habitué de cette vision journalière de voluteséphémères et d’arabesques de vapeurs, Stefano l’observait d’un œildistrait ; ses trois chèvres broutaient avec entrain les bourgeonsfraîchement poussés par l’arrivée d’un printemps précoce. Il allait bientôtdevoir redescendre vers le village où habitait sa famille et cette perspectivele laissait d’humeur plutôt maussade. Roccapalumba, petit village du centre dela Sicile bâti au pied d’un éperon rocheux que le manque d’imagination degénérations successives avait fait baptiser « la Rocca », n’avait pasgrand-chose pour plaire à un adolescent de quinze ans.
Plus bas, la silhouette du muletier commençait à se précisersous le jour montant ; son âne semblait curieusement chargé. Stefano sefit la réflexion qu’avec la lourde chaleur qui allait arriver, cet équipagen’irait pas bien loin. Décidément, ça ne lui paraissait pas être un véritablemuletier, la démarche un peu hésitante de l’homme l’indiquait clairement.
 
Portées par l’habitude, les chèvres se rapprochèrent delui ; elles sentaient venu le moment de rentrer. Stefano se leva lentementde son siège de pierre et retourna dans la cabane rassembler ses affaires.Parti depuis bientôt une semaine, la solitude ne lui pesait que rarement :il aimait ces longs moments de silence et de contemplation propices à laréflexion. De son passage à l’école élémentaire, il avait gardé un cahier, uncrayon de bois et le goût d’écrire ; il notait régulièrement ce qu’ilvoyait, ce qu’il pensait, pour le seul plaisir de l’écriture, pour la sensationde chaleur et de douceur occasionnée par le contact du papier sous ses doigts. Malgréson jeune âge et son manque d’instruction, Stefano était très curieux de lanature et du monde qui l’entouraient. Dans cette île calme et paisible qu’étaitla Sicile au début de l’année 1915, le vacarme infernal de la guerre quisévissait dans la lointaine Europe ne parvenait que très affaibli ; maisStefano – dès qu’il en avait le loisir – cherchait à comprendre cebouleversement qui s’annonçait. Il lisait avec avidité les articles écrits dansson journal «  Avanti ! » par un homme qui commençait à acquérir un peu de notoriété : dans sesarticles, Benito Mussolini exhortait vivement l’Italie à entrer dans leconflit, ainsi que le souhaitait aussi le grand poète Gabriele D’Annunzio.Stefano ne comprenait pas toujours leurs propos et s’interrogeait souvent surcette nation italienne dont l’identité n’avait pas encore vraiment pénétrél’âme de la Sicile.
 
En ressortant de son logis précaire, il contempla un courtinstant le paysage étalé devant ses yeux. Des espaces vert tendre, dans leschamps où le blé jeune commençait à pointer hors du sol, s’opposaient vivementaux couleurs sombres des massifs d’yeuses et de chênes kermès ; par endroits,une tache d’un blanc éclatant trahissait la présence d’une dent de roche calcairelavée par la dernière ondée. Haut dans le ciel, semblant un point noir dans lebleu de l’azur immaculé, un rapace à la recherche de sa pitance décrivait avecmajesté des cercles lents, vastes et inlassablement répétés.
En contrebas, sur sa droite, il aperçut à nouveau la silhouetteencore lointaine qui progressait avec peine. Non, décidément, ce n’était pas unmuletier, son vêtement dénonçait plutôt un citadin. Que diable faisait-il là,si tôt dans la matinée ? Et de surcroît accompagné d’un âne ? Et puis,quel était ce curieux baluchon porté par l’animal ?
Ses réflexions furent interrompues par l’une de ses chèvresqui le poussait du museau, pressée de commencer le court voyage de retour versla bergerie, en bas, dans le village caché par un ressaut de la colline.
La petite troupe entama donc sa descente nonchalante, lachaleur prévue par Stefano commençait déjà, malgré l’heure encore matinale, àse faire sentir. Le jeune berger, rêveur, contemplait en marchant lesfumerolles du volcan qui ne tarderaient pas à être masquées par les brumes dela chaleur du jour. Il avait compris depuis longtemps déjà que le pied duvolcan lui était caché par la courbure de la terre et s’émerveillait de lagrandeur que devait avoir sa chère Sicile. Combien de jours lui faudrait-il s’ildevait couvrir la distance à pied ? Quelle était donc la véritable taillede ces éternelles fumées blanches qu’on apercevait de si loin ?
 
Après une bonne heure de marche, Stefano et son maigretroupeau commencèrent à ressentir plus fortement les effets de la chaleur, lesbêtes trottaient en silence, sans doute pour économiser leur souffle dans laperspective d’une journée qui s’annonçait vraiment torride ; elles nes’arrêtaient plus pour déguster le moindre brin de romarin tendre qui abondait pourtantau bord du chemin. Le train de la troupe se fit ainsi un peu plus rapide.
Stefano, enfant plutôt grand pour son âge et terriblementmaigre, avait un visage anguleux qui semblait taillé à la serpe, avec un nezépais, un menton en galoche, de grandes oreilles décollées, un front très hautet des yeux sombres qui contribuaient fortement à lui donner un abord froid etdistant, froideur qui contrastait avec l’amabilité et la simplicité quiapparaissaient à ceux qui le connaissaient un tant soit peu. Sur ses longuesjambes maigres et nerveuses, il suivait avec facilité le train de son troupeau.Il pouvait, sans fatigue apparente, soutenir ainsi le rythme du trot de seschèvres des heures durant.
 
Soudain, au détour du chemin, Stefano aperçut un homme en costumenoir, affairé à il ne savait quelle besogne. L’âne, à ses côtés, trahitimmédiatement le personnage qu’il avait d’abord confondu avec un muletier. Quefaisait-il donc ? Intrigué, Stefano commença à s’approcher de lui. L’âne,sentant sans doute les nouveaux venus, poussa alors un braiment joyeux. Lecostume noir, surpris, se retourna vivement, dévoilant ainsi la nature dubaluchon qu’avait porté l’âne jusque-là. Un instant, le temps paruts’arrêter ; Stefano fixait d’un air ahuri le cadavre aux pieds de l’hommeen noir : le maire de Roccapalumba gisait là, au bord d’un trou quel’homme creusait lorsqu’ils l’avaient surpris.
Le corps avait dû être jeté à bas de l’âne comme un fardeauet le hasard avait ensuite décidé de sa position : une jambe pliée sous l’autreet un bras presque derrière le cou lui donnaient l’air d’un ouvrier qui serepose allongé au soleil. L’expression de surprise etde peur fixée à jamais dans ses yeux écarquillés sur le néant et sa boucheouverte sur un rictus de souffrancedémentait l’impression de nonchalance donnée par la position du corps, commepour redonner un peu de sérieux à la dépouille de ce personnage qui, de sonvivant, s’en était donné beaucoup.
Stefano n’avait encore jamais vu de cadavre et cette premièrerencontre avec la mort, pour soudaine et violente qu’elle fût, lui paraissait d’autantplus irréelle que le corps ne présentait pas de trace apparente de blessure.
Les chèvres et l’âne étaient immobiles, les deux personnagessemblaient figés dans une profonde stupeur ; le silence était presquetotal dans la chaleur forte du matin ; seuls les insectes, mouches etabeilles, indifférents et affairés, continuaient leur manège, meublant lesilence de leur vrombissement continuel. Un petit coléoptère, tâtant le cadavrede ses antennes agiles, grimpait sur le visage du mort, peut-être intrigué parcette chair molle et froide.
  Stefano, pétrifié , ses capacités deraisonnement anéanties par la stupeur, restait interdit, ne pouvant ou nevoulant pas croire ce qu’il voyait.
Soudain, le temps suspendu reprit ses droits ; l’homme,armé d’une pioche, se précipitait sur lui avec un hurlement de dément. Leschèvres et l’âne détalaient avec grand bruit, et Stefano n’eut que le temps delâcher son baluchon et de fuir aussi vite qu’il le pouvait pour tenterd’échapper à son agresseur.
Toutes ses facultés annihilées par la terreur brute qui lesubmergeait, Stefano courait aussi vite que ses forces le lui permettaient.Sans réfléchir, il suivait ses chèvres affolées. L’homme en noir était toujourssur ses talons. Il entendait sa respiration sourde derrière lui. Au bout dequelques centaines de mètres, les chèvres bondirent en dehors du chemin. Mû parun mouvement réflexe, il les suivit et continua à courir tant bien que mal aumilieu des genêts et des chênes kermès. Il percevait vaguement que, derrièrelui, l’autre s’essoufflait ; il l’entendit lâcher sa pioche pour mieuxcourir et continuer de le poursuivre. Les chèvres, plus agiles, avaient déjàdisparu au sein de ce maquis luxuriant et sauvage.
Stefano courait toujours à perdre haleine lorsqu’un crisuivi d’un choc sourd se fit entendre derrière lui. Son poursuivant était-iltombé ? Le jeune homme reprit espoir et, sans se retourner, accéléraencore son rythme de course, se dirigeant machinalement vers le village,synonyme pour lui de refuge et de sécurité.
Depuis quelques minutes, il n’entendait plus rien derrièrelui. Par prudence, il continuait à courir sans ralentir. Il avait à nouveaurejoint le chemin où sa course n’était plus entravée par rien. Il était capablede réfléchir maintenant que son poursuivant semblait, pour le moment, distancé.Il avait déjà entendu parler de la Mafia ; manifestement l’homme en noir en faisait partie. Le fait de réaliser ça ravivases frayeurs : il avait vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû voir !
Pour rien au monde il n’eût ralenti son train avant d’êtrearrivé au village où vivaient ses jeunes frères et sa mère. Celle-ci sauraitsûrement ce qu’il convenait de faire. Depuis la disparition de son père, c’étaitelle qui subvenait aux besoins de la petite famille. Stefano, l’aîné, l’aidaitgrâce à son activité de berger, mais elle dirigeait et décidait de tout. Quandil l’aurait retrouvée, tout serait plus simple, le cauchemar finirait bientôt.
Il lui vint brusquement à l’esprit qu’il avait abandonné sonbaluchon lors de la poursuite, et qu’il avait laissé ses chèvres s’égarer. Lavéritable étendue du drame commença alors à lui apparaître : l’homme ennoir pourrait facilement le retrouver grâce au cahier d’écolier resté dans sonsac. Trop effrayé pour tenter de retourner le récupérer, il pensa que sa seulechance était que l’homme se soit tué en tombant, mais ça lui parut improbableet, à parler franchement, ça aurait été trop beau pour être vrai. Il réalisa alorsqu’il ne pouvait pas rentrer chez lui sans mettre en danger toute safamille ; à cette idée, il eut l’impression que le monde s’écroulaitautour de lui.
Il s’arrêta de courir, puis, marchant de plus en pluslentement, il tenta de réfléchir à sa situation et aux conséquences de ce quivenait de se passer. Il ne devait à aucun prix rentrer à Roccapalumba, ildevait avant tout se cacher !
Maintenant, il ne marchait plus, il était arrêté au beaumilieu du chemin, en proie à une intense méditation. Où pouvait-il se mettre àl’abri ? Où était le meurtrier du maire ? Peut-être s’était-il tué entombant la tête sur un rocher ? Que s’était-il passé à Roccapalumba ?Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, et il ne savait plus quefaire. Qu’allait-il devenir ? Il se souvint tout à coup de l’oncle deCaltanissetta que toute la famille surnommait «  Lo Pazzo » .Personne ne penserait à venir le chercher là-bas. Il avait enfin un début desolution !
Presque joyeusement, il s’écarta du chemin pour couper à traversles bosquets d’oliviers et retrouver le petit sentier au pied duquel setrouvait le logis familial.
 
Pendant ce temps, Alberto Viddano reprenait ses esprits, lechoc de sa tête contre la roche ne l’avait qu’étourdi, seul son cuir chevelusaignait abondamment.
Il avait toujours été très solide, comme son père. Lorsque,tout enfant, ses camarades de jeu avaient commencé à le surnommer « leplouc » à cause de son allure pataude et de ses petits yeux bovins, il luiavait suffi de distribuer quelques coups bien assénés pour se faire craindre etdonc respecter. Depuis, il s’était toujours conduit en meneur puis en chef debande.
À bientôt vingt ans, nouvellement initié par une famillemafieuse d’Agrigento, il devait montrer son aptitude en commettant un assassinat.La victime désignée était le maire de Roccapalumba ; ce crime aurait pu n’êtrequ’une formalité pour lui qui était amusé par l’idée de donner un bon coup decouteau dans le dos d’un inconnu.
Il aurait dû repartir dans l’ incognito le plus complet une fois sa tâche accomplie. L’arrivée dece maudit gosse avait changé la donne. Maintenant, il allait devoir s’endébarrasser.
Dans son esprit obtus, Alberto se dit qu’avant de retrouverle gamin et de lui régler son compte, il fallait d’abord finir le travailcommencé et enterrer le maire pour le faire disparaître à jamais.
Sous la chaleur accablante du soleil de midi, il fit en sensinverse le chemin fait en poursuivant Stefano, retrouva le lieu de leurrencontre, et découvrit le baluchon abandonné par l’enfant dans sa fuiteéperdue. À l’intérieur, il trouva le cahier sur la première page duquel Stefanoavait écrit son nom. Alberto Viddano comprit immédiatement qu’il détenait unélément important lui permettant de retrouver ce satané gamin.
 
Malheureusement pour lui, à cette époque-là,« l’Honorable Société » n’envoyait pas encore ses enfants àl’école ; Alberto ne savait pas lire.
II
Un matin d’été, je devais avoir à peine six ans,paisiblement installé sur la terrasse de la maison de mes grands-parents,j’exerçais mes talents tout neufs à la lecture du quotidien local qui titraiten Une : «  Mafia marseillaise : une Gueule cassée de la Grande Guerre assassiné la nuitdernière ! »
— Pépé,c’est quoi la Mafia  ? lançai-jeà brûle-pourpoint.
Mon grand-père était occupé sur un coin du lavoir à réparerpour la énième fois ses vieilles sandales ; absorbé dans son travailméticuleux, il ne me répondit pas tout de suite. À ses côtés, le vieuxPistilli, appuyé sur sa canne au pommeau ivoirin, lui racontait, sans doute,comment sa femme lui menait la vie dure.
Je sautai de la chaise sur laquelle j’étais juché et m’approchaid’eux :
— Pépé,c’est quoi la Mafia  ? répétai-je en tirant sur les pans de sachemise.
Interrompant son travail, il ôta les petits clous qu’il gardaitserrés entre ses lèvres, et se pencha vers moi, le regard empli de cettedouceur que j’y voyais toujours :
— La Mafia , c’étaitquelque chose de noble… Elle a été créée, il y a longtemps, pour défendre les Siciliens.Mais c’est devenu un ramassis de criminels et de bandits infâmes. Voilà ce quec’est la Mafia .
— Des bandits ?Nobles ?
Devant mes yeux interrogateurs, le vieux Pistilli intervint,à l’intention de mon grand-père :
— Quand j’entends ce minot, jete revois, toi, quand on s’est rencontrés. C’était quand ? En 16, si mamémoire est bonne. Mais on dirait que les temps ont changé. Maintenant, lesquestions des enfants arrivent plus tôt. Laisse-moi essayer de lui expliquer.
— Essayez, si vous voulez, maisvous verrez, c’est un puits sans fond de questions.
Il vouvoyait toujours son ami.
Vexé par cette remarque, je me promis de ne poser aucunequestion.
 
Pour se donner le temps de réfléchir, le vieux Pistilli jetaun rapide coup d’œil sur l’article qu’il avait déjà lu puis, posant sa canne àmême la table où je lisais, il s’assit lentement. Après un long silence, commes’il rassemblait ses forces et ses souvenirs, il commença :
— Dansle patois de Palerme, le mot de mafia a une double signification, il veut à la fois dire Beauté et Audace ; et pourtant,la Mafia n’est rien d’autre qu’uneorganisation de voyous et de scélérats de la pire espèce. Comment expliquercette différence entre le sens du mot et la réalité abominable qu’ilrecèle ?
Pour comprendre , il faut d’abord que je te raconte unpeu de l’Histoire sicilienne : jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle,la Sicile était une région très riche, qu’on appelait le grenier à blé del’Europe. Mais dans cette île riche, la grande majorité des Siciliens étaittrès pauvre, aussi bien financièrement que spirituellement. Dans les années 1860,la Sicile était sous la férule des Bourbons, le roi François II venait desuccéder à son père mais sa faiblesse le mena à laisser se pérenniser la mêmepolitique consistant à tyranniser le peuple. Profitant de l’état de semi-révoltequi régnait alors en Sicile, un Italien du Nord, un certain Giuseppe Garibaldi…
— Il est né pas très loind’ici, à Nice, l’interrompit mon grand-père.
— Garibaldi, donc, repritPistilli, aidé par une troupe qu’on appelait les « Chemises rouges »,envahit l’île et en prit possession au nom du Risorgimento , c’était un mouvement politique qui prônaitl’instauration d’une Grande Italie unifiée. Les Siciliens, espérant trouver enlui un peu de justice, l’aidèrent à chasser les tyrans. Garibaldi leur promitune juste répartition des terres pour que chacun puisse vivre de son travail.
— Probablement était-il honnêteet croyait-il en ses promesses, intervint une nouvelle fois mon grand-père.
— Peut-être. Malheureusement,derrière lui arrivèrent les nobles piémontais qui, sans aucun scrupule,confondirent unification et annexion ; ils confisquèrent toutes lesrichesses et la majorité des libertés. C’était la fin du rêve desSiciliens ; ils réalisèrent alors qu’ils avaient échangé un diable pour unautre. C’est probablement dans ces années troublées qu’est née la Mafia en Italie du Sud. Son but initialsemblait être de protéger les Siciliens et les Calabrais contre le reste duroyaume d’Italie. Pour atteindre cet objectif, ils avaient mis en place des règlessociales et économiques occultes. C’est pour ça que je pense que la dénominationinitiale d’Honorable Société n’était pas usurpée. À cette époque, la Mafia était – semble-t-il – uneorganisation secrète dont la vocation était de détourner l’argent que lesItaliens du Nord tentaient de nous voler, afin de le rendre aux Siciliens. Maisdepuis des siècles, les traditions siciliennes ont été violentes : dès lesdébuts de la chrétienté, les Wisigoths d’Alaric, les Vandales de Genseric, lesHérules et les Ostrogoths d’Odoacre et de Théodoric, après avoir pillé Rome,sont descendus jusqu’à cette grande île riche en céréales. Ils y ont colonisépour un temps ces villes qui deviendront plus tard Noto la baroque, Agrigentola grecque, Monreale l’arabe, et aussi Enna, aussi farouche que splendide.Après eux, les Berbères, les Prussiens, les Français et les Espagnols l’onttour à tour occupée et opprimée ; dans cette île superbe, l’assassinat etle brigandage sont monnaie courante depuis presque deux mille ans. Pour que tucomprennes bien ce que je veux dire, je vais te citer un exemple :
À l’époque de Saint-Louis, il y a mille ans de ça, la Sicileétait sous le joug du royaume de France ; la population de l’île, pousséeà bout et affamée par l’occupant, a organisé dans l’o mertà la plus totale une vaste opération qui s’est soldée, le soirde Pâques, par l’assassinat brutal et instantané de la plupart des Françaisprésents sur l’île. Cet épisode, resté dans l’Histoire sous le nom des« Vêpres siciliennes » illustre bien l’état d’esprit fier, unitaire,et surtout violent, des Siciliens de cette époque.
— Alorsil n’est pas étonnant que les règles de fonctionnement de la Mafia , qu’on appelait Cosa Nostra , « Notre Affaire »en italien, aient érigé la violence en modèle social, tu le comprendrasfacilement, précisa mon grand-père.
 
Après un soupir, le vieux Pistilli reprit ce récit qu’ildébitait maintenant à leur intention, à tous deux. J’étais, quant à moi, lâchédepuis un moment, perdu dans ce discours que je ne compris que des années après :
— Cetteorganisation, cloisonnée à l’extrême et dotée d’une hiérarchie stricte, étaittrès scrupuleuse lors de l’initiation d’un futur membre au sein d’une« famille ». Un mafieux devait être obligatoirement sicilien de père etde mère, de sexe masculin et catholique. Les enfants illégitimes, les fils oules frères de femmes légères, les homosexuels, et les hommes divorcés n’étaientjamais initiés. Les jeunes promis à la Mafia (ça se transmettait souvent de père en fils) étaient, dès l’âge de raison, imprégnésdes valeurs mafieuses. Ils étaient observés, jaugés longuement par les anciens,puis prudemment abordés par des sous-entendus, des demi-silences ou desallusions. Si tout était positif, le candidat était invité à épouser la causede Cosa Nostra ; on l’invitait àdevenir un « Homme d’Honneur ». Cette adhésion était à sens unique eton ne sortait généralement de l’Honorable Société que mort ou banni, ce quiéquivalait pratiquement au même.
Le nouveau mafieux prêtait alors serment.Un code d’honneur ( Ne pas désirer les femmes d’autres hommesd’honneur, ne pas voler, ne pas se livrer au proxénétisme, ne pas tuer d’autreshommes d’honneur, sauf sur ordre de la « Coupole » – l’organismedirecteur dans la mafia sicilienne –,ne jamais parler de Cosa Nostra enpublic, respecter l’o mertà , et nejamais se présenter soi-même comme homme d’honneur, même à d’autres hommes d’honneur. )très simple lui était dicté, et la première épreuve après l’initiation étaitgénéralement un meurtre ordonné par la Coupole ; meurtre que l’impétrantdevait commettre en signe de soumission et d’obéissance à l’organisation. La victimedésignée en était, le plus souvent, un commerçant ou un représentant du pouvoircentral qui refusait de payer le Pizzu ,l’impôt révolutionnaire levé par la mafia .
— Si les homosexuels n’étaientjamais initiés, il n’en est pas de même pour les hommes d’Église, ajouta mongrand-père, l’index levé vers le ciel, avec un regard incisif vers son vieilami.
— C’est vrai, ils pouvaient, etpeuvent aujourd’hui encore, être membres d’une famille et être très actifs enson sein. Toutefois, lors de leur initiation, ils sont dispensés d’assassinat…Cette précision était manifestement destinée à mon grand-père. Mais le vieuxcontinuait :
— En Sicile, la Mafia était principalement divisée endeux branches : Cosa Nostra pourle nord et le centre de l’île, et la Stidda (L’étoile,en sicilien.) qui occupait surtout le sud et l’est de l’île. À l’époque de majeunesse, la Mafia avait subi desérieux revers et était très affaiblie. Elle l’est restée jusqu’à la Seconde Guerremondiale, moment où les services secrets américains lui ont rendu la vigueurqu’on lui connaît aujourd’hui. Il fallait alors combattre l’Allemagne nazie etson alliée l’Italie fasciste, et aucun sacrifice, aucune compromission neparaissait, pour atteindre ce but, injustifiable… Malheureusement, cetteseconde naissance de la Mafia a étébeaucoup moins honorable que la première…
 
Mon grand-père était silencieux, la tête baissée, les yeuxperdus dans le vide, absorbé dans je ne savais quelles pensées. Puis il semblase réveiller ; relevant brusquement la tête, il poussa un profond soupir,et dit à son ami :
 
— Oui,c’était bien en 16, à Rome, ça nous rajeunit pas …
Le vieux Pistilli se leva pesamment de sa chaise, reprit sacanne et, après une tape amicale sur l’épaule de mon grand-père lui dit :
— Tume diras quand a lieu l’enterrement, j’irai avec toi.
Puis, lentement, lourdement appuyé sur cette canne immaculéequi ne le quittait jamais, il s’en alla.
Je risquai alors une question qui me brûlait les lèvres depuisun moment :
— Pépé,c’est quoi une « gueule cassée » ?
III
Stefano ralentit son allure à l’approche du village, ils’agissait de ne pas se faire remarquer ; la chaleur torride et l’heure dudéjeuner l’y aidèrent beaucoup. Les villageois étaient probablement tous dansles vignes, ou bien en train de casser la croûte sous l’ombre fraîche d’un grandfiguier. Le sentier descendait très vite jusqu’à l’arrière de la petite maison,il y arriva sans bruit. La porte, comme d’habitude, n’était pas fermée ;il n’y avait pas de risque de vol et d’ailleurs rien à voler.
Dans l’obscurité fraîche de la cuisine, il attrapa l’ardoisede son petit frère Beppu, s’assit à la table et écrivit un message àl’attention de sa mère. Elle seule pourrait le comprendre. Il but ensuite à lacruche posée sur la pile, ouvrit le pétrin et se tailla une large tranche depain bis qu’il fourra sous sa chemise. Il était prêt à partir. Il fit le tourde la pièce, caressant lentement le dossier des deux chaises, ouvrit la portequi donnait sur l’unique chambre de la maison, regarda longuement la paillassesur laquelle il ne dormirait plus ; des larmes envahissaient ses yeux maisil voulait absolument les retenir : un homme ne pleure pas ! luidisait souvent sa mère.
Il n’avait pas de temps à perdre s’il voulait semer sonagresseur, aussi alla-t-il droit vers la porte ; puis il s’autorisa à seretourner une dernière fois avant de sortir discrètement.
La lumière du jour l’aveugla un instant, il resta là pourhabituer ses yeux, puis partit d’un pas ferme par là où il était venu. Personnene l’avait vu, tout allait donc bien. Il commença son ascension et attenditd’avoir pris suffisamment de hauteur avant de se retourner. Le village aux mursblancs de chaux et aux volets bleus lui apparut dans sa totalité, allongé aupied du pignon rocheux qui lui avait donné son nom, sa longue et unique rue déserteet blanche sous la lumière éclatante. Ce petit hameau reculé qui lui avaittoujours paru pauvre et misérable lui sembla ce jour-là être le plus beau villagedu monde.
 
Pendant que Stefano gravissait le versant abrupt, Alberto Viddano,son plan bien présent à l’esprit, descendait par le grand chemin vers levillage, le cahier de Stefano serré dans sa main gauche. Il était certain deretrouver très vite ce témoin gênant et de le supprimer aussitôt. Après quoi,il pourrait rentrer à Agrigento rendre compte de sa réussite à ses chefs.
 
Luca Branzo, maréchal-ferrant de son état, était arrivé dansle village tout enfant, bien des années auparavant, au bras de sa mère, uneAfricaine venue d’on ne savait où, probablement d’Éthiopie. Il avait passé sonenfance là, et avait appris le métier sur place. Depuis l’adolescence, ilaffectait volontairement un défaut de prononciation cultivé dans le but de serendre différent par autre chose que sa seule couleur de peau : il neprononçait pas les « r ». Il n’avait, pourtant, aucun besoin réel dechercher à se différencier : il ne ressemblait en rien à un Sicilien…Malgré son âge – il allait avoir cinquante ans –, sagrande taille, sa silhouette élancée et son teint de suie rappelaient plus lesguerriers Massaï que les Méditerranéens de l’île.
 
À cette heure-là, c’était la seule personne encore présentedans le village ; mais pour cause de trop grosse chaleur, il s’était retranchéau fond de sa remise où le rayonnement des braises de son âtre se faisait unpeu moins sentir. Pour tenir le coup toute la journée dans cette atmosphère, illui était indispensable de beaucoup boire ; malheureusement Luca n’aimaitpas l’eau et l’utilisait d’ailleurs fort peu, même pour se laver… Après avoiréclusé deux bouteilles de sa piquette habituelle, il avait l’esprit quelque peuembrumé. Toutes ces raisons faisaient qu’il n’avait pas plus aperçu Stefanodescendre le sentier qu’il ne l’avait vu repartir. Pour tout dire, il étaitplongé dans une intense réflexion : Quelle matinée cu’ieuse ! D’abo’dhie’ soi’, le mai’e pa’t à la nuit tombée su’ son âne ; ensuite, ce matinl’âne ‘ent’e sans son cavalier ! Où était donc passé le mai’e ? Etpour clôtu’er le tableau, v’là les t’ois chèv’ de Don Pasquale qui ‘ent’entseules aussi ! Stefano était donc avec le mai’e ? Boudiou, quellejou’née ! Et plus ‘ien à boi’e, en plus ! Avec cette chaleu’ !Le p’intemps est complètement dét’aqué ! Ce’tainement à cause de cettefoutue gue'e !
Il était sur le point de s’endormir lorsqu’il entendit troiscoups sourds frappés à la porte de son atelier.
— Qu’est-ce que c’est,enco’e ? cria-t-il. C’est fe’mé !
— ...

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