Le talisman tibétain
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Description


Namdang est une paisible bourgade du Sikkim, au pied de l’Himalaya. Paisible, vraiment ?


Un vieux lama tibétain se passionne pour la photo de Speedy Ping, célèbre acteur chinois. Pourquoi ?


Et quand, réfugié dans la maison que son ami Anil Roy, vedette de Bollywood, possède à Namdang, Speedy Ping échappe de peu à un assassinat, le mystère s’épaissit.


Qui sont ses ennemis ?


Que veulent-ils ?


Gopika, jeune et jolie enseignante, et son ami Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain, vont tenter de résoudre l’énigme. Entre mirages du cinéma indien et mystères du Tibet...



Crimes en Himalaya est la nouvelle série policière de Bernard Grandjean, qui met en scène un duo atypique : Gopika, jeune enseignante indienne et Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain.



Ensemble, sur les terres himalayennes et sur fond de turbulences politiques entre Tibet, Chine et Inde, et de corruptions en tous genres, ils vont mener l’enquête pour résoudre meurtres, intrigues, mystères...

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 10
EAN13 9782374534886
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Présentation
Namdang est une paisible bourgade du Sikkim, au pied de l’Himalaya. Paisible, vraiment ?
Un vieux lama tibétain se passionne pour la photo de Speedy Ping, célèbre acteur chinois. Pourquoi ?
Et quand, réfugié dans la maison que son ami Anil Roy, vedette de Bollywood, possède à Namdang, Speedy Ping échappe de peu à un assassinat, le mystère s’épaissit. Qui sont ses ennemis ? Que veulent-ils ?
Gopika, jeune et jolie enseignante, et son ami Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain, vont tenter de résoudre l’énigme. Entre mirages du cinéma indien et mystères du Tibet…


***




Bernard Grandjean est l’auteur d'une quinzaine de romans. La plupart de ses livres sont centrés sur l’Asie et l’Himalaya, tel Moi, Das, espion au Tibet , sorti en 2014 aux Editions Tensing.
Ces 15 dernières années, l'auteur a publié chez Kailash Editions les biographies romancées de personnages hors du commun de l'Histoire du Pays des Neiges (le VIe Dalaï lama et la reine Bhrikuti), ainsi que 9 titres de la série des enquêtes de Betty Bloch, bien connue des amoureux du Tibet.
Le Talisman tibétain
Crimes en Himalaya #1

Bernard Grandjean
38 rue du polar
Sur cent hommes, il y a un démon. Sur cent femmes, il y a une déesse. Proverbe tibétain
Principaux personnages
Gopika Pathak, professeur d’anglais et de hindi à l’école tibétaine de Namdang (Sikkim, Inde).

Tenzin Mingour, médecin tibétain traditionnel.

Thoubten Norbou, lama au monastère de Namdang.

Speedy (Gyeltsen) Ping, vedette du cinéma chinois.

Anil Roy, célèbre acteur de Bollywood.

Shirley (Namgyel) Bhutia, actrice, épouse d’Anil Roy.

Lalit, garde du corps d’Anil Roy.

Ramesh, gardien de nuit et chauffeur à la maison du grand stupa de Namdang.

Maman Pouspika, intendante de la maison du grand stupa.
CHAPITRE I
Assis sur un muret, comme chaque semaine, ils pique-niquaient.
Devant eux s’étendait un enchevêtrement formidable de crêtes abruptes, émergeant des nuages qui rampaient dans les fonds de vallées. Du vert profond des premiers plans au bleuté des lointains, le Sikkim déclinait les teintes somptueuses de sa subtile palette. À l’horizon, cette estampe aquarellée venait buter, à l’ouest, sur la monstrueuse barrière de neige et de glace du Kangchenjunga, au nord sur le massif du Chörten Nyima. La petite ville de Namdang, en contrebas, avait le bon goût de cacher son béton lépreux et ses tôles rouillées derrière une végétation luxuriante, dégoulinante de pluie. Le soleil qui venait de percer en tirait des milliards de rubis, d’émeraudes et de diamants.
Les pique-niqueurs étaient au nombre de trois : une jeune femme et deux hommes. À leurs pieds, des enfants s’ébattaient sur un terrain de basket vert d’humidité, lisaient ou parlaient assis en rond au soleil. Tous avaient l’allure très britannique des écoliers indiens : jupes plissées pour les filles, pantalons de flanelle grise pour les garçons et, pour tous, le même blazer bleu marine, orné sur la poitrine d’un écusson marqué « NTS », pour Namdang Tibetan School , l’école tibétaine de Namdang réservée aux enfants de familles ayant fui le Tibet voisin, occupé par la Chine. Au-dessus d’eux, les bâtiments de l’école, d’une couleur beige délavée par les moussons, s’étageaient sur la pente abrupte.
Les deux hommes étaient nés au Tibet. Le docteur Tenzin Mingour était de taille moyenne, la silhouette légèrement enveloppée. Il était âgé de quarante-quatre ans, quarante-cinq en comptant à la manière tibétaine qui veut que les enfants aient un an à la naissance – cette année supplémentaire correspondant moins au temps de la gestation qu’au délai mis par l’incarnation précédente pour se réincarner dans un nouvel être humain. Unique survivant d’une famille de nomades de la Grande Plaine du Nord massacrée lors d’une rébellion contre l’occupant, il avait été confié enfant à un oncle qui l’avait élevé et poussé à étudier la médecine traditionnelle tibétaine. Après plusieurs arrestations à Lhassa et un séjour en camp de travail, il s’était enfui en Inde. Le docteur Tenzin Mingour, qui exerçait sa profession à Namdang, effectuait une permanence à l’infirmerie de l’école une matinée par semaine.
L’autre homme s’appelait Thoubten Norbou. Il avait largement plus de soixante-dix ans, était grand et sec et portait l’habit rouge des lamas de Karpo-tchou Gompa, le Monastère de la Rivière Blanche. Quelques heures par semaine, il enseignait à l’école tibétaine la religion du Bouddha. Ses élèves le craignaient et le respectaient, son regard glacial suffisait pour leur enlever toute envie de chahuter.
La jeune femme, quant à elle, s’appelait Gopika Pathak. Elle était née vingt-cinq ans plus tôt dans la lointaine ville de Bombay, et avait mystérieusement atterri dans cette école un beau matin. Les élèves lui avaient donné le surnom légèrement ironique mais très sincère de Moumbêi-métok , Fleur de Bombay, en référence à la fois à la ville dont elle était native et à sa beauté. Car Miss Pathak était jolie, et les grands élèves étaient tous fous amoureux d’elle, d’autant plus que son célibat alimentait leurs fantasmes. Plusieurs photos d’elle, prises en douce au téléphone, circulaient parmi les adolescents. Photographiée de loin, on ne distinguait guère que sa silhouette svelte, drapée dans un sari impeccable. Malgré tout, contempler ces trophées durant quelques secondes dans la minuscule fenêtre d’un portable était un privilège qui se négociait très cher pendant les récréations. La direction avait également saisi plusieurs poèmes qui circulaient parmi ces mêmes grands élèves : des quatrains riches en allusions et symboles, inspirés de la littérature tibétaine classique, qui compte de nombreux exemples du genre. La plupart de ces chefs-d’œuvre avaient été déchirés sans que Gopika ait eu connaissance de leur existence.
Chacun des trois pique-niqueurs avait ses propres habitudes alimentaires :
Le docteur Tenzin Mingour dégustait un riz aux lentilles odorant, qu’il puisait à la cuillère dans une boîte en matière plastique. Le lama se contentait quant à lui de pötcha , le traditionnel thé tibétain salé et beurré, qu’il aspirait bruyamment du bouchon-gobelet d’une bouteille thermos aux couleurs hideuses. Fourrageant du bout des doigts de sa main droite dans un cornet de papier journal, Gopika Pathak en extrayait une mixture de couleur incertaine qu’elle mangeait de bon appétit.
Comme chaque fois, la conversation de ces trois amis improbables roulait sur l’école. C’était entre eux une convention tacite, car pour le reste, leurs centres d’intérêt étaient trop divergents : les deux hommes s’intéressaient en priorité à la situation au Tibet, dont ils auraient pu parler des jours entiers, alors que le seul sujet qui passionnait vraiment Gopika Pathak, en dehors de son métier d’enseignante, était le cinéma.
Autre convention entre eux, la conversation se tenait en langue anglaise. C’était même la raison qui avait amené le solitaire lama Thoubten à participer à ce pique-nique hebdomadaire, puisqu’il représentait la seule occasion qu’il avait de toute la semaine de pouvoir exercer son mauvais anglais. Il avait même demandé à la jeune femme de ne pas hésiter à lui corriger ses fautes.
Au départ, le lama n’avait éprouvé pour Gopika que la compassion que lui inspiraient ses bavardages futiles à propos du cinéma indien et de ses stars clinquantes. Puis, contre toute attente, il avait senti se développer en lui une sorte d’affection pour elle, chez qui il pressentait une blessure profonde. Il était sûr que le docteur Tenzin Mingour, qui était proche d’elle, en savait long à ce sujet, mais qu’il n’en parlerait pas ; il ne l’avait d’ailleurs jamais questionné. Chaque être avait ses secrets, qu’il fallait respecter. Lui-même avait bien les siens…
Ce jour-là, les sujets relatifs à l’école avaient été assez rapidement épuisés, et depuis cinq bonnes minutes personne n’avait rien trouvé à dire. Tenzin Mingour cherchait un moyen de relancer la conversation, et le trouva en avisant la revue qui dépassait du sac de Gopika :
— Petite sœur, je vois que vous avez encore gaspillé votre maigre salaire en dépenses futiles !
— Panorama of the Indian Cinema est la meilleure revue spécialisée de toute l’Inde ! se défendit-elle. Mais vous allez me dire tous les deux que je ferais mieux de lire des soutras !
— Absolument ! approuva le lama.
— Ça vous ferait plus de bien, renchérit le médecin, et ça vous coûterait moins cher, puisqu’on vous prêterait des livres ! Vous feriez mieux de mettre de côté cet argent que vous dépensez en frivolités pour vous constituer une dot, si vous voulez un jour vous marier et fonder une famille !
Gopika, très habituée à l’humour caustique de son ami Doc Tenzin, comme elle l’appelait affectueusement, éclata de rire :
— Me marier, Doc ? Entrer au service de l’un de ces machos moustachus qui me traiterait comme son esclave ? Je suis très bien comme je suis ! Et puis vous savez bien qu’à vingt-cinq ans, je suis un cas désespéré !
— Vous avez raison sur un point, Gopika-la, celui de l’esclavage ! C’est aussi pour ça que moi-même je ne me marie pas : je ne tiens pas à être réduit en servitude par une mégère tibétaine !
Les deux autres sourirent de sa plaisanterie ; il était en effet difficile d’imaginer en mari et père de famille un être tel que Tenzin Mingour, si complètement dévoué à son métier. En dépit du dédain qu’il venait d’exprimer, le médecin s’empara de la revue de Gopika pour la feuilleter :
— Alors, que raconte Panorama , cette semaine ? Encore des articles aussi enthousiastes qu’inconsistants sur des films sirupeux comme du jus de mangue ?
— Et rien sur le Tibet, je suppose ! renchérit lama Thoubten, qui en revenait toujours à la situation de son pays natal quel que soit le sujet de la conversation.
— Et bien ! Vénérable, pour une fois, vous vous trompez ! s’exclama Gopika. Il y a justement ce mois-ci un papier sur le Tibet… ou presque ! On parle d’un célèbre acteur du cinéma chinois très corrompu, qui se serait enfui en Inde pour ne pas payer ses impôts, et qui…
— Je ne vois pas le rapport avec le Tibet ! coupa sèchement le lama.
— J’allais y venir ! Il faudrait que vous puissiez lire l’article, mais il est en hindi… Si vous voulez, je peux vous le traduire en anglais !
— Pourquoi pas, si ça parle vraiment du Tibet ?
— Alors écoutez ça !

Actualité du cinéma à l’étranger : une grande vedette chinoise fait défection !
On apprend de sources bien informées que Speedy Ping (voir photo ci-contre), l’une des vedettes les plus populaires de la puissante société d’État China Film Group , a quitté précipitamment son pays pour une destination inconnue seulement quelques heures avant son arrestation, dont on suppose qu’il a été averti par une fuite policière ou judiciaire. Cet acteur s’était spécialisé dans le genre kung-fu historico-nationaliste très apprécié du public chinois, qui l’avait élevé au rang de demi-dieu. L’une de nos plus fameuses vedettes indiennes, notre Anil Roy national, a même participé à l’un de ses films, non diffusé en Inde, où ce genre de production étrangère ne trouverait pas d’audience.
L’acteur chinois serait accusé d’avoir dissimulé au fisc des sommes énormes, aux origines plus que douteuses. Les autorités ont par ailleurs révélé que le fraudeur serait d’origine tibétaine, ce qu’il avait toujours dissimulé. En conséquence de quoi, on n’exclut pas à Pékin que ces actes illicites soient à mettre en rapport avec le financement du terrorisme, et de ce que la presse officielle chinoise dénomme les agissements criminels inspirés par la clique séparatiste du Dalaï-Lama ! C’est du moins ce qu’affirme une dépêche de l’agence Chine Nouvelle. Interrogé au téléphone par notre Rédaction, le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala a formellement démenti tout contact avec cet acteur.

Gopika referma la revue et s’exclama en riant :
— Ça paraît une grave insulte, à Pékin, d’être traité de Tibétain !
— Pas seulement à Pékin ! répliqua Doc Tenzin. Au stade où on en est, ce sera bientôt une insulte au Tibet aussi !
— Je n’ai pas bien saisi le nom de votre célèbre acteur, déclara lama Thoubten.
— Vénérable, ça n’est pas « mon » célèbre acteur ! Je n’ai jamais vu de ma vie un seul film chinois ! N’oubliez pas que je suis originaire de Bombay, la capitale mondiale du cinéma : je me passionne surtout pour les films indiens, autrement plus intéressants que ces westerns à la sauce pékinoise ! Justement, ce dimanche, j’ai l’intention d’aller revoir Slumdog Millionnaire , parce que la première fois que je l’ai vu, le public était si agité que…
— Vous n’avez pas répondu à ma question !
— Oh oui, pardon : ce célèbre acteur-fraudeur chinois, qui serait en réalité Tibétain, s’appelle Speedy Ping, d’après l’article !
— En effet, Speedy Ping est un nom typiquement tibétain ! remarqua Doc Tenzin en souriant.
— Voyez, Vénérable, reprit la jeune femme en mettant la page de la revue sous le nez du lama, il y a même sa photo ! Je dois admettre qu’il a pas mal d’allure, et la montre qu’il a au poignet est très classe !
De prime abord, le Vénérable Thoubten ne prêta à la photo qu’une attention polie. Puis, se ravisant subitement, il arracha presque la revue des mains de la jeune femme. Les deux autres le virent froncer les sourcils et fixer intensément la photo de l’acteur.
— Ce garçon vous dit quelque chose, vous le connaissez ? demanda Gopika soudain pleine d’espoir.
— Bien sûr que non ! Ce qui m’intrigue, c’est cet objet…
— Sa montre ? À mon avis, c’est une Rolex Yacht-Master… Une babiole à près de 200 000 roupies !
— Non, je parle d’un autre objet, celui qu’il porte suspendu à son cou !
— Un talisman ?
— Sans doute, mais on distingue mal, et ma vue n’est plus très bonne. Dommage que la photo ne soit pas plus précise !
— Je pourrais la scanner et l’agrandir, répondit Gopika, mais ça n’est qu’une photo de presse et le résultat serait encore plus flou !
— Dommage !
— Ah, mais j’y pense, j’ai une meilleure solution ! Une de mes copines de lycée travaille comme documentaliste à la revue Panorama : si vraiment ça vous intéresse, je peux lui demander par Internet qu’elle m’envoie cette photo dans une meilleure définition !
Elle n’osa pas ajouter qu’elle avait déjà obtenu par le même canal une belle collection de photos d’acteurs de Bollywood, certaines même dédicacées.
— Miss Pathak, si vous pouviez faire ça, je vous en serais très reconnaissant !
— Je vais faire tout mon possible, Vénérable !
La scène sidéra Tenzin Mingour. Le médecin eut très envie d’interroger le lama sur cette soudaine passion pour le cinéma, mais il n’osa pas. Ce qui le troublait le plus, c’était l’expression du visage du Vénérable Thoubten lorsqu’il scrutait la photo : il semblait bouleversé ! Pour quelle mystérieuse raison le talisman que portait cet acteur lui faisait-il si forte impression ? Il allait malgré tout lui poser la question quand, en un tournemain, le lama fit disparaître sa thermos dans sa besace de coton et déclara qu’il devait les laisser. Après un salut rapide, il fila.

Tenzin Mingour, pourtant habitué au comportement parfois étrange et secret du lama, en resta pantois. Gopika souriait en rangeant sa revue dans son sac :
— Vous avez vu ça, Doc ? Voilà que le Vénérable s’intéresse au cinéma ! On aura tout vu ! Mais quand même, quel drôle de comportement il a parfois…
— Vous n’y êtes pas encore habituée ? Vous savez, il ne faut pas lui en vouloir. Sa vie a été dure, ça se lit sur son visage, et s’il boite, c’est à cause des coups reçus dans les camps de rééducation chinois où il a passé pas mal d’années…
— Le malheureux ! Je ne savais pas ça ! C’est lui qui vous l’a raconté ?
— Certainement pas ! Lama Thoubten est un homme secret, qui garde le silence sur sa vie et les épreuves qu’il a subies. Je l’ai su par un moine de son monastère qui le connaît un peu. Je dis un peu, parce que personne ne prétend le connaître bien, il est si secret ! Lama Thoubten ne m’a jamais fait de confidences à moi non plus, et si je sais de quelle région du Tibet il est originaire, c’est uniquement à cause du tibétain qu’il parle !

Les deux amis quittèrent l’école à leur tour, et la jeune femme accompagna un moment le médecin avant que leurs chemins ne bifurquent :
— Je file chez moi pour expédier ce mail à ma copine de Panorama , en espérant qu’Internet fonctionne. Hier, c’est resté en panne une bonne partie de la journée, et quand ça s’est décidé à marcher de nouveau, c’est l’électricité qui s’est coupée ! Et puis, pour une fois que le Vénérable s’intéresse au cinéma, je n’aimerais pas le décevoir !
Tenzin Mingour se dirigea à pas lents vers sa maison. Au croisement de deux sentiers, il hésita. S’il prenait à gauche, comme la raison l’y poussait ainsi qu’une bonne demi-douzaine de patients qui devait l’attendre, il serait chez lui dans à peine cinq minutes. S’il prenait à droite, il serait vite au bazar. Là, avec un peu de chance, il trouverait à acheter Panorama et pourrait examiner à loisir l’objet mystérieux qui avait si fort impressionné lama Thoubten. Il aurait pu demander à Gopika de lui confier son exemplaire de la revue jusqu’au lendemain, mais il ne voulait pas la priver d’une soirée de rêverie. Et il ne voulait pas non plus trop afficher l’intérêt qu’il avait pour cette affaire ; enfin, cette non-affaire , corrigea-t-il.
Après quelques secondes d’hésitation, il décida de prendre le sentier à sa gauche pour s’occuper de ses patients. Mais il se dit que le lendemain à la première heure, il descendrait au bazar ; avec un peu de chance, la revue serait encore disponible.

En regagnant la maison où elle louait sa chambre, Gopika était aussi intriguée que son ami Doc Tenzin. Quelle mouche avait bien pu piquer le lama ? Voilà que cet homme austère, dont l’esprit était en orbite permanente autour du Tibet et de sa religion, s’intéressait à un acteur chinois de films de série B ! Sa curiosité pour le talisman suspendu à son cou était à peine moins étonnante. Tous les Tibétains qu’elle connaissait portaient des amulettes depuis leur naissance. Elle était même très amie avec une collègue de l’école, une fille originaire de Lhassa, qui en avait toute une collection, et qui variait l’amulette en fonction de l’occasion : celle qu’elle portait pour aller chez le dentiste n’était pas la même que celle réservée aux voyages, aux examens, aux rendez-vous flirts, etc.
Dès ce soir, en questionnant sa copine de Panorama , elle essaierait d’en apprendre plus sur cet intrigant Speedy Ping !
CHAPITRE II
Marine Drive ruisselait de lumières de néons et de phares de voitures. Mais plutôt que le traditionnel cliché du « collier de la reine », surnom dont les habitants de Bombay – Mumbai, comme on l’appelait maintenant – paraient leur célèbre avenue, c’est une autre image qui vint à l’esprit de Speedy Ping : celle d’un dragon de feu rampant le long du rivage, et qui s’approchait de lui avec la ferme intention de le dévorer.
Alors que s’évanouissaient les dernières lueurs du jour, la ville tentaculaire s’appliquait à l’une de ses coquetteries quotidiennes : comme une femme à sa toilette, elle retirait son masque de jour pour passer celui de la nuit. Une face nocturne tout aussi terrifiante que sa face diurne pour qui n’avait pas apprivoisé le dragon. Speedy Ping, qui n’était arrivé que quelques heures plus tôt, et bien qu’habitué aux villes-monstres chinoises, était de ceux-là.
Le simple trajet en voiture depuis l’aéroport jusqu’à la maison de son ami l’acteur Anil Roy avait suffi à lui faire comprendre qu’il avait quitté la Chine et ses villes haïssables, laides, grouillantes et polluées, pour trouver pire. La climatisation poussée au maximum ne l’avait pas empêché de ressentir des vagues de chaleur étouffantes ; des pestilences immondes semblaient s’insinuer dans la voiture par chaque interstice de la carrosserie, à tel point qu’il vérifia plusieurs fois que les vitres soient bien remontées à fond. Devant ses yeux effrayés alternaient les images d’une modernité qui semblait factice et des scènes effrayantes qui paraissaient bien réelles. Le pire avait été quand à un feu rouge, à hauteur d’un centre commercial clinquant, un mendiant était venu coller sa face rongée de lèpre contre la vitre.
Après une longue plongée dans ce capharnaüm urbain, la limousine s’était soudain engouffrée dans le parking souterrain d’un immeuble cossu donnant sur Marine Drive. Ensuite, Speedy Ping s’était retrouvé à un cinquième étage, dans un appartement luxueux tout en vitres, marbre, teck et acier, balayé par une climatisation qui soufflait un blizzard pire qu’en janvier sur l’avenue pékinoise Dongsihuanbei Lu. Il se sentait malade, épuisé, terrorisé et n’avait pas desserré les dents de tout le trajet. Anil Roy, qui avait tenu à aller le chercher en personne à l’aéroport, avait respecté son silence.
Quand Ping se fut affalé dans un fauteuil, un verre de whisky écossais véritable à la main, il lui sembla qu’il redevenait un être humain. Assis en face de lui, Roy le considérait en souriant.
— Merci, Anil, d’être aussi accueillant… Tu dois bien te demander ce qui m’arrive, et pourquoi je débarque comme ça, en tombant du ciel… au propre comme au figuré !
— Pas si vite ! Tu as l’air complètement à côté de tes pompes, alors tu me raconteras ton histoire demain, quand tu auras retrouvé ta lucidité !
— Sache au moins que si je ne t’ai rien dit au téléphone, ce n’est pas par manque de confiance, mais parce que je ne pouvais pas parler… Je suis en danger !
— Ah bon ? Je croyais que tu faisais un saut à Bombay rien que pour revoir ma femme !
— Anil !
— Si tu crois qu’à Pékin, pendant le tournage, je n’avais pas remarqué que Shirley ne te laissait pas indifférent ! Je crois d’ailleurs que tu lui plais aussi !
— Je la reverrai avec plaisir ! Elle est là ?
Anil Roy éclata de rire :
— Tu vois, tu ne nies même pas ! Non, toute cette semaine, elle est sur un tournage à Madras. C’est un navet, mais elle n’a pas les moyens de refuser ce genre de proposition : sa carrière d’actrice ne marche pas comme elle le voudrait, même si je fais tout ce que je peux pour elle… Bref, tu devras pour le moment te contenter de ma compagnie !
Ping parvint à sourire.
— Anil, c’est bon de t’entendre me charrier, mais je suis très inquiet !
— Cool, Ping-Ping, tu es maintenant à Bombay, en Inde ! Tu as quitté la plus grande dictature du monde pour rejoindre la plus grande démocratie du monde ! Tu n’as plus rien à redouter !
— C’est bien sécurisé, ici ?
Anil Roy éclata de rire :
— Mieux que la Cité Interdite ! Tout l’immeuble m’appartient, et les membres du personnel sont de mon village, comme qui dirait de ma famille ! Il y a des caméras dans tous les coins, on vérifie tout : la nourriture, les fournisseurs, les voitures qui entrent et qui sortent du parking, même les lettres quand les enveloppes sont un peu épaisses !
— C’est dangereux à ce point, l’Inde ?
— Pour une vedette de cinéma, c’est sûr ! À chaque coin de rue, il y a un voyou qui ne rêve que de t’enlever pour faire cracher du fric à ta famille, ton agent, ton producteur, enfin, tous ceux qui ont intérêt à voir la poule aux œufs d’or en bonne santé !
— Alors c’est une chance qu’en Inde je sois un parfait inconnu !
— De toute façon, chez moi, tu peux aller te coucher en paix, personne ne viendra te chatouiller les orteils ! Sauf peut-être une nana bien roulée et pas farouche du tout, je peux t’arranger ça d’un coup de téléphone si ça te chante ! Ça pourrait contribuer à te décontracter, non ?
Speedy Ping avait refusé cette offre généreuse, de même que celle de manger ou d’aller se détendre un moment dans la piscine aménagée sur le toit du bâtiment. Il avait préféré regagner immédiatement la chambre de peluche verte et rose qui lui avait été préparée. Il s’était effondré sur le lit King Size et avait dormi d’un sommeil haché, traversé de rêves désagréables.

Le lendemain, il était déjà onze heures passées quand Ping était apparu au bord de la piscine, cornaqué par une jeune servante maigrelette, minuscule dans sa tunique vert pomme. Anil Roy, vêtu d’une serviette de bain et de lunettes de soleil, était allongé sur le carrelage. Le visage grimaçant de douleur, il lisait une revue tandis qu’un masseur obèse et moustachu, assis à califourchon sur ses reins, lui malaxait les côtes à coups de poing.
— Aïe ! Alors, mon vieux Ping-Ping, la vie a de plus jolies couleurs, ce matin ?
— Ça va un peu mieux…
— Sais-tu que la presse indienne parle de toi ?
— Quoi ? Déjà !
Roy lui tendit la revue Panorama , qu’il était en train de feuilleter :
— C’est en hindi, mais regarde, tu es en photo !
Il lui résuma le contenu de l’article, ce qui évidemment n’apprit rien à Ping. En revanche, il devint très nerveux en découvrant la photo qui l’accompagnait :
— Je me demande comment ils ont fait pour obtenir cette vieille photo ! J’avais interdit qu’elle circule !
— Par une agence de presse, je suppose ?
— Sais-tu si cette revue est très diffusée ?
— Oui et non ! Plus auprès des amateurs de cinéma que du grand public.
— Anil, reprit Ping après un silence, il faut que tu m’aides à faire en sorte que cette photo n’aille pas plus loin !
— C’est ridicule, puisqu’elle est déjà publiée !
— Il faut empêcher qu’elle soit reprise partout !
— Je connais les gens de Panorama , je leur téléphonerai, puisque tu insistes… Mais si Panorama l’a obtenue, d’autres peuvent l’avoir aussi, et je ne comprends pas ton irritation : elle n’est pas si mal !
— Je t’expliquerai… Plus tard !
— OK ! Ceci dit, tu vas pouvoir me raconter tes dernières aventures… Un règlement de compte professionnel ? Ou plutôt une histoire de femme, non ?
— Oui, plutôt, mais pas du genre que tu crois !
Ping jeta un regard inquiet autour de lui. Pourtant, à part le masseur-boxeur et Roy lui-même, il n’y avait personne en vue. Sur ce toit-terrasse, ils étaient à l’abri de tout, des paparazzis comme d’un sniper, sans compter que la visée aurait été gênée par le brouillard de pollution qui voilait la ville et rendait Nariman Point au loin à peu près invisible.
— Tu peux parler sans crainte, Jeune Dragon, il n’y a pas de micro et Sajiv – du coude, il désigna son masseur – ne comprend que le marathi !
Jeune Dragon était le nom du personnage qu’incarnait Speedy Ping dans le film où Roy et lui avaient joué ensemble, en Chine. Dans l’histoire, Ping était le fils d’une reine-combattante, tandis qu’Anil Roy interprétait le rôle d’un fakir indien curieusement égaré par les scénaristes aux confins de la Mandchourie. À croire que les manuscrits de deux scénarios qui n’avaient rien à voir s’étaient mélangés suite à un courant d’air.
À la surprise de Roy, qui était conscient d’avoir joué là dans un des pires nanards de sa carrière, le film avait bien démarré en Chine, porté par les critiques d’une presse par nature officielle ; un succès boosté par les messages enthousiastes de centaines de milliers d’internautes. Shirley, l’épouse d’Anil Roy, n’y avait pas de rôle, mais elle avait accompagné son mari et en avait profité pour visiter Pékin, et aller se faire photographier sur la Grande Muraille. C’est vrai que Ping et elle s’étaient bien entendus, mais, en dépit des plaisanteries de Roy, leur relation n’était pas allée au-delà d’une amicale complicité. Cela remontait seulement à un an, mais dans la tête de Ping, ça datait d’un siècle.
À l’époque de ce tournage, tout souriait encore à Speedy Ping, Ping-Ping pour les amis. D’une part, il était l’une des plus grandes vedettes du cinéma populaire de la République populaire de Chine ; d’autre part, il partageait la vie de l’une des filles les plus en vue de la jet-set du pays : Glycine, aussi belle que caractérielle.
La charmante créature était non seulement d’une beauté à couper le souffle, mais aussi, et même surtout, la petite-fille du Vieux Camarade Weng, apparatchik indéboulonnable, ancien membre du Comité Permanent du Bureau Politique ; un « prince rouge », comme on disait à mots couverts. Par son influence dans les plus hautes sphères du Parti, ce survivant de toutes les purges restait à quatre-vingts ans bien sonnés l’un des plus importants manipulateurs de marionnettes de l’Empire du Milieu. Tout au long de ces décennies, les équipes politiques s’étaient succédé à la tête de l’État, avec les dégâts collatéraux et les terribles règlements de comptes qu’impliquent les alternances au sein du Parti ; mais lui était resté, aussi immuable que le drapeau rouge et l’hymne national.
Un grand nombre de nominations de cadres dirigeants de l’immense appareil d’État continuait à passer par ses mains, et les promotions, comme les marchés publics, ne s’obtenaient jamais gratuitement. Les dirigeants successifs l’avaient conservé comme une caution d’orthodoxie maoïste donnée à la frange la plus conservatrice du Parti. Et cela d’autant plus facilement que si sa soif de pots-de-vin était connue, il n’avait plus, vu son âge, de réelles ambitions de pouvoir. En outre, il n’était pas de ces arrivistes qui se ruaient de façon inconsidérée sur des prises trop grosses pour eux, qui les étouffaient avant qu’ils aient pu les avaler. Lui était un corrompu prudent, qui préférait empiler de multiples affaires de taille moyenne plutôt que risquer de tout perdre du fait d’une cupidité trop voyante.
Ping avait vingt-sept ans. Il était beau, riche, adulé des masses et des médias, introduit dans le système grâce à la protection personnelle de Han Sanming, le tout-puissant patron du cinéma chinois. Autant dire que la vie était belle pour lui, le fils d’une ouvrière issue d’une famille de la classe bourgeoise moyenne inférieure, sévèrement rééduquée pendant la Révolution culturelle, et d’un petit prof minable, qui plus est Tibétain. Par honte de ses origines paternelles, Ping se présentait comme orphelin, ce qui n’était d’ailleurs pas un mensonge puisque ses parents étaient morts tous les deux. Quand les questions sur sa famille se faisaient plus précises, il inventait une histoire sordide de pauvreté et d’abandon propre à faire larmoyer les masses.
Cette situation de rêve n’avait duré pour Ping que quelques années. Les choses avaient commencé à tourner au vinaigre quand le Vieux Camarade Weng et ses amis, constatant son succès grandissant et l’ampleur de ses rentrées financières, avaient décidé de lui confier un rôle particulier dans une production bien à eux : blanchisseur d’argent sale.
Dès lors, Ping avait vu apparaître sur ses divers comptes en banque des sommes d’origine inconnue. Elles ne faisaient que transiter : après un parcours tortueux, ces fruits véreux de l’arbre des restructurations industrielles de la République Populaire allaient se perdre à Singapour, aux Bahamas et autres lieux paradisiaques. En parallèle, on lui faisait signer de fabuleux contrats de publicité, qu’il savait bidons : des faux nez qui cachaient autre chose. Il s’en était inquiété auprès de la belle Glycine, qui lui avait conseillé de faire comme si tout ça n’existait pas.
Ce petit jeu avait duré trois ans, avant que très récemment, par inadvertance ou sur dénonciation, le fisc chinois ne tombe sur l’affaire. Prévenu en priorité, le Vieux Camarade Weng avait crié à la trahison, et exigé que l’on colle une balle dans la nuque de ce Speedy Ping, qui avait dupé son honnête petite-fille et avait trompé sa confiance et celle du Parti . Glycine avait immédiatement désigné son mari à la vindicte des internautes, ce voyou, ce Monsieur Gros-sous sans morale, et elle avait obtenu le divorce en quarante-huit heures. Paralysé de terreur, impuissant face à ces forces telluriques, Ping avait vu grossir à l’horizon le tsunami qui allait l’emporter.
Coup de chance dans son malheur, les événements l’avaient surpris alors qu’il était en tournage à Hong Kong. Ramassant en hâte quelques affaires et son passeport, louvoyant entre les points de contrôle et les caméras dites de sécurité, il avait réussi à gagner Singapour. Mais, arrivé là, il ne lui avait fallu que quelques jours pour comprendre qu’il était d’un grand embarras pour les autorités locales. Il n’avait d’autre choix que de plier bagage. Mais pour aller où ?
Un contact avec l’ambassade américaine lui avait permis de comprendre qu’il ne serait pas forcément le bienvenu dans ce pays, par crainte des virulentes réactions chinoises.
Il avait alors songé à mandater un cabinet d’avocats, afin d’explorer les possibilités d’exil en Corée du Sud, au Japon ou au Canada, mais les événements s’étaient précipités. La presse chinoise s’était déjà emparée de l’affaire, et quand un beau matin le réceptionniste de son hôtel lui annonça, avec un toussotement, que des Messieurs souhaitent lui parler , il avait quitté l’hôtel par un escalier de service et sauté dans un taxi, direction l’aéroport. Là, il avait pris le premier vol qui se présentait, et c’est ainsi qu’il avait atterri à Bombay ; mais ça aurait pu tout aussi bien être Sydney, Los Angeles ou Bangkok.
S’il n’avait pas vraiment choisi Bombay, le hasard l’avait aidé : il avait dans la capitale indienne du cinéma un véritable ami, la grande vedette Anil Roy, qui pourrait l’aider et le protéger, et dont les avocats sauraient faire obstacle aux demandes d’extradition. Car nul doute que s’il se retrouvait en Chine, ce serait pour comparaître dans un simulacre de procès à huis clos, sans dossier ni défenseur, et risquer de prendre une balle dans la tête avant même que l’avocat général n’ait fini de lire le jugement. Au mieux, ce serait une trentaine d’années de camp, et cette sentence-là était pire que la mort.

Assis à côté d’un Anil Roy toujours malmené par son masseur, les pieds baignant dans l’eau tiède de la piscine, Ping avait raconté toute son histoire, d’une traite, dans son anglais à fort accent chinois.
— Et que comptes-tu faire à présent ? demanda Anil après un silence.
— J’ai l’intention d’agir en deux temps : d’abord sauver ma vie, ensuite la refaire !
— Quel scénario d’enfer ! Tu ne seras peut-être pas obligé d’en arriver là : il n’y a pas de tempête qui ne se calme ! Tu as du fric, ou est-ce que tous tes comptes sont bloqués ?
— Je peux faire une croix sur mes comptes en Chine, mais j’en avais ouvert plein ailleurs, surtout à Singapour et dans les Îles Vierges. Il le fallait bien, pour les petites affaires du Vieux Camarade Weng ! En plus, Glycine n’a pas pu les vider : elle n’a de procuration sur aucun, par prudence, par crainte d’être impliquée si ça tournait mal !
— Quelle femme clairvoyante ! remarqua Roy en riant.
— Mon vrai problème, c’est pas l’argent : c’est que hors de Chine, je ne suis rien ! Quand la tempête sera calmée, comme tu dis, et si je m’en tire vivant, qu’est-ce que je pourrai faire ? Ouvrir un restaurant chinois à Paris ? Une laverie à Miami ?
— Pas de défaitisme ! Tu es bon acteur, et avec mon aide, tu pourras travailler en Inde ! Bien sûr, tu ne seras jamais chez nous la star que tu es chez toi, mais à Bollywood, on a toujours besoin de méchants Chinetoques sur les plateaux ! On te collera des cicatrices en travers de la tronche et tu seras un parfait mauvais garçon !
Ils rirent tous les deux, et Ping se détendit un peu. Mais ça ne dura que quelques secondes :
— En fait, reprit Ping, mon plus grand problème n’est pas l’argent, ni même le travail, c’est le Vieux Camarade Weng ! Il doit être en train de s’efforcer de bloquer l’enquête et d’empêcher que les investigations ne remontent jusqu’à lui, alors…
— Alors quoi ?
— … alors il risque d’avoir besoin d’un fusible, et il sait que je suis en mesure de balancer assez d’éléments pour que l’enquête suive son cours et le mette, lui, en danger ! À l’heure qu’il est, son principal problème, c’est moi !
— En conséquence de quoi, il faut que tu trouves d’urgence un arrangement avec lui !
— Depuis que le scandale a éclaté, je ne pense qu’à ça !
— Allons, Ping-Ping, du calme ! s’exclama Anil Roy en riant. Je sais ce qui va se passer, laisse-moi te raconter ! Dans un premier temps, on va annoncer dans la presse chinoise que tu as été victime de comptables indélicats. Il y aura même des arrestations. Ensuite, on pourra lire qu’un compromis a été trouvé entre le fisc et toi, et on te flanquera un rappel d’impôts et une amende colossale. Tu feras une sévère autocritique dans les médias et tu demanderas pardon aux Internautes pour avoir été aussi peu vigilant. Et l’affaire sera close, sans procès ! C’est pas comme ça que ça va se terminer ?
— Si seulement ! Mais j’ai peur que non. En fait, il n’y a que deux hypothèses. La première, c’est que le Vieux Camarade Weng me fasse porter le chapeau et me liquide très vite, avant que je puisse raconter tout ce que je sais !
— Il en aurait les moyens ?
— Bien sûr ! J’ai d’abord pensé qu’il me ferait extrader pour la Chine, quel que soit le pays où je me trouve, mais à la réflexion je crois qu’il ne prendra pas le risque d’un procès, même un procès bidouillé comme on sait faire chez nous. Il va être plus expéditif ! Il va faire fabriquer une fausse confession, et comme il est encore assez puissant pour mobiliser certains services gouvernementaux dans son seul intérêt, il va dépêcher un commando de tueurs, où que je sois !
— Comme tu y vas !
— Je suis réaliste !
— Et la seconde hypothèse ?
— Qu’une faction ennemie se saisisse de l’affaire pour provoquer la chute du Vieux Weng ! Alors, je sauve ma peau… jusqu’au procès, vu que dans ce cas, il y aura un procès, et on me condamnera à mort ! À la rigueur, on me laissera la vie sauve si je charge le Vieux Weng de toutes les fautes. Je ne ferai que trente ans de camp !
— De toute façon, ce sera une condamnation par contumace, vu que tu ne comparaîtras jamais !
— Sauf si on me met de force dans un avion, avec un passeport diplomatique qui évite toute question !
— Arrête ! Ça, c’est dans les films à la James Bond !
— Je t’assure que c’est possible… On l’a déjà vu, c’est arrivé plusieurs fois pour de vrai !
— Quel est ton pronostic ?
— Ça va dépendre des rapports de force au sein des hautes sphères du Parti, mais je pense que le Vieux Weng va parvenir à s’en tirer une fois de plus. Il m’a déjà désigné comme seul coupable, et il va essayer de me liquider, très vite, dans les jours qui viennent !
— Ne sois pas si pessimiste ! Tu es un homme célèbre !
— Ma notoriété en Chine ne me protège pas. Face à des gens comme Weng, je ne pèse pas plus qu’un grain de riz ! Je sens qu’il va m’arriver sous peu un malheureux accident de voiture ou de plongée sous-marine, ou bien encore on va me retrouver suicidé dans une chambre d’hôtel, en laissant une confession écrite posée sur la table, où je prendrai la responsabilité de tout, en m’excusant, etc. Tu vois le genre…
En prononçant ces derniers mots, Ping toucha le pendentif qu’il portait au cou, caché sous ses vêtements. Un talisman qu’il tenait de son père, qui lui avait affirmé que ce porte-bonheur lui avait sauvé la peau pendant la Révolution culturelle, au Tibet. Il était furieux de cette photo dans Panorama , car par superstition il estimait que son talisman aurait dû rester secret, de même que ses origines tibétaines, qu’on utilisait à présent contre lui.
— Alors tu n’as qu’une seule solution, reprit Roy : tu dois laisser le camarade Vieux Weng se défendre tout seul, surtout si tu estimes qu’il est encore assez puissant pour y parvenir, et négocier ton silence avec lui !
— C’est clair que ce serait l’idéal ! Mais comment faire ?
— Jeune dragon, tu es un sacrément bon acteur, mais comme scénariste, tu ne vaux pas une crotte de bique ! En fait, c’est très simple ! Je vais te dire ce que tu vas faire : d’abord mettre toutes ces magouilles par écrit, en expliquant bien les mécanismes. Tu mets là-dedans tout ce que tu as en tête : noms, chiffres, dates, tous les éléments dont tu te souviens. Ensuite, tu déposes ton joli manuscrit dans un coffre de banque, aux USA ou en Suisse. Parallèlement, tu en fais passer une copie à Weng ou à ta Glycine chérie, en expliquant que tu as laissé des instructions à tes avocats pour que dans le cas où il t’arriverait un accident malencontreux, le document se retrouve instantanément sur Internet. Tu ajoutes qu’en revanche, tous les exemplaires seront détruits dès que l’affaire aura été étouffée ! Tiens, d’ailleurs, plus j’en parle, plus je trouve que ça ferait un bon sujet de film !
— Tu as raison, Anil, ton idée, c’est du cinéma… C’est séduisant, mais il ne me met pas à l’abri de la faction adverse, les ennemis du Vieux Weng, ceux qui vont vouloir utiliser mon témoignage pour le dézinguer, et forcément me faire plonger avec lui comme complice !
— Face à ceux-là, la parade me paraît encore plus facile : il suffit qu’ils perdent ta trace, que tu disparaisses un certain temps de la circulation, jusqu’à ce que la négociation autour de tes confessions ait abouti !
— Me cacher ? Tu veux rire ! Où est-ce que je pourrais me cacher ? Ils me retrouveront partout ! À Singapour, il leur a fallu peu de temps pour découvrir dans quel hôtel j’étais descendu, alors que j’avais donné un faux nom !
— J’ai une idée ! Je connais une planque où tu seras en paix, complètement incognito, où personne n’ira jamais te chercher… Shirley et moi, on possède à Namdang, au Sikkim, une maison qui lui vient de sa famille. Tu ne le sais sans doute pas, mais ma femme est originaire de là-haut : ça explique ses yeux bridés ! On ne met jamais les pieds dans cette baraque, mais comme elle ne veut pas qu’on la vende, elle moisit tranquillement. À part moi et Shirley, personne n’est au courant de l’existence même de cette maison !
— Elle se trouve au Sikkim, tu dis ?
— Oui, dans le District Nord, pas très loin de Gangtok, la capitale. Mais je suppose que tu ne sais pas très bien où ça se trouve…
— Au contraire, je vois parfaitement où c’est, coincé entre le Népal et le Bhoutan ! Ça touche au Tibet, et donc à la Chine ! Tu crois vraiment que c’est une bonne idée ? J’irais me jeter tout droit dans la gueule du loup !
— Réfléchis : on te croira toujours à Bombay, ou bien parti à Los Angeles ou pour une de ces villes où tu as un compte en banque…
— C’est vrai. Toutes nos ambassades doivent être en alerte !
— … mais personne n’ira te chercher au Sikkim ! En plus, je vais te mettre sous la protection de Lalit, la brute épaisse qui est venue avec moi à l’aéroport hier et qui est mon garde du corps personnel. Ce type-là est capable de tuer un homme d’un simple coup de poing sur la tête !
— Le problème, c’est que si je prends un avion, je devrai présenter mon passeport, et sans doute demander une prolongation de visa. Les services chinois finiront très vite par le savoir, et en vingt-quatre heures ils m’auront localisé !
— C’est bien pour ça qu’il n’est pas question que tu prennes un avion, c’est trop risqué ! Tu partiras là-bas par le train, en douce, et ta trace se perdra dans l’immensité de l’Inde !
— En train ? Le voyage dure combien de temps ?
— Disons, pas plus d’une quarantaine d’heures !
Ping changea de couleur, tout en se disant que le plan d’Anil n’était pas si mauvais, et que de toute façon il n’avait guère le choix. La seule autre solution à laquelle il avait songé était de se mettre sous la protection de la CIA, en se faisant passer pour un « lanceur d’alerte ». Il avait vu l’expression sur Internet, dans des journaux de l’Ouest. Mais à ce moment-là, il serait considéré en Chine comme un traître et serait immédiatement condamné à mort par contumace. Et puis, la réaction des Américains ne serait peut-être pas celle qu’il espérait. C’était comme jouer au casino : sur le plan diplomatique, ça allait les arranger, ou bien les encombrer, comme il l’avait déjà compris à Singapour. Au pire, ils le livreraient en douce aux Chinois, dans le cadre d’une tractation tordue qui resterait inconnue du public. Le plan proposé par Anil lui laissait une mince chance de survie, et même de retour en Chine pour y reprendre sa carrière d’acteur si le coup du chantage aux révélations avec le Vieux Weng fonctionnait comme espéré !
— Tu resteras planqué au Sikkim le temps d’écrire ton histoire, reprit Anil, et de négocier avec l’entourage de Weng sur deux points : un, il te laisse la vie sauve, deux, il se débrouille en interne, mais il étouffe l’affaire. Si ça t’arrange, mes avocats te trouveront même des intermédiaires. En Inde, la négociation, c’est un art qu’on maîtrise ! Pendant ce temps-là, toi, tu suivras l’évolution des choses de loin, par Internet, peinard, et quand tout sera à nouveau en ordre, tu réapparaîtras…
— Et si Weng tombe ?
— C’est encore mieux ! Ta confession servira à le charger, et à te dédouaner. Mais toi, tu resteras planqué le temps nécessaire !
— Après tout, au point où j’en suis, c’est peut-être une bonne idée. Tu as raison, je vais aller me cacher quelque temps et écrire cette histoire… en espérant qu’elle ne sera jamais publiée !

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