Le troubadour du Châtelet
227 pages
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Le troubadour du Châtelet , livre ebook

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Description

C’est un crime bien médiéval qui risque de déstabiliser le royaume de France, en cet automne 1226 : un livret traîne dans la boue la reine Blanche de Castille, cette étrangère venue d'un pays où l'on parle arabe, "la langue du démon" !


En l'absence du roi, ses grands conseillers décident de désamorcer la crise politique en confiant l'enquête à un personnage non officiel, un solitaire dévoué à la reine : Josseran, surnommé le "Grammairien". Aventurier et érudit, il est l'homme de la situation. Et très vite, au long des berges de la Seine, il découvre des cadavres...


« Alchimie, bateleur, querelles religieuses, croisade contre les Albigeois, concurrence acharnée entre les moines soldats Hospitaliers et Ordre des Templiers, tout se bouscule et se mêle dans cette enquête mais dans un ordre logique et historiquement véridique. Difficile enquête de ce Sherlock Holmes de l'époque, à la fois lettré et bateleur mais jamais une déception ou des longueurs. » - Babelio

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Informations

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EAN13 9782845743731
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Page titre
Marie Visconti
Le Troubadour du Châtelet
enquête médiévale
Carte
Au lecteur
Paris en 1226… Une enceinte fortifiée entoure ses deux cent cinquante-trois hectares. La Seine la traverse. Semée d’îles, indomptée, sujette à des crues dévastatrices, gelée en hiver, cette voie fluviale assure le ravitaillement de cinquante mille habitants. Ainsi la batellerie se voit-elle placée au sommet des corporations, au point que le prévôt des marchands (maire de Paris) est choisi parmi les marchands de l’eau.
 
Siège du pouvoir royal et religieux, l’île de la Cité n’est reliée au reste de la ville que par deux ponts de pierre. Pour gagner la rive droite investie par les marchands, on prend le grand pont, plutôt que le précaire « pont aux planches », noyé ou emporté en hiver. En pierre lui aussi, le petit pont conduit à la rive gauche, ce domaine des grandes abbayes devenu quartier universitaire, turbulent, séditieux.
 
Hors les murs, au sud est, la Bièvre serpente parmi les prairies et contourne des collines, dont subsistent à présent des « buttes », telle la butte aux Cailles qui s’élevait alors de plus de soixante mètres au-dessus de la rivière.
 
Au nord est se dresse la fière citadelle du Temple, abritée de remparts, plus de six hectares sur des marécages laborieusement asséchés. Son donjon est aussi haut que le Louvre, signe de la puissance d’un Ordre qui se place hors du pouvoir royal et même, dit-on, hors de celui de Rome.
 
Paris, la Seine et, dans les brumes, les activités et les passions humaines. Lecteur, le décor est planté…
 
M.V.
 
En fin d’ouvrage, une annexe livre des précisions sur les personnages historiques et les faits réels à la base de ce roman.
1
Paris, automne 1226
 
— Vertudieu ! Le porc ! … Par le diable, si j’attrape ce fumier-là, je lui fais couper ras les couilles ! Euh… Excusez, frère Anthelme, ma rudesse de soldat. Je vous sais gré de m’être venu trouver, alors que… alors que… que…
Sire Barthélemy de Roye s’interrompit, embarrassé. La colère faisait saillir les veines de son front. C’était un homme robuste et corpulent. L’âge avait mué en embonpoint sa solide musculature, au point que les Parisiens l’appelaient familièrement « le gras chevalier ». L’austérité altière du religieux qu’il recevait en sa demeure contrastait face à lui.
— Alors que je représente le chancelier Guérin, votre rival en politique, compléta le religieux d’un ton grave. Toutefois, messire le grand chambrier, les circonstances nous incitent à l’alliance, si nous voulons éviter que cette boue infâme n’en vienne à souiller le trône.
Un silence s’instaura.
Barthélemy de Roye et monseigneur Guérin. Depuis des décennies, tous deux étaient les piliers du royaume. Après avoir conseillé Philippe Auguste, ils épaulaient depuis trois ans son héritier, Louis le Huitième. Ennemis, certes. Un antagonisme irréductible…
Toujours empourpré de fureur, sire Barthélemy jeta, avec rage, un feuillet sur sa table et, traversant la pièce, s’approcha de la fenêtre. Elle ouvrait sur un jardin clos. Arrachées par le vent d’automne, les feuilles jonchaient pelouses et allées. Le grand chambrier parut s’absorber dans ce spectacle, mais ses pensées dérivaient ailleurs. Par-delà ce parc, c’était le quartier universitaire, cette bouillonnante rive gauche où avait toujours couvé la sédition…
— Une boue infâme, oui ! grogna-t-il sur une brusque volte-face. Ce libelle a des puanteurs de latrines ! Ce n’est, hélas, pas le premier depuis que notre roi est parti guerroyer.
— Mais au contraire des précédents, observa le religieux, celui-ci attaque honteusement la Reine. Outre que le début décrit, en mauvais vers, le palais comme, je cite, un « lieu de pute engeance », on parle ensuite de « la blanche hôtesse du bordel » qui…
— De grâce, épargnez-moi ces abominations ! Je suis votre aîné, frère Anthelme : j’ai connu bien des reines avant que dame Blanche de Castille ne vienne épouser le fils du roi Philippe. Ces adolescents se sont aimés au premier abord. Un amour béni de plusieurs enfants. Un couple parfait gouverne le royaume depuis trois ans ! Et ce torche-cul ose prétendre que…
— Ce libelle est calomnieux, certes. Toutefois, des rumeurs ont circulé, salissant l’affection de la Reine pour son jeune cousin Thibaut de Champagne, vous ne l’ignorez pas.
— Rumeurs que je méprise en espérant que la Reine n’en sait rien. Mais ce libelle apparaît au palais royal, dites-vous !
— Hélas, messire ! Hier, je m’en revins très tard de Senlis, où j’avais rendu visite à monseigneur Guérin, que j’ai trouvé fort dolent. Donc, j’arrivai à la nuitée au palais. Les couloirs du rez-de-chaussée qui abritent les locaux de la Chancellerie étaient déserts et peu éclairés : j’atteignais mon bureau quand on me heurta à un détour. Le maladroit qui m’avait bousculé perdit un sac, où je découvris une pile de feuillets identiques à celui-là.
— Loué Dieu que vous ayez pu saisir ce que l’individu s’apprêtait à diffuser ! Or, les parchemins sont coûteux : cela le dissuadera de recopier avant longtemps son infecte littérature !
— Sans doute voulait-il en déposer à l’oratoire du rez-de-chaussée, en lequel notre reine va prier et dont mon bureau est proche. Mon arrivée impromptue évita ce désastre. Par malheur, la stupeur me paralysa : l’individu m’échappa. Je puis dire de lui qu’il est grand, mince et leste ! En courant sur ses pas dans les couloirs enténébrés, je le vis prendre un passage qui mène au fleuve. Nous devons, messire, enquêter parmi les hérétiques.
— Des hérétiques à Paris ? Voilà longtemps que des bûchers en débarrassèrent la capitale !
— Il faut se rendre à l’évidence ! Ces feuillets surgissent au moment où le roi Louis est parti assiéger Avignon l’hérétique. Or, le dernier pamphlet était clair sur le sujet : vous me l’aviez montré. Il menaçait « les chiens puants de Français » et appelait à venger les Albigeois !
— Quelle mémoire, frère Anthelme ! J’envie Guérin de vous avoir pour administrateur. Malheureusement, en ce qui concerne l’immonde écrit que voilà, une enquête officielle de la Chancellerie risquerait d’alerter la Reine tôt ou tard. Son état présent de grossesse…
— … Nous oblige à la prudence. Le Roi ne nous pardonnerait pas de la mettre à l’épreuve. Or, le chancelier Guérin, à qui incombe la justice du royaume, étant au plus mal, c’est pour agir vite que je vous viens consulter… Je sais qui pourrait nous être d’un bon secours : nous devrions le rétribuer, évidemment. Votre charge de chambrier vous laisse gérer le Trésor royal.
— Grevé, hélas, par les dépenses militaires ! Et mes propres ressources sont maigres…
— Il est d’autres rétributions susceptibles d’intéresser celui à qui je compte recourir. Il s’agit de maître Josseran, un écolâtre qui connaît bien, dit-on, les milieux… séditieux de Paris.
— Maître Josseran ? fit le grand chambrier. Ce nom ne m’est pas inconnu… J’y suis ! Un jeune professeur de la rive gauche, radié pour avoir enseigné Aristote, n’est-ce pas ?
— Et avoir pris une part active aux émeutes universitaires. Le roi Philippe Auguste l’avait exilé en l’envoyant enseigner à la cour de Constantinople. On m’apprend son retour.
— Et c’est sur ce rebelle que vous comptez ? Auriez-vous perdu l’esprit, frère Anthelme ?
— Dieu merci, j’ai l’esprit clair ! Cet écolâtre a purgé ses fautes et, depuis qu’il est en nos murs, il se fait oublier. L’université lui étant interdite, il pourrait enseigner à titre privé, mais il préfère tirer de modiques revenus en traduisant des textes anciens pour le couvent Saint-Victor. Le prieur est de mes amis ; c’est de lui que je tiens mes informations. Selon lui, maître Josseran est tout dévoué à la reine Blanche.
— Sera-ce suffisant pour obtenir de lui une absolue discrétion ?
— Ajoutons l’éventuelle restitution de sa licence universitaire. J’ai lu les rapports de ce qui lui valut l’exil : s’ils l’accusent d’insubordination, ils lui reconnaissent loyauté et courage.
— Ce qui plaide en sa faveur. Bien, frère Anthelme ! Amenez-moi votre homme au palais et…
— Avec votre permission, je préfère le rencontrer seul et ailleurs qu’au palais, c’est-à-dire à Saint-Victor. L’ennui, c’est que l’on ignore où il loge ; il passe au couvent lorsqu’il a besoin d’argent. Cependant, voilà longtemps qu’on ne l’y a vu. Je préviens le prieur que…
— Oublieriez-vous déjà que notre affaire ne doit être connue d’aucun tiers, fût-ce du prieur ?
— Nenni, messire le grand chambrier ! Aussi ai-je prévu une traduction à proposer à maître Josseran. Et pas n’importe laquelle : un opuscule que vient de recevoir la Reine de sa Castille natale. Ce livret est rédigé en arabe.
— Votre homme pratique la langue sarrasine ? s’étonna sire Barthélemy.
— On le surnomme le Grammairien, car il est expert en ces langues étranges utilisées dans les grimoires. Talent qui complète un cursus de juriste.
— Plaise au Ciel que cet oiseau rare déniche le traître qui attaque ignominieusement la Reine !
— Il le fera, messire. Si ce traître s’était attaqué au Roi, je ne serais pas si affirmatif. Mais comment maître Josseran tolèrerait-il qu’on s’en prît à dame Blanche de Castille ? Sans blasphémer, je pense qu’il place la Reine aussi haut que la Vierge Marie !
Sire Barthélemy resta silencieux. Son regard à nouveau s’était porté vers la fenêtre : ce mois d’octobre s’annonçait maussade. Le siège d’Avignon durait depuis l’été… Le Roi, en son absence, comptait sur l’efficacité de ses deux principaux ministres : peut-être admettrait-il que son très vieux chancelier soit empêché par l’âge et la maladie. En ce cas, sa colère retomberait sur son grand chambrier.
Maudit libelle ! pensait celui-ci. Saper l’autorité royale était un délit passible de la peine de mort : que dirait le roi Louis d’un texte traitant son épouse de catin ?
— Je déteste la tournure de l’affaire, maugréa-t-il. Je suis un guerrier : affronter l’ennemi sur un champ de bataille, soit ! Je puis même admettre que des hérétiques s’en prennent par écrit à notre roi qui les combat. Mais je suis atterré de voir surgir des intrigues d’alcôves !
— Laissez-moi donc agir seul. Avec le concours de l’écolâtre, bien sûr…
— Le Grammairien ! bougonna sire Barthélemy. Savez-vous, frère Anthelme, que, pour le peuple, un savant en grimoire est indéniablement un magicien ? Dieu fasse que ce soit vrai. Car c’est un magicien qu’il nous faut, pour tout régler avant le retour du Roi !
La boutade ne détendit pas les traits figés de frère Anthelme. Jetant sur ses épaules la cape nécessaire par ce temps pluvieux, il prit congé.
Bientôt, mêlé à la foule des clercs et des étudiants de la rive gauche, il se dirigeait vers le couvent Saint-Victor. Restait le plus délicat à accomplir : appâter le Grammairien pour l’obliger à œuvrer dans le sens souhaité.
2
Massif, flanqué de deux fortes tours carrées, le palais dominait la pointe de l’île de la Cité. Quatre grandes arcades en façade s’ouvraient sur la cour principale. Les appartements royaux et les salles d’audience occupaient l’étage. Les parties basses étaient réservées aux services administratifs. Traversant les jardins qui descendaient en pente douce vers la Seine, les Parisiens empruntaient dès le matin les couloirs humides, sombres et enchevêtrés, afin de porter leurs suppliques aux agents de la Chancellerie.
En ce milieu d’après-midi, la cohue était dense. Le novice qui s’y était risqué ne cessait d’être bousculé. Il finit quand même par atteindre son but : le bureau de frère Anthelme. À son heurt timide fit écho un « Entrez ! » autoritaire. Le novice obéit et referma l’huis.
— Il était temps ! gronda le religieux, penché sur son pupitre. Un bureau sombre, plus de chandelles, et un secrétaire empoté et stupide ! Comment puis-je travailler ?
Balbutiant des excuses, le novice alluma les chandelles qu’il venait de se procurer. Depuis deux jours, frère Anthelme était d’exécrable humeur.
— Et la lampe, là-bas ? Plus d’huile en réserve ! Serait-ce à moi d’en quérir, peut-être ?
Confus, le novice s’apprêta à chercher un flacon dans un bureau voisin. Il fit un pas vers la porte et se figea, bouche bée. Quelqu’un était là. Un homme grand, drapé d’un manteau, et coiffé, tel un pèlerin, d’un feutre à larges bords qui lui ombrait le visage.
— Je vous salue, frère Anthelme, dit l’inconnu avec une légère inclinaison du buste.
Surpris, l’interpellé leva la tête et fronça les sourcils.
— Comment êtes-vous entré ? fit-il d’un ton rogue.
— Par la porte, répondit le visiteur. Vous avez raison, frère Anthelme : cette pièce est mal éclairée. Novice, courez renouveler l’huile de la lampe !
Le novice ne se le fit pas répéter. Frère Anthelme délaissa le dossier étalé devant lui.
— Qui êtes-vous ? jeta-t-il, intrigué malgré lui.
— Celui que vous voulez voir. On m’appelle le Grammairien.
Avançant d’un pas, le visiteur avait, du pouce, légèrement relevé son feutre.
— Vous ne manquez pas d’audace ! s’indigna frère Anthelme, piqué au vif. Vous m’avez obligé à me déplacer voilà deux jours au couvent Saint-Victor, sans daigner y paraître et ce bien qu’ayant assuré que vous y seriez. Et vous osez venir ici, au palais, sans prévenir ! Qui vous a permis de… Hé… où allez-vous ?
— Je repars. J’ai horreur d’être importun.
— Restez ! … Mais puis-je espérer de vous des excuses et des explications ?
Frère Anthelme avait contourné son pupitre pour mieux observer le visiteur. Ce dernier se prêta à l’examen en fixant à son tour le religieux. Tous deux étaient de haute taille, et c’était là leur seul point commun. Pâle et sévère, le maintien guindé d’un digne administrateur, frère Anthelme frôlait la quarantaine. Le Grammairien, lui, était plus jeune d’une large décennie. Son teint basané n’était pas celui d’un clerc confiné dans l’étude. Son allure nonchalante tranchait avec son regard décidé et la fermeté de sa voix.
— Je n’ai pu venir plus tôt, dit-il. Je n’avais pas assez d’informations sur vous.
— Votre insolence est sans égale ! s’indigna le religieux, outré. Le prieur pourtant vous avait assurément précisé qui je suis !
— Ce qui m’a rendu perplexe. Pourquoi frère Anthelme, éminent collaborateur du chancelier Guérin, a-t-il besoin de mes modestes services ?
— Vous vous moquez ! Le prieur vous aura parlé du livret arabe à traduire ! Or, vous êtes traducteur, donc…
— Mais vous, frère Anthelme, vous appartenez, tel monseigneur Guérin, à l’ordre des Hospitaliers. Ces moines-soldats œuvrent en Terre Sainte. Je sais qu’il ne vous manque pas, même à Paris, de traducteurs arméniens versés en langue sarrasine. Donc…
La phrase resta en suspens.
— Et que concluez-vous, messire le raisonneur ? fit le religieux après un silence.
— On prétend qu’il a circulé des libelles dénonçant la guerre menée par le Roi. Le chancelier Guérin a en charge la justice. Le livret à traduire ? Un appât pour me débusquer. Je suis donc venu vous déclarer très courtoisement : je ne suis pas votre homme, frère Anthelme.
— Que voulez-vous dire ?
— Qu’il est inutile de chercher à m’impliquer. Je reconnais m’être jadis rebellé contre feu Philippe de France. Depuis mon retour, je mène une vie paisible. Je ne suis pour rien dans les textes incriminés : j’en ignore l’auteur, et si je le savais, je ne vous le dirais pas.
Le ton était feutré, mais le regard qui filtrait entre les paupières mi-closes avait la dureté d’une lame d’acier. Frère Anthelme eut une sorte de moue.
— Voilà donc l’explication ! M’ayant prêté de malignes intentions et me supposant venu à Saint-Victor escorté de gens pour vous arrêter, vous décidez de me surprendre ici à l’heure de la plus grande foule, assuré de pouvoir disparaître rapidement… J’apprécie, maître Josseran, votre logique déductive : talent naturel à qui enseigna Aristote bien que ce fût interdit !
— Erreur que j’ai expiée. Est-ce à dire, frère Anthelme, que vous reprenez contre moi les griefs qui me valurent l’exil ?
— Non. Je les évoque à seule fin de prouver que je vous connais. J’apprécie les aptitudes intellectuelles qui, d’un enfant abandonné sur un parvis, firent l’écolâtre que vous devîntes. C’est pourquoi je vous sollicite. Nous avons besoin de vous, maître Josseran, et bien davantage que pour une traduction, vous l’avez deviné. Il ne s’agit pas des libelles contre le Roi.
Frère Anthelme se retourna. Les murs de son bureau exigu se doublaient de haut en bas de niches profondes où s’accumulaient les registres. Il prit deux feuillets sur une étagère. Il tendit l’un. Le Grammairien le reconnut aussitôt.
— Vos archives s’encombrent de peu ! fit-il négligemment. Oui, je suis l’auteur de ce libelle. À mon avis, on lui fit grand mérite : ce n’était que de mauvais vers de latiniste.
— Mais qui circulèrent parmi les étudiants ! Vous ironisiez sur « Auguste », surnom attribué au roi Philippe. Lui reprochant de privilégier les marchands aux dépens des lettrés, vous l’affubliez d’une épithète latine : angustus , c’est-à-dire étroit d’esprit. Bref, en un temps où la rive gauche défiait l’autorité royale, vous versiez de l’huile sur le feu. Votre mise aux arrêts au Châtelet aurait pu être définitive, sans l’intervention de dame Blanche de Castille, quoiqu’elle ne fût pas encore reine de France.
— Je lui serai, ma vie durant, reconnaissant d’avoir compati avec les étudiants en révolte.
— Le Roi nous a demandé de veiller sur elle : notre reine est enceinte. Aussi, en découvrant ceci…
Frère Anthelme tendait l’autre feuillet. Le Grammairien le lut.
— Pure calomnie, mais c’est abject, fit-il.
Frère Anthelme lui conta les circonstances de sa trouvaille.
— La Reine n’en doit rien savoir, conclut-il. J’ai avisé seulement sire Barthélemy, le grand chambrier. Nous recourons à vous pour démasquer ce vil calomniateur.
— Pourquoi moi ?
— Vous avez jadis été, vous aussi, libelliste : vous pourriez prévoir ses réactions.
— Ma gratitude envers la Reine me pousse à accepter, mais vos informations sont vagues. Il existe nombre d’hommes correspondant à votre description : grand, mince, agile…
— Navré de ne pouvoir vous offrir son identité sur un plateau ! Agit-il de son propre chef, ou obéit-il à quelque haut personnage ? L’absence du Roi laisse le champ libre à ses opposants, tel son frère bâtard, le comte de Boulogne, ou bien…
— Pas de déductions hâtives ! Quant à savoir quel piètre rimailleur a commis ce libelle…
Frère Anthelme le reprit et attira son attention sur une comparaison qu’il jugeait notable :
… en l’absence de son mari
la blanche hôtesse du bordel,
telle une gueuse de Saint-Landry,
se fait mettre la cotte verte…
— Image ignoble, souligna-t-il. Comparer notre reine à ces prostituées du port Saint-Landry qui se vendent, toutes nues, vautrées sur les berges… Car « mettre la cotte verte » signifie trousser une fille sur l’herbe, et…
— Je suis surpris que vous le sachiez, mais vous avez raison sur la métaphore.
Si le ton était neutre, le regard n’était pas dépourvu d’ironie.
— Pour en revenir à ce texte, reprit le religieux, la mention du port Saint-Landry est intéressante. Je suis quasi certain, vu la façon dont l’individu s’est enfui, qu’il a bifurqué de ce côté. D’ailleurs, voyez cela : un banal jeton au métal terni, n’est-ce pas ? C’était au fond du sac. Je venais d’en tirer les libelles pour les détruire, et j’allais jeter le sac de toile, quand il en tomba.
— Un méreau de compte, dit le Grammairien en l’examinant. Selon l’inscription gravée au revers, il permet l’accès aux étuves du port.
— C’est là que doit se terrer le libelliste. Un port est un endroit propice pour qui veut se cacher. D’où mon idée. Tenez !
Frère Anthelme avait pris, sur une étagère, un opuscule relié de cuir rouge.
— Ce recueil offert à notre souveraine vient de Castille. Comme vous l’a dit le prieur, le texte est en arabe. Jetez-y un coup d’œil et dites-moi si vous pensez pouvoir le traduire.
Le Grammairien en déchiffra rapidement les premières phrases.
— C’est un épisode de l’enfance de Jésus.
— Oui. La Reine est d’une extrême piété ; elle préfère que ses enfants lisent ce genre de récit plutôt que les fables immorales des troubadours. Votre traduction sera rétribuée. Vous me la soumettrez : ce sera prétexte à m’informer des progrès de votre enquête. Car je puis vous assurer gîte et couvert dans le quartier Saint-Landry.
— Comment cela ?
— Il semble que le Ciel soit avec nous : on m’apprend qu’un riche bourgeois cherche un précepteur pour son fils. Cet armateur habite près du port et dirige la batellerie parisienne. Sachez qu’il y a de fortes chances pour que ce notable occupe bientôt la fonction de « prévôt des marchands ».
— C’est-à-dire de Maire de Paris, la magistrature suprême pour un bourgeois ! Je devine l’enjeu. Bien malgré moi, j’ai outre-mer partagé la vie nomade d’un négociant italien.
— Ah ? Je vous imaginais enseignant à Constantinople.
— J’y débarquai en pleine guerre civile, et j’ignore ce que je serais devenu si ce Vénitien ne m’avait pris sous sa tutelle. Il me pria d’instruire ses fils. Je voyageai avec lui jusqu’en Égypte. Comme il parlait arabe, je tirai profit de l’entendre, et devins apte à m’entretenir moi aussi en cette langue, puis à la lire et l’écrire. Mais à Damiette, les Sarrasins…
— Oui, oui, coupa frère Anthelme, peu captivé. Bref, notre armateur s’est acquis la gratitude de l’Église par des dons importants : raison suffisante pour que je vous place à son service. Discrètement, toutefois : si l’on vous sait recommandé par la Chancellerie, on se défiera de vous. Si l’on ne sait rien, le rôle de précepteur est si subalterne que nul ne vous prêtera attention ! L’armateur reçoit beaucoup : il vous sera instructif d’écouter les conversations privées, autant que celles que vous surprendrez sur les quais.
— Et le fils ?
— Quel fils ? Ah, votre élève ? Nul souci : il n’a pas dix ans, faites-lui ânonner du latin, le père sera ébloui ! Je connais un peu le bonhomme, un batelier enrichi. Détail important à régler, votre tenue : il vous faut un uniforme d’écolâtre et non cet… accoutrement !
— J’aime être à mon aise, dit le Grammairien en posant les poings sur ses hanches.
Le geste acheva d’écarter les pans du manteau, découvrant une jaquette de peau qui descendait à mi-cuisse, et de longues braies sanglées de lanières de cuir.
— Mais, ajouta-t-il, j’ai conservé mon uniforme, même si je préfère traduire qu’enseigner.
— Je devine que vous regrettez de ne pouvoir exercer ce métier en université ! dit frère Anthelme. L’enseignement, vous le savez, reste du domaine de l’Église. Donc, avec l’appui de monseigneur Guérin, je pourrais obtenir votre réintégration. Certes non dans l’immédiat : en ce début d’année universitaire, aucune chaire n’est vacante. Ainsi, outre une bonne rétribution si vous réussissez, la perspective de redevenir professeur titulaire vous convaincra-t-elle de vous installer chez l’armateur ?
— Afin d’instruire son fils, d’enquêter sur le libelliste et de traduire le livret ? Lourde tâche.
— La première est négligeable. La seconde occupera vos après-midi, la troisième une partie de vos nuits. Voici pour payer les chandelles ! annonça le religieux en exhibant une bourse garnie. Notre bourgeois se nomme Maheu Panfile. Quand pensez-vous être à Saint-Landry ?
— Le temps de régler mes affaires. Merci pour la bourse : j’en ferai bon usage. Il me faut du parchemin : c’est cher, mais on trouve à bas prix du parchemin regratté, et…
Il s’interrompit, le regard fixé sur le libelle posé près de la chandelle. Il le saisit et l’examina de plus près.
— Tiens, tiens, fit-il. Lui aussi utilise du parchemin regratté : du travail d’amateur, l’ancien texte apparaît par bribes sous le premier… Je crois discerner « Val d’Amour ». Dommage que vous ayez détruit les autres copies, frère Anthelme : le Val d’Amour est la rue qui aboutit au port Saint-Landry.
Le religieux, cette fois, consentit à sourire :
— Eh bien, maître Josseran, n’ai-je pas raison de m’en remettre à vous ?
3
Deux mots quasi effacés, un jeton de compte et un portrait d’une affligeante banalité, c’était peu. Mais l’odieux libelle attaquait l’honneur de la Reine… Josseran n’avait jamais été ingrat, et il avait bien des raisons d’admirer dame Blanche ; « la Castillane » comme disaient certains, avec dédain. Décidé à agir, il avait pris toutes mesures pour se révéler efficace. Deux jours s’écoulèrent avant qu’il ne se dirigeât vers le port, rive droite de l’île.
Du temps où il enseignait Aristote, il avait coutume de répéter à ses élèves que la lucidité nécessaire pour résoudre un problème exclut toute passion, celle-ci altérant les sens jusqu’à l’illusion. Il devait donc se garder de tout préjugé, sous peine de s’imaginer voir le libelliste dans chaque individu – grand, mince et leste – hantant les abords de Saint-Landry.
Mieux, même : il décida d’oublier l’affaire et de se concentrer sur le rôle à jouer. Celui d’un écolâtre qui, besace à l’épaule, coiffé de la toque et vêtu de la longue robe noire des clercs, se présenterait chez l’armateur sur recommandation de frère Anthelme.
Enfin, il arriva en vue des quais. Tout un monde s’y activait : nautoniers, portefaix, ouvriers chargés de l’entretien des bateaux. Même fièvre sur l’eau. Dans la brume exhalée par le fleuve se profilaient de gros chalands. Leur cargaison était aisée à deviner, depuis la soie jusqu’aux armes en passant par les coûteuses épices… Il en allait de même de Constantinople à Damiette, et frère Anthelme avait raison : un port était lieu idéal pour qui cherche à dissimuler de coupables activités.
La maison de l’armateur se voyait de loin. Dressée sur deux étages, elle attestait la réussite de Maheu Panfile, assez avisé pour être passé du modeste état de batelier au statut enviable de futur Maire de Paris. Suivant une mode récente chez les bourgeois, elle s’ornait d’une enseigne. Panfile l’avait choisie éloquente : un petit bateau s’y balançait.
Maître Josseran heurta l’huis. Air ahuri et carrure de lutteur, un portier bredouilla : l’armateur n’était pas rentré. Toutefois, impressionné par l’habit d’écolâtre, il introduisit le visiteur, l’entraîna vers l’escalier et le laissa patienter dans une pièce à l’étage.
Le Grammairien défit sa cape, posa sa besace et s’assit sur un tabouret. La salle était grande. Dans un angle, le baldaquin du lit conjugal, clos de rideaux. Aux murs, des tapisseries. Entre deux fenêtres, un dressoir avec des pièces d’argenterie et de vermeil. Tous les signes d’une évidente prospérité. Ce que confirma l’apparition soudaine de l’armateur.
Trapu, face large, membres épais, Maheu Panfile, la cinquantaine grisonnante, drapait sa corpulence dans les meilleures étoffes. Un bourgeois jouant au seigneur. Mais dès qu’il ouvrit la bouche, ce fut en marchand qu’il parla :
— « Maître » Josseran ? fit-il, contrarié, après lecture de la lettre de recommandation. Diantre ! Un étudiant suffisait, mon fils n’a que huit ans ! Et je gage que votre prix n’est pas celui d’un débutant, hein ? Halte ! Si, au vu de ces quelques biens amassés par mon labeur, vous jugez l’oie assez grasse pour être plumée, c’est erreur !
Une oie grasse : métaphore impropre, pensa le Grammairien. L’armateur était exempt de la bêtise que le peuple prête au volatile. La réplique fut posée, mais ferme :
— J’ai mieux que le savoir à placer dans la balance. J’ai sillonné l’Orient sur les pas d’un marchand italien, je l’ai vu traiter ses affaires et j’ai beaucoup appris. C’est cette expérience-là dont je compte tirer parti pour votre fils, messire Panfile.
— Un Italien ? répéta Panfile en s’installant face à Josseran. Ces gens s’y entendent, dame oui ! Si vous étiez à leur école, c’est pas si mal. Frère Anthelme vous connaît bien ?
— Il connaît surtout le prieur de Saint-Victor, qui m’emploie.
— Mais qui s’assemble ne se ressemble pas toujours ! s’esclaffa l’armateur. Elle est bonne, hein ? Autant vous le dire, plaisanter me plaît fort. Bien ! Votre prix ?
— Disons une suggestion. J’apprends à votre fils à s’exprimer et calculer ; pour rétribution me suffisent gîte et couvert. Si ses progrès vous satisfont, nous en reparlerons ensuite.
— Un délai pour essayer la marchandise ? Topons-là, convenu ! On révisera ça plus tard ! Dès ce soir, vous dînez à ma table. Vous verrez, je mène bien ma barque. Foin de l’abondance ruineuse ! Ma devise : ni trop ni trop peu. Voyez ma maison : solide et assez haute pour braver les inondations. Mon reflet fidèle : moi aussi, je brave bien des choses !
— Et votre enseigne vous reflète également, fit Josseran. Agressivité teintée de jovialité. Je parle du bateau : pour un armateur fluvial, on s’attendrait à un chaland. Mais comme un panfile est un navire de guerre, vous avez choisi une galère armée pour le combat…
— Bien observé, jeune homme ! Vous me plaisez ! Fait diablement noir, ici ! Ho çà ! Pierrot ! la chandelle ! alla-t-il crier sur le palier. Lui, reprit-il, vous l’avez déjà vu. Portier et homme à tout faire. Lucas, le sommelier, sert à table avec Mariette ce que mijote Béline la cuisinière. C’est toute ma maisonnée, car « bien moins de valets, moins de biens volés » !
— Et si nous parlions de votre fils ?
— Que dire de ce loupiot ? J’avais deux fils, une méchante fièvre m’emporte l’aîné et me grève de la mère en sus ! Misère… Marceau, celui qui reste, la vraie tête de mule ! Rien ne l’intéresse, surtout pas le négoce. Je l’avais mis dans une école. Un désastre ! Indocile, paresseux, il a eu si souvent les verges qu’il est tombé malade.
— Le fouet est piètre instrument d’éducation. Je procèderai autrement.
— Alors c’est pas gagné ! … Pierrot ! rugit-il comme le portier venait allumer la chandelle. Prends le manteau de maître Josseran avec sa besace, et monte ça là-haut !
— Un instant, dit le Grammairien. Un détail à régler…
— Quoi ? jeta Panfile, brutalement renfrogné. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Frère Anthelme m’a confié un travail. Comme mes journées seront consacrées à votre fils, je devrai le mener partiellement de nuit. Je dois traduire cet opuscule.
Il tira le livret de sa besace. Panfile jeta un coup d’œil à la reliure et grommela :
— J’ai vu des livres mieux que ça. Et pourquoi frère Anthelme a besoin de vous ? Il parle latin.
Josseran ouvrit l’opuscule. L’armateur fronça les sourcils.
— C’est une farce ? Je sais lire, mais ces signes-là… C’est du grec ?
— Cet ouvrage rédigé en arabe conte l’enfance de Jésus.
— La bonne blague ! Comme si les païens qui adorent Satan se soucient de Jésus !
— Ce récit vient d’Espagne. Là-bas, les chrétiens parlent arabe. Ce livre appartient à la Reine.
— La Reine ? répéta l’armateur avec respect. Fallait le dire ! Bon, ça change tout ! … Je prévoyais de vous loger dans le dortoir des domestiques ; or, faut un coin tranquille pour travailler ! Je vous octroie la chambrette sous les combles que je garde là-haut pour mes hôtes de passage. Ça vous va-t-y ?
Pierrot reçut de nouvelles directives, puis Panfile reprit d’un ton de conspirateur :
— Frère Anthelme conseille la discrétion, je comprends. Les gens jasent vilainement : ils diraient que j’ai la Chancellerie dans ma manche, et que… Bref, ici vous serez un maître d’école comme un autre… Bien, bien, bien, montons au second, ajouta-t-il. J’y loge les servantes et mon fils. Un étage, c’est utile : si la Seine se fâche, on pourra s’y réfugier ! Euh…
Il s’arrêta, prit la chandelle et tenta d’évaluer à sa lumière celui qu’il acceptait au logis. Un vêtement d’écolâtre, mais une solide stature. Un doute lui vint.
— Vous n’avez pas trente ans, hein ? J’ai ouï dire que vous autres clercs avez mêmes obligations que les curés, célibat, chasteté, et tout le tintouin ! Or, à courir le monde, vous pourriez l’avoir oublié ! Ça, parlons net ! Que les femmes vous agacent l’appétit, ça m’est égal. Au Val d’Amour, vous pouvez aller à la Verte Chopine ...

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