Les jumeaux du 14 juillet
85 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Les jumeaux du 14 juillet

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
85 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description


Léon Groc, 1882-1956.


Homme de Lettres, journaliste de profession, grand reporter, dans plusieurs journaux : L’Eclair en 1907, L’Intransigeant, L’Excelsior, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, il termina sa carrière au Figaro comme chef des informations de nuit.


Mais avant tout : écrivain populaire, extrêmement prolifique comme il se doit, essentiellement dans les domaines du récit de guerre (dans les collections « Patrie »), comme dans ceux du roman policier et de la science-fiction.


Il co-signa ses derniers romans avec sa seconde épouse, Jacqueline Zorn.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782361832957
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Jumeaux du 14 juillet
Léon Groc

© 2012-2016 les moutons électriques
Conception Mérédith Debaque
Léon Groc, 1882-1956. Homme de Lettres, journaliste de profession, grand reporter, dans plusieurs journaux : L’Eclair en 1907, L’Intransigeant, L’Excelsior, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, il termina sa carrière au Figaro comme chef des informations de nuit. Mais avant tout : écrivain populaire, extrêmement prolifique comme il se doit, essentiellement dans les domaines du récit de guerre (dans les collections « Patrie »), comme dans ceux du roman policier et de la science-fiction. Il co-signa ses derniers romans avec sa seconde épouse, Jacqueline Zorn.
Après avoir publié en réédition trois de ses romans de science-fiction et avoir découvert un étonnant carnet inédit de récits sur la Première Guerre mondiale, les Moutons électriques poursuivent la nécessaire redécouverte de ce grand écrivain populaire, avec la sortie de six de ses romans policiers en format numérique et d'un roman à la croisée du polar et de la science-fiction en version à tirage limité.


I
LE PREMIER CRIME
— Que cette femme est belle ! Et que je voudrais lui ressembler… Qu’en pensez-vous Roland ?
Ainsi s’exprima la jeune Lisette avec un soupir en regardant s’éloigner la célèbre Nadia Stella, étoile incontestée du cinéma français.
Son compagnon Roland Méry, ne répondit pas immédiatement. Ce n’était pas qu’il n’eût, à cet égard, une opinion bien nette, mais il n’osait l’énoncer, redoutant d’être rabroué. Sans cette crainte, il aurait prononcé les paroles suivantes, ou quelque chose d’approchant : « Vous êtes mille fois plus belle que cette star, ô Lisette, et votre souhait me semble sacrilège. Elle n’a ni votre charme, ni votre fraîcheur, ni votre jeunesse. Son éclat emprunté ne saurait lutter avec vos grâces naturelles, et c’est elle, sans doute, qui paierait bien cher pour vous ravir ce teint de lis et de rose où le fard n’est pour rien ! »
Au lieu de se livrer à ce lyrisme imagé, Roland Méry, ayant réfléchi, grommela :
— Qu’est-ce que ça vous donnerait de plus, de ressembler à cette dame de l’écran ?
Mécontente, Lisette fit la moue, haussa les épaules et tourna le dos en murmurant :
— Les hommes sont d’une incompréhension ridicule.
Elle ne perçut pas le regard d’adoration dont l’enveloppait maintenant le sévère moraliste, et qui l’aurait, à la fois, surprise, indignée et amusée.
À ses dix-huit ans en fleur, cet homme de trente et un ans, dont les tempes s’argentaient prématurément, apparaissait comme un homme d’âge. Il le sentait bien, n’étant, quoi qu’elle en eût dit, ni incompréhensif, ni ridicule.
Il pressentait que la plus timide tentative de déclaration amoureuse serait accueillie, soit par un geste d’effroi, qui le glacerait, soit par un éclat de rire, qui le désespérerait. Aussi gardait-il secrète, au plus profond de lui-même, cette ardeur silencieuse et passionnée, et se donnait-il figure de vieil ami grognon, dont on accepte la présence et dont on subit les conseils… sans songer un seul instant à les suivre.
L’espoir qu’il avait mis dans l’intimité de cette villégiature en commun et dans son cadre enchanteur s’évanouissait . On était au 25 août 1945 et les vacances touchaient à leur fin. Il allait regagner Paris, sans avoir parlé. Jamais pourtant il ne retrouverait pareille chance. Tout semblait inviter à l’idylle, en cette adorable station de la Garonnette, blottie au pied de la chaîne des Maures, au creux d’un vallon de rêve, entre Sainte-Maxime et Saint-Aygulf.
L’agglomération était minuscule : trois hôtels sans prétention, quelques villas baignées de soleil, et c’était tout.
La surprenante douceur de l’atmosphère, le lumineux éclat du ciel, la tendre séduction des flots, se liguaient pour y créer une ambiance toute chargée d’innocente et contagieuse volupté.
Mais si Lisette, parfois, manifestait un émoi sans cause précise, si elle soupirait, les yeux soudain chargés de langueur et son jeune sein agité par une oppression tout ensemble agréable et douloureuse, Roland avait trop de clairvoyance pour interpréter à son avantage ce trouble indéfini, et trop d’honnêteté pour essayer d’en profiter.
Depuis le jour que Lisette, sans malice, l’avait présenté en ces termes : « Un ami de papa », le pauvre amoureux avait compris.
La définition était d’ailleurs rigoureusement exacte. Antoine Grisoy, le père de Lisette, n’était l’aîné de Roland que de dix années et le traitait en contemporain.
Féru de pêche à la ligne, il laissait des journées entières, et non sans ingénuité, sa fille, sous la garde de ce chaperon contestable qui était, à Paris, son collègue de bureau et l’un de ses partenaires habituels au bridge, sa deuxième passion. Une mère eût été sans doute moins confiante. Mais Lisette n’avait plus de mère.
Roland Méry et Antoine Grisoy s’évertuaient à oublier, au cours de ces vacances communes, l’odeur poussiéreuse des dossiers qu’ils remuaient le reste de l’année, dans le triste immeuble du quai des Orfèvres, où campent les services de la Police judiciaire. Le père de Lisette avait le grade de commissaire ; son ami n’était encore qu’inspecteur. Tous deux étaient des fonctionnaires consciencieux et des policiers subtils. Ils avaient un sens élevé de leurs responsabilités et ils exerçaient leur profession avec honneur, chacun selon son tempérament.
Grisoy avait plus de méthode, une technique plus sûre, une prudence enseignée par une expérience plus longue. Méry était plus brouillon, mais plus intelligent. Il était doué de cette intuition qui est, aux policiers, ce que le flair est aux chiens de chasse. Il se laissait parfois distancer par l’adversaire, mais il finissait généralement par lui damer le pion, grâce à une illumination soudaine et imprévue au moment même où la partie semblait perdue. Ils formaient à eux deux une équipe redoutable. Ils se plaisaient à travailler ensemble, au point qu’on les avait surnommés « les frères Siamois ».
Qu’ils eussent pris leurs vacances en même temps, et au même lieu, n’avait étonné aucun de leurs collègues. Qu’ils fussent tombés d’accord pour subir les mille et un caprices de la tyrannique Lisette, avait encore moins étonné celle-ci.
L’hôtel sans prétention, mais confortable, où ils avaient pris pension, voisinait avec la somptueuse villa de Nadia Stella, et c’était de la terrasse de cet hôtel, que la jeune Lisette avait pu admirer la grâce souveraine de la célèbre artiste, dont elle enviait la brillante destinée.
De sa démarche onduleuse et souple, Nadia Stella venait de franchir l’entrée du jardin fleuri qui entourait sa villa. La barrière basse à claire-voie, qui n’était guère qu’une défense platonique contre les intrus, venait de se refermer sur elle. La belle promeneuse s’engagea dans une allée bordée de mimosas.
Lisette et Roland, ayant tacitement fait la paix, suivaient des yeux l’élégante silhouette qui s’éloignait avec une aimable nonchalance, lorsque se produisit le dramatique événement, qui devait être le premier d’une affreuse série de crimes.
Une détonation retentit, peuplant d’un fracas sinistre la douce et sereine atmosphère du riant vallon. En même temps, l’artiste leva les bras vers le ciel, puis s’abattit de tout son long, la face contre terre.
Roland Méry et Lisette dégringolèrent à toute vitesse l’escalier de la terrasse, s’élancèrent vers la villa, franchirent la barrière. Moins de deux minutes après l’attentat, ils se penchaient sur le corps inanimé de la malheureuse star.
Celle-ci avait reçu, en pleine poitrine, un projectile, qui avait traversé le corps de part en part. La double plaie saignait abondamment, en la robe de plage, tout à l’heure si blanche, était maculée du liquide rouge et gluant.
Grâce à son expérience professionnelle, le jeune policier put constater immédiatement que la victime de l’attentat avait cessé de vivre.
Mais son attention fut soudain détournée. La jeune Lisette qui avait, jusqu’alors, fait assez bonne figure, devint aussi pâle que la morte et s’affaissa auprès du cadavre, en exhalant un long soupir.
— Bon ! voilà l’autre qui se trouve mal, maintenant ! On avait bien besoin de ça !
Cependant, d’autres gens accouraient sur le lieu du crime : les pensionnaires de l’hôtel, que la détonation insolite avait alertés, puis l’hôtelier lui-même, suivi de sa femme, et de toute une escouade de servantes affolées, aux soins de qui Roland remit Lisette, qui commençait à revenir à elle. Elles ne furent que d’un assez faible secours, car elles prirent le parti facile de se trouver mal à leur tour !
L’affolement était général. Certains criaient : « Un docteur ! un docteur ! » D’autres hurlaient : « La police ! Qu’attend-on pour appeler la police ? » Des femmes sanglotaient, poussaient des cris aigus, des hommes s’agitaient vainement. Nul ne faisait rien d’utile…
Enfin, l’un des pensionnaires – qui venait d’arriver le dernier – déclara qu’il était médecin, fit écarter les curieux, se baissa sur le corps, procéda à un examen minutieux, puis déclara :
— Il n’y a rien à faire pour cette malheureuse. La mort a été instantanée.
— Et voilà le projectile ! déclara Roland, après une courte recherche sur le sol.
Il tenait entre le pouce et l’index une balle d’acier, légèrement déformée et provenant vraisemblablement d’un fusil de guerre.
Les domestiques de la villa étaient arrivés après les gens de l’hôtel : le parc était vaste, et son entrée, non loin de laquelle Nadia Stella avait été frappée, se trouvait plus proche de l’hôtel que de la villa.
Les serviteurs habituels de l’artiste étaient au nombre de quatre : le chauffeur, la cuisinière et deux femmes de chambre. Tous quatre se répandirent en lamentations. Ce n’était pas qu’ils fussent très attachés à la défunte, qui passait pour être un peu ladre et fort autoritaire, mais, outre qu’ils allaient perdre leur place, l’événement présentait ce caractère horrible, bien propre à faire naître l’épouvante..
Enfin, venant du fond du parc, apparut, clopin-clopant, silhouette courbée par le travail de la terre, un autre serviteur, occasionnel celui-là, le vieux jardinier, qui donnait ses soins aux fleurs dont s’enorgueillissait le parc.
Ce jardinier était connu dans le pays sous le nom de « père Bastien ». C’était un homme qui avait largement dépassé la soixantaine. Il avait eu, autrefois, un emploi dans les services d’horticulture de la ville de Paris. Retiré depuis peu à la Garonnette, avec une très modeste retraite, il augmentait ses médiocres ressources en s’embauchant, pour la saison, chez les riches baigneurs. C’était un bonhomme assez taciturne, qui vivait seul dans une maisonnette minuscule, qui n’aimait que les fleurs, et qui passait pour faible d’esprit.
Lorsqu’il aperçut le cadavre de Nadia Stella, il se joignit au concert des lamentations.
— On ne peut tout de même pas laisser là, sur la terre nue, le corps de cette pauvre demoiselle, déclara enfin la première femme de chambre, une forte matrone aux cheveux grisonnants, à l’air doucereux. Il faut la transporter à la villa.
— Non, riposta le médecin, pas avant que les autorités, ou tout au moins les gendarmes ne soient venus.
Il n’avait pas plutôt terminé ces mots qu’apparurent précisément deux gendarmes, en compagnie d’un troisième personnage qui n’était autre que le père de Lisette.
Dans cette agglomération infime, la rumeur publique agissait avec une rapidité déconcertante. Les deux gendarmes qui, se rendant de Sainte-Maxime à Saint-Aygulf, passaient à bicyclette aux abords de l’hôtel, avaient été prévenus qu’un crime venait d’être commis.
Antoine Grisoy, qui pêchait, à proximité, dans la rivière, s’était joint à eux et, bien qu’il fut en vacances, et d’ailleurs sans autorité dans cette région, leur avait offert le secours de son expérience.
Il leur conseilla, tout d’abord, de laisser emporter le pauvre corps sanglant, mais non sans avoir dessiné sur le sol son emplacement exact. Il fit tout de suite marquer les contours de ce dessin avec du plâtre, de manière à les fixer d’un trait indélébile. Si bien qu’après le départ des porteurs de bonne volonté, qui s’offrirent pour le funèbre transfert, il resta, dans l’allée lumineuse, entre les mimosas éclatants, une grande figure aux contours blancs, ayant une forme humaine, avec, entre les lignes, un peu de sang qui séchait.


II
OÙ M. GRISOY ÉVOQUE COURTELINE
Malgré ses dimensions, le parc dans lequel la malheureuse Nadia Stella venait de trouver une mort tragique n’était guère propice, à première vue, à receler l’assassin.
Il comportait peu de broussailles ou de taillis. Ce n’étaient que larges allées, fleurs épanouies, et quelques palmiers, derrière lesquels, à la rigueur, un homme pouvait se dissimuler, mais où il eût été aisé de le découvrir.
Une battue organisée immédiatement par les gendarmes, auxquels se joignirent bénévolement les deux policiers parisiens, ne permit de découvrir aucune présence étrangère.
— Le coup de feu, estima Grisoy, a été tiré du fond du parc. La victime tournait le dos à la plage. Elle a reçu le projectile dans la poitrine. Le meurtrier était embusqué vraisemblablement aux alentours de la villa.
— Et pourquoi pas dans la maison elle-même ? coupa brusquement Roland.
Cette hypothèse ne parut pas déraisonnable. La maison fut donc fouillée minutieusement.
Les quatre domestiques et le jardinier furent priés de ne pas s’éloigner, jusqu’à l’arrivée du parquet de Draguignan, qui avait été avisé par téléphone. En attendant, les gendarmes, stylés par le commissaire Grisoy, commencèrent à les interroger, à tour de rôle.
Auparavant, ils avaient fait évacuer le parc. Tous les curieux, à l’exception du docteur, dont le témoignage pouvait être utile, avaient été impitoyablement refoulés et la barrière fermée à clé.
Le brigadier Fouilloux était en train d’établir que le chauffeur devait être mis hors de cause, ainsi que la cuisinière, puisque chacun des deux, interrogés séparément, répondait à l’alibi de l’autre : à la minute précise de l’attentat, le chauffeur était à la cuisine, et la cuisinière oubliait ses fourneaux pour s’intéresser à une conversation, où il était question de promesse de mariage. Les deux femmes de ménage étaient également ensemble, au moment du crime.
De son côté, le gendarme Bargiton continuait les recherches dans le parc.
Enfin Grisoy et Méry, tout en s’efforçant de déterminer, à l’aide de savants calculs et de subtiles déductions, l’emplacement exact d’où était parti le coup de feu, continuaient la fouille méthodique des coins et recoins de la maison.
Deux heures s’étaient écoulées, ainsi, en vaines recherches, lorsqu’une auto s’arrêta devant l’entrée du parc. Trois personnages en descendirent. Du plus loin qu’il les aperçut, le gendarme Bargiton s’élança au-devant d’eux, afin de leur ouvrir la barrière ; car ces trois hommes à mines revêches incarnaient cette émanation de la justice des hommes, que l’on désigne communément sous le nom de parquet.
Il y avait M. Marius Baloud, juge d’instruction à Draguignan, son greffier, M. Gauthier, et le substitut Hestriol, également de Draguignan.
Bien qu’ils affichassent l’air grave et important que commandaient les circonstances – et que leurs physionomies, naturellement désagréables, leur permettaient d’acquérir sans difficulté – les deux magistrats étaient, dans le fond, assez satisfaits d’être saisis d’une affaire dont le retentissement serait assurément considérable. Le seul greffier, le bon M. Gauthier, songeait avec tristesse à la jeune et belle artiste, comblée de tous les dons et brutalement rayée du nombre des vivants.
M. Gauthier, grand amateur de cinéma, et vieux garçon que la vie n’avait pas gâté au point de vue des aventures galantes, était l’amoureux platonique, mais passionné, de toutes les grandes vedettes de l’écran. Nadia Stella était l’une de celles pour qui le bonhomme brûlait en silence. Il avait rêvé maintes fois de la connaître autrement que par l’image et de l’approcher. Et voilà que le sort comblait ses vœux, mais de quelle manière tragique et dans quelles horribles circonstances !
Le brigadier Fouilloux abandonna l’interrogatoire commencé pour aller rejoindre son subordonné et saluer ces messieurs du parquet. Il leur fit immédiatement un rapport complet de l’événement et les mena jusqu’au dessin tracé avec du plâtre, qui figurait l’emplacement où l’artiste était tombée.
— Bien que la mort ne fût pas douteuse, dit-il, j’ai jugé pertinent de ne pas laisser le pauvre corps sur la terre nue et de le faire porter dans la maison. Mais j’ai pris soin d’indiquer, comme vous le voyez, l’emplacement exact de la chute.
Le juge hocha la tête, et le substitut fit cette réserve :
— Il aurait mieux valu, sans doute, ne pas toucher au cadavre.
Le brigadier ne manquait pas de courage physique, mais il n’était pas très audacieux, vis-à-vis d’un supérieur. Aussi effrontément qu’il venait de s’attribuer l’initiative du commissaire Grisoy, il s’empressa d’en rejeter sur lui la responsabilité dès qu’il comprit qu’elle n’avait pas l’agrément du parquet.
— Quand je dis que j’ai cru bien faire, monsieur le Procureur, précisa-t-il, j’entends que j’ai suivi les suggestions d’un commissaire de police…
— Un commissaire de police ? interrompit le juge en fronçant les sourcils. D’où sort ce commissaire de police ?
— C’est un Parisien, en villégiature à la Garonnette. Il a même avec lui, en villégiature également, un inspecteur de la police judiciaire.
Les deux magistrats échangèrent un regard. L’intrusion de deux « Parisiens » dans cette affaire délicate ne leur plaisait pas. S’il y avait des lauriers à récolter – et dans une affaire comme celle-ci tout permettait de le supposer – quel besoin de les partager avec ces « étrangers » ?
— Ces messieurs de la police judiciaire de Paris n’ont rien à voir dans l’arrondissement de Draguignan ! prononça enfin le substitut d’un air rogue, et je ne comprends pas, brigadier, que vous ayez obéi aux directives de personnalités irresponsables et incompétentes.
Le brigadier était confus. Il courba la tête sous la mercuriale. Il aurait pu invoquer la nécessité d’aller vite et de ne refuser aucun concours bénévole, surtout quand ce concours est celui d’hommes de métier.
— Si encore, dit à son tour le juge, ces… « Parisiens » avaient découvert quelque chose ! … Mais, si j’ai bien compris votre premier rapport, ils n’ont réussi, comme vous-même d’ailleurs, qu’à laisser l’assassin s’enfuir !
— Et maintenant, renchérit M. Hestriol, il doit s’être réfugié dans les massifs montagneux des Maures. Le découvrir là n’est pas des plus facile. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin !
— Évidemment, concéda complaisamment Fouilloux, ces policiers de Paris ne trouvent jamais rien…
— C’est tout de même l’un d’eux qui a trouvé la balle, fit remarquer Bargiton, avec une ingénuité qui lui valut un regard foudroyant de son chef.
Ce dernier n’eut d’ailleurs pas le temps de formuler la réprimande qu’annonçait ce regard. Deux hommes sortaient de la villa, et accouraient vers le groupe formé par le parquet et les gendarmes, autour du dessin blanc. L’un d’eux, le commissaire Grisoy, brandissait un fusil.
— Voilà l’arme du crime ! s’écria-t-il. Il n’y a pas de doute. Oh ! pardon, messieurs, je ne savais pas que vous étiez arrivés. Permettez-moi de me présenter.
Les magistrats de Draguignan écoutèrent, sans se départir de leur raideur, le père de Lisette, leur décliner ses noms, prénoms, qualité, avant de leur remettre le fusil qu’il venait de découvrir en fouillant, avec Roland Méry, dans le sous-sol de la maison.
— Voyez vous-mêmes, expliqua-t-il. Il s’agit bien, comme nous l’avions pensé à l’examen du projectile, d’une arme de guerre. Ce Mauser a dû être rapporté après l’armistice de 1940, par un démobilisé, avec une provision de cartouches. Il n’y a pas tellement d’anciens combattants de la « drôle de guerre » qui ont pu rapporter ainsi des fusils allemands. La recherche du propriétaire actuel de cette arme ne sera peut-être pas tellement difficile, et nous mettra sur la bonne voie. En tout cas, il est certain que l’assassin de Nadia Stella était embusqué derrière un des palmiers qui forment le fond du parc, auprès de la maison. Après avoir fait feu sur sa victime, il s’est débarrassé de cette arme, en la jetant dans la cave par un soupirail, qui n’est pas très éloigné. Il s’est enfui, ensuite, sans doute, en escaladant le petit mur qui sépare la propriété du chemin montant à la montagne…
— Mon cher commissaire, déclare d’une voix un peu railleuse le substitut, lorsque Grisoy eut terminé cette rapide démonstration, nous vous sommes assurément bien reconnaissants de nous apporter ainsi le concours de votre science policière, mais croyez bien que nous aurions, M. le Juge Baloud et moi, découvert cette arme nous-mêmes. Il eût été plus utile de s’opposer, dès le début, à la fuite du meurtrier.
Les deux policiers, malgré le tragique des circonstances, eurent quelque difficulté à ne pas éclater de rire au nez de ce magistrat peu avenant. Ils évoquèrent la mémoire de ce héros de Courteline : le « monsieur qui a trouvé une montre », et qui, pour l’avoir rapportée, se trouve singulièrement brimé par la police. De même que ce personnage s’était écrié : « Que j’en trouve encore une de montre ! … » le commissaire Grisoy était tenté de s’écrier : « Qu’on en assassine encore une, de star ! … »
Cependant, le juge d’instruction de Draguignan résuma en ces termes la situation :
— Je vous prie de vouloir bien me remettre ce fusil, ainsi que la balle qui a tué la malheureuse. J’attends la police mobile de Toulon, qui ne va pas tarder à arriver pour procéder, sous ma direction, à l’enquête. C’est dire, cher monsieur, que tout en vous remerciant de votre collaboration spontanée, j’estime qu’elle ne m’est pas indispensable, et je m’en voudrais de vous arracher plus longtemps aux douceurs de vos vacances !
C’était un congé en bonne forme. Antoine Grisoy le comprit, mais il eut tout de même le dernier mot :
— Je vous remercie, monsieur le juge, de me rendre ma liberté, et je m’estime encore bien heureux de n’être pas soupçonné d’avoir assassiné Mme Nadia Stella.
Grisoy et Méry rentrèrent à l’hôtel, où les attendait Lisette, revenue de sa grande émotion. D’ordinaire, elle ne s’intéressait guère aux affaires criminelles dont son père avait à connaître. Mais, cette fois, elle avait assisté au drame. Elle avait vu la malheureuse Nadia Stella s’abattre, privée de vie. Elle avait vu le sang poisser la robe claire en s’échappant de la blessure. Aussi se montra-t-elle plus curieuse que de coutume.
— Eh bien ? Qui l’a tuée ? Connaît-on l’assassin ? Est-il arrêté ? Mais, répondez donc ? …
— Ma petite Lisette, fit son père, j’aurais déjà répondu si tu m’avais laissé la parole, mais tu parles tout le temps !
La jeune fille trépigna d’impatience, et ce fut Roland Méry qui répondit à ses questions.
— Non, l’assassin n’est pas découvert. Tout ce qu’on a trouvé, c’est le fusil dont il s’est servi. D’ailleurs nous ne serons maintenant renseignés que par les journaux, car le parquet de Draguignan, qui a pris la direction de l’enquête, nous a fort poliment mis à la porte.
— Et la victime ? Sait-on quelque chose sur elle, sur son passé ? C’est là, sans doute, qu’il faudra chercher, reprit la jeune fille, sans songer même à s’insurger contre ce parquet de province qui se privait volontairement de l’aide précieuse de deux policiers parisiens.
— La victime ? dit Grisoy. Tout ce que je sais d’elle de plus que le commun des mortels, je viens de l’apprendre en examinant quelques papiers, dans sa villa, et en interrogeant ses femmes de chambre. Nadia Stella, tu le penses bien, est un nom de théâtre. Elle se nommait en réalité Eugénie Poiret !
— Eugénie Poiret ! Bien sûr, ce n’est pas très flatteur pour le programme !
— Elle était d’ailleurs moins jeune qu’elle n’en avait l’air, poursuivit Grisoy. J’ai eu, entre les mains, son acte de naissance. Elle est venue au monde à Paris, exactement le 14 juillet 1914, à une heure de l’après-midi…
— Par exemple ! Quelle drôle de coïncidence, s’exclama Roland Méry. Moi aussi, je suis né à Paris, le 14 juillet 1914, à une heure de l’après-midi ! …

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents