Les masques de la haine
214 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les masques de la haine , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
214 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Chicago, hiver 2018.


« 762 et 650 ». La réalité historique du nombre de décès sur les deux dernières années est dramatique.
Près de deux morts par jour à « Windy City », et pas des accidents de la route, non. Des homicides, parmi les plus violents du pays. Moins de flics, plus de gangs, des armes en vente libre depuis quatre ans... C’est dans ce contexte tendu que cinq pseudo-justiciers dans la fleur de l’âge, affublés de masques d'animaux, font régner leur loi dans les rues, passant à tabac tous ceux qu’ils jugent nuisibles pour la société. Ils montent en puissance et agissent de la même manière qu’une ancienne bande, aujourd’hui disparue, qui utilisait exactement les mêmes codes quinze ans auparavant.


Les détectives Hunter et Markowitz enquêtent dans l'espoir de mettre un terme à l'escalade de violence qui menace d’embraser la ville et de faire des émules. Ils jonglent entre leurs investigations et la traque d'un meurtrier qui aime se défouler sur des victimes choisies au hasard. Pour ne rien simplifier, ce géant à la carrure disproportionnée revêt lui aussi... un masque de bête.


Coïncidence, lien évident ?
Les deux détectives devront remiser au placard leurs divergences d’opinion pour espérer progresser dans une affaire aux multiples ramifications et aux tournures inattendues.



Suivez cette course contre la montre débridée où se mêlent l’horreur, l’humour... et les faux semblants !

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782378122492
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À Mina, première lectrice, aussi expressive quand tu me lis que quand tu lis le programme TV. Rien ne vaut ton honnêteté décap(it)ante.
À Maryline, à jamais la première à avoir allumé la flamme de l’écrivain. Merci d’être tombée dans les escaliers pour moi.
Merci à toi, maman, de m’avoir dit que mes romans étaient un peu dégoûtants, mais que tu les liras quand même un jour, c’est promis.
À Cécilia, pour tes retours détaillés si encourageants qu’ils m’ont fait pousser des ailes sans taurine.
À Catherine, pour tes superbes illustrations et ta patience.
À Sephorah et Silvain, qui feront croire à mes lecteurs que je ne sais pas orthographier les prénoms alors que ce sont eux qui ne font rien comme tout le monde. Merci à vous et à tous les autres pour vos avis fougueux et passionnés.
À Violaine, Juliette, et Axelle, pour le travail accompli jusque-là.
Et enfin, merci à vous, que je ne connais pas encore, qui aurez peut-être plaisir à lire, recroiser les enquêtes, retracer les trajets, retrouver virtuellement les scènes de crimes, comme autant d’énigmes sournoisement planquées dans ces quelques pages.
Bravo à tous ceux qui saisiront les nombreuses références cachées dans ce roman, et gloire au premier qui dénichera le Konami code, bien enfoui quelque part là-dedans.
Bonne lecture !
Danny R.



Chapitre 1: Une demie vie
Chicago – Janvier 2018
L e réveil hurlait, le chien aboyait, et une rame de métro faisait vibrer son appartement. La même rengaine que d’ordinaire, mais ce matin le retard n’était pas permis. Markowitz ouvrit tant bien que mal une première paupière et distingua difficilement un chiffre dans la pénombre : un six, suivi d’un zéro, soit bien assez pour se faire une idée. Encore une petite demi-heure , s’accorda-t-il en éteignant l’horrible bruit de l’appareil d’un coup de paume salvateur. Son bouledogue anglais, allongé au pied du lit, leva la tête une seconde avant de la faire retomber entre ses pattes, habitué à la cérémonie du report.
L’impression d’attendre éternellement l’appel du réveil qui ne revenait pas lui fit ouvrir un œil : 8 h 06.
— Eh merde…
Avec près d’une demi-heure de trajet pour une réunion censée démarrer dans vingt-cinq minutes, la partie était déjà mal engagée. Markowitz se leva sans se précipiter et se dirigea vers la salle de bain, évitant sur son chemin tout un tas d’obstacles qu’il avait pris l’habitude de contourner. Divers livres à ranger, de la vaisselle à laver, des emballages à jeter, son appartement était le reflet de sa vie : miséreux, chaotique, sans ambition… mais encore à la limite de l’acceptable. Il réussit à se frayer un chemin jusqu’à sa minuscule pièce d’eau, remplie elle aussi de tout un tas de choses qui n’avaient rien à y faire, et fit face au miroir. Devant lui, le reflet d’un homme qui courait sur ses quarante-huit ans, un physique de rugbyman, ou plutôt d’un ancien rugbyman qui aurait un peu trop abusé de la bière sur sa fin de carrière. La bouche pâteuse qui laissait apparaître un léger filet blanc à la commissure des lèvres, le regard terne, la sale gueule des mauvais jours qui devenait petit à petit la mine habituelle. Il passa la main sur son menton, bougeant légèrement la tête à gauche, à droite, puis fit craquer sa nuque avant de se rincer la bouche à l’eau froide.
— On verra demain pour te faire une beauté, se dit-il face à la glace avant de ressortir.
Quelques pas de plus dans son capharnaüm avant d’arriver près d’une chaise encore debout, d’attraper sa veste de cuir marron qu’il enfila sur son t-shirt blanc de la veille, puis il revêtit un pantalon et des chaussures de ville. Son bouledogue, lui, était là, fidèle au poste, sur ses quatre pattes, sa grosse langue pendante qui avait la fâcheuse manie de bombarder le sol de gouttelettes de bave bien visibles. Il semblait attendre sa sortie quotidienne près de la porte, tout heureux.
— Tu veux pas rester ici, aujourd’hui ? J’ai pas trop l’temps de t’emmener en promenade, là, tu vois ?
Aucun retour si ce n’est un large sourire qui se dessinait sur le visage du canidé, puis Markowitz soupira avant de ramasser ses clefs dans une soucoupe posée sur la console de l’entrée. Il ouvrit ensuite la porte de son appartement avant de laisser sortir le monstre sur le palier et de le suivre à la trace.
Il commençait à descendre les marches grinçantes du bâtiment vieillissant lorsque des bruits au rez-de-chaussée lui firent jeter un œil par-dessus la rambarde.
— Madame Mixwell..., grogna-t-il en se grattant la tête.
Et elle l’avait vu, en plus. Très gentille gardienne d’un âge avancé, dévouée, aimable, polie… mais collante au possible. Elle examinait tout, parlait trop et pouvait tenir la jambe pendant des heures si on ne la coupait pas, et c’était bien là tout le problème : interrompre une personne gentille et serviable qui était un vrai moulin à paroles n’était jamais chose aisée. Aujourd’hui, il avait pourtant une excuse, une bonne même, mais le « Désolé je suis en retard » avait tant été utilisé par le passé qu’il avait perdu de son impact.
Ne semblant pas spécialement dans l’urgence, le quasi-cinquantenaire arriva enfin au rez-de-chaussée et fut étonné de ne pas la croiser. Ni à gauche, ni à droite, aucune madame Miwxell en vue. Un petit mouvement de tête de côté traduisant sa satisfaction, puis il attrapa dans la poche de sa veste un petit paquet dont il sortit une cigarette roulée qu’il alluma au milieu du couloir juste avant de sortir.
— Monsieur Markowitz ! Monsieur Markowitz !
Les doigts agrippés sur la poignée en laiton et la clope au bec, il resta figé trois secondes en levant légèrement la tête vers le ciel, soupirant une nouvelle fois tout en recrachant une première bouffée.
— Monsieur Markowitz, attendez !
La vieille femme, toute petite, traversait le couloir depuis l’opposé dans une sorte de course de ski de fond, traînant sur le sol ses pieds glissés dans des pantoufles qui avaient fait leur temps. Elle tenait en main une sorte de bâton mou d’une dizaine de centimètres qu’elle agitait au-dessus de sa tête. Il se retourna et fit un sourire.
— Madame Mixwell ! Je ne vous avais pas vue.
La gardienne arriva à son niveau à petites foulées, baissa le regard vers le bouledogue auquel elle donna la friandise apportée puis releva les yeux vers son maître avec un léger sourire réprobateur.
— Je pense que vous menteeeez, monsieur Markowiiiitz !
Il la regarda du haut de son mètre quatre-vingt-cinq et se mit à rire tout en expulsant sa fumée.
— Hahaha ! Vous m’avez eu. Je me demande encore pourquoi je continue à essayer de vous berner, vous êtes trop forte pour moi. Par contre, désolé, mais je dois vraiment filer, je suis à la bourre. Merci pour le biscuit, mais arrêtez de le nourrir, il est énorme, il va finir par exploser, dit-il en regardant son chien se goinfrer dans des sonorités peu ragoûtantes, comme s’il n’avait pas mangé depuis des lustres.
Il ouvrit alors la porte du bâtiment et se plaça sur le côté avant de lui parler.
— Allez, on y va, magne-toi, le chien.
Un ordre un peu trop mollasson ou un mâchouillage un peu trop bruyant, l’animal ne prêta pas attention à son maître et continua à dévorer sa friandise. La vieille femme, elle, fit la moue et agita son doigt en l’air.
— Vous êtes toujours en retard, monsieur Markowitz, un jour, ils finiront par vous renvoyer !
Il recracha une nouvelle bouffée de cigarette tout en acquiesçant.
— Et je bénis ce jour en espérant qu’il arrive très vite, croyez-moi... répondit-il avant de demander une nouvelle fois à son bouledogue de se dépêcher, sans effet là encore.
— Laissez-le donc terminer ! enchaîna la gardienne. Tenez, maintenant que je vous tiens, j’aimerais vous faire part de quelque chose qui m’inquiète un peu : ça fait plusieurs fois que je vois des jeunes, là dehors, et ils sont assez... dissipés, mais ce n’est pas ce qui me dérange, ils sont jeunes, après tout. Non, ce qui me gêne, c’est qu’ils fument de la drogue, là, juste devant le perron, et parfois même ils rentrent dans le bâtiment pour s’abriter du froid, puis ils continuent à fumer leur drogue.
— Et vous ne voulez plus qu’ils entrent ?
— Non, ça ne me dérange pas s’ils essuient leurs pieds. On est en hiver, il fait froid dehors. D’ailleurs vous devriez vous couvrir davantage, ajouta-t-elle en désignant le simple t-shirt qu’il portait sous sa veste de cuir. Il a neigé cette nuit, vous allez finir par attraper quelque chose.
— Ne vous en faites pas pour moi, je suis rodé. Pour ces jeunes, c’est le fait qu’ils fument ici qui vous dérange, ou le fait qu’ils fument de l’herbe ?
Elle pencha la tête sur le côté, hésitant dans sa réponse.
— Non, en fait, même si le règlement intérieur interdit la cigarette ou quoi que ce soit dans les parties communes qui soit susceptible de porter atteinte au bien-être des résidents... Ce que vous devriez notamment savoir, dit-elle en le regardant rallumer sa cigarette roulée.
Il resta figé sur place, briquet allumé.
— Oh ! Je… Désolé.
La concierge continua d’un air teinté d’inquiétude.
— Je disais donc que ce qui me dérange, c’est qu’ils fument de la drogue dans la résidence. Imaginez que l’un d’entre eux sorte une arme et blesse quelqu’un !
— Quand je vous entends parler de « résidence » et de « règlement intérieur », j’ai l’impression d’habiter dans un palace, sourit-il. Vous méritez tellement mieux que ce taudis, madame Mixwell… Pour ces jeunes, je vois ce que vous voulez dire, mais ce qu’ils fument ne les rendra pas dangereux, ne vous en faites pas. Au pire, ça leur cramera les neurones et ça les rendra un peu plus cons, mais rien de grave, rassurez-vous. Écoutez, je leur parlerai quand je les croiserai, c’est promis.
Il poussa son chien d’un léger tapotement du pied sur ses fesses pour le faire avancer dehors, tout en tentant de rallumer son tabac premier prix qui avait la foutue manie de s’éteindre toutes les trente secondes. En se dirigeant vers sa voiture, il entendit la vieille femme sur le perron.
— Monsieur Markowitz ! dit-elle en agitant la main. Souhaitez-vous que je note les heures où ces jeunes arrivent et repartent ? Ça vous aiderait ?
Il ouvrit la portière de sa vieille Lincoln marron clair pour laisser monter son chien, puis la regarda une dernière fois en la saluant.
— Faites donc ça, madame Mixwell, bonne journée à vous ! cria-t-il avant de s’engouffrer dans le long véhicule aux formes rectangulaires et de démarrer.
Quelques centaines de mètres parcourus, et un bouchon s’était déjà formé sur son chemin. Il se tourna vers le siège passager.
— On n’est pas dans la merde, hein ? grommela-t-il avant de regarder le cadran de sa montre, résigné. 8 h 26, ça risque de faire un peu juste...
Au bout de quelques minutes sans progression significative, il finit par sortir de son véhicule et se rendit à pied au beau milieu du carrefour où plusieurs voitures tentaient de contourner un amas de tôle. Un accident, semblait-il, léger à première vue. Deux carrosseries embouties et des conducteurs qui haussaient le ton, mais pas de blessé apparent.
— Espèce de connasse ! C’est toi qu’es en tort, tu te maquillais au volant !
— T’étais garé et t’as redémarré sans faire gaffe et sans mettre ton clignotant, abruti ! Les torts sont sur toi !
Markowitz arriva sur les lieux et tenta d’apaiser la situation d’un signe de main qui se voulait rassurant.
— On se détend, messieurs-dames. Dites-moi, pourquoi vous restez au milieu de la route ?
L’homme énervé le regarda droit dans les yeux.
— Qu’est-ce que ça peut te foutre, pauvre con, t’es flic ?
— Non, mais ça vous empêche pas de me répondre.
La conductrice, une jeune femme rousse d’une vingtaine d’années mâchant un chewing-gum, déjà moins tendue, avança une explication :
— C’est mon assureur qui m’a dit de ne pas bouger tant qu’on n’était pas d’accord sur les responsabilités et qu’on n’avait pas fait de constat.
— Et elle va faire chier tout le monde alors qu’elle se foutait du gloss sur la gueule tout en conduisant ! Putain de grosse truie !
Markowitz fit quelques pas vers l’excité tout en intimant à la femme de ne pas répliquer.
— Il faut vraiment se calmer, maintenant.
— Et sinon quoi ? Tu vas appeler les flics, connard ?
— Non, répondit-il avec un timbre de voix serein. Si tu continues je vais juste te faire bouffer ton levier de vitesse par le fion... et c’est pas une expression.
L’homme, choqué, eut un mouvement de recul, ramenant ses mains sur sa poitrine en un geste défensif. Sans le laisser répondre, Markowitz fit deux pas vers la femme et tendit l’index vers les hauteurs d’un parking attenant.
— Là-haut, il y a une caméra, je pense qu’elle a un angle sur le carrefour. Vous pouvez donc déplacer vos véhicules et laisser les gens repartir d’ici. Si tous les deux vous n’êtes pas d’accord sur le responsable, la vidéo ne laissera aucun doute à vos assureurs, ne vous en faites pas. Maintenant on peut circuler ?
L’homme remonté semblait réfléchir tout en grimaçant.
— Ouais... Ouais on va faire comme ça... J’en connais une qui va cracher de l’oseille ! dit-il avant de repartir vers sa Pontiac à l’aile arrachée.
— Un coup de main, mademoiselle ? proposa Markowitz en désignant sa voiture du menton.
— Si vous n’êtes pas pressé, je veux bien, vu son état elle ne va pas démarrer de sitôt, répondit-elle en regardant son épave.
Pas spécialement en avance, il hocha tout de même la tête, puis tous deux mirent les mains sur le capot et firent reculer la berline de quelques mètres vers le parking à ciel ouvert. Ce faisant, Markowitz remarqua une légère entaille au petit doigt de la jeune femme.
— Vous êtes blessée ?
— Oh, ça ? Ce n’est rien. Je me suis coupée dans l’accident quand...
—… quand vous vous mettiez du gloss ?
— Du rouge à lèvres, en fait... J’étais en retard et j’ai voulu gagner un peu de temps. C’est bien fait pour moi, une journée de perdue et un accident responsable. Ma mère va adorer...
— Vous n’avez pas dit qu’il avait déboîté sans mettre de clignotant ?
— Si, si... Mais j’aurais eu le temps de freiner si je n’avais pas eu les yeux rivés sur mon rétroviseur.
Ils cessèrent de pousser la berline, puis Markowitz se redressa et lança un regard vers l’énervé, de l’autre côté de la rue. Il était sur son téléphone portable et vociférait des insultes en s’agitant dans tous les sens.
— Je pense que vous devriez appeler le commissariat central.
— Pour quoi faire ?
Il se tourna vers elle, un sourire bienveillant vissé sur les lèvres.
— Appelez et demandez l’inspecteur Berlimann, il est en charge des accidents graves. Vous lui dites qu’un homme alcoolisé a provoqué un accrochage avec blessure et vous l’attendez.
La jeune femme, dubitative, montra tout de suite son auriculaire à peine entaillé.
— En charge des « accidents graves » ?
— Vous saignez, c’est une lésion. Si ça s’infecte, ça peut partir en gangrène...
La jeunette ouvrit alors grand les yeux.
— Vous plaisantez ?
Il sortit son briquet pour se rallumer une cigarette roulée, étouffa un rire discret et lui répondit la bouche à demi masquée par ses mains qui formaient un cône autour de la flamme.
— Pour la gangrène oui, mais pour le reste non. L’homme dans lequel vous êtes rentrée est alcoolisé, et vous, vous êtes blessée. Au mieux, il prend cent pour cent des torts, au pire vous êtes à cinquante-cinquante, et il fermera son claque-merde au moins le temps de souffler dans le ballon...
— Mais il va venir, votre inspecteur, si je lui dis que j’ai qu’un doigt un peu coupé ?
— Dites-lui juste ce que je vous ai dit : un homme alcoolisé, un accrochage avec blessure, point barre. C’est sûr qu’il va gueuler un petit peu quand il sera là, mais il n’aura pas d’autre choix que de faire un rapport et vous serez gagnante. Après, si vous préférez payer, c’est vous qui voyez...
— OK, OK, je demande l’inspecteur « Berlimann », c’est ça ? Et vous êtes sûr qu’il a bu, l’autre fou ? demanda-t-elle en posant son regard sur l’énergumène qui hurlait toujours non loin d’eux.
— Croyez-en un ancien alcoolique, il a pas mal picolé ce matin, il sent le whisky à plein nez. Je dois vous laisser, maintenant c’est moi qui gêne, ma voiture est restée sur la route. Bonne journée.
— Merci monsieur. Juste une dernière question : vous êtes policier, pas vrai ?
Il lui répondit tout en s’éloignant.
— Oooooh, je n’en ai pas les capacités, ni même l’envie !
Markowitz récupéra son véhicule et se remit en route.
Près d’une demi-heure plus tard, il se gara sur une grande allée et sortit de sa Lincoln, suivi de près par son chien. Ils se dirigèrent vers un vendeur ambulant qui avait comme chaque matin arrêté son stand aux rayures rouges et blanches sur la place bourrée de monde. Par chance, il n’y avait devant lui qu’une seule personne ce jour-là, mais l’étrange client semblait ne pas vouloir acheter quoi que ce soit. Il se contentait de pester contre le vendeur, ce qui fit approcher Markowitz de quelques pas.
— Hey, mec, tu vas pas m’la faire à moi, OK ? Je te paie cinq dollars pour de la bouffe, j’en veux pour mon argent ! Le jour où t’auras des prix raisonnables, tu pourras te permettre de faire ça, mais là c’est de l’arnaque !
Environ vingt-cinq ans, la peau café, un bonnet de laine et des mitaines pour se protéger du froid, le jeune homme semblait agité et remuait une pâtisserie dans tous les sens.
— Un problème ? demanda Markowitz, les yeux froncés.
Le jeune se retourna avec une amabilité toute relative.
— Hey, mon pote, on t’a pas sonné, laisse-moi régler ça et t’achèteras de quoi remplir ton gros ventre bien gras juste après, OK ?
Aucune réponse ne lui fut retournée. Le vendeur, un Afro-Américain habillé dans les mêmes couleurs que son stand, prit alors la parole.
— Bonjour Daniel ! Ça va aller, je pense. Monsieur me dit que je le vole car je lui ai vendu un muffin qui ne contient pas assez de pépites de chocolat à son goût.
— Comment ça « à mon goût » ? rétorqua l’intéressé. Mec, y’a cinq malheureuses pépites sur celui-là alors que dans celui du fond y’en a une douzaine !
— Monsieur, les pépites sont aussi DANS les muffins, je me tue à vous le dire ! Je vous assure que vous en aurez pour votre argent, mais je ne peux pas sélectionner les produits individuellement pour chaque client, vous imaginez le temps perdu ? D’ailleurs, regardez la file, maintenant, dit-il en pointant du doigt six nouveaux clients derrière Markowitz.
— Eh bah ils attendront. Je m’en cogne. Je boufferai pas ce truc-là.
— Je peux vous rembourser, dans ce cas.
— Non, j’en veux un autre. Celui du fond. Tu me le changes, répondit-il en balançant la pâtisserie sur le comptoir.
— Monsieur, désolé, mais vous venez de mettre les doigts dessus, je ne peux plus le reprendre.
Markowitz soupira, s’impatientant face à cette scène ridicule qui lui faisait perdre un temps qu’il n’avait pas.
— Tu peux pas me le reprendre ? Bah moi je peux pas le bouffer. Un muffin à cinq dollars j’estime qu’il peut avoir au moins une dizaine de pépites dessus. Comme ça, c’est imbouffable.
— J’ai des clients qui attendent, s’il vous plaît.
Le jeune croisa les bras et prit la pose, comme un piquet qui venait de s’enfoncer dans le bitume.
— Ça, c’est pas mon problème. T’es aux États-Unis. Ici, on est capitalistes, donc si je paie pour un truc qui ne mér…
Soudain, Markowitz le poussa sur le côté, se saisit du muffin incriminé et le jeta au sol vers son chien, qui s’empressa de le dévorer.
— Tu vois ? Il est parfaitement comestible. Maintenant tu prends ça et tu dégages, dit-il en lui tendant un billet de cinq. Il y a d’autres stands de l’autre côté de la rue, ils devraient mieux te convenir. Bonne journée !
L’homme fit un mouvement en arrière, sans prendre l’argent.
— Mais t’es sérieux, là ?
Markowitz se tourna vers le vendeur et hocha la tête sans rien dire.
— Serré et bien noir, comme d’habitude ? lui demanda ce dernier en lui servant un café.
Daniel se saisit du gobelet puis fouilla ses poches à la recherche de monnaie lorsqu’il fut bousculé dans le dos, renversant une partie de sa bonne humeur sur le sol.
— Hey, mon gros, tu te prends pour qui ? Un justicier ? Ton argent tu sais où tu peux t’le mettre ? T’as cru que j’avais besoin de ta charité ? Regarde comment t’es fringué, clodo, avant d’me filer ta thune... Sérieux, qui met encore des cuirs aussi dégueu’ ? s’esclaffa-t-il en cherchant un sourire de complaisance dans la queue derrière eux.
Markowitz resta impassible, toujours de dos. Le vendeur s’exprima à sa place, presque amusé, sachant pertinemment ce qui allait se produire si le couvercle de la marmite venait à sauter.
— Il n’a pas encore eu son café, c’est une mauvaise idée de le titiller.
— Regardez-moi ce suceeeeur ! Et c’est pas une mauvaise idée d’arnaquer tes clients, pauv’ con ? demanda-t-il avant de changer d’interlocuteur et de pousser une fois de plus ce mec trapu qui avait pris sa place. T’es pas d’accord avec ça, papi ?
Imperturbable, Daniel fit comme s’il n’existait pas et ne lui donna pas la satisfaction du moindre regard.
— Mais arrêtez donc ! s’écria un homme en costume dans la file d’attente, habillé d’un long manteau et d’un béret.
Le jeune s’avança vers lui, doucement, l’effrayant et le faisant serrer sa mallette très fort contre lui.
— Arrêtez !
— Qu’est-ce qu’il y a, mon gars ? T’as peur que j’te vole parce que j’suis noir ? C’est raciste, ça !
Dans la file d’attente, un Afro-Américain aux cheveux poivre et sel fit un pas de côté.
— Ça suffit, maintenant ! Arrête avec tes conneries d’opprimé, tu sais même pas ce que ça veut dire, p’tit con ! Rentre chez toi ou va travailler, mais laisse-nous tranquilles !
Markowitz, debout au comptoir, porta son gobelet à la bouche et ferma les yeux une seconde.
— Je savais que c’était une journée de merde, murmura-t-il.
Le jeune au bonnet s’agitait de plus en plus, invectivant tous ceux qui osaient lui porter un regard de défiance. Il s’approcha de l’homme costumé avant de lui donner un coup dans son béret, le faisant s’envoler au loin, puis fit ensuite quelques pas vers le bouledogue qui finissait ses miettes au sol et lui donna un coup de pied, l’envoyant couiner ailleurs.
— Bouffe pas mon muffin, toi !
Markowitz resta figé un court instant, dos à la scène, puis fixa le vendeur qui esquissait une grimace, sans rien dire. Il ferma les paupières puis but une dernière gorgée.
— Je te l’ai dit, Eddy : une journée de merde...
Il posa son café sur le comptoir et se retourna avant d’asséner un violent coup de poing dans le ventre du trouble-fête , qui tomba à genoux en se tenant l’abdomen, le souffle coupé.
Voyant que son chien n’avait rien, il attrapa son agresseur par l’oreille puis le traîna jusqu’à la file d’attente.
— Ah, putain, putain ! Lâche-moi, mec !
— C’est ce monsieur que t’as emmerdé ? demanda Daniel devant l’homme qui essuyait son couvre-chef sali par de la neige fondue.
— J’ai fait chier personne, c’est toi qui m’casses les coui...
La main qui tenait l’oreille tourna un peu plus, faisant s’accroître la douleur.
— AAaaAAAah OK, OK, OK ! Arrête s’te plaît !
— C’est lui ou pas ? Dépêche-toi, j’ai pas le temps.
— Oui, oui, c’est lui ! Relâche-moi, mec !
— D’abord tu vas t’excuser.
— Désolé, gros. C’est bon, maintenant ?
— « Gros » ? Il fait cinquante kilos à peine !
— C’est une façon de parler, putain ! J’le traite pas de gros ! C’est comme… « gars », ou « frère » !
— J’comprends rien aux jeunes…
— J’peux y aller ? insista-t-il, toujours à moitié recroquevillé.
— Non, j’ai pas trouvé ça hyper convaincant. Et puis, il porte un beau costume, tu devrais soigner ta façon de lui parler. Recommence.
— J’suis désolé « monsieur », je n’aurais pas dû ! dit-il en forçant son amabilité.
— Bah tu vois ? C’est bien mieux !
— Tu peux m’lâcher, s’te plaît ? Tu m’fais mal !
Daniel desserra un peu son étreinte mais garda son oreille en main et le conduisit vers le bouledogue, un peu hésitant face à cet homme agressif.
— Voilà, il ne reste plus que lui et tu peux repartir.
— T’es sérieux, là ? C’est qu’un chien, putain !
À ce moment, voyant l’homme penché vers le sol, le bouledogue s’approcha de lui et se mit à lui lécher le visage, ce qui ne lui plut pas plus que ça. Markowitz esquissa un sourire.
— Tu vois, c’est qu’un chien mais il en connaît déjà plus que toi sur les relations humaines. Il t’a déjà pardonné.
— Alors c’est bon ?
— Lui il t’a pardonné, moi pas. Allez, on t’écoute. Si tu veux savoir son nom, il s’appelle Patate.
Le regard amusé des clients l’obligea à s’expliquer.
— C’est le chien de ma fille, c’est elle qui lui a trouvé ce nom débile, et elle m’a formellement interdit d’en changer... Il s’adressa ensuite au propriétaire de l’oreille qu’il tenait toujours et qui commençait à virer au bleu. On y va ?
— Ouais, OK. Euuuuh, je suis désolé, Patate.
Markowitz relâcha enfin sa victime et retourna au stand sans plus attendre. Les insultes ne tardèrent pas à fuser, mais le jeune au bonnet ne s’attarda pas, se contentant d’injures, de menaces, de doigts d’honneur et de promesses lancées à la va-vite tandis qu’il s’éloignait.
— On en finit, Eddy ? J’suis pas très en avance, aujourd’hui.
— J’ai l’impression de t’entendre dire ça à chaque fois que je te vois, s’amusa-t-il.
— Mais ce matin c’est un peu spécial. « Réunion de début d’année ». Un immanquable, il paraît.
— Mais tu t’arrêtes quand même chez moi…
— Hmm, fit-il avec un mouvement de tête.
— Aucun souci, je fais vite. Je te mets quoi avec ton café, trois muffins framboise, comme d’habitude ?
— Deux suffiront, répondit-il en regardant Patate. Il a suffisamment mangé, celui-là.
— Et voilà, ça te fait dix dollars, le café est pour moi. D’ailleurs, tu en veux un autre ?
— Pas l’temps.
— Un peu comme tous les jours, Dan. Hahaha ! Ah, au fait, évite de donner du chocolat au chien, à l’avenir, c’est dangereux pour son métabolisme.
— C’est noté, même si je pense que je crèverai avant lui, dit-il en s’allumant une cigarette roulée. À plus, Eddy.
Markowitz attrapa son petit déjeuner et regagna son véhicule. Il posa les muffins sur le tableau de bord et démarra sa vieille berline, qui se mit à tousser avant de vrombir puis ronronner.
Quelques mètres plus loin, le bruit humide d’une langue passée sur des babines gourmandes lui fit tourner la tête.
— N’y pense même pas...
Le reste de la route fut court, et Markowitz s’engouffra enfin dans le parking souterrain de son lieu de travail à peine deux minutes plus tard. Il avança sa Lincoln jusqu’à la guérite du gardien, qui le salua avec un grand sourire.
— Daniel... Toujours à l’heure, à ce que je vois.
— Salut Willy, tu crois qu’ils ont commencé ?
Il ouvrit la barrière en pressant un bouton tout en ricanant, rebondissant sur sa chaise en se tenant le ventre.
— 9 h 37, oui, il y a des chances qu’ils aient commencé depuis au moins une bonne heure...
Une grimace et un signe de main plus tard, l’inspecteur Daniel Markowitz pénétrait dans le parking du commissariat central de la police de Chicago, sur State Street. Quelques instants après, accompagné de son chien, il emprunta l’ascenseur vers les étages supérieurs en regardant machinalement le cadran de sa montre.
— Journée de merde. Et c’est pas fini...



Chapitre 2 : Dans le sillage du vent
L es portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur un énorme open space composé de dizaines de bureaux recouverts de dossiers volumineux, de téléphones, de tonnes de procès-verbaux empilés sous des lampes qui ne fonctionnaient plus, pour la plupart. Des chaises disposées n’importe comment et des tabourets traînaient dans des allées qui ne semblaient pas avoir vu de serpillière depuis des lustres tant le sol était sale et collant. Daniel se dirigea vers sa table de travail et croisa les quelques rares hommes non conviés à la réunion du capitaine Burrows. Tous saluèrent le quasi-cinquantenaire, toujours en retard mais jamais pressé, jamais stressé.
— Salut Dan, panne d’oreiller, ce matin ?
— Daniel, ils t’attendent, mais prends ton temps, comme d’hab’ !
— Une heure de retard... Record battu ! Burrows va adorer. Laisse-moi cinq minutes, je prends ma caméra !
Markowitz hocha la tête, un petit rictus sur le visage.
— Moi aussi je vous aime, les gars. Berlimann n’est pas là ?
— Non, il vient d’être appelé sur un accident de la route. Tu sais à quel point il adore arriver au bureau et repartir aussi sec sur une intervention…
— Je sais, oui.
Souriant, il déposait un de ses muffins sur son bureau quand un objet attira son attention. Une couche. Une couche de bébé, posée à même ses dossiers, heureusement propre.
— Très malin, les gars, j’adore votre humour, c’est très mature.
Il tourna la tête un peu plus à gauche et vit son bonsaï recouvert de tétines accrochées aux petites branches de l’arbuste.
— Oooooh, c’est mignon, et j’adore la référence ! lança-t-il, plein d’ironie, partagé entre la consternation et l’envie de rire. Vous savez que ça l’empêche de respirer, vos trucs ?
Un de ses collègues fit rouler sa chaise en se poussant avec les pieds et entra dans son champ de vision.
— C’est pas un faux, ton bonsaï ?
— Si... Mais c’est pas une raison. Bon, on m’attend.
Il enleva les tétines, ouvrit son tiroir afin d’y prendre un bloc-notes… et laissa retomber sa main le long de son corps tout en soupirant.
— Boooon... On a donc la totale avec le hochet, ou vous avez prévu de remplacer ma chaise par un youpala après la réunion ?
Ses collègues morts de rire le regardèrent en se pliant en deux.
— Hey, Dan, on n’aura pas le temps pour ça, elle est presque terminée, mais franchement l’idée était bonne.
— Merci, les gars, j’ai compris le message... C’est fin et subtil, comme toujours.
Il se dirigea vers la grande salle située sur sa gauche, muffin et bloc-notes en main, tandis que Patate s’allongeait près du bureau de son maître. En poussant la porte, il entendit une grosse voix s’adresser à plusieurs dizaines d’agents installés sur des rangées de chaises alignées face à une estrade au fond de la pièce. Sur celle-ci, un homme chauve au double menton, avec un embonpoint assez prononcé mais dilué par sa taille immense, près de deux mètres.
— Sur la prostitution, les chiffres ne sont pas bons, les Russes débarquent des qua…
L’entrée de Daniel coupa le discours et fit se tourner toutes les personnes présentes, pour la plupart de jeunes recrues. L’inspecteur désigna son supérieur debout sur l’estrade devant un bureau en bois foncé et un grand tableau encombré par les affaires en cours et s’adressa aux nouveaux agents.
— C’est par là-bas qu’il faut regarder, les gars, suggéra-t-il avant de changer d’interlocuteur. Chef ? Vous parliez de la prostitution, je crois ? Les Russes, c’est ça ?
La tentative de diversion ne fonctionna pas avec le capitaine Burrows. Flic toute sa vie, ce grand bonhomme en avait vu d’autres et connaissait...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents