Les neuf sentinelles des Vosges
100 pages
Français

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Les neuf sentinelles des Vosges , livre ebook

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Description

Juillet 1928. Le détective Jules Meyer, qui entre deux enquêtes corrige les épreuves des Neueste Nachrichten de Strasbourg, est intrigué par un sombre faits-divers. Une jeune fille de dix-sept ans s’est jetée du haut de la tour du Climont, dans les Vosges.


Dès le lendemain, le père de la jeune fille arrive dans le bureau du détective. Pour lui, sa fille ne peut s’être suicidée. Elle a été assassinée.


Est-ce le déni d’un père ravagé par le chagrin ? Ou le meurtre d’un tueur particulièrement sournois ? Aucune des deux hypothèses ne peut raisonnablement être écartée sans enquête : Jules accepte cette nouvelle affaire.



Au fil de nombreux rebondissements et retournements de situation, Jules devra jouer de toute sa sagacité face à un adversaire machiavélique et sans pitié.

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Publié par
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EAN13 9782845743694
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Page titre
Jacques Fortier
Les neuf sentinelles des Vosges
Une enquête de Jules Meyer
roman
Collection Les enquêtes rhénanes
Dédicace
À mes amis des JRADD
et autres amoureux des Vosges.
Chapitre I er
O N N’EST PAS SÉRIEUX QUAND ON A DIX-SEPT ANS
Strasbourg, jeudi 19 juillet 1928.
 
Tic, tac, tic, tac.
La grande aiguille passait sur le « IX », la petite lorgnait le « XI. » Derrière une vitre carrée, entre deux mini-colonnes grecques, le balancier, lesté de deux réservoirs oblongs remplis de mercure argenté, encadrés de trois fins tubes dorés, oscillait avec opiniâtreté. Sous le « XII », une petite roue dentée relayait le mouvement.
Tic, tac, tic, tac.
De son lit, Virginie suivait des yeux le balancier avec un regard triste. « Une pendule de notaire », répétait son père, qui la tenait de son propre père. Ce dernier n’était pas notaire, mais médecin. Et c’est cette pendule de notaire qui trônait derrière son dos, dans son vaste bureau de consultation. Son tic tac discret accompagnait les échanges avec les patients.
Quand un ronflement métallique annonçait la sonnerie, à chaque demi-heure, le docteur Vogel posait ses mains sur le bureau, repoussait son siège en arrière, et lançait le « Bon, vous verrez, ça va aller mieux… » qui annonçait la fin de la consultation. Quand sonnait l’heure, il était déjà debout, avec un ample geste désignant la porte à son visiteur. Pas question de reposer une question, de vouloir sortir son portefeuille : cela se passait de l’autre côté de la porte capitonnée de gauche, où une secrétaire sans âge assurait la logistique. Puis le docteur Vogel ouvrait la porte capitonnée de droite, celle qui donnait sur la salle d’attente, et appelait le patient suivant.
Pour le docteur Vogel, médecin de famille d’une bonne partie du quartier strasbourgeois de l’Orangerie, dans une grande cité alors allemande, un patient, c’était une demi-heure. Pour un bobo d’enfant ou un rhume d’automne comme pour une suspicion de tuberculose ou une syphilis. Une demi-heure : il n’en démordait pas. Et le docteur Vogel parlait quand le patient se taisait, le coupait quand il s’épanchait, pour tenir exactement ces trente minutes de « colloque singulier », selon la formule qu’il aimait à répéter dans les dîners en ville.
Virginie avait eu droit à certaines de ces demi-heures. Elle se souvenait du grand bureau avec ses rayonnages bourrés de livres reliés, du grand-père docteur à barbiche, avec sa veste et son gilet de tweed, été comme hiver, intimidant derrière son bureau de chêne, et de ses mains noueuses et froides quand il l’examinait. Les maladies de la fillette étaient bénignes, et c’est alors sa mère qui comblait la demi-heure en déroulant la chronique de la maisonnée devant son beau-père qui faisait semblant de s’y intéresser.
Tic, tac, tic, tac.
Le docteur Vogel était mort. Deux jours avant l’arrivée des Français, le 20 novembre 1918. Il avait lancé son « Bon, vous verrez, ça va aller mieux… » à l’un de ses habitués, l’avait d’autorité reconduit à la porte capitonnée de gauche. Il l’avait refermée. Il n’avait jamais ouvert la droite. On l’avait trouvé un peu plus tard étendu sur le tapis. Le cœur. Son balancier à lui s’était arrêté d’un coup.
Virginie se souvenait assez bien des obsèques. Elle avait alors sept ans, « l’âge de raison », disaient ses parents. Ils l’avaient donc emmenée à la messe de funérailles, laissant son petit frère confié à la bonne. La fillette avait trouvé bien longue la célébration. Elle revoyait avec précision le catafalque noir sur le cercueil, piqué de larmes d’argent, le chandelier qu’elle avait fixé des yeux pendant l’interminable sermon, les mouchoirs qui passaient de main en main autour d’elle. Et surtout le cimetière, en cette après-midi froide au soleil blanc, avec la pelle fichée dans un tas de terre glaise, et ce trou noir où l’on allait laisser son grand-père.
Il n’y avait pas eu grand monde. Longtemps, elle avait cru que les gens n’aimaient pas son grand-père, peut-être parce qu’il les obligeait à caser leur souffrance dans une demi-heure seulement… Plus tard, elle avait compris que tout Strasbourg était en fait rassemblé ce 22 novembre-là sur le Kaiserplatz 1 , pour regarder le défilé de la victoire des troupes du général Gouraud. Le docteur Vogel avait mal choisi son jour. Diplômé en 1871, il avait été pendant quarante-neuf ans médecin allemand dans un Strasbourg allemand, et était mort deux jours avant de devenir médecin français dans un Strasbourg français.
Tic, tac, tic, tac.
C’était il y a dix ans. Le premier vrai mort dans la vie de Virginie Vogel. Les autres étaient dans le journal, parfois dans les conversations. D’autres, plus anciens et plus nombreux, dans les livres. Mais le docteur Vogel, c’était le vrai premier mort pour sa petite-fille. Elle avait pleuré, ce jour-là et souvent encore dans les mois qui avaient suivi.
Elle avait hérité de la pendule. Celle-ci n’avait plus quitté sa chambre depuis. Chambre d’enfant alors, aujourd’hui chambre de jeune fille.
Une larme perla à sa paupière. Virginie l’écrasa de l’index. Là où était Grand-père, le temps était-il aussi découpé en demi-heures incompressibles ?
La jeune fille n’arrivait pas à dormir. Depuis presque deux heures, elle se tournait et se retournait dans son lit. La chaleur, l’irritation – elle s’était fâchée avec ses parents au dîner— et surtout cette prenante angoisse qui l’étreignait de plus en plus fréquemment.
Elle secoua la tête, se leva brusquement de son lit. À ses pieds nus, le parquet sembla froid. Sa longue chemise de nuit blanche collait à son corps. Elle s’approcha de la fenêtre ouverte, écarta de la main la persienne. La nuit, tombée tard, restait chaude en cette mi-juillet. Presque étouffante. Un réverbère pâlot éclairait la ruelle. Quelques passants discutaient au loin devant un porche, quelques immeubles plus loin. Un bouquet d’arbres, de l’autre côté de la rue, ne laissait entrevoir que les lucarnes de l’immeuble d’en face. L’une d’elles était éclairée.
Virginie soupira.
La dispute avait été brève, mais violente. « Mon père ne comprend rien à rien, il est emmuré dans ses certitudes, c’est un tank, sa tête pivote comme une tourelle et de temps en temps elle envoie des coups de canon ! » Le canon était en effet sorti quand elle avait demandé si elle pouvait aller se promener avec une amie à l’Orangerie samedi après-midi. « Quelle amie ? » avait demandé sa mère avec un air suave. Elle avait lâché le nom : « Christine. » Et avait immédiatement compris sa bévue. Sa mère avait tiqué : « Mais Christine sera à la répétition du spectacle d'été de son groupe folklorique, tu le sais bien ! C’est samedi après-midi. Elle doit essayer son costume alsacien… Ça ne peut pas être Christine. Tu dis n’importe quoi. Tu nous caches quelque chose ! »
Elle avait balbutié : « J’ai confondu les noms, c’est Catherine, tu sais, Catherine Iffringer… » Sa mère avait soupiré. Le tank paternel, jusqu’ici immobile, avait alors bougé. La tourelle avait pivoté, le canon s’était ajusté, le tir était parti.
— Virginie, tu as menti et tu t’enferres. Samedi, pas de sortie ! Et ce soir, file dans ta chambre ! »
Elle avait jeté sa serviette sur la table et était partie en courant dans l’escalier. Plus tard, sa mère avait timidement frappé à la porte. Virginie n’avait pas répondu et avait respiré fort, simulant le sommeil. Pas question de jouer l’hypocrite comédie de la réconciliation !
Dans la rue, le petit groupe se séparait. Elle entendit claquer une portière. Puis ce fut l’enchaînement familier des bruits du portail de l’immeuble : un chuintement, un grincement, un claquement, et le cliquetis du tour de clef que devait donner chaque locataire après dix heures du soir. Règle intangible posée par monsieur Vogel père, propriétaire de l’ensemble et gardien vigilant du rythme de vie et de la sécurité de ses habitants.
Chuintement, grincement, claquement. Mais pas de cliquetis. Tiens ? Le locataire – sans doute cet assommant monsieur Krieger, le comptable du deuxième étage – avait oublié la consigne. Virginie entendit les pas monter dans l’escalier : quatre volées de marches, pas de doute, c’était bien le comptable qui avait eu des invités ce soir. Sans doute des petits hommes gris comme lui – il n’y avait pas eu de voix de femme. La porte de l’appartement se referma avec un bruit sourd. Un, deux verrous. Puis le silence. Elle attendit quelques minutes. Rien. Non, Krieger ne redescendrait pas fermer le portail.
Respirer, respirer, il lui fallait respirer. La cage était ouverte ; l’oiseau devait s’envoler.
Virginie enfila rapidement ses vêtements : un fin gilet de laine sur une robe longue, chaussa ses bottines, ouvrit sans bruit la porte de sa chambre. Pour ne pas faire craquer le plancher du long couloir, elle savait où poser ses pas. Dans l’entrée, elle hésita à prendre son manteau de drap noir. Secoua la tête. Inutile, avec cette chaleur. La porte ne grinça pas. Elle descendit discrètement les étages, ouvrit le portail, et se retrouva sur le trottoir, dans la moiteur et la lumière dorée d’un réverbère.
Elle marcha d’abord au hasard. Un tour de pâté de maison. Elle voulait oublier. Oublier la voix mielleuse de sa mère, la voix comminatoire de son père, les vexations répétées et les déceptions. Elle croisa quelques passants. L’un d’eux, un petit monsieur rondouillard, la toisa d’un regard vulgaire. Elle l’ignora. Il n’insista pas.
D’une fenêtre ouverte, au second étage d’un petit immeuble, sortait une mélodie au piano. Virginie s’arrêta pile. Elle sourit. Elle reconnaissait le morceau, l’adagio de la Sonate au clair de lune de Beethoven : elle l’avait travaillé une bonne partie de l’hiver, avec son jeune professeur de piano.
Jeune et beau. Virginie soupira. Où était-il, à cette heure de la nuit, celui que ses amies au conservatoire de musique appelaient en riant le Grand Timide ? Que faisait-il ? Il ne parlait jamais de lui, de sa vie, de ses rêves. Assis à côté de Virginie devant le piano à queue, il restait droit comme un « I », s’inclinait de temps en temps pour tourner la page de la partition, et lâchait de petits commentaires d’une voix douce : « Un petit peu plus vite ! », « Attention aux doubles croches ! », « Virginie, Allegretto , c’est plus enlevé que ça ! »
Il la vouvoyait avec une courtoisie qui la faisait rire, et évitait tout contact. Un jour, leurs mains s’étaient rejointes sur la partition : il avait enlevé la sienne plus vite qu’elle et avait rougi davantage. Certains jours, il fuyait même son regard. Timide ? Sûrement. Mais peut-être aussi…
Virginie soupira. Elle aimait surtout le moment, en fin de leçon, où il l’invitait à se lever du tabouret, s’installait à sa place, et jouait une courte pièce. Elle aimait ses gestes gracieux, presque féminins, quand ses longs doigts fins couraient sur le clavier. Elle s’amusait du mouvement de ses boucles de cheveux qui dansaient sur son front. Et surtout, debout à sa gauche, collée au piano, elle attendait le dernier accord quand, enfin, alors que résonnait encore le bois verni contre sa jambe, il avait l’audace de lever le visage. Leurs yeux se croisaient alors, furtivement. Il avait l’air d’un enfant éploré.
L’instant d’après, il était debout, lui donnait quelques consignes pour la prochaine leçon, lui tendait la main un peu cérémonieusement, ne s’attardait pas. Ouvrait la porte et faisait signe à la prochaine élève qui attendait sur le banc de velours rouge.
Qui devait faire le premier pas ? Il faudrait bien qu’un jour… Virginie avait déjà échafaudé une bonne douzaine de scénarios, du plus romantique au plus libertin, pour faire craquer le Grand Timide.
Et puis il y avait eu ce matin. Elle avait enfin trouvé les mots qu’elle avait cherchés toute la nuit. Elle était presque sûre de les prononcer. Elle était arrivée au conservatoire un peu tôt, cette fois-ci, était montée à l’étage des pianistes. Le banc rouge était vide, mais la porte de la salle de cours était entrouverte. Elle avait passé sa tête discrètement dans l’embrasure. Et s’était violemment mordu la lèvre pour ne pas crier.
Le Grand Timide n’était pas seul. Virginie connaissait la fille, la plus peste des élèves de l’année. Une brunette au nez retroussé et aux robes courtes, dont le rire métallique l’irritait souvent. Elle était dans les bras du Grand Timide, collée au piano. Ils s’embrassaient avec ivresse et la main droite du jeune professeur, sa fine main qui courait si vite sur le clavier, jouait sa partition, Allegretto , sous la robe relevée à mi-cuisse.
Virginie avait séché sa leçon. Elle s’était réfugiée au sous-sol, à côté des boîtes à violoncelles, et avait pleuré pendant une heure. En sortant du conservatoire, l’air buté, elle avait avisé, sur l’escalier, le jeune harpiste à l’air niais et aux cheveux jaunes qui la déshabillait du regard à chacune de leurs rencontres. Elle s’était plantée devant lui. « Qu’est-ce que tu fais samedi ? Tu veux qu’on se voie, juste tous les deux ? À l’Orangerie, à quatre heures de l’après-midi… » Décontenancé, le garçon avait eu un sourire stupide, puis avait essayé de prendre sa main. Elle s’était écartée vivement. Elle avait répété « Samedi, à quatre heures », lui avait décoché son plus beau sourire – « De quoi le faire rêver trois jours de rang » – puis elle était rentrée à la maison et s’était enfermée dans sa chambre. Pour pleurer encore.
Virginie fronça les sourcils : le piano du second venait de se tromper sur trois mesures. Dans sa tête, elle corrigea la mélodie et reprit son chemin. Sa décision était prise. Ses pas résonnaient dans la nuit.
Dans le parc de l’Orangerie, après les lampadaires des avenues, ce fut l’obscurité des grands arbres. Et un semblant de fraîcheur qui la fit frissonner. Il n’y avait personne. Si ? Là-bas, sous une tonnelle, un couple qui s’étreignait. Elle se mordit la lèvre, parcourut deux allées.
C’était là. Les troncs étaient heureusement éclairés par la lune. Le troisième arbre, à hauteur de ses yeux. Elle posa la main sur l’écorce. Ses yeux étaient humides. La marque était là, creusée dans le bois, comme un hiéroglyphe indéchiffrable. Mais elle savait le lire. Elle chercha du regard un caillou dans l’allée, en repéra un, allongé comme les silex des hommes préhistoriques. Elle se pencha, le prit en main, et, appliquée, creusa trois encoches parallèles sous la marque. Le code était connu. « Lui » comprendrait. Il n’y aurait pas de samedi avec Cheveux jaunes. Il rejoindrait le Grand Timide aux oubliettes. Ils étaient tous odieux et cette vie-là n’avait pas de sens. En revanche…
Elle passa lentement trois doigts dans les trois striures de l’écorce. Trois encoches pour dire oui, pour dire maintenant, pour dire qu’elle était prête.
Dans la chambre de Virginie, les deux aiguilles frissonnèrent sur le « XII. » Un ronflement métallique. Et les douze coups de minuit sonnèrent devant le lit vide.

1 L’actuelle place de la République, à Strasbourg.
Chapitre II
U N SANDWICH AU MARBRE
Strasbourg, dimanche 22 juillet 1928.
 
— Plus de bière ! Il n’y a plus de bière ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? On ne peut pas travailler assoiffé. Personne ne peut. Jules, Jules, fais quelque chose pour moi !
Jules Meyer leva les yeux de sa table, repoussa la morasse 2 qu’il annotait, déposa son crayon rouge et son sandwich au jambon-cornichons. Il soupira. Quelle mouche avait donc piqué Grandpicon ? Il était insupportable ce soir. Comme souvent d’ailleurs. Mais bon, il fallait à Jules, bon gré mal gré, partager pas mal de ses soirées avec Grandpicon : cela justifiait quelques concessions.
— Il en reste quelques bouteilles aux Sports, je crois. Ils ont une dette envers moi. Je vais voir…
« Les Sports », c’était le service des sports des Straßburger Neueste Nachrichten , en français les Dernières Nouvelles de Strasbourg , journal quotidien où Jules Meyer était correcteur depuis quelques années. De notoriété publique, il y avait toujours de la bière aux Sports : les reporteurs remplissaient de glace en début de soirée une grande bassine de zinc où les bouteilles restaient au frais. Puis ils alternaient les articles et les bières une bonne partie de la nuit. Mais cette bière-là était aux Sports, rien qu’aux Sports, sauf exception. Jules bénéficiait parfois d’une exception, quand il était dans les petits papiers des sportifs. Ce dimanche de juillet, il leur avait rendu service. Il avait une créance.
Jules emprunta le couloir aux peintures craquelées, poussa la porte, avança vers le bureau du Chef des Sports. Un bureau noyé dans la fumée. Un œil interrogateur se leva au-dessus de lunettes en demi-lune et d’une pipe de bois ciré.
— Jules ? On a écrit trop de conneries ? Tu viens nous faire une leçon de grammaire ?
— Non, non. Pas de problème avec la copie. Mais avec la bière. Alors j’ai pensé…
La pipe descendit sur le bureau, les lunettes oscillèrent.
— … qu’on te devait bien ça, après l’histoire de la coupe ? Non ? Intéressé, alors… C’est comme ça de nos jours, on n’a rien pour rien. Non, je rigole. Tu nous as bien aidés. Sers-toi !
Et la pipe décrivit un large arc de cercle en direction de la bassine de zinc.
L’histoire de la coupe, c’était l’avant-veille, à peu près à la même heure. Là, c’était le Chef des Sports qui était venu au marbre 3 . Sans pipe, la lèvre pendante, le front sourcilleux. Il avait demandé Jules, Jules le correcteur, mais surtout Jules le détective, celui qui avait sa petite agence place du Corbeau et commençait à avoir la belle réputation de dénouer les affaires compliquées sur lesquelles la police butait. Sa réputation et ses maigres honoraires ne suffisant pas à faire bouillir la marmite de la famille Meyer, le détective-correcteur continuait à relire et annoter les éditions allemande et française des Straßburger Neueste Nachrichten soir après soir.
L’affaire était ennuyeuse. Un club de football de la banlieue sud de Strasbourg avait remporté quelques jours plus tôt une belle compétition. Les joueurs enthousiastes étaient passés au journal après le match avec la coupe métallique gagnée ce jour-là. L’équipe et la coupe avaient été photographiées sous toutes les coutures avant que les joueurs n’aillent dîner en ville. On avait déjà bien sollicité la bassine de zinc. Un dirigeant du club, qui savait dans quel état d’ébriété ses troupes allaient être quelques heures plus tard, avait demandé si le journal pouvait garder la coupe, qu’on risquait de perdre ou d’abîmer. Le Chef, débonnaire, avait dit oui. Il l’avait rangée dans un petit placard bas et avait donné un tour de clef.
Le lendemain, arrivé au journal en fin de matinée, il s’en était mordu les doigts. Le placard était toujours fermé. La coupe avait disparu.
S’en était suivi un échange téléphonique pénible avec le dirigeant du club. Le ton était monté, puis était redescendu : personne n’avait intérêt à ébruiter l’affaire. Ni le club, ni le journal. Il avait été entendu que le Chef allait faire des recherches. Il avait vingt-quatre heures pour tenter de régler le problème avant d’aller au commissariat de la rue de la Nuée-Bleue, tout proche du journal.
L’enquête avait mal commencé : personne n’avait rien vu, rien entendu. La clef n’avait pas quitté la poche du Chef pendant la nuit. La femme de ménage, venue travailler à l’aube, se souvenait très bien combien il y avait de bouteilles vides dans la bassine, mais pas si ce placard était ouvert ou fermé. Elle avait déjà assez à faire avec tout ce qui traînait dans ce bureau… La pièce avait été fouillée de fond en comble ; on y avait retrouvé plein d’objets perdus depuis des années derrière les piles de journaux et dans les cartons entassés ; mais pas de coupe !
Alors le Chef était allé voir Jules.
Celui-ci avait passé un quart d’heure à fureter dans le grand bureau des Sports, vidé de ses journalistes, au milieu de l’indescriptible fouillis des recherches. Et il en était ressorti avec la coupe.
Le Chef en avait pleuré de joie.
Puis il avait posé quelques questions, auxquelles Jules avait répondu sobrement. Non, la coupe n’avait jamais quitté le bureau. Oui, elle était sortie du placard, mais pas par la porte, par le fond du meuble. Une vieille planche de contreplaqué léger mal encastrée. Le coupable, c’était le balai. Et accessoirement, la vieille règle qui veut que, dans un journal, les personnes chargées du ménage peuvent ranger tout ce qui est posé au sol, mais jamais, au grand jamais, ce qui est empilé sur les bureaux…
La clef de l’énigme lui avait été fournie par le grand range-parapluie où les journalistes sportifs entassaient, par jeu, les sous-bocks de bière, ces petits ronds de feutre ou de carton qu’ils ramassaient dans les bistrots au fil de la journée. Ce range-parapluie était posé sur une console. Il était visiblement tombé ce matin-là : il avait reçu un choc à son embouchure. Il avait été redressé, reposé sur la console – son socle était décalé de sa trace dans la poussière. Les sous-bocks avaient dû s’éparpiller, y compris sous les placards juchés sur des petits pieds sphériques. Pour les ramasser, on avait incliné les meubles pour passer le balai… Le hasard avait voulu que le placard du Chef soit adossé à une ancienne cheminée de marbre dont le tiroir des cendres était entrouvert… et avait été refermé quand on avait remis le placard en place.
Bref, on avait réinterrogé la femme de ménage. Gênée, elle avait confirmé la chute du porte-parapluie, la chasse aux sous-bocks, les manœuvres du balai sous le petit placard. Elle était désolée. Elle ne savait pas. On lui avait pardonné et le Chef, après avoir embrassé Jules sur les deux joues, avait rappelé le dirigeant du club.
Grandpicon y avait gagné une bière.
Jules la posa devant le journaliste, dont l’œil s’éclaira aussitôt.
— Oh, merci Jules, je te revaudrai ça. Promis.
Jules eut un petit sourire. Grandpicon remerciait beaucoup, promettait toujours, mais ne rendait jamais la pareille. C’était comme ça ; il fallait s’y habituer. D’autres, au journal, l’avaient rayé de leurs libéralités. Mais Jules avait une certaine indulgence pour Grandpicon, sans trop savoir pourquoi. Peut-être à cause de cette moustache en balai-brosse qui lui rappelait celle de son grand-père…
Grandpicon décapsula d’un geste la bouteille de bière et porta le goulot à ses lèvres. Puis, avec un filet de mousse sur la moustache, il se repencha sur sa feuille et recommença à écrire. Jules se rassit, reprit sa morasse sous les yeux, son crayon rouge dans la main droite, son sandwich jambon-cornichons dans la gauche.
Grandpicon ne s’appelait pas Grandpicon. Ce sobriquet lui avait été attribué il y avait des dizaines d’années en raison de sa vive passion pour l’amer-bière qui n’avait pas fléchi avec les ans. Aujourd’hui proche de la retraite, Grandpicon avait fait toute sa carrière dans les faits divers. « Je suis l’Albert Londres 4 des chiens écrasés ! » proclamait-il fièrement. Des chiens écrasés, des chats perdus, des hommes et femmes blessés ou tués, des maisons incendiées ou éboulées, des villages inondés, des voitures accidentées, des coffres-forts percés ou des disparitions inquiétantes, il en avait plein ses archives et sa mémoire, quand la bière ne l’ébranlait pas trop.
Et puis il y avait la « louche. » La « louche Grandpicon » dont il était fier et qui agaçait Jules. « Quand tu racontes un fait divers, il faut toujours en rajouter une louche », assurait Grandpicon. Le duo de cambrioleurs devenait une « bande », le coup de couteau un « éventrement », le départ de feu un « incendie spectaculaire », l’échange de tirs une « fusillade nourrie. » Quand on mettait Grandpicon face à ses exagérations, il prenait une mine choquée : « Ce journal, il faut le vendre, oui ou non ? » Quand il corrigeait un « papier » de Grandpicon, Jules atténuait parfois les termes, mais ne pouvait refaire l’enquête, et il avait depuis longtemps renoncé à faire entendre raison à l’Albert Londres des chiens écrasés.
— On change la Sept ! Un suicide dans les Vosges. Une demoiselle qui a sauté de la tour du Climont. On fait sauter l’histoire des voitures volées. On met une photo d’archives de la tour ! Mais gaffe : le Climont, c’est un papier de correspondant. Grandpicon, tu peux le relire avant ? Arrange-le si tu peux…
Le chef des informations régionales posa une feuille devant le fait-diversier, puis fila dans le couloir. Deux ouvriers se rapprochèrent. Le premier se gratta la tête.
— Le Climont, c’est près de chez mes parents, ça. Je peux voir ?
Grandpicon brandit la...

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