Les pages perdues de Kells
177 pages
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Description

Cinq éminents experts en langues anciennes et en sciences religieuses sont enlevés. Parallèlement, la cloche d’Armagh, artefact ayant autrefois appartenu à Saint Patrick, est dérobée au musée national de Dublin. Oswald Taylor, un excentrique aux manières peu conventionnelles et héritier d’une fortune familiale douteuse, croit que les deux événements sont liés. Il décide de mener sa propre investigation et parvient à convaincre le Professeur Pierre Lemire, criminologue et collègue de l’un des savants disparus, de le suivre jusqu’au Royaume-Uni afn de l’assister. Entraînés dans un tourbillon d’énigmes et de complots, les deux associés découvrent l’objectif des ravisseurs : retrouver la couverture et les pages perdues du manuscrit le plus précieux du monde occidental, le Livre de Kells.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 mai 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782897671181
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Veuillez noter que même si l’auteur fait référence à des faits, à des lieux et à des personnages historiques, ce livre demeure un roman de fiction. Les liens créés entre ces faits, lieux et personnages ne servent que l’intrigue et rien d’autre.
Copyright © 2016 Simon Rousseau
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Isabelle Veillette
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Thinkstock
Photo de l’auteur : © Vicky Landry
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-116-7
ISBN PDF numérique 978-2-89767-117-4
ISBN ePub 978-2-89767-118-1
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada


Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Conversion au format ePub par: www.laburbain.com


Remerciements
La rédaction de ce roman aurait été impossible sans l’aide de nombreuses personnes.
Tout d’abord, merci à mes parents et à ma sœur. Votre soutien et vos encouragements me sont indispensables. Vous le savez déjà.
Merci à tout le reste de ma famille, qui, malgré les maintes épreuves traversées, demeure soudée plus que jamais.
Merci à toute la famille Pailing, chez qui j’ai habité en Angleterre pendant neuf mois. Sans ce merveilleux voyage, ce livre aurait perdu énormément de saveur.
Merci aux Éditions AdA, qui m’ont offert une opportunité incroyable.
Finalement, merci à vous, chers lecteurs. Ce roman, ce joujou que j e chéris depuis plus de deux ans, ne serait rien sans vous.
SR
Facebook : www.facebook.com/SimonRousseauR2
Twitter : @SimonRousseau
Blog : simonrousseaublog.wordpress.com




Liste de musique
La proposition d’une liste de chansons pour la lecture d’un roman ou d’une bande dessinée devient de plus en plus à la mode. J’aime bien l’idée.
Voici donc une liste de morceaux qui pourraient aider votre imaginaire à plonger dans le récit. Notez bien que je me suis laissé inspirer par la plupart de ces chansons lors de mon écriture !
1. Braveheart — James Horner
2. Take Me to Church — Hozier
3. Give Me One Reason — Tracy Chapman
4. The Rains of Castamere — Sigur Rós
5. Play Dead — Björk
6. Pretty Little Things — Jessica Greenfield
7. Waves — Mr. Probz
8. Stand Up — Bears of Legend
9. I See Fire — Ed Sheeran
10. Here with Me — Dido
11. Nomade sédentaire — Kevin Parent
12. Savin’ Me — Nickelback
13. My Immortal — Evanescence


Ce qui est terrible, ce n’est pas de souffrir ni de mourir, mais de mourir en vain.
— Jean-Paul Sartre
Parler sans penser, c’est tirer sans viser.
— Miguel de Cervantes


À ma grand-maman,
dont l’amour, la générosité et la force demeureront à jamais gravés dans mon cœur.
Je t’aime.


PROLOGUE
CAPTIFS
L e réveil fut abrupt pour Harrison Taylor. Lorsqu’il s’échappa des couloirs des songes pour finalement ouvrir les yeux, il comprit avec étonnement que quelqu’un l’avait volontairement ramené à la réalité en lui secouant brusquement les épaules. Au-dessus de lui se tenait un individu dont il put reconnaître le visage malgré l’éclairage tamisé de la pièce. Il s’agissait en fait de Marcus Wallace, professeur d’histoire à l’Université d’Édimbourg, avec qui il entretenait une relation amicale depuis maintenant de longues années. Le petit homme obèse au faciès généralement chaleureux et accueillant semblait terriblement troublé. Ses orbites étaient arrondies et de généreuses gouttes de sueur dévalaient sur ses joues bouffies.
— Réveille-toi, Harrison, bon sang ! s’écria-t-il. J’essaie de te réveiller depuis près de cinq minutes ! Je crois que nous sommes véritablement dans le pétrin, mon ami…
Harrison, toujours un peu secoué, ne s’était pas tout de suite rendu compte qu’ils ne se trouvaient nullement dans son charmant appartement d’Oxford ou dans la grandiose demeure du professeur Wallace. Les deux hommes avaient été emmenés à l’intérieur d’une vaste salle équipée de nombreux ordinateurs apparemment fonctionnels et de bibliothèques aux étagères remplies de manuscrits. Quantité de poussière s’était accumulée sur le plancher de bois glacé, comme s’il s’était écoulé plusieurs mois depuis que quiconque y avait mis les pieds.
Puis, en tournant la tête, il remarqua que Marcus et lui n’étaient pas seuls. Trois autres professeurs d’université, tous experts dans leur domaine et familiers à ses yeux, semblaient avoir été mystérieusement emmenés dans cet environnement impersonnel. Il ne put s’empêcher de demander à son ami écossais :
— Que faisons-nous tous ici ? Aurais-je trop bu hier soir ?
— Je me suis posé la même question, mais je peux t’assurer que je n’ai pas bu de whisky dans les 24 dernières heures. Pendant que tu étais dans les pommes, j’ai discuté avec les autres, et nous n’avons trouvé qu’une seule explication à tout ceci.
— Laquelle ?
— Nous avons tous été enlevés, mon cher. Enlevés depuis nos domiciles, puis enfermés dans cette pièce sans issue, et ce, complètement à notre insu. L’unique sortie, que tu peux voir juste là, indiqua-t-il en pointant de son doigt boudiné une robuste porte en fer sur leur droite, est fermée à clé depuis l’extérieur.
— Dans ce cas, Marcus, tu as raison, nous sommes dans le pétrin. Avez-vous au moins une idée de l’identité de nos ravisseurs ?
— Absolument pas. Depuis que nous sommes là, personne n’est venu à nous.
Harrison se redressa et sentit par la même occasion toutes les courbatures qui l’avaient gagné. Vieillir ne lui plaisait assurément pas. Les trois autres prisonniers, qui n’étaient nuls autres que Richard Russell, Rebecca Anderson et Dominic Brooks, le saluèrent sans conviction, évidemment trop préoccupés par leur alarmante situation pour être véritablement heureux de revoir un vieux collègue.
— Depuis combien de temps croyez-vous que nous sommes là ?
— Impossible de le savoir exactement, lui expliqua Rebecca, une jolie blonde dans la fin trentaine d’une intelligence remarquable et professeure d’archéologie à Oxford. Dominic a été le premier d’entre nous à ouvrir les yeux.
— Et ça fait environ une heure, ajouta l’homme rachitique en question. Tout ça ne sent pas bon du tout. Vu la difficulté avec laquelle nous nous sommes réveillés, il est très probable que nous ayons été drogués pendant notre sommeil… à l’intérieur de nos propres domiciles.
Harrison préféra ne pas tout de suite songer à cette possibilité, désirant se concentrer sur des points plus pratiques considérant le futur fil des évènements :
— Avons-nous accès aux ordinateurs ?
— Négatif, signala le dernier captif, Richard. Nous ne pouvons les utiliser qu’à l’aide d’un mot de passe. Pas moyen de communiquer avec le monde extérieur. J’ai un mauvais pressentiment…
Ils partagèrent alors tous un long moment de silence, recherchant chacun de leur côté une explication plausible à la situation. Soudain, des bruits de pas se firent entendre. Leur rythme lent et lourd n’envisageait rien de bon. Quel­qu’un s’approchait de plus en plus, descendant un escalier qui allait le mener jusqu’aux professeurs. Ces derniers ne purent que retenir leur souffle lorsque le loquet de la porte de fer cliqueta pour laisser entrer un imposant individu dans la pièce. Impossible de voir son véritable visage avec le terrible masque qu’il portait. En ayant tous déjà vu un de ce genre auparavant, les captifs savaient d’emblée qu’il s’agissait là d’un masque mortuaire. Un masque mortuaire tellement connu qu’ils ne comprirent pas comment cet étranger avait pu mettre la main dessus et pourquoi il l’avait choisi en particulier. Sa voix, rauque et sévère, ne suggérait aucune bonté ou sympathie.
— Bienvenue dans votre nouveau bureau de recherches, professeurs.
Tous ressentirent la terrible envie de lui sauter à la gorge afin de s’enfuir, mais aucun n’osa le faire en apercevant le pistolet 9mm que l’homme tenait avec sa main gauche le long de sa taille. Satisfait de son effet, celui-ci poursuivit :
— Vous n’avez pas besoin de savoir comment vous êtes arrivés ici, gronda-t-il, ayant deviné les principales interrogations de ses victimes. Ce dont vous devez être au courant, c’est la raison de votre présence.
Il enchaîna en sortant de sa poche de pantalon plusieurs feuilles semblant avoir été chiffonnées des centaines de fois et les lança par terre, près de ses prisonniers.
— J’ai besoin de vous pour découvrir ce que cachent véritablement ces documents. Tout ce qui y est écrit est en latin, alors ça ne devrait pas trop vous causer de problèmes.
Rebecca Anderson, un peu plus téméraire que les autres, s’empara des papiers en question pour les survoler. Il s’agissait là de photocopies de textes très anciens, à première vue d’ordre religieux.
— Bien entendu, ce sont là des copies du document original. Comme vous avez pu le constater, vous avez accès à une foule de manuscrits et à des moteurs de recherche informatiques pour mener à bien votre travail.
— De quelle époque datent les véritables écrits ? demanda Harrison, soudainement intrigué. Ça pourrait aider à la compréhension…
— Probablement du XVI e siècle. Il y a des chances qu’ils nous mènent à d’autres textes du genre. Je me chargerai de les récupérer pour vous lorsque vous les aurez localisés.
Dominic Brooks, n’en pouvant plus, s’avança pour opposer :
— Pourquoi ferions-nous ça pour vous ? Quel est votre but, au juste ?
Influencé par ces questions courageuses, Marcus Wallace compléta :
— Et pourquoi nous, en particulier ? Comment osez-vous nous enfermer ici ?
Harrison allait enchaîner avec encore plus de questions, mais l’homme masqué l’en dissuada en s’avançant vers Richard et en pointant son arme près de son visage. L’homme ciblé demeura immobile, complètement apeuré, regardant fixement le canon du pistolet. Il n’y avait assurément aucune lumière au bout de ce ténébreux tunnel. Le ravisseur détenait désormais l’attention de toutes ses victimes.
— Je vais être clair. Si je n’obtiens pas des résultats satisfaisants d’ici une semaine, l’un d’entre vous ne reverra plus jamais le monde extérieur. Même chose si vous tentez quoi que ce soit pour vous enfuir. Compris ?
Les professeurs n’eurent même pas à hocher de la tête pour répondre à l’interrogation. Leurs regards horrifiés suffisaient. L’individu au masque mortuaire abaissa son arme et, tout en se dirigeant vers la sortie, leur conseilla :
— Vous feriez mieux d’entamer vos recherches tout de suite, non ?


CHAPITRE 1
LE CRIMINOLOGUE



S i vous le voulez bien, résumons la matière que nous venons de survoler avant de partir. Est-ce que quelqu’un parmi vous serait capable de me nommer les quatre grands types de tueurs en série ? Oui, Étienne ?
— Il y a ceux qui tuent pour la domination et le pouvoir, ceux qui tuent parce qu’ils sont psychotiques, ceux qui considèrent qu’ils ont une mission et ceux qui tuent simplement pour le plaisir.
— C’est exact, approuvai-je sans réel engouement. Je vous rappelle qu’il existe des sous-catégories de tueurs lorsqu’on parle de ceux qui assassinent pour le plaisir. Quelles sont-elles ?
Il y eut un délai de quelques secondes avant que quiconque ose lever la main pour répondre.
— Oui, Catherine ?
— Il y en a trois. Ceux qui le font pour le sexe, ceux qui le font pour l’argent et hum… ceux qui… désolé professeur, je ne…
— Ceux qui le font pour le frisson, les sensations fortes, complétai-je en fermant mon cahier de notes. Finalement, laquelle de ces sous-catégories est la plus souvent représentée par les hommes, et laquelle, par les femmes ?
— Le sexe pour les hommes, l’argent pour les femmes, déclara Étienne avant que les autres élèves puissent tenter leur chance.
— Parfait. Je vous dis donc à la semaine prochaine. Si certains désirent me poser des questions en rapport à la matière d’aujourd’hui, je suis à votre disposition pour les 15 prochaines minutes. Pour les autres, passez une bonne journée.
Bien entendu, ils partirent tous, sans exception. Même Étienne, celui que tous, y compris moi-même, méprisaient parce qu’il avait toujours réponse à tout, avait filé à toute vitesse vers la sortie. Les seules fois où un élève restait après les cours, c’était parce qu’il y avait examen la semaine suivante. Lorsque j’avais commencé à enseigner, soit l’an passé, je croyais que ce désintérêt général de leur part provenait de mon incompétence à enseigner ou de mon manque d’enthousiasme. C’était en interrogeant d’autres professeurs de l’université que je m’étais rendu compte que les étudiants agissaient de la même manière avec eux. Plutôt impliqués pendant les heures de classe, dès que celles-ci étaient écoulées, ils passaient immédiatement à autre chose. Comme s’ils n’étaient pas réellement passionnés par leur domaine d’études. Tout le contraire de ce que j’étais, 30 ans plus tôt.
Je me rappelais encore à quel point je me passionnais pour le monde policier et la psychologie. La criminologie m’avait semblé un bon compromis. J’avais obtenu mon doctorat en à peine six ans à Montréal. La métropole était d’ailleurs le seul endroit dans la province de Québec où l’on pouvait espérer obtenir un emploi dans ce domaine autrefois considéré comme étant quelque peu… marginal.
On m’avait embauché au centre de détention Philippe-Pinel en tant que consultant auprès des détenus qui souffraient des psychoses les plus troublantes. J’avais pratiqué ce métier 23 ans durant.
Puis, Julie était partie. Sans prévenir, sans dire au revoir.
Je n’avais plus existé pendant près de deux ans. J’avais abandonné ma carrière de criminologue, cette carrière remplie de pessimisme, de théories incomplètes, de faux espoirs, de noirceur. J’avais erré. Mes seuls compagnons se nommaient Alcool, Antidépresseurs, Nostalgie et Remords. J’avais l’impression que tout mon travail n’avait servi qu’à détruire ma vie.
Je rangeai tous mes bouquins à l’intérieur de mon sac à bandoulière et fermai à clé la porte de l’auditorium derrière moi. Je sortis du pavillon Charles-De Koninck pour me diriger directement vers ma voiture. N’ayant plus de cours à donner, je décidai de rentrer à mon appartement pour me reposer un peu, sachant que je devais descendre le soir même à Trois-Rivières chez ma sœur cadette, Rose.
C’était d’ailleurs Rose qui m’avait sauvé de mon interminable dépression. Sans elle, j’aurais probablement poursuivi ma vie d’ermite, de bon à rien, de pauvre victime. Elle avait été la seule au monde à réellement s’inquiéter pour moi. C’était aussi elle qui m’avait appris l’existence du nouveau programme de criminologie à l’Université Laval, à Québec. Elle avait même envoyé ma candidature à mon insu. Étonnamment, la semaine suivante, j’avais été convoqué à une entrevue pour un poste de professeur dans la capitale provinciale.
Une nouvelle ville, un nouveau métier, un nouveau mode de vie… toute cette nouveauté m’avait bien aidé à remonter la pente, même si certaines douleurs n’allaient jamais disparaître totalement. Après quelques semaines au sein de mon nouvel environnement, j’arrivais à sourire de nouveau. C’était un bon début.
Écœuré à vie par le trafic automobile lorsque j’habitais à Montréal, j’avais décidé de me trouver à Québec un logement tout près de l’université. Oui, tout était plus cher, moins bien entretenu, moins neuf, mais tellement plus pratique et sain pour mes nerfs. J’habitais dans un simple cinq et demi, tout près de la gare d’autobus de Sainte-Foy. Voisins plutôt calmes, prix élevé sans être exorbitant, grand balcon pour le barbecue l’été… j’en avais toujours été satisfait depuis mon emménagement. J’aurais facilement pu me payer un condo plus ou moins luxueux à quelques kilomètres de là ou sur la rive sud, mais je préférais amasser mon argent pour autre chose. Un projet de retraite bien mérité, un projet me permettant d’explorer de nouveaux univers, de nouvelles cultures. Rien de bien précis encore… mais j’avais quelques petites idées en tête.
Arrivé chez moi, j’avalai un grand verre d’eau puis m’écrasai sur le fauteuil avec en main l’édition du Devoir du jour.
* * *
Je parcourus aisément le chemin menant en Mauricie. La maison de Rose se situait à l’ouest de la ville, près du pont Laviolette, qui enjambait le fleuve Saint-Laurent. Seulement deux voitures étaient déjà présentes dans l’espace de stationnement, ce qui signifiait que Marcel, le mari de Rose, souvent sur la route à cause de son travail de camionneur, n’allait pas manger avec nous. La seconde auto appartenait en fait à Mathieu, mon neveu de 19 ans. Julie et moi ayant été diagnostiqués comme infertiles lors des premières années de notre mariage, j’avais toujours considéré Mathieu comme le fils que je n’aurais jamais.
Je n’eus pas besoin de sonner pour que ma sœur vienne m’accueillir.
— Pierre ! s’exclama-t-elle en me serrant dans ses bras. La route était belle ? Le souper est presque prêt, entre, que je te serve une bonne coupe de vin !
Rose avait toujours été une vraie boule d’énergie. Le terme « boule » était d’ailleurs très représentatif vu la quantité de poids qu’elle avait prise depuis qu’elle avait accouché de son fils. Étrangement, son surpoids la rendait encore plus chaleureuse, encore plus vivante.
Je pris place à la salle à manger pendant que Rose annonçait mon arrivée à Mathieu tout en débouchant une bouteille fraîchement achetée à la SAQ . J’entendis les marches menant au sous-sol grincer et l’instant d’après, mon grand neveu vint me serrer la main. Il avait de toute évidence hérité des traits de sa mère et de la physionomie de son père, ne pesant pas plus de 68 kg alors qu’il mesurait plus de 1,8 m.
Le ragoût de bœuf fut absolument délicieux. On m’offrit de la tarte pour dessert, mais ma panse avait déjà été assez bien remplie comme ça. Pendant que Mathieu dévorait sa pointe, j’en profitai pour lui demander comment se déroulait sa deuxième année à l’ UQTR , l’Université de Trois-Rivières.
— Ça va, dit-il simplement entre deux généreuses bouchées et en replaçant ses lunettes Ray-Ban sur son nez.
— Juste « ça va » ?
— Il répond toujours la même chose lorsqu’on le questionne là-dessus, intervint Rose. « Alors, aimes-tu tes cours, Mathieu ? » « Ça va. » « Comment sont tes camarades ? » « Ça va. » Il ne m’en dit jamais plus. Ni à son père, d’ailleurs.
— C’est parce qu’il n’y a rien à dire de plus, maman.
Rose détenait toutes les qualités du monde, mais la naïveté faisait aussi partie de sa personnalité. Je connaissais bien Mathieu. Même lors de son adolescence, il avait toujours été plus bavard que la moyenne. Quelque chose clochait. Je tentai ma chance :
— Est-ce que la physiothérapie t’intéresse autant que tu le pensais ?
À sa réaction, je vis que j’avais visé juste. Il termina son dessert et expliqua timidement :
— Je ne sais pas. Je croyais que ce serait plus excitant, mais bon, je suppose que ça va aller en s’améliorant.
Il prit une courte pause et se leva de table :
— Je m’excuse Pierre, j’ai pas mal d’études encore sur les bras. Je suis vraiment content que tu sois venu faire un tour.
Il m’empoigna de nouveau la pince puis descendit au sous-sol.
— Il faut vraiment que tu m’apprennes à employer les bons mots pour le cerner, frérot, remarqua Rose en me tapotant légèrement l’épaule. Jamais je n’aurais cru qu’en fait, il doutait de son choix d’études.
— Ne t’inquiète pas, la rassurai-je. La plupart des jeunes de son âge passent par là. Tu n’as pas à t’en faire. Quand il aura quelque chose de sérieux à t’annoncer, il le fera.
— Je l’espère bien.
Soudain, elle sourit malicieusement. Je connaissais ce fameux sourire. Ça n’annonçait jamais rien de bon.
— Alors, comment a été ta soirée avec Nathalie, hier soir ? Elle ne t’a pas trop épuisé, au moins ?
Ma sœur avait toujours eu le don de faire des allusions douteuses.
— À la fin, il est vrai que j’étais épuisé, mais pas dans le sens que tu crois. Je t’avais prévenu que ce genre de rendez-vous n’était pas pour moi.
— Comment ça ? Que s’est-il passé ?
Je n’avais pas envie du tout d’en discuter, alors je fus bref :
— Elle m’a parlé de son travail, de ses loisirs, de ses ex… puis, je lui ai demandé de m’excuser et j’ai quitté le restaurant. Vraiment, c’était génial.
— Quoi ? Mais voyons, Pierre, ça ne se fait pas ! Elle doit être furieuse contre moi d’avoir organisé ce rendez-vous ! Qu’est-ce qui t’a pris ?
Inutile de m’expliquer. Au fond, Rose connaissait déjà la raison. Elle mit sa main sur la mienne et me souffla de sa voix la plus douce :
— Pierre… ça fait plus de trois ans maintenant. Il faut que tu passes à autre chose, que tu rencontres de nouvelles personnes…
— Et si je n’en ai pas envie ? lançai-je sèchement. Je n’en ai pas envie, Rose.
Elle retira sa main et baissa les yeux. Je regrettais ma réaction si brusque, si froide. Elle ne pouvait pas comprendre…
— Pardonne-moi. Je n’aurais pas dû te parler sur ce ton. Je suis désolé.
— C’est rien… C’est moi qui te dois des excuses.
— N’en parlons plus. Je crois que, finalement, je prendrais bien un morceau de ta tarte.
La conversation redevint magiquement aussi joviale qu’elle l’avait été lors du repas principal.
* * *
Le lendemain, de retour à l’université, une réunion eut lieu dans l’une de nos salles de conférences pour les professeurs des facultés des lettres et des sciences humaines, des sciences sociales ainsi que celle de théologie et des sciences religieuses. On allait en fait organiser un 5 à 7 suivi d’une soirée dansante pour la semaine de relâche de la session. Pas du tout mon genre, mais la direction nous conseillait fermement de nous présenter au moins à la réunion d’organisation, prétexte pour nous empêcher de nous plaindre à propos du manque d’activités sociales proposées au sein de nos départements.
Une vraie perte de temps. Je sentais que j’étais le seul à ne pas participer du tout aux discussions. Richard Russell, mon collègue expert en sciences religieuses, aurait probablement agi comme moi, mais étant plus chercheur qu’enseignant, il avait pris des vacances qui ne s’étaient toujours pas achevées et qui expliquaient son absence. M. Bouchard, directeur de la faculté de théologie et des sciences religieuses, bien au courant de la relation amicale que j’entretenais avec Richard, me demanda :
— Pierre, croyez-vous qu’il vous serait possible de porter cette invitation à la fête au domicile de Richard ? Il ne répond ni à ses courriels, ni au téléphone et nous tenons à ce qu’il vienne !
Bien sûr. Quelle sincérité.
— C’est bon. Par contre, puis-je partir tout de suite ? J’ai des trucs à préparer pour mon prochain cours…
Transmettre ce bout de papier à mon collègue ne me dérangeait nullement puisqu’il habitait à seulement quelques rues de chez moi. De plus, j’en profiterais pour prendre de ses nouvelles, voir s’il planchait sur un nouveau sujet intéressant ou s’il avait fait une quelconque excursion durant son congé. La température étant carrément superbe pour une journée de fin septembre au Québec, je décidai de m’y rendre à pied.
Divorcé depuis près d’une décennie et n’ayant engendré aucune descendance, lui aussi vivait seul. J’avais déjà pris plus d’une fois un café chez lui, il m’était donc facile d’affirmer que la simple vue de l’intérieur de son appartement permettait à quiconque de deviner quel genre de vie il menait, soit celle d’un célibataire endurci.
Je pénétrai dans son immeuble à logements, puis gravis les quelques marches qui allaient me mener à son appartement, le numéro 26. Je croisai sur mon chemin quelques locataires qui eurent la politesse de me saluer, comme si je vivais aussi dans cet immeuble. Me tenant finalement devant la porte 26, j’y frappai plusieurs fois en espérant que mon collègue et ami était chez lui et qu’il viendrait m’ouvrir. Après quelques secondes d’attente, j’appuyai sur le bouton de la sonnette, juste pour être certain que s’il était là, il pouvait m’entendre. Toujours aucun signe de vie venant de l’autre côté de la porte. Par réflexe ou par curiosité, je ne le sus pas vraiment, je vérifiai si la porte d’entrée était verrouillée ou non. Jamais je ne me doutais que ce simple geste allait complètement bouleverser ma vie.
Étonnamment, ce n’était pas verrouillé. Richard avait peut-être tendance à être un peu tête en l’air et à se laisser traîner, mais il n’était pas du genre à oublier une telle précaution. Peut-être dormait-il profondément, tout simplement ? Cette hypothèse me semblait invraisemblable, mais je désirais en avoir le cœur net. En me déplaçant le plus silencieusement possible après avoir fermé derrière moi, je me dirigeai vers le salon, le hall d’entrée et la salle de bain étant vides.
Pas de Richard dans le salon non plus. Il ne restait que la cuisine, la salle à manger et la chambre. J’optai bien entendu pour l’endroit où il était le plus susceptible de s’endormir. Même en m’approchant, je ne pus entendre quelque ronflement qui m’aurait permis de deviner la présence de qui que ce soit. Délicatement, je tournai la poignée de porte de la chambre et pénétrai dans la pièce.
Vide, elle aussi. Enfin, c’était ce que je croyais à première vue.
J’allais retourner au salon afin d’y déposer l’invitation à la soirée et ensuite retourner tranquillement à mon appartement lorsque quelqu’un déclara derrière moi :
— Very sorry, my friend 1 !
Une vive douleur au crâne me gagna, accompagnée d’un bruit sourd, très désagréable à l’oreille. Ma vision devint de plus en plus floue, je commençai à perdre l’équilibre et mes paupières semblèrent peser des tonnes. J’eus à peine le temps de me retourner afin de me faire une idée de ce qui m’était arrivé avant de tomber dans les pommes. Une grande et mince silhouette masculine se tenait tout près de moi avec dans la main ce qui ressemblait à une casserole. Avant que je puisse arriver à mieux distinguer le visage de celui qui m’avait frappé de dos, je m’étais écrasé au sol, sans connaissance.


1 . Toutes mes excuses, mon ami !


CHAPITRE 2
IL S’APPELLE OSWALD TAYLOR
J ’avais finalement réussi à ouvrir les yeux, et pourtant, je ne voyais que des ténèbres autour de moi mis à part un mince filet de lumière provenant du sol. Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour constater qu’on m’avait déplacé dans un placard, très probablement celui de la chambre de Richard. Malgré tous mes efforts, impossible d’en sortir sauf en défonçant la porte, mais l’endroit était tellement étroit que j’étais incapable de prendre l’élan nécessaire pour tenter une action de la sorte. Heureusement que je ne souffrais pas de claustrophobie. Ne sachant plus quoi faire d’autre, je me mis à crier à l’aide, espérant la venue miraculeuse d’un sauveur. Je me trouvais pitoyable… et je ne comprenais absolument pas ce qui s’était passé. Puis, j’entendis des pas. Assurément ceux de mon agresseur.
— Sortez-moi de là ! m’écriai-je tout en frappant la porte de plus belle, comme si cela pouvait m’aider à m’enfuir. Qui que vous soyez, ouvrez !
— Toutes mes excuses, professeur Lemire, déclara l’individu avec un très fort accent britannique. Mon intention n’était nullement de vous blesser ou de vous séquestrer. J’ai simplement songé que d’apercevoir un total inconnu dans le domicile de votre collègue vous aurait paru très suspect et que vous auriez probablement appelé la police, ce qui m’aurait très fortement ennuyé. J’ai compris que je m’inquiétais pour rien en constatant que vous n’aviez pas de téléphone portable sur vous.
Je me rendis alors compte que mes poches étaient vides. C’était donc grâce à mes cartes d’identité qu’il savait qui j’étais et que je travaillais à la même université que Richard. Je protestai :
— Scélérat ! Libérez-moi et rendez-moi mes affaires !
— C’est ce que je comptais faire, mais je dois clarifier certains points auparavant, répliqua-t-il calmement. Je ne suis pas votre ennemi et je ne vous veux aucun mal.
— Vous avez de bien belles manières de le démontrer !
— Je vous ai déjà dit que j’étais désolé et que cette option était malheureusement la plus sûre pour moi. Je vais maintenant vous sortir de là. Je ne suis pas armé et je ne tenterai rien contre vous. Je souhaite simplement discuter. Pouvez-vous me promettre à votre tour de ne pas tenter quoi que ce soit contre ma personne et d’écouter ce que j’ai à dire ?
Quelque chose dans son ton de voix me disait qu’il ne mentait pas. De toute façon, je n’avais pas d’autre choix que de le croire sur parole et de lui dire ce qu’il voulait entendre pour m’échapper de là.
— Je le promets.
— Wonderful 2 !
Il fallut que je m’habitue à la clarté de la pièce avant de bien voir à qui j’avais à faire. Devant moi se tenait un homme dans la trentaine aux traits fins et au teint blanchâtre, vêtu d’une chemise rouge boutonnée jusqu’à la gorge, d’un pantalon serré bleu foncé, de souliers chics de marque assurément italienne et d’un veston beige fusionnant parfaitement avec ses épaules. Me dépassant en grandeur de près de 10 cm, il ne devait pourtant pas peser un seul kilo de plus que moi. Ses cheveux mi-longs bouclés et sa barbe composée d’une fine moustache et d’une barbiche taillée avec minutie lui donnaient des airs de mousquetaire sorti tout droit de la Renaissance. Il portait des lunettes rondes à la monture noire extrêmement fine, et ses yeux rusés d’un vert émeraude éclatant contrastaient avec sa pilosité foncée et devaient avoir charmé plus d’une femme. Le dos droit et les mains dans les poches, il ne semblait effectivement pas prêt à vouloir m’attaquer de nouveau. Un subtil sourire se dessina sur ses minces lèvres lorsqu’il aperçut mon air hébété.
— Je m’appelle Oswald Taylor. J’enquête sur l’enlèvement de votre collègue, le professeur Richard Russell.
— Quoi ? m’étonnai-je en plissant les yeux, complètement dépassé. Richard n’a pas été enlevé, voyons ! Il est simplement en vacances depuis quelques semaines. Ce n’est pas parce qu’il n’est pas chez lui là, maintenant, qu’il a disparu ! Il a simplement dû…
— Saviez-vous que le professeur Russell s’était envolé pour l’Angleterre il y a exactement 12 jours ?
— Euh… non, certainement pas ! Il aurait…
— Prévenu quelqu’un de son départ ? Vous, peut-être ? L’université ? Et pourtant, je viens de confirmer avec la compagnie aérienne avec qui il a fait affaire qu’il était à bord de l’avion quittant Montréal pour Londres le 16 septembre à 19 h 36 très précisément.
— Il ne doit rien à personne pendant ses congés, il peut bien aller où il veut ! ripostai-je.
— Je suis d’accord, mais un détail vient corroborer ma théorie. Il a acheté un billet d’avion pour l’aller… et le retour. La compagnie m’a informé que monsieur Richard Russell ne s’est jamais présenté pour le vol de retour. Il était censé revenir en Amérique il y a quatre jours.
Je ne savais plus quoi dire. Cet Oswald m’avait eu. J’étais dorénavant inquiet pour Richard. Constatant mon scepticisme et ma soif d’en apprendre davantage, l’homme étant à la fois mon agresseur et mon libérateur me proposa de le suivre jusqu’au salon.
— Prenons une tasse de thé, professeur Lemire. Puisque vous êtes désormais impliqué malgré vous, je vais vous narrer ce que je sais sur votre collègue.
* * *
— Votre thé n’est pas si mal, finalement, nota Oswald après avoir trempé ses lèvres dans le liquide chaud à maintes reprises.
Je tenais aussi une tasse pleine de ce breuvage que les Anglais aimaient tant, mais je n’avais pas le cœur à en boire. Trop de questionnements se bousculaient dans mon esprit. Oswald, lui, avait l’air plus qu’à l’aise sur le sofa. Assis les jambes croisées à l’amérindienne et les deux mains sur sa tasse, il ressemblait plus à un enfant dégustant un chocolat chaud qu’à quelqu’un ayant pénétré par effraction dans un appartement pour le fouiller de fond en comble.
— Ces gants de cuir que vous portez, remarquai-je, je suppose que c’est pour ne pas laisser d’empreintes ?
— Ce serait en effet une excellente raison pour les porter, mais c’est pour bien plus que cela. Je les porte quasiment en permanence lorsque je suis dans un environnement qui ne m’est pas familier. C’est plus fort que moi, je n’aime pas m’en défaire. Je déteste sentir le contact de ma peau contre autre chose. Avez-vous d’autres questions futiles du genre ou pouvons-nous commencer à discuter de ce qui m’amène ici ?
Sa soudaine arrogance m’avait désarçonné. Je n’osai pas protester, préférant en apprendre davantage sur ce qui advenait de Richard plutôt que de me plaindre. Oswald déposa sa tasse sur la table basse devant lui et entama son histoire :
— J’ai un oncle dénommé Harrison qui travaille à l’Université d’Oxford en tant que professeur d’histoire. Bien que je ne l’affectionne pas particulièrement, il avait toujours la manie de me joindre, que ce soit par téléphone, par courrier électronique ou en personne, au moins une fois par mois afin d’obtenir de mes nouvelles. Jamais il n’a manqué à cette habitude en près de 15 ans. Jamais. Et pourtant, aucun signe de lui depuis le 22 août. La semaine dernière, le 23 septembre, j’ai donc décidé de me rendre chez lui, suspectant que quelque chose ne tournait pas rond. Personne à la maison. J’ai aussi contacté son chef de département, qui m’a affirmé ne pas avoir croisé mon oncle depuis quelques jours et qu’il commençait sérieusement à s’inquiéter. Il m’a également informé qu’Harrison n’était pas le seul à briller par son absence depuis un bon bout de temps. Rebecca Anderson, professeure d’archéologie, semblait aussi avoir pris des vacances improvisées sans prévenir qui que ce soit. Cela m’a immédiatement intrigué. Je suis retourné chez mon oncle et j’ai accédé à son ordinateur, avec lequel j’ai pu classer ses contacts. En fouillant bien, j’ai fait une découverte des plus intéressante.
— Laquelle ? demandai-je, curieux d’entendre la suite.
— Mon oncle connaît de nombreuses personnes détenant un Ph. D., ou, si vous préférez, un doctorat. La plupart font d’ailleurs carrière au sein d’universités, tout comme lui, tout comme vous. Imaginez donc, professeur Lemire, que quatre confrères d’Harrison, y compris Rebecca Anderson, n’ont plus donné signe de vie à leurs proches depuis une bien trop longue période. Marcus Wallace, de l’Université d’Édimbourg, disparu. Dominic Brooks, de l’Université de Dublin, disparu. Je suis certain que vous possédez la capacité de déduire qui est le dernier expert manquant à l’appel…
— Richard.
— Voilà ! Je me suis rendu personnellement chez chacun d’entre eux afin de confirmer leur absence et, si tel était le cas, chercher un quelconque indice pouvant m’indiquer leur emplacement actuel. Rien de concluant, malheureusement. Cet appartement est le dernier endroit que j’avais à explorer avant de pouvoir affirmer quoi que ce soit de crédible.
— Vous avez traversé l’Atlantique et payé, je suppose, près de 1 500 $ de billets d’avion juste pour ça ? Vous auriez plutôt pu avertir la police et la laisser se charger de telles opérations, vous ne croyez pas ?
— L’argent n’est pas une barrière pour moi. C’est le cadet de mes soucis. J’avais envie de mener ma propre enquête. Maintenant que de nombreux points sombres de cette affaire s’éclaircissent, soyez sans crainte, je préviendrai les forces de l’ordre du Royaume-Uni et de la République d’Irlande. Elles ne me prendront pas réellement au sérieux au départ, mais une fois leur propre investigation débutée, elles considéreront le dossier comme étant prioritaire. Pourtant, j’ai la sincère impression qu’elles ne seront pas d’une grande aide.
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire, professeur, que je compte retrouver mon oncle, votre collègue et les trois autres disparus bien avant que les autorités le fassent.
Cette déclaration me fit hésiter quelques instants. Était-il sérieux ? Pour qui pouvait-il bien se prendre pour penser être plus efficace que les forces de la paix ou pour se faufiler ainsi dans les habitations de gens qu’il n’avait jamais rencontrés ? Je ne manquai pas de lui faire remarquer mon désaccord.
— Qu’est-ce qui vous fait penser que vous êtes à la hauteur ? Vous me semblez trop sûr de vous. Aussi, bien que votre oncle soit impliqué dans cette histoire, je ne crois pas que ce soit votre rôle de mener cette enquête. Il existe des professionnels pour le faire.
Mon interlocuteur éclata instantanément de rire. Il se moquait de moi.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de si drôle, commentai-je, offensé.
— Oh, ne le prenez pas mal, professeur ! C’est juste que j’avais complètement oublié que vous ne connaissiez quasiment rien à mon sujet à part mon nom et mon habileté à assommer les gens par-derrière, s’amusa-t-il. Nous reviendrons à ma petite personne bien assez tôt. J’ai d’abord une question à vous poser.
Je hochai la tête pour lui faire signe de procéder.
— Savez-vous ce qu’est la cloche d’Armagh ?
N’ayant jamais entendu parler de cet objet, je lui fis comprendre, les bras croisés, que non et que je ne voyais pas quel était le rapport avec le contexte.
— La cloche d’Armagh, ou plutôt la clochette, si l’on considère sa taille, est une relique ayant autrefois appartenu à nul autre que saint Patrick lui-même. Découverte à l’intérieur de la tombe du saint patron de l’Irlande, elle aurait été enfermée dans une châsse à Armagh vers l’an 1100 après Jésus-Christ pour finalement être exposée au musée national de Dublin au XX e siècle. Sachez, professeur, que cette fameuse châsse a été dérobée le 10 septembre dernier. Aucun autre objet n’a été déclaré comme manquant par la direction du musée à la suite du vol.
— Il est vrai que cela sort de l’ordinaire, admis-je, mais je ne…
— Si je ne me trompe pas, Richard Russell est un expert en sciences religieuses, spécialisé en reliques religieuses, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est vrai, mais…
— Dominic Brooks enseigne les langues anciennes. Rebecca Anderson, l’archéologie. Mon oncle Harrison et Marcus Wallace, l’histoire. Ne voyez-vous donc pas que leurs domaines d’expertise se complètent et se ressemblent même à certains niveaux ?
Je commençais à voir où il voulait en venir, même si je n’étais pas encore convaincu de la pertinence de son idée. Il enchaîna.
— S’ils ont bel et bien été kidnappés, il est donc bien plus plausible de croire que leurs ravisseurs, je le dis au pluriel, car il est impossible que ce soit là l’œuvre d’un seul individu, soient intéressés par leur éventail de connaissances, et non par autre chose comme l’argent, la vengeance personnelle ou l’assouvissement d’une quelconque pulsion.
À l’entendre parler de cette manière, je devinai qu’Oswald maîtrisait quelques notions de criminologie.
— Il est impossible pour l’instant de savoir avec exactitude pour quelles motivations les kidnappeurs ont besoin de ce type de savoir, mais il est très faisable de le déduire, vu la spécialisation marquée et peu commune de tous ces professeurs. Je pense aussi pouvoir affirmer sans me tromper que ceux qui ont enlevé votre collègue et mon oncle ne sont autres que ceux qui ont volé la cloche d’Armagh, à Dublin.
Bien que le raisonnement soit logique, je ne cessais de me répéter que sa théorie dépassait l’entendement. D’ailleurs, qu’est-ce qui m’obligeait à rester là pour écouter cet insolite personnage ? Je pouvais me lever et partir sans problème… mais quelque chose me disait au fond de moi que j’aurais commis une grave erreur en le faisant.
— Pourquoi auraient-ils besoin de cinq professeurs universitaires ? Pour étudier une cloche ? l’interrogeai-je. Que peut-elle cacher de si précieux ? Elle a beau avoir peut-être appartenu à saint Patrick, elle demeure une simple clochette vieille de plusieurs siècles. Une tonne de recherches ont déjà dû être effectuées et publiées à son sujet !
Oswald posa son index gauche sur son menton sans cesser de sourire et répliqua :
— Je ne pense pas que ce soit la cloche en tant que telle qui les intéresse, professeur Lemire… Vous sautez trop vite aux conclusions.
Moi, je sautais vite aux conclusions ? Elle était bien bonne.
— Quelles conclusions ?
— La châsse a été dérobée, professeur, la châsse. Autrement dit, son coffret ! Ce dernier n’a vraisemblablement pas été ouvert depuis des centaines d’années. La technologie nous a permis de confirmer qu’une cloche s’y trouvait, mais les rayons X ne sont pas infaillibles… et si la châsse contenait autre chose en plus de la relique de saint Patrick ? Quelque chose pouvant être dissimulé à l’intérieur de cette dernière, quelque chose justifiant l’enlèvement d’une poignée d’experts en la matière ? Les raisons pour lesquelles la cloche du célèbre missionnaire a été enfermée dans ce coffret n’ont jamais été claires. Et si, vers 1100, on avait décidé de celer un objet de la plus grande importance afin de le protéger ? Une châsse gardant la relique d’un des saints les plus importants de l’histoire du Christianisme représenterait le voile et la cachette idéaux.
Je le croyais désormais fou. Il donnait vraiment l’impression de croire en tout ce qu’il racontait. Il dénota bien mon évident scepticisme.
— Vous avez le droit de ne pas être en accord avec mes théories sur la châsse d’Armagh, professeur, mais vous ne pouvez nier que la disparition de ces cinq spécialistes est plus que singulière.
Il avait raison sur ce point. Je ne pouvais effectivement pas le nier.
— Avez-vous au moins trouvé quelque chose pouvant vous permettre de les retrouver ?
— Une chose ou deux, mais rien de bien précis. J’ai besoin de plus d’éléments… et bien que je possède quelques connaissances en psychologie criminelle, je crois qu’un criminologue de formation tel que vous pourrait m’être très utile.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Mon ouïe défaillait-elle ?
— Hein ? Vous voulez que je vous aide ?
— Positif. Vous êtes le candidat parfait. Comprendre le comportement des kidnappeurs me sera essentiel. Je compte repartir en Angleterre demain midi. Je vous offre de me suivre. Toutes vos dépenses pendant votre séjour seraient à mon compte, donc pas de soucis au niveau financier. Qu’en dites-vous ?
— Non, mais vous êtes malade ? Vous venez de m’assommer, de m’enfermer dans un placard pour ensuite me chanter des théories de complot religieux et maintenant vous voulez que je devienne votre… assistant ? Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… Je ne sais toujours pas qui vous êtes vraiment !
— Venez avec moi et vous l’apprendrez ! s’exclama-t-il en se levant. Et puis, vous seriez plutôt consultant qu’assistant…
— Mais voyons, j’ai une vie, moi ! J’ai des cours à donner et… et…
— Je constate que vous avez une vie bien remplie, professeur Lemire, dit-il de sa voix teintée de sarcasme. Partir à la poursuite des gens qui ont selon de fortes chances enlevé votre collègue et ami me semble bien peu excitant, comparé à vos nombreuses responsabilités et occupations ! Sur ce, je vous laisse, conclut-il en se dirigeant vers la sortie.
Sans voix, je le regardai partir, furieux à la fois contre lui et contre moi-même. Ma vie était-elle donc si misérable ? Comment ne m’en étais-je pas rendu compte avant ? Après le départ de Julie, je n’avais jamais eu de quelconque objectif ou passion… Enfin, juste avant de sortir de l’appartement, Oswald s’exclama :
— Oh, professeur ! J’allais presque oublier : l’invitation que vous alliez laisser à Richard Russell, je l’ai laissée sur la table de la salle à manger, tout comme le reste de vos affaires personnelles. Cheers 3 !
Il était parti. J’étais désormais seul dans le logement de mon ami disparu et je ne savais plus quoi faire. Bizarrement, après réflexion, l’idée d’accompagner cet énergumène dans son projet un peu fou me semblait de plus en plus tentante. Qu’avais-je donc à perdre ? Rien du tout. Toutes dépenses payées, en plus…
Que m’avait-il donc pris de repousser ainsi cette occasion ? Et maintenant, je n’avais plus moyen de joindre Oswald… Je bondis en entendant de nouveau sa voix :
— Alors, vous venez ou pas ?
Il était en fait demeuré dans le couloir, sachant pertinemment que je reconsidérerais ma réponse. Lorsque je vins le retrouver à l’extérieur de l’appartement, il me tendit un bout de papier qui n’était autre qu’un billet d’avion.
— Voici votre laissez-passer pour le vol de demain, professeur Lemire. Ne soyez pas en retard !
Juste après, un taxi s’arrêta devant le portique et Oswald y pénétra en indiquant au chauffeur la direction à prendre.
Oswald avait quitté l’immeuble depuis quelques minutes maintenant, mais je n’avais toujours pas bougé. Cet homme savait que je changerais d’avis. Il possédait deux billets pour Londres depuis le début. Qui était-il donc ? Tenait-il autant à ce que je l’accompagne ou tout ceci n’était-il qu’une vulgaire farce ? J’allais le découvrir le lendemain à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau…
Ce dont j’étais certain, par contre, c’était qu’Oswald Taylor n’avait rien d’un homme ordinaire.


2 . Merveilleux !

3 . Au revoir !


CHAPITRE 3
COMMANDANT FLEMING
I l arrivait encore à se souvenir de ce fameux soir… Ce soir qui avait mis un terme à la pauvreté, l’insécurité, la misère et l’instabilité auxquelles il avait trop souvent été confronté. Ethan Fleming n’était alors âgé que de 16 ans. Il avait passé toutes les années précédentes dans les bas-fonds de Kingston-upon-Hull, au nord-est de l’Angleterre, à prendre soin de son irresponsable mère, Ann, une barmaid n’étant jamais capable de joindre les deux bouts par elle-même et qui en demandait trop à son fils. Depuis sa relation avec le père d’Ethan, qui les avait abandonnés dès son premier anniversaire, elle avait partagé son lit avec des dizaines de pourritures, toutes plus minables les unes que les autres. Alcooliques, drogués, voleurs, criminels, coureurs de jupons… elle avait testé tous les types de vermines de la ville et Ethan n’avait eu d’autre choix que d’en être témoin. Il avait vu celle l’ayant mis au monde sourire, pleurer, rire, crier, mais jamais il ne l’avait vue heureuse.
Ethan ne tenait plus en place ce soir-là puisqu’avait lieu au centre-ville le Hull Fair, une fête foraine organisée chaque année à Hull qui plaisait à presque tous les citoyens des environs. Ses amis, qui avaient tout comme lui abandonné l’école afin de se remplir les poches le plus tôt possible, étaient censés le retrouver là-bas, près de l’entrée. Malheu­reusement, Ethan n’eut jamais la chance de les rejoindre. Vers 18 h, pendant le souper, sa mère et son compagnon du moment, Joe, avaient commencé à se disputer. Ça avait mal fini. Le côté violent de Joe avait refait surface. Ethan avait bien tenté de défendre Ann, de s’interposer, mais son intervention n’avait qu’aggravé la situation. L’adolescent venait tout juste de passer à deux doigts de se faire briser le nez quand on avait sonné à la porte. Joe lui avait ordonné de ne pas aller ouvrir et le menaçait de lui ficher la raclée de sa vie s’il lui désobéissait, mais Ethan ne l’écoutait plus. Il était parti ouvrir afin d’obliger son beau-père à se calmer. Devant autrui, Joe ne pouvait plus être agressif sans risquer la prison. S’il pouvait ensuite empêcher son nez de saigner davantage, il allait peut-être pouvoir aller au parc d’attractions.
L’homme se tenant sur le paillasson était loin d’être n’importe qui. Ethan ne se rappelait pas son visage grâce à ses propres souvenirs, ayant été beaucoup trop jeune pour le mémoriser de cette façon, mais il l’avait aperçu à maintes reprises sur des photographies en compagnie de sa maman. James Fleming, son père, avait miraculeusement réapparu.
— Bonsoir, mon fils, avait-il dit tout simplement, comme s’il n’avait été absent qu’une journée.
Puis, ce dernier avait aperçu la mère d’Ethan la bouche en sang, les mains au ventre et les larmes aux yeux. Il avait conclu instantanément que l’individu à côté d’elle était le responsable de ces blessures, tout comme celles de son fils. Ethan n’avait jamais vu une telle rage dans les yeux d’un être humain auparavant.
Cinq minutes plus tard, Joe avait perdu la moitié de ses dents. Son bras droit, sa mâchoire et trois de ses côtes étaient cassés. James l’avait massacré sans pitié. Ann lui avait hurlé d’arrêter, l’avait supplié… sans résultat. James était assez intelligent pour savoir que ce n’était pas la première fois que son ex-femme et son fils étaient maltraités de cette façon. Ethan, quant à lui, n’en croyait tout simplement pas ses yeux. Son père, qui ne s’était en fait jamais vraiment occupé de lui, venait pourtant de lui démontrer la plus grande preuve d’amour qu’il avait jamais reçue. Peu importait la violence avec laquelle il l’avait fait. Pour Ethan c’était clair : son père ne les avait jamais oubliés, sa mère et lui.
Après s’être lavé les mains du sang de Joe, James avait pris un mouchoir dans la cuisine et était allé le donner à sa progéniture.
— Essuie ton nez avec ça, Ethan. Tu saignes encore. Tu n’as plus à t’inquiéter, ce salaud ne te fera plus jamais de mal.
Ethan avait fébrilement empoigné le mouchoir et n’avait su quoi dire d’autre que :
— Papa ? C’est vraiment toi ?
James lui avait alors raconté la raison de sa venue pendant qu’Ann tentait lamentablement de prendre soin de son copain en morceaux. Ethan l’avait écouté attentivement sans l’interrompre une seule fois. Son père lui avait proposé de partir avec lui, de joindre un groupe de personnes qui allaient totalement changer sa vie comme ils l’avaient fait avec lui 15 années plus tôt.
Malgré les plaintes et le total désaccord de sa mère, Ethan avait accepté.
C’était sous une pluie d’insultes et de reniements de la part d’Ann que l’adolescent avait fui pour de bon son quartier générateur de malheurs et de souffrances en compagnie de son mystérieux père.
Cette décision avait été la meilleure de sa vie.
Cette soirée avait eu lieu le 12 octobre 1984… et Ethan s’en souvenait comme si c’était hier.
* * *
Il sortit enfin de ses rêvasseries lorsque son téléphone portable vibra dans la poche de son veston. Il s’agissait de Naomi. Elle voulait s’entretenir avec lui devant le British Museum, à Londres, là où ils passeraient inaperçus dans la foule s’y amassant quotidiennement. Elle devait avoir achevé sa mission avec succès. En fait, Naomi n’avait jamais réellement connu l’échec.
Le rendez-vous avait été fixé à 14 h. Ethan repéra aisément sa consœur, assise sur les larges marches permettant d’accéder au musée abritant la célèbre pierre de Rosette, relique ayant donné les outils à la civilisation moderne pour décoder les hiéroglyphes, et vint la rejoindre aussitôt qu’il fut certain de ne pas s’être fait suivre.
— Était-ce comme ils l’avaient supposé ? demanda-t-il en enlevant ses lunettes de soleil, affichant alors ses yeux creux d’un bleu électrique hypnotisant.
— À un ou deux détails près. Ils sont très efficaces, tu sais, lança Naomi en lui passant une enveloppe bien remplie.
— Je commence effectivement à m’en rendre compte. Les menaces de mort représentent toujours une excellente source de motivation.
— Qu’advient-il de Jonathan ? Tient-il le coup ?
— Il n’en a pas vraiment le choix. Les enquêteurs de Dublin tentent sans cesse de lui soutirer une quelconque information, mais notre agent infiltré s’assure qu’ils n’y arriveront pas de sitôt. J’ai par contre le pressentiment que ça se gâtera au procès…
— Ont-ils vu sa cicatrice ? Tu penses qu’il sera nécessaire de…
— Je ne sais pas, coupa Ethan, ne souhaitant pas s’étaler plus longtemps sur le sujet. Le vote aura lieu en temps voulu. Je trancherai si l’Assemblée me le demande.
Naomi le toisa quelques instants puis, sachant qu’il était préférable de ne pas demeurer en sa compagnie plus longtemps, se leva pour partir. Elle prit tout de même la peine d’ajouter :
— Ton père serait fier de toi, Ethan.
Il ne sut pas quoi répondre à ce commentaire qui l’avait plus touché qu’il ne l’aurait cru. Après avoir replacé ses verres fumés sur son nez, il fixa le sol, ayant en main l’enveloppe qui allait lui permettre d’enfin résoudre l’énigme du Lord Protecteur. Tout en écoutant les pas réguliers de Naomi s’éloigner, il ne put s’empêcher de songer à ce moment-là à ce que James Fleming lui avait cité avant de trépasser :
— La cloche d’Armagh est la clé, Ethan… la cloche d’Armagh est la clé…


CHAPITRE 4
LE MANOIR



E s-tu devenu fou ? s’était écriée Rose au téléphone juste avant que j’embarque dans l’avion qui allait me mener en Europe.
— Peut-être…
— Tes patrons sont d’accord avec ça ?
— Ils n’en savent toujours rien.
— Quoi ? Pierre, que se passe-t-il avec toi ?
D’un signe de tête, Oswald me fit comprendre que je devais raccrocher, que nous devions prendre place dans l’appareil. Je rassurai donc ma sœur du mieux que je pus avant de couper la conversation :
— Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais bien. Plus que bien, même. Je t’appelle dès que je le peux une fois arrivé là-bas.
Rose était la seule personne que j’avais prévenue de cette expédition improvisée. Ses protestations furent bien moins intenses que si je la lui avais cachée.
Nous étions assis en première classe et Oswald avait réussi à dormir presque tout le long du trajet, contrairement à moi, qui ne pus fermer l’œil une seule seconde, me demandant sans cesse si la décision que j’avais prise avait du sens. Arrivé à Londres, je ne me rendais toujours pas compte d’où j’étais. Je n’en eus pas le temps. C’était surréaliste.
Une très jolie jeune femme aux cheveux roux et aux minuscules taches de rousseur envahissant ses pommettes nous attendait à la sortie de l’aéroport Heathrow avec une pancarte sur laquelle était inscrit le nom d’Oswald.
Vêtue d’un sombre veston accompagné d’un nœud papillon, cette femme, qui devait être de l’entourage d’Oswald, ne semblait pas être des plus joviale, vu le stoïcisme de son charmant visage.
— J’ai garé la voiture devant l’entrée, Monsieur Taylor, annonça-t-elle sans enthousiasme, sans même nous avoir salués au préalable et sans même me porter la moindre attention.
— Parfait, Mia, répondit Oswald.
Il fallut que nous marchions sur plusieurs mètres pour qu’il s’arrête net et se rende compte qu’il avait oublié de nous présenter.
— Pardonnez-moi, professeur, je suis spécialiste en de nombreux domaines, mais celui des relations sociales n’en fait pas partie. J’allais littéralement oublier : Mia, voici le professeur et criminologue Pierre Lemire. Professeur, je vous présente Mia Müller, ma fidèle chauffeuse.
— C’est un plaisir de vous rencontrer, Mademoiselle, m’exprimai-je en me tournant vers elle.
— Je suis désolé, mais nous n’avons pas le temps pour davantage de modalités, interrompit Oswald en reprenant sa marche.
Mia me lança un regard compréhensif, ayant elle-même dû s’accoutumer à l’excentricité et au comportement un peu spécial de son employeur, puis le suivit.
Avec le désagréable silence qui régnait depuis déjà 10 minutes dans la superbe Mercedes nous conduisant vers une destination m’étant totalement inconnue, mes doutes quant à l’entreprise de ce périple se multipliaient au fond de mon être. Par contre, il allait me permettre de pratiquer de nouveau mon anglais, qui avait été, ma foi, excellent par le passé. En fait, Oswald m’avait jusqu’alors parlé en permanence en français, mais dès que notre avion avait survolé la Grande-Bretagne, il s’était remis à communiquer dans la langue de Shakespeare. L’accent british m’avait légèrement perturbé au départ, mais je m’y étais habitué assez rapidement. Mia, quant à elle, s’exprimait à l’aide d’un accent différent, moins fluide, plus sec, et devait probablement être d’origine allemande.
— Puis-je savoir où nous allons ?
— Chez moi, lâcha Oswald, assis à côté de moi sur la banquette arrière.
— C’est-à-dire ?
— Au manoir de Castle Combe.
— Un manoir ?
— Affirmatif. Je vous avais bien prévenu que je ne manquais pas de ressources.
Il y avait tout de même une différence entre avoir les moyens de payer un voyage à quelqu’un et être carrément le propriétaire d’un manoir ! J’avais déjà entendu ce nom, Castle Combe… mais je ne me rappelais plus où.
— Mia, pouvez-vous faire jouer de la musique, je vous prie ?
— Quelque chose en particulier, Monsieur Taylor ? demanda-t-elle en allumant la console radio.
— Du blues. C’est ce que préfère le professeur Lemire.
— Comment diable le savez-vous ? m’exclamai-je en bondissant sur mon siège.
— Dans l’avion, tout à l’heure, vous écoutiez de la musique, non ? Du blues, plus précisément ?
— Oui, c’est vrai, avouai-je, mais le volume était si bas ! Votre ouïe doit être fort efficace. Moi qui croyais que vous dormiez paisiblement à côté de moi !
— Cela n’a rien à voir avec l’ouïe, professeur. Je n’ai rien entendu. Je l’ai simplement déduit grâce à vos doigts.
— Mes doigts ?
— Vous tapotiez votre appuie-bras avec vos doigts, expliqua-t-il. Il me suffisait de les observer assez longuement pour deviner quel genre de rythme vous tentiez d’imiter. Chaque style de mélodie possède ses propres combinaisons de rythmes qui se perpétuent instinctivement au fil des morceaux.
— Vous êtes vraiment capable d’une telle chose ?
— Monsieur Taylor est un véritable fanatique de musique, répondit Mia en insérant un CD de Muddy Waters dans le lecteur.
Pendant que la pièce Mannish Boy jouait, je m’interrogeais sur le nombre de choses qu’Oswald avait découvertes à mon sujet simplement en me tenant compagnie. Était-il possible qu’il sache pour Julie ? En y songeant, je ne pus m’empêcher de caresser mon alliance dorée dont je n’avais jamais pu me débarrasser. Je ne savais presque rien sur Oswald. En tant que criminologue, j’avais l’habitude d’en connaître bien plus sur ceux avec qui je m’entretenais qu’eux sur moi. La situation inverse ne m’était aucunement confortable et m’insécurisait.
La mélodie et les panoramas que j’avais la chance d’apercevoir tout au long du trajet réussirent par contre à me rassurer, à m’amadouer. Les paysages, en cette journée dépourvue de pluie ou de nuages, ne pouvaient me paraître plus magnifiques. J’eus aussi l’occasion de distinguer au loin quelques sommets de cathédrales et de châteaux d’une splendeur à couper le souffle. Étonnamment, ce qui me divertit le plus lors du voyage, ce fut Oswald. Au son de la musique, il était incapable de demeurer immobile. Il bougeait continuellement, claquait des doigts, tapait sur ses cuisses, hochait la tête, le tout en parfaite symbiose avec les différentes chansons. À le voir se mouvoir de la sorte, j’avais l’impression de le trouver plus sympathique, plus amical, moins strict, moins terre-à-terre…
Malheureusement, le côté un peu plus froid de sa personnalité revint à la surface lorsque nous arrivâmes à destination et que Mia éteignit la musique.
Je n’avais jamais vu un village aussi charmant que celui de Castle Combe. Ses maisonnettes d’un beige typiquement britannique, sa verdure, son léger côté gothique, sa simplicité, sa propreté… tout pour faire des environs l’endroit idéal pour y passer une paisible retraite. Nous roulâmes devant l’église St. Andrew, la place du marché, le Village Hall, pour finalement arriver devant ce que je croyais être un immense hôtel exotique… mais qui n’était autre que le manoir d’Oswald Taylor. Ses murs d’un blanc immaculé envahis par des sarmenteuses, plus communément appelées plantes grimpantes, donnaient un aspect magique à toute la structure. Nous passâmes à côté d’une coquette fontaine de pierres pour nous arrêter juste devant la vaste entrée du bâtiment. Mia coupa le contact et sortit la première afin de nous ouvrir.
— Je dois me rendre immédiatement dans mes quartiers et n’aurai malheureusement pas le temps de vous faire visiter ce soir, professeur. Mia, pouvez-vous vous en charger à ma place ? Vous pourrez retourner chez vous par la suite.
— Je m’en occupe, Monsieur Taylor.
— Parfait. Nous nous reverrons demain, alors. Passez une excellente fin de journée et faites comme chez vous, professeur.
J’allais protester, déstabilisé par ce manque d’attention de sa part à mon égard, mais je me souvins que sans lui, je serais toujours à Québec, préparant des cours n’intéressant pas plus mes élèves que moi. Il nous quitta à toute vitesse et, juste avant de pénétrer dans la propriété pour disparaître de notre champ de vision, enleva pour la première fois depuis notre rencontre ses gants de cuir. Mia venait de sortir ma valise du coffre pour la transporter à l’intérieur, mais je lui fis comprendre que je pouvais m’en charger seul. Juste avant d’entrer à notre tour dans le manoir, je l’interrogeai :
— Est-ce que tout ça appartient vraiment à Oswald ?
— Affirmatif. Le bâtiment appartient à sa famille depuis son plus jeune âge. Vous connaissez la pièce de théâtre Henri IV , de Shakespeare ?
— Oui, bien sûr, confirmai-je en ne voyant pas trop où elle voulait en venir.
— Vous vous rappelez le personnage Sir John Falstaff ?
Je hochai la tête.
— Shakespeare se serait en fait fortement inspiré de Sir John Oldcastle pour le créer. Cette demeure a autrefois appartenu à nul autre que ce Sir Oldcastle. Vous n’avez pas idée du nombre de lords fortunés qui ont vécu ici depuis les cinq derniers siècles. Puis, en 1947, on a vendu le manoir à un homme d’affaires qui en a fait un hôtel… jusqu’à ce que les Taylor débarquent.
— Oswald fait donc partie d’une famille très riche. Comment ont-ils amassé une telle fortune ?
— Monsieur Taylor ne parle jamais de sa famille, professeur, trancha Mia.
— Pourquoi cela ?
— Je n’ai pas d’explication pour vous… il est ainsi fait, c’est tout. Je vous déconseille d’ailleurs fortement de l’interroger à ce sujet.
Rien de mieux pour attiser ma curiosité. Existait-il d’autres sujets tabous comme celui-là pour Oswald ? Allait-il au moins me dévoiler ce qu’il faisait dans la vie ?
L’intérieur du manoir n’avait finalement rien à envier à sa façade. Il était déjà possible dans le hall d’entrée de se sentir en pleine époque victorienne. Je n’arrivais pas à compter le nombre de portes accessibles tellement le bâtiment contenait de pièces. Se perdre devait être chose aisée. Mia me présenta des vestiges de l’hôtel qu’avait été le manoir tels que la salle à manger, qui n’était autrefois rien de moins qu’un restaurant cinq étoiles. Les chambres étaient encore plus impressionnantes, classées selon leur niveau de luxe, passant de Master Suites à Deluxe Guestrooms 4 . Mia m’informant que je pouvais habiter celle de mon choix, j’optai bien sûr pour la plus saisissante d’entre elles. Il s’agissait là carrément d’un condo à mes yeux. La suite comptait deux étages. Foyer, spacieuse salle à manger et salle commune au premier, puis en haut de l’escalier de pierres en spirale se situaient un bain accompagné d’une télévision plasma ancrée au mur. Plus à droite se trouvaient la douche et de larges lavabos, tandis qu’à gauche, en gravissant trois marches supplémentaires, on arrivait à la chambre où trônait un lit très grand format en fer forgé et des fenêtres à croisillons qui offraient une vue incroyable sur… un jardin absolument dantesque. Je me pinçai afin de m’assurer que je ne rêvais pas.
— C’est un jardin de style italien construit par l’un des plus célèbres anciens propriétaires, le géologue et économiste George Poulett Scrope. Vous y avez bien entendu accès, tout comme aux deux autres jardins, respectivement d’inspiration classique et médiévale gothique.
Était-ce le paradis, une vulgaire illusion ou la réalité ? J’allais vraiment pouvoir vivre ici au cours des prochains jours ? Réserver une chambre devait être extrêmement dispendieux du temps où l’endroit servait d’hôtel.
— Je ne vous ai pas tout montré, mais cela prendrait des heures et je suppose que le vol a dû vous fatiguer. Je vais donc vous laisser. Avez-vous des questions avant que je parte ? me demanda Mia les mains derrière le dos, toujours avec cette expression de neutralité totale au visage.
— Où se trouve Oswald ?
— Les appartements de monsieur Taylor sont dans l’aile ouest. Il viendra vous retrouver demain à la salle à manger que je vous ai montrée tout à l’heure.
Parce qu’il existait une aile ouest ? Je laissai Mia partir en la remerciant et m’étalai sur mon nouveau lit, la flemme de vider mon bagage au cœur. Elle avait raison, ce voyage m’avait vidé de mon énergie. Ainsi, malgré l’heure peu avancée, je fermai les yeux. Je me remis à penser à Richard et aux quatre autres experts disparus. Que pouvait-il bien leur être tombé sur la tête ? Avaient-ils réellement été enlevés par les voleurs de la cloche d’Armagh ? Bien que farfelue, la théorie d’Oswald demeurait plausible… Je finis par me convaincre d’abandonner ces questionnements, me disant qu’il était inutile de me brouiller l’esprit avec eux pour le moment, puis plongeai tranquillement dans le royaume des songes.
* * *
Ce fut mon téléphone portable qui me réveilla vers midi. En entendant la sonnerie, je me rappelai que j’avais complètement oublié d’appeler Rose la veille, tel que je le lui avais promis. C’était en effet elle à l’autre bout de la ligne. Il n’était que 7 h au Québec, alors elle devait être en train de se préparer pour aller au travail. Elle m’informa qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, qu’elle était certaine qu’il s’était produit quelque chose de grave étant donné que je ne l’avais pas appelée.
— Je commençais même à imaginer que tu t’étais fait enlever par des terroristes !
Je ne pus m’empêcher de sourire en l’écoutant énumérer ses craintes toutes moins originales les unes que les autres. Elle finit par se calmer et je pus enfin placer un mot :
— Je suis actuellement dans un magnifique manoir vieux de plus de 500 ans et je viens de passer la nuit dans une suite de luxe. Je vais très bien, Rose. J’étais seulement trop fatigué pour te passer un coup de fil hier. Excuse-moi.
Elle voulut me faire culpabiliser en me faisant languir un moment, mais je savais bien qu’elle ne m’en tenait déjà plus rigueur. Puis, elle me demanda d’une voix suppliante :
— Vas-tu enfin me dire ce que tu fais en Angleterre, Pierre ?
— Je ne le peux pour le moment. Ce n’est pas encore assez concret. Disons que… j’avais besoin de m’évader.
Je sentais que des dizaines d’autres questions lui brûlaient les lèvres, mais comprenant qu’elle ne pourrait en apprendre plus pour l’instant, elle abandonna :
— Fais attention à toi, frérot. Promets-moi de me recontacter d’ici quelques jours.
— Je le promets, dis-je en espérant cette fois pouvoir respecter ma parole. Passe le bonjour à Mathieu de ma part.
Je soupirai longuement lorsqu’elle raccrocha, toujours exténué malgré cette longue nuit de sommeil. Tout comme le décalage horaire, les derniers évènements m’avaient épuisé psychologiquement. Étant donné l’heure tardive, je me levai, pris une douche chaude, me rasai à l’aide de mon rasoir électrique, passai une nouvelle chemise et quittai ma suite afin de me diriger vers la salle à manger, là où devait déjà m’attendre mon hôte.
Je constatai avec étonnement que personne ne se trouvait dans l’ancien restaurant mis à part un chien. Un bouledogue, plus précisément. Il était carrément assis sur l’une des nombreuses chaises et m’épiait de ses yeux bouffis sans produire le moindre son. On lui avait passé une serviette autour de son large cou parcouru de plis de graisse, comme s’il était sur le point de manger et qu’il ne désirait pas tacher son pelage. Intrigué, je m’approchai tranquillement. Je finis par m’asseoir face à lui. Il n’avait pas bronché d’un cil. La situation devenait absolument ridicule. Un mince filet de bave commençait à lui couler sur le bord de la gueule lorsqu’une voix masculine se fit entendre derrière moi :
— Je vois que vous avez déjà fait connaissance avec Bouddha, signore 5 !
Un homme de petite taille au teint basané venait d’apparaître dans la pièce. Son costume trois-pièces blanc agrémenté d’un nœud papillon à pois noirs lui conférait l’allure typique d’un majordome ou d’un serveur de restaurant huppé. Une fine moustache bien délimitée en son centre surmontait ses épaisses lèvres. Ses cheveux brossés sur le côté maintenus par du gel ainsi que sa dentition absolument parfaite prouvaient l’attention particulière qu’il portait à son apparence. Il s’avança vers moi et s’inclina légèrement en se présentant :
— Mon nom est Luigi Lorenzi. Je suis le valet de l’aile est du manoir. Monsieur Taylor m’avait prévenu de votre arrivée, professeur Lemire, m’informa-t-il avec un subtil accent italien.
— Sera-t-il ici bientôt ?
— Je crains que je ne puisse vous offrir une réponse satisfaisante, sir 6 . Monsieur Taylor a tendance à sortir de son lit très tard et s’il a en plus requis la compagnie de mademoiselle Greek…
— Mademoiselle Greek ? le questionnai-je aussitôt, étranger à ce nom.
— Jess Greek, sir . Elle est la seule personne qui détient le droit d’explorer l’aile ouest comme bon lui semble. Vous la rencontrerez bien assez vite si vous demeurez suffisamment longtemps…
Il approcha son visage du mien et camoufla sa bouche du revers de la main, comme s’il ne voulait pas que le chien l’entende :
— Si je peux me permettre, puisque nous sommes entre hommes, sachez que mademoiselle Greek est une signora 7 des plus… appétissante. Vous comprendrez lorsque vous la verrez.
Luigi devait avoir été, ou du moins avoir essayé d’être, un grand charmeur par le passé. J’étais impatient de constater si l’adjectif « appétissante » était approprié pour décrire cette fameuse mademoiselle Greek.

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