Les secrets murmures du vent des drailles
142 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Les secrets murmures du vent des drailles

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
142 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Des braqueurs supposés mourant dans un accident, un butin introuvable.... un étranger achetant un domaine et révolutionnant les habitudes... deux familles que tout oppose mais dont les enfants s’aiment.... un berger qui détient la clef des secrets... une terre qui vibre de tous ces êtres et de bien d’autres choses encore, enfouies dans ses entrailles... un roman aussi atypique que son auteur.... et un drôle de filigrane.... si le bonheur s’accommodait d’un joli brin d’immoralité ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 03 juillet 2017
Nombre de lectures 1
EAN13 9782363156488
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les secrets murmures du vent des drailles
Secrets de vie - Tranches d amour

René Paloc

2017
ISBN:9782363156488
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Du même auteur
 
Loisirs
La Chasse , éditions Hatier, Paris, 1977.
L’encyclopédie de la chasse , éditions ATP Chamalières, Proxima et Artémis, 2000.
Le dictionnaire de la Chasse , éditions CPE Romorantin, 2008.
Cuisine
L’en vers de la table , éditions Gabriandre, Saint-Jean-de-Valériscle, 2003.
Le croquembouche , éditions NPL, Sète, 2008.
Romans et nouvelles
Berthou la braconne , éditions Jean Subervie, Rodez, 1979.
Le bastardou des Euzes , éditions Gabriande, Saint-Jean-de-Valérisce, 2001.
Le croque-Cévennes , éditions Gabriande, Saint-Jean-de-Valérisce, 2004.
Un parfum de treilles , éditions de Borée (L’Ecir), Clermont-Ferrand, 2009.
Culture
Petit dictionnaire des mots ensoleillés , éditions NPL, Sète, 2010.
L’intégrale des plus belles expressions , City éditions, 2013.
Essais
S’indigner ne suffit plus , Mon petit éditeur, 2014.
 Celui qui ranime le passé  pour connaître ce qui est nouveau, celui-là est un maître. 
Confucius
 Tous les chemins sont faits de pierres 
Proverbe Tzigane
Albespeyres
 

 
Lorsqu’il a fallu débaptiser les lieux portant le nom d’un saint ou d’une sainte pour satisfaire aux exigences des révolutionnaires impies, on a choisi «   Albespeyres   » . Un nom qui en dit long si l’on s’en tient à l’explication qu’il s’agit d’un paysage où le peuplier blanc : «   alba   » en occitan, qui normalement ne se plaît qu’au voisinage de l’eau, se marie avec les «   peyres   » , c’est-à-dire les pierres et les rochers de la colline, au milieu desquels il se sent à l’aise on se demande bien pourquoi. Une cohabitation que personne n’a jamais réussi à expliquer, mais qui vaut aux lieux une réputation imagée en forme de symbole : sur une telle place ne peuvent vivre que des gens aussi imprévisibles que le phénomène, ne faisant guère de la logique une valeur absolue.
Vu d’en bas, le chemin qui conduit jusqu’au village prend des allures de longue grimpette, qui n’encourage guère à tenter l’ascension. D’abord, il faut franchir le col et ensuite, redescendre un peu. Jusqu’à rencontrer cette armée de platanes, plantés un peu trop serrés pour leur tempérament belliqueux, dont les branches s’imbriquent les unes dans les autres, pour se battre en duel à la moindre occasion. Lorsque les gens en ont assez de les entendre se disputer, ils dressent leurs échelles, prennent la hache et la scie et se mettent à élaguer à tour de colères d’hommes. Alors, les grands arbres se retrouvent complètement déshabillés – ici, on dit «   déplumés   » – leur squelette réduit à quelques bras tordus, que prolongent, ici ou là, des restes de mains aux doigts mutilés. Mais dès que le printemps affiche son renouveau, la Nature veille à rendre aux géants leur allure altière.
Tout au bout de cette avenue qui, malgré tout, fleure la bonne humeur, on traverse un pont de pierre aux arches majestueuses, enjambant une rivière qui charrie bien davantage de cailloux que d’eau. Juste au-dessous de la montagne, elle avale goulûment toutes les sources qui lui passent à portée de gueule, pour aller les vomir des dizaines et des dizaines de kilomètres plus loin. Ce qui fait une bien longue infidélité à son lit. Quand même, de temps en temps, il lui prend la fantaisie de faire un brin de toilette. Ça se passe en général au plus fort de l’été, lorsqu’un orage de tous les diables vient noyer les barres rocheuses, et passer sa grosse colère en s’époumonant à coups de blasphèmes. Alors, l’eau dégouline de partout. Ruisselle de la moindre faille. Déborde de chaque creux. Lave les rochers. Les égratigne. Ravine. Mord, Croque. S’accumule enfin en vagues agressives, qui s’en vont dégringoler jusqu’au tréfonds de la vallée dans un désordre à couper le souffle. La rivière coulera pendant quelques jours, et disparaîtra aussi soudainement qu’elle était arrivée. Toute contente de se retrouver proprette, pimpante et parfumée de frais. Et même, parfois, parée de myriades de paillettes d’or volées à la roche. De cette rivière-là, dans le fond, on aurait pu facilement s’en passer. Sauf qu’elle excite un peu la curiosité, elle ne sert à rien.
Une fois qu’on a passé le pont, on découvre le village, qui pousse au fur et à mesure qu’on plante des maisons. Il s’étale. S’étire. S’installe. Prend ses aises. En arrière des premières habitations, la place joue des coudes afin de tenter de préserver son espace vital dévoré par des arbres. Ce n’est pas la faute des plus vieux, centenaires pour la plupart, mais des plus jeunes, prétentieux comme point. Jamais un tilleul ne pourra remplacer un chêne. Même pas un orme !
La fontaine est baptisée le «   griffe   » . Du monument originel, il ne reste qu’un énorme phallus tricéphale, engrossant à perte de temps de ses puissantes verges ensemencées de belle et tendre fraîcheur, les vasques d’un bassin qui accouche de ruisselets turbulents, courant au ras des murailles avec l’espoir de s’échapper vers la vraie rivière. Celle qui vit. Qui chante. Rit. Danse. Qui descend tout droit de ces deux énormes mamelles plantées par-dessus la crête. Tétons agressifs de nourrice épanouie, que le ciel tente d’embrasser, de sucer de ses grosses lèvres goulues.
L’église, forcément, a beaucoup perdu de son éclat. Avec le temps, les rites ont abandonné tout ce mystère d’ordinaire incompréhension qui se cachait sous les accents savants du latin. Mais l’histoire demeure d’un passé encore récent, où il fallait bien en passer par la religion à tous les stades de l’existence. De l’autre côté, le temple rappelle que tout le monde n’est pas ici du même avis en matière de dévotion, et que pendant trop longtemps, les uns et les autres se sont étripés jusqu’à n’en plus pouvoir d’enterrer leurs morts ou de compter leurs exilés. Et pourtant, excepté ces histoires de papistes et de camisards qui ont pris un fameux bémol, on a l’impression que rien n’a changé. Que rien n’a bougé. Un peu comme si le village s’était installé en dehors du temps et des événements. En tout cas, la bonne humeur qui est ici de mise ressemble à du bonheur qui ne dirait pas son nom. Le contentement des gens simples, heureux de pousser le temps devant eux sans chercher de midi à quatorze heures, sans regretter celui qui est derrière ni trop s’inquiéter de celui qui leur reste à mesurer, fait plaisir à voir.
Dans le fond, ce village a de la chance. Il est situé assez haut pour vivre en paix, sans l’être trop pour souffrir de l’ennui des cimes, du mal des montagnes. Au printemps, les couleurs nouvelles et les odeurs fraîchement échappées de tout ce qui sent bon, se confondent. S’amalgament. Se marient. Grisent de plaisir. D’un plaisir qui file son bonhomme de chemin, jusqu’à entendre sonner en fanfare l’arrivée de l’été. Un temps à la gloire du soleil qui va s’en donner à cœur joie. La légende raconte qu’un jour le soleil a tapé si fort, que même les rochers en sont morts, figés dans un grand désordre de clapas [1] . Aujourd’hui, le soleil s’est assagi et on l’aime bien. C’est le guide qui s’y entend pour conduire jusqu’à l’enchantement des soirs paisibles, lorsque la fraîcheur monte du plus profond des vallées, tandis que la musique des sonnailles bringuebale de toute sa langueur au cou des brebis, jusqu’à se perdre au-delà des collines.
Dès que l’automne embouche sa trompette, la nature dans son entier se découvre un grand besoin de coquetterie. Charrie l’odeur pimentée des champignons et des truffes. Sème aux quatre vents l’arôme des fruits sauvages. Vient dire que c’est le temps de la chasse. Temps d’assouvir des instincts ancestraux.
L’hiver est un peu moins gai mais sans être triste, parce qu’il n’y a rien de désespéré. La nature s’est endormie pour un temps, fatiguée de toute la peine qu’elle s’est donnée jusque-là pour apporter à chacun son lot de contentement. Mais, qu’apparaisse un seul de ces rayons qui lui rappelleront qu’il est temps de se réveiller, et on la verra se mettre en quatre pour retourner à l’ouvrage en chantant l’espoir à pleine gorge.
Le phénomène marquant de ces villages un peu à l’écart du monde concerne les femmes, qui se contentent d’une place discrète. Lourd tribut payé au passé. Certaines traditions ont la peau dure. Non pas qu’on les tienne pour quantité négligeable, au contraire, puisque c’est sur leurs épaules que repose l’essentiel du fardeau quotidien. Que c’est à elles qu’on laisse le soin de conduire la barque du ménage, de veiller à ce qu’elle n’embarque pas trop de mauvaise eau, même par gros temps. Et pour aller au fond des choses, on rappelle à qui veut bien l’entendre que si c’est le coq qui apprend aux poussins à chanter, c’est la poule qui leur apprend à gratter.
Ainsi jugé, le respect que l’on doit aux uns et aux autres, au pays avant tout, ne trouve d’égal que l’amour de la terre, de «  sa terre   » , qui s’est toujours montré le plus fort. Si fort même que les gens, pour l’essentiel, n’osent pas s’en aller trop loin. Quant à partir pour de bon, ils auraient trop peur de perdre jusqu’au goût d’exister. De loin, c’est vrai qu’on aime d’autant plus fort qu’il s’agit d’un grand besoin, mais ça use le sentiment de rester chaste quand on aime. Alors, à quoi bon attendre la veille de l’éternité pour s’apercevoir qu’on est passé à côté du bonheur ? Pour aimer autrement qu’en souvenir ? En confidence ?


Footnotes ^ Clapas :  tas de cailloux plus ou moins volumineux.
Le domaine de Chante Merle
 

 
Le domaine de «   Chante Merle   », se trouve planté aux abords immédiats du village. Les Castagné descendent de l’une des plus vieilles familles de paysans du canton – ceux-là devaient appartenir à la cinquième ou, peut-être même, à la sixième génération, selon la manière dont on calculait – des gens aussi têtus qu’attachés à une terre le plus souvent conquise sur le néant d’une nature ensauvagée, à force de volonté, du crevage des uns et de la transpiration des autres. Une terre qui avait fait vivre des tribus de gaillards (les paysans ayant besoin de bras engendraient des tripotées d’enfants), fidèles à la tradition passant par le respect de l’œuvre des anciens et perpétuant la valeur du travail, pour, à la fin du compte, parcelle après parcelle, rassembler un assez joli lot d’un seul tenant. Les cent cinquante hectares environ constituant le domaine – pour l’instant, on en restait aux limites désignées par les anciens actes notariés sans trop se préoccuper des superficies portées sur le cadastre tout neuf – ne sont pas tous de valeur égale, loin s’en faut.
Les vignes représentent une paire d’hectares de bon rendement parce que plantées de neuf, et à peu près autant de terrain embarrassé de rangées de vieilles souches (plus ou moins encombrées de pêchers rustiques, de cerisiers greffés sur des pieds sauvages, et de figuiers produisant des « grisettes » à pleins paniers), donnant un vin de pays de qualité tout juste convenable, dont la réputation ne dépasse guère les limites du canton. Une terre qui mériterait un meilleur sort mais en face duquel Étienne Castagné, «   le vieux   » – le seul Étienne du pays qu’on appelle par son vrai prénom – qui mène le clan et ne compte pas dételer de sitôt, y regarde à deux et même à trois fois. Il faut dire qu’on est ici à la limite amont du pays des vignes, et qu’il faut se sentir du courage pour insister dans une culture qui ne garantit rien. On y va donc petit à petit, en comptant non seulement les sous, mais encore le temps qu’il faudrait pour que le domaine présente une unité de culture du meilleur aloi.
Les Castagné sont particulièrement fiers de leurs oliviers, pour la plupart largement centenaires, produisant ces picholines qui donnent la plus fameuse des huiles. Le reste de la surface utile est réservé aux fruitiers. Des amandiers, pas toujours honnêtes avec les promesses de leur floraison, pour peu qu’un grand coup de gel se mêle de leur rappeler leur précipitation à annoncer trop tôt le retour du printemps. Et surtout des pommiers, toujours généreux parce qu’ils se plaisent bien sur un sol qui leur convient à merveille, donnant ces goûteuses reinettes du pays, source de revenus sans laquelle on tirerait quelquefois le diable par la queue. D’ailleurs, «   le vieux   » aurait tendance à privilégier les vergers au détriment des vignes et peut-être n’aurait-il pas tort, les nouvelles variétés occupant une place de choix sur le marché. Les meilleures terres, celles que l’on peut irriguer grâce à tout un dédale de rigoles serpentant en suivant parfois un cheminement compliqué, étant réservées à la culture des oignons, dont la douceur fait la réputation.
La limite aval de la propriété, se distingue par son originalité. Tout d’abord, elle affiche quelques plaqueminiers – des arbres qui ne courent pas la campagne – ces porteurs de kakis orangés visibles de loin, accrochés en fin d’automne sous des branches nues, tenant la vedette d’un spectacle qui surprend toujours les étrangers de passage. Ils dépassent d’une bonne tête une haie de jujubiers servant en quelque sorte de barrière naturelle, tant les branches épineuses interdisent de traverser leur feuillage luisant de reflets aussi traîtres qu’argentés. Leurs baies brunâtres restent la gourmandise préférée des jeunes galapiats, que l’on ne met pas trop d’empressement à faire déguerpir lorsqu’ils viennent en chaparder quelques-unes, à condition qu’ils n’exagèrent pas. Pour terminer cette espèce d’exotisme qui ne dirait pas son nom, on compte aussi une cinquantaine de grenadiers ne demandant pratiquement aucun entretien, aux belles fleurs d’un rouge vif, se transformant après floraison en inattendues boules mi-verdâtres, mi-rougeâtres que l’on cueillera en automne, abritant sous leur rude écorce de juteux petits grains sucrés, qui font le bonheur des enfants. Enfin, pour couronner le tout – et peut-être un peu aussi par une sorte de sentiment ostentatoire qui ne dirait pas son nom – trône de chaque côté de la porte d’entrée du mas, planté dans une vieille comporte à vendanger, un magnifique oranger que l’on rentre tout de même dans la buanderie aux fenêtres filtrant les rayons du soleil, pour le temps de l’hiver.
Comble de générosité, on a la chance de voir couler une aimable source faisant chanter la conque de granit qui la reçoit au sortir de la roche et qui, de là, s’en va gargouiller sous la mousse jusqu’à la gourguette qui ne parvient pas à emprisonner suffisamment cette sauvageonne pour en faire une mare. Une bénédiction qui ne tarit pas même au plus chaud de l’été. De la bonne eau, fraîche et précieuse, qui s’échappe à travers un semblant de ruisseau filant s’engouffrer dans un enchevêtrement de vieilles roches ridées sous la caresse, pour aller se perdre dans le profond d’une espèce d’aven resté jusque-là inexploré. C’est peut-être bien celle-là qui arrose les racines de ces fameux peupliers blancs poussant à l’envers de tout raisonnement.
Le reste du bien, à priori de peu d’intérêt, représente ce qu’il est convenu d’appeler l’enclave. Un espace sauvage qui grimpe jusqu’en haut de la colline – on dit plutôt ici jusqu’en haut du «   sére   » ou du «  seret [1]  » – envahi par les cades, les bruyères, les arbousiers, les buis, et complanté de chênes, d’alisiers ainsi que d’une profusion de châtaigniers, donnant le plus souvent des fruits maigres que l’on ne ramasse pas et qui font le bonheur des sangliers. Au milieu de cette débauche de vie en liberté – on laisse la nature en paix, en se contentant de lui rabattre un peu le caquet lorsqu’elle se prend à exagérer – trônent les ruines d’une vieille tour de guet, fort précieuse au temps de sa splendeur pour signaler l’arrivée d’envahisseurs potentiels. Elle ne domine plus depuis longtemps les vallées alentour, suffocant sous le poids d’une énorme touffe de lierre qui l’écrase mais que l’on se garde bien d’éliminer, les grappes de fruits qu’elle mûrit en hiver attirant les oiseaux. Les merles en particulier dont le domaine porte le nom.
Parce qu’il faut bien préciser que pour les Castagné – comme d’ailleurs pour la plupart des hommes peuplant le pays – la chasse, ce n’est pas rien. Et les gens de «  Chante Merle   » tiennent, avec cette enclave, une sorte de petit paradis cynégétique, situé sur le passage traditionnel des grives, des pigeons ramiers – ces palombes qui font tant rêver les inconditionnels des «   oiseaux bleus   » ainsi qu’ils les appellent – et surtout des bécasses qui s’y remisent régulièrement. Ils ont arrangé là plusieurs «   espères [2]  » et entretiennent avec passion leur palombière. Une espèce de grand affût amoureusement construit, dont ils améliorent annuellement l’aménagement, jusqu’à le rendre, au fil du temps, presque confortable. Ils attirent, aux alentours de cette place largement dégagée, les oiseaux en migration, fatigués par un long voyage et se laissant abuser par ces traîtres d’appelants, que l’on fait s’agiter au moyen de tout un ingénieux système de cordes et de planchettes. Pour accéder là-haut, il faut emprunter un chemin devenu privé puisque dessiné dans les limites de la propriété – mais qui se prolonge au-delà jusqu’à traverser tout le mont pour rejoindre la route filant vers le chef-lieu – reconnu de tout temps «   passage de desserte   » , d’abord en raison de la fameuse tour, ensuite, à cause du temps que le raccourci faisait gagner. Les Castagné se chargent donc, du côté de chez eux, de l’entretien de cette voie permettant en outre de sortir le bois de chauffage, grâce au tracteur qui remplace à présent le mulet.
En dépit de ses soixante-dix printemps sonnés, Étienne Castagné, veuf et ne le regrettant guère, continue à mener la boutique comme il se plaît à le dire. Ce grand gaillard, haut de taille, large d’épaule, noir de bourre mais clair de peau qu’il n’expose jamais au soleil, abrite son crâne sous une casquette paraissant vissée sur sa tête une bonne fois pour toutes. Pas facile d’humeur le bonhomme ! Ombrageux par nature et toujours prêt à se battre pour des causes qu’il juge défendables. Ce qui n’engage que lui et ne peut en aucun cas passer pour critère d’authentique vertu. Il se sent bien trop jeune pour prendre déjà sa retraite et modère, autant que faire se peut, les ardeurs de son fils Pierre, qu’il considère encore comme un gamin en dépit de son âge et traite en conséquence, toujours prêt à épouser quelque idée nouvelle pour moderniser l’exploitation. Ce qui coûterait beaucoup trop de ces sous que l’on s’efforce d’économiser. « À quoi bon si c’est seulement pour le plaisir de les compter » lui reproche sa bru. Une petite femme qui cache, sous une frêle carcasse, une vigueur insoupçonnée et un fameux tempérament. Elle joue un peu le rôle d’intendante et n’hésite pas à contredire son beau-père qu’elle respecte sans le craindre. Ce qui ne va pas toujours tout seul. Des sous qu’on ne rechigne pas à sortir pour soutenir les études des deux rejetons appelés à perpétuer la race. De vrais jumeaux qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau. À tel point que lorsqu’ils étaient tout petits, Josette Castagné attachait un morceau de laine au poignet de l’un d’eux afin de ne pas le confondre avec son frère. Avec le temps, cette ressemblance n’avait fait que se confirmer, rendant perplexes ceux qui avaient affaire alternativement aux deux garçons. Intellectuellement, les deux frères ne sont pas de la même veine. Tandis qu’Henri collectionne les succès – scolaires d’abord et universitaires ensuite – Olivier se contente de suivre, parfois d’assez loin et sans y mettre trop d’ardeur, un parcours plus modeste. Il a bien obtenu son BAC deux ans après son frère, mais à bien y regarder, devant cet éclair de clarté intellectuelle on s’était longuement interrogé dans l’entourage aussi bien qu’ailleurs, se demandant si ce n’était pas le meilleur des bessons Castagné qui était passé deux fois devant les examinateurs. Mais après tout, avait-on besoin de connaître une vérité qui ne portait guère à conséquence puisque celui-là ne souhaite pas devenir autre chose qu’un bon paysan, initié à ces nouvelles techniques permettant d’économiser son temps et sa fatigue, tout en récoltant davantage de produits présentant mieux, sans être toutefois meilleur. Du moins, à ce qu’en disent les vrais connaisseurs. Si nul n’était en mesure d’affirmer qu’Henri avait un peu aidé son frère à obtenir sa peau d’âne, en revanche, plus d’une jeune fille ayant fait l’expérience alternée, fortuite ou provoquée, des deux complices qui s’entendent aussi bien que des larrons en foire ne paraissant pas trouver de différence notable et se laissant prendre au piège sans trop se demander à qui elle avait affaire, apportait de l’eau au moulin des gaillards dont la réputation devenait flatteuse. Ce qui tendrait à prouver, qu’au moins de ce côté-là, ils se valaient en besogne. Cette manière de se payer du bon temps n’était pas trop du goût de leur mère, restée plutôt bigote et un peu «   cul serré   » mais en revanche, elle faisait sourire le père et rappelait quelques mauvais souvenirs au grand-père, dont l’épouse – qui avait le «   nez fameusement tourné à la friandise   » comme on disait par euphémisme, ce qui habillait la vérité d’un peu de galanterie pour rendre la tromperie aimable – c’était de notoriété publique mais on se gardait bien d’en parler, avait pris de son vivant quelques libertés avec la fidélité conjugale.
En plus d’Olivier et d’Henri, les Castagné comptent pratiquement un troisième enfant, mais celui-ci possède sa propre histoire. Toute naissance, nul ne le conteste, relève d’un accident à gravité variable dont la faute incombe aux autres. Celui qui en est victime n’en retire aucun droit, excepté celui de se réjouir éventuellement des circonstances qui en font un être humain, et de subir le sort qu’on veut bien lui réserver. Dans le cas de Mandinou, c’était encore beaucoup plus compliqué.
Dans le pays, tout le monde connaissait Simplice. On avait baptisé de ce compliment qui ne faisait pas trop affront, une gamine née sourde, à peu près muette et quelque peu simplette, mais que l’on aimait bien parce qu’un sourire perpétuel éclairait son visage qui, d’ailleurs, ne manquait pas de charme. Plutôt costaude, elle donnait un fameux coup de main à son père – veuf depuis plusieurs années, lui-même pas trop dégourdi et traînant une patte, conséquence d’une fracture mal consolidée – dans l’exploitation d’une petite propriété d’où il tirait un revenu tout juste suffisant pour ne pas souffrir d’un trop long carême. Un beau jour, afin d’améliorer la situation, le bonhomme avait fait appel à une espèce de va-nu-pieds, pour l’aider à défricher une parcelle laissée à l’abandon depuis plusieurs années, mises à profit par une vilaine végétation sauvage pour encanailler la terre. Ce mauvais bougre profita de la naïveté de Simplice pour la violer sans façons. Ce qui lui valut, lorsque le père lui tomba dessus, de recevoir un coup de faux qui l’envoya pour de bon dans l’autre monde. Même si le lascar déjà condamné ne valait guère plus que la corde pour le pendre, on ne pouvait faire autrement que mettre l’assassin en prison. Personne ne se doutait que la fille gardait de cette relation un souvenir vivant. Pendant que son père croupissait dans sa geôle, elle mena sa grossesse à terme sans trop savoir ce qui lui arrivait, finissant par accoucher seule, pour mourir d’une hémorragie que la matrone locale, qui assistait habituellement le médecin ou le remplaçait par force, fut incapable de contenir. Comme on ne pouvait plus rien pour la mère, elle s’occupa de ce futur conscrit tombant aussi mal qu’un cheveu dans la soupe, et qui manifestait sa présence en braillant comme un beau diable. La prison n’étant pas faite pour assoiffés d’air pur et de grands espaces, le grand-père ne tarda pas à perdre complètement la boule. Le soigner en le confinant chez les fous n’étant pas la meilleure manière de le sortir d’affaire. Le bonhomme ne résista que le temps de se taper si fort la tête contre les murs qu’il en mourut. Il s’appelait Mauduit. À une lettre près un nom prédestiné. Dans la mesure où le nouveau-né ne pouvait attendre que les ronds de cuir de l’administration décident du sort qu’on entendait lui réserver, Étienne Castagné en fit son affaire et lui trouva une nourrice. Sa bru, déjà occupée avec ses jumeaux, ne pouvant en faire téter un troisième. Mais la loi restant la loi, un juge décida de confier l’enfant à l’orphelinat catholique des religieuses du château.
Restait à compléter l’état civil du dernier descendant des Mauduit en lui donnant un prénom. Généralement, lorsque personne n’exprimait de préférence, on attribuait aux enfants le nom du Bienheureux figurant sur le calendrier au jour de la naissance. Manque de chance, il s’agissait en l’occurrence d’une Sainte Amandine, ce qui ne collait pas tout à fait avec le sexe du garçon. Qu’à cela ne tienne, on masculinisa la sainte et Amandine devint Amandin. Le maire se fit bien un peu tirer l’oreille mais à la fin du compte, considérant que l’aventure de ce jeune concitoyen n’était pas ordinaire, il se laissa convaincre. Le père dominicain qui gouvernait le château, lui, prit la mouche, déclarant qu’il ne baptiserait pas un catholique portant un tel prénom. On transigea en ajoutant Dominique, et même Marie pour faire bonne mesure. L’incident fut clos et Dominique, Marie, Amandin subit le sort commun aux orphelins recueillis par charité chrétienne.
Mais en grandissant, on ne pouvait pas dire qu’il se pliait de bonne grâce aux obligations de son état, ce qui lui valait des représailles à la hauteur de ce que ses censeurs appelaient des turpitudes. Mis à l’écart et considéré comme une forte tête, menacé des pires représailles s’il ne s’amendait pas, Amandin Mauduit n’en continuait pas moins à pousser comme un champignon, tout en affirmant son indépendance. Au grand désespoir des frères maristes chargés de lui enseigner des principes qu’il n’arrivait pas à faire siens. La situation ne faisant que se compliquer avec le temps, considérant que ce manque de reconnaissance envers des bienfaiteurs aussi généreux que désintéressés ne méritait pas que l’on insiste dans l’humanitaire, on envisagea de se débarrasser du révolté en puissance en recourant à l’assistance publique. Étienne Castagné ne pouvant admettre qu’on en vienne à cette extrémité se manifesta à nouveau. Il proposa de prendre le révolté en charge, s’engageant à assurer son entretien et son éducation. L’administration, considérant que les Castagné, agriculteurs à l’aise, présentaient toutes garanties morales susceptibles de convenir pour mettre à la raison un garçon menaçant de poser problème dans un avenir plus ou moins lointain, leur confia la garde provisoire de Dominique, Marie, Amandin Mauduit. Le côté affectif prenant le dessus dans une région où les diminutifs supplantent facilement les prénoms (Fernand devient « Nandou » ; Étienne « Tienou » ; Michel « Michou » ; Jules « Julou » et tout à l’avenant) Amandin devint « Mandinou » et pour certains, dont Étienne Castagné lui-même plus affectueusement encore «  Manidou   » qui, en occitan, signifie « petit garçon ».
Au contact des deux frères devenus de fameux complices, évoluant dans un milieu où on lui faisait confiance, Mandinou s’était épanoui pour devenir un beau garçon heureux de son sort, manifestant un vif intérêt pour les choses de la nature, plus particulièrement pour les animaux auprès desquels il se sentait davantage à l’aise qu’au contact des humains. Trop peu attiré par les études pour se lancer dans le long apprentissage d’une carrière de vétérinaire, il se contentait de mettre à profit une espèce de don naturel pour devenir un expert de la vie sauvage. Ces dispositions plaisaient assez à Étienne Castagné qui reconnaissait avoir un faible pour le gamin. À tel point qu’il lui arrivait de se demander s’il ne fallait pas l’adopter définitivement ?
Pour en revenir aux vrais Castagné, déjà tout petit Henri manifestait un bel engouement pour la chirurgie, opérant à tour de bras nounours et autres poupées qui lui tombaient sous la main, ce qui n’était pas forcément du goût des gamins privés de leurs jouets. Encouragé par d’excellents résultats d’étudiant en médecine, il avait brillamment réussi le concours de l’internat. Son titre de major de promotion autant que le côté sympathique et enjoué de son caractère – sans parler de sa belle frimousse – l’avaient fait remarquer par l’un de ces mandarins qui tiennent le haut du pavé dans les milieux hospitaliers, et dont le parrainage vaut promesse de carrière assurée. Le professeur Pierre de Santerre jouissait en effet d’une réputation de grand patron qui faisait depuis longtemps l’unanimité, réussissant notamment quelques interventions d’avant-garde des plus compliquées. Son seul point faible concernait les femmes dont il était gourmand. Ses conquêtes – réelles ou supposées car on prête facilement aux riches – ne se comptaient plus. On laissait même entendre qu’un suicide pieusement rebaptisé accident de la circulation, en le débarrassant d’une épouse qui supportait de moins en moins ses frasques répétées, lui laissait toute liberté pour courir la gueuse. Encore que ces gueuses-là appartinssent en général à la bonne société. Du moins, à ces dessus de paniers que l’on dit honorables. Madame de Santerre – née Claudine Dubois – en troquant son nom de roturière contre une particule, payait des deniers familiaux bien plus cher qu’elle ne valait, une reconnaissance mondaine qui donnait à croire. Le docteur – qui affichait certes de belles dispositions mais dont rien ne garantissait encore le futur statut – trouvait, dans l’escarcelle largement ouverte de ses beaux-parents, à la fois les moyens de mener grand train, donc de s’affirmer, et de convaincre ceux qui pouvaient en faire leur pair. On se demandait pourquoi son mari n’honorait pas mieux cette très belle femme d’abord agréable, que bien d’autres auraient aimé promener à leur bras, ce qui lui valait quelques sympathies prenant parfois des accents de condoléances. Tandis que d’autres laissaient entendre qu’elle ne récoltait que ce qu’elle méritait, vu qu’elle n’appréciait que moyennement les hommages masculins, préférant de loin les effusions entre femmes. Tout cela à cause de réunions de coteries féminines auxquelles elle participait, dont tout le monde ignorait le sens autant que les habitudes, mais que d’aucuns qualifiaient de prétextes à des relations contre-nature. Alors qu’il s’agissait de promouvoir l’émancipation féminine, sujet ne recueillant pas tous les suffrages loin s’en fallait. L’intransigeance, surtout lorsqu’elle s’appuie sur un fond d’ignorance, conduit, c’est bien connu, vers toutes les extrémités. Bref, madame de Santerre ne laissait dans les mémoires qu’un souvenir pâlichon d’épouse bafouée. Certains voyaient dans cette triste affaire la confirmation – rassurante pour les nantis se croyant sortis de la cuisse de Jupiter – que chacun doit rester à sa place dans la hiérarchie que le Ciel ordonne, et que l’on ne saurait mélanger les torchons avec les serviettes. Fort de ce qu’il entendait, Henri Castagné se doutait bien qu’en raison de sa position, le professeur de Santerre ne lui passerait rien. Ce qui ne l’empêchait pas de se réjouir d’un tel sésame. En dépit de sa gueule d’ange comme disaient ses collègues un peu jaloux, qui lui valait des succès féminins susceptibles de le mettre en concurrence avec un patron s’octroyant facilement un droit de cuissage.
Pour l’instant, les choses suivaient leur cours. Le médecin se perfectionnait. Son frère apprenait son futur métier. Mandinou cultivait son penchant marqué pour les animaux, lorsque les travaux de la propriété lui en laissaient le loisir. Il connaissait toutes les remises du gibier, et les rivières n’avaient plus pour lui le moindre secret. S’il continuait à apporter aux Castagné la force de ses bras – il n’était pas de trop pour les coups de feu qui ne manquent pas lorsqu’il s’agit de mener les récoltes à bien, sans négliger pour autant d’entretenir les bâtiments où il y a toujours quelque chose à faire – il s’était installé dans la petite maison familiale située un peu à l’écart du village, pratiquant, en quasi-professionnel reconnu et envié, l’art subtil du braconnage. Il pourvoyait sans trop de mal la table de l’aubergiste en gibiers et poissons de qualité, et ne se privait pas de cueillir, selon l’humeur des vacancières en mal d’affection, quelques-uns de ces plaisirs volés à des maris trop peu attentifs ou trop sûrs de leur droit de propriétaire.
Nul ne pouvait dire pourquoi mais le fait était là : Mandinou attirait naturellement la sympathie. Pas très loin du domaine vivait une espèce d’original qui, bien que n’ayant plus de troupeau restait le «  Pastourel  » (diminutif de pastre : berger en occcitan), un garçon ayant passé toute sa vie en compagnie de ses brebis, sans trop se préoccuper de savoir si la terre était ronde, et encore moins de ce qu’y faisaient les gens. Un vieux fou pour les uns, un sage pour d’autres, qui voyaient en lui le dernier détenteur du «  secret   » , et dont la réputation de rebouteux dépassait les limites du canton. Au temps de l’estive, les troupeliers qui montaient de la plaine pour s’installer un peu plus haut sur le plateau, faisaient appel à lui pour tout ce qui concernait les bêtes. Mais à en croire les anciens, ses compétences ne s’arrêtaient pas là. On le disait capable de désenvoûter les personnes victimes du «   mauvais œil   » , de remettre en place n’importe quel os déplacé, de calmer la douleur lorsqu’il s’agissait de brûlures ou de maladies en rapport avec le feu, notamment le zona, et même de conjurer les morsures de vipères. Certains prétendaient encore que lorsqu’il voulait bien se laisser persuader, il pouvait dévoiler une partie de l’avenir. Don qui lui valait le surnom «   d’indévinaïre   », c’est-à-dire de devin et même de mage. Tout le monde n’était peut-être pas convaincu mais on ne manquait pas d’aller prendre son avis, sans trop le chanter sur les toits quand même, lorsqu’il s’agissait de trouver la parade à quelque mal qui mettait le docteur et toute sa science en échec. Étienne Castagné, pour sa part, ne jurait que par lui qui annonçait, juste ce qu’il fallait en avance et sans jamais se tromper, le passage des bécasses et des palombes. Prévisions précieuses permettant de se trouver au bon endroit à la bonne heure. Le Pastourel se faisait vieux et, se sentant sur le déclin, cherchait une personne digne de reprendre le flambeau, afin d’échapper à cette malédiction qui veut que tout détenteur d’un «  secret  » qu’il n’aurait pas transmis, meure dans d’atroces souffrances, prémonitoires des flammes de l’enfer. Comme quoi on peut facilement en appeler à la fois au diable et au Bon Dieu. Il n’avait jusque-là rien révélé à personne, mais lorsque Mandinou passait le saluer, il lui délivrait, mine de rien, quelques messages qui étaient autant de vérités déguisées. Lorsque Étienne Castagné lui raconta la scène à laquelle il venait d’assister, le vieux bonhomme se sentit conforté dans son sentiment.
— Figure-toi que mon médecin de fils vient d’en rendre un sacré coup sur son amour-propre. D’accord, il n’est pas vétérinaire mais tout de même. Une chèvre – je me demande bien comment elle avait fait son compte – se trouvait incapable de se tenir sur ses pattes qui tiraient les unes à hue et les autres à dia. Henri n’arrivant pas à remettre les os en place, Mandinou lui a lancé en rigolant : « qu’est-ce que tu paries que je suis capable de la raccommoder ? » Tu ne vas pas me croire mais il a remis la biquette sur ses pattes en deux temps et trois mouvements.
— Voilà bien la preuve que j’ai vu juste. Étienne, je commence à sentir que j’arrive au bout de mon temps et crois-moi, je sais de quoi je parle. L’heure est venue de passer la main. J’ai pas mal cherché sans trouver jusque-là la bonne personne. Et puis, j’ai fini par me dire que peut-être ce Mandinou ferait pas trop mal l’affaire. Tu vois, les gens pensent que quand on arrive en catastrophe comme celui-là, d’une mère avec des courants d’air dans la tête à la place de la cervelle, d’un père accidentel avec une âme encore plus noire que le cul d’une vieille poêle, sans parler du grand-père qui n’a pas inventé la poudre, finissant par perdre complètement la boule jusqu’à en mourir, on reste marqué à vie par un atavisme qui n’a rien d’une sinécure. Moi, au contraire, en y regardant de plus près, je trouve dans cette naissance de bonnes raisons d’espérer. Voilà un garçon qui en a pris plein sa besace mais qui, au lieu de subir sans broncher, s’en sert pour avancer. En comprenant vite que ce n’était pas à l’école qu’il attraperait une connaissance après laquelle il courait d’ailleurs pas trop vite. Pas celle qu’on ramasse dans des livres à qui on fait dire ce qu’on veut, celle qui se cache au plus profond des êtres et des choses de la nature. Celle qu’il faut découvrir par soi-même. Qui ne se laisse attraper que si on en est digne. À force de regarder ce gamin se promener dans l’existence, ma religion est faite. Il possède ce qui échappera toujours aux autres : une intelligence instinctive qui permet d’anticiper, et donc de contrarier les méchantes ondes responsables des échecs. Une sorte de don si tu veux. Tiens, par exemple, s’il est meilleur braconnier que les autres, ce n’est pas en raison d’une plus grande habileté, mais parce qu’il persuade les gibiers que c’est par là qu’ils doivent passer. Je te dirai même mieux, je suis certain que les bêtes capturées meurent contentes. Savoir comment il conduira son affaire reste une interrogation mais le personnage mérite qu’on s’y attarde. Je lui parle, il écoute et je crois qu’il m’entend. Surtout quand il s’agit des animaux. Il ne lui manque pas grand chose en dehors du secret que je ne tarderai pas à lui transmettre. L’autre jour, j’ai démargouillé (désarticulé) devant lui une brebis avant de la remettre sur pattes. Tu vois, une seule leçon a été suffisante. Ce qui prouve qu’on peut lui faire confiance. Étienne, je te le dis en toute honnêteté : ma succession est assurée. Tu peux m’offrir un verre de ta meilleure bouteille. Ce petit, tu verras qu’il fera son chemin. Bien sûr, il accrochera pas de plaque sur sa porte pour qu’on sache ce qu’il est, mais ça vaut autant comme ça de ne pas en avoir besoin. Dorénavant, enfin le temps quand même de finir de lui apprendre l’essentiel, c’est à lui que tu devras t’adresser pour te faire pisser les mauvaises humeurs qui se promènent dans ton système de vieux cabochard.
— Donc, j’aurai deux médecins sous la main. Si avec ça je deviens pas centenaire ?
— C’est pas les médecins qui t’empêcheront de trépasser mais ton mauvais caractère. Pas davantage chez le Bon Dieu que chez le diable on est pressé de voir arriver un caboussard pour foutre la pagaille.

Footnotes ^ En occitan, un «   sére   » est un mont, une montagne et un «   seret   » une colline. ^ Une «   espère  » en occitan « attendre » est un affût sommaire, construit à partir des matériaux environnants, essentiellement des branchages.
Le domaine de “Valfleury”
 

 
Contrairement à «  Chante Merle   » édifié à force de courage et de peine, le domaine du «   Valfleury   » se démarque à la fois par son origine et par la personnalité du dernier héritier en date. Cet ancien prieuré, tombé dans la succession d’une famille de petite noblesse à son retour d’immigration – les Puisensac ne portaient que le titre de chevalier dont d’ailleurs ils ne faisaient plus état depuis longtemps – présente un grand morceau de plaine en pente douce. De là, la propriété prend son temps en patience pour grimper jusqu’au sommet du «   Pic   » , un simple «   sére   » , semblant de montagne sans prétention qui domine quand même la vallée de toute sa hauteur, avant de redescendre, de l’autre côté, presque jusqu’à rencontrer la route conduisant vers le chef-lieu où il rejoint le territoire voisin. Un domaine qui, même si tout ne présente pas la même valeur, compte environ deux cents hectares si l’on en croit les plus anciens documents. Ce qui n’est pas rien pour le pays. Pendant longtemps la propriété, plutôt bien conduite, a affiché une fière allure avant de se dégrader subitement ou presque, par la faute du dernier en date des résidents. Il a si bien laissé les choses partir à vau-l’eau, que le domaine s’est mis à ressembler davantage à une mosaïque de champs bien pauvres de récoltes, de vignes en décrépitude faute d’entretien et de garrigue embroussaillée, qu’à une exploitation faisant référence. Quant à la demeure elle-même, avec sa façade lézardée par places ; ses hauts murs de clôture perdant régulièrement quelques-unes de leurs plus belles pierres parties se promener au gré de l’humeur des orages ; son toit dont les blessures mal cautérisées laissent apparaître des cicatrices bariolées prenant les couleurs des saisons ; ses cheminées décoiffées ; ses volets, perdant au fil des jours ce qui les décorait encore de peinture écaillée ; son portail qui a connu ses heures de gloire mais devenu branlant et gangrené de rouille putride ; on ne peut pas dire qu’elle conserve fière allure. Il ne lui reste de superbe que deux ou trois sculptures signées, rappelant qu’autrefois les lieux donnaient l’image orgueilleuse de ces choses que l’on envie ou, au moins, qui se font admirer. Les anciens bâtiments d’exploitation ne valaient guère mieux. Quant à l’antique chapelle, bien que monument reconnu, elle restait fermée et on en négligeait l’entretien, le dernier des Puisensac n’ayant guère la fibre religieuse. Mais celle-là tenait parfaitement le coup.
Pourtant, Adrien Puisensac, dernier descendant d’une lignée qui allait s’éteindre (on oubliait définitivement la particule), passait pour un garçon sympathique. Seulement voilà, ses mains ne paraissaient pas du tout faites pour empoigner la faucheuse ou la charrue, fussent-elles accrochées derrière un tracteur. Quant à manier la truelle ou les autres outils qui font la gloire des bâtisseurs, pas question de seulement y songer. Et dans la mesure où il prenait tout son temps pour vivre, laissant à un régisseur incompétent (et qui d’ailleurs déclara rapidement forfait) le soin d’assurer l’essentiel de l’exploitation, il ne pouvait rien arriver d’autre qu’une inéluctable décrépitude de l’ensemble du domaine. Non pas que le bonhomme soit davantage fainéant que ceux qui pensent que le travail fatigue et qu’en conséquence il n’est pas fait pour l’honnête homme, mais il avait en tête d’autres préoccupations : il se sentait l’esprit caressé par des muses qu’il prenait soin de ne pas contrarier. Hélas, peut-être ces inspiratrices le visitaient-elles mais il ne savait pas les entendre. Il ne parvint jamais à traduire leur sentiment avec suffisamment de bonheur pour qu’il en demeure un souvenir tangible, ne laissant nulle part, de ces amours passionnées, la trace d’une éventuelle reconnaissance, même posthume. Comme il lui tombait suffisamment de rentes pour satisfaire ses modestes besoins, il ne lui paraissait pas utile de s’embarrasser de scrupules à propos de l’exploitation d’une propriété dont finalement il n’attendait pas la fortune. Ce qui lui valait la réflexion qu’il portait bien son nom, et qu’à force de puiser dans son sac, il finirait par en toucher le fond. On en arrivait à cette échéance.
Se désolant que de la bonne terre généreuse se perde, ses voisins de «  Chante Merle   » lui donnaient bien un coup de main dans la limite de ce qu’ils pouvaient faire – «   le vieux   » ne supportant pas de voir toute cette misère de friches s’installer pour de bon – mais rien n’y faisant c’était reculer pour mieux sauter. Étienne Castagné proposa plusieurs fois des arrangements qui pouvaient déboucher sur une reprise de l’exploitation, à condition que l’on convienne d’engagements durables en raison des chambardements à prévoir. Monsieur Puisensac ne disait pas non mais il ne se pressait pas non plus pour dire oui. En désespoir de cause, lassés d’attendre une réponse qui n’en finissait pas d’arriver, ce qui compliquait encore leur tâche, et de travailler pour des prunes, les Castagné, en dépit de la sympathie qu’ils éprouvaient à l’égard de ce voisin rêveur et même un peu illuminé, bien que consternés, finirent par se résigner à laisser les événements suivre leur impitoyable cheminement.
Alors, tant pis si la nature reprenait un peu partout ses droits. Les champs avaient capitulé les premiers, se satisfaisant, en désespoir de cause, que les herbes folles, les fleurs naturelles et les buissons, reprennent possession d’un territoire d’où on les avait chassés autrefois sans ménagement. Dans la mesure où elle voyait la nature sauvage sourdre par tous ses pores, la terre se trouvait satisfaite de perpétuer son rôle de génitrice, même s’il s’agissait de donner le jour à une descendance aussi envahissante qu’inutile. Les vignes et les fruitiers se sont plus longuement défendus, avant de se lasser d’engendrer de la belle et bonne gourmandise sans recevoir en retour un semblant d’affection. Sans que personne ne se préoccupe de trancher ce bois gourmand qui les alourdissait de crevage inutile. Sans que l’on daigne se pencher sur ces vilaines moisissures qui finissaient en chancres purulents. Les seuls à tirer quelque profit de la situation restaient les oiseaux, les gibiers et la sauvagine, prenant possession de ce coin de paradis ravis de trouver un gîte confortable autant que protecteur et, à portée d’appétit, le couvert mis à toute heure et pratiquement en toute saison. Les chasseurs ne s’en plaignaient pas non plus, venant prélever sur cette faune la dîme et même un peu plus, et qui ne souhaitaient pas que la situation évolue, puisque finalement et tout bien pesé, chacun y trouvait son compte.
N’ayant jamais jugé ni bon ni utile de convoler en justes noces, et pas davantage braconné de bonnes fortunes amoureuses – du moins, sur ce qu’on en savait – Monsieur Puisensac ne pouvait se prévaloir d’aucune descendance. Il recevait, de temps à autre avant de l’adopter de fait sans jamais se préoccuper de le faire officiellement, une jeune fille qu’il présentait comme sa nièce. Il s’agissait en réalité de la fille conçue hors mariage par une parente éloignée, aujourd’hui décédée. Cette Geneviève poussait en toute indépendance, ce qui l’avait conduite vers des horizons de liberté devenus un temps à la mode. C’est avec la bénédiction de cet oncle de circonstance trouvant là l’occasion de redonner un souffle de vie au domaine, qu’elle invita une horde de ces nouveaux prophètes barbus et dépenaillés, nés du refus des contingences d’une civilisation trop étroite à leur gré parce que trop contraignante, adeptes d’une vérité qui se promènerait toute nue et prônant le retour à la nature. Si les chèvres qui les accompagnaient s’en donnèrent à ventre déboutonné de brouter des merveilles de gourmandise, les humains, eux, n’y trouvèrent pas leur compte. Après avoir laissé leurs ongles à gratter un sol ingrat qui, parce qu’ils le cultivaient en toute ignorance ne leur rendait qu’avec parcimonie leur semence et leur peine ; en constatant que leurs estomacs restaient incapables de digérer par anticipation la faim du lendemain ; se rendant compte que ce n’était pas parce qu’on avait envie de dire merde à la civilisation qu’elle se faisait oublier ; le courage n’étant pas leur qualité première et leur faillite ne faisant aucun doute, ces envahisseurs farfelus n’insistèrent que le temps de reconnaître qu’ils s’étaient trompés et plièrent bagage. Toute cette anarchique compagnie – hommes et bêtes confondus – vida des lieux beaucoup moins hospitaliers qu’espéré, ne laissant derrière elle qu’un peu plus de décevante et puante pagaille.
Dès sa première visite à « Valfleury » Mandinou tomba amoureux de la propriété. De l’espace laissé libre par ce brave homme de Puisensac et peut-être aussi… de Geneviève, qui n’avait pas suivi ses compagnons d’aventure avortée, s’installant sur place avec le sentiment qu’il devenait urgent de réfléchir à un avenir sur lequel elle ne s’était jamais sérieusement penchée. Cette blonde aux yeux clairs, peut-être un peu plantureuse mais agréablement proportionnée, dont on remarquait immédiatement la poitrine orgueilleuse et la mine décontractée, voyait les jeunes gens – et même les moins jeunes – lui tourner autour à la manière des mouches attirées par le miel. Comme les mouches vont au cul de l’âne précisaient les amateurs de proverbes fleuris. Mais ce n’est pas pour autant qu’elle se laissait séduire. Parce qu’elle vivait libre elle se voulait libérée. Peut-être sa manière de rester naturelle en toutes circonstances lui valait-elle une fausse réputation de fille… sans manières ? Elle ne craignait pas de se joindre aux trois compères lorsqu’il s’agissait d’aller braconner la truite dans la rivière d’en bas, et ce n’était pas forcément pour faire le guet. Pour le reste, elle prenait plaisir à regarder passer le temps, fumant sa cigarette et vidant son verre sans jamais en ressentir le moindre effet pervers. Davantage révoltée par principe que révolutionnaire par conviction, elle était toujours partante pour manifester son sentiment d’indépendance et pour affirmer ses choix. En milieu rural, cette attitude ne plaisait pas à tout le monde mais elle s’en souciait autant que de son premier slip. C’est peut-être bien parce qu’il lui ressemblait, qu’elle ne cachait pas quelques faiblesses envers Mandinou qui, de temps en temps, non content d’apporter la force de ses bras, approvisionnait gratis en gibiers et poissons la table du poète ravi.
La situation n’avait aucune raison d’évoluer autrement qu’en bien. Hélas, sans que rien ne le laisse prévoir, certainement pressé d’aller rendre visite à des muses dont il ne doutait pas qu’elles devaient l’attendre quelque part dans l’au-delà, Monsieur Puisensac eut la malencontreuse idée de quitter ce bas monde. Geneviève fut la première à en faire les frais. Elle se retrouvait sans revenus et, bien que désignée par testament en qualité de légataire universelle, l’affaire n’était pas aussi fameuse qu’il y paraissait. Même si les méchantes langues laissaient entendre que pour mettre ainsi le grappin sur le domaine, il devait y avoir anguille sous roche, et que soit la donzelle était autre chose qu’une nièce – pourquoi pas sa propre fille car après tout, qu’est-ce qu’on en savait des affaires sentimentales de ce Puisensac – soit elle tenait compagnie au vieux autrement qu’en tout bien tout honneur. À la voir promener ses avantages, il n’y aurait là rien d’étonnant. Compte tenu de l’état de délabrement de la propriété qui s’affichait à chaque pas, et des frais d’une succession n’intervenant pas en ligne directe faute d’adoption déclarée, l’héritage prenait l’allure d’un cadeau empoisonné. Pour comble de malchance, le notaire fit valoir des reconnaissances de dettes grevant d’autant plus lourdement l’héritage, que les intérêts continueraient à courir jusqu’au remboursement intégral des sommes empruntées. Il devenait donc urgent de lever ces hypothèques et de vendre au plus vite, avant que l’on fasse saisir, ou que la valeur du domaine ne tombe à un chiffre proche du zéro.
La propriété de «   Valfleury   » ne se situant pas dans une zone particulièrement touristique pour attirer d’éventuels investis-seurs et son état d’ensemble ne plaidant guère en sa faveur, les acheteurs tardaient à se manifester. Tarabusté par son fils qui, voyant là une fameuse opportunité pour donner du ventre au domaine, aurait bien aimé que l’on saute sur l’occasion, Étienne Castagné, s’il était d’accord pour reprendre les terres jouxtant les siennes et faciles à remettre en culture, ne voulait rien entendre pour le reste qui, selon lui, ne valait pas tripette. Et puis, où trouverait-on l’argent ? « Et les banques ? C’est fait pour les chiens ? Avec les sous que tu as de côté, un emprunt passerait comme une lettre à la poste. » répondait l’autre. Fidèle à sa réputation de bourrique patentée, le vieux ne s’était pas laissé convaincre. « À force de laisser ton père tout gouverner, je finirai par croire que tu n’as pas grande envie de prendre les choses en main. J’en ai assez de jouer la bonniche sans qu’on y trouve notre compte. Si ça doit encore durer, je finirai par retourner chez mes parents » avait alors menacé Josette, laissant son mari interloqué. Jamais il n’aurait imaginé que son épouse le tancerait un jour de la sorte. « Bah ! Paroles verbales sous l’effet d’une désillusion mais colère passagère. Jamais elle ne mettra sa menace à exécution. C’est trop tard. Qu’est-ce qu’elle irait faire aujourd’hui chez son père ? » Finit-il par conclure. Comme il fallait tout prendre ou tout laisser, la proposition demeura une nouvelle fois sans suite et les choses en restèrent là. Il en résulta un malaise à la hauteur de la déconvenue.
Quant aux autres propriétaires du pays, ils n’avançaient que des offres insuffisantes pour être retenues. Faisant appel à des confrères pour prospecter plus large, le notaire finit par trouver l’oiseau rare. Tout au moins celui que l’on présentait comme tel, qui se portait acquéreur non seulement de «   Valfleury   », mais aussi de toutes les terres mitoyennes disponibles pour constituer un domaine aussi étoffé que possible. Des territoires sans aucune valeur agricole, qu’on ne se fit pas prier pour abandonner à un prix tout à fait convenable. Ce nouveau Crésus se trouva ainsi propriétaire d’un territoire dépassant largement les trois cents hectares d’un seul tenant – ce qui fait tout de même une jolie superficie – dont on se demandait bien ce qu’il comptait en faire. L’intention avouée était de remettre à neuf pour y installer sa fille, de santé fragile et ne s’accommodant pas des nuisances de la vie urbaine. Tant de terre à apprivoiser par une gamine fragile, l’argument n’arrivait à convaincre personne.
Geneviève en terminait ainsi avec sa vie de sauvageonne insouciante et libre. C’est un foutu cadeau que lui faisait pour l’anniversaire de sa majorité cet oncle à la mode de Bretagne. Mais tout n’était pas perdu pour autant, le notaire faisant état d’un bout de propriété perdu quelque part au fin fond de la Camargue dont personne jusque-là ne soupçonnait l’existence. Geneviève encaissa l’argent qui lui revenait – il en restait tout de même suffisamment pour voir venir – emporta quelques vieux meubles sur lesquels lorgnaient déjà les antiquaires toujours à l’affût des bonnes affaires, quelques sculptures et tableaux qui valaient plus que quatre sous, et partit s’installer au bord de la mer mais en plein vent, attirée par les espaces sauvages, synonymes pour elle de vie en liberté.
La nouvelle donne
 

 
On s’interrogeait bien un peu sur la personnalité de l’acheteur – un certain Monsieur Puisserguier – en se demandant quelle mouche avait bien pu le piquer pour qu’il s’embarrasse, en plus, de tout un fouillis de garrigue sauvage à souhait pour l’essentiel, de bois de chênes verts qui n’étaient plus exploités depuis que le charbon de bois était passé de mode, et de «  faïsses [1]    » en friches faute de bras courageux pour les sauver de leur désespérance. Toutes les transactions s’étant effectuées par l’intermédiaire du notaire et d’un mandataire de l’acheteur, personne ne savait rien de cet envahisseur venu on ne savait d’où. Ça commençait à intriguer, vu que l’on aime bien savoir à qui l’on a affaire, et que dans le pays, l’arrivée d’un étranger est toujours perçue avec une certaine méfiance, pour ne pas dire plus.
Dans un premier temps, les villageois trouvèrent plutôt sympathique l’idée d’ériger une clôture sur la partie la plus accidentée de la propriété. Celle qui jouxtait les crevasses profondes dans lesquelles s’étaient perdus, non seulement plusieurs bêtes, mais aussi une paire d’imprudents ou de téméraires. Et puis tout le monde se souvenait de l’accident qui avait fait couler beaucoup d’encre à l’époque. Beaucoup trop pour un village qui, certes, a connu son lot de turpitudes ordinaires, mais où les gens n’apprécient pas que des étrangers viennent compliquer leur quotidien. Un soir de belle saison, entre chien et loup, une voiture de grosse cylindrée qui roulait à une allure incompatible avec l’état de la route – il devait s’agir de clients foutrement pressés – franchissant le semblant de parapet qui n’avait de protecteur que le nom, fila s’écraser au fond du ravin, terminant sa course presque au bord de la rivière où son épave calcinée gisait encore, après avoir multiplié les cabrioles en cascadant de rocher en rocher. On avait retiré de là sur le coup, trois macchabées plus ou moins rôtis. Environ un mois plus tard, en milieu de matinée, le «   Pastourel   » conduisait son troupeau à la pâture sur une lande communale située de l’autre côté de la rivière, à quelques centaines de mètres de la carcasse du véhicule accidenté. Parvenu à proximité de la vieille masure encore solide qui servait d’abri aussi bien au berger qu’aux pêcheurs ou aux éventuels amateurs de nature qui s’aventuraient jusque-là, une odeur pestilentielle lui sauta aux narines. « Encore un salopard qui aura confondu le mazot avec un chiotte » pensa-t-il courroucé. En poussant la porte, il se trouva nez à nez ou presque avec un cadavre en état de décomposition avancée. « Pas difficile que ça pue » remarqua-t-il tout haut. Pas besoin d’être sorcier pour deviner d’où arrivait ce client qui, il n’en doutait, pas aller foutre dans le coin une belle pagaille qui arriverait toujours assez tôt. Dans la mesure où son macchabée n’avait besoin de rien, toute aide s’avérant vaine, jugeant qu’aucune urgence ne lui imposait d’aviser sans délai des secours inutiles – ce qui l’obligeait, de plus, à remonter jusqu’au village en laissant son troupeau sans surveillance – le «  Pastourel  » attendit le soir pour annoncer sa découverte, laissant ses bêtes faire bombance de bonne herbe. Il n’avisa le maire qu’après le retour des brebis à la bergerie. La nouvelle fut accueillie avec des sentiments divers. Les gens du pays se demandaient comment de soi-disant fins limiers étaient passés à côté de la masure sans l’explorer, ce qui aurait peut-être permis de retrouver encore vivant, un blessé suffisamment costaud pour arriver jusque-là. Les enquêteurs, des gens venus tout exprès, selon les uns de Paris et pour d’autres de Marseille, eux, se frottaient les mains. Ils allaient enfin pouvoir identifier une victime et certainement, à partir de là, remonter la piste pour les autres. Déjà, avant de déplacer le cadavre, tout un bataillon de spécialistes passa un temps fou à farfouiller autour de la bâtisse et le long du ravin, à la recherche d’éléments susceptibles de révéler on ne savait quelle vérité. Quant au personnage lui-même, son portefeuille bavardait suffisamment pour qu’on apprenne qu’il n’était pas inconnu des services de police, ses feux comparses ne valant certainement pas mieux. On en déduisit que ces gens-là pouvaient bien être les auteurs du cambriolage d’une agence financière ayant rapporté gros aux malfaiteurs – on ne savait pas exactement combien mais on parlait de plusieurs millions – intervenu le matin de l’accident. Mais comme – ça se serait su – on ne retrouva pas le magot, on ne pouvait avoir aucune certitude. C’était justement cette absence de preuve matérielle qui posait problème aux policiers. Le seul, pensaient-ils, qui aurait peut-être pu lever un coin du voile restait le «   Pastourel   » . Mettant en doute la logique de ses explications, ils s’étonnaient du temps mis par le berger pour aviser de sa découverte. Plusieurs heures qu’il aurait pu mettre à profit pour récupérer le trésor. Ce qui se traduisit par un long interrogatoire, dont le bonhomme ne souffla mot à personne. Pas même à son ami Castagné. « Étienne – lui dit-il – dans des histoires comme celle-là, moins on en sait et mieux on se porte. » Ce qui laissait supposer qu’il restait pas mal d’ombre autour de l’accident.
Si les policiers ne renonçaient pas – on en voyait toujours qui tournaient dans le coin – les gens du pays avaient pratiquement tiré le rideau sur l’affaire lorsque, l’année suivante, en plein milieu du temps des vacances, quelques pièces d’or firent leur apparition comme par enchantement. Oh ! Pas une ribambelle, seulement trois ou quatre. Mais étaient-elles toutes sorties de leur cachette ? Arthur Peyrefort, qui officiait à l’auberge de « La vieille Poste », avait installé un baby-foot fonctionnant avec de la monnaie. Voilà-t-il pas qu’un soir, en relevant le contenu de sa boîte à sous, il vit briller des jetons qui attirèrent son attention. De vrais «   Napoléon   » qui avaient joué le rôle des pièces programmées pour libérer les balles. Il aurait pu garder ça pour lui puisque c’était tout bénéfice, et attendre en espérant que la poule aux œufs d’or se remettrait à pondre. Mais en bon bavard qu’il était, le secret lui a brûlé la langue et il en a fait tout une histoire, laissant entendre qu’il y avait quelque part une fortune qui traînait et, pourquoi pas, le butin de l’agence cambriolée. De quoi susciter quelques vocations de chercheur de trésor. Les policiers, à nouveau dépêchés, ne mirent cette fois guère de temps à éclaircir le mystère. On avait l’habitude, par ici, de déposer les reliques encombrantes dans une espèce d’aven qui servait de décharge publique. En recherchant là-dedans du matériel pour construire une cabane, des gamins avaient mis la main sur un sac de pièces, qu’un grippe-sou devait avoir caché dans une vieillerie dont ses héritiers s’étaient débarrassés. En constatant que ces rondelles permettaient de jouer gratis au baby-foot et sans chercher plus loin, les gamins avaient profité de l’aubaine. On ne retrouva pas le propriétaire du butin qu’une initiative malheureuse privait de son héritage. Peut-être par crainte d’un sobriquet moqueur risquant bien de passer à la postérité. En dépit de ce qu’on savait, l’hypothèse qu’un trésor restait à portée de main n’était pas enterrée pour autant.
Pour en revenir à notre clôture, bien que posée légèrement en retrait de la route, elle paraissait suffisante pour arrêter la course folle d’un véhicule pas trop pressé. Mais il apparut rapidement que les intentions du nouveau propriétaire ne concernaient pas la protection du public et qu’on ne s’en tiendrait pas là. On prolongeait en effet la barrière de haut grillage de l’autre côté du «   sére   » , jusqu’aux limites du domaine agrandi sur le versant longeant la route. Est-ce que par hasard, on aurait envie de tout clôturer ? Des travaux que ne justifiait pas la seule satisfaction de se mettre à l’abri des regards indiscrets en interdisant des intrusions inopportunes. À considérer la dépense engagée pour tisser pareille toile, certainement que le nouveau propriétaire devait avoir une idée derrière la tête. Si l’on finissait par reconnaître que chacun a le droit de s’arranger chez lui comme bon lui semble, on s’inquiétait quand même un peu pour la suite.
En même temps que l’on restaurait les bâtiments – et il fallait voir avec quel luxe de détails – on s’attaquait à la propriété à grands coups de pelles mécaniques monstrueuses, d’engins de toutes sortes et de matériel du dernier cri. On arrachait à peu près tout ce qui faisait référence à l’ancien domaine – excepté les oliviers – pour repartir sur du neuf selon les nouveaux critères facilitant une exploitation mécanisée. Celle des vignes en particulier, que l’on replantait en cépages susceptibles de produire des appellations labellisées. Le nouveau maître du domaine ne voulait pas faire les choses à moitié et y mettait le prix. Quand on se hasardait à calculer ce que tout ça allait coûter – ou plutôt à affabuler en imaginant le montant des factures – on en arrivait à des montants astronomiques. On commençait à prendre réellement ce Puisserguier pour un nouveau Crésus mais pour l’instant, le pays ne recevait pas grande retombée de cette manne, que l’on espérait venue à point nommé. Ce que l’on ne se privait pas de regretter. Les entreprises se déplaçaient avec leur personnel – tout un régiment d’ouvriers dont on reconnaissait facilement l’origine, que leur visage et leur teint situaient de l’autre côté de la Méditerranée – et n’embauchaient sur place qu’en cas de nécessité, ce qui restait l’exception. Des gens parfaitement organisés, installés dans des baraques de chantier et se consacrant exclusivement à leur travail. On les apercevait rarement dans le village, excepté lorsqu’ils allaient s’approvisionner en produits de nécessité courante que ne fournissait pas l’entreprise, et jamais dans les cafés. On ne pouvait donc pas leur tirer les vers du nez. Pourtant, on aurait bien aimé savoir ce que le nouveau venu avait derrière la tête et surtout, où s’arrêterait cette fameuse clôture qui poussait les interrogations.
Quand on voyait l’armada au travail, on comprenait que les choses ne traîneraient pas. Les bûcherons maniaient les tronçonneuses en y mettant une belle ardeur. Un peu partout se dressaient des alignements de billots triés par qualité. En arrière du cheminement des spécialistes, s’élançaient de grandes débauches de flammes enragées, dévorant les restes de végétation. De là naissaient des nuages de fumée, escaladant le ciel en dessinant des tableaux fugaces, subtilement parfumés des fragrances emmêlées de toutes ces essences trahissant l’orgueil odorant de la garrigue.
Lorsque passaient derrière, une fois le sol dégagé, les engins qui défonçaient en profondeur, extirpant les souches et les grosses pierres dont certaines prenaient des allures de véritables rochers, torturant la terre sauvage jusqu’à en faire un espace dompté, on se demandait jusqu’où ces envahisseurs iraient dans la révolution du paysage ? Pour l’heure, cela se traduisait par l’amoncellement, pierre après pierre, d’imposants «  clapas   » aux allures de cathédrales païennes.
On aurait pu apprécier de voir se multiplier les oliveraies sur ces parcelles accrochées partout où les engins pouvaient accéder. Mais à la fin du compte, les oliviers tenaient assez peu de place. En revanche, on y plantait des espèces de ceps bizarres que l’on allait faire grimper sur des fils de fer soutenus par de hauts piquets, ce qui donnait à réfléchir. Et si c’était là quelque nouveauté, venue on ne savait d’où pour concurrencer les cépages jusque-là reconnus ? En tout cas, s’il s’agissait de vignes, il faudrait les vendanger en grimpant sur des échelles.
L’affaire n’était pas bouclée pour autant. Un ruisseau, dont le débit, sans charrier des tonnes d’eau était suffisant pour abriter pas mal d’écrevisses et quelques truites ou autres barbillons au nez camard, se trouva subitement mis à sec dans sa partie basse – à l’exception de quelques «   gours [2]    » dans lesquels se réfugièrent les poissons – détourné le temps de remplir un lac artificiel bétonné, qui ne paraissait pas prévu au programme. Certes, le ruisseau retrouva plus ou moins son cheminement naturel mais les gens – en particulier les pêcheurs – commençaient à se dire que le bonhomme exagérait.
Une fois la transformation achevée, ceux qui étaient passés par là avant le début des travaux avaient bien du mal à reconnaître le paysage.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents