Meurtres païens
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Meurtres païens , livre ebook

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Description

L'an 2000 a vingt ans. C'était une période agitée. En Europe, la prise de conscience écologique cohabitait avec les premiers grands succès électoraux de l'extrême-droite. En Alsace commençait le projet Stocamine, pour ensevelir des déchets dangereux sous terre, dans les anciennes mines de potasse. Et partout, les sectes les plus étranges annonçaient une sorte de fin du monde. Rien d'étonnant alors que le détective Simon Rose, venu simplement dédicacer un livre à Strasbourg, ait été rapidement mêlé aux crimes violents d'une secte extrémiste internationale. Du bassin potassique au mur païen, de Strasbourg à Mulhouse, Simon Rose a frôlé la mort, avancé de crime en crime, démêlé le vrai du faux, et partagé cette aventure aux multiples rebondissements avec la belle et énigmatique Delphine.

Un polar de l'an 2000 qui n'a pas pris une ride.

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EAN13 9782845743755
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Max Genève
Meurtres païens
roman
Collection



 
à Nicole Dreyer


 
Le troisième millénaire de l’ère chrétienne ne sera pas achevé que la main du mineur aura vidé, en Europe, ces magasins dans lesquels, suivant une juste image, s’est concentrée la chaleur solaire des premiers jours.
Jules Verne, Les Indes noires


I C RIME SUR LA MONTAGNE SAINTE


1
Météo épouvantable toute la journée. Le plafond bas, gris-noir, pesait sur le paysage où soufflait un vent froid, et ce crachin de novembre qui n’en finissait pas de tremper les sols, les murs et les gens !
Elle ne l’avouait à personne, mais sœur Odile ne détestait pas le sale temps, et pas seulement parce qu’il écartait les touristes. C’est vrai qu’un jour comme celui-là, les cars d’Allemands, de Suisses, de Belges et de Français « de l’intérieur » se faisaient rares. On n’en avait vu qu’un seul dans la matinée, avec quinze personnes à bord. Ils n’avaient pas traîné pour rejoindre le restaurant !
Une journée à vingt couverts n’était peut-être pas très rentable, comme aurait dit le chanoine Dix, mais pour les filles, c’était une aubaine ; elles pouvaient souffler un peu, ça les changeait de l’incessant déferlement de visiteurs en été. Non, Odile aimait cette humidité, ce vent, ce froid qui réveillent, cette sensation de lutte avec les éléments, qui vous fouette le sang et vous maintient vivant.
Au mois de mai, sœur Odile avait fêté ses quarante ans de présence au couvent. Quarante ans, c’est un bail. Et pourtant, il lui semblait que son entrée dans les ordres, c’était hier. Elle n’avait pas choisi les carmélites ou les dominicaines – la contemplation n’était pas pour elle –, mais les sœurs de la Croix, dont la maison-mère était à Strasbourg, sa ville natale. Quand, novice encore, au début des années soixante, on l’avait affectée ici, elle s’était tout de suite sentie à l’aise. Bien sûr, à l’époque, les autres sœurs l’avaient chambrée : une sœur Odile au mont Sainte-Odile, un prénom prédestiné, trop facile. Avec le temps, plus personne ne s’étonnait, elle faisait partie des meubles. Et comme beaucoup de religieuses (ses consœurs encore au couvent étaient toutes retraitées), elle n’avait pas d’âge. Bientôt elle passerait le cap des soixante-cinq, mais, comme disait le père Antoine Stift avec l’air de vouloir la croquer, sa petite tête ronde de pomme n’avait pas pris une ride.
Justement, le père, elle venait de le croiser en sortant de l’église. Dans son coin, elle avait taillé une bavette avec Jésus et Marie, ses deux préférés, tandis que dans le chœur se poursuivait l’adoration perpétuelle. Il était cinq heures.
En gabardine, bottes de caoutchouc, casquette vissée sur la tête et grosse canne ferrée à la main, Stift partait pour sa promenade d’avant-dîner. La nuit allait tomber, sœur Odile n’était pas très rassurée de le voir s’éloigner seul, par ce temps de chien. Il pouvait glisser sur une marche, heurter une racine, se casser Dieu sait quoi. Bien sûr, malgré ses soixante-dix ans, le père était un homme robuste, il connaissait tous les chemins des environs, il ne risquait pas de se perdre.
Antoine Stift venait d’achever sa carrière de curé à la Robertsau, où il exerça dix-huit ans. Malgré l’insistance de l’évêché, il avait refusé le poste – d’abord honorifique – d’archiprêtre de la cathédrale, se contentant de sa calotte de chanoine. L’archevêque le reçut dans sa résidence cossue, rue Brûlée, et lui demanda, en son nom propre comme en celui de ses ouailles, d’accepter au moins de prolonger d’une année son ministère. Il répondit qu’à son âge il fallait savoir s’effacer, même quand on a la chance de jouir d’une bonne santé. Un ange passa, que le prélat, lui-même âgé de soixante-douze ans, bénit d’une main distraite.
Son secrétaire particulier, un petit abbé tiré à quatre épingles et au visage sévère, fit observer que Sa Sainteté Jean-Paul II donnait l’exemple en poursuivant sa mission à près de quatre-vingts ans, avec un courage que même les mécréants devaient saluer. Stift ne se démonta pas, dit que Sa Sainteté, en reconnaissant ses limites physiques et en se retirant à temps, aurait peut-être permis à l’Église de se repenser avec plus de clairvoyance. L’abbé bondit, mais l’archevêque le retint et annonça que l’entretien était terminé.
En réalité, le père s’était promis depuis longtemps de mettre un terme à ses activités sacerdotales à un âge décent pour un prêtre, car il voulait consacrer ses dernières années à l’archéologie, une passion ancienne chez lui, et notamment à ce fameux Mur Païen, dont le mystère continue de fasciner et de diviser spécialistes et historiens. Le hasard l’avait servi : le chanoine Dix, responsable de la mense épiscopale du Mont et son cadet de dix ans, partait pour un séjour de plusieurs mois en Terre Sainte. Si un laïc était pressenti pour se charger de l’intendance, il manquait un aumônier au couvent. À cette époque de l’année, les servitudes étaient légères, cela lui convenait parfaitement.
Il échangea son petit trois-pièces de la rue David-Richard, prêté à son successeur, contre l’appartement du chanoine Dix, confortable et spacieux, avec vue imprenable, par beau temps, sur la plaine d’Alsace et la Forêt-Noire. Et, bien sûr, il n’était pas insensible au fait que l’actuel couvent avait été bâti sur les ruines du château de Hohenburg, le château comme le couvent reposant eux-mêmes sur d’énormes blocs de rocher solidaires du Mur Païen. Il sentait que cette proximité avec l’objet de ses recherches ne pouvait que lui être bénéfique, même s’il ne se faisait pas d’illusion sur ses chances d’aboutir, là où la communauté des chercheurs continuait de s’interroger.
La pluie avait cessé, mais le sol entre les pierres dégorgeait d’humidité. Un temps de novembre comme le père les aimait, mais il aimait la montagne à toutes les saisons. D’un pas lent, assuré, suivant un sentier qui sinuait au pied du mur et qu’il connaissait par cœur, il s’éloigna du couvent et s’enfonça dans la nuit.
Il longea le mur sur plusieurs centaines de mètres. La pénombre était impressionnante, mais Stift avait l’habitude des promenades solitaires dans les bois de sapins, et il avait le sentiment que sa rencontre quotidienne avec la beauté du monde valait bien aux yeux du Créateur une heure de bréviaire.
Quand il arriva au rocher du Panorama, il remonta vers le sommet, s’arrêta un instant pour reprendre son souffle et tenter d’apercevoir dans la brume les lumières de quelque village en contrebas. Peine perdue, la plaine d’Alsace était invisible.
Il rebroussa chemin vers le couvent, mais cette fois sur le plateau, donc à l’intérieur de l’enceinte du mur. En cette saison, par un temps pareil, il savait qu’il ne risquait pas de faire de mauvaise rencontre et, du reste, sa canne était solide. Il fut d’autant plus surpris, alors qu’il avait dépassé le panneau indiquant : « Rocher du Canapé à trente mètres » et qu’il franchissait la porte Eyer (reliant l’enceinte sud du Mur Païen au tronçon médian), du moins ce qu’il en restait, d’apercevoir sur sa gauche une lumière qui brillait dans la nuit. Il perçut le murmure d’une conversation, s’approcha en silence et observa la scène, éclairée par une lampe-tempête posée à même le sol.
Quatre hommes en tenue de jogging et parka noire s’activaient autour d’un tas de pierres, qu’ils semblaient avoir ramassées dans les environs, à moins qu’ils les eussent carrément dérobées au monument. Se servant de truelles et d’un seau rempli de ciment, ils étaient en train d’élever ce qui parut au père être un autel.
Le plus curieux, le plus inquiétant aussi, était que ces garçons portaient tous une cagoule noire sur la figure, ce qui ne pouvait guère s’interpréter comme une simple tentative de se protéger du froid. Ce détail le retint d’agir avec précipitation, alors que son naturel confiant le poussait plutôt à s’avancer et à engager la conversation. Bénéficiant de l’obscurité, il savait qu’on ne pouvait pas le voir, et continua d’épier le petit groupe.
Malencontreusement, en bougeant sur place, il fit craquer une branche, ce qui alerta l’un des inconnus. Voulant se reculer, le père trébucha et faillit tomber. Comprenant qu’il était découvert, il tourna les talons et s’enfuit à toutes jambes. Les autres, ramassant la lampe et allumant des torches, se lancèrent à sa poursuite. Stift n’avait que cinquante mètres d’avance, ces hommes étaient sans doute jeunes, ils se rapprochaient dangereusement. Quand il déboucha sur l’entrée sud du parking, il sentit le premier de ses poursuivants arriver à sa hauteur. Certain d’être rattrapé, il préféra se retourner et faire face. Il vit briller la lame d’un couteau dans la main de l’individu et, sans prévenir, lança devant lui un vigoureux coup de canne qui frappa son adversaire en pleine poitrine et le stoppa net.
Au même moment, on entendit la pétarade d’une mobylette. Le père comprit qu’il s’agissait de Rodolphe Keller, l’un des hommes de peine employés par le couvent et qui redescendait, son travail achevé, dans la plaine où il habitait. Il lui fit signe de s’arrêter. Découvrant dans le faisceau de son phare le groupe d’hommes qui entourait maintenant le prêtre, Keller ralentit et fit halte à quelques mètres. Il n’était pas spécialement courageux, et la vue de ces inconnus encagoulés n’incitait pas à la bravoure. En réalité, il tremblait de tous ses membres, et pas que de froid. Heureusement pour lui et pour le père, une des dernières voitures de visiteurs démarrait sur le parking et roulait dans leur direction.
Les agresseurs, après un court moment d’hésitation, firent demi-tour et s’enfuirent dans la forêt.


2
Quand Simon Rose débarqua vers midi ce dernier samedi de novembre à la gare de Strasbourg, le ciel était d’un bleu immaculé, le froid vif tirait de chaque passant d’amusants petits nuages de vapeur blanche. Danièle, l’animatrice de la librairie, s’était proposée pour venir le chercher, mais Simon lui avait dit au téléphone qu’il connaissait un peu la ville – tout récemment, il y avait résolu une affaire particulièrement sordide et complexe – et qu’il se débrouillerait. Il aurait pu prendre le tram, mais marcher lui ferait du bien, après les quatre heures passées à somnoler dans le train.
Cette fois, ce n’était pas exactement l’agent privé de recherche qu’on demandait, mais l’auteur d’un livre où il avait trempé. Profession détective racontait ses enquêtes les plus marquantes, il l’avait écrit en collaboration – une formule élégante pour dire qu’il n’en avait pas écrit une ligne – avec Martin Chotard, un jeune, énergique journaliste de Paris-Match. En fait, à la demande de ce dernier, il avait confié ses souvenirs au magnétophone, confident silencieux, sûr et pas contrariant. Chotard mit tout cela en forme et rédigea. Tous deux, après avoir relu et corrigé ce premier jet, s’étaient partagé l’avance consentie par l’éditeur qui avait eu l’idée du livre, procédure classique.
Auteur, il ne l’était donc qu’à moitié, écrivain, pas du tout. Du reste, lors de divers Salons où il était invité, il avait rencontré nombre de vrais écrivains, romanciers pour la plupart. Il les trouva dans l’ensemble mal dans leur peau, susceptibles, à la fois arrogants et timorés, à la botte de leurs éditeurs et louchant tristement vers le cinéma, où les chèques sont plus gros et la gloire plus rapide. Il n’enviait pas leur existence, oh non, contraints qu’ils étaient de fournir du texte à longueur de journée, le plus souvent pour un salaire de misère.
En moins de dix minutes, de son pas rapide, il avait rejoint la place Kléber et la librairie du même nom, où l’attendait la jeune et souriante Danièle Morgenstern. Simon savait assez d’allemand pour comprendre ce que voulait dire ce charmant patronyme. Il s’était toujours fié à sa bonne étoile. Qu’en l’occurrence elle prît la forme de l’étoile du matin ne pouvait être qu’un heureux présage.
Elle le conduisit dans une Winstub proche. Le garçon leur proposa comme apéritif un verre de gewurz vendanges tardives, une merveille.
— Vous avez faim ?
— Oui, assez, dit Simon, qui s’était levé tôt pour attraper le train de sept heures quarante.
— Dans ce cas, dit la jeune femme, je vous recommande le Baeckehoffe .
C’est un plat typique, roboratif en diable, à base de pommes de terre, d’oignons et de trois viandes – porc, agneau et bœuf – réparties en couches superposées qui macèrent dans du vin blanc sec – un riesling ou, mieux, un kaefferkopf – et qui doit impérativement être cuit dans un four de boulanger. Simon en salivait d’avance, et ne fut pas déçu quand on lui servit une énorme portion avec de la salade verte.
Décidément, se dit-il, ces bâtards d’Alsaciens savent manger. Il se sentait vraiment bien en compagnie de cette animatrice plaisante à regarder, et eut l’impression qu’elle-même, bien qu’elle fût en service commandé, n’était pas insensible à la situation. Impression qu’il se hâta de corriger quand elle lui dit, incidemment, qu’elle envisageait de créer une antenne locale des Chiennes de Garde.
Grand, svelte, les traits fins, le visage ouvert, Simon Rose était, à trente-huit ans, au sommet de sa séduction. Le beau garçon un peu mou et dolent avait mûri. Les yeux clairs, les cheveux désormais courts, le détective était arrivé tardivement à une certaine affirmation de soi, qui n’avait rien à voir avec l’infatuation débile du macho, fier de ses huit heures de musculation hebdomadaires. L’homme avait de l’énergie et de la détermination, il plaisait aux femmes.
Qu’il habitât toujours chez sa mère pouvait surprendre, mais le fait est qu’à Paris il dormait rarement dans son lit. Madame Rose aurait préféré le savoir casé, moins cœur d’artichaut, mais Simon, sans être un coureur de jupons invétéré, n’aimait guère qu’on lui parlât mariage, installation, progéniture, cuisine équipée ou plan d’épargne-logement.
Il avait trois heures à tuer avant sa causerie. La sieste s’imposait pour être à la hauteur. « L’hôtel Sofitel est à deux pas », lui dit Danièle. Fine mouche, l’animatrice ne lui proposa pas de l’accompagner : il n’aurait pas dit non. Avant de prendre congé, elle demanda s’il accepterait de rencontrer, après la séance, un prêtre, déjà âgé, qui avait été récemment agressé dans les Vosges et souhaitait lui parler.
— Pas de problème, tant qu’il ne me demande pas de changer de vie et de fuir les femmes ! Courir d’un péché mortel à l’autre, à cela je ne renoncerais pour rien au monde.
 
Sa chambre, au dernier étage du Sofitel, était claire et calme. Il voyait les toits de l’église Saint-Pierre-le-Jeune qui, malgré son nom, était vieille de plus d’un demi-millénaire. Il ôta ses chaussures, s’allongea tout habillé et sombra rapidement.
En se réveillant deux heures plus tard, miracle d’un usage calculé du sommeil diurne, Simon s’aperçut qu’il venait de résoudre une énigme qui le tracassait depuis une certaine discussion qu’il avait eue avec son analyste, Romain Joussely. Comment de grands esprits, qu’ils soient peintres, compositeurs, écrivains, cinéastes, peuvent-ils manifester des mœurs aussi déplorables dans la vie de tous les jours ? Un véritable artiste va toujours à l’extrême de son art, on n’imagine pas un génie moyen. Il est naturel qu’étant monté très haut dans le sublime, quand il s’agit de création, il descende aussi très bas dans l’animalité, quand il s’agit de sexe. Cette pensée le rassura, son goût immodéré pour les femmes, ces fumantes fornications où il aimait à se perdre n’étaient donc que l’envers de son exceptionnel fonctionnement mental, CQFD.
 
À dix-sept heures précises, reposé et détendu, Rose entra dans la librairie Kléber et, précédé par Danièle, se dirigea vers la salle des débats. D’un rapide coup d’œil, il évalua l’assistance à quatre-vingts personnes, auxquelles s’ajoutaient sans cesse de nouveaux arrivants. Simon ne croyait pas beaucoup à la vertu éclaircissante de ces rituels, mais son éditeur y tenait. Il y avait là comme un contrat moral qui l’obligeait à assurer un minimum de service après-vente.
On lui avait demandé de parler une vingtaine de minutes pour permettre ensuite aux poseurs de questions de poser leurs questions (généralement, ils y répondaient en la posant) et à ceux qui monopolisent le micro de participer au concours de monopolisation de micro.
À peine a-t-il terminé que, après des applaudissements nourris, il lui faut répondre à un feu roulant de questions, qui portent aussi bien sur la marque de son arme de service (« Attention, observe-t-il, arme de service n’est pas l’expression juste, un privé accrédité peut demander un port d’arme, ce n’est qu’une tolérance ») que sur le montant des prestations qu’il facture à ses clients ou le type d’interventions pour lesquelles il est le plus souvent sollicité. Rien que du classique, il est rodé.
Suit la traditionnelle séance de dédicace, le livre se vend comme des petits pains. Une jeune fille lui dit en rougissant que vers les sept heures du soir on peut la trouver au Schutzenberger (« À une charmante buveuse de bière, un amateur de bon vin »). Une dame, flanquée d’un échalas boutonneux de quinze ans au sourire niais, veut savoir si son fils pourrait exercer ce métier. « Pourquoi n’entrerait-il pas tout simplement dans la police ? Il me semble avoir des prédispositions », suggère Rose.
Enfin, une vieille dame timide lui remet, quand il a signé son exemplaire, un petit mot qu’il parcourt rapidement avant de le glisser dans une poche de sa veste :
— Vous êtes chez vous ce soir ?
Elle fait signe que oui.
— Je vous appelle sans faute après dîner.


3
Vers sept heures et demie du soir, le détective était assis, en compagnie du père Antoine Stift, Chez Yvonne , bistrot fameux pour avoir abrité plusieurs rencontres Kohl-Chirac. Danièle Morgenstern avait fait les présentations, bu un verre avec eux et, discrète comme toujours, s’était éclipsée pour les laisser en tête-à-tête.
L’homme inspirait confiance : il avait une belle tête couronnée de cheveux blancs, le visage large et ouvert, un nez fort, droit, aux narines exactes, des yeux bleus de jeune homme. Son regard n’avait rien de perçant ni d’inquisiteur ; au contraire, il avait un air souvent distrait, comme si la conversation à laquelle il se prêtait avec bonhomie en interrompait une autre, plus fondamentale, à laquelle il était impatient de revenir. En somme, c’était un prêtre de l’ancien temps, portant la soutane, mais, en discutant avec lui, Rose comprit tout de suite qu’en dépit des apparences Stift était résolument opposé aux thèses intégristes.
Lui-même, son rapport à la religion n’était pas simple. Madame Rose l’avait élevé dans la foi chrétienne, il fut servant de messe à Saint-François-Xavier dans le VII e , puis scout, mais à l’âge de toutes les rébellions, il fut tenté de prendre le large, opposant à des croyances surannées la juvénile et narquoise vigueur d’une intelligence naturellement iconoclaste. Longtemps, il s’était moqué de sa mère, de sa piété naïve et conformiste, mais ne lui arrivait-il pas à lui aussi, dans les moments difficiles ou périlleux de son existence, de s’en remettre à la Sainte Vierge ? Il savait encore par cœur les paroles de l’ Ave Maria , alors qu’il n’était plus très sûr de celles du Notre Père . Agnostique perplexe et dubitatif, il n’avait rien de commun avec les illuminés de la secte athée. Il se passionnait par exemple pour les descriptions de l’autre monde formulées par des religions anciennes et disparues, comme celle des anciens Égyptiens.
Autant dire qu’avec le père Stift, le courant passa tout de suite. L’ancien curé était persuadé que, dans un avenir proche, des prêtres seraient ordonnés, à qui on ne demanderait pas de se châtrer pour exercer leur ministère. Bien sûr, il resterait toujours des hommes d’âge mûr, ayant vécu, pour décider à un moment de leur vie de se consacrer entièrement et sans réserve à Dieu, comme le font les moines aujourd’hui. Il ajouta :
— C’est une chose que je ne verrai pas, mais Jean-Paul II n’est pas éternel. Le prochain pape devra nécessairement s’attaquer à cette question et à la relation si forte dans l’inconscient chrétien entre le mal et le sexe.
Voilà une affirmation, pensa Rose, qui n’eût pas déplu à son analyste, Romain Joussely, l’ancien jésuite. Pendant qu’une serveuse prenait leur commande, le père Antoine enchaîna sur ses recherches actuelles.
— Pour nous autres Alsaciens, le Mur Païen, c’est comme la ligne bleue des Vosges, on l’a dans la tête. Je ne pourrais pas compter le nombre de fois, depuis mon enfance, que j’en ai longé les vestiges en me promenant. Mais curieusement, cela ne fait qu’une dizaine d’années que je me pose des questions à son sujet.
Simon avoua qu’il ne connaissait des Vosges que le Haut-Koenigsbourg, visité dans sa période scoute. Il demanda :
— Et qu’est-ce qui vous tracasse dans ce mur ?
— Mais tout ! dit le père en levant les bras, ce qui faillit renverser le plateau avec la bouteille de Carola et la carafe de riesling que leur portait la serveuse. On ne sait pas qui l’a construit, on ne sait pas quand et on ne sait pas à quoi ça pouvait servir ! Vous vous rendez compte ? C’est plus mystérieux que les pyramides d’Égypte !
Comme il sentait Simon sceptique, il ajouta :
— Je vous engage vivement à y faire un tour. Pour un détective, c’est une énigme fabuleuse. Cela dit, sur la date de construction, on a un peu progressé : lors de fouilles récentes, on a trouvé sous un bloc une pièce de monnaie frappée à l’effigie d’Héliogabale, ce qui nous ramène au début du III e siècle…
— Après Jésus-Christ ?
— Naturellement : Héliogabale, Rome, l’empereur, la décadence, ça doit vous rappeler des souvenirs ?
Diantre, se dit Simon, il avait intérêt à potasser son histoire romaine. Une fois lancé sur ce sujet qui le passionnait, il était difficile d’arrêter le père. Il attendait beaucoup d’une rencontre avec un archéologue autrichien, spécialiste des oppidums celtiques, et qui devait venir le voir dans sa retraite du mont Sainte-Odile.
— Pourquoi ne passeriez-vous pas là-haut, vous aussi ? Le cuistot se débrouille.
— Je ne sais pas encore, dit Simon, si je pourrai jouer au touriste. J’ai une grosse affaire qui m’attend à Paris, pas vraiment urgente, mais complexe. À ce propos, je me suis laissé dire que vous vous seriez fait agresser dans les bois.
Le visage du prêtre s’était assombri.
— Agresser n’est pas vraiment le mot. Quatre types m’ont poursuivi. Leur comportement m’avait paru suspect, mais je n’ai pas été molesté, juste menacé.
Il raconta l’histoire dans tous ses détails, jusqu’à l’arrivée des gendarmes, tard dans la soirée. Le détective l’écoutait avec attention, posa des questions.
— Vous les avez conduits à l’endroit…
— Bien sûr, mais figurez-vous que je n’ai pas retrouvé l’autel dont je vous ai parlé. Il est vrai qu’il faisait nuit noire. J’étais embêté, j’ai senti les gendarmes incrédules. Je me demande s’ils ne m’ont pas pris pour un mythomane ou un de ces vieux retraités qui boivent en douce !
— Vous pensez que les quatre hommes ont eu le temps de démonter l’autel avant leur arrivée ?
— Je ne le pense pas, j’en suis sûr. Et j’ai pu le vérifier le lendemain matin. Avec deux jardiniers qui travaillent au couvent, j’ai refait le chemin à la lumière du jour et nous avons retrouvé ce qui restait de l’autel, à savoir la base, deux blocs de rocher qu’ils n’ont pas pu déplacer. Partout, dans les abords, il y avait des pierres, des éclats de roche. Ils ont même oublié, plus bas, non loin de la route vers le Champ du Feu, un sac de ciment. Je n’avais donc pas rêvé.
Les deux hommes firent honneur aux filets de sandre aux girolles qu’on venait de leur servir. Le détective revint à la charge.
— Vous avez demandé aux gendarmes de remonter ?
— Non, je dois reconnaître qu’ils sont venus d’eux-mêmes. Ils ont passé les sous-bois au peigne fin. Résultat maigre, mais significatif : un gant de caoutchouc, un pic pour travailler la pierre et des morceaux de ciment fraîchement solidifiés.
— Ils ont une idée de ce que cela pouvait cacher ?
— Eux, non. Moi, si. Je leur ai donné mon sentiment, mais le capitaine Schumann, du groupement de gendarmerie de Colmar, ne veut pas extrapoler pour l’instant. Pour moi, il doit s’agir d’une secte, attirée par les vieilles rumeurs qui courent sur le Mur Païen.
— C’est probable, dit Simon. J’y ai pensé aussi quand vous avez parlé d’autel. Je me demande s’il est très prudent pour vous de rester là-haut. Ne pourriez-vous pendant quelque temps loger à Strasbourg, chez des amis ?
— C’est le cas pour cette nuit, dit le père. Je vais dormir au Grand Séminaire, ça va me rajeunir de quelques dizaines d’années ! Mais après… J’ai toutes mes affaires, mes livres au couvent. Et les sœurs ont décidé d’ouvrir l’œil.
En sortant de Chez Yvonne , les deux hommes eurent la surprise de voir que la neige tombait à gros flocons sur Strasbourg. Rose en fut émerveillé comme un gamin. Dans les petites rues tortueuses éclairées par des lanternes, on aurait pu se croire revenu quelques siècles en arrière.
Le détective eut à cœur de raccompagner le père au Séminaire et, quand ils eurent pris congé l’un de l’autre, Simon s’attarda un moment sur la place de la Cathédrale peu à peu recouverte d’un immense drap blanc. En reprenant le chemin de son hôtel, par la rue des Orfèvres, il se retourna une dernière fois pour admirer la somptueuse, énigmatique masse de grès rose pointant sa flèche unique vers le ciel.
De retour au Sofitel vers vingt-deux heures, Rose se souvint du message de la vieille dame. Elle devait attendre son coup de fil et, malgré l’heure tardive, il composa son numéro tout en relisant le billet qu’elle lui avait remis. Elle n’avait plus de nouvelles de sa nièce depuis une quinzaine de jours, ce qui n’était pas dans les habitudes de la jeune fille. Madame Trendel décrocha tout de suite.
— Ah, je suis si contente que vous ne m’ayez pas oubliée ! Vous étiez si entouré à la librairie que je me suis dit : il n’y pensera plus. Mon petit mot n’est pas très explicite, je vais vous exposer ce qui me préoccupe.
Simon écouta patiemment le récit de la vieille dame. Elle avait des raisons d’être inquiète.
Marie Trendel, sa nièce, vingt-quatre ans, préparait un diplôme d’éducatrice spécialisée à l’École de Strasbourg et habitait chez elle. Marie avait rompu les ponts avec ses parents, installés dans le Nord, près de Roubaix. Depuis un mois, en stage dans un foyer de cas sociaux à Bollwiller, près de Mulhouse, et pour éviter d’incessants déplacements, elle louait une chambre chez des particuliers, à proximité du foyer. Elle appelait sa tante trois-quatre fois par semaine et, là, depuis quinze jours, rien, le silence. Madame Trendel téléphona aux propriétaires, ils la croyaient à Strasbourg. Étonnée, elle avait joint la directrice de la maison d’enfants : celle-ci aussi était sans nouvelles de sa stagiaire ; il lui fallut avertir l’École d’Éducateurs.
— Quand j’ai lu dans le journal que le célèbre détective Simon Rose était de passage à Strasbourg, mon sang n’a fait qu’un tour ! Je me suis dit : cet homme pourra sûrement me la retrouver, ma petite Marie. Je ne suis pas riche, mais je paierai ce qu’il faut.
Le détective s’entendit lui répondre :
— Madame Trendel, je vais essayer de me renseigner. Attention, je ne promets rien. Je n’ai pour l’instant aucune idée de ce qui a pu se passer. Pour l’argent, ne vous en faites pas, on verra bien. Je vous dirai dans trois jours où j’en suis.
Il raccrocha. Pourquoi diable avait-il accepté une affaire si mal engagée ? La fille était peut-être déjà morte ou, hypothèse optimiste, partie aux Antilles avec un rouleur de mécaniques ! Il s’approcha de la fenêtre. La neige tombait toujours sur la ville. Rose se sentit soudain triste et inquiet.


4
Quand Simon se réveilla le lundi matin, son premier geste, qui avait quelque chose d’enfantin, fut de vérifier si la neige tenait toujours.
La veille – un dimanche, donc –, il n’avait pas pu commencer son enquête et s’était contenté de se promener dans la Petite-France, de suivre dans les deux langues, la française et l’allemande, sur l’horloge astronomique de la cathédrale, au moment des douze coups de midi (frappés, en réalité, à midi trente), les tribulations complexes de divers personnages : les apôtres, les quatre âges de la vie correspondant aux quatre saisons, un coq, la mort, der Tod ( der Tod schlägt die Stunden  : la mort compte les heures, comme il se doit). Après quoi, il grimpa les trois cent soixante et quelques marches qui conduisent sur la terrasse, vue imprenable sur la ville et la petitesse des gens. L’après-midi, la température s’étant radoucie, ce fut la gadoue générale. Dans la soirée, la neige avait repris.
L’épais manteau blanc qui couvrait les toits le rassura. Il n’est pas nécessaire pour ceux qui connaissent les mœurs de notre détective de préciser qu’il était tard dans la matinée. Il avait faim et appela la réception. Son petit-déjeuner à peine avalé, Simon téléphona à l’École d’Éducateurs Spécialisés.
La secrétaire lui passa le sous-directeur qui lui expliqua, d’une voix traînante d’homme mal réveillé et mal luné, qu’une partie des élèves était en grève, que quatre formateurs sur douze avaient la grippe (ce qui arrivait tous les ans, aux premières neiges, quand les skieurs se ruaient sur les pentes du Champ du Feu) et qu’inexplicablement, sur les huit autres, seuls deux étaient présents. Il ajouta que la grève ne concernait pas les stagiaires. Simon lui demanda s’il connaissait Marie Trendel.
— Bien sûr que je connais Marie Trendel. Je ne connais même qu’elle !
Il y eut un long silence, l’homme devait farfouiller dans ses fiches.
— Voyons, Marie Trendel, eh bien, voilà : elle est en stage aux Iris, à Bollwiller.
— C’est que, justement, dit Simon, elle n’y a pas mis les pieds depuis quinze jours. Personne ne s’explique sa disparition.
— Disparition, tout de suite les grands mots ! dit l’homme en ricanant. Il faut aussi que ces jeunes gens vivent leur vie, vous ne croyez pas ? ...

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