Ne réveillez pas le chagrin qui dort
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Description

Un matin de printemps, alors qu’elle feuillette le journal en sirotant son café, Anne Delagrave tombe sur l’avis de décès d’une femme qui lui ressemble comme un sosie. Comment est-ce possible? Qui était-elle? Pourquoi est-elle morte si jeune? Et si son père, le redoutable juge Delagrave, avait eu une fille illégitime? Et si, pire encore, il l’avait aimée plus qu’elle-même?
Commence alors une enquête fébrile dans laquelle Anne, journaliste de métier, se lance corps et âme, malgré l’avis de ses proches. Multipliant les rencontres et les recherches, elle remontera le fil de l’histoire d’Élisa, levant le voile sur des vérités qu’elle aurait sans doute préféré ignorer…
Un drame psychologique enlevant qui se déroule à l’aube des années 1980, nous rappelant au passage le contexte social bouillonnant de l’époque, en particulier pour les femmes portées par les grands vents de la liberté.
En arrivant à la rubrique nécrologique, j’ai consulté machinalement la liste des défunts du jour, comme je le faisais chaque matin. Un rituel auquel s’adonnait aussi ma mère qui épluchait religieusement les avis de décès en quête d’une amie, voisine ou connaissance disparue la veille. On aurait dit Diane chasseresse traquant le gibier. Oscillant entre soulagement et nostalgie, elle se demandait pourquoi une telle avait levé les pattes, alors qu’elle-même était encore de ce monde.
Soudain, mes yeux se sont fixés sur une photo en noir et blanc. Mon portrait tout craché. Ça alors! J’ai failli tomber en bas de ma chaise. Mêmes cheveux raides et pâles encadrant un visage rond, même nez en trompette, même regard anxieux... Qui donc était cette morte qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau? J’ai lu la notice nécrologique.

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Informations

Publié par
Date de parution 31 août 2021
Nombre de lectures 11
EAN13 9782764441503
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure
Maison Saint-Gabriel, un musée, une histoire et des jardins , Les éditions La Presse, 2018.
Rue des Remparts , Québec Amérique, 2017.
La Saga des Papineau , Québec Amérique, 2013.
L’enfant poison , City Edition, 2013.
Rosalie Jetté et les filles tombées au XIX e siècle , Leméac, 2010.
Lady Cartier , Québec Amérique, 2005 ; Guy Saint-Jean Éditeur (édition en grands caractères), 2015.
«Catiche et son vieux mari », nouvelle publiée dans Récits de la fête, Québec Amérique, 2000.
Paul-Émile Léger : Le dernier voyage , Les Éditions de l’Homme, 2000.
Le Prince de l’Église et Dans la tempête , édition condensée, Les Éditions de l’Homme, 2000.
Dans la tempête : le cardinal Léger et la révolution tranquille – Tome 2 , Les Éditions de l’Homme, 1986.
Un bon exemple de charité. Paul-Émile Léger raconté aux enfants , Grolier, 1983.
Le Prince de l’Église : le cardinal Léger – Tome 1 , Les Éditions de l’Homme, 1982.
Le frère André : L’histoire de l’osbcur portier qui allait accomplir des miracles , Les Éditions de l’Homme, 1980 ; nouvelle édition, 2010.
Jardins d’intérieurs et serres domestiques , Les Éditions de l’Homme, 1979.
Les Enfants du divorce , Les Éditions de l’Homme, 1979.
Les Serres domestiques , Éditions Quinze, 1978.
SÉRIE LES FILLES TOMBÉES
Les Filles tombées, Tome 1 et 2 , Guy Saint-Jean Éditeur (édition en grands caractères), 2015.
Les Filles tombées, Tome 2 – Les Fantômes de mon père , Québec Amérique, 2010.
Les Filles tombées, Tome 1 – Les Silences de ma mère , Québec Amérique, 2008.
SÉRIE LE ROMAN DE JULIE PAPINEAU
Le Roman de Julie Papineau, Litté poche, ViaMedia Éditions, 2006.
Le Roman de Julie Papineau, Tome 2 – L’Exil , Québec Amérique, 1998 ; 2002 ; nouvelle édition, 2012.
Le Roman de Julie Papineau, Tome 1 – La Tourmente , Québec Amérique, 1995 ; 2001 ; nouvelle édition, 2012.



Projet dirigé par Marie-Noëlle Gagnon, éditrice

Conception graphique : Anne Tremblay
Mise en pages : Gabrielle Deblois
Révision linguistique : Sabrina Raymond, Sophie Sainte-Marie et Martin Benoit
Photographie en couverture : Photographee.eu / shutterstock.com
Le titre du roman est tiré du Journal de Jules Renard.
Conversion en ePub : Fedoua El Koudri

Québec Amérique
7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) Canada H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada.
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Titre : Ne réveillez pas le chagrin qui dort / Micheline Lachance.
Noms : Lachance, Micheline, auteur.
Collections : Tous continents.
Description : Mention de collection : Tous continents
Identifiants : Canadiana (livre imprimé) 20210056444 | Canadiana (livre numérique) 20210056452 | ISBN 9782764441480 | ISBN 9782764441497 (PDF) | ISBN 9782764441503 (EPUB)
Classification : LCC PS8573.A27753 N4 2021 | CDD  843/.54—dc23

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2021

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2021.
quebec-amerique.com



À Pierre Godin, inséparable et ô combien précieux compagnon de toute une vie.


C’est ça, l’écriture. C’est le train de l’écrit qui passe par votre corps. Le traverse. C’est de là qu’on part pour parler de ces émotions difficiles à dire, si étrangères et qui néanmoins, tout à coup, s’emparent de vous.
Marguerite Duras


Mon portrait tout craché
Tout a commencé au matin du 9 avril 1980. Nul doute, c’était bien un mercredi. À preuve, la rubrique Avis de décès de La Presse s’étirait sur cinq ou six pages. La ville se donnait des airs de printemps pour me narguer, moi qui avais le cœur en compote.
Je m’appelle Anne Delagrave et j’avais trente ans au moment des faits. Je l’ignorais alors, mais je me trouvais à la croisée des chemins. À partir de là, mon histoire a été truffée d’énigmes fécondes en rebondissements. De hasards troublants aussi.
La veille, Philippe avait provoqué une stupide querelle de ménage. Lui qui savait si bien décocher des flèches assassines, il m’avait atteinte où ça fait mal. Il a quitté l’appartement étonnamment tôt pour un mercredi, jour où il n’a pas cours à l’université. Parti sans déjeuner, lui pourtant peu enclin à bouder ses rôties tartinées de confiture d’abricots. « Une réunion de profs prévue depuis belle lurette », a-t-il baragouiné en glissant des documents dans sa mallette. Pas de quoi fouetter un chat, il avait oublié de me prévenir. La porte a claqué.
Peu après, j’ai entendu le livreur déposer La Presse dans la boîte aux lettres. J’ai enfilé mon peignoir de flanelle pour aller récupérer le journal et je me suis installée à la table de la cuisine. J’avais tout mon temps pour le feuilleter en sirotant un café au lait bien chaud.
Grosse manchette : Les Yvette remplissent le Forum . Nous étions à un mois et des poussières du référendum sur la souveraineté du Québec, et les couteaux volaient bas. La Presse avait dénombré quinze mille militantes arborant un macaron épinglé sur leur poitrine et portant l’inscription Les Yvette pour le Non . En première page du quotidien, les championnes fédéralistes Jeanne Sauvé, Michelle Tisseyre et Thérèse Casgrain connaissaient leur heure de gloire. Telles des vedettes de music-hall, elles se trémoussaient à qui mieux mieux sur la scène au son du succès américain Hello, Dolly!
« Aïe, aïe, aïe ! Les Yvette se déchaînent », me suis-je dit en parcourant le compte rendu de l’assemblée monstre qui s’était tenue au Forum de Montréal.
Quelques semaines plus tôt, la ministre péquiste Lise Payette avait rabaissé les femmes au foyer en les comparant à Yvette, cette ménagère soumise vivant dans l’ombre de son mari, que les manuels scolaires présentaient comme LE modèle féminin consacré : Yvette fait le repassage, Yvette essuie la vaisselle, Yvette balaie le plancher… C’était franchement méprisant à l’égard des maîtresses de maison. À quoi avait-elle pensé ? Moi, résolument partisane du Oui à la souveraineté du Québec, j’espérais que sa bourde s’éteindrait d’elle-même avant le référendum du 20 mai. Or, elle ne passait pas. À l’évidence, il faudrait traîner ce boulet jusqu’au jour J.
En temps normal, j’aurais téléphoné à Philippe à l’université afin de sonder son opinion. Vu nos relations houleuses des derniers jours, je m’en suis abstenue. J’avais, moi aussi, participé à la surenchère de gros mots et, si le froid perdurait entre nous, ma part de responsabilité pesait dans la balance. De toute façon, il m’était facile de deviner ses commentaires : « Cette bande d’hystériques vient de porter le coup fatal au camp du Oui, et l’imbécile de Lise Payette précipitera tout le Québec dans sa chute. »
Je tournais machinalement les pages du journal, tout à ma déception. Ce ralliement pour le Non pouvait en effet sceller l’issue du référendum. Moi qui rêvais d’un pays souverain autant que de la libération féminine, je percevais l’impitoyable ironie du sort : le Québec risquait de perdre son pari précisément à cause d’une femme. Une pilule difficile à avaler.
En arrivant à la rubrique nécrologique, j’ai consulté machinalement la liste des défunts du jour, comme je le faisais chaque matin. Un rituel auquel s’adonnait aussi ma mère qui épluchait religieusement les avis de décès en quête d’une amie, voisine ou connaissance disparue la veille. On aurait dit Diane chasseresse traquant le gibier. Oscillant entre soulagement et nostalgie, elle se demandait pourquoi une telle avait levé les pattes, alors qu’elle-même était encore de ce monde.
Soudain, mes yeux se sont fixés sur une photo en noir et blanc. Mon portrait tout craché. Ça alors ! J’ai failli tomber en bas de ma chaise. Mêmes cheveux raides et pâles encadrant un visage rond, même nez en trompette, même regard anxieux… Qui donc était cette morte qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau ? J’ai lu la notice nécrologique.
Élisabeth Lavigne (1950-1980)
Décédée le 1 er avril 1980, à l’âge de trente ans, à l’hôpital Charles- Le Moyne de Longueuil, à la suite d’un tragique accident survenu à Varennes. Elle laisse dans le deuil ses tantes Angélique, Célina, Babette et Laure Lavigne. Conformément à ses dernières volontés, Élisabeth repose auprès de sa mère, Alice Lavigne, au cimetière de la paroisse Saint-François-Xavier de Verchères.
Ma ressemblance avec cette pure étrangère me troublait profondément. Intriguée, j’ai commencé à m’interroger sur nos possibles liens sanguins. La défunte était-elle une lointaine cousine dont j’ignorais l’existence ? À ma connaissance, ma famille n’avait pas de parenté à Verchères. Je mourais d’envie d’en parler à Philippe, mais vu le froid entre nous, seul mon frère Jules pouvait m’aider à y voir clair. Je lui ai passé un coup de fil pour lui donner rendez-vous sans lui révéler le véritable motif de mon appel.

Jules était sergent-détective au Service de police de la Ville de Montréal. Il m’a proposé de dîner avec lui à son bouiboui de la rue de la Commune, à côté du commissariat. À midi pile, j’ai poussé la porte, ma foi un peu essoufflée d’avoir couru pour arriver à l’heure. D’une ponctualité exemplaire, mon frère ne tolérait pas les retards.
La pizzeria était pleine à craquer de policiers en uniforme. Le drapeau vert, blanc et rouge couvrait le mur du fond. Pas une table inoccupée. Une bouteille de chianti vide, tressée de paille et coiffée au goulot d’une chandelle rouge, trônait sur chacune. Le patron, jovial, chantait d’une voix de ténor « O sole mio / Sta ‘nfronte a te… » tout en pétrissant la pâte. Une fois son abaisse bien lisse et élastique, il l’étalait sur une tôle et la garnissait de tomates, de champignons et de pepperoni. Nouveau geste théâtral au moment de la glisser dans le four à bois derrière lui. En se retournant, il a remarqué ma présence.
— Signorina Anne ! Quelle bonne idée de passer chez votre vieil ami napolitain ! Comme d’habitude, je vous prépare una piccola pizza végétariana ?
— Per favore , signore Domenico , ai-je acquiescé dans mon plus bel italien avant de me diriger vers la table de Jules et de ses collègues.
Ils étaient bien une dizaine. La plupart me connaissaient, car je venais souvent retrouver mon frère à l’heure du lunch. Pour eux, j’étais la sœur journaliste et farouchement « séparatisse » de Jules. En m’apercevant, ils ont entonné en chœur la chanson culte des Yvette pour le Non.
— Hello Dolly / This is Louis, Dolly / It’s so nice to have you back where you belong / You’re lookin’ swell, Dolly / I can tell, Dolly…
— La célèbre chorale de la police ! me suis-je exclamée. Vous n’avez pas honte de vous moquer d’une pôvre militante du Oui ?
— Sais-tu, Anne, pourquoi personne n’ira voter au référendum ? m’a demandé un des agents. Parce que les Québécois n’aiment pas qu’on les dérange pour un oui ou pour un non.
Les rires ont fusé autour de la table.
— Avoue, ma chère Anne, que les Yvette s’excitent le poil des jambes pas à peu près, a enchaîné mon frère, content de faire le jars devant ses collègues.
Jules avait tout du justicier un tantinet désabusé, mais fier de porter la casquette. Notre père, un juge de la cour criminelle, avait failli être frappé d’apoplexie en apprenant que son unique héritier mâle entrait dans la police. Dans sa jeunesse, Rufus – c’était le prénom du paternel – chargeait le charbon dans les p’tits chars pour se payer l’université. Il avait commencé son droit avec soixante piastres dans ses poches et avait cumulé les jobines les plus saugrenues jusqu’à son admission au barreau. Il rêvait d’offrir à son fils tout ce dont la vie l’avait lui-même privé. Son souhait le plus cher ? Voir Jules endosser la toge d’avocat. Peine perdue, ce dernier n’avait rien voulu entendre. N’importe qui, à part Rufus, aurait compris qu’il n’avait pas la bosse des études. D’où un léger attiédissement de leurs relations jusque-là harmonieuses au point de me rendre jalouse, moi, la mal-aimée de la famille.
Jules portait la barbe pour cacher la balafre qui lui coupait la joue gauche depuis une formidable chasse à l’homme qui s’était terminée dans la vitrine d’un casse-croûte de la rue Hochelaga, dans l’est de la ville. De taille moyenne et un tantinet grassouillet, ses cheveux blonds tournant précocement au gris, il lançait des jokes plates en se livrant à des mimiques comiques.
— Anne, tu ne devineras jamais ce qui s’est passé au poste ce matin, m’a-t-il dit d’un ton pince-sans-rire, tandis que je poireautais devant la table, plantée comme un piquet. Un type s’est présenté vers neuf heures, mouillé jusqu’aux genoux. Je lui ai demandé : « D’où sors-tu comme ça ? » Il m’a répondu : « Chus allé chercher du bois dans le lac. » Une heure après, un autre est arrivé, détrempé jusqu’à la taille. « D’où sors-tu comme ça ? » « Chus allé chercher du bois dans le lac. » À onze heures, un troisième s’est pointé, celui-là ruisselant de la tête aux pieds. Je lui ai dit : « Toi aussi, t’es allé chercher du bois dans le lac ? » « Non, c’est moi, Dubois. »
Nouvel esclaffement. À partir de là, c’était à qui pousserait la meilleure.
— Savez-vous en quoi consiste l’égalité des sexes ? Il s’agit d’une invention des hommes pour ne plus payer l’addition au restaurant.
Éclats de rire gras plus soutenus encore.
— Les femmes, c’est comme le café, a lancé le Roméo au bout de la table. Au début, ça excite, mais après, ça énerve…
— Ah ! l’amour ! a soupiré bruyamment Jules. C’est comme jouer aux cartes. Si tu n’as pas une bonne partenaire, t’es mieux d’avoir une bonne main…
Je le pressentais, leurs plaisanteries deviendraient de plus en plus grivoises. J’ai hoché la tête en levant les yeux au ciel.
— Pauvre Jules, si ton père t’entendait !
Ce genre d’humour dont mon frère était le champion hérissait le juge Rufus Delagrave.
— Alors, tu viens ? lui ai-je enfin intimé. Sinon je vais prendre racine.
Il s’est excusé auprès de ses camarades.
— Cassez la croûte sans moi, les gars. Je suis de service : ma sœur veut se confesser.
Jules avait réservé une table au fond de la salle tapissée de photos du golfe de Naples, du Vésuve et des ruines de Pompéi. Il régnait une joyeuse cohue dans tout le restaurant. Le tintement des couverts qui s’entrechoquaient, combiné au brouhaha des voix, m’a rassurée : nous étions à l’abri des oreilles indiscrètes. Je m’étais montrée avare de détails au téléphone. Curieux de savoir ce qui me préoccupait, mon frère est entré sans attendre dans ce qu’il croyait être le vif du sujet.
— À présent, raconte-moi ce qui t’arrive ! s’est-il enquis en tartinant son petit pain d’une épaisse couche de beurre. Ne me dis pas que tu veux m’annoncer ton divorce !
— Pas encore, ai-je admis, puisque Jules était au courant de mes infortunes conjugales. Nous en reparlerons à la prochaine occasion. Pour l’instant, j’ai quelque chose de mystérieux à te confier.
La serveuse s’est pointée à notre table avec le menu. J’avais déjà passé ma commande au signore Domenico, et Jules lui a réclamé une pizza toute garnie avec un supplément de pepperoni et de fromage, plus un demi-litre de rouge. Pour finir, une tarte au sucre et un expresso.
Habituellement, quand mon frère s’abandonnait à son démon de la gourmandise, j’en profitais pour commenter sa mauvaise hygiène de vie. Il mangeait trop et mal, en plus de saler et de poivrer ses mets à l’excès. Au mieux, il se ménageait des brûlures d’estomac… Au pire, l’obésité le guettait. J’en avais pour dix minutes à lui rappeler que la moitié des Québécois souffraient d’embonpoint, que sa propre famille avait des antécédents de diabète… Je ne lui épargnais rien : les cafés qu’il ingurgitait du matin au soir le conduiraient à l’infarctus du myocarde, le pepperoni ferait monter en flèche son taux de cholestérol. L’abus de vin ? Oubliait-il que la mortalité due à la cirrhose avait augmenté de 200 % en vingt ans ? Jules poussait un soupir en me répétant que, puisqu’il fallait passer l’arme à gauche un jour ou l’autre, autant crever heureux.
Cette fois, j’ai ravalé mes commentaires sur son alimentation trop grasse et j’ai sorti de mon sac une enveloppe.
— Il m’arrive ceci, ai-je dit en la lui tendant. Je ne sais pas quoi en penser.
Jules s’est emparé de la coupure de journal et l’a examinée pendant un moment. L’étonnement, voire l’incrédulité, se peignait sur son visage. Ses yeux allaient du cliché à moi et de moi au cliché.
— Ben voyons donc ! C’est qui, cette fille-là ?
— Je l’ignore, mais j’ai l’intention de le découvrir. Nous avons peut-être une demi-sœur ? Penses-tu que Rufus…
Ainsi nommions-nous notre père dans l’intimité.
— Si tu veux mon avis, le juge a certainement quelques conquêtes féminines à son actif. Cependant, il est trop futé, et trop conscient de son prestige, pour avoir laissé pendre des fils aussi gros. Une fille illégitime ? Inimaginable.
Jules s’est accordé un temps de réflexion avant d’ajouter :
— Par contre…
Mon frère se posait en expert, comme si Rufus lui avait fait des confidences, ce qui ne me surprenait pas outre mesure. Le père et le fils entretenaient des liens de complicité. Des liens que je lui enviais. J’ai commencé à m’impatienter.
— Quoi ?
— Il a certainement eu des maîtresses. Ça ne fait aucun doute. Rappelle-toi ce samedi, quand nous étions hauts comme trois pommes. Papa avait rendez-vous chez un client. Il nous avait amenés dans sa nouvelle Chevrolet vert bouteille. Nous devions rester dans la voiture. Dix minutes tout au plus. Nous avions moisi là pendant une heure.
En effet, quand Rufus était enfin sorti du triplex, il avait presque déboulé l’escalier en colimaçon. Lui, toujours tiré à quatre épingles, il avait la chemise boutonnée de travers. Loin de s’excuser de ce contretemps, pas même du bout des lèvres, il nous avait annoncé en lissant ses cheveux ébouriffés qu’il venait de régler une affaire de la plus haute importance.
À présent, les épisodes du passé mettant en scène Rufus, le coureur de jupons, fusaient. Jules et moi les relations tour à tour. Plus nous creusions la piste, plus notre honorable père ressortait comme un chaud lapin. Il m’est revenu un souvenir particulièrement évocateur. Je devais avoir huit ou neuf ans. J’arrivais de l’école et j’avais attrapé trois biscuits dans l’armoire de la cuisine avant de monter enlever mon uniforme.
— Des biscuits Whippet de Viau que tu trempais dans ton verre de lait…
— Exact. Je grimpais les marches de l’escalier quand j’ai vu la bonne Malvina qui changeait les draps dans la chambre à coucher de nos parents. Et alors, papa s’est approché d’elle par-derrière et l’a prise par la taille. Au même moment, il m’a aperçue. Il s’est redressé et a vite fermé la porte.
Jules a évoqué un autre incident survenu un dimanche, pendant les grandes vacances. Malvina pleurait comme une Madeleine. Nous passions l’été à la campagne, et notre père, dont le congé se terminait, souhaitait ramener notre domestique à Montréal afin qu’elle lui prépare ses repas durant la semaine. La pauvre fille voulait à tout prix rester à Sainte-Adèle. Elle suppliait maman de ne pas la renvoyer en ville. « Madame aura besoin de moi pour s’occuper des enfants… », lui répétait-elle.
Jules s’est mis à chantonner le refrain de Brel :
— Mais pendant c’temps-là, grand-père court après la bonne…
J’ai enchaîné :
— Faut voir grand-père / Dimanche finissant / Honteux et regrettant / D’avoir trompé grand-mère.
Notre rengaine terminée, mon frère a écarquillé les yeux, comme s’il me soupçonnait d’une intention malicieuse.
— Anne, tu ne vas pas demander à Rufus s’il a une autre fille ?
— Bien franchement, j’y pense.
— Tu ne peux pas faire ça. Papa a pris un coup de vieux ces derniers temps. Son diabète empire. À présent, il s’injecte de l’insuline chaque matin.
Le médecin avait servi un ultimatum à notre père : « Perdez du poids, évitez le stress, sinon… » Rufus avait tempéré ses excès de table, mais ne se résignait pas à abandonner son scotch quotidien et à s’interdire le tabac. Comme de raison, il en payait le prix. Jules est revenu à la charge :
— As-tu remarqué comme sa jambe est enflée ? Il ne se déplace plus sans sa canne. Si la gangrène se répand, il faudra l’amputer. Non, tu ne peux pas l’embêter avec cette histoire farfelue.
— Tu as peut-être raison. D’ailleurs, je manque de courage pour l’affronter.
Je nourrissais des sentiments mitigés à l’égard de l’auteur de mes jours. Certes, j’admirais cet homme hors du commun. Un bourreau de travail capable de passer ses nuits les yeux rivés sur un dossier juridique explosif. Et quel plaideur en cour ! Flamboyant, intransigeant, hautain. Ses propos au vitriol faisaient trembler les accusés et les avocats. Il pouvait compter sur les doigts de la main le nombre de procès qu’il avait perdus.
Je pénétrais toujours à pas feutrés dans son bureau surplombant la ville, au douzième étage du palais de justice. Des boiseries sombres et des fauteuils de cuir marron. Ses rayons de bibliothèque regorgeaient de livres reliés pleine peau avec des fioritures dorées sur le plat et la tranche.
Dans son univers de travail d’une austérité monacale, aucun objet personnel pour distraire ses visiteurs, à l’exception d’une photo prise lors d’une partie de pêche, qui trônait sur le coin de sa table. On y voyait son fils Jules, petit bonhomme joufflu, lançant sa ligne. À côté de lui dans la chaloupe, son papa admiratif. Ni maman ni moi n’avions notre place dans son antre.
Être la fille d’un avocat célèbre rehaussait mon prestige auprès de mes compagnes de classe. Pourtant, à la maison, rien ne se passait comme elles l’imaginaient. Le juge avait instauré un régime autoritaire. S’il fermait parfois les yeux sur les incartades de mon frère, il se montrait impitoyable s’agissant de mes peccadilles. Je n’obtenais peut-être pas des résultats scolaires mirobolants, toutefois mes profs les trouvaient fort convenables. Mon père, lui, ne s’en satisfaisait pas. Chaque mois, il signait mon bulletin d’un air contrarié. Jamais il ne commentait la moindre amélioration. Tel un préfet de discipline, il soulignait les notes les plus basses et écrivait dans la marge : Anne peut faire mieux . Suivait un sermon sur les méfaits de la médiocrité intellectuelle. J’étais tenue de l’écouter debout. « Tiens-toi droite quand je m’adresse à toi ! » s’impatientait-il dès que je levais un pied dans le vide ou changeais de position. Toujours, il coupait court à mes justifications, surtout si je me défendais avec trop d’ardeur : « Ne me parle pas sur ce ton, tonnait-il. Je suis ton père. »
Jules, le cancre de sa classe, avait droit à une tape sur l’épaule et à un mot d’encouragement, sous prétexte qu’il faisait son possible. Moi, je ne bûchais jamais assez, selon lui. Je me revois, lui tendant fièrement ma rédaction française notée 8,5 sur 10 pour qu’il la lise. Il n’avait pas le temps. Ou pas le goût.
J’en étais venue à croire qu’il ne m’aimait pas. Je montais en épingle une confidence de maman à une de ses amies. Sans penser à mal, elle avait évoqué devant moi la déception de Rufus, le jour de ma naissance. Une fille ! Lui qui rêvait d’un fils ! Le minuscule paquet de chair rougeâtre déposé dans ses bras n’avait pas de zizi… À l’arrivée de Jules, trois ans plus tard, Rufus s’était senti béni des dieux. Pensez ! Un petit homme à son image ! Mon sentiment de rejet s’en était trouvé confirmé. Je considérais comme un miracle l’attachement que je témoignais à mon frère qui, au sein de notre famille, avait toujours eu préséance sur moi, son aînée. Je lui portais trop d’affection pour le jalouser, du moins jusqu’à ce que tout explose entre nous. Mais n’anticipons pas.
Pour l’heure, nous échangions des regards de connivence, comme chaque fois que l’envie nous prenait de nous moquer des tics de notre paternel. Ce midi-là, je voyais bien que Rufus lui inspirait de la pitié.
— Ne l’accable pas avec cette histoire de fille illégitime, m’a-t-il répété en se redressant sur sa chaise pour mieux exprimer son malaise. Il est trop tard, tu lui ferais du mal inutilement.
Calé dans son siège, il a entamé sa tarte au sucre, convaincu que j’avais compris le message. Comment pouvait-il avoir encore faim ? Cela demeurait une énigme pour moi. J’ai alors commis l’erreur de déplorer les injustices que notre père m’avait infligées quand son vieux fond de procureur ressurgissait à la maison. Jules a pensé que je voulais me venger de lui.
— On ne tape pas sur un homme à terre, m’a-t-il reproché plus sèchement. Sous sa carapace, Rufus cache un être vulnérable.
— Évidemment, ai-je admis du bout des lèvres.
Il n’empêche, mon frère aurait pu me témoigner une once d’empathie. Il aurait dû me laisser remâcher mon amertume.
— Reconnais que papa ne nous a jamais placés sur un pied d’égalité, ai-je insisté dans l’espoir de lui inspirer un peu de compassion. Comment expliques-tu qu’il ait filmé ton bal de fin d’année comme si c’était l’événement du siècle, mais se soit déclaré trop fatigué pour immortaliser le mien ? Pourquoi a-t-il consenti à payer tes études supérieures et pas les miennes ?
— Tu ne vas pas ressortir ta liste d’épicerie, a-t-il grogné. Papa n’avait plus à se préoccuper de tes frais universitaires puisque tu avais emménagé avec Philippe, rappelle-toi. Ne triture pas les faits. La vérité, c’est que tu t’es sacrifiée pour gagner de l’argent afin que Philippe obtienne son doctorat.
Jules n’avait pas complètement tort. Pour moi, c’était plus sécurisant d’en vouloir à mon père, que d’admettre que j’avais renoncé à ma carrière d’enseignante en littérature pour assurer celle de mon amoureux.
— Justement, ai-je rétorqué. Nous avions besoin d’un coup de pouce, et Rufus a refusé de m’aider !
— Je gage que tu n’as même pas eu le courage de le lui demander.
Ma foutue lâcheté ! Dans mon for intérieur, je lui donnais raison, mais pour rien au monde je ne l’aurais reconnu.
— Qu’en sais-tu ?
— À quoi bon me rabâcher les oreilles avec des niaiseries comme nos bals de finissants ? s’est-il impatienté. Ce n’est pas si grave, tu t’en es bien tirée.
Peut-être, mais ça ne réglait pas mon problème. Qui, à part Rufus, pouvait me dire si oui ou non Élisabeth Lavigne était ma demi-sœur ?
— Je ne vais quand même pas interroger maman.
— Là, tu dérapes.
Notre entêtement respectif nous enlisait dans un cul-de-sac. J’ai réclamé l’addition que j’ai payée en vitesse, car le boulot m’appelait.
— Be cool , a insisté Jules en me faisant la bise. Tu trouveras bien une autre façon de découvrir qui est cette fille qui te ressemble sur la photo.
— Tu ne retournes quand même pas au poste après tout ce que tu as bu ?
— Rassure-toi, ma journée de travail est finie.


Moi, jalouse ?
J’ai quitté Jules à treize heures dix, frustrée de mettre fin à notre discussion sans avoir tranché la question de savoir si j’allais ou non affronter Rufus. Je m’attendais à ce que mon frère m’encourage, mais son « tu trouveras bien une autre façon de découvrir qui est cette fille » m’indiquait qu’il n’avait pas l’intention de lever le petit doigt.
Coiffée de mon chapeau de journaliste, je me suis engouffrée dans ma voiture, j’ai tourné la clé du moteur et démarré en trombe. J’allais interviewer un psychologue à Rosemont. Pas de chance, la rue Saint-Denis était particulièrement congestionnée après le lunch. Les feux de circulation passaient au rouge dès que je m’en approchais. Légèrement en retard, je contenais difficilement mon impatience.
Dans ma tête, les arguments de mon frère faisaient mouche. Un mélange de résignation et d’agacement m’envahissait. Pourquoi devais-je prendre notre père en pitié ? Jules n’avait pas grandi avec la pénible impression de toujours décevoir ses attentes. Jamais il n’était rentré à la maison en se demandant ce que Rufus lui reprocherait ce jour-là. Toutes les petites filles adorent être cajolées par leur papa. Le mien ne me prodiguait pas d’attentions affectueuses. Chez nous, on ne se touchait pas, on ne se collait pas, on ne s’embrassait pas… Décidément, l’indifférence de mon frérot me décevait. Mes jérémiades l’exaspéraient, cela, je ne l’ignorais pas. Depuis le temps qu’il me répétait de changer de toune !
Hasard providentiel, j’ai pu garer ma vieille Renault Dauphine à deux pas de l’adresse figurant dans mon carnet. J’ai glissé mon magnéto dans mon sac à main et hop ! je me suis pointée chez ce psychologue apparemment réputé, que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Le magazine Châtelaine m’avait commandé un article sur la jalousie, cette terrible maladie d’amour. Le sujet m’intéressait d’autant plus que, depuis quelque temps, je soupçonnais ma tendre moitié d’infidélité. Des preuves incriminantes, comme aurait dit le juge Rufus, j’en manquais, mais j’accumulais les indices révélateurs. Une sonnerie de téléphone tard en soirée, une voix féminine qui hésitait, bredouillait le nom d’un inconnu, puis se confondait en excuses. Une voiture qui passait et repassait, avenue du Parc-La Fontaine, ralentissant devant chez nous, avant de repartir en vitesse. Je n’étais pas dupe non plus des ruses cousues de fil blanc de Philippe : sa réunion s’était étirée jusqu’au petit matin, un cours à préparer à la bibliothèque le samedi après-midi ou encore un urgent besoin de solitude pour échapper aux aléas de la vie.
Assise dans la salle d’attente, je me remémorais le mot griffonné à la hâte qu’il m’avait laissé sur le coin de la table, un jour de tourmente, pour me crier sa détresse… Ne panique pas. Je vais te faire de la peine, pourtant je dois vérifier certaines choses, sinon je ne pourrai plus vivre en paix avec moi-même. Je ne rentrerai pas ce soir. Je suis désemparé, mais je sais que je t’aime …
« Quel aveu convaincant ! » avais-je pensé.
La jalousie tissait sa toile malsaine. Comme Don Quichotte, je m’inventais des moulins à vent. J’en étais parfaitement consciente et je cherchais à discipliner mon imagination débridée. Mais à la première occasion, le doute s’insinuait à nouveau et j’inondais mon chéri de remarques mesquines. Tantôt je lui reprochais de faire les yeux doux à la voisine, tantôt je dénigrais sa trop aguichante collègue. Toujours à grand renfort d’épithètes infamantes. Dans ces moments-là, je me détestais, mais je n’arrivais pas à me contrôler.
La secrétaire m’a introduite dans le cabinet du psychologue, une pièce ensoleillée regorgeant de plantes tropicales bien soignées. Le professeur Henri Langis – c’était son nom – s’est avancé pour me serrer la main. Il m’a détaillée de la tête aux pieds d’un œil un tantinet inquisiteur. Pourquoi a-t-on toujours l’impression que les psys lisent dans nos pensées ? Pour me donner une contenance, j’ai démarré l’entrevue avant même d’avoir ouvert mon carnet à spirale rempli de questions.
D’entrée de jeu, le professeur a pontifié. La jalousie génère un sentiment d’insécurité et de dépendance. Il y discernait davantage un instinct de possession qu’une manifestation d’amour. Mon interlocuteur a poursuivi sur sa lancée tout en épiant ma réaction :
— Le jaloux est un être égoïste qui ressent intensément le besoin de posséder son partenaire. Il ou elle camoufle une absence de confiance en soi. C’est quelqu’un qui ne s’estime pas.
Voilà une explication qui aurait plu à Philippe, si enclin à déplorer mon manque d’autonomie. J’ai à peine eu le temps de mettre mon magnétophone en marche qu’il énumérait les différents visages de la jalousie.
— Il peut s’agir d’une psychose paranoïaque, résultat d’une vie conjugale insatisfaisante. Ou de la projection sur autrui de ses propres désirs refoulés d’infidélité…
Son portrait-robot du malade, car c’est bien ainsi qu’il le voyait, n’avait rien d’attirant. Un être torturé, obsédé par une idée fixe : l’homme de ma vie en aime une autre, ma femme me trompe.
— Pour débusquer l’amant, le jaloux donne libre cours à son imagination, a-t-il péroré. Il ou elle diffame un collègue de travail, la fleuriste du coin ou le postier. La plupart du temps, les accusations volent : tyran, dominateur, sans-cœur. Hypocrite, plumeuse, racoleuse. Tous les coups sont permis. Certains jaloux vont même jusqu’à priver leur partenaire de relations sexuelles afin de le ou la punir. Et si l’être aimé ne s’en plaint pas, l’ombrageux y verra une preuve d’adultère, a-t-il ajouté sans introduire les nuances qui me semblaient indiquées.
Je trouvais qu’il en mettait beaucoup sur le dos du jaloux.
— Admettez, Monsieur Langis, que l’infidélité se confirme parfois, lui ai-je objecté. Vous ne croyez pas vraiment que les conjoints qui se pensent trompés sont tous victimes de leurs fantasmes. Les cocus existent, vous et moi le savons.
Ma réplique l’a fait sourire. J’aurais juré qu’il me soupçonnait de parler d’expérience. « Bof ! me suis-je dit, il peut bien imaginer ce qu’il veut. » De fait, j’en connaissais long sur le sujet. Quand j’avais rencontré Philippe (lors d’une tempête de neige mémorable), il vivait en couple. Avant de quitter sa blonde, il l’avait trompée copieusement… avec moi. Depuis, combien de fois l’avais-je vu conter fleurette à une amie ? Ou disparaître pendant une demi-heure au cours d’une soirée arrosée ? Il lui était même arrivé de découcher sous un prétexte frivole. Si j’avançais des preuves, il me jouait la carte de la libido masculine à ne pas confondre avec l’amour d’un homme pour sa femme adorée. Et alors, Philippe explosait de rire en me citant Flaubert : « Si le lion devient neurasthénique en cage, c’est qu’il ne peut pas changer de lionne… »
Bien entendu, j’ai gardé pour moi ces réflexions intimes, ce qui n’a pas empêché le psychologue de deviner le fond de ma pensée.
— Madame, vous avez raison. Certaines personnes éprouvent une jalousie normale, puisqu’elles sont effectivement aux prises avec une infidélité, m’a-t-il concédé en détachant les syllabes pour être bien certain que je saisirais le moment de complicité qu’il tentait d’établir entre nous.
J’ai avalé de travers son sourire entendu qui donnait à croire que nous parlions de ma vie privée. Après tout, j’étais en service commandé. Plus encore, sa main compatissante posée sur mon bras m’a indisposée. Je l’ai remise à sa place en affichant une assurance feinte. Il a repris la posture de l’expert, comme s’il n’avait pas remarqué mon mouvement de recul.
Sa description du jaloux maladif s’appliquait aux cas extrêmes, c’est-à-dire à ceux qui avaient besoin d’une aide professionnelle. Ces êtres possessifs à l’excès fréquentaient son cabinet. À titre d’exemple, le psychologue m’a parlé d’un de ses clients qui avait fait jurer à son épouse de ne jamais se remarier s’il mourait avant elle. Pour plus de sûreté, son testament stipulait qu’advenant une nouvelle union elle perdrait son héritage. Autre type d’esprit paranoïaque rencontré en consultation : celui d’une femme qui harcèle son conjoint afin qu’il lui raconte avec force détails ses aventures.
Il s’égarait. Mon magazine voulait un article à propos des jaloux que l’on croise tous les jours dans la rue ou au bureau, pas des cas psychiatriques. J’ai gardé le contrôle de l’entrevue en lui rappelant que les temps avaient changé. La libération des mœurs n’avait-elle pas fait disparaître ce sentiment excessif de possession ? Il n’en était pas convaincu.
— On doit distinguer la jalousie féminine de la jalousie masculine, a-t-il nuancé. Encore aujourd’hui, et même si les esprits sont plus ouverts, les hommes considèrent le cocuage comme la pire des hontes. Les femmes, elles, sont disposées à accepter une trahison passagère par besoin de sécurité.
Alors, il a cité de mémoire la féministe Germaine Greer.
— Avez-vous lu La Femme eunuque ? L’homme est jaloux en raison de son amour-propre ; la femme, parce qu’elle en manque. Non, la jalousie n’est pas en perte de vitesse, a-t-il affirmé après l’écrivaine australienne. Simplement, elle a changé de forme. Certes, les mentalités évoluent. Cependant, même si les divorces se multiplient, les anciennes valeurs restent solidement ancrées, a-t-il conclu.
J’avais quelques bonnes quotes , comme on dit dans le jargon journalistique, et j’ai mis fin à l’entretien.

Tandis que j’étais sur le chemin du retour, un argument du professeur Langis me trottait dans la tête : « La femme se voit comme la propriété de l’homme. » Et alors, le visage impassible de ma mère a surgi dans mon esprit. Ne pouvant pas ignorer les écarts de conduite de son mari, elle avait toutes les raisons de pâlir de jalousie. Pourtant, elle s’était toujours vantée d’être à l’abri de ce vilain penchant.
Le psy voyait juste, mais il se trompait de génération. Je percevais en maman la parfaite incarnation de la femme qui ferme les yeux pour échapper à l’insécurité. Sa vie tournait autour du juge, et elle-même n’existait qu’à travers lui. Dépendance financière, certes, mais aussi émotionnelle. Plutôt que d’affronter son mari volage, elle regardait ailleurs, ai-je pensé en patientant dans l’énorme bouchon de circulation qui paralysait l’avenue Papineau. Quelle idée de m’être laissé attraper dans cette souricière !
J’avais tout mon temps pour remuer de gênants souvenirs. Une scène du passé a surgi dans ma mémoire. Elle m’a ramenée une vingtaine d’années en arrière. Maître Rufus Delagrave, alors procureur de la Couronne, venait de rentrer fourbu d’Ottawa où il avait participé à une réunion d’éminents juristes versés dans le droit criminel. Pour échapper à ses deux rejetons trop bruyants, en l’occurrence mon frère et moi, il avait décidé d’aller se détendre à notre chalet des Laurentides. Or, cette nuit-là, malencontreux hasard, la maison voisine de la nôtre avait brûlé de fond en comble. Le propriétaire, un homme âgé, avait réussi à fuir le brasier, mais sa femme, paralysée des jambes, était demeurée coincée à l’étage. Au péril de sa vie, sa petite-fille de douze ans, mon amie Caroline, s’était précipitée à l’intérieur pour secourir sa grand-maman adorée. Elle grimpait l’escalier quand le plafond s’était effondré. À l’arrivée des pompiers, il ne restait plus qu’un tas de cendres au milieu duquel on avait découvert les deux cadavres calcinés : la grand-mère et sa petite-fille brûlées comme des torches vivantes.
Au matin, tous les bulletins radiophoniques relayaient la nouvelle de la tragédie meurtrière survenue sur le chemin du Mont-Sauvage, à Sainte-Adèle. En mettant bout à bout les informations diffusées, ma mère – Éléonore de son prénom – avait vite compris qu’il s’agissait de nos voisins. Incapable de dissimuler ses émotions, elle s’était effondrée – la bonne l’avait aidée à s’étendre –, pour ensuite se jeter sur le téléphone dans l’espoir de joindre Rufus. En vain. Soit il se trouvait encore sur les lieux du drame, soit il était déjà en route.
Tout à mon propre chagrin, j’avoue avoir fait peu de cas de la réaction excessive de ma mère quand, à la tombée du jour, Rufus était revenu soi-disant de Sainte-Adèle. À peine avait-il déposé son fourre-tout qu’Éléonore l’apostrophait, elle qui n’élevait jamais la voix devant son mari. Elle avait exigé de connaître tous les détails de cette nuit macabre. Pourquoi ne lui avait-il pas téléphoné pour la prévenir ? Le va-et-vient des pompiers l’avait-il réveillé ? Avait-il offert son aide à la famille éprouvée ? Le feu aurait-il pu se propager jusque chez nous ? Mon père avait prétendu n’avoir rien entendu, rien remarqué. La veille, il s’était couché épuisé et avait dormi d’un sommeil de plomb. La réplique cinglante de ma mère, jamais je ne l’oublierais :
— Voyons donc, Rufus, me prends-tu pour une valise ?
Leurs voix s’entremêlaient, celle de ma mère stridente, celle de mon père plutôt éteinte. Je n’avais jamais entendu maman s’adresser à son mari sur ce ton. Comment pouvait-il n’avoir rien remarqué ? Un incendie pareil laissait des traces. Les cris, les craquements, les flammes… Et au matin, le chalet voisin parti en fumée, les arbres noircis, les murs carbonisés. D’après les infos, il ne restait plus que la cheminée de pierre au milieu des cendres fumantes. Son mari voulait-il lui faire avaler qu’il était passé devant ce monceau de débris les yeux fermés ?
— Rufus, tu me mens. Si tu n’as rien vu, c’est que tu n’étais pas là.
Il avait tendu les bras, mais elle avait reculé comme s’il était contagieux.
— Ne me touche pas ! À partir de maintenant, nous ferons lit à part.
J’étais trop jeune pour comprendre le sens de cette menace et, encore aujourd’hui, j’ignore comment mes parents se sont rabibochés. Ensuite, leurs lits jumeaux, jusque-là collés, sont demeurés séparés par une petite table de chevet. Alors que j’y repensais, et à la lumière de ma conversation avec le psychologue, mes pressentiments se confirmaient : ma mère n’avait rien de l’affabulatrice jalouse. Le juge était un Casanova impénitent.
Une fois arrivée dans mon quartier, nouveau pépin, pas moyen de garer ma bagnole près de la maison. La rareté de places de stationnement constituait le seul inconvénient à habiter l’avenue du Parc-La Fontaine. Pour le reste, j’adorais notre condo. Pendant le doctorat de Philippe – nos années de vaches maigres –, c’est moi qui faisais tourner la baraque. Avec mon salaire de journaliste pigiste, nous pouvions à peine nous payer un modeste logement, rue Panet. À présent, Philippe occupait un poste de prof d’histoire à l’UQÀM et, sans rouler sur l’or, nous étions plus à l’aise. Assez, en tout cas, pour acquérir ce condo au troisième et dernier étage d’un édifice centenaire situé devant l’étang des canards.
Lui et moi partagions, à l’arrière, un grand bureau aux vitres teintées serties de plomb. Cette pièce, les anciens propriétaires, assurément des bourgeois anglais, l’appelaient la « billard room ». La fenêtre à carreaux donnait sur les toits voisins. Nous avions peint les murs gris-bleu et reverni les moulures. Les rayons de notre bibliothèque remplissaient tout un pan. J’avais disposé à gauche les ouvrages historiques et de sciences politiques. Au milieu, les livres de sociologie et les guides de voyage. Enfin à droite, les romans classés par ordre alphabétique : Émile Ajar, Simone de Beauvoir, Saul Bellow, Albert Camus, Daphné du Maurier, Lawrence Durrell, etc. La table réfectoire occupait le centre, et nous nous assoyions l’un en face de l’autre. En général, Philippe corrigeait ses copies à l’université où il recevait aussi ses étudiants, de sorte que je pouvais rédiger mes articles en écoutant mes disques de Claude Léveillée ou de Léo Ferré sans risquer de le déranger. De mon siège, je pouvais activer la platine sans me lever.
À force de tourner en rond, j’ai fini par repérer un espace libre au coin de la rue Cherrier. En remontant l’avenue, j’espérais que Philippe n’était pas encore rentré. Je le trouvais à pic depuis quelque temps, tantôt déprimé, tantôt en colère, et je ne savais jamais sur quel pied danser.
Il n’y avait pas un chat à l’appartement. Tant mieux ! Je me suis versé un grand verre de lait et j’ai filé à mon bureau afin de transcrire mon entrevue avec le psychologue. Misère ! Le magnétophone avait fait des siennes, si bien que le son diminuait à tout moment, quand il ne coupait pas carrément. J’étais si concentrée à me remémorer les bouts manquants et à taper les phrases sur ma machine à écrire Underwood que je n’ai pas entendu la porte s’ouvrir.
— Salut, a dit Philippe en s’approchant de la table pour déposer le courrier.
Ce faisant, il a remarqué la photo découpée dans La Presse et placée à côté du verre de lait vide. Son regard s’est animé, m’a-t-il semblé, mais son visage est resté de marbre. À l’évidence, la ressemblance entre la défunte et moi l’avait saisi.
— Tu ne trouves pas que nous avons un air de famille ? lui ai-je demandé sur un ton naturel.
— Non. Pas vraiment, a-t-il répondu en haussant les épaules.
— Ben voyons, examine ses traits et compare-les aux miens.
Il a pris la coupure dans ses mains, l’a considérée distraitement et me l’a tendue.
— Si ça t’arrange de le croire, c’est ton affaire. Elle est jolie, mais franchement, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Il faut toujours que tout tourne autour de ta petite personne.
Sa réaction m’a heurtée. Pourtant, je n’ai rien répliqué. J’ai interprété sa vacherie comme la suite logique de nos rapports empoisonnés des derniers temps. Décidément, le climat se détériorait entre nous. L’expression favorite de mon père me trottait dans la tête : il y a de la poudre dans l’air !


Les demoiselles de Verchères
Quatre semaines plus tard, sans le dire à personne, j’avais décidé d’aller me recueillir au pied de la pierre tombale d’Élisabeth Lavigne au cimetière de Verchères. C’était plus fort que moi, cette mystérieuse inconnue me hantait. Le soleil printanier réchauffait l’air. J’avais envie de me dégourdir les membres.
Finalement, je n’avais pas osé vérifier mes soupçons auprès de mon père. Son diabète avait empiré et, comme Jules le redoutait, les médecins lui avaient amputé la jambe droite jusqu’au genou. Il me semblait trop mal en point pour lui asséner ce pavé. À moins qu’il faille mettre mon mutisme sur le compte d’un relent de lâcheté ? Même cloué au lit, Rufus me faisait trembler. Dès qu’il haussait la voix, je m’écrasais, comme toujours. La souffrance, conjuguée à l’impuissance, le rendait encore plus malcommode.
Pour soulager ma mère épuisée par tous ces va-et-vient entre la maison et l’hôpital, je passais un après-midi sur deux au chevet de papa dans sa minuscule chambre d’un vert pomme délavé. Affaissé sur son fauteuil roulant qu’il était incapable de manœuvrer lui-même, il revivait son ancienne vie. Extrêmement médicamenté, il paraissait désorienté la plupart du temps. Il lui arrivait de s’imaginer en train de ratisser les feuilles à Sainte-Adèle. C’était son divertissement préféré, les week-ends d’automne. Dans ses sursauts de lucidité, sa jambe manquante lui causait d’insoutenables élancements. Il la sentait, mais dès qu’il étendait le bras pour la toucher, sa main rencontrait le vide.
Son diabète engendrait aussi une cécité profonde. Il distinguait à peine nos traits, même les jours clairs. Je le prenais en pitié, sentiment qu’il ne m’avait jamais inspiré auparavant. Je ne trouvais pas les bons mots pour le réconforter. Devais-je lui recommander la patience ? Le courage ? Il n’avait jamais manqué ni de l’une ni de l’autre. Naturellement, je ne l’embrassais pas. Entre nous, la moindre manifestation de tendresse nous aurait embarrassés, lui comme moi.
Est-ce que j’aimais mon père ? Tandis que je m’éloignais de la métropole, la question qui me hantait était plutôt : lui, éprouvait-il de l’amour pour moi ? Sa froideur extrême à mon endroit m’avait toujours laissée perplexe. Se pouvait-il que mon père ait reporté toute son affection sur son autre fille, si tant est qu’elle existât ? J’ai remis à plus tard le moment de décortiquer mes sentiments et les siens. C’était mon jour de congé – ma mère passait l’après-midi à l’hôpital – et j’en ai profité pour partir sur les traces de ma demi-sœur, vraie ou fausse.
La route s’étirait en une ligne droite longeant le fleuve. Verchères avait conservé son cachet d’antan, avec ses rues onduleuses et ses maisonnettes blanches serrées les unes contre les autres. La rue principale somnolait. Comme dans la plupart des hameaux, les morts montaient la garde à petite distance de l’église paroissiale. J’ai garé ma voiture dans l’allée centrale du cimetière et j’ai continué à pied. De simples plaques voisinaient avec d’imposants monuments à la mémoire de citoyens respectés ou plus aisés. La pelouse était impeccablement tenue. Au bout de quelques minutes, un amas de terre brune remuée récemment a attiré mon attention entre deux stèles. Nul doute, j’avais repéré la tombe d’Élisabeth. J’ai lu les premiers noms taillés dans la pierre, ses grands-parents assurément : Aurore Lavigne, née Poudrette . Plus bas, Toussaint Lavigne , et, en dessous, Artémise Lavigne, née Cléroux , sans doute la seconde épouse de Toussaint. Puis, celui de la mère d’Élisabeth, que j’avais vu dans l’avis nécrologique de La Presse , Alice Lavigne (1924-1968) . Finalement, mes yeux se sont fixés sur des lettres fraîchement gravées : Élisabeth Lavigne. Les monuments ne parlent pas, mais j’avais l’impression de me rapprocher d’elle. Ne manquait que la clé pour percer ce mystère. J’avais apporté des brins de muguet. J’ai mis un genou à terre et j’ai déposé les fleurs devant la dalle.
Plongée dans mes pensées, je n’avais pas remarqué, debout derrière moi, une vieille dame bien droite, les mains sur sa canne. En me retournant, j’ai provoqué chez elle une curieuse réaction de recul, dont elle s’est empressée de s’excuser :
— Pardonnez-moi. Mes yeux me jouent des tours et, ma foi du bon Dieu, mon esprit divague.
Elle a ajouté en me fixant intensément :
— Pendant un moment, j’ai cru voir Élisa.
Je percevais sa profonde tristesse. Son regard mélancolique me scrutait avec trop d’intérêt. Elle en a pris conscience et s’est vite ressaisie.
— Vous connaissiez ma nièce ? m’a-t-elle demandé en remarquant les petites fleurs blanches que j’avais placées sur le sol, tout près du nom d’Élisabeth.
Sur le coup, j’ai failli lui mentir. Prétendre que nous avions fréquenté la même école ou que nous étions des collègues de travail. Mais où ? J’ignorais tout d’elle, mis à part ce qu’en disait la notice nécrologique. J’ai sagement opté pour la vérité.
— C’est un peu compliqué.
J’ai hésité encore, puis j’ai plongé.
— J’ai vu sa photo dans le journal, et notre ressemblance m’a frappée. Alors, je serais curieuse de savoir si nous avons des parents communs. Oncles, tantes, cousins…
— Un drôle de hasard, en effet, a répondu la vieille dame aussi embarrassée que moi. Mais ma nièce était fille unique, mes sœurs et moi sommes célibataires, et nous n’avons pas de frère. Donc, je ne pense pas…
— Vous avez raison, ai-je dit en riant nerveusement. Je cherchais une excuse pour m’offrir une balade au bord du fleuve. Permettez-moi de me présenter. Je m’appelle Anne Delagrave.
— Et moi, Célina Lavigne. Je viens tous les jours, a-t-elle ajouté en caressant le monument du regard. Ici reposent mes parents, ma sœur Alice, puis maintenant ma nièce Élisa. Sa mort si subite a causé un grand vide dans ma vie.
Sa tête dodelinait. J’ai cru que la vieille dame allait tomber. Elle paraissait si minuscule, si fragile, appuyée sur sa canne ferrée, avec ses lunettes aux verres épais. Je l’ai invitée à me prendre le bras, ce qu’elle a fait volontiers en me proposant de la raccompagner chez elle.
— J’habite tout près d’ici, entre le cimetière et l’église, a-t-elle annoncé en m’entraînant vers l’allée menant à la sortie.
J’ai pensé qu’elle ne voulait pas me laisser seule avec Élisabeth. Sans doute cherchait-elle une explication moins alambiquée à ma présence fortuite auprès de sa nièce. Il nous a fallu à peine cinq minutes pour atteindre la route Marie-Victorin. Mademoiselle Lavigne marchait lentement, et je suivais son rythme. Je lui donnais soixante-quinze ans, peut-être un peu plus à cause de ses cheveux blancs coiffés à l’ancienne. Son chignon noué sur la nuque et recouvert d’un filet invisible tenait en place avec des épingles. C’était démodé, mais charmant. Je la trouvais presque élégante dans son manteau de bonne coupe, même s’il avait fait son temps. Elle a profité du trajet pour me confier qu’elle connaissait la plupart des défunts dont nous croisions les monuments. À Verchères, les familles étaient tricotées serré. Les Mailhot, les Desmarais, les Brisebois… Les concitoyens formaient une grande tribu.
— Vous avez entendu parler de notre Madeleine, je suppose ?
— Bien sûr. Mon cours d’histoire m’a appris qu’à quatorze ans Madeleine Jarret a affronté une trentaine d’Iroquois au fort de Verchères. Il paraît que l’un d’eux l’a attrapée par son foulard.
— Elle a eu la présence d’esprit de dénouer son fichu qui est demeuré dans les mains de son assaillant tandis qu’elle déguerpissait, m’a précisé la vieille dame le plus sérieusement du monde.
— Dites-moi, c’est la vérité ou une légende ?
— Absolument vrai, a-t-elle confirmé, un sourire espiègle aux lèvres. Si vous voulez voir son monument, il faudra vous rendre au quai, là-bas – elle a indiqué du doigt la direction à prendre. Il est juste à côté du moulin banal, la plus ancienne construction du village, si je ne m’abuse.
— Je ne manquerai pas d’y aller, l’ai-je assurée.
— Et vous ? Êtes-vous de Montréal ?
— Oui, j’ai grandi à Notre-Dame-de-Grâce.
Je lui ai parlé de mon papa, juge à la cour criminelle, de ma maman, bénévole aux œuvres du cardinal Léger, et de mon mari, professeur d’histoire à l’Université du Québec. Sa tête oscillait de haut en bas pour me signifier que je lui faisais bonne impression. Devant une maison de style victorien en brique rougeâtre, nichée sur une butte au bord du Saint-Laurent, elle s’est arrêtée.
— C’est ici que mes sœurs et moi sommes nées. Notre nièce Élisa y a passé la plupart de ses étés.
Une clôture ceinturait la propriété un peu décatie, dotée d’une dépendance en brique plus claire rattachée au corps principal. Le toit de bardeaux gris s’affaissait, et le découpage blanc tout en dentelles aurait gagné à être rafraîchi. De même, la peinture des jalousies s’écaillait, et la galerie penchait. J’ai imaginé la petite Élisabeth jouant à cache-cache derrière les arbres feuillus ou multipliant les pirouettes sur la pelouse.
Derrière le rideau de la porte en chêne massif, une ombre a bougé. Quelqu’un nous épiait. J’ai lâché le bras de mademoiselle Lavigne devant l’entrée.
— Eh bien ! le moment est venu de nous séparer ! ai-je dit en sortant mon trousseau de clés de mon sac, avec l’intention de retourner à ma voiture.
— Puis-je vous offrir une tasse de thé ?
Sa proposition tombait à point. J’en aurais mis ma tête à couper, elle crevait d’envie de savoir si ses sœurs remarqueraient ma ressemblance avec leur nièce.
— Volontiers, ai-je poussé, trop contente d’avoir l’occasion de prolonger cette conversation pour en apprendre plus sur Élisabeth.
Nous avons traversé le vestibule garni de boiseries sombres. Un épagneul noir trop bien nourri a fait une fête à sa maîtresse, avant de renifler le bas de mon pantalon. Satisfait, il est retourné se coucher sur sa vieille courtepointe aux carreaux délavés. Ma nouvelle amie a enlevé son manteau et suspendu mon blouson de suède à la patère. Je l’ai suivie dans le couloir aux murs couverts de panneaux de chêne brunis par les années. À gauche, le salon baignait dans la demi-obscurité. On avait tiré les rideaux pour empêcher le soleil de brûler le tapis persan. Malgré cette précaution, les motifs bourgogne avaient pâli au fil des ans. Mon hôtesse m’a précédée jusqu’au solarium donnant sur le fleuve. Un cargo géant passait devant les îles, juste en face. Il acheminait sa cargaison vers la Côte-Nord, m’a-t-elle précisé.
À la radio posée sur la cheminée, Francis Cabrel chantait Je l’aime à mourir . Mademoiselle Célina a baissé le son et m’a présenté ses trois sœurs assises dans des chaises en rotin. Angélique, une petite bonne femme grassouillette affublée d’un nez prodigieux, tricotait une tuque « pour les enfants pauvres ». À côté d’elle, dans son rocking-chair , Babette, la tête toute blanche aux reflets bleutés, fixait le vide.
— Ne faites pas attention, elle est sourde, m’a chuchoté Célina.
— Doux Jésus, un fantôme ! a lâché Babette en se tournant vers moi.
Enfin, la troisième, Laure, cheveux blond platine et maigre comme un squelette, que mon arrivée a troublée. Elle a mis son jeu de patience de côté, le temps de m’examiner sous toutes les coutures. Aucune des trois n’a commenté ma ressemblance avec leur nièce, mais, preuve que mon irruption imprévue créait une commotion, la conversation a langui. Afin de dissiper le malaise, Angélique a déposé son tricot sur la console et s’est levée.
— Aimeriez-vous une tasse de thé de Perse, Mademoiselle Anne ? m’a-t-elle demandé.
Puis, sans attendre ma réponse, elle a trottiné vers la cuisine.
— Je vais mettre le canard à chauffer.
L’expression m’a fait sourire. Je n’avais entendu personne parler d’une bouilloire comme d’un canard depuis la mort de mes grands-parents. Ils disaient aussi la pantry pour désigner le garde-manger, et le sink à la place de l’évier.
— Angélique, apporte-lui des cookies au chocolat, lui a crié Célina.
— J’ai rien que deux mains, a rétorqué l’interpellée.
Cinq minutes après, Angélique revenait avec une tasse fumante.
— Goûtez à ce thé. C’est ma nièce Élisa qui me l’avait offert à mon anniversaire. Je le garde pour les grandes occasions.
Quelle charmante vieille demoiselle ! Son infusion était en effet délicieuse et je n’ai pas manqué d’en vanter le goût, alors même qu’elle passait la porte avec une assiette de biscuits aux pépites de chocolat . Je me tenais bien droite, comme me l’avaient appris les bonnes sœurs. Je n’en revenais pas de m’être introduite dans le salon des tantes d’Élisabeth. Par où amorcer la causette ? Célina est venue à ma rescousse en faisant allusion à l’accident de la route qui avait tué leur nièce. Ça m’arrangeait joliment.
— Que s’est-il passé au juste ? ai-je demandé en m’efforçant de ne pas paraître trop curieuse.
Célina s’est levée et a marché sans sa canne jusqu’au bahut de chêne. Elle a ouvert le premier tiroir et s’est emparée d’une enveloppe en cellophane dans laquelle se trouvait une coupure de presse.
— C’est l’article du journal de Varennes publié le lendemain de la tragédie, m’a-t-elle annoncé en dépliant la feuille afin que je puisse la parcourir.
En titre, Une voiture atterrit dans un ravin . Le reportage se lisait comme ceci : À Varennes, une sortie de route s’est soldée par un plongeon dans un ravin sur Marie-Victorin. L’impact est survenu vers 17 h 40, le 28 mars dernier. La conductrice aurait perdu la maîtrise de son véhicule et frappé une glissière de sécurité, avant d’être projetée violemment sur le côté. À l’arrivée des policiers de la Sûreté du Québec, la voiture reposait sur son toit. Les ambulanciers ont secouru la victime. Dangereusement blessée, elle a été transportée à l’hôpital Charles-Le Moyne de Longueuil. L’alcool ne serait pas en cause dans cette sortie de route, selon Jacqueline Éthier, sergente et porte-parole de la SQ. Compte tenu de la présence d’un déversement d’essence dans le cours d’eau, la Sûreté du Québec a signalé l’incident aux autorités environnementales.
Sur la photo qui coiffait l’article, on distinguait une voiture sport renversée sur son toit, le capot froissé comme du papier et le pare-brise en miettes. À l’évidence, elle avait effectué des tonneaux. Je ne sais pas pourquoi, j’ai tout de suite pensé à un suicide. C’était plausible puisqu’on n’avait constaté aucune trace de freinage. Comme si elle devinait mon appréhension, Célina s’est avancée sur son siège.
— Ce n’est pas un accident. Un chauffard a poussé sa voiture dans le fossé. Élisa m’a tout raconté de son lit d’hôpital, a-t-elle précisé en repliant la feuille avant de la glisser dans le cellophane.
— Un chauffard ? Dis plutôt un assassin, l’a corrigée Laure.
— Le type qui a fait ça n’a même pas secouru Élisa, a ajouté Angélique. Il l’a laissée se vider de son sang. La police ne l’a jamais retrouvé.
— La police a bâclé l’enquête, a alors insinué Laure. On ne connaîtra jamais le fin fond du drame.
Ce soir-là, jour de l’anniversaire d’Angélique, Élisabeth venait souper à Verchères. Elle en profitait aussi pour rapporter ses affaires personnelles en attendant de dénicher un nouveau logement, car elle était forcée de déménager. J’ai avancé maladroitement qu’elle roulait peut-être un peu trop vite au moment d’amorcer le virage. Ses tantes ont rejeté mon hypothèse. Certes, le temps sombre et maussade ne facilitait pas la conduite, mais leur nièce maîtrisait le volant comme personne. De plus, elle connaissait bien la route. Je n’ai pas insisté, mais je me suis promis de demander à mon frère Jules pourquoi la police n’avait pas retenu la thèse du délit de fuite. Les demoiselles Lavigne, elles, la soutenaient sans réserve.
Les yeux d’Angélique se sont embués, tandis qu’elle me livrait ses pensées par bribes. Verchères était comme le deuxième chez-soi d’Élisabeth. Elle n’était encore qu’un poupon quand ses tantes l’avaient gardée pendant le voyage de sa mère en Europe. Plus tard, comme celle-ci travaillait à des heures impossibles dans une boutique d’art de la rue Stanley, à Montréal, la petite avait passé ses vacances à la campagne dans la maison familiale. À l’adolescence, elle avait commencé à espacer ses séjours. Aussitôt arrivée, aussitôt repartie, pressée de rejoindre ses amis en ville.
— Ça nous a fait de la peine parce que nous avions décoré sa chambre à son goût, s’est désolée Angélique. Vous comprenez, les jeunes filles s’ennuient en compagnie de vieilles comme nous.
Je me demandais si ses tantes avaient conservé la pièce intacte. Si l’une ou l’autre s’y réfugiait parfois pour épancher son chagrin. Je les écoutais avec la plus grande attention ressasser leurs souvenirs refoulés depuis la mort d’Élisabeth. Ils jaillissaient spontanément sans que j’aie à les interroger. Si leurs versions des faits se rejoignaient, les quatre pinaillaient sur les détails, d’où ma difficulté à établir la vérité. Ainsi, leur nièce avait vécu les dernières années de sa vie à Montréal, mais où exactement ? À Rosemont, comme l’affirmait Célina ? D’après Laure, certaine d’avoir toujours raison, elle logeait plutôt chez une amie du Plateau-Mont-Royal.
Les demoiselles Lavigne se coupaient la parole à tout moment et s’obstinaient sur des niaiseries. J’ai fini par comprendre que, jusqu’au décès d’Alice, la mère et la fille partageaient le même toit, rue De Lanaudière. Après, les tantes d’Élisabeth avaient proposé à leur nièce de s’installer à Verchères pour de bon. Cependant, elle avait atteint un âge où l’on n’en fait qu’à sa tête et avait préféré se faire héberger par une copine dont elles oubliaient le nom.
— C’était Sybil, si j’ai bonne mémoire, a précisé Angélique depuis la cuisine d’où elle ne manquait pas un mot de la discussion.
— Mais non, elle n’a jamais vécu avec Sybil, a protesté Laure qui tenait décidément à mettre son grain de sel.
— Arrêtez de vous crêper le chignon, leur a reproché Célina à voix basse. Mademoiselle Anne va nous prendre pour une bande d’excitées.
— Madame Anne, a rectifié Laure. Tu n’as pas remarqué qu’elle porte un jonc ?
Après avoir obtenu son diplôme de secrétaire avec la plus haute distinction, a-t-elle poursuivi, Élisabeth avait décroché un bel emploi dans une agence de relations publiques. Angélique s’est empressée de la corriger.
— Voyons donc, Laure. Elle faisait du bénévolat auprès des filles-mères.
En réalité, elles avaient toutes les deux raison, à en croire Célina, la plus allumée des quatre. Au début, Élisabeth était sténodactylo dans une boîte de communications. Puis la Société d’adoption l’avait engagée comme aide sociale. Les soirs, elle offrait ses services gratuitement à Parent Finders, une agence anglophone qui soutenait les mères désireuses de retrouver leur enfant naturel. On refilait les clientes de langue française à Miss Lavigne.
— Élisa trouvait injuste la sacro-sainte confidentialité érigée en dogme par le gouvernement, m’a expliqué Célina. Elle ne comprenait pas pourquoi il était interdit à une adulte qui le souhaitait de renouer avec le petit être qu’elle avait abandonné des années plus tôt dans des circonstances souvent douloureuses.
— De toute manière, elle a démissionné avant de partir en Europe, a tranché Angélique, que cette cacophonie commençait à agacer.
— Un coup de tête qui nous a causé bien des tourments, a regretté Laure. Ce voyage a gâché sa vie.
J’ai profité d’une accalmie pour leur poser la question qui me brûlait les lèvres :
— Le père d’Élisabeth est-il vivant ? Je n’ai pas vu son nom sur le monument.
J’avais parlé d’une voix mal assurée tant je redoutais la réponse. Seuls les bruits assourdis venant de dehors ont troublé la pause qui a suivi ma maladresse. Le klaxon d’un poids lourd auquel a rétorqué grossièrement un passant. Je voulais ajouter quelque chose pour meubler ce silence involontaire, mais je n’ai rien trouvé de pertinent à dire. Après un temps de réflexion, Babette a lancé, comme si elle avait recouvré l’ouïe miraculeusement :
— Élisa n’a jamais eu de père.
— C’est une longue histoire, a nuancé Célina, dont le sourire s’éteignait. Ce n’est pas la peine de revenir là-dessus.
Elle m’a tapoté l’avant-bras, si bien que je n’ai pas insisté. Ç’aurait été cruel puisque, sur leur visage, je lisais un profond chagrin. Comme si toute la vie d’Élisabeth, de sa naissance à sa mort tragique, se résumait à une succession de malheurs. Laure m’a signalé son mécontentement par un froncement de sourcils éloquent. Ma présence chez elle l’intriguait.
— Madame, pourquoi vous intéressez-vous tant à notre nièce ? m’a-t-elle demandé en me dévisageant d’un œil réprobateur.
Sa question m’a embêtée. Je me suis empressée de m’excuser.
— Pardonnez-moi si je vous semble indiscrète. J’ai rencontré votre sœur Célina au cimetière et je l’ai raccompagnée. Elle m’a parlé de la mort accidentelle d’Élisabeth et m’a aimablement offert d’entrer boire du thé avec vous.
Ma réplique n’était guère convaincante, et je craignais que l’une ou l’autre exige de savoir ce que je faisais au pied du monument de leur nièce. Dieu merci, Célina ne m’a pas démentie. Elle n’a pas non plus mentionné à ses sœurs que j’avais déposé un bouquet de muguet sur sa pierre tombale… À mon grand soulagement, pas une remarque n’a fusé. Consciente d’avoir manqué de tact en évoquant le père d’Élisabeth, je me suis levée pour prendre congé. Savoir quand se retirer est un art. Célina m’a escortée à la porte et m’a aidée à enfiler ma veste. Elle a serré mes deux mains et m’a glissé sotto voce :
— Si vous revenez nous voir, je vous montrerai des photos.
Sa suggestion sonnait comme une invitation, et je lui ai proposé de m’accompagner un jour prochain au monument de Madeleine de Verchères.
— Avec plaisir, a-t-elle accepté gaiement. Ça me fera une petite sortie.
Au moment où j’allais quitter la maison, un orage a éclaté. Célina a insisté pour que je le laisse passer avant de reprendre la route. Je retournais dans le solarium quand un coup de tonnerre suivi d’un éclair est survenu. Les sœurs se sont levées d’un bond pour aller chausser leurs caoutchoucs.
— Nos claques nous protègent de la foudre, m’a expliqué Angélique.
Nous nous sommes donc installées toutes les cinq autour de la table de cuisine. Angélique a fouillé dans son sac à main pour en sortir son chapelet et a commencé à réciter des Je vous salue, Marie . Dès lors, nous n’avions plus rien à craindre. Par chance, les paroles me revenaient, si bien que j’ai pu joindre mes prières aux leurs.
Pour moi, la scène évoquait un monde en voie de disparition. Ces vieilles dames n’avaient probablement jamais quitté leur village. Elles ne remettaient pas en question les croyances qu’on leur avait inculquées à une autre époque.
Le mauvais temps a fini par s’apaiser. Dehors, les arbres étaient mouillés et le trottoir brillait. J’ai envoyé la main à ma nouvelle amie. Tout compte fait, j’étais satisfaite de mon après-midi. Je n’avais pas la preuve qu’Élisabeth et moi étions des demi-sœurs, mais ses proches me trouvaient un air de famille. Rien n’était joué, cependant. À tout le moins avais-je pressenti que l’identité de son père demeurait secrète. Autre source d’espoir, Célina m’avait promis d’ouvrir son album de photos à ma prochaine visite.
J’avais déjà hâte de les revoir. Tandis que je regagnais la ville, mon plan d’action a pris forme. Dans un premier temps, je comptais glaner des renseignements sur Alice Lavigne afin de déterminer si elle avait connu mon père. Peut-être l’avait-elle rencontré à la boutique de la rue Stanley où elle avait travaillé pendant des années. C’était plausible, car Rufus collectionnait les œuvres d’art depuis longtemps. Je chercherais aussi à découvrir dans quels milieux Élisabeth évoluait, de manière à établir des recoupements entre nos deux vies. Nous avions le même âge, et sa jeunesse comme la mienne s’était passée à Montréal. Nous étions-nous croisées à une assemblée étudiante, à un concert ou au cinéma ? Je m’assurerais de bien planifier ma prochaine rencontre avec les demoiselles Lavigne, un peu comme je préparais une interview pour un article : la première question devant mener à la suivante, le tout dans le but d’obtenir des réponses éclairantes. Bien entendu, je m’efforcerais de ne pas indisposer Laure.


Rufus n’en menait pas large
Mon article sur la jalousie, le premier que je signais dans le magazine Châtelaine , m’a valu les éloges de la patronne. Confiante, j’ai proposé un nouveau sujet tout aussi délicat : les belles-mères. Avec la multiplication des divorces et des remariages, de plus en plus de femmes devenaient subitement et sans grossesse mères d’enfants qui n’étaient pas les leurs. Ce reportage m’a donné du fil à retordre. D’abord, parce que les belles-mères traînaient une légende peu enviable. Personne n’avait oublié l’horrifiante marâtre qui écrasait sur le poêle brûlant les petits doigts d’Aurore, l’enfant martyre. Ensuite, je devais dégonfler le mythe de l’amour instantané : « Je t’aime, j’aimerai tes enfants… Tes enfants t’aiment, ils m’aimeront… » Les femmes que j’ai interviewées m’ont avoué que tout n’était pas rose au sein d’une famille de pièces et de morceaux, pour reprendre l’expression d’Alvin Toffler dans Le Choc du futur . Le quotidien s’était vite chargé de les ramener sur terre.
Comment décrire cette nouvelle réalité sociale sans la noircir injustement ?

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