On ne tue pas n importe qui
84 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris

On ne tue pas n'importe qui , livre ebook

-

Découvre YouScribe en t'inscrivant gratuitement

Je m'inscris
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
84 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Tuer l’amant de sa femme tout en réalisant le crime parfait ? Bob Révian a trouvé la solution : il lui suffit de demander de l’aide... à sa victime !

Qui, si elle souhaite sauver sa vie, à tout intérêt à se creuser les méninges pour trouver une faille dans le plan machiavélique mis au point par son meurtrier.

Quitte à, pour cela, l’orienter vers une nouvelle cible...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 juin 2014
Nombre de lectures 772
EAN13 9791025101377
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

couverture
Pierre Vial LESOU
On ne tue pas n’importe qui
 
 
French Pulp Éditions Policier

1

Tuer…

Et cette fois, il ne l’avait pas seulement pensé, ce petit mot… Il l’avait prononcé à mi-voix, dans un chuchotement.

Curieux…

Là encore, il retrouvait la même simplicité. Jusque dans la prononciation. Un petit heurt du bout de la langue contre les incisives supérieures, et ça donnait :

— Tuer.

C’était presque incroyable ! Cette différence qui existait, entre la facilité du mot et l’énormité de sa signification, avait quelque chose de colossal !

Bob Révian n’en revenait pas.

Pourtant, non ! À bien réfléchir, l’acte lui-même était simple. Car enfin… Un geste. Il suffisait d’un geste… Ce n’était pas plus difficile que de donner la vie !

Paradoxe de la nature… Voilà encore ce qui étonnait Bob… Pourquoi, justement, ces deux choses primordiales, la Mort et la Vie, deux choses fondamentales qui auraient dû, en toute logique, exiger un travail de titan, étaient-elles à la merci d’une banalité – même pas – d’un réflexe ?

Bob Révian, en ce moment, était planté devant la glace de la salle à manger. Il se trouvait face à elle, mais il ne se regardait pas. Il avait les yeux clos, et il sondait ses pensées, immobile. Il les sondait en force. Son visage était âpre.

Tuer… Bob Révian allait tuer. Voyons, ce mot… que signifiait-il ?

Bob Révian ricana brièvement. Il venait de penser à la définition du Larousse : « Ôter la vie d’une manière violente ». Mais oui, il l’avait cherchée, regardée, cette définition ! Lue et relue ! Et ça lui avait semblé curieux, qu’il puisse y avoir une définition de ce mot, dans le Larousse. Comme ça ! Tout bonnement ! À la disposition du public ! Afin que nul n’ignore ! Comment dites-vous ? Tuer ? Mais c’est facile, voyons ! Rien de plus normal… En cas de besoin, voyez Larousse !

C’était à la fois puéril et monstrueux. Et encore, plus loin, il avait trouvé les mots « tulipe, tulle, tutu… » Ça voisinait gentiment. Tuer-tulipe ; tuer-tutu ! La mort et les fleurs !

La mort et les jolies petites jupes de gaze des danseuses de ballet !

À se demander, pourquoi diable, les juges de cours d’assises faisaient tant d’histoires ! Et à se demander pourquoi aussi les criminels n’utilisaient pas ce système de défense en béton armé :

— Le Juge : Vous êtes accusé d’avoir tué. Vous serez donc condamné à la peine de…

— L’accusé (se dressant d’un mouvement scandalisé) : Permettez, monsieur le Juge ! Je ne sais de quelle façon vous interprétez mon acte, mais, pour ma part, je n’ai fait que mettre en pratique l’une des 70 000 définitions que comporte la 146e édition du Nouveau Petit Larousse Illustré !

— Le Juge (pris de court devant cet argument) : Comment dites-vous ? 146 ème édition ? Le Larousse ?… Bien… Nous allons vérifier !… Huissier, apportez un dictionnaire ! Merci ! Voyons voir… « Tubulure… Tue-mouche… TUER… » C’est pourtant vrai… Le Larousse est responsable. En conséquence, vous êtes acquitté. Le tribunal vous présente ses excuses… Affaire suivante !

Oui. Pourquoi tant d’histoires pour un mot aussi simple, c’était à se le demander.

— Demain matin, j’aurai tué deux personnes, se répéta Bob de nouveau.

Et dire que c’était le facteur, ce petit bonhomme anonyme, ce petit fonctionnaire jovial et aimé des midinettes, qui allait mettre à son insu la machine en route ! Cela clans dix minutes. À partir de cet instant, Bob Révian n’aurait même plus la possibilité de reculer. Il serait trop tard. Une fois le sort mis en marche, il serait obligé d’aller jusqu’au bout…

De tuer.

Il ouvrit brusquement les yeux. Une nouvelle fois, il fut surpris. Sa tension nerveuse était telle qu’il n’aurait pas été étonné de se retrouver défiguré, le visage tordu, les veines saillantes, semblable à une sorte de Dracula aux canines de tigre… Mais non. Être un meurtrier en puissance ne changeait rien à rien ! Il avait beau se détailler avidement, le miroir ne lui renvoyait que son image de tous les jours, celle d’un garçon de trente-trois ans, au visage bronzé, à la chevelure noire et harmonieuse, aux yeux très doux ; un peu bellâtre peut-être, sans relief extravagant dans la personnalité, mais sans vulgarité non plus. En tout cas, en pleine santé. Fait pour aimer vivre. Rien qui puisse l’incliner à songer à mourir, à voir son existence, par exemple, abrégée par le couperet de la guillotine.

C’était pourtant à ça que Bob allait se frotter. Mais là, il savait pourquoi. D’abord, parce qu’il avait toutes les raisons de tuer. Mobiles passifs : il était trompé, bafoué. Mobiles actifs : ça allait lui rapporter du fric, et ça allait lui apporter l’amour. En somme, tout y était : passion, intérêt, vengeance.

Mais surtout, il allait « endosser une nouvelle peau », vaincre enfin cette veulerie dont il avait honte.

Il allait obtenir son « certificat d’homme ».

Ça, il y tenait. C’était peut-être son vrai, son seul mobile. Il sortirait mûri de l’expérience, déifié par son acte. Pour lui, ça comptait. Il n’avait jamais été méchant et tout le monde en profitait. Alors…

Alors, pas de demi-mesure ! Il avait mis longtemps à en avoir marre, mais maintenant il allait passer d’un extrême à l’autre. De victime, il allait devenir bourreau.

À partir de demain, tout serait changé… Déjà, le fait d’avoir imaginé un crime parfait – et comment ! – c’était un bon début, un accessit. D’ailleurs, à propos, il se demandait pourquoi il venait de songer à la guillotine. Crime parfait, donc guillotine exclue. Les flics pourraient s’y atteler ! Son plan était indémolissable. De l’acier !

Certainement, bon nombre de types, avant lui, avaient déjà imaginé des crimes qu’ils avaient qualifiés de « parfaits ». Beaucoup aussi en étaient revenus par la suite – ou plutôt, il n’en étaient pas revenus ! Leur crime s’était révélé « imparfait ». Et pourquoi ?

C’était sans doute qu’ils avaient mal analysé le sens de l’adjectif « parfait ». Précédé du mot crime, cet adjectif prend une autre signification bien plus importante. Il veut dire « sans châtiment » Crime sans châtiment.

Ce qui nécessite forcément deux éléments : le crime, qui abat la victime ; et le châtiment, qui abat le coupable. Or, la police s’acharne toujours tant qu’elle n’a pas déniché le second des deux.

Par contre, dès qu’elle a les deux acteurs du drame – victime et coupable – cela lui suffit. Tout s’arrête. Tout est fini.

C’était là que résidait le secret de la réussite de Bob : il fournissait les deux, la victime et le coupable ! Ce dernier étant, bien sûr, tout ce qu’il y a de plus docile à reconnaître le crime.

En fait, dans cette histoire, si Bob avait peur de quelqu’un, c’était tout simplement de lui-même. Peur de ne pas aller jusqu’au bout, de manquer de courage. Peur, peut-être, aussi, du remords… C’était pour ça qu’il tenait à se mettre à l’épreuve ! S’il flanchait, il serait l’artisan de sa propre perte. Mea culpa !

Tout de même ! N’avoir à craindre que soi-même, c’était beau ! Des tas de meurtriers s’en seraient accommodés !

Mais Bob, lui… Eh oui ! dans son cas ce n’était pas le crime qui était imparfait, c’était l’exécutant !

Dix-sept heures cinquante… La grosse pendule murale, dans son dos, égrenait les secondes lourdement.

C’était le seul bruit de la maison.

Bob les imaginait, ces secondes, comme des petits traits, gris ou noirs, s’inscrivant dans le temps… Oui, un peu comme ces bâtonnets que l’on inscrit sur une ardoise, pour compter les points.

Mais dans dix minutes, à dix-huit heures, il ne les imaginerait plus gris ou noirs. À partir de cet instant, un trait plus grand que les autres s’abattrait sur l’ardoise : mardi 9 janvier, dix-huit heures, passage du facteur et fin du passé ! Puis les secondes suivantes continueraient de s’inscrire dans son imagination, aussi régulières que les autres, mais d’une autre couleur, rouge par exemple, couleur de sang, de violence, mais couleur de vie aussi.

Bob s’écarta de la glace, s’approcha de la fenêtre. Le jour déclinait doucement. Janie était là, dans le jardin, ce jardin que Bob n’avait jamais aimé, qu’il trouvait trop symétrique, trop bien entretenu – du gravier bien ratissé, et cinq pelouses rondes, identiques, où chaque brin d’herbe ne dépassait pas son voisin d’un millimètre.

Janie vaquait à ses occupations inutiles, futiles, toujours les mêmes.

Au fond, elle n’était pas embêtante, Janie. Elle avait trois passions : l’alcool, la poésie (Arthur Rimbaud surtout) et ces petits animaux de porcelaine qui absorbaient le peu d’argent qu’elle possédait. Janie passait son temps à disposer des tas de ces petits animaux sur les pelouses du jardin. Ils étaient de toutes couleurs, de toutes formes, sans proportions. Il y avait des canards, des chats, des grenouilles, des lapins, dans des attitudes figées. Janie les entretenait quotidiennement, les changeait de place, puis se reculait, méditative, comme un peintre devant sa toile…

Une fille gentille, mais bizarre. Bob avait toujours pensé qu’elle devait être un peu simplette d’esprit.

Janie était la sœur de sa femme. Mais elles n’avaient pas vécu leur jeunesse ensemble.

Dès l’enfance, le divorce de leurs parents les avait séparées et leurs vies respectives étaient devenues différentes…

Le beau-père de Janie ne l’avait jamais battue, non. Mais il lui avait fait connaître la rue, les faubourgs, les terrains vagues. Elle avait vécu dans ces immenses maisons aux briques creuses, où le linge pend aux fenêtres comme les drapeaux de la misère. Elle s’était mariée à dix-sept ans. Pour en « sortir ». Pour essayer d’échapper à… un peu comme Gribouille… échapper à la pluie en se jetant à, l’eau ! Elle avait mis dans le mille. Un mari effroyable. Buveur, jaloux, brutal. Janie s’était enfuie, un soir, sans autres vêtements que ceux qu’elle portait. Vivante, mais de justesse.

Bob et sa femme, Simone, s’étaient mis d’accord pour la recueillir.

Maintenant, Janie avait vingt ans. Mais la frousse d’être découverte par son mari ne l’avait jamais quittée. Il suffisait même qu’on parle de lui pour qu’elle se mette à trembler de tous ses membres. Quand elle y pensait trop, elle s’étourdissait d’alcool. Heureusement, lui ignorait l’adresse de cette sœur aînée. Mais il faisait des recherches. De temps en temps, un flic venait, pour avertir Janie que son mari était à ses trousses, qu’il faisait des démarches. La police gardait le silence, respectant la loi qui autorise les gens (majeurs et sains d’esprit) à disposer d’eux-mêmes Pourtant, Janie redoutait qu’un flic véreux, un jour, ne se laisse graisser la patte…

Quant au divorce, pas question ! Elle avait trop peur de se retrouver face à face avec lui à l’ordonnance de non-conciliation.

Bob ouvrit la porte, descendit les trois marches rectilignes. Le moment approchait. Bientôt dix-huit heures… Il était temps.

Car il fallait absolument qu’il aille à la boîte aux lettres le premier. Avant Janie.

— Alors, cette ménagerie, ça boume ?

Janie se redressa. (Elle venait de rectifier la position d’un horrible renard mauve qui, les pattes repliées, le museau au ras du sol, semblait prêt bondir sur un écureuil placé à deux mètres de lui.) Quelque chose, comme un sourire pathétique, passa dans ses immenses yeux noirs et cernés,

— Ça boume, Bob…

Son visage, pointu et jaune, n’était jamais maquillé. Elle avait des cheveux châtains, trop longs et raides, qui étaient tirés en arrière et plaqués à sa tête ; ils se terminaient en une « queue de cheval » qui lui arrivait jusqu’à mi-dos. Elle portait un pantalon épais, fait d’une sorte de tissu-brosse à rayures verticales noires et blanches, et un gros pull de laine mohair, vert tendre, qui avait appartenu à Bob, et qui lui donnait des épaules de garçon. Ses pieds étaient chaussés de mules bicolores, vert et noir.

Bob songeait souvent qu’elle n’était pas vilaine. Mais pas belle non plus. Elle ressemblait à une intellectuelle surmenée. En tout cas elle n’inspirait pas l’amour.

Bob demanda :

— Tu aimes ce renard ? Moi, je le trouve plutôt moche. Janie haussa les épaules :

— C’est à cause de sa couleur… Le mauve, c’est une très belle couleur en soi… Mais, évidemment, sur un renard, ça surprend.

— Ouais, v’demment… fit Bob qui n’avait rien compris.

Il regardait vers la grille. Ce facteur, bon Dieu !

— Bob !

Une lumière venait de jaillir. Bob se retourna. Simone, sa femme, se découpait dans l’embrasure de la fenêtre de leur chambre, au premier étage. Elle venait de se réveiller. Souvent, il lui arrivait de faire la sieste, vers quatre heures, et de ne se réveiller qu’à six. Résultat : le soir elle ne se couchait jamais avant une heure du matin, et encore lui fallait-il du somnifère pour s’endormir. Le pli était pris.

— Quoi ?

— As-tu des cigarettes ?

Bob crispa les poings. Ça tombait salement mal. S’il lui portait des cigarettes, le facteur risquait de passer entre-temps. Janie prendrait le courrier avant lui. Et ce serait la catastrophe !

— Dans le tiroir de la table de nuit, tu as regardé ?

— Non.

— Eh bien, regarde ! lança-t-il brusquement.

— Bon…

Elle amorça un demi-tour pour quitter la fenêtre mais revint aussitôt :

— Bob…

Un soupir exaspéré lui gonfla la poitrine.

— Oui ! Quoi encore ?

— Je t’ai demandé ça gentiment… reprocha-t-elle d’une voix chagrine. Pourquoi es-tu si méchant ?

Le jour baissait de plus en plus. Simone, de là-haut, ne pouvait voir le pli mauvais qui avait crispé les lèvres de son mari. Ça pouvait d’ailleurs passer pour un sourire.

« Salope, pensait-il. Ignoble petite salope ! Et quand tu vas te rouler dans le plumard avec l’autre, tu le fais gentiment, aussi ? »

— Je ne t’ai pas répondu méchamment, voyons ! Tu l’as cru…

Elle le regarda un instant, barricadée dans un silence amer. Bob haussa les épaules et il s’aperçut qu’il était désolé. C’était vrai. Pourquoi lui parlait-il méchamment ? Après tout, elle l’avait trompé, peut-être, mais…

Il n’avait aucune raison d’être dur avec elle. C’était inutile. Puisqu’il allait la tuer.

— V’là l’facteur !

— Oui ! fit Bob dans un sursaut.

L’homme tendait le courrier à travers les grilles. Les occupants de la maison étant là, il dédaignait la boîte aux lettres.

Bob s’élança. Un peu vite. Dans son empressement il shoota dans un coq noir planté un peu trop en dehors d’une pelouse. D’instinct il regarda Janie, rencontra aussitôt son expression navrée. Il se baissa, remit l’objet en place, avec des gestes confus.

« M… ! pensa-t-il. Être là, à trifouiller ces petites c… eries, alors que… »

Il s’empara prestement du courrier, s’arrangeant pour tourner le dos à sa belle-sœur.

— Merci, facteur.

— Pas de quoi ! À demain…

— Oui, c’est ça…

Tout y était. Les trois enveloppes. Une grande, jaune, adressée à son nom, et deux petites, blanches et identiques de format, adressées à Janie. La grande ne contenait que des prospectus publicitaires ; elle n’avait d’autre utilité que de masquer, aux yeux de Janie et de Simone, celle des deux autres qu’il allait garder pour lui. Car il n’aurait pu la glisser dans sa poche sans attirer leur méfiance.

« Maintenant, attention ! songea-t-il ; il ne faut pas que je me trompe. Je dois garder celle dont le timbre est légèrement collé de travers. »

Il la trouva, la dissimula derrière la grande enveloppe jaune. Il fit demi-tour et, en passant, tendit la troisième à Janie :

— Encore ton béguin… sourit-il.

Il savait très bien que sa belle-sœur se prêtait à ce petit micmac sans beaucoup d’allégresse…

— Merci…

Elle s’empara de la lettre, la glissa dans la poche de son pantalon, comme elle le faisait toujours. « J’aime retarder l’instant d’ouvrir mon courrier… » avait-elle expliqué une fois à Bob qui s’étonnait. « Une lettre, ça peut présenter un tournant capital de la vie, bon ou mauvais, et il est plaisant de savoir qu’on peut en retarder l’échéance à son gré. »

Ouais ! C’était l’époque où Bob n’avait pas encore pigé la signification de ce petit trafic !

Mais ce soir, le mensonge de Janie allait devenir réalité : en fait de tournant capital, ç’allait en être un !

— Bob !

Sa femme, de nouveau. Mais cette fois en bas, descendant le perron.

— Oui ?

— Je n’en ai pas trouvé…

— Pas trouvé quoi ?

— Mais… des cigarettes, voyons ! Tu as du courrier ?

Elle avançait vers lui, mais il était sûr qu’elle ne pouvait apercevoir que la grande enveloppe jaune…

— Oui… Oh, sans importance… Prospectus…

— Je vais chercher des cigarettes. Elle le dépassa, heurta le coq à son tour.

— Oh, pardon, Janie !… Il commence à faire noir.

— Non, c’est ma faute, dit Janie qui paraissait mal à l’aise. (Il y avait une sorte de tension dans sa voix.) Il faut que je le mette ailleurs.

Simone poussa la grille et sortit. Bob rejoignit la maison, monta dans la chambre. Il. déchira l’enveloppe jaune, inutile, mais glissa soigneusement la lettre blanche – « sœur jumelle » de celle qu’il avait remise à Janie – dans la poche intérieure de son pardessus. Puis il alla s’étendre sur le lit.

Elle était très importante, cette lettre qu’il venait de glisser dans son pardessus. Mais pour plus tard. Pour l’immédiat, c’était celle que Janie avait dans la poche qui comptait… Car elle contenait la condamnation à mort de Simone.

Voilà. Pas plus difficile que ça. Pour Bob, le premier acte était joué. Il ne lui restait plus qu’à attendre…

Mais le second acte, celui-là, n’allait pas être en velours !

2

21 heures 15.

La Mercédès 190 S.L. était arrêtée dans un paquet d’ombre, tous feux éteints. Il y avait déjà une demi-heure que Maria attendait. Immobile derrière le volant, elle surveillait la maison dont la façade blanche se dessinait dans la nuit, à une cinquantaine de mètres.

Tout allait bien. L’endroit était désert. Quelques piétons à de rares instants. Parfois une voiture dont les phares giflaient la carrosserie bleu argent de la Mercédès. Mais, en ce cas, Maria se couchait prestement sur la banquette.

Prudente, ne négligeant rien pour passer inaperçue, elle ne s’était autorisé qu’une cigarette. Une envie de fumer commençait à la démangeait sérieusement, mais elle y opposait une volonté de fer.

La volonté, c’était d’ailleurs la qualité dominante de Maria. À ce stade, ça devenait même un défaut. Il s’agissait plutôt d’entêtement.

Un à un, elle avait vu s’éteindre les pavillons. Sauf celui qu’elle surveillait, où deux fenêtres restaient allumées : une en bas, une au premier étage. En cela, rien d’anormal.

La température baissait, mais Maria avait pris soin de se vêtir chaudement. Son manteau de castor, bien serré autour d’elle, la conservait dans une tiédeur confortable. Pas de talons hauts. Pour une fois, sacrifiant sa coquetterie habituelle, elle avait chaussé des bottillons fourrés.

Maria était une femme de trente-cinq ans, une femme jeune, que n’aurait pas effrayée la concurrence de pin-up de vingt ans dans un concours de beauté. Elle avait un corps svelte et attirant, que son instinct de femelle savait mettre en valeur en n’importe quelle circonstance. Le visage, seul, ne présentait pas la même perfection. Peut-être parce que Maria était très brune. Les traits étaient réguliers, mais nerveux, un peu durs, et aucun maquillage, si savant fût-il. n’arrivait à adoucir l’expression de ses yeux noirs où passait une sorte de vigilance furtive. Maria, lorsqu’elle regardait les gens, avait l’air de les épier.

Ça y était. Il était 21 heures 20. Normalement…

Elle devint attentive. Quelques secondes passèrent encore puis un bruit lui parvint, venant du pavillon ; un déclic.

Un homme venait de refermer la grille derrière lui. Maria l’observa tandis qu’il se dirigeait vers le garage particulier, mitoyen du pavillon. Dans la nuit il était peu visible. Maria entendit le rideau métallique coulisser, puis la veilleuse du plafond éclaira le garage.

Deux voitures s’y trouvaient côte à côte. Une 203 récente, et une vieille 2 CV.

Bob Révian s’avança dans la lumière. Il s’installa dans la 2 CV, la pilota jusqu’à la chaussée, alla ensuite refermer le rideau du garage, puis retourna au volant.

Il alluma ses phares de route qui vinrent cingler le pare-brise de la Mercédès.

Maria ne fit pas un geste. Ça dura trois secondes. Puis Bob remit ses phares en veilleuse.

Il lança son moteur, passa à côté de la Mercédès, et disparut.

Maria décida alors de s’offrir une deuxième cigarette. Ses nerfs, tout de même, en prenaient un coup.

3

Bientôt 22 heures.

René Denizal, confiseur de sa profession (et à l’échelle industrielle) espérait bien ne pas louper cette affaire sensationnelle.

Il avait tout préparé : Gilbey’s-dry-Gin, whisky, cognac, attendaient sur le bar l’instant de contribuer à la bonne conclusion du marché. Il avait sorti également quelques échantillons de ses spécialités. Les toffées, fondants, boîtes de caramel et de chocolats assortis, étaient disposés côté à côte sur une table roulante, comme pour une revue de détail ; leurs emballages de cellophane étincelaient avantageusement sous la lumière des appliques.

René Denizal avait le sourire. Il disposait de revenus qui lui permettaient de vivre sans trop serrer les coudes : voiture, villa, vacances sous d’autres méridiens, plusieurs maîtresses au hasard, et bientôt un petit yacht. Il n’avait vraiment pas à se plaindre. À part sa femme, dont il allait, d’ailleurs, bientôt se débarrasser.

Mais ça, c’était une autre affaire, à laquelle il attachait beaucoup moins d’importance qu’à celle qu’il allait – il l’espérait bien, car il n’était pas habitué aux échecs – conclure dans un instant.

Ce Max Lelong, ce client inespéré qu’il attendait ce soir, allait tout simplement lui augmenter ses revenus de 30 % !

Un joli chiffre !

Cet après-midi, au téléphone, cet homme lui avait proposé un marché du tonnerre ! Moyennant un pourcentage sur toutes les commandes qui seraient passées à Denizal, ce qui était normal, il s’engageait à diriger sur ses établissements la plus grosse majorité des confiseurs marchands forains de la France entière. Des fourmis, oui, mais plusieurs milliers ! Des milliers de camelots dont il allait se réserver l’exclusivité de l’approvisionnement. Ça avait, sur le plan financier, l’importance de la moitié des Prisunics de la capitale, et René Denizal commençait à se demander, avec une douce inquiétude, s’il n’allait pas être obligé de faire agrandir ses entrepôts !

Sa montre indiquait maintenant 22 heures.

Denizal rectifia une dernière fois sa tenue devant la glace. Il avait le souci de son aspect extérieur, surtout dans les rendez-vous d’affaires. Mais là non plus il n’avait pas à se plaindre. Belle carrure. Allure jeune malgré ses tempes grisonnantes. Complet bleu, bien ajusté. Cravate bleu pâle de même couleur que ses yeux. Front intelligent. « Je ressemble bien plus à un ministre qu’à un confiseur ! » songea-t-il avec amusement.

Il ajusta une dernière fois les pans de sa veste et se dirigea vers la porte. Il venait d’entendre un pas sur le gravier du parc. Ce Max Lelong était ponctuel, ça lui plaisait.

Il ouvrit la porte, et la lumière se déversa à la rencontre de l’homme qui arrivait.

Ce dernier était jeune, bien plus que ne l’avait imaginé Denizal, mais assez avenant. Une tête pas très énergique, des yeux indolents, mais cela ne signifiait rien. En affaires, Denizal avait appris à se méfier de ceux qui ont l’air mou.

— Monsieur Lelong ?

— Oui. Enchanté de vous connaître, monsieur Denizal.

Armé d’un grand sourire, René Denizal tendit la main à l’arrivant, le fit entrer. Il repoussa la porte.

— Mettez-vous à l’aise… Et prenez place.

— Avec plaisir.

René servit des verres pendant que son visiteur se débarrassait de son lourd pardessus en poil de chameau. Lelong portait un costume gris anthracite, de haute qualité, qui le vieillissait un peu.

— Vous êtes rudement bien installé… fit-il remarquer en jetant son pardessus sur le bras d’un divan.

Il avisa un fauteuil de couleur havane, s’y laissa tomber, et son regard se remit à parcourir l’immense pièce… Mobilier pas très moderne, mais cossu, coûteux ; des peintures tendres et bien harmonisées, quelques tableaux, et un épais tapis imitant un vaste échiquier à carreaux marron et blancs. Du tout confort, dans le sens le plus absolu du mot.

Denizal, qui revenait porteur de deux verres de scotch dans une main, et d’une boite de cigares dans l’autre, fit un geste modeste des épaules.

— Oui… Malheureusement, je suis rarement ici…

Il déposa tout son chargement sur une table basse qu’il amena à proximité de son hôte.

— Vous désirez de l’eau ?

— Non, merci.

Ils se saluèrent de leurs verres levés, réciproquement. Denizal pensait qu’ils en avaient pour un petit moment à débiter des banalités avant de passer aux choses sérieuses. Les affaires ne sont brèves que dans un bureau.

Son verre à la main, il prit place à son tour dans un fauteuil et examina son visiteur attentivement. Il avait toujours aimé observer les gens et se perdre en conjectures sur eux.

En général, il ne se faisait que des opinions fausses, mais ce jeu l’amusait.

Bien qu’il fût assis dans une position détendue, l’autre gardait un visage plutôt préoccupé. Il continuait de jeter des regards autour de lui mais il semblait mal à l’aise. Tout ce luxe avait l’air de l’incommoder. Denizal avait rencontré toutes sortes de types dans son existence, et il en déduisit que celui-ci devait appartenir à la catégorie des individus nerveux, avares de sourires, pour qui la vie se supporte à peu près comme une maladie de foie. L’homme buvait son whisky sec, par petites rasades pressées, comme quelqu’un qui absorbe une boisson chaude au buffet d’une gare.

— Ce sont vos produits ?

Lelong venait de pointer son menton en direction de la tablette roulante. En même temps, d’un geste, il avait refusé la boite de cigares que Denizal lui présentait ouverte. « Cet homme est pressé, pensa René. C’est aussi bien. »

— Oui. Je les ai préparés à votre intention. Mais ne vous dérangez pas.

Il se leva et tira la tablette roulante à côté de Lelong. Celui-ci jeta un rapide regard sur les échantillons.

— C’est ça… de la présentation…, dit-il en opinant. Du « tape-à-l’œil » c’est surtout ce qu’il faut, pour les camelots.

— Je suppose que la qualité, elle aussi…

— Moins d’importance ! Une trop belle qualité rend obligatoirement la marchandise plus coûteuse… Les forains bradent, vous comprenez ? Clientèle populaire, surtout attirée par les couleurs de l’emballage…

— Je vois ! acquiesça Denizal. Cependant, ma maison, je veux dire, ma marque…

— Oui ! fit Lelong. (Il eut un sourire fugace, une simple contraction des lèvres, vite disparu.) Je comprends ce que vous voulez dire. Votre renommée s’est établie sur la qualité et vous ne tenez pas à vous discréditer aux yeux des connaisseurs… Mais vous ne vendrez pas aux forains si le prix n’est pas abordable. Leur clientèle est réticente dès que le « prix-public » dépasse 500 francs au kilo.

Denizal se frottait le menton, songeur et l’air vaguement déçu. Mais ce n’était pas tellement ce que lui disait l’autre qui le préoccupait. Il cherchait ailleurs…

Oui, c’était cela. Il cherchait ce qui n’allait pas, non dans les arguments de Lelong, mais dans son. comportement.

Il déclara, toujours pensif, laissant planer...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents