Qui êtes-vous, Merle ?
276 pages
Français

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Description

Nom : Merle. Profession : commissaire. Signe particulier : sait voir dans les angles morts. Un clochard désespéré noyé au fond du canal. Une comtesse revêche empoisonnée durant son sommeil. Des jeunes femmes assassinées sur fond de berceuse de Brahms. Un représentant en vins sans histoires retrouvé mort dans sa chambre d'hôtel. Chaque victime cache un secret. Chaque victime cache un meurtrier. Le rôle du commissaire Merle : le trouver. Quatre nouvelles enquêtes pour renverser les apparences et que jaillisse la vérité.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 57
EAN13 9782812933912
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Michel Benoit


La Belle Marinière

suivi de
L’affaire Saint-Bris
et de
Berceuse pour un crime
et de
L’Hôtel du Cheval Rouge














En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée , 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2









Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne saurait être que fortuite.









La Belle Marinière







L e ciel était gris.
L’automne s’était installé définitivement en cette fin octobre et depuis plusieurs jours chacun espérait qu’une éclaircie viendrait égayer l’aurore, amenant avec elle la résurrection d’une nature qui s’apprêtait à s’endormir pour quelques mois.
La pluie tombait tantôt en cascade, tantôt par mince filet, et l’humidité s’invitait partout, jusque dans les moindres recoins d’une cité qui perdait peu à peu l’envie de vivre.
Pour Merle aussi, cette journée commençait comme toutes les autres. Il avait rejoint son bureau tôt le matin, décidé à ne répondre à aucun appel téléphonique, avec la ferme intention de mettre de l’ordre dans ses dossiers.
– Tu viendras m’aider, Lamoise ! avait-il lancé dans l’entrebâillement de la porte séparant son bureau de celle des inspecteurs.
Celui-ci avait répondu par un grognement habituel, convaincu qu’une fois de plus la réalité journalière aurait certainement le dessus sur les bonnes intentions du commissaire.
Merle regarda par la fenêtre. Les employés de la ville balayaient les feuilles tombées des tilleuls, créant un amas glissant qu’ils s’efforçaient de ramasser, nonchalants, avec une pelle dans un tombereau. Au-dehors, l’agent en faction piétinait le pavé avec le mince espoir de se réchauffer, tout en regardant les passants presser le pas entre les étalages et les devantures de boutiques annonçant la prochaine braderie.
– Un petit café, patron ?
C’était la tradition du matin, la courte pause avant le début d’une journée dont personne ne connaissait l’issue ni la durée. Comme toujours, elle serait ponctuée en fonction des événements et c’est avec plaisir que chacun se prêtait à ce petit jeu. Ce matin, c’était Leclerc qui était de corvée.
Merle regarda avec attention le tableau d’amateur, encadré soigneusement et accroché au mur près de la fenêtre ; des iris rouges. Lui seul connaissait le secret de cette toile qui paraissait bien surprenante et enfantine.
– Où est Gravier ce matin ? interrogea Merle.
L’inspecteur Lamoise lui répondit, soucieux :
– Il est en planque depuis hier devant l’ Hôtel de Paris , l’affaire du trafic d’œuvres d’art, vous savez, il ne devrait pas tarder d’ailleurs, c’est Leclerc qui doit prendre la suite.
Merle était persuadé depuis le début de cette enquête qu’elle le mènerait au démantèlement d’un vaste réseau, lequel depuis quelque temps pillait sans vergogne les maisons et les châteaux inoccupés qui fleurissaient dans la région. C’était pourquoi il y attachait autant d’importance.
– C’est pas malheureux d’être en planque toute la journée, alors que des affaires bien plus graves nous attendent ! avait murmuré Gravier en enfilant son pardessus.
– Si tu pouvais te douter du nombre d’affaires importantes qui ont pu être élucidées grâce à des planques, comme tu dis… avait répondu Merle en ouvrant la fenêtre.
Il regardait de l’autre côté de la rue et ses yeux balayaient l’immeuble d’en face, s’arrêtant à la hauteur du troisième étage.
Au centre d’une fenêtre, entre deux voiles de rideaux de mousseline, un chat assis contemplait le spectacle urbain, tout comme lui. Les oreilles dressées, droit comme un sphinx, le félin semblait attacher une attention particulière aux allées et venues qu’il distinguait dans les locaux de la police judiciaire. Que pouvait-il bien penser ?…
Le téléphone sonna et l’inspecteur Lamoise désigna du regard l’étage supérieur, signifiant à Merle que l’heure était venue de se rendre à l’entretien journalier chez le divisionnaire Bertrand, en place depuis six mois.
– Oui, j’y vais ! dit Merle, tout en haussant les épaules.
Le directeur de la PJ était un petit homme aux cheveux rares et à la tenue soignée. Sa voix fluette sifflait par intermittence et Merle aurait pu lui-même poser les questions du jour, tant elles étaient répétitives.
– Alors, commissaire, où en êtes-vous dans vos dossiers ?
Merle se serait bien passé de ce point journalier récurrent et matinal, d’autant plus qu’il n’avait rien de bien passionnant à apporter à celui effectué la à veille.
Ce jour-là, c’est Lamoise qui devait écourter l’entrevue au grand soulagement du commissaire, en pénétrant dans le bureau du directeur pour le prévenir qu’un corps avait été découvert au petit matin, à Aubigny-sur-Loire, près du chemin de halage, à à deux pas du port de la Jonction.
Aubigny-sur-Loire était une bourgade de quelques milliers d’habitants, située au sud du département et qui avait été autrefois un port important pour le fret de matériaux et de denrées de toutes sortes, en provenance de Saône-et-Loire principalement et destinés à approvisionner la capitale. La ville était entourée d’eau. La Loire tout d’abord, grossie par les nombreux affluents qu’elle avait rencontrés en amont, le Goûlatre et le Côgeon qui venaient mourir dans un bras mort, devenu le paradis des pêcheurs, le tout régulé par le canal latéral longeant le fleuve. Les péniches et autres embarcations fluviales voguaient ainsi, venant aussi bien de Nevers que de Digoin, et se retrouvaient au port de la Jonction.

L’inspecteur Marchand, un grand gaillard qui en imposait, avait pris le volant. Merle se surprenait à rêver en contemplant le paysage sur la petite route au bord du canal. Quelques prairies apparaissaient de temps à autre. Au loin, quelques fermes isolées régnaient sur des troupeaux de charolais, rassemblés au pied d’arbres orphelins, tournant le dos au sud et à la pluie. Cela n’augurait rien de bien rassurant pour la météo des prochains jours.
Louchet, l’inspecteur local, s’était présenté le premier sur les lieux du drame.
C’était un petit homme insignifiant, qui aurait pu devenir un grand flic s’il n’avait épousé une femme du terroir, attachée à ses origines et à sa terre natale, qui refusait la mobilité nécessaire à la profession de son mari. Il n’en avait pas moins exercé son métier avec passion, intégrité et opiniâtreté. Infatigable, il avait la réputation d’aller au fond des choses et de ne rien concéder lors de ses enquêtes, ce qui dans un sens rassurait Merle.
Le véhicule venait de dépasser la pancarte indiquant la localité et le paysage avait changé d’aspect brutalement. Les prés aux alentours s’étaient soudain transformés en une véritable agglomération avec ses immeubles, ses zones commerciales, son tout-béton, et sa ville haute, vestige d’un temps révolu qui n’avait rien perdu de son charme. Les deux quartiers apprenaient à vivre ensemble, tant bien que mal, malgré les contrastes importants relevant d’un choix architectural d’assez mauvais goût. Après avoir franchi le pont d’acier et de béton surplombant la Loire, le paysage était autre. La berline de police emprunta une petite route longeant la rivière. Des terrains vagues donnant sur des plages de sable renaissant à chaque crue bordaient la voie. Une végétation variable apparaissait à présent, paradis des colverts et des cygnes. À une centaine de mètres, une petite route au revêtement usé par les intempéries et les inondations répétées séparait le fleuve des prairies avoisinantes. Là, les chevaux et les ânes y faisaient bon ménage et évoluaient dans cet espace verdoyant entouré de cabanes de maraîchers. La voiture roulait maintenant plus doucement, croisant de tous côtés des chemins de halage entourés de buissons et d’arbustes dont certains descendaient en lacet pour s’abîmer jusqu’au fleuve.
À droite, un parking où déjà de nombreux riverains étaient rassemblés, dans l’attente d’une information concernant l’identité de la victime. La présence de la fourgonnette de l’hôpital et du véhicule du journal local L’Éclair du Centre indiquait que l’événement s’était déjà emparé de la cité. Bientôt, l’information serait sur toutes les lèvres, chacun se l’appropriant quelle que soit l’occasion.
Un périmètre de sécurité avait été installé le long du quai reliant la route à l’accès de l’écluse n° 16 bis.
Merle, accompagné de Marchand, s’approcha d’un agent en faction, mais déjà Louchet se précipitait vers le commissaire et d’un geste faisait signe au planton de garde de laisser passer les deux hommes.
Rougeade, le journaliste et chef d’antenne de L’Éclair du Centre , tenta quelques questions en direction de Merle mais celui-ci, lui ayant indiqué qu’il le verrait plus tard, s’avança en direction de l’écluse.
– On l’a trouvé ce matin à l’aube.
L’homme avait été découvert flottant au bord du bassin par un promeneur matinal. Les pompiers étaient encore sur place.
– Vous avez évalué l’heure de la mort ? avança Merle en direction de Caron qui, penché sur le cadavre, inspectait les membres figés du noyé.
– À vue de nez, aux alentours de minuit, mais nous en saurons plus après l’autopsie, précisa le légiste.
– Et la mort, noyade ? interrogea Merle.
– Pas de doute là-dessus, répondit Caron en ouvrant la bouche de la victime, laissant apparaître une mousse blanche à l’intérieur de celle-ci, tout en précisant : Mais ce sont ses mains qui m’intriguent, jugez par vous-même…
Il souleva l’une des mains de l’homme et la montra au commissaire.
– Elles ont saigné, et les phalanges semblent écrasées, comme si…
– Comme s’il était tombé dans le bassin et qu’on l’avait empêché de remonter sur le quai, poursuivit Merle.
– Tout à fait, commissaire. J’ai déjà vu ce genre de choses dans ma carrière.
– On connaît son identité ?
– Oui, dit Louchet en déployant un vieux portefeuille détrempé, il s’agit d’un nommé Gobillard, Clovis Gobillard. Ce n’est pas un inconnu, toute la ville l’appelle Pompon, un pauvre type, un clochard, un peu braconnier, qui traînait toujours par monts et par vaux.
Merle regardait autour de lui et se demandait pourquoi on aurait voulu tuer un tel individu, même braconnier, ici, à Aubigny-sur-Loire. À moins que le pauvre homme ne se soit trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment, et qu’on se soit assuré de son silence en le faisant disparaître…
– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On communique à la presse ? interrogea Louchet.
– Pas avant les résultats de l’autopsie, déclara Merle en s’éloignant vers l’écluse.
Une grande agitation régnait sur le quai suite à la découverte du corps.
L’attroupement des riverains n’était contenu que par une cordée installée par la police locale, délimitant un périmètre de sécurité établi. Chacun voulait voir le visage de la victime et les pronostics allaient bon train, tant sur l’identité du malheureux, sa face boursouflée le rendant méconnaissable, que sur les circonstances de sa mort.
Merle alluma une Gitane avec difficulté. Le vent soufflait à présent sur le port, lequel se situait à l’extrémité du bassin fluvial, à quelques mètres du goulot où surgissaient les embarcations provenant de l’écluse n° 16 bis.
C’est là que les marins de toutes origines s’arrêtaient pour effectuer le plein de provisions et d’eau potable. Certains choisissaient de se poser quelques jours pour réparer leurs avaries, nettoyer le pont, faire quelques emplettes en ville qu’ils gagnaient à vélo. Les professionnels se retrouvaient pour la plupart à l’hôtel-restaurant de la Jonction dont les larges murs aux fenêtres immenses encadraient la fosse où les embarcations s’engouffraient pour rejoindre le fleuve.
Chaque bateau y trouvait sa place et s’amarrait au ponton perpendiculaire au quai. Les voiliers d’un côté et les péniches de l’autre s’y côtoyaient. Pourtant, mariniers et touristes ne se mêlaient pas les uns aux autres. Certes, la solidarité était de mise, mais à terre on ne se mélangeait plus. Comme si l’eau était le symbole d’unité et de fraternité et que la terre ferme était celui du rang et de la condition sociale.
– Tu vas faire une enquête de voisinage et, surtout, arrange-toi pour savoir ce que tous ces gens faisaient aux alentours de minuit et s’ils n’auraient pas entendu quelque chose sur le quai, dit-il s’adressant à Marchand. Tu me rejoindras à L’Escale , le café de la Jonction.
La pluie redoublait et Merle remonta le col de son manteau sur sa nuque. Sale temps pour se noyer, pensa-t-il, alors que l’ambulance, suivie du véhicule des pompiers, quittait le quai en direction de l’hôpital.
L’eau du canal avait le reflet du ciel, en plus teinté, en plus sale, en plus sombre, de quoi donner des idées noires à n’importe quel passant.
Merle contourna la fosse reliant le canal au bassin. Celle-ci était au plus bas et ne devait, à ce titre, n’être qu’à deux mètres cinquante de profondeur.
Une buée opaque s’était déposée sur les vitres du café, dissimulant l’intérieur de l’établissement de la vue des badauds.
Merle poussa la porte. Des hommes jouaient aux cartes, près de l’une des fenêtres leur permettant de surveiller les embarcations et les nouveaux arrivants. Le cafetier s’affairait derrière son comptoir, lavant, essuyant et relavant avec automatisme le percolateur. Le brouhaha s’était tu subitement avec l’entrée du commissaire, certains regards se dirigeaient vers lui, d’autres semblaient l’ignorer volontairement.
S’approchant du zinc, Merle remarqua la une de L’Éclair du Centre. L’éditorial revenait sur la récente découverte d’un trésor gallo-romain mis au jour par des chercheurs dans la région d’Arleuf et sur la toute nouvelle prouesse du coureur cycliste belge Eddy Merckx qui venait de battre le record du monde de vitesse sur vélodrome.
– C’est pas ici que ça arriverait ! lança un habitué accoudé au bar.
– Dire que même en 1972 on trouve encore des trésors de cette époque… lui répondit un marin agrippé à son verre comme à une bouée de sauvetage.
– Et pour vous, ce sera ? dit le patron du café ens’adressant à Merle.
– Une bière pression. On peut téléphoner ?
D’un signe de tête, l’homme indiqua à Merle la cabine près des toilettes.
– Allô, Lamoise, tu as des nouvelles de Leclerc ? Toujours en planque. Bon, tu vas venir me rejoindre à Aubigny-sur-Loire, j’ai besoin de toi. Mais avant, tu vas chercher tout ce qu’on peut trouver sur un certain Clovis Gobillard. Oui, Gobillard ! Je suis à la Jonction, j’y resterai quelques jours, tu pourras me joindre à L’Escale , près de l’écluse Saint-Maurice. Passe voir Caron, le légiste, avant de venir me rejoindre, j’ai bien l’impression qu’il a des choses à nous raconter.
Lorsqu’il ouvrit la porte de la cabine, les regards qui tentaient de deviner le contenu de la conversation se détournèrent encore.
– Belote ! s’esclaffa l’un des joueurs de cartes.
– Vous venez pour l’enquête ? interrogea le patron, en s’essuyant les mains sur son tablier noir.
– Oui. Vous connaissiez la victime ?
Le tenancier interrogea :
– C’est Pompon ? C’est bien lui ?
– Oui, un dénommé Clovis Gobillard.
– Pour sûr que je le connais, d’ailleurs ici tout le monde connaissait Clovis. Il faisait partie du patrimoine local, vous pensez, depuis le temps… Un gars sympathique mais qui avait le vin triste… Un garçon sans histoires qui vivait à l’écart de ce foutu monde de fous. Parfois, je me demande si ce n’était pas lui qui avait raison !
– Tu penses, vivre dans une caravane ! lança un pêcheur accoudé au comptoir près de Merle.
– Bon, c’est vrai, il avait l’ardoise, mais il payait toujours. Il faisait des petits boulots à droite à gauche et il s’en tirait comme il le pouvait, bien que ces derniers jours il divaguât complètement et prétendît qu’il serait bientôt riche, même très riche… Pauvre Pompon, mourir noyé…
– Lui qui n’aimait pas l’eau ! poursuivit le pêcheur.
– Il avait de la famille ici ? interrogea Merle.
– Non, pas vraiment, de temps à autre il allait se réchauffer et se laver chez les Godard, mais de la famille…
Parmi les hommes installés à table dans la salle, certains souriaient à présent, semblant se moquer de la condition du défunt.
– Vous avez des chambres ? demanda Merle en s’adressant au patron de l’établissement.
– Il m’en reste deux pour ce soir.
– Une suffira.
Est-ce parce qu’il vivait seul dans un appartement devenu bien trop grand pour lui ou qu’il aimait sentir les choses, respirer l’atmosphère de la mort qui rôdait toujours près de lui, qu’il préférait rester sur les lieux à chaque fois que l’occasion s’en présentait ? C’était pour lui un véritable rituel, un besoin charnel, prendre possession d’un environnement que beaucoup auraient fui, s’imprégner des odeurs, se fondre dans le paysage jusqu’à traverser le miroir qui le séparait du roman à la réalité. Le crime n’était-il pas en fait qu’un roman tragique dont les héros auraient mal tourné ?
Marchand entra dans le café, transi de froid, échappant à la pluie qui redoublait de force. Il s’avança vers Merle et celui-ci lui désigna une table libre.
– Un Viandox ! s’esclaffa Marchand s’adressant au patron.
Puis, sortant un vieux carnet de sa poche tout en ajustant ses lunettes, Marchand se mit à faire à voix basse un compte rendu succinct de l’enquête qu’il venait de mener.
– Quatre bateaux sont arrivés depuis quelques jours en provenance de Nevers, et un de Digoin depuis ce matin. Ils sont restés à quai. Des touristes essentiellement : un jeune couple venant de l’Yonne, les Baron ; les Smith et Anderson, deux couples de retraités anglais qui visitent la France en canaux ; Chazal, un type bizarre, un peu anar, qui vit sur son bateau toute l’année ; et un Belge, Van Neuven, qui est également de passage dans la région.
– Tu les as vus ? interrogea Merle.
– Le jeune couple Baron, les autres étaient absents. Ces deux-là sont en voyage de noces, ils sillonnent la région par les canaux. Ils m’ont tout l’air d’être étrangers à l’affaire.
– Tu vas rentrer au bureau, essaie de voir si tu as quelque chose sur eux. Moi, j’irai rendre visite à ton anar et au Belge.







M erle regardait par la fenêtre de sa chambre, un meublé qui était imprégné par des odeurs de crasse et d’encaustique. Le papier peint n’était pas des plus récents et les draps blancs tranchaient avec la couleur du parquet. Le patron de L’Escale lui avait précisé qu’il pourrait dîner à partir de 20 heures et Merle avait bien l’intention de profiter de ce laps de temps pour rendre visite aux deux touristes qui étaient revenus sur leurs embarcations peu avant la tombée de la nuit sur le port.
On accédait aux bateaux par un plateau flottant et Merle dut s’y reprendre à deux fois pour descendre du quai et parvenir sur le ponton instable menant au Vertigo II . Le voilier était modeste. Chazal était assis sous l’auvent près de la cabine. Une caisse de bouteilles vides encombrait le passage. Apercevant le commissaire, l’homme la repoussa du pied en grognant :
– C’est pour quoi ?
Merle sortit sa carte en guise de réponse.
– Police judiciaire. Vous êtes Hubert Chazal ?
– Qu’est-ce que vous y voulez à ce voilier ?
– À lui, pas grand-chose, mais j’aurais quelques questions à poser à son propriétaire.
– Vous l’avez devant vous.
– Vous êtes à la Jonction depuis longtemps ?
– Ça dépend…
– Vous connaissiez Clovis Gobillard ?
– Je n’ai rien à vous dire !
Merle connaissait bien ce genre d’individu. Après un long silence, il déplia une chaise en toile et vint s’asseoir près de lui. Son teint hâlé ne pouvait masquer un vif penchant pour la bouteille.
– Vous voulez savoir si j’étais dans ma coque hier soir ?
– Par exemple, répliqua Merle.
– Eh bien oui, j’étais là, tiens, assis où vous êtes en ce moment, et j’écoutais la radio.
– Toute la nuit ?
– Non, bien sûr, après cinq ou six verres de prune, je suis allé me coucher.
– Et vous n’avez rien entendu ?
– Non, rien de rien, pas un bruit, pas un souffle, rien, je vous dis !
– Pourtant, la nuit, on entend tout ce qui se passe à quai…
Merle regardait en direction du bateau appartenant au jeune couple Baron, amarré non loin de celui de Chazal.
– Si vous parlez des deux tourtereaux d’à côté, alors là, j’veux bien que j’ai entendu des choses, dit-il en riant. Même que j’en ai vu, des choses, pas besoin de télé…
Merle s’approcha de l’entrée de la cabine.
– Vous permettez ? demanda-t-il en descendant les trois marches l’amenant vers l’intérieur du voilier, suivi de Chazal qui lui emboîta le pas.
– Et cette nuit ? Sur le quai ?
– Peut-être, mais je ne sais rien. Et puis je n’aime pas les flics !
Chazal était imposant de par sa stature, ses mains boudinées et sales semblaient enflées, son visage bouffi par l’alcool. Une vieille guitare était posée sur la couchette près de lui, en équilibre sur d’anciens livres.
– Et même si je savais… continua-t-il, laissant un silence avant de poursuivre, je ne dirais rien. Ce ne sont pas mes affaires.
– Un homme est mort, noyé, cette nuit, répliqua Merle.
– Oui, je sais, ici tout se sait très vite. Et alors ?
– Vous connaissiez Pompon ?
– Comme tout le monde ici, il m’arrivait de boire un verre ou deux avec lui lorsque je faisais halte à la Jonction, mais sans plus. Un sacré type, ce Pompon !
– Il vous faisait des confidences ?
– Des confidences de poivrot… Tiens, pas plus tard qu’hier, il m’a assuré qu’il en aurait bientôt fini avec la misère… Pauvre gars, il devait déjà avoir pris la décision de quitter ce bas monde…
– Il avait de l’argent ?
– Pensez donc ! Mais il m’avait remboursé ses deux ou trois dettes il y a quelques jours, comme un vrai seigneur ! Ça m’avait étonné sur le coup, je n’aime pas trop ce genre de comportement, c’est toujours louche. Il était devenu hautain. Si j’avais su qu’il avait une méchante idée derrière la tête…
Chazal avait repris son air sombre. Il se resservit un plein verre de prune avant d’ajouter, provocateur, en direction de Merle :
– Je ne vous en propose pas, vous êtes en service !
Puis, poursuivant :
– Rien d’autre, commissaire ?
– Je pense que nous nous reverrons bientôt.
– Ah si, rétorqua Chazal, moi je vous dis ça comme ça, mais la prochaine fois vous enlèverez vos chaussures pour monter sur mon bateau, c’est une vieille tradition de marins, chez nous !

Merle marchait sur le quai, regardant la Loire qui serpentait. Il n’avait pas appris grand-chose, sinon que Gobillard, alias Pompon, avait réglé ses dettes il y a peu, ce qui concordait avec ce que lui avait déclaré le patron de L’Escale .
Le Nautile , la péniche aménagée de Van Neuven, était amarré à quelques dizaines de mètres du bateau de Chazal. Un drapeau aux couleurs de la Belgique flottait en haut d’un mât fixé au-dessus de la cabine de navigation. Muni d’un balai-brosse, un homme frottait le pont énergiquement malgré la pluie qui tombait sans discontinuer.
– Police judiciaire, pouvons-nous parler quelques instants ? Vous êtes bien Jean Van Neuven ? demanda-t-il en s’engouffrant dans l’habitat.
L’autre répondit par un signe de tête affirmatif.
– Entrez, dit-il à Merle.
Sous son ciré bleu, Jean Van Neuven était vêtu d’un pantalon blanc et d’un polo de jersey à rayures rouges. Coiffé d’une casquette de yachtman, il dégageait une nonchalance mesurée et un charme qu’il avait dû certainement utiliser bien souvent auprès des jeunes touristes au cours de ses voyages. Les deux hommes, après avoir franchi le seuil de la cabine, descendirent les quelques marches qui ouvraient sur une pièce assez spacieuse et décorée avec goût.
– Prenez place, proposa Van Neuven en désignant une banquette près d’un hublot dont la vue donnait sur l’écluse.
– Vous êtes ici depuis combien de jours ?
– Trois jours.
– Vous venez de Belgique ?
– Oui, je suis en France depuis quelques semaines et je repars dès que ma panne motrice sera résolue.
– Vous avez dormi ici cette nuit ?
– Oui, bien sûr.
– Et vous n’avez rien entendu ?
– Non, rien que je sache. C’est pour l’affaire ?
– Un homme est mort cette nuit, noyé près de l’écluse.
– Oui, je sais, les nouvelles vont vite ici, c’est comme par chez moi.
– Vous aviez rencontré la victime ?
– Pas que je sache.
Van Neuven montra une photo encadrée, accrochée entre deux hublots, face à lui.
– Ça, c’est chez moi, dit-il.
La photo représentait une grande maison en brique entourée d’arbres fruitiers et de parterres fleuris de tulipes multicolores. Une femme, encore jolie, blonde, au teint de lait, se tenait assise dans le gazon fraîchement tondu et posait, souriante, pour la circonstance.
– C’est votre femme ? demanda Merle.
– Oui, c’était ma femme. Elle a quitté ce monde il y a un mois à peine, monsieur le commissaire. Un sale coup, je ne m’en remets pas, une mauvaise maladie. J’avais pensé un moment fuir tous ces souvenirs, mais je crois bien que c’est peine perdue. Je vais me résoudre à vivre avec, seul, dans l’attente de la rejoindre…
Merle n’insista pas. Une fois de plus, il n’en avait guère appris sur la mort de Clovis Gobillard.
Le trajet entre le quai et L’Escale , bien que distant de quelques dizaines de mètres, lui parut interminable. La pluie s’était arrêtée subitement laissant place à un paysage désolant dont les couleurs se mêlaient à celles du fleuve. Un banc abrité près de la réserve d’eau potable était à mi-parcours et Merle y fit une halte, regardant la berge face à l’écluse où les cygnes s’étaient rassemblés.
La Belle Marinière , une péniche bien connue, s’était engagée dans la fosse entre canal et fleuve ; son moteur toussait et deux mariniers, revêtus de cirés, s’affairaient à attacher solidement l’embarcation aux bittes d’amarrage avec de longues et épaisses cordes, plus communément appelées bouts, afin d’éviter la projection du navire sur les parois du caisson lors de la montée des eaux. L’un des deux hommes hurla tout à coup, alors que l’un des bouts s’enroulait autour de son mollet. En un rien de temps, son collègue se précipita vers lui pour le libérer avant que le cordage ne se tende et jura quelques obscénités inaudibles en direction de son coéquipier. Les pare-battages et autres vieux pneus destinés à protéger la coque contre les chocs dus aux remous venaient déjà s’écraser sur les parois du sas.
Merle s’était rapproché de l’écluse et regardait à présent La Belle Marinière s’enfoncer vers le fond de la fosse pour rejoindre le niveau du fleuve. Deux marins étaient sortis de L’Escale , alertés par les cris du marinier en difficulté.
Merle s’adressa à eux :
– Ça arrive souvent ce genre d’accident ?
– Non, mais sur un bateau tout est dangereux. Une seconde d’inattention peut être fatale, j’en ai connu qui ont fini estropiés.
Un jeune homme, âgé d’une vingtaine d’années tout au plus, se tenait à l’écart de la scène. Merle l’avait déjà aperçu le matin, lors de son arrivée. Il marmonna quelques mots puis enfourcha sa bicyclette et gagna la petite route rejoignant le centre du bourg.
L’eau était arrivée à niveau du bassin et les deux portes, libérées de toute pression, s’ouvraient à présent. L’un des deux matelots avait regagné la cabine de pilotage et manœuvrait avec le macaron 1 en regardant autour de lui, sans grande conviction. L’habitude devait être l’un des plus grands dangers de cette navigation paisible. Les deux hommes sur le quai, solidaires, détachèrent les cordes des boulards pour dégager la péniche et celle-ci s’engagea dans le port pour y trouver une place convenable.
La pluie s’était remise à tomber et Merle se réfugia dans le bistrot, suivi de près par les deux matelots du quai, occupés à commenter leurs expériences mutuelles sur les dangers de la navigation.
L’inspecteur Marchand était au bar et s’approcha de Merle dès qu’il l’aperçut.
– Alors, patron ?
– Rien de bien précis. Tu avais raison. Chazal est un drôle de personnage et je suis certain qu’il ne nous dit pas tout. Van Neuven a l’air d’un brave type.
– Louchet s’occupe d’interroger les Anglais.
– As-tu des nouvelles du légiste ?
– Oui, Caron a confirmé la mort par noyade, toutefois il émet des réserves quant à la thèse accidentelle. Après analyses, Gobillard aurait eu les phalanges des doigts écrasées.
– Comme si on avait voulu l’empêcher de remonter sur le quai…
– C’est ça, patron.
– Un homicide, donc ?
– Cela ne fait aucun doute.
– Et le parquet ?
Merle commanda deux Viandox avant de poursuivre :
– Je vais appeler le juge Mornay, je pense qu’il appréciera.
Avec la nuit tombée, la pluie avait cessé et, de la fenêtre de sa chambre, Merle pouvait apercevoir les embarcations alignées le long du quai. La nature s’était endormie. Seule la porte d’entrée de L’Escale claquait de temps à autre, annonçant les entrées et sorties des clients, faisant vibrer les grandes vitres recouvertes d’annonces locales.
En sortant, il s’engagea dans le long couloir donnant sur l’étroit escalier en colimaçon recouvert de moquette à fleurs beiges avant de gagner la salle commune du café-restaurant. Albert, le maître des lieux, s’affairait derrière ses fourneaux et une jeune barmaid s’amusait des regards insistants, tout en feignant d’ignorer les plaisanteries douteuses des habitués en mal de confidences.
Dans un coin de la salle, un groupe de mariniers s’était rassemblé devant une télévision et commentait les informations du jour ; à eux s’étaient joints les deux hommes d’équipage de La Belle Marinière qui venait de faire escale au port.
Van Neuven était assis près du groupe d’hommes et dînait en compagnie du jeune capitaine en charge du port de la Jonction. Lorsqu’il aperçut Merle, le Belge leva son verre d’un geste amical en sa direction tout en poursuivant sa conversation. Le chef d’antenne de L’Éclair du Centre , l’inévitable Rougeade, était accoudé au comptoir et s’approcha du commissaire dès qu’il le vit s’installer à table.
– Je peux ? demanda-t-il à Merle, en s’asseyant en face de lui avant d’enchaîner : Vous avancez ?
– On avance, gentiment, mais on avance. Vous connaissez ce fameux Pompon ?
– Oui, bien sûr, un brave garçon, qui avait un sérieux penchant pour la boisson, mais un type sympathique, qui donnait des coups de main à droite et à gauche. Drôle de fin tout de même… Mais dites-moi, commissaire, ne me faites pas croire que votre présence ici, ce soir, est motivée uniquement par l’enquête sur un suicide ou une mort accidentelle ?
– Bien vu, Rougeade ! Il n’y a rien actuellement d’officiel, mais je pense que dès demain le parquet commu ni que ra sur l’avancement de l’affaire.
– Un meurtre ?
– Peut-être bien, répondit Merle, évasif.
– Vous pouvez m’en dire un peu plus, commissaire ?
Merle poursuivit, esquivant la question :
– On m’a parlé d’une famille Godard à Aubigny, vous connaissez ?
– Oui, ils habitent rue de la Ferronnerie, près de l’église, une vieille famille d’Aubigny. Lui travaille à l’usine et elle fait des ménages. Des gens bien, courageux, qui ont élevé leurs trois enfants ; deux sont partis d’ici, l’aîné est dans le commerce, je crois, et la fille s’est mariée il y a deux ans avec un agent du chemin de fer. Quant au dernier, le jeune Frédo, il s’était attaché à Clovis et je crois savoir qu’ils devaient tous deux s’adonner à de petits trafics sans grande importance, du style braconnage ou autre…
L’inspecteur Louchet entra dans la salle en secouant son imperméable et en tapant ses chaussures sur la dalle d’entrée. Ce dernier et Rougeade ne s’aimaient pas. Pourquoi ? Le savaient-ils eux-mêmes ?
Rougeade, prétextant devoir assister à une réunion de conseil municipal pour en rendre compte dans la prochaine édition du quotidien, se leva après avoir salué Merle et sortit de L’Escale .
– C’est pour dîner ? lança le patron à Louchet, excédé sans doute par les allées et venues d’une nouvelle clientèle détonnant avec les fidèles de l’établissement.
– Un café ! répondit Louchet en s’installant face au commissaire.
– Et une carafe de rosé ! ajouta Merle en grignotant quelques frites.
– Je me suis rendu à la caravane de Pompon, enfin de Clovis Gobillard, on y retourne ensemble si vous voulez. La fouille n’a rien donné. J’ai laissé un agent sur place au cas où, pour protéger les scellés.
– C’est loin d’ici ?
– Non, à quelques minutes à pied.
Louchet était tenace et Merle le savait plus qu’un autre pour avoir eu l’occasion de travailler avec lui à plusieurs reprises.
– J’ai pu interroger les deux couples anglais, ce soir, avec bien du mal, alors qu’ils regagnaient leur bateau, vous savez, ces estivants qui naviguent sur le Lady Jane . Impossible d’en tirer quoi que ce soit. Ils parlent un français épouvantable et n’auraient rien vu ni rien entendu la nuit dernière. Il faudrait faire appel à un traducteur…
Merle écoutait Louchet, distrait, en regardant à l’extérieur du bâtiment. Dehors, un homme jeune essuyait d’un revers de manche les vitres donnant sur la salle, cherchant sans doute quelques-unes de ses connaissances. C’était le même que Merle avait surpris à plusieurs reprises, semblant épier les faits et gestes des enquêteurs.
– Vous connaissez ce type-là ? demanda-t-il à Louchet.
– Oui, c’est le fils Godard.
– Je me demande bien ce qu’il cherche…
L’heure tournait. Van Neuven sortit de L’Escale accompagné du capitaine du port. Les deux hommes furent suivis dans la foulée par trois marins dont l’un, titubant, était maintenu sous les aisselles par les deux autres.
Le jeune couple Baron revenait à vélo après avoir sillonné la campagne environnante.
Il se faisait tard et Louchet prit congé de Merle. Les deux confrères se donnèrent rendez-vous le lendemain, près du port, pour aller inspecter une nouvelle fois l’habitation de Clovis Gobillard.




1 . Macaron : nom donné à la barre sur les péniches.








M erle avait passé une nuit agitée. Un bateau s’était sans doute amarré en pleine nuit avant le passage de l’écluse et ses occupants étaient venus loger dans une chambre près de la sienne, ignorant l’heure tardive et parlant à voix forte, du moins assez pour le réveiller en sursaut.
Il avait eu beau se tourner et se retourner dans son lit, Merle n’avait pu retrouver le sommeil et s’était installé dès 6 h 30 dans la salle commune pour y prendre le premier café de la journée.
Albert, le patron de L’Escale , était déjà debout et dressait les tables dans l’attente d’une clientèle matinale.
– Vous avez vu le journal, ce matin ? dit-il en montrant du doigt L’Éclair du Centre .
– Non, répondit Merle, en tendant le bras.
– On y parle de Pompon et de sa chute dans le bassin.
Une photo de Clovis Gobillard était effectivement en deuxième page du quotidien et un article interrogateur signé Rougeade posait les questions essentielles, s’interrogeant sur cette mort dont il ne cachait pas le caractère suspect.
– Il n’a pas perdu de temps… grommela Merle.
– Vous y croyez, vous, à cette noyade ? demanda Albert.
Merle ne répondit pas. Il n’en eut pas le temps d’ailleurs, car la porte s’ouvrait sur Louchet et Marchand venus le chercher pour effectuer une visite en règle de la caravane qui avait servi d’habitation au noyé.
L’habitacle de Clovis Gobillard était surélevé sur une multitude de parpaings, certainement pour qu’il ne puisse s’enfoncer dans le sol, lui donnant un semblant de stabilité destinée à faire face aux intempéries de l’hiver.
Située sur une butte, du haut de laquelle on pouvait contempler la Loire, la caravane régnait, seule, dans cette nature sauvage. C’était un autre monde, une autre vie, loin des commodités devenues indispensables à chacun. Ici, pas d’électricité ni d’eau potable, juste une carcasse, partiellement abritée par quelques saules, provoquant le temps. Celle-ci avait dû être blanche à l’origine mais les moisissures et la rouille avaient pris l’ampleur du temps, laissant à chacun la vue d’un spectacle édifiant de saleté dû à un manque avéré d’entretien. Les trois hommes s’approchèrent de la porte après avoir salué l’agent en faction et gravirent les deux parpaings leur permettant d’accéder directement au petit espace servant de cuisine et au salon que le propriétaire avait transformé en salle à coucher.
Un fouillis sans nom y régnait : papiers divers se mélangeant aux bouteilles vides, boîtes de conserve ouvertes se superposant, sous-vêtements usagés et sacs en plastique remplis d’habits froissés que le défunt propriétaire avait empilés.
Machinalement, Merle ouvrit quelques tiroirs, avec difficulté, et fit un inventaire succinct de leur contenu, sans y trouver le moindre indice pouvant l’orienter sur une piste quelconque.
Rien n’échappait à la vue des trois hommes. Louchet ôta les draps bouchonnés qu’il roula sur le sol pour mettre au jour un vieux matelas taché dont les ressorts déformaient la toile rayée.
Dans le local étroit servant de cabinet de toilette, Clovis avait entassé quelques cartons et sacs à ordures. Ce bric-à-brac devenait démoralisant. Une odeur infecte était omniprésente et c’est en apnée que les trois hommes ressortirent de l’habitacle de fortune en concluant que, décidément, il n’y avait rien à conserver ni à protéger dans ce lieu et que l’agent en faction pouvait vaquer à d’autres occupations.
L’inspecteur Marchand avait récupéré un vieil attaché-case dont la fermeture avait rouillé et qui contenait des papiers administratifs relatant l’itinéraire professionnel de Pompon. Un parcours bien maigre, quelques lettres d’embauche, une attestation récente de non-imposition, une dizaine de bulletins de salaires et quelques photos en noir et blanc aux contours biseautés, souvenirs de jeunesse où l’on pouvait voir de jeunes gens posant près de leurs vélos dans une rue pavée de la ville.
Le centre-ville d’Aubigny était situé à quelques centaines de mètres de la Loire, non loin de l’endroit où Clovis Gobillard avait séjourné. Marchand et Louchet avaient proposé à Merle de le déposer en voiture à L’Escale , mais celui-ci avait souhaité marcher dans les rues de la cité.
– Tu m’attendras vers la poste, avait-il simplement demandé à Marchand.
Il gagna la place principale et entra dans un petit café face à l’agence postale. Il s’engouffra dans la cabine téléphonique au sous-sol après avoir comman dé un Viandox.
Le juge Mornay était de bonne humeur, c’est du moins ce qu’il ressortit de la conversation qu’il eut avec lui. Les deux hommes, compte tenu des éléments recueillis et du rapport du médecin légiste, ne pouvaient que conclure à un homicide.
La pluie avait cessé.
Pompon faisait la une du journal local. Merle aperçut Rougeade accoudé à la fenêtre du siège de la rédaction du quotidien. Les deux hommes se firent un signe de tête et Merle poursuivit sa route jusqu’au croisement de la petite place où s’installaient jadis les marchands de fromages et de volailles. La rue de la Ferronnerie se situait sur la gauche, étroite et pavée. Combien de fois Clovis l’avait-il empruntée pour rejoindre le foyer des Godard ? Un enfant d’une dizaine d’années réparait une vieille bicyclette, selle contre terre, sur le trottoir face à lui et faisait tourner sa roue avant.
– Bonjour gamin, la maison des Godard ? demanda Merle.
– C’est la troisième à droite, répondit l’enfant en reniflant. Ça fera un franc, poursuivit-il tout en enfonçant sa casquette sur ses oreilles.
Merle sortit de sa poche son vieux porte-monnaie et fit virevolter une pièce en direction du jeune poulbot.
– Tu t’achèteras des rustines !
– C’est tout ? lança l’autre en détalant.
Merle ne prêta aucune attention à la réflexion du gosse.
Un monceau de sacs-poubelles débordait de l’entrée de la cour où plusieurs appartements en enfilade abritaient quelques foyers de familles nombreuses. Des enfants, plus jeunes ceux-là, jouaient dans l’enceinte à l’abri des regards curieux. Une femme posait du linge sur un fil tendu entre deux piquets. À la vue de Merle, elle baissa les yeux.
– Mme Godard ?
– C’est au premier, la deuxième porte à gauche… répondit-elle, fébrile.
Merle monta les quelques marches en béton séparant la cour des étages.
Une femme d’une cinquantaine d’années l’attendait sur son paillasson. Merle comprit alors qu’il se trouvait devant celle qu’il recherchait.
– Vous venez pour Clovis ?
– Oui, madame Godard je pense ?
– Entrez, dit-elle, en s’écartant pour le laisser passer.
L’intérieur était propre, des photos d’enfants encadrées ornaient le grand buffet ciré et des poupées de foire, de toutes tailles et de toutes origines, étaient disposées un peu partout, sur chaque meuble. Le parquet grinçait à chaque pas. Une odeur de cuisine venait de la pièce voisine, un plat mijotait sur la cuisinière familiale, un ragoût de mouton… Ce fumet lui rappelait son enfance chez sa grand-mère ; le même qui s’échappait de la cocotte en fonte et se mêlait à l’odeur du café, très tôt le matin.
Alice Godard était de taille moyenne, ses joues rosées et sa peau blanche lui donnaient un air angélique. Elle dégageait une certaine empathie mais le sourire qu’elle s’efforçait d’afficher ne trompa pas Merle. Le journal du jour, posé sur la table recouverte d’un napperon brodé, était ouvert à la page des faits divers.
Avant que Merle n’ait le temps de s’adresser à elle, la femme ouvrit la fenêtre, couverte d’une fine pellicule de buée et, tout en se penchant au-dehors, s’écria :
– Ne vous écartez pas, les enfants ! Pas de bêtises !
Puis s’adressant au commissaire :
– J’ai fait du café, vous en prendrez bien un fond ?
Merle acquiesça.
Les tasses qu’Alice Godard sortit du bas du buffet n’avaient pas dû servir beaucoup et elle prit soin de les essuyer, soucoupes comprises, avant de les installer sur un plateau métallique qui, lui aussi, était recouvert d’un napperon finement cousu.
– C’est vrai, ce qu’on raconte en ville ? questionna-t-elle comme pour se persuader du contraire.
– Vous voulez parler de la mort de Clovis Gobillard ?
– Oui, on dit ici qu’il ne s’est pas noyé tout seul !
– Effectivement. Depuis combien de temps le connaissiez-vous ?
– On s’est toujours connus, je crois… L’école, les jeux, les bals…
– Quels rapports aviez-vous avec lui ?
– Clovis était un peu de la famille, un brave garçon, il était plus qu’un ami, c’était comme un frère ou un oncle… dit-elle en regardant la photo d’un jeune homme accrochée au-dessus du téléviseur en bout de table.
– C’est votre fils ? demanda Merle.
– Oui, Frédéric, Frédo qu’on l’appelle… Ils s’aimaient bien ces deux-là, toujours par monts et par vaux. Toujours à se raconter des histoires… Cela fait deux jours que je ne l’ai pas vu. Il a dû lire le journal ce matin. Il n’est pas rentré de la nuit. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, Clovis n’avait pas d’ennemis, d’accord il buvait un peu, mais il était courageux, vous savez…
– Parlez-moi de lui… De quoi vivait-il ?
– Il faisait des petits boulots de droite et de gauche, on l’employait l’été dans les champs, l’hiver aux bois. De temps à autre, il aidait les mariniers et les touristes à la Jonction et il se faisait la pièce. Clovis n’était pas comme les autres…
– Il ne s’est jamais marié ?
– Pensez donc ! Non, Clovis ne s’est jamais remis du départ de ma sœur.
– Ah ?
– Oui, il y a longtemps, c’était pendant la guerre. Quelques mois avant la débâcle allemande et l’arrivée des Alliés. Une tragédie, monsieur le commissaire ! Nous avions tous entre dix-sept et dix-huit ans et, comme beaucoup de jeunes gens, nous voulions nous évader de cette vie épouvantable imposée par l’occupant. Nous avions appris qu’un bal était organisé pour honorer la fête du 14 Juillet. Nous avons passé outre l’interdiction de nous réunir après le couvre-feu, vous pensez, danser à dix-huit ans ! Seulement voilà… à peine sur place, nous fûmes encerclés, arrêtés. Les filles furent libérées et les garçons emmenés à la Kommandantur puis déportés en Allemagne pour y grossir les rangs des travailleurs obligatoires.
– Clovis a été emmené lui aussi ?
– Oui, tout comme mon mari… Voyez-vous, Clovis ne s’en est jamais remis car il devait se fiancer avec ma sœur Florence deux semaines plus tard. Elle, elle est rentrée à la maison. Pas pour longtemps. Un jour, alors que les Alliés bombardaient les ponts une fois de plus, elle est partie avec un type qui était depuis peu dans la région, Jean Lebref. Lui, il avait échappé à la rafle et s’était caché un moment dans la forêt sur la route de Thianges. Puis il était revenu au bourg et, à force de faire sa cour à Florence, l’avait décidée à quitter la misère dans laquelle on vivait depuis des années. Ensuite, il y eut la Libération et on a vu revenir de captivité par le train une dizaine de jeunes gens. Par chance, Clovis et Marcel ne s’étaient pas quittés durant tout ce temps. Marcel, c’est mon mari. Je pense que c’est grâce à cela qu’ils sont revenus.
– Clovis n’a jamais revu votre sœur Florence ?
– Non, moi non plus d’ailleurs. J’ai reçu un jour une lettre de l’étranger, mais Marcel n’a jamais voulu qu’on lui réponde, d’ailleurs il n’y avait même pas son adresse. Il n’est pas commode mon mari, vous savez !
– Et Jean Lebref ?
– Lui ? Je ne l’aimais pas, pour tout dire. Il fallait qu’il soit sacrément malin pour échapper à la rafle… D’ailleurs, ça a jasé en ville ! Les gens n’aiment pas ce qu’ils ne comprennent pas ! Et puis j’ai comme dans l’idée que Lebref était jaloux de Clovis. S’il avait vu mon pauvre Pompon, ces derniers temps, je doute qu’il aurait été aussi envieux. C’est peut-être pour ça qu’il n’a jamais rien fait de sa vie, Pompon, vous pensez, après une déception pareille ! Alors, avec Godard, on l’accueillait à la maison. Je lui lavais son linge. Il était gentil avec les petits et il s’était pris d’affection pour Frédo.
La porte s’ouvrit soudain, laissant apparaître un jeune homme. Le même que Merle avait aperçu par deux fois depuis le début de l’enquête.
– Tu rentres seulement… remarqua sa mère d’une voix angoissée.
– Vous êtes là ? demanda Frédo à Merle.
– Nous nous sommes souvent croisés, il me semble, répondit le commissaire.
– La ville est petite. Pourquoi ? C’est interdit ?
– Non, rien n’est interdit, seulement j’aimerais qu’on parle un peu tous les deux.
– Rien à dire.
Merle s’apprêtait à répondre mais déjà Frédo détalait dans l’escalier, abandonnant le logement familial, sa mère et le commissaire avec leurs questions en suspens.
– Ne faites pas attention, monsieur le commissaire, vous savez, il n’est pas dans son état normal avec tous ces événements… dit Mme Godard en guise d’excuses.

Merle en savait un peu plus sur le passé de Clovis Gobillard, sans pour autant posséder ne fût-ce que l’ombre d’une piste qui aurait pu le mener à l’assassin du malheureux.
Bien que Caron, le légiste, ait conclu à une mort par homicide, le commissaire se demandait à présent si tout ceci n’était pas que le résultat d’une rixe entre poivrots. Ne fallait-il pas retourner à la Jonction et réinterroger les témoins présents cette fameuse nuit car, enfin, tout s’était passé là-bas.
L’inspecteur Marchand l’attendait au volant d’une berline stationnée près du bureau de poste. Il pleuvait de nouveau et Merle s’installa près de lui tout en ayant pris soin auparavant de secouer son parapluie.
Marchand avança le menton en signe d’interro gation.
– Tu m’emmènes à la PJ, puis on fait un crochet par La Charité.
Les locaux de la police judiciaire étaient déserts. Merle, en fait, n’était pas mécontent qu’un tel fait divers puisse l’occuper pour quelque temps. Il décrocha le téléphone et demanda à Gravier de monter le voir.
Ce dernier avait le sourire et, malgré plusieurs heures de filature pour mettre hors d’état de nuire les voleurs d’œuvres d’art qui sévissaient dans la région, il montrait une mine enjouée.
– On les tient, patron ! s’exclama-t-il en entrant dans le bureau. Leclerc est toujours sur place et nous prévient dès que ça bouge.
– Surtout, je le répète une fois de plus, je veux que cela se passe en douceur.
– Pas de problème, patron, on y veille… répondit Gravier tout en haussant les épaules.
Lamoise entra à son tour, le regard brillant, un regard que Merle connaissait bien.
– Chazal a un casier ! dit-il en agitant un dossier entre ses mains.
Puis, lisant à voix haute, il énuméra les faits contenus dans les différents rapports accumulés au cours des années à l’encontre du marin.
– Vols à l’étalage, trois cambriolages recensés, recels d’œuvres d’art, il a déjà écopé de six mois avec sursis il y a cinq ans…
– Tu pars avec les inspecteurs Frémont et Barkowski, vous ne serez pas trop de trois. Et tu me le ramènes ici, je crois que nous ne nous sommes pas tout dit hier, lança Merle en direction de Lamoise. Je serai à La Charité-sur-Loire avec Marchand, tu pourras me joindre au cas où.
Merle regardait instinctivement la fenêtre d’en face, au troisième étage. Les rideaux étaient tirés. Le chat, véritable propriétaire des lieux, n’était pas là, occupé lui aussi certainement à guetter, ailleurs, quelque proie.







L e pavillon B était situé au fond de la petite cour entourée de grilles et de hauts murs. Pour y accéder, il fallait dévoiler plusieurs fois son identité. Plus loin, près du bâtiment central, les ambulances allaient et venaient, et semblaient s’adonner à une curieuse chorégraphie.
Des infirmiers aux gestes méthodiques et saccadés ouvraient les hayons, glissaient les brancards, déployaient les roues pour les poser au sol et disparaissaient derrière les vitres teintées du hall d’accueil destiné aux malades.
Le commissaire, après avoir suivi l’allée centrale, bifurqua vers le pavillon, machinalement. Combien de fois avait-il emprunté ce chemin depuis cinq ans ?…
Le couloir était immense et froid, le responsable du service salua Merle d’un signe de tête alors que trois infirmiers en blouse blanche se précipitaient dans une cellule pour calmer une malade en pleine crise de delirium tremens. Des hurlements presque inhumains surgissaient de nulle part.
Le Pr Conrad vint au-devant du commissaire.
– Comment va-t-elle ? demanda Merle.
– Elle a eu une crise hier soir, mais rien de bien grave, elle est dans sa chambre, elle peint.
– Puis-je la voir ?
– Je ne pense pas que ce soit bien raisonnable, répondit Conrad, mais, si vous le souhaitez, je peux vous accompagner quelques instants auprès d’elle.
– Allons-y ! répondit Merle.
Les deux hommes avancèrent dans le couloir où déjà quelques pensionnaires curieux avaient pris place, adossés au mur de chaque côté comme pour former une haie.
Un patient agitait ses bras d’avant en arrière, un autre faisait parler son corps, à défaut de mieux s’exprimer, en de grotesques et pathétiques contorsions. Plus loin, une femme se promenait avec un baigneur dans les bras qu’elle berçait par des pleurs entrecoupés de gémissements discrets.
Le Pr Conrad ouvrit la porte de l’une des chambres et les deux hommes firent quelques pas à l’intérieur de celle-ci. Une femme était assise près d’une petite table lui servant de chevalet. Devant elle, une feuille de papier Canson avait été agrafée sur une plaquette en plastique. Elle peignait de son index, sans relâche, trempant celui-ci sur la palette posée près de la toile, coloriant les fleurs d’un rouge écarlate. Des iris rouges…
La femme était jolie, bien que d’une grande maigreur. De longs cheveux blond cendré tombaient sur ses épaules.
Alertée par le bruit de la porte, elle se retourna subitement et sans dire un seul mot fixa Conrad et Merle avec insistance avant de se badigeonner le visage du rouge carmin qu’elle avait utilisé pour peindre son étrange tableau. Merle baissa les yeux. Conrad le prit par les épaules et ils sortirent de la pièce.
– Vous pensez qu’elle s’en sortira un jour ? questionna Merle.
– À ce stade-là… personne ne peut s’avancer. Il luifaut du repos, beaucoup de repos. Au revoir commissaire.
Merle sortit, les mains dans les poches, alluma une cigarette et regarda le ciel qui s’assombrissait de nouveau.
– Qui était-ce ? demanda un infirmier nouvellement arrivé dans le bâtiment B.
Le Pr Conrad répondit simplement :
– Le mari de la chambre 112.
Marchand, installé au volant de la berline de la PJ, resta muet quelques instants, par compassion, par amitié peut-être. C’est Merle qui rompit le seul bruit provoqué par le crissement des essuie-glaces, tout en regardant les prés bordant la route où quelques charolais cherchaient un abri pour faire face à ce nouveau déluge.
– Tu as des nouvelles de Frémont et Barkowski ?
– Oui, patron. Ils viennent d’arriver au paquebot avec Chazal et apparemment je crois savoir que l’interpellation n’a pas été de tout repos…
Merle grommela quelques mots incompréhensibles et ferma les yeux. Le reste du trajet se passa dans un silence monacal, sans que l’un ou l’autre ne veuille ajouter un seul commentaire ; Marchand respectant la douleur que Merle endurait et ce dernier plongé dans ses souvenirs, ceux du bonheur perdu à jamais.

C’est Barkowski qui menait l’interrogatoire. Sa réputation n’était plus à faire. Manches retroussées, cravate dégrafée, debout derrière la chaise où Chazal avait pris place, il menaçait, affirmait, rusait, mais en vain… le suspect restait de glace.
Frémont sortit du bureau attenant à celui de Merle où la scène avait lieu.
– Gros gibier, aujourd’hui ! s’exclama-t-il. L’éner gu mène est tenace… Il nie tout et nous insulte lorsqu’il est à court d’arguments.
– Continuez ! lança Merle en feuilletant le dossier de Chazal.
Chazal avait effectivement un casier bien fourni, mais rien ne laissait supposer qu’il avait pu jouer un rôle dans l’assassinat de Clovis Gobillard. On avait simplement trouvé dans la soute du bateau quelques objets précieux pour collectionneurs, provenant de larcins et destinés à la revente, ce qui aurait suffi à l’inculper au moins pour ce motif.
Barkowski s’égosillait :
– Tu étais où vers les minuits ?
– Je dormais que j’vous dis !
– Tu veux jouer au malin ?
– Vous n’avez rien contre moi, aucune preuve de rien ! Rien, j’vous dis !
Barkowski sortit et Frémont le remplaça.
– Bon, on reprend, moi j’ai tout mon temps, alors nom et prénom, date de naissance…
Merle s’était fait monter un bol de café qu’il dégustait tout en écoutant les plaintes provenant du bureau voisin. Barkowski s’était assis quelques instants face à lui.
– On n’en tirera rien pour l’instant, je propose qu’on le ramène au dépôt et qu’on le fasse mijoter un peu, on ne sait jamais… Des fois qu’il y ait un lien entre lui et la bande de voleurs d’œuvres d’art.
– Non, répondit Merle, emmenez-le à la maison d’arrêt, il va peut-être comprendre qu’il s’est mis dans de sales draps !
Alors que les agents en faction et Chazal quittaient le bureau de Barkowski, Merle se demandait à présent si la piste du propriétaire du Vertigo II était vraiment la bonne.







I l est des jours où le doute s’installe, qui arrive subrepticement, sans préavis, gagne l’esprit du plus convaincu et devient idée fixe, comme un long mal récurrent qui ne quitte plus l’esprit des plus assurés. Cette sensation, Merle la connaissait et, avec le temps et l’expérience, avait appris à la gérer, à l’apprivoiser.
Clovis Gobillard était pourtant bien mort noyé dans le port de la Jonction, dans cette petite ville du bord de Loire. Caron, en lequel Merle avait toute confiance, avait assuré qu’on avait aidé la victime à se noyer en l’empêchant de remonter sur le quai : pour preuve, ses phalanges portant des marques assez explicites ne laissaient aucun doute sur les intentions malveillantes de celui qui avait porté les quelques coups probablement fatals au malheureux.
Merle, rentré à l’hôtel, avait ressassé toute la nuit cette histoire qui, bien que paraissant banale, l’intriguait au plus haut point. Des questions restaient sans réponse. Tout d’abord, la personnalité de Clovis qui, vivant tel un clochard, s’était adressé à quelques-unes de ses connaissances pour leur faire part d’un prochain changement de sa situation financière. Certes, il avait déclaré ceci en public, certainement sous l’effet de l’alcool, mais, tout de même, tous ces témoins avaient entendu ses déclarations… Il s’était d’ailleurs, selon ses proches, acquitté de ses dettes la veille de son décès. Chazal avait lui-même avoué avoir été remboursé.
L’intimité que Clovis partageait avec le couple Godard et avec leur fils Frédo semblait étrange, en lien avec un passé que, décidément, Merle ne maîtrisait pas encore. Quelque chose le gênait dans toutes ces histoires de vie. Des existences multiples qui s’emmêlaient dans ses pensées et qui avaient toutes un lien, lequel était encore, à ce jour, invisible.
À l’heure où la ville s’éveillait, la cafetière ronronnait encore sur le réchaud de la cuisinière. Merle avait passé une nuit agitée, une de plus, empêtré dans un dédale de questions restées sans réponse et une foule de personnages grimaçants dans son subconscient, où tous se donnaient un malin plaisir à se moquer de lui, le réveillant en sursaut pour mieux déranger son sommeil. La veille, il avait prévenu l’inspecteur Marchand et tous deux s’étaient donné rendez-vous à la maison d’arrêt située en centre-ville afin de reprendre l’interrogatoire de Chazal.
La prison se situait dans une rue interminable et, malgré sa proximité avec le cœur de la cité, un silence pesant l’isolait de l’activité urbaine. Un mur haut de plusieurs mètres se dressait sur la droite de la rue Paul-Vaillant-Couturier.
Marchand l’attendait sur le trottoir près de la petite porte verte destinée à l’entrée des piétons. À quelques mètres, une autre porte, plus large, était destinée aux fourgons entrant dans l’enceinte.
Merle, soucieux, avait un teint grisâtre qui n’avait pas échappé à Marchand.
– Ne me demande pas si la nuit fut bonne ! grommela-t-il avant même que l’inspecteur ne le salue.
Les deux hommes, après avoir sonné à la porte principale et s’être signalés devant la caméra de surveillance, entrèrent dans un vestibule destiné aux familles venant en visite. Après quelques instants d’attente, ils débouchèrent sur une cour pavée donnant sur la bâtisse imposante. Pourtant connus du personnel de l’administration pénitentiaire, ils présentèrent leurs cartes professionnelles et se plièrent aux minutes nécessaires au contrôle d’identité.
C’est le directeur qui les accueillit en personne à l’intérieur de l’enceinte. Jean Noizet était connu de tous pour avoir pris son poste depuis quelques années maintenant, il connaissait bien les lieux, le personnel et les détenus qui y séjournaient. De taille moyenne, l’homme se tenait droit et, tout en parlant de la condition de vie des prisonniers et de l’ordre qu’il faisait régner, prenait plaisir à exhiber une rangée de dents neuves, parfaitement alignées.
– Vous venez visiter Chazal, je suppose ?
– Vous ne vous trompez pas, monsieur le directeur, c’est lui que nous voulons voir, répondit Merle.
– Je vous fais patienter quelques instants, j’attends le bâtonnier Janroy-Dumont. Tiens, le voici d’ailleurs…
Le bâtonnier arrivait au pas de course, dossiers sous le bras, et sa démarche rappelait celle de ces avocats qui apparaissent furtivement dans les couloirs des palais de justice, courant après une audience qu’ils savent déjà reportée.
– Mon cher Janroy-Dumont ! s’exclama Noizet.
– Je suis en retard, une affaire urgente…
Merle n’écoutait plus, un gardien pénitentiaire l’avait déjà interpellé en le priant de le suivre pour rejoindre le parloir.
La pièce était étroite et ne pouvait contenir que trois individus. Marchand avait déposé sa machine à écrire sur la petite table le séparant de Merle et de la chaise vide destinée à Chazal. Un bruit aigu de serrure et le claquement sourd d’une porte en acier se firent entendre. Chazal apparut dans l’embrasure de celle-ci, accompagné d’un surveillant qui disparut aussitôt, laissant les trois hommes seuls, dans ce dédale de parloirs vides éclairés par une lumière éblouissante. Chazal avait perdu son teint hâlé. Ses yeux noirs, fixant le vasistas orné de barreaux et de fil de fer barbelé donnant sur la cour, contrastaient avec sa peau blême et faisaient ressortir la rougeur de ses lèvres. Il avait perdu toute sa verve et ressemblait à présent à ces comédiens ayant quitté la salle de démaquillage, subitement, pour retrouver leur public venu les attendre à la buvette du théâtre.
Merle prit la parole en premier :
– Alors, la nuit portant conseil, vous n’avez toujours rien à nous confier concernant votre emploi du temps, Chazal ?
– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?
– Vols, recels et autres trafics, tu ne crois pas que c’est suffisant ? lança Marchand.
– Vous voulez qu’on y ajoute meurtre avec préméditation ? menaça Merle, excédé.
– Je n’ai pas tué Pompon ! Bon, d’accord, je fais du trafic, d’accord, je ne suis pas toujours en règle, mais descendre un type, comme ça… Non ! Et puis pourquoi ? Vous allez me le dire, pourquoi ?
– Ici, c’est nous qui posons les questions ! enchaîna Marchand. Tu étais où à minuit ?
– Sur mon bateau, bien sûr. Où vouliez-vous que je sois ?
– Et vous n’avez rien entendu ? questionna Merle.
– C’est une question qui vaut deux piges ! assura Marchand.
Embarrassé, Chazal l’était, évidemment. Il n’était pas homme à raconter sa vie et encore moins celle des autres. Pourtant, l’enjeu fixé par Marchand ne pouvait le laisser de glace… Après avoir interrogé Merle du regard, Chazal baissa les yeux.
– Et puis après tout… dit-il en ronchonnant. J’ai entendu… Mais je vous assure que je n’ai rien vu, ah ça non ! Mais j’ai entendu quelque chose…
– Vous voyez que tout va s’arranger pour vous, affirma Merle. Et qu’avez-vous entendu ?
– Voilà, j’écoutais la radio, j’avais pas mal bu à L’Escale et, comme tous les soirs, ou presque, j’y avais vu Pompon qui, comme la veille, se vantait de devenir rentier… Pauvre vieux ! J’étais allongé sur ma couchette, et là j’ai entendu comme des voix. J’ai reconnu celle de Pompon qui disait : « Tu ne t’en tireras pas comme ça ! » ou quelque chose de semblable… Et puis plus rien. Quelques minutes plus tard, j’ai de nouveau entendu un bruit, comme si on avait jeté une bouée à l’eau… Cette fois-ci, j’ai cru sur le coup que c’était le jeune couple qui prenait un bain de minuit ! Et puis je me suis dit qu’il faisait trop frisquet pour aller patauger, voyez-vous… C’est qu’elle est belle la petite voisine d’à côté, des jeunes mariés, paraît-il ! Le temps de me lever pour aller y voir de plus près, et c’était fini. Plus rien ! D’ailleurs je ne devais pas être le seul à regarder car j’ai entendu sur le ponton des bruits de pas, non, plutôt celui de chaussures qu’on laisse tomber sur des lattes en bois.
– Et tu n’as vu personne ?
– Non, Pompon avait disparu, L’Escale avait éteint ses lumières et je suis retourné me coucher.
– Et bien vous voyez, Chazal, quand vous voulez être coopératif ! lança Merle.
Marchand appuyait déjà sur le bouton mural pour prévenir le gardien que l’entretien était terminé et rangeait soigneusement sa machine à écrire dans sa housse en toile.
– Et moi, dans tout ça ? demanda Chazal, alors que Merle se levait déjà pour regagner le couloir.
– Je vais vous envoyer l’inspecteur Lamoise, je suis certain que vous avez beaucoup de choses à lui raconter sur vos petits trafics.
– Et alors je ne sors pas ?
– Pas tout de suite quand même, on verra après ! répondit Marchand.
– Tas de salauds ! Vous vous êtes moqués de moi, fumiers de flics !
Merle se contenta d’ajouter alors que le gardien emmenait le détenu :
– Tu rajouteras outrages à fonctionnaires de police dans l’exercice de leurs fonctions sur ton rapport.
Durant quelques secondes, la voix de Chazal se fit entendre, bien après qu’il eut quitté le parloir. Puis le silence régna de nouveau dans l’enceinte, un silence entrecoupé de bruits de serrures et de clés.
Les deux hommes ressortirent après avoir contourné un guichet central à l’intersection de quatre couloirs dont trois donnaient sur des cellules, le quatrième étant réservé aux soins médicaux et dentaires. Avant de quitter les lieux, Merle leva la tête instinctivement pour apercevoir un escalier en fer donnant sur d’autres geôles, à l’étage cette fois-ci. Un immense filet était tendu de chaque côté de la cage d’escalier afin d’éviter toute chute ou tentative de suicide.
C’est Marchand qui rompit le calme :
– Vous pensez qu’il y a un rapport avec le gang des Châteaux ?
– Peut-être, mais Chazal est trop minable, c’est une petite main et alcoolique par-dessus le marché, je ne pense pas qu’une organisation comme celle-ci aurait pris le risque de s’associer à un type comme lui, avança Merle, convaincu.
Dans la cour, le commissaire alluma une cigarette en regardant le ciel dégagé. Il resta ainsi immobile durant plusieurs secondes. Le claquement de la porte en fer verte le fit revenir à la réalité. Un autre monde était derrière lui.

La berline remontait la rue Paul-Vaillant-Couturier en direction du commissariat. Merle s’adressa à Marchand :
– Je pense que Chazal nous a dit la vérité, il n’a rien vu mais son témoignage est précieux. Clovis connaissait son agresseur et l’a lui-même menacé. La piste du chantage se précise. Je pense également que, si Chazal n’a rien vu, quelqu’un d’autre était sur les lieux et a pu apercevoir la scène du meurtre.
Marchand, demanda, interrogateur :
– Qu’est-ce qui vous fait penser ça, patron ?
Fier de ce qu’il avait pu apprendre sur les us et coutumes des marins, Merle prit un air entendu :
– Tu sauras, mon vieux Marchand, que dans la marine on enlève ses chaussures pour monter à bord, c’est la règle.
Marchand, d’un index jauni, lissa sa moustache.
– D’où le bruit de chaussures sur les lattes en bois du ponton ? reprit Marchand. Ce qui voudrait dire que le deuxième témoin était l’un des voyageurs ancrés au port ?
– C’est possible, reprit Merle, songeur, c’est possible.







« Il comprend tout ! » pensa Merle en regardant le chat du troisième étage de l’immeuble d’en face.
Assis comme à son habitude devant la fenêtre, le félin ne perdait aucun geste, aucun signe de l’étrange ballet qui se déroulait sous ses yeux. Au deuxième, deux artistes peintres s’étaient installés et donnaient des cours à des élèves de tous âges, venus pour la plupart pour se perfectionner dans des techniques plus ou moins élaborées. Merle ne put s’empêcher de regarder une fois de plus la toile représentant des iris rouges.
Le téléphone interrompit le commissaire plongé dans ses songes. C’était Louchet, l’inspecteur d’Aubigny-sur-Loire .
– Bonjour commissaire, Louchet à l’appareil, j’ai pensé que cela vous intéresserait : la caravane de Clovis Gobillard a pris feu ce matin, certainement à l’aube, on n’a rien pu faire, elle est totalement calcinée.
– Un incendie criminel ?
– Pas de doute là-dessus. On a retrouvé un bidon d’essence à quelques mètres dans un fossé. Les pompiers sont encore sur place, c’est un maraîcher qui a donné l’alerte.
– Vous allez vous rendre chez les Godard. Je vous demande d’interpeller le jeune Frédo, ordonna Merle.
– Ce gamin, vous pensez vraiment ?
– Non seulement je le pense, mais en plus il faut faire vite !
Merle, après avoir raccroché, regarda Marchand avec gravité.
– Cette fois-ci, Chazal est bien mis hors de cause, Frédo Godard est certainement le seul qui peut encore éclairer cette affaire, décidément pas si banale qu’elle peut le paraître.

Les inspecteurs étaient à présent réunis dans le bureau du commissaire.
– Je veux qu’on me retrouve ce Frédo, dit-il en s’adressant à Marchand.
Puis à Barkowski :
– Toi, Barko, tu vas te renseigner sur les gens qui ont approché de près ou de loin Clovis Gobillard. Je veux tout savoir sur ce petit monde : vie familiale, métier, adresse, habitudes, enfin tout…
– Ça risque d’être un peu long, patron. J’enquête aussi sur les estivants du port, bien sûr ?
– Oui, et tu contactes les collègues de Paris pour qu’ils nous dégottent des renseignements en Belgique sur Van Neuven, et à Londres sur les Smith et les Anderson.

C’est lorsqu’il ouvrit la porte de L’Escale que Merle comprit soudain à quel point les événements avaient perturbé la petite ville d’Aubigny-sur-Loire. Albert, le patron des lieux, avait une mine dépitée et s’affairait à essuyer consciencieusement les quelques verres qui gisaient au fond de l’évier en inox. Seuls quatre hommes étaient installés au fond du café et jouaient à la belote, silencieux, comme des automates.
– Vous en avez fait, un beau bazar, commissaire ! Ce n’est pas un reproche, mais je constate, c’est tout ! Mon chiffre baisse à vue d’œil et si ça continue comme ça… On mettra bientôt la clé sous la porte.
– Vous avez vu le jeune Frédo depuis hier ?
– Non, pas que je sache, d’ailleurs c’est vrai ça, hein Mémène ! dit-il en s’adressant à sa femme qui sortait de la cuisine. Tu l’as vu, toi, le Frédo ?
– Si tu crois que j’ai le temps de regarder la clientèle, répondit-elle, agacée. Les chambres, ça s’fait pas tout seul, et la lessive, hein ! La lessive… C’est facile quand on est derrière le comptoir !
Merle regardait par la fenêtre. Le jeune couple Baron quittait le quai en direction de la ville, tandis qu’un nouveau voilier arrivait dans le port après avoir passé l’écluse avec succès.
– Celui-là arrive de Digoin, précisa Albert, on attend ses passagers pour dîner ce soir. Alors, c’est vrai ce qu’on raconte sur Chazal ? dit-il en avançant le journal local vers Merle.
Rougeade, journaliste averti, avait retranscrit la déclaration officielle du parquet sur l’affaire, en deuxième page, la régionale, de L’Éclair du Centre , et annoncé l’arrestation de Chazal.
– Bien sûr, vous n’étiez au courant de rien, prononça Merle.
– C’est juré, monsieur le commissaire. Ici, vous savez, on entend tout mais on ne dit rien. De toute façon, s’il fallait tout croire et porter crédit à tous les racontars, on soupçonnerait tout le monde…
– Des allées et venues répétées…
– Oui, peut-être, mais on est en liberté après tout.
– Et Frédo, le jeune Godard, vous savez où je peux le trouver ?
– Si vous suivez le canal en direction de l’écluse n° 15 vers Mars-sur-Loire, vous trouverez une vieille cabane qui servait autrefois aux mariniers, il se pourrait qu’avec un peu de chance… Je vous offre quelque chose, monsieur le commissaire ? poursuivit-il avec un rictus.
– Non, merci Albert, par contre vous me gardez la même chambre pour cette nuit.
Le quai était glissant, la pluie s’était installée une fois de plus et l’eau du bassin avait la couleur du ciel. Seul l’horizon, plus au sud, paraissait dégagé. Les mariniers et les propriétaires des bateaux de plaisance s’étaient comme donné le mot et s’affairaient tous à nettoyer leur pont avec énergie.
Sur La Belle Marinière , l’un des deux marins, lui aussi, procédait à un nettoyage du pont avec un jet à haute pression ; l’autre lavait les vitres extérieures et les hublots, salis par les vagues provoquées par la grande fréquentation des voies navigables depuis le début de la saison estivale.

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