Roulette charentaise , livre ebook
98
pages
Français
Ebooks
2019
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Roulette charentaise
Collection dirigée par Thierry Lucas © Geste éditions – 79260 La Crèche
Tous droits réservés pour tous pays www.gesteditions.com
Alain Mazère Roulette charentaise Geste éditions
À ma femme,
pour la changer des polars américains.
Principaux personnages
Jérôme Balland, jeune dealer, homme de paille.
William Benbow, homme d’affaires britannique résidant en Charente.
Maurice Canuet, élu local, adversaire politique d’Henri Roussac.
Gennaro Castellano, policier italien.
Emmanuel Dalle-Vidal, homme d’affaires charentais.
Donald Marchenet, journaliste à Avenir Charente .
Antoine Marsac, inspecteur principal à Angoulême.
Tiburce de Mortefonds, délégué à l’éthique du Parti des réformes républicaines (PRR).
Henri Roussac, docteur-vétérinaire, maire, conseiller général, ancien sénateur.
Madeleine Roussac, épouse du précédent, personnalité locale.
Anne-Marie Saint-Angeau, dite « AMSA », commissaire divisionnaire à Angoulême.
Maxime Serrier, écrivain régionaliste.
Hans Zaackpoot, homme d’affaires hollandais résidant en Charente.
Chapitre 1
Le soleil couchant de Charente limousine dorait les thermes de Cassinomagus. L’automobiliste contourna le site gallo-romain, longea ensuite le rutilant casino implanté à proximité, à Chassenon, comme dans toute ville d’eau – même antique en l’occurrence – qui se respecte. Quelques kilomètres plus loin, il traversa un faubourg de Chabanais et s’engagea ensuite prudemment dans la rue principale de cette petite ville.
Son attention fut attirée par un vieillard voûté, famélique, mal fagoté, qui semblait perdre l’équilibre sur le trottoir, comme s’il glissait sur une déjection canine ou sur une théorie d’escargots. Machinalement, l’automobiliste freina à hauteur du vieil homme, qu’il observa. Le frêle individu titubait. Main droite crispée sur sa poitrine, il grimaçait de douleur. Il émit soudain un long râle, puis s’effondra sur le trottoir. Son petit chapeau ridicule roula dans le caniveau humide.
L’automobiliste appela les pompiers à l’aide de son téléphone portable, tandis que trois passants se précipitaient vers la forme inerte recroquevillée sur le sol. Le petit vieux avait cessé de respirer. Son regard fixait l’éternité.
La sirène des pompiers se fit entendre, de façon de plus en plus rapprochée. Deux hommes en uniforme sombre jaillirent du camion rouge. Ils coururent se pencher sur le corps inanimé. Pendant qu’ils procédaient aux premières constatations, le correspondant local du quotidien départemental Avenir Charente surgit à son tour. C’était un gaillard moustachu en jean et santiags. Stylo et appareil photo alternativement en main, il sautilla autour du cadavre jusqu’à l’embarquement de celui-ci dans le véhicule des pompiers qui démarra en trombe, avertisseur hurlant, vers l’hôpital de Confolens. Le moustachu enfourcha sa moto et prit la même direction.
Le papier du journaliste local parut le lendemain, dans la première édition d’ Avenir Charente . Ce qui éveilla l’attention non seulement des abonnés, mais également de la compagnie de gendarmerie de Confolens, ce furent les précisions apportées brutalement par le journaliste : le vieillard décédé, théoriquement nécessiteux, portait sur lui une liasse de trente mille euros en grosses coupures.
La compagnie de gendarmerie de Confolens comprend une centaine de militaires affectés à cinq communautés de brigades (Confolens, Roumazières-Loubert, Ruffec, Mansle et Rouillac), au peloton de surveillance et d’intervention de Ruffec et à la brigade de recherche judiciaire basée à Confolens. Ce fut la brigade de Confolens, en la personne d’une gendarmette – chignon mais pas revêche - secondée par un collègue plus âgé, qui se livra à la traditionnelle enquête de voisinage. Il en résulta que la victime de l’infarctus, malgré ses vêtements élimés et sa grande discrétion, était connue pour une addiction au jeu supposant la possession de moyens matériels. Tous les jours, à midi, le vieillard prenait une navette qui assurait la liaison entre Chabanais et le casino de Chassenon. « Je ne joue que vingt euros par jour », répondait-il habituellement aux curieux. Il avait déménagé naguère d’Angoulême pour venir habiter un deux-pièces à Chabanais, à proximité du casino, et ainsi s’adonner facilement à sa folie des tapis verts, dépendance qu’il n’avait pas pu dissimuler longtemps à ses voisins.
L’écart entre ces vingt euros joués quotidiennement et la liasse de trente mille euros qui gonflait la poche intérieure du veston du retraité cardiaque conduisit les deux gendarmes à rendre visite à la direction du casino de Chassenon.
Le casino, de création ancienne, résultait d’un habillage juridique audacieux. L’ouverture de ce type d’établissement étant liée, légalement, à l’existence d’une ville d’eau, la présence de thermes antiques avait servi de prétexte à la délivrance de l’autorisation. Jamais personne n’avait contesté ce montage grossier, tant ses retombées économiques profitaient à tout le monde. Le consensus autour de ce temple du jeu incluait même les responsables des affaires culturelles en raison de la notoriété qui rejaillissait sur le site gallo-romain voisin, générant un afflux significatif de visiteurs. Tous les élus et les représentants de l’État avaient soutenu cette situation dérogatoire. À défaut, leur carrière personnelle eût été compromise définitivement.
Les troupeaux de belles vaches limousines paissaient désormais à l’écart, dans des prés plus éloignés où le succès du casino de Chassenon les avait relégués. Des lotissements avaient poussé comme des champignons autour de l’établissement de jeux.
Les vestiges des thermes de Cassinomagus, sur la commune de Chassenon, comportent un ensemble de parois construites en impactites, roches produites par le choc d’un météorite avec la Terre. Avec leur mosaïque de teintes diverses : jaunes, rougeâtres, vertes, violacées, bleutées, ces parois constituent autant de tableaux pointillistes ou d’art le plus contemporain. Une merveille millénaire, dont l’exploitation touristique, boostée par le conseil général, bénéficiait aussi au casino de Chassenon. Celui-ci profitait d’un autre atout, plus important que la proximité du site antique, dont le prestige est pourtant international : son monopole du jeu en Charente. Le succès du casino de Chassenon était même interdépartemental : Deux-Sèvres, Haute-Vienne, Dordogne drainaient vers les bandits manchots charentais une foule de veuves oisives, d’agriculteurs fortunés et de retraités plus ou moins aisés.
Soirées, événements, expositions, restauration… Assez vite, il avait fallu diversifier l’activité du casino, pour enrayer un début de concurrence apparu avec le développement des sites de jeux en ligne sur Internet. Le poker électronique avait éveillé plus que des curiosités. Outre une politique de renouvellement régulier des machines à sous par les modèles les plus récents présentés au salon annuel spécialisé de Londres, d’expérimentation des écrans tactiles et de la possibilité de miser directement par carte électronique, toute une logistique charentaise avait dû être mise en place pour permettre au casino de Chassenon de promouvoir des offres complémentaires. L’affairisme régnait. Les mandataires, les intermédiaires divers, français comme Emmanuel Dalle-Vidal ou étrangers comme Hans Zaackpoot ou William Benbow, se partageaient les marchés générés par ce qui était devenu un pôle très lucratif, une sorte de petit Las Vegas charentais. De la même façon qu’Angoulême avait son festival international de la BD, Cognac son cognac, Aubeterre son église souterraine, La Rochefoucauld son auteur des Maximes , Chassenon, site gallo-romain, avait son casino, LE casino de Charente.
L’immeuble du casino avait été récemment modernisé, réaménagé. Situé à la sortie du village de Chassenon, sur la route de Chabanais, c’était une bâtisse imposante et élégante à la fois, construite le plus possible dans le style du pays mais avec des allures cossues. Elle comportait, en son milieu, une rotonde à laquelle on accédait par trois marches demi-circulaires. La façade était crépie en beige clair. Les tuiles du toit étaient romaines. Le vaste vestibule de l’entrée, patrouillé en permanence par des vigiles, était occupé pour partie par un comptoir d’accueil et par le vestiaire. Au-delà se trouvait un autre comptoir, où étaient délivrés ou encaissés les jetons et les plaques de valeurs diverses. À droite, le bar et le restaurant où scintillaient des dizaines de bouteilles plus ou moins translucides, dorées par la lumière des spots fixés aux murs bleu nuit. Quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre, par roulement, trois maîtres d’hôtel, six barmen et une volée de serveuses accueillaient les clients. À gauche, deux salles de machines à sous clinquantes et cliquetantes, avec des rangées de joueurs attentifs au moindre signe que leur ferait la chance ou une nouvelle martingale. Immédiatement après l’entrée, un ascenseur et un escalier conduisaient à l’étage où étaient installées les tables de roulette, de baccara et autres chemins de fer. Dans un angle étaient aménagés les bureaux de la direction générale et ceux de la sécurité. Leurs parois étaient incrustées de batteries d’écrans permettant de visualiser et d’enregistrer tous les faits et gestes des joueurs et du personnel.
Les deux gendarmes gravirent les marches de la rotonde, pénétrèrent dans le casino et foulèrent l’épaisse moquette à ramages qui recouvrait entièrement le sol de l’établissement. Leur présence en uniforme faisait se retourner les clients qu’ils croisaient. Bien que l’on fût un jour de semaine, les salles étaient pleines de joueurs, en majorité d’un certain âge. Scotchés pour la plupart devant les rouleaux bariolés des machines à sous qui se dévidaient