Sanglante Mécanique
120 pages
Français

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Sanglante Mécanique , livre ebook

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Description


Lorsque le cadavre de Serge Revelli est repêché dans la Loire, c’est l’ombre de Jo « Bosch » Liénard, que tous croyaient mort, qui refait surface avec lui.


Les morts s’enchaînent. Les capitaines Lucille Montfort et Vincent Mahé reçoivent l’aide inattendue de deux étranges SDF.
L’enquête se complique lorsqu’ils apprennent qu’Astrid, la fille de Revelli a assisté au meurtre. Perdue dans la ville de Nantes, elle tente d’échapper au tueur.


Tous vont suivre la piste sanglante laissée par le redoutable tueur.
Réussiront-ils à lui mettre la main dessus avant qu’il n’ait atteint son but ?



Servie par une galerie de personnages hauts en couleur, l’intrigue vous tiendra en haleine jusqu’au dénouement.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 19
EAN13 9791034815821
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Enquêtes de Lucille et Marcus
1 – Sanglante Mécanique
 
 
 
 
 
Claire Barreteau
 
 
Les Enquêtes de Lucille et Marcus
1 – Sanglante Mécanique
 
 
Couverture : Chloé S.
 
 
Publié dans la Collection Clair-Obscur
Dirigé par Laurent Fabre
 
 

 
 
© Evidence Editions  2020

 
Mot de l’éditeur
 
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Prologue
 
 
 
S erge ne comprenait pas comment il avait pu en arriver là. Dix minutes auparavant, avachi sur son canapé une bière à la main, il regardait Nantes-PSG. Et voilà que désormais il se trouvait en caleçon, maintenu sur une chaise de cuisine au moyen de menottes serflex.
Face à lui, trois individus l’observaient, l’air satisfait. Il avait identifié les deux premiers. Le balèze, celui qui l’avait maîtrisé, c’était Jérémy Marchand. Plus connu dans le milieu sous le nom de « M. Propre ». Grand, chauve, musclé, il ressemblait à s’y méprendre à une version patibulaire de l’effigie d’une célèbre marque de produits ménagers. D’ailleurs, c’était son job, le nettoyage. Enfin, en quelque sorte. La différence, c’est qu’il n’était pas armé d’une éponge, mais d’un Beretta 9 mm.
À sa gauche se tenait son cousin, Gus « Courtes-pattes ». Serge s’était toujours demandé comment ce petit grassouillet avait pu survivre aussi longtemps dans le milieu. La nature s’était montrée particulièrement ingrate avec lui et sa photo aurait sans problème illustré le mot « laideur » dans le dictionnaire. Il était affublé d’un sérieux strabisme qui lui conférait un air profondément stupide, ce que ne démentaient pas ses piètres facultés intellectuelles. Son nez exagérément proéminent surplombait une bouche ridicule au-dessus de laquelle on distinguait encore les traces d’un ancien bec-de-lièvre.
Ses cheveux blond filasse viraient déjà au gris et se dressaient sur sa tête en touffes hirsutes. À l’heure actuelle, il lui souriait, découvrant des dents jaunies par la nicotine.
Le regard de Serge se porta enfin sur le troisième homme. Il aurait pu jurer ne jamais l’avoir rencontré, il ne pouvait cependant s’empêcher de lui trouver quelque chose de familier. Vêtu d’un élégant costume rayé et coiffé d’un borsalino, l’individu incarnait le portrait du parfait mafieux. Tout chez lui inspirait le respect. Doté d’une haute stature, ses larges épaules et ses biceps épais laissaient deviner sa force. Son visage harmonieux, malgré sa mâchoire carrée, plaisait sans aucun doute aux femmes. Toutefois, son sourire n’arrivait pas jusqu’à ses yeux, bleus, froids, inquisiteurs. Un regard qui vous glaçait d’effroi si jamais vous y plongiez trop longtemps.
Mal à l’aise, Serge tenta de remuer sur son siège, mais les liens étaient trop serrés.
— Que me voulez-vous ? couina-t-il.
— Te tuer, répondit l’homme calmement.
Le prisonnier sursauta lorsqu’une voix lui susurra à l’oreille :
— Tu as déconné, Serge. Tu vas en payer le prix.
Un quatrième individu qu’il n’avait pas encore remarqué se tenait derrière sa chaise. Il se retourna et le reconnut. Les pièces du puzzle se mirent alors en place. Comment avait-il pu oublier ce regard ? Affolé, il vit l’inconnu qui n’en était plus un sortir tranquillement un objet de sa mallette. En l’apercevant, Serge eut la confirmation de son identité. La panique s’empara de lui. Il allait mourir, c’était inéluctable. Mais avant, il allait souffrir. Beaucoup. Et il leur raconterait tout ce qu’ils souhaitaient. Il aurait aimé rester digne et muet, mais il avait trop conscience de ses faiblesses pour se mentir. Il allait hurler.
Résigné, il se prépara au pire. Et comme souvent dans ces cas-là, le pire arriva. Au moment où il fermait les yeux, il entendit une clef tourner dans la serrure. Une voix enjouée lança :
— Salut ! Je suis rentrée !
 
 
 
 
1
 
 
 
E n ce début de mois de février, l’hiver battait son plein et la température nocturne avoisinait les -3 °C. Marcus avait donc abandonné sa tente pour se réfugier dans un centre d’hébergement. Il en existait plusieurs à Nantes, mais celui du quai de la Fosse avait sa préférence en raison de sa proximité avec la Loire. Il aimait également l’histoire de ce lieu, si caractéristique dans Nantes.
Ce quai devait son nom au chenal naturel que la Loire avait creusé, accordant aux navires l’occasion d’y amarrer. Au XVIII e  siècle, le commerce triangulaire avait permis aux négriers de s’enrichir sur cet embarcadère.
Le long du fleuve, on trouvait encore d’innombrables hôtels particuliers, résidences des anciens armateurs. Outre leur aspect cossu, ces demeures ancestrales présentaient la spécificité d’être penchées : elles avaient été construites sur d’antiques marécages et leurs fondations mal consolidées leur conféraient cet aspect insolite.
Mais si les Nantais connaissaient cet endroit, c’était surtout en raison de la concentration de maisons closes et de tavernes de marins qui, jusqu’au milieu du XX e  siècle, pullulaient dans le quartier. Désormais, les bordels avaient fermé, ainsi que la plupart des établissements, mais on pouvait toujours trouver quelques bars à hôtesses et les Nantais continuaient ironiquement de l’appeler « le quai de la fesse ».
L’aube pointait à peine le bout de son nez, mais Marcus était déjà chaudement vêtu et s’apprêtait à retourner dans la rue.
Le vent soufflait, glacial, et le SDF s’emmitoufla un peu plus dans son épaisse écharpe rouge. Emmitonné ainsi, on devinait juste ses yeux d’un noir charbonneux. Alors qu’il passait devant le mémorial de l’abolition de l’esclavage, une voix rocailleuse l’interpella :
— Hé ! Sacapus ! T’as joué au frileux, cette nuit ? Moi, j’ai hésité, mais j’ai finalement planté la tente. J’en ai profité pour utiliser ton duvet. Ça ne te gêne pas, au moins ?
— Salut, La Fripe ! Tu sais bien que non, répondit Marcus en caressant Falbala, la chienne du SDF.
Ce dernier l’avait recueillie alors qu’elle ne pesait pas plus d’un kilo. Depuis cette chienne, croisée border collie et malinois, avait bien grandi et affichait 35 kg de muscles. Elle était dressée, obéissait au doigt et à l’œil et n’aurait pas attaqué une mouche, sauf si l’insecte en question avait la mauvaise idée de s’en prendre à son maître. L’hiver dernier, un autre SDF l’avait appris à ses dépens. Alors que La Fripe dormait au refuge, un homme avait tenté de le poignarder pour lui dérober ses affaires. Un éclair fauve s’était jeté sur lui et lui avait happé le bras, lui léguant dix-huit points de suture en souvenir. Depuis, La Fripe était assuré de passer des nuits tranquilles.
Sans plus de cérémonie, le SDF tendit à son ami la bouteille de vin qui lui tenait lieu de petit déjeuner.
— Tiens, bois ça, ça te réchauffera, Sacapus !
Reconnaissant, Marcus avala une bonne rasade du breuvage. Dans son autre vie, il dégustait des crus millésimés, mais, l’habitude aidant, il ne grimaçait plus en ingurgitant la vinasse bon marché que se procurait son compagnon.
Lorsque Marcus avait fini par rejoindre le monde des SDF, il avait lié connaissance avec La Fripe, le premier clochard à lui avoir adressé la parole. Il avait immédiatement sympathisé avec cet ancien libraire. Au fil du temps, leur amitié s’était renforcée et le cinquantenaire lui avait raconté son histoire.
Il tenait une petite boutique rue Santeuil, spécialisée dans les ouvrages anciens. Malheureusement, il était plus doué pour la recherche que pour la vente et la comptabilité. Cet amoureux des livres s’était rapidement retrouvé sur la paille. Il avait dans un premier temps hypothéqué sa librairie, puis sa maison, mais cela avait à peine suffi à couvrir ses dettes. Il avait alors tout perdu. Sa famille n’étant pas en mesure de l’aider, il traînait depuis vingt-cinq ans ses cheveux roux, sa maigre carcasse et ses bandes dessinées d’Astérix dans les rues de Nantes. Inconditionnel du gaulois le plus célèbre de France, il connaissait tous les albums par cœur et n’hésitait pas à les citer.
C’est donc naturellement qu’il avait affublé Marcus du nom de « Sacapus », en l’honneur du décurion du camp de Petitbonum 1 .
Son don pour chiner et dénicher des objets en tout genre lui avait valu son surnom de « la Fripe » et il était rapidement devenu le fournisseur officiel des SDF. Une sorte d’institution. Il se trimbalait avec son éternel caddie dans lequel on trouvait pêle-mêle sa collection de BD, son igloo, son duvet, mais également des vêtements divers et variés qu’il récupérait partout dans Nantes. On avait besoin d’une paire de chaussures ou d’un nouveau manteau ? La Fripe les sortait de son chariot ou s’engageait à vous les procurer dans les vingt-quatre heures. Depuis vingt-cinq ans qu’il naviguait dans la rue, il avait eu le temps de se constituer un réseau. Le plus souvent, il ne demandait rien en contrepartie, mais ses « clients » s’arrangeaient toujours pour le payer, même modestement : une bouteille, quelques cigarettes, de la menue monnaie, un livre…
Côte à côte, les deux hommes avançaient le long du quai. Falbala gambadait autour d’eux, courant après les pigeons. Comme à son habitude, La Fripe avait les yeux partout, à l’affût d’une nouveauté à mettre dans son caddie. Il repéra donc le cadavre en premier.
— Par Toutatis ! Regarde le gus, Sacapus ! Tu crois qu’il tente de battre le record d’apnée ?
— En caleçon et dans la Loire en plein hiver ? J’en doute fort ! Allons voir.
Les deux hommes s’approchèrent du bord du quai et sortirent péniblement le corps de l’eau. La peau nue glissait sous leurs doigts et leur offrait peu de prises. De plus, il était enchevêtré dans un tas de branchages, ce qui expliquait qu’il n’ait pas continué sa course vers l’estuaire.
— Ben mon colon ! Avec celui-là, inutile de jouer aux devins et de lire dans ses entrailles pour constater qu’il n’est pas mort noyé ! Mais attends, c’était pas ton boulot, ça, lire dans les entrailles des macchabées ?
— En quelque sorte, répondit distraitement l’ancien médecin légiste.
Comme fasciné, Marcus était plongé dans la contemplation des blessures dont le cadavre était criblé. Leur vue avait douloureusement réveillé les souvenirs que l’alcool et la rue tenaient à distance depuis deux ans. Il avait brutalement été projeté trois ans en arrière et la vision du mort mutilé avait ravivé son chagrin.
La Fripe avait raison, son décès ne devait rien à la noyade. Reprenant ses anciens réflexes, Marcus évita de davantage toucher à la dépouille. Il se contenta de l’observer et distingua une vingtaine d’impacts, disséminés sur le corps et le visage. Les orbites avaient été transformées en une espèce de bouillie gélatineuse qui les rendait plus spongieuses que réellement béantes. Le front était percé d’un profond orifice. D’après le rictus de douleur figé par la rigidité cadavérique, il supposa que toutes ces mutilations n’avaient hélas pas été effectuées post-mortem. Mais seule l’autopsie pourrait confirmer son hypothèse.
— On le rejette à l’eau, Sacapus ?
— Non. On ne touche à rien et on appelle les flics.
— Je savais que tu allais répondre ça, grogna La Fripe. Ça va nous apporter que des emmerdes, cette histoire. Le ciel ne va pas tarder à nous tomber sur la caboche. Moi j’te l’dis !
Marcus leva la tête et plongea ses iris sombres dans celles de son ami. Il passa sa longue main dans ses épaisses boucles d’un noir aussi profond que celui de ses yeux et répliqua en soupirant :
— Tu as probablement raison, mais je ne peux pas me permettre d’ignorer ce cadavre.
La tristesse que La Fripe perçut dans le regard de Marcus retint la réponse qui lui montait aux lèvres. Sacapus ne lui avait jamais raconté en détail ce qui l’avait conduit dans la rue, mais il devinait qu’un drame se cachait derrière cette déchéance.
En dépit de ses deux années passées à boire et à vivre au jour le jour, Marcus avait conservé une certaine dignité. Il mettait un point d’honneur à se raser tous les matins et prenait soin de ses mains. Grand, mince sans être émacié, le visage avenant malgré son air sombre, il émanait de lui un charisme qui accrochait le regard. Sa condition de clochard n’empêchait pas les filles de se retourner sur lui lorsqu’elles le croisaient. Il avait beau frayer avec les SDF, Marcus n’appartiendrait jamais complètement à la rue.
— Tu appelles ?
— Oui, si tu veux, répondit Marcus. Mais toi, tu restes à côté du corps. Et tu ne touches à rien !
— OK, OK… Je vais bouquiner en attendant. Et Falbala montera la garde. Je défie quiconque d’approcher !
— Je compte sur vous, lança l’ancien médecin légiste avant de composer un numéro qu’il n’avait pas utilisé depuis trois ans.
Il dut batailler un peu avec le gardien de la paix, mais il obtint finalement le service voulu.
 
 
 
 
2
 
 
 
A strid avait peur. Et froid. Et faim. Mais peur surtout. Pour tout dire, elle était littéralement terrifiée. Elle regrettait de devoir l’admettre, mais elle aurait été plus avisée d’écouter sa mère. Si elles ne s’étaient pas disputées, elle ne se trouverait pas dans cette galère. Sans la gifle, elle n’aurait jamais décidé de se rendre chez son père pour la semaine. À présent, il était très certainement mort et elle se retrouvait seule et sans ressource dans cette ville inconnue.
À l’heure actuelle, son unique consolation consistait à avoir semé ses poursuivants. Mais ils possédaient son sac à main. Ils savaient qui elle était et où elle habitait.
La jeune fille frissonna, tant de froid que de frayeur. Elle n’avait que seize ans et était habituée à vivre dans le confort. Rien ne l’avait préparée à devoir se débrouiller seule. D’un geste machinal, elle rejeta en arrière ses longs cheveux d’un joli blond vénitien. Avec ses grands yeux d’un bleu céruléen et son teint pâle, elle représentait le prototype même des glaciales beautés nordiques. Elle tenait ce physique de sa mère et venait ainsi démentir son patronyme : Revelli. En revanche, de son italien de père, elle avait hérité d’un caractère explosif et d’une obstination à toute épreuve. Elle avait un don indéniable pour rendre son entourage fou de rage.
Elle récapitula rapidement le contenu de son sac à main : son portefeuille avec tous ses papiers et sa carte de crédit, son poudrier, son rouge à lèvres préféré et, surtout, son précieux iPhone. Elle se trouvait réellement dans la merde.
Son premier réflexe l’aurait très certainement conduite à se réfugier chez les flics, mais c’était la seule chose que Serge avait eu le temps de lui dire :
— Sauve-toi ! Ne va… surtout pas… chez les poulets !
Elle en ignorait la raison, mais, pour que Serge prenne la peine de la prévenir alors qu’il gisait nu, attaché à une chaise et menacé par un revolver, cela devait avoir de l’importance pour lui.
Ses déambulations hasardeuses l’avaient menée devant un panneau lumineux :
 
Ville de Nantes
Ve 06/02/2018, 0 h 12
Demain, exposition au musée Dobrée
Entrée gratuite
 
Elle devait absolument trouver un lieu où passer la nuit. Elle portait sa doudoune, mais, en dessous, elle n’était vêtue que d’une jupe et d’un léger pull très échancré. Elle était sortie boire un verre pendant que son père regardait le match. Elle n’aurait jamais imaginé devoir dormir dehors !
En désespoir de cause, elle se dirigea vers la gare et son hall protecteur. Elle s’installa tant bien que mal sur un banc et ferma les paupières. Quelques instants plus tard, une main la secoua. Un homme d’un certain âge, la peau burinée par les années et les privations la dévisageait d’un œil compatissant.
— Vous ne pouvez pas rester ici, mademoiselle. Ce n’est pas un endroit sûr pour vous.
— Mêlez-vous de vos oignons, gronda Astrid, prête à s’enfuir.
— C’est pour vous que je dis ça. Là-bas, il y a un local. Il ferme. C’est à cet endroit que je dors. Vous pouvez venir, si vous vous voulez.
Astrid fronça le nez de dégoût et toisa son interlocuteur avant de rétorquer sèchement :
— Hors de question !
— C’est vous qui voyez, répondit l’homme en haussant les épaules. Mais je le répète, ici, ce n’est pas sûr pour vous.
Et sans insister davantage, il tourna les talons.
Après l’avoir regardé disparaître, l’adolescente observa les âmes perdues qui traînaient encore dans la gare : quelques punks à chien, une vieillarde qui ne gardait qu’un très lointain souvenir de ses dents, un couple enlacé… Personne ne lui prêtait attention. Elle se rallongea donc. Elle commençait à sombrer lorsqu’elle sentit une présence à ses côtés. Sur le qui-vive, elle ouvrit un œil. C’était un jeune homme brun d’une vingtaine d’années. Un piercing lui transperçait l’arcade sourcilière, un autre le menton et, quand il lui sourit, elle aperçut également une boule sur sa langue. Mais le plus étrange, c’était son improbable coupe de cheveux. Vu de sa place, cela ressemblait à une sorte de plumeau frisotté, moitié blond-platine et moitié noir. Le reste du crâne était rasé. Si elle ne s’était pas trouvée en aussi mauvaise posture, elle aurait certainement éclaté de rire.
Ne voulant pas établir de contact, elle se dépêcha de refermer les yeux. Tendue, elle guettait le moindre mouvement de l’homme-plumeau. Elle s’attendait à ce qu’il lui parle ou la touche, mais, contre toute attente, il sembla l’ignorer. Elle commençait à se détendre lorsqu’elle sentit les fauteuils s’agiter de secousses sur un rythme régulier. Curieuse, elle regarda ce qu’il trafiquait et hoqueta de surprise en comprenant. Il se masturbait tout en l’observant, un grand sourire aux lèvres.
Dégoûtée, Astrid jaillit du siège. Elle ne pouvait pas rester là. Le vieil homme avait raison, ce n’était pas un endroit sûr.
Elle se retrouva donc à nouveau dehors à 2 h 36 du matin. Elle traîna sa misère le long des rues, ne sachant où aller. Elle contourna le château, arriva aux abords de la place du commerce, puis remonta vers la place Royale. Finalement, elle atteignit le passage Pommeraye.
Elle connaissait assez peu la ville de Nantes, mais elle adorait ce lieu magique entre tous. Elle qui baignait dans un monde de mode et de luxe ne pouvait qu’admirer cet endroit, qualifié de plus beau passage fermé d’Europe.
Le bâtiment inauguré en 1843 sous le règne de Louis-Philippe se caractérisait par sa décoration chargée qui symbolisait la richesse de Nantes au XIX e  siècle. Louis Pommeraye, son constructeur, rêvait de créer une luxueuse enclave commerçante au cœur de Nantes, à la place du quartier mal famé qui s’y trouvait à l’origine. Il avait gagné son pari et attiré toute la bourgeoisie nantaise. Puis ce site avait subi une période de déclin et Louis Pommeraye mourut ruiné avant que l’endroit ne retrouve sa splendeur. Depuis, il était devenu un lieu de flânerie, voire de flirt pour de nombreux Nantais. Organisé sur trois niveaux gravitant autour du majestueux escalier central, ce temple du lèche-vitrine était connu de tous les habitants de la ville.
Pour l’heure, il était fermé. Astrid se rencogna tout de même contre la grille, se recroquevillant de son mieux pour tenter de conjurer le froid. Son tempérament optimiste l’aida à relativiser : au moins, il ne pleuvait pas !
La nuit sembla durer des jours. Elle s’assoupissait, mais, sous l’effet de l’inquiétude, elle sursautait au bout de quelques minutes. Finalement, vers 5 h du matin, elle réussit à réellement trouver le sommeil.
À 6 h 30, la ville qui s’éveillait la tira de ses rêves agités. Désorientée et transie, elle regarda autour d’elle. Quelques passants pressés la croisèrent sans lui accorder la moindre attention.
Le jour n’était pas encore levé et la température ne dépassait sans doute pas les 0 °C. Pas plus que la veille au soir, elle n’avait d’idée sur la façon de procéder dans ce genre de situations. Elle devait y réfléchir sérieusement. Elle n’allait pas tenir longtemps ainsi.
 
 
 
 
3
 
 
 
L ucille arriva à la PJ et s’enferma dans son bureau. Elle n’avait aucune envie de discuter avec ses collègues. Elle se sentait nauséeuse et fatiguée, comme un lendemain de cuite. Pourtant, la veille elle s’était couchée à 21 h sans avoir ingurgité une seule goutte d’alcool. Depuis la désastreuse soirée du mois précédent, elle s’était d’ailleurs montrée particulièrement raisonnable. Mais par les temps qui couraient, les gastros pullulaient et elle espérait bien ne pas avoir contracté ce maudit virus.
Heureusement, elle ne devait pas traiter d’affaires urgentes. Cela l’arrangeait bien de se cantonner à un cambriolage presque bouclé, et quelques rapports à taper. Elle détestait la paperasse. Habituellement, c’était plutôt Félicien qui s’en chargeait, mais, au vu de son retard, elle n’avait plus d’autre choix que de s’y atteler.
Elle relisait une déposition lorsque le téléphone sonna :
— PJ de Nantes. Capitaine Montfort.
— Bonjour, est-ce que je pourrais parler au capitaine Mahé, s’il vous plaît ?
L’homme possédait une voix grave, légèrement rocailleuse. Il avait formulé sa requête avec assurance, prouvant sa confiance en lui.
— Je suis désolée, mais il a pris deux jours de congé. Je peux peut-être vous aider, ou prendre un message…
— C’est-à-dire que c’est un peu urgent… Vous avez quel âge ?
— Je ne vois pas en quoi cela vous regarde ! répondit Lucille, une pointe d’agressivité dans la voix.
Comprenant qu’il avait commis un impair, l’homme bafouilla et tenta de se rattraper.
— Oh, excusez-moi, je ne voulais pas vous vexer… mais, à vous entendre, vous paraissez assez jeune et j’aurais souhaité parler à quelqu’un de disons… plus…
— Plus expérimenté, c’est cela ?
Fraîchement promue capitaine à l’âge de 28 ans, Lucille se montrait très susceptible dès que ses compétences semblaient remises en cause.
— Non, absolument pas ! C’est seulement que je cherche quelqu’un ayant connaissance d’anciennes affaires.
—  Eh bien, je suis désolée pour vous, mais, pour le moment, il faudra vous contenter de moi !
L’homme soupira, hésita un instant, mais finit par poursuivre :
— Bon, je suppose que, de toute façon, Mahé en entendra parler en revenant… Voilà, on a repêché un corps dans la Loire, à proximité du quai de la Fosse.
— Si c’est pour un noyé, pas besoin du capitaine Mahé. Mais j’avoue qu’en cette saison, c’est relativement surprenant. Habituellement, on en récupère plutôt au printemps ou en été.
— J’ai dit qu’on l’avait trouvé dans la Loire, pas qu’il s’y était noyé.
Quelque chose dans le ton de l’homme mit la puce à l’oreille de Lucille. Elle attrapa de quoi noter.
— Comment vous appelez-vous, monsieur ?
— Je suppose que Marcus Sacapus, ça ne vous convient pas ?
— J’aime beaucoup Astérix et son décurion, mais je crains qu’il ne me faille autre chose.
— Eh bien, j’en suis navré, mais, pour le moment, vous devrez vous contenter de ça, répliqua moqueusement son interlocuteur.
Lucille soupira. Elle aurait dû raccrocher, mais, vu l’assurance de l’inconnu, elle pressentait qu’il s’agissait d’une affaire sérieuse. Elle espérait ne pas avoir à se repentir de sa décision.
— Bon, qu’est-ce qui vous permet de dire qu’il ne s’est pas noyé ?
— Le corps comporte de nombreuses blessures circulaires d’approximativement 4 mm de diamètre, dont une en plein milieu du front.
Lucille fronça les sourcils. Il s’exprimait comme un médecin légiste énonçant ses premières constatations.
— Quai de la Fosse, vous m’avez dit ?
— Oui. Près du refuge pour SDF. Pas loin du mémorial de l’abolition de l’esclavage.
— C’est bon, je vois. Nous arrivons. Restez près du corps, s’il vous plaît.
La jeune capitaine de police raccrocha. Elle endossa son épais manteau fourré et passa la tête dans le bureau voisin pour interpeller son collègue.
— Je viens de recevoir un appel pour un cadavre, quai de la Fosse. Un meurtre, semble-t-il. Ramène-toi, on y va. Préviens la scientifique !
 
Dansant d’un pied sur l’autre pour conjurer le froid, Marcus et La Fripe attendaient près de la dépouille lorsqu’ils virent apparaître le couple le plus mal assorti qu’on puisse imaginer. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit, le crâne de l’homme frôlait les branches basses des arbres. Sa peau noire formait un contraste saisissant avec la blancheur brumeuse du petit matin naissant. Ses dreadlocks ramassées en queue-de-cheval lui arrivaient aux épaules. Il était vêtu d’un bombers, d’un jean et d’une paire de docks. Seul le brassard OPJ qu’il portait sur son blouson signalait son appartenance à la police.
À sa gauche, une jeune femme trottinait pour rester à sa hauteur, avançant de trois pas lorsque son compagnon n’en faisait qu’un. Elle mesurait à peine plus d’un mètre soixante, ce qui avait failli lui coûter son entrée dans les forces de l’ordre. Elle semblait minuscule à côté du géant noir. Ses courtes boucles rousses sautillaient sur sa tête au rythme de ses enjambées. Ses yeux verts et vifs observaient les alentours à l’affût du moindre détail de la scène.
En dépit de sa petite taille, rien chez elle n’inspirait la faiblesse. Au contraire, il émanait de sa personne une profonde aura d’autorité. Son nez légèrement en trompette et constellé de taches de rousseur semblait défier le monde. Marcus lui envia immédiatement ses bottines fourrées, son bonnet et son épais manteau d’hiver. L’ensemble ne permettait pas de soupçonner sa corpulence réelle, mais le SDF la devinait relativement menue.
— Marcus Sacapus, je présume ? interrogea le petit bout de femme en se postant devant lui.
— C’est bien moi.
— Et moi, c’est La Fripe. Pour vous servir, gente dame.
Lucille dévisagea le SDF et, sans même se donner la peine de lui répondre, enchaîna :
— Capitaine Montfort. Et voici mon collègue, le lieutenant Tinjust.
Avare en paroles, Félicien se contenta de les saluer d’un geste de la tête. Il détestait cet endroit. Il ne réussissait pas à oublier qu’à l’origine, ceux qui vivaient là avaient bâti leur fortune grâce à l’esclavage. En serrant les dents, il porta son regard sur le cadavre.
— Passons aux choses sérieuses. Montrez-moi ce corps. Vous n’avez touché à rien, au moins ?
— Non. On l’a sorti de la Loire, on l’a déposé ici et on vous a appelé, répondit Marcus en la conduisant près de la victime. Mais, de toute façon, avec son séjour dans la Loire, vous aurez peu de chances de trouver quoi que ce soit…
— Nos gars en jugeront, répliqua sèchement Lucille.
Précautionneusement, elle se pencha sur le cadavre et effectua quelques clichés. Elle qui était habituellement dotée de peu d’odorat se trouva envahie par divers effluves, toutes plus désagréables les unes que les autres. La froideur métallique de l’eau, la sueur des SDF, le mauvais vin provenant de la bouteille de La Fripe et, par-dessus tout cela, l’émanation de la mort.
Ne pouvant plus se retenir, elle se releva prestement et s’éloigna de quelques mètres pour régurgiter son petit déjeuner.
Inquiet, Félicien vint se poster à ses côtés.
— Ça va, Lulu ? Ça ne te ressemble pas, de vomir sur une scène de crime.
— Ouais, ça va. Je ne sais pas ce que j’ai… Je me demande si je n’ai pas chopé la gastro…
— Merde ! répondit Félicien en se reculant instinctivement.
— Bon, en tout cas, vous aviez raison, en ce qui concerne les blessures, poursuivit Lucille plus fermement en se tournant vers Marcus. Et si vous me disiez votre véritable nom, maintenant ?
— Vous ne devriez pas appeler un médecin et vos collègues de l’identification criminelle ? lui rétorqua l’inconnu.
Agacée et étonnée qu’il se montrât aussi au courant des procédures, Lucille l’informa qu’ils les attendaient d’une minute à l’autre.
En revanche, elle se chargea de joindre le procureur. Puis elle revint se planter devant le SDF et réitéra sa question.
Marcus n’eut pas le temps de répondre, les hommes de la police scientifique arrivèrent. L’un d’eux le dévisagea longuement.
— Marcus ? hésita-t-il. C’est bien toi ?
L’ancien médecin légiste lui adressa un léger signe de tête en guise d’acquiescement.
— Tu connais ce gars-là ? demanda Lucille.
— Plutôt, oui. C’est Marcus Dormoy. Tu as dû en entendre parler.
Lucille se frappa le front de la main et se traita intérieurement de gourde. Comment avait-elle pu passer à côté ? Il ne s’agissait pourtant pas d’un prénom si commun que cela !
Marcus lui adressa un sourire amusé.
— Je suppose qu’il va falloir que je vienne déposer ?
— Oui. Demain matin vers 10 h, ça vous irait ?
— Mon emploi du temps n’est pas spécialement chargé ces derniers temps, rétorqua moqueusement le SDF.
Lucille ne put s’empêcher de rougir.
— Très bien.
Puis, s’adressant à La Fripe, elle ajouta :
— Vous aussi, je veux vous voir à la même heure.
— À vos ordres, charmante demoiselle ! Possédez-vous un prénom ou êtes-vous comme Mme Agecanonix, tellement belle qu’il ne vous sert à rien ?
— Pour vous ce sera capitaine Montfort, répliqua-t-elle, mi-irritée, mi-amusée par cet énergumène dont les mèches rousses dépassaient du bonnet vert sale qui ne quittait jamais sa tête.
La police scientifique s’activait déjà autour du cadavre. Comme l’avait prévu Marcus, ils pestaient contre le manque d’indices, lié à son séjour dans le fleuve. Ils emballèrent tout de même les mains du mort dans des sacs plastiques avant de l’enfermer dans sa housse.
Marcus discutait avec l’homme qui l’avait reconnu. Il semblait soucieux et son regard sombre était encore plus hanté qu’habituellement. Dans un coin, La Fripe s’était installé pour relire une de ses précieuses BD, Falbala contre lui.
Lucille observa la scène un moment, puis adressa un signe à Félicien. Il était temps de partir. L’autopsie n’aurait sans doute pas lieu avant le lendemain. Le grand Noir la suivit de son pas nonchalant.
Une fois rentrée à la PJ, Lucille se jeta sur Google. Elle hésita un instant puis tapa : « Marcus Dormoy meurtre » dans la barre de recherche. Bingo ! Elle trouva une kyrielle d’articles concernant l’affaire qui l’intéressait. Les faits remontaient à trois ans. Cela expliquait qu’elle ne s’en souvienne pas mieux que cela puisqu’elle n’était arrivée à Nantes que l’année suivante.
Marcus Dormoy était le chef de service de l’IML 2 . Il était également le compagnon d’Anne Verger, lieutenant de police à la PJ de Nantes. Elle travaillait sous les ordres du capitaine Mahé, ce qui justifiait que Dormoy ait demandé à lui parler en personne. Le groupe enquêtait sur une grosse affaire. Ils talonnaient Joseph Liénard, dit Jo Bosch, une des figures du milieu nantais. Celui-ci venait de commettre « le casse du siècle », emportant avec lui pas moins de trois millions d’euros en bijoux et en petites coupures. Un soir, Anne avait voulu jouer les cow-boys. À la suite des renseignements d’un indicateur, elle s’était rendue seule dans un hangar désaffecté. Malheureusement, le chasseur était devenu la proie. Bosch l’avait surprise et affreusement torturée. Les collègues d’Anne étaient finalement arrivés, mais trop tard pour sauver la jeune femme. Une terrible fusillade avait éclaté entre les truands et la police. Bosch avait reçu plusieurs balles, dont une au visage, avant de se jeter dans la Loire. On n’avait jamais retrouvé son corps. Au bout d’un an, personne n’ayant de nouvelles de lui, il avait été déclaré mort. Le butin ne reparut jamais et on supposa qu’il avait sombré avec Bosch. Les articles de journaux ne disaient rien de ce qu’il était advenu de Marcus après cette histoire. Lucille n’eut toutefois aucun mal à reconstituer le puzzle.
Elle se connecta au réseau de la PJ pour effectuer des recherches sur Liénard. Elle observa attentivement sa photo anthropométrique. Des cheveux courts d’un noir de jais, deux yeux d’un bleu glaçant enfoncés dans un visage taillé à la serpe. Un long nez aquilin et une bouche aux plis amers. Rien qu’à le regarder, vous aviez froid dans le dos. Jo « Bosch » Liénard… « le tueur à la perceuse » comme l’avait surnommé la presse.
En effet, ce sympathique quinquagénaire affectionnait particulièrement cet outil lors de ses séances de torture. Elle lut plusieurs rapports d’autopsie de ses anciennes victimes et, tout excitée, compara les photos avec celles qu’elle avait prises sur la scène de crime. Soit Bosch avait survécu à la fusillade, soit un admirateur le copiait. Les blessures de « son » cadavre ressemblaient à s’y méprendre à celles qu’elle avait sous les yeux. On reconnaissait notamment sa signature : le coup ultime porté au front.
Impatiente, elle fila voir Félicien pour lui raconter sa découverte. Le lieutenant se montra au moins aussi enthousiaste que sa collègue. Ils tenaient du lourd ! La jeune femme tapa son rapport avec une célérité peu coutumière, puis elle s’empressa de le déposer sur le bureau de son supérieur, le commissaire Bernard.
 
 
 
 
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