Sans retour
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Description

Lorsque deux jeunes soeurs font une fugue dans le Dartmoor, Daniel Whelan et son berger allemand, Taz, passent à l’action — son expérience passée en tant que maître-chien dans la police l’ayant aidé à trouver un bambin disparu quelques semaines plus tôt. Une recherche désespérée dans la lande sauvage et hivernale permet de retrouver rapidement l’une des filles. Cependant, plutôt que d’être soulagée d’avoir été secourue, elle semble terrifiée, et Daniel ne peut s’empêcher de remarquer le comportement étrange de son père et de son oncle. La nuit les oblige à cesser leur recherche de la soeur aînée, et, de retour chez lui, Daniel est obsédé par cette question : qu’est-ce que les soeurs étaient-elles donc en train de fuir? Daniel essaie aussi d’échapper à ses propres démons. Il a quitté la police après quelques événements troublants et, maintenant qu’il essaie de découvrir ce qui est vraiment arrivé cette nuit-là dans la lande, son passé risque de le rattraper...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mai 2013
Nombre de lectures 37
EAN13 9782896839445
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2010 Lyndon Stacey
Titre original anglais : No Going Back
Copyright © 2013 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Severn House Publishers Ltd, Surrey, Angleterre
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : François Doucet
Traduction : Charles Baulu
Révision linguistique : Daniel Picard
Correction d’épreuves : Katherine Lacombe
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Matthieu Fortin
ISBN papier 978-2-89733-003-3
ISBN PDF numérique 978-2-89683-943-8
ISBN ePub 978-2-89683-944-5
Première impression : 2013
Dépôt légal : 2013
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada

Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com

Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Imprimé au Canada



Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Stacey, Lyndon

Sans retour

Traduction de : No Going Back.

ISBN 978-2-89733-003-3

I. Baulu, Charles. II. Titre.

PR6119.T32N614 2013 823’.92 C2013-940016-8
Conversion au format ePub par: www.laburbain.com
Ce livre est pour mon agente, Dorothy Lumley,pour tout le travail qu’elle a fait pour moi ces dernières années. Merci.
Remerciements
Un gros merci à la véritable Hilary McEwen-Smith, qui a fait un don généreux dans la vente aux enchères, au profit d’un organisme de charité, pour avoir la chance d’apparaître dans ce livre. J’espère avoir été fidèle !
Merci aussi à Dave McIver, à Glyn Jones et au chien policier Jerry, de l’Unité canine de la police d’Avon et Somerset, pour leur aide remarquable et pour la joie que j’ai eue à les regarder travailler toute une journée.
Pour avoir pris le temps de répondre à mes questions, merci à ma vétérinaire, Sophie Darling, et, comme toujours, merci à Mark Randle, de la police du Wiltshire, pour être toujours là afin de répondre à mes questions.
Prologue
Q uelque part, un chien aboyait, irrité, sans espoir. Au loin, une sirène se fit entendre, triste plainte signalant la misère de quelqu’un.
Dans le domaine de Jubilee Park, à Bristol, les contours austères des toits plats formaient des silhouettes sombres contre le ciel nocturne strié de nuages qui avançaient rapidement. Le long des passages flanqués de balcons, la plupart des fenêtres étaient obscures. À minuit et quart, dans ce quartier, la plupart des gens préféraient rester à l’intérieur, leur porte fermée à double tour et renforcée par une barre, avec des barreaux improvisés aux fenêtres.
Sur la promenade du troisième étage, rien ne bougeait, excepté les détritus, balayés par le vent, de la vie sur la propriété : quelques paquets de cigarettes, le sachet d’un préservatif et plusieurs sacs de croustilles vides. Près d’une porte couverte de graffitis, les pages d’un journal s’ouvraient et se refermaient toutes seules, sans arrêt, comme si une main invisible avait tourné les pages par ennui. La tête d’une poupée bon marché traînait près d’un vieux briquet rouge en plastique et, un mètre plus loin, un bout de papier d’aluminium calciné glissait sur le béton sale en face de l’appartement numéro 231.
Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit et, dans la lumière qui sortait de l’appartement, un homme de grande taille sortit. Il avait l’air de vouloir partir sans s’arrêter, mais une main maigre et brune agrippa l’une des manches de son blouson de cuir.
— Quand vais-je te revoir ?
Le visage maigre aux grands yeux bleus trop maquillés était pathétiquement impatient. Les cheveux teints en blond, et de petite taille, la femme portait une robe de chambre en satin rouge, dont le devant révélait un décolleté très bronzé et un cou qui avait déjà connu des jours meilleurs.
— Dans un jour ou deux peut-être, dit-il de façon désinvolte avec un accent d’Europe de l’Est.
Des doigts forts et olivâtres retirèrent la main de la femme, révélant dans la lumière la peau pâle et plissée d’une vieille cicatrice. Ses yeux sombres clignèrent froidement devant la femme qui levait la tête vers lui.
— Je dois y aller.
— Et l’héroïne ? Tu l’as ? Tu as dit que…
L’homme secoua la tête et claqua la langue.
— Shelley, Shelley, tu sais que ce n’est pas bon pour toi, dit-il d’un ton moqueur.
— Juste une autre fois. Tu as promis, Anghel ! S’il te plaît. Je ne t’en demanderai plus.
Elle l’implorait des yeux.
— Et comment tu vas me la payer ? Tu ne travailles plus. Pourquoi Yousef devrait-il payer ta drogue ?
— Mais je pourrais travailler s’il me le permettait ! Je ne comprends pas pourquoi je dois rester ici. Qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai personne à qui parler. Les filles me manquent. Molly me manque.
Des larmes remplirent ses yeux, et elle agrippa le cadre de la porte comme si elle avait besoin de son appui.
— S’il te plaît, Anghel — je veux seulement voir ma petite fille.
— Tu la verras bientôt. Sois sage, et tout se passera bien. D’accord ?
Il mit un doigt sous son menton et releva sa tête vers lui.
— D’accord ?
Shelley hocha la tête à contrecœur. Elle referma un peu plus sa robe de chambre et frissonna.
Après un moment, Anghel prit quelque chose dans une de ses poches et le déposa dans la main de la jeune femme.
— Tiens. Ne dis rien à Yousef.
Les yeux de Shelley s’illumin èrent. Elle serra le sachet de poudre grise et recula rapidement d’un pas, comme si elle avait eu peur qu’il change d’avis.
La porte se referma et, en secouant la tête, l’homme remonta son collet pour se protéger du vent froid. Il s’éloigna, ses pas résonnant et l’ombre lunaire de ses larges épaules se promenant sur le mur. Il descendit au rez-de-chaussée en croisant dans l’escalier un groupe d’adolescents ivres, et il fronça le nez en passant devant des poubelles qui débordaient et sentaient l’urine.
Une fois hors de la propriété, il sortit un téléphone cellulaire de sa poche et l’ouvrit. Quelques secondes plus tard, on décrochait à l’autre bout du fil.
— Oui, c’est moi. Tout est arrangé… Non, aucun problème. Je te vois bientôt.
Shelley s’enfonça dans les coussins en vinyle de son sofa et siffla en aspirant entre ses dents alors que la drogue commençait à faire effet. Elle détestait le premier choc ressenti, mais désirait désespérément la lueur réconfortante qui allait suivre. Bientôt, tout irait bien ; même la volonté de voir sa fille allait disparaître dans le brouillard doré. Anghel allait s’occuper d’elle. Ne l’avait-il pas promis ? Anghel avait toujours été gentil avec elle — du moins, autant que n’importe qui d’autre…
Elle soupira profondément lorsque son corps et son esprit commencèrent à flotter, l’euphorie l’extirpant de l’horrible appartement et l’emportant dans un monde paradisiaque où la dépression ne pouvait pas suivre.
Elle eut soudain un spasme violent et ouvrit brièvement les yeux ; puis le spasme passa, et sa tête tomba par derrière, ses pupilles devenant minuscules alors que son pouls ralentissait et que sa respiration devenait courte. L’obscurité se fit autour d’elle.
La ville commençait à s’agiter alors que la première lumière grise d’une aurore d’hiver s’infiltrait lentement le long des promenades en béton de la propriété. Des lampes s’allumaient, des voitures remplissaient les rues et, sur les trottoirs, des enfants se bousculaient et jacassaient en se rendant à l’école.
Au 231 Jubilee Park, le seul bruit était celui de la télévision ; mais la jeune femme ne pouvait pas entendre les efforts que faisaient les joyeux présentateurs, et leurs images se reflétaient simplement dans ses yeux mi-ouverts.
Elle était étendue sur le sofa en faux cuir, entourée des outils de sa dépendance, une manche relevée, le bras endolori et parsemé de cicatrices laissées par toute une vie de seringues.
Un seul homme savait qu’elle était là et il n’allait rien dire. Il faudrait peut-être des semaines avant qu’on trouve son corps.
Chapitre 1
L e chien d’un camionneur sauve un enfant » , pouvait-on lire au milieu de la première page du Western Post .
Ce journal, vieux de presque une semaine, c’est le propriétaire de la cantine de hamburgers sur le bord de la route qui l’avait gardé pour Daniel, qui venait de payer pour un déjeuner. Il était stationné à moins de 20 mètres du casse-croûte ambulant, dans un sta tion nement pour camions sur le bord de la A386, entre Tavistock et Okehampton. C’était officiellement un endroit pour pique-niquer mais, à cette heure matinale, il y avait plus de camions que de voitures.
La mine désabusée et secouant la tête, Daniel Whelan prit une gorgée de son café au lait et continua à lire, les pieds bottés posés sur le tableau de bord.

Lorsque Peter Daley, un fermier de 58 ans, et sa femme Sally, 56 ans, s’aperçurent samedi dernier que leur petite-fille Émilie, 4 ans, avait disparu depuis plus d’une heure, sur leur ferme de 70 hectares située près de Launceston, ils s’attendaient au pire. Normalement, Peter et Sally ne sont pas des grands-parents anxieux, mais dans ce cas-ci on peut leur pardonner, car Émilie, qui passait la fin de semaine chez eux, souffre de surdité profonde.
« Je croyais qu’elle était avec Peter, et Peter croyait qu’elle était avec moi, expliqua Sally. Nous étions très inquiets parce qu’il y avait des tracteurs dans les champs, et les employés auraient pu ne pas voir un si petit enfant. Nous ne savions pas quoi faire, où chercher en premier lieu, et évidemment il était inutile de crier, puisqu’elle ne pouvait pas nous entendre. »
Effectivement, l’avenir aurait pu être très sombre pour la petite Émilie, si la providence n’était pas intervenue, sous la forme d’un livreur, Daniel Whelan, et de son ancien chien policier, Taz.
Lorsque Daniel, un camionneur de 28 ans qui livrait de la nourriture pour animaux, apprit ce qui se passait, il offrit d’utiliser son berger allemand pour retrouver la petite fille. Taz avait servit 18 mois dans l’Unité canine de la police de Bristol, avant d’être blessé au travail et de prendre sa retraite l’année dernière. En tant que chien policier, retracer quelqu’un faisait partie de son travail, bien qu’il eût plutôt l’habitude de retracer des criminels en fuite, et pas des enfants perdus.
Après avoir senti un cardigan appartenant à l’enfant, Taz montra rapidement qu’il n’avait rien oublié de ses habiletés et, en 10 minutes, retrouva l’enfant qui jouait dans une grange à foin, à seulement quelques mètres d’un troupeau de vaches.
« Une chance que le chien l’a trouvée à ce moment-là, déclara Sally Daley, encore sous le choc. Les vaches sont des animaux paisibles en général, mais elles sont imprévisibles — je frémis à l’idée de ce qui aurait pu arriver si elle s’était promenée parmi elles. »
Daniel, qui travaille comme chauffeur chez Tavistock Farm Supplies, a préféré ne pas être interviewé, disant seulement que tout le mérite revenait à Taz, le chien de 3 ans et 42 kilos qui l’accompagne toujours dans son camion poids lourd.
Tout est bien qui finit bien à la ferme des Daley. Grâce à Taz, Émilie n’a pas souffert de son aventure — en fait, elle a trouvé un nouvel ami, Taz, ce qui prouve que, tout en étant sévère avec les criminels, Taz est au fond un bon géant qui a un faible pour les petites filles.

La dernière ligne fit sourire Daniel. L’article était illustré d’une photo de Taz assis gentiment près de l’enfant, cette derni è re embrassant son cou à la fourrure épaisse. Mais pour Daniel, qui connaissait le chien mieux que quiconque, l’expression du chien montrait une résignation un peu douloureuse plutôt que du plaisir.
Il prit le journal et se retourna vers Taz, assis à l’autre bout de la banquette.
— Regarde, Taz, tu es célèbre.
Le berger allemand frappa une ou deux fois la banquette avec sa queue et s’approcha de Daniel, mais son attention était fixée fermement sur le tableau de bord, où se trouvait un sac en papier contenant un rouleau aux œufs et bacon.
— Si tu commences à saliver, tu peux toujours t’asseoir dehors ! menaça Daniel sévèrement, mais le chien ne fut pas impressionné.
Il s’approcha même davantage, le regard toujours fixé sur le sac, sachant par expérience que la dernière bouchée de pain et de bacon serait pour lui.
Puis, soudainement, la collation fut oubliée, et Taz se jeta sur la fenêtre du passager en aboyant furieusement. Un mot brusque de Daniel le calma un peu, mais il demeura sur ses gardes, hors de lui et grondant d’un air menaçant, tout en observant un petit terrier Staffordshire noir qui trottait de façon désinvolte devant le camion et près de son propriétaire, un camionneur.
— Quoi ? Cette ridicule petite chose ? dit Daniel d’un ton moqueur. Mais tu en ferais de la viande hachée. Tiens, prends un peu de bacon.
Le berger allemand accepta le morceau, lécha ses babines et gronda encore un peu. Il avait eu une mauvaise expérience avec un Stafford quand il était encore chiot, et il faudrait plus qu’un pot de vin savoureux pour qu’il oublie ce petit chien.

C’était une journée froide et pluvieuse, et c’est avec soulagement que Daniel remonta dans son camion après la dernière livraison, prêt à rentrer chez lui. C’était l’après-midi ; il avait terminé plus tôt que d’habitude et, avec un peu de chance, il pourrait éviter la circulation lourde du vendredi.
Pas que l’idée de rentrer chez lui soit particulièrement attrayante à ce moment précis de sa vie : avec un budget limité et la nécessité d’avoir un endroit où stationner le camion de temps en temps, tout ce qu’il avait pu trouver était un appartement à une chambre, au-dessus d’un magasin vide, dans une petite rue donnant sur la route allant de Tavistock à Launceston. L’espace au-dessous avait servi à vendre des tondeuses à gazon, à preuve les traces d’huile et l’horrible odeur d’essence qui y étaient encore. Mais la propriété comportait trois bons points : le loyer était bas ; il y avait un assez gros stationnement à l’arrière ; et elle était assez éloignée du plus proche village pour que personne ne soit dérangé lorsqu’il démarrait à l’aube le moteur V12 du camion.
Le jour était sombre sous un ciel couvert, et les essuie-glaces allaient et venaient en sifflant, de façon monotone, nettoyant à peine la bruine avant que le pare-brise soit de nouveau mouillé, ce qui allongeait les phares des autres véhicules en leur donnant des formes d’étoile.
En somme, c’était un après-midi triste, et il n’y avait rien pour empêcher Daniel de songer au tour déprimant que sa vie avait pris. Seulement trois mois plus tôt, il avait eu ce qu’il avait cru être une vie de famille stable, avec une femme et un fils de huit ans, une carrière dans la police et un cercle d’amis. Maintenant, entièrement par sa faute, il n’avait plus rien de tout cela, et la prise de conscience était encore difficile chaque fois qu’il y songeait.
Le fait que ses amis et collègues, qui s’étaient montrés si volages, ne représentent peut-être pas une grande perte ne lui apportait absolument aucun réconfort. Depuis quelque temps, il se demandait souvent s’il ferait les mêmes choix, si c’était à refaire, mais il n’en savait rien.
Daniel se frotta les yeux d’un air fatigué. De telles réflexions étaient inutiles. Les décisions avaient été prises, et il devait vivre avec les conséquences. Fin de l’histoire. Il alluma la radio et flatta vigoureusement son chien. Celui-ci était devenu la seule constante dans sa vie.
Taz récompensa sa caresse en baissant les oreilles. Daniel se disait que lui , au moins, était satisfait des nouvelles circonstances de leur vie. Amanda n’avait pas voulu du chien dans la maison, parce que les poils qu’il perdait sans arrêt lui donnaient plus de besogne ; donc, dans la première partie de sa vie, Taz avait surtout vécu dans une niche et couru dans la cour arrière. Ce n’était pas si mal lorsque le chien travaillait mais, alors que ce dernier avait été obligé de prendre sa retraite, Daniel détestait le laisser enfermé pendant ses quarts de travail. Maintenant, le chien était avec lui 24 heures par jour et bénéficiait d’une promenade quotidienne dans la lande.
Soudainement, le thème musical de James Bond se fit entendre, interrompant le fil de ses pensées et faisant réapparaître un vif regret : un jour, son fils Drew avait télécharg é le thème dans son téléphone cellulaire sans le lui dire, et maintenant il n’avait pas le courage de le remplacer. Sur l’écran, il vit que c’était Fred Bowden qui appelait, son patron de TFS. Espérant que ce ne soit pas plus de travail pour la journée, Daniel appuya sur le bouton du téléphone.
— Salut Fred. Je te rappelle dans cinq minutes — je suis en train de conduire.
Quand il était policier, Daniel avait trop souvent vu les conséquences horribles de conducteurs distraits pour oser prendre un risque. Il ne l’aurait pas fait, même si cela avait été légal. Il trouva un endroit où stationner, éteignit le moteur, puis composa le numéro.
— Salut. Quoi de neuf ?
— Daniel, un bonhomme qui veut te parler m’a téléphoné. Apparemment, il a deux filles qui sont allées se promener dans la lande et qui ne sont pas revenues ; et il veut savoir si tu pourrais l’aider à les retrouver avec Taz. Il a vu l’article dans le journal, évidemment...
— Mais il devrait appeler la police.
— C’est ce que j’ai dit. Mais quoi qu’il en soit, tu veux lui parler ou non ? Je peux lui donner ton numéro ?
— Euh... ouais, d’accord. Je crois que oui, dit Daniel à contrecœur.
Bien qu’il appréhend ât la soirée à venir, l’idée de faire un détour pour aller consoler un parent hystérique dont les enfants allaient très probablement réapparaître sans son aide ne lui plaisait pas non plus.
Il raccrocha et, une minute ou deux plus tard, le téléphone sonna de nouveau.
— Êtes-vous monsieur Whelan ?
— Oui, tout à fait, répondit Daniel. Qui est à l’appareil ?
— John. John Reynolds.
L’homme semblait un peu à bout de souffle, comme s’il était en train de marcher.
— Comment puis-je vous aider, monsieur Reynolds ?
— C’est mes filles — elles sont parties se promener dans la lande et elles ne sont pas revenues. Je les ai cherchées, mais c’est sans espoir. Je ne sais pas du tout par où elles sont allées. J’ai lu l’article sur votre chien l’autre jour — s’il vous plaît, vous devez m’aider.
Reynolds parlait d'un anglais impeccable mais, à mesure qu’il devenait plus agité, Daniel pouvait entendre comme l’indice d’un accent étranger.
— Écoutez, évidemment je serais prêt à vous aider, mais je crois vraiment que vous devriez appeler la police. Ils contacteront l’unité du Dartmoor qui s’occupe des personnes disparues — c’est leur travail, après tout.
— Oui, j’ai essayé la police, mais on m’a répondu qu’il est trop tôt, qu’il faut attendre et voir si elles vont revenir. Mais je suis vraiment inquiet, Monsieur Whelan. Il fera nuit bientôt, c’est froid et humide, et de plus, Ele na n’est pas très forte...
— Depuis combien de temps sont-elles parties ?
Daniel était surpris de l’attitude de la police. Il ne vivait pas dans la région depuis longtemps, mais il connaissait déjà le respect que les gens du coin vouaient avec raison à la lande, surtout en hiver.
— Depuis environ 40 minutes. Mais nous sommes ici en vacances, si bien qu’elles ne connaissent pas du tout la région ; et elles ne sont pas habillées pour faire face au froid. Écoutez, dit Reynolds en hésitant, la vérité, c’est que nous nous sommes disputés. Katya, la plus âgée, est une fille d’humeur changeante — vous voyez ce que je veux dire, une adolescente —, et j’ai peur qu’elle se soit enfuie pour me donner une leçon. Sa sœur la suivrait n’importe où.
« On commence à voir le fond des choses » , se dit Daniel.
— Quel âge ont-elles ?
— Katya a 15 ans et sa sœur en a 12. S’il vous plaît, Monsieur Whelan, vous devez m’aider. Elles sont tout ce que je possède.
Elles sont tout ce que je possède . Cette parole s’enfonça à travers les boucliers qu’il avait si méticuleusement rassemblés autour de lui, lui rappelant le passé avec une telle soudaineté qu’il tressaillit. S’il vous plaît. Elle est tout ce que je possède... Une supplication prononcée par une femme rendue au point de rupture. Daniel pouvait encore voir clairement le docteur secouant tristement la tête, alors qu’il murmurait : « Je suis désolé, nous n'avons rien pu. »
— Monsieur Whelan, êtes-vous là ?
Daniel fit un effort pour revenir au présent.
— Oui, je suis là.
— Avez-vous des enfants ?
— Oui, un fils.
Il regarda par la fenêtre la pluie fine poussée par le vent et imagina Drew marchant dans la lande, perdu et effrayé. Il soupira, hésitant à prendre une décision.
— D’accord, Monsieur Reynolds, dites-moi exactement où vous êtes, et je vous rejoins aussi vite que possible. J’aurai besoin de quelque chose qui appartient aux filles, que le chien puisse sentir.
— Oui, oui, bien sûr. J’ai un gant qui appartient à El e na. Merci énormément.
— D’accord, mais je ne peux rien promettre. Ce que le chien peut faire dépend de beaucoup de choses — y compris la météo — et, s’il se met à pleuvoir plus fort, ce ne sera vraiment pas l’idéal. Vous devriez vraiment appeler la police.
— Je vais le faire, je vais le faire. Mais vous allez venir, n’est-ce pas ? Je suis dans un stationnement sur Princetown road.
Reynolds lui donna des indications détaillées et le remercia à nouveau avec effusion.
Vingt minutes plus tard, Daniel arrivait dans le stationnement de la lande appelé Stack Bridge, et la visibilité était encore plus mauvaise qu’auparavant. Le stationnement était dans une dépression entourée de hautes parois rocheuses, et le seul arbre en vue était une aubépine rabougrie. Le camion de livraison prenait presque le tiers de l’espace disponible.
— Monsieur Reynolds ? Vous avez appelé la police ? demanda Daniel en sautant du camion.
Un homme vint à sa rencontre, mince, les cheveux noirs, portant un jeans et un manteau de cuir noir sur mesure. Un autre homme, plus grand, se tenait près d’un gros 4x4 noir stationné quelques mètres plus loin.
— Je crois qu’ils ont une autre urgence, près de Bovey way.
L’accent de Reynolds était plus prononcé en personne et, selon Daniel, il s’agissait d’un accent d’Europe de l’Est. Il voulait parler de Bovey Tracey, de l’autre c ôté de la lande, et prononçait « bova-i », comm e les gens du coin.
— Ils m’ont dit qu’ils viendront quand ils auront fini, si nous ne les avons pas trouvées, mais qui sait quand ça peut être.
— Mais... il doit y avoir plus d’une équipe.
Reynolds haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Je ne fais que répéter ce qu’ils m’ont dit.
— D’accord. Voyons ce que ça donne avec le chien.
Daniel prit son manteau et une veste fluorescente dans la cabine de son camion. Après la chaleur du camion, le vent et la bruine étaient pénibles, et il n’était pas habillé pour la promenade. Le plus de couches possibles, le mieux ce serait. Pauvres enfants dans la lande sans imperméable !
Il ouvrit le compartiment sous le tableau de bord et prit une lampe de poche et une grande carte pédestre de la région, qu’il mit dans une de ses poches intérieures. Il aurait bien voulu aussi avoir quelques couvertures, un contenant de thé chaud et un sac à dos pour mettre tout ça, mais il n'en avait pas.
— Allez, Taz. Au travail ! dit-il au berger allemand.
Celui-ci répondit en sautant hors de la cabine avec un aboiement pleurnichard de pur délice.
Reynolds recula d’un pas, observant le chien avec inquiétude. Daniel n’y fit pas attention — Taz était un berger allemand particulièrement gros et il était habitué à ce genre de réaction.
— Il était écrit dans le journal que c’est un ancien chien policier.
— Tout à fait, un de mes amis est flic, répondit Daniel. Le chien s’est blessé et il a dû prendre sa retraite. Je l’ai pris avec moi.
C’était vrai, mais à la fois un peu trompeur. En travaillant dans la police, il avait pris l’habitude de ne pas donner beaucoup d’informations, et il n’avait certainement pas l’intention de raconter à un parfait inconnu les raisons qui l’avaient poussé à démissionner.
— Votre femme n’est pas ici ? demanda-t-il tout en prenant un harnais noir et rembourré derrière le siège.
Il y avait des bandes fluorescentes sur le harnais, qui brillaient dans la lumière de la cabine. Depuis l’épisode de l’enfant sourd, Daniel le transportait toujours avec lui, juste au cas où.
— Non. Nous sommes s éparés, mais mon frère est ici.
Reynolds fit un signe de la main pour montrer l’autre homme, et continua :
— Mais il ne viendra pas plus près. Il a déjà été gravement mordu par un berger allemand.
— Pas de problème.
Daniel lui fit un petit signe de la tête avant de se retourner vers Reynolds.
— Alors, d’où venez-vous ?
— Bristol.
— Est-ce que les filles habitent habituellement avec vous ?
— Non. Avec leur mère.
La réponse de Reynolds avait été poliment concise, et Daniel ne poussa pas plus loin sa curiosité ; après tout, il n’était plus policier et ce n’était pas de ses affaires.
Avide de travailler, Taz poussa sa tête dans le harnais lorsque Daniel le plaça devant lui, et il ne fallut que quelques instants pour l’attacher.
Daniel se redressa et regarda autour de lui.
— C’est un endroit vraiment éloigné. Pourquoi êtes-vous venus ici ?
La question s’adressait à l’autre homme, mais c’est Reynolds qui répondit.
— Nous sommes venus ici pour une promenade et un pique-nique. Nous avons eu un désaccord, quelque chose de très banal — vous savez comment sont les enfants —, mais Katya est partie en colère, en amenant El e na avec elle. J’ai cru qu’elles reviendraient après s’être calmées, mais elles ne sont pas revenues, et j’ai commencé à m’inquiéter...
— Vous ne pouvez pas les appeler sur leurs téléphones cellulaires ?
Reynolds secoua la tête.
— Elles n’en ont pas.
Daniel fut surpris. Une adolescente sans téléphone cellulaire est une rareté de nos jours, surtout qu’à voir le 4x4, ils ne manquaient probablement pas d’argent.
— Bon, tant pis. De toute façon, la réception sur la lande est assez mauvaise. Dans une tranchée aux parois à pic ou du mauvais côté d’une colline, il n’y a pas de signal du tout. Écoutez, elles sont peut-être retournées chez vous. Je veux dire, où habitez-vous exactement ?
— C’est un terrain de camping. Heu... Les pins.
Reynolds agita la main vaguement.
— Non, c’est à des kilomètres d’ici et, de toute façon, elles ne sont pas parties dans cette direction.
— Vous m’avez dit au téléphone que l’une d’elles n’est pas très forte. Dans quel sens ? Elle est malade ?
— El e na est asthmatique.
— Et vous l’avez dit à la police ? demanda Daniel, encore plus surpris de leur apparente indifférence.
— Non... oui, je crois... je ne me souviens plus précisément. J’étais fâché, admit Reynolds.
Daniel remonta jusqu’au cou la fermeture éclair de son veston de cuir et attacha les bandes en velcro de sa veste fluorescente.
— Bon, on va commencer, mais vous devriez rappeler la police et leur expliquer que votre fille a un problème de santé. Ça me surprendrait beaucoup que ça ne fasse aucune différence. D’ailleurs, ça doit faire plus d’une heure maintenant. Bon, où est le gant dont vous m’avez parlé ?
— C’est mon frère qui l’a.
Reynolds se retourna et fit un signe à l’autre homme, qui s’approcha avec précaution en tenant un gant rouge. Il ne quittait pas Taz des yeux. Peut-être en réponse à la peur de l’homme, le chien grogna profondément, mais cessa lorsque Daniel posa une main sur sa tête.
— Merci.
Daniel prit le gant de laine, fit une pause et inspecta du regard les deux hommes. Ils avaient les cheveux noirs, la peau olivâtre et paraissaient avoir dans la fin trentaine. Ils portaient tous les deux des jeans et des souliers de course de marque, mais Reynolds avait un chandail et un manteau en cuir, alors que son frère avait un chandail rouge à capuchon et une espèce de blouson de baseball en toile.
Tous les deux n’étaient absolument pas préparés à aller se balader dans les régions sauvages du Dartmoor, et Daniel considéra toute cette mission de sauvetage avec encore plus de scepticisme.
— D’accord, dit-il brusquement, lorsque nous commencerons vous devez rester directement derrière moi. Ne faites pas de bruit et, quoi que vous fassiez, ne venez pas vous coller sur moi ou sur le chien. Maintenant, montrez-moi où vous avez aperçu les filles pour la dernière fois.
— Par ici.
Reynolds lui fit un signe, sortit du stationnement et marcha 7 ou 10 mètres sur la route. Il traversa le pont étroit en pierre qui donne son nom à l’endroit et s’arrêta devant un chemin étroit, emprunté par les moutons, qui montait sinueusement dans la bruyère.
— Je suppose qu’elles sont arrivées par le stationnement, commenta Daniel derrière lui.
— Non, elles ont marché jusqu’ici mais, lorsqu’elles m’ont vu venir, elles se sont enfuies par le chemin, dit Reynolds.
Daniel regarda la pente abrupte et humide sans plaisir. Au bout de la pente, on aurait dit que les nuages gorgés de pluie touchaient le sommet brunâtre de la bruyère. Avec un soupir intérieur, il mit son esprit au travail, amena le chien au bord de la route et lui dit de s’asseoir. Puis, chevauchant le chien, il se pencha, tenant le gant rouge au-dessus de son long museau noir.
Il ne lui donna aucun ordre. Le chien savait exactement ce qu’il avait à faire et se mit immédiatement à sentir profondément le tissu, se familiarisant avec l’odeur de la fille. Après cinq ou six respirations, il se mit à gigoter, et Daniel attendit encore quelques secondes avant de mettre le gant dans sa poche et de dire au chien « cherche ! » .
La tête du chien se baissa instantanément et, presque aussitôt, Taz retrouva l’odeur et partit à la recherche de la fille. Daniel se pressait derrière lui, lui donnant beaucoup de laisse afin de ne pas le déranger.
Ce qui suivit fut un test de santé pour les trois hommes qui suivaient le chien. Sous le jour qui tombait rapidement, le sol inégal était dangereux, et Daniel se dit intérieurement que ce serait un miracle si personne ne se foulait une cheville ou pire avant même s’ approcher de leur but.
Ils n’étaient pas encore au sommet de la première montée, et déjà Daniel manquait de souffle et pouvait entendre les deux autres qui peinaient derrière lui. Ses jambes de pantalons étaient saturées d’eau, à cause de la végétation d’un demi-mètre de hauteur qui poussait partout sur le sentier, et son visage et ses cheveux étaient mouillés par la bruine. Seul le chien s’amusait, avançant fougueu sement devant lui, jusqu’au bout de sa laisse en tissu, dérangé ni par l’anxiété ni par les conditions désagréables.
Passant alternativement du jogging à la marche rapide, les trois hommes avancèrent rapidement pendant une dizaine de minutes, puis le sentier bifurqua, et le chien se mit à chercher à gauche et à droite. La lande s’étendait partout autour d’eux, un mélange sauvage de roches, d’herbes, de bruyères et de quelques arbres rabougris. Les deux filles avaient probablement hésité devant l’embranchement. Daniel attendit, donnant beaucoup de laisse au chien, puis finalement, après un faux départ sur un sentier, Taz se lança confiant sur l’autre.
Le sentier du début avait été sinueux, s’élevant presque imperceptiblement, mais celui-ci était plus étroit, et montait assez brusquement, s’enfonçant davantage dans la lande. Il semblait pour Daniel mener à un rocher à l’horizon.
Espéraient-elles trouver un abri ? se demanda-t-il. Quelle sorte de dispute familiale avait pu pousser deux jeunes filles à une fuite si désespérée ? Il pouvait seulement supposer qu’elles n’avaient pas prévu d’aller si loin, mais qu’elles s’étaient perdues dans le paysage désolé de la lande. Elles ne seraient certainement pas les premières.
Les chercheurs avaient parcouru environ un demi-kilomètre sur le nouveau sentier lorsque la température se dégrada. Ce fut Reynolds qui le remarqua en premier. Daniel était occup é à observer le chien, tout en essayant de ne pas glisser sur les pierres instables du sentier, lorsqu’il sentit une main tapoter son épaule. Ralentissant seulement un peu, il tourna la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Reynolds pencha la tête vers la droite de façon significative.
— Regardez ! dit-il avec urgence.
Daniel suivit son regard et dut cligner des yeux. Le monde devenait de plus en plus petit. Quelque part entre eux et là, où avait été l’horizon quelques minutes plus tôt, le tapis brun de bruyère mouillée disparaissait sous un mur velouté blanc-gris. Daniel put le voir qui s’approchait davantage, avalant la vue peu à peu.
— Merde !
Il ne craignait pas que la brume gêne le chien. Avec un odorat 40 fois plus puissant que celui de l’homme, Taz n’avait pas besoin d’une bonne visibilité pour retrouver les deux filles disparues, et la piste semblait être bonne. Mais il avait peur que le brouillard rende le terrain, déjà difficile, terriblement dangereux, non seulement pour son groupe mais aussi pour les jeunes filles.
— Nous continuons, n’est-ce pas ?
Reynolds semblait anxieux. Il montra un petit appareil.
— Nous ne nous perdrons pas — j’ai un GPS.
— Eh bien, nous en aurons peut-être besoin plus tard, mais j’aurais préféré qu’il ait pu nous dire où sont les tourbières.
Un moment d’inquiétude passa sur le visage de Reynolds. Le risque de tomber sur une des infâmes tourbières du Dartmoor ne lui était clairement pas venu à l’esprit.
— Tant que nous restons sur le sentier, nous ne devrions pas avoir de problème, mais vous feriez mieux de dire à votre frère de ne pas s’éloigner. Il ne faut pas que nous soyons séparés lorsque le brouillard arrivera sur nous.
Daniel se mit de nouveau à marcher rapidement, peinant sur le sentier rocailleux et abrupt pour suivre le chien.
Apparemment, les filles avaient eu la présence d’esprit de rester sur le sentier, car le chien le suivit sans hésitation jusqu’à la montée suivante, puis dans une descente brusque jusqu’à un ruisseau à l’eau brillante et déferlante, avant une remontée en pente raide jusqu’à la base du rocher. L’eau du ruisseau était glaciale, ce que Daniel put hélas vérifier, car les seules pierres qui se trouvaient à la surface furent trop glissantes pour servir de marchepied, et il tomba jusqu’aux genoux dans le torrent de février.
Daniel jura, alors que ses bottes se remplissaient d’eau, et il entama la nouvelle pente avec des jambes qui commençaient à brûler de fatigue. À en juger par le langage coloré qu’il entendit derrière lui, ses compagnons n’eurent pas plus de chance.
Le brouillard les rattrapa alors qu’ils étaient à mi-chemin sur la pente, les enveloppant dans un énorme nuage blanc, une espèce de duvet humide absorbant tous les sons. Soudainement, la visibilité n’était plus qu’un cercle d’un mètre autour de leurs pieds, et le contact de Daniel avec Taz se réduisit à la traction de la laisse, le chien tirant continuellement dans son harnais trois mètres devant.
Les roches et les bouquets d’ajoncs prenaient des formes sinistres, sortant soudainement de la brume puis disparaissant aussi rapidement.
Après une dizaine de minutes, le chien s’arrêta, et, s’approchant avec précaution, Daniel découvrit qu’ils étaient rendus au pied du rocher qu’ils avaient aperçu de l’autre côté de la vallée. Taz se mit à chercher à la base du rocher, apparemment incertain, ce qui permit aux trois hommes de reprendre leur souffle.
Daniel regarda sa montre. Ils marchaient dans la lande, à un bon rythme, depuis presque une heure. Les deux filles ne devaient certainement plus être bien loin.
Comme s’il avait lu dans les pensées de Daniel, Reynolds dit soudainement juste derrière lui :
— Lorsque nous les aurons trouvées, ne vous approchez pas avec le chien, reculez-vous tout de suite. El e na sera terrifi ée s’il s’approche trop d’elle.
— Je ferai ce que je peux, mais le chien sera naturellement le premier à les retrouver.
Le ton dictatorial de Reynolds ne plaisait pas à Daniel, mais il ne le laissa pas paraître. Reynolds était très stressé émotionnellement.
— Lorsqu’il les aura retrouvées, il aboiera, mais il ne les touchera pas.
Reynolds ne semblait pas très content mais, avant qu’il puisse répondre, le chien sentit une piste à la gauche du rocher et s’élança en avant.
— Pas si vite, Taz. Je ne vois absolument rien ! lui dit Daniel.
Il glissait et trébuchait sur les roches plus petites à la base du rocher, mais le berger allemand était maintenant excité, et Daniel pouvait sentir clairement son enthousiasme dans la laisse. Soudainement, le chien cessa de tirer et aboya une fois dans l’air tourbillonnant et humide.
— Bon chien. Reste !
Daniel se mit à ramasser la laisse en s’approchant du chien.
— Il les a trouvées, dit-il en tournant la tête.
Alors que le chien aboyait de nouveau, Reynolds sauta brutalement devant Daniel et s’élança dans le brouillard.
— Non, attendez !
L’ordre de Daniel ne fut pas entendu et, jurant tout bas, il hâta le pas derrière lui, ramassant la laisse à mesure qu’il avançait.
Après un moment, il aperçut Taz à travers la blancheur lai teuse et, un peu plus loin, une forme plus grande qui devait être Reynolds. Daniel entendit un cri, qui cessa brusquement, puis Reynolds cria :
— C’est El e na. Éloignez votre chien !
Lorsque Daniel rejoignit Taz, il grondait sourdement, certainement perturbé par ce qu’il voyait comme une ingérence de Reynolds. Daniel calma les sentiments froissés du chien par une parole, lui dit qu'il est un bon chien, et sortit de sa poche un jouet comme récompense.
Alors qu’il jouait avec le chien, l’autre homme passa près de lui et rejoignit Reynolds qui, quelques mètres plus loin, tenait dans ses mains le mince visage d’un enfant. On pouvait maintenant voir son chandail orange comme une tache de couleur dans le brouillard, et Daniel aperçut rapidement un visage blanc et mince, avec des yeux énormes et des cheveux foncés en désordre. Mais son père la tint alors plus près de lui et s’écria sèchement :
— Éloignez votre sale chien !
Votre fille serait encore perdue sans ce « sale chien » , se dit Daniel, conservant son calme avec effort. Il avait appris dans la police que le comportement même des gens les plus brillants peut être transformé par le stress, et il ne croyait pas que Reynolds fût particulièrement génial, même dans ses bons jours. Il recula de quelques pas.
— Elle n’est pas blessée ? Elles sont là toutes les deux ?
— Non. Katya est partie toute seule. Il faut la retrouver.
— On peut essayer, mais ce ne sera pas facile, dit Daniel. Le chien travaille depuis au moins une heure. Il est fatigué et, pour lui, il a fait ce qu’il avait à faire.
— Mais il peut y arriver, non ?
Reynolds sortit soudainement de la brume, seul. Il fit rapidement un geste derrière lui.
— Ele na va bien. Elle a seulement un peu froid et elle est un peu effrayée. Mon frère va rester avec elle. Excusez-moi d’avoir crié. Il faut continuer.
— Ele na sait-elle par où est allée sa sœur ?
— Elle n’est pas certaine.
Daniel soupira.
— J’aurais préféré qu’elles restent ensemble. C’est tellement important.
Amenant le chien un peu plus loin, loin de l’odeur de sa première recherche qui pourrait le mêler, il lui ordonna de continuer.
Au début, le chien n’était pas enthousiaste, et il chercha sans conviction avant de revenir vers Daniel avec les oreilles et la queue baissées. Il était manifestement incertain de ce qu’on attendait de lui, et Daniel répéta son ordre. Obéissant, le chien se mit à sentir le sol de nouveau. Malgré les mauvaises conditions de température et l’urgence de la recherche, Daniel était très fier de son chien. Il était plutôt jeune et relativement sans expérience, mais il donnait tout ce qu’il pouvait.
Juste au moment où il semblait que ses efforts seraient vains, le chien se mit à branler la queue et, avec un sens renouvelé du but à atteindre, il s’élança le long d’une crête en tirant dans son harnais.
— Bon chien ! s’exclama Daniel, donnant toute la laisse au chien et se mettant à jogger.
Pendant une dizaine de minutes, Daniel put deviner que l’odeur était forte par la manière avec laquelle le chien tirait sur la laisse. Dans le brouillard qui devenait de plus en plus épais, lui et Reynolds suivirent le chien à marche rapide, glissant sur des cailloux, traversant un espace rempli de bruyères aussi hautes que leurs genoux et de fougères mortes qui risquaient sans arrêt de les faire tomber, puis descendirent une pente jusqu’à un ruisseau rocailleux. Là, le chien hésita, et la laisse se relâcha.
— Pourquoi nous sommes-nous arrêtés ? demanda Reynolds, qui le rejoint essoufflé.
— Il a perdu la piste, dit Daniel tranquillement, regardant Taz qui allait et venait dans la brume pour essayer, mais en vain, de la retrouver. Ça arrive. L’odeur avait l’air très forte, mais de toute évidence elle n’est pas res sortie vraiment de l’autre côté du ruisseau. On va essayer de suivre la berge.
Ils marchèrent quelques minutes en amont sans succès et, lorsque le chien ne trouva rien non plus en aval, Daniel dut admettre que c’était perdu.
— Mais on ne peut pas arrêter maintenant, s’écria Reynolds. Il faut continuer. Dites au chien d’essayer encore.
Daniel secoua la tête.
— Excusez-moi, mais c’est inutile. On ne sait pas si elle est allée en amont ou en aval. On pourrait marcher pendant des heures dans la mauvaise direction. On ferait mieux de l’appeler. Elle n’est peut-être pas loin.
Ils crièrent aussi fort qu’ils purent pendant plusieurs minutes, s’arrêtant de temps à autre pour écouter, mais le brouillard omniprésent semblait avaler leurs voix, et ils n’entendirent aucune réponse.
Secouant tristement la tête, Daniel mit sa main sur l’épaule de Reynolds.
— Il vaut mieux rentrer. Il faut qu’El e na soit au chaud. Appelez la police de nouveau. Au moins vous avez les coordonnées sur votre GPS. Ils peuvent commencer à partir d’ici.
Reynolds protesta, mais Daniel fut inflexible, et ils retournèrent sur leurs pas. Après avoir rejoint les autres, ils commencèrent le pénible retour à Stack Bridge. Reynolds s’aperçut alors que son téléphone recevait un signal et il resta en arrière pour téléphoner à la police.
Le frère de Reynolds portait El e na, qui s’agrippait à lui sous la protection du blouson de baseball, ses yeux sombres à peine visibles à travers sa frange. Elle avait l’air d’avoir froid, d’être misérable et effrayée. Daniel eut pitié d’elle mais, lorsqu’elle vit qu’il la regardait, elle cacha rapidement son visage derrière l’épaule du grand gaillard.
Daniel remarqua que la main qui soutenait la fille avait plusieurs cicatrices et, se rappelant que Reynolds avait mentionné, à propos de son frère, qu’il avait été attaqué par un chien, il laissa une bonne distance entre Taz et lui.
Une fois de retour au stationnement, Daniel vérifia que Reynolds avait encore son numéro de cellulaire, et demanda qu’on l’informe lorsque la fille plus âgée serait retrouvée. Puis, comme lui et son chien ne pouvaient plus rien faire pour aider, il décida de sortir le camion du stationnement et de reprendre la route avant que les véhicules d’urgence bloquent le passage.
Moins d’une demi-heure plus tard, Daniel entrait dans son appartement, séchait l’épaisse fourrure du berger allemand autant qu’il le pouvait, lui donnait à manger, et se faisait couler un bain.
Daniel s’enfonça dans l’eau fumante et sentit la circulation qui revenait en picotant dans ses orteils. Il ferma les yeux et se prépara à profiter d’un bon bain relaxant mais, après quelques instants, il s’aper çut que cela n’allait pas être possible. Bien que son corps fût prêt à se reposer, son esprit s’activait encore, et il s’aper çut qu’il ne réussissait pas à oublier le visage pitoyable de l’enfant.
Il était certain qu’elle avait passé un mauvais moment cet après-midi-là, et elle devait être inquiète pour sa sœur, mais Daniel avait l’impression que cela n’expliquait pas entièrement l’expression hantée de ses yeux.
Au cours de sa carrière, il avait vu plusieurs adolescents pris dans des événements indépendants de leur volonté, et il savait que le visage qu’il avait vu — qu’il voyait encore intérieurement — était celui d’un enfant qui est au bout du rouleau. Son expression était un mélange de peur, de désespoir et d’impuissance, et Daniel se demandait de quoi les filles avaient bien pu s’enfuir.
Chapitre 2

D aniel n’était pas fait pour les mystères. Il avait été le genre de flic qui n’hésite pas à travailler des heures supplémentaires bénévolement, simplement pour suivre une piste ou conclure une enquête. À ces moments-là, il avait été beaucoup plus populaire auprès de ses supérieurs qu’auprès de sa femme, mais c’est cette volonté qui le fit sortir du bain, après seulement quelques minutes, et prendre son cellulaire.
Il chercha rapidement dans sa liste d’appels pour retrouver le numéro de Reynolds, puis l’appela aussitôt.
— Patrescu, répondit un homme brusquement.
— Heu, j’aimerais parler à John Reynolds.
Il y eut une pause, puis l’homme demanda :
— Qui est à l’appareil ?
— Daniel Whelan.
Après une autre courte pause, Reynolds répondit.
— Monsieur Whelan. J’allais justement vous appeler...
Il ne termina pas sa phrase et, après avoir attendu en vain quelques moments, Daniel demanda :
— Alors, des nouvelles ? L’avez-vous retrouvée ?
— Oui, tout à fait. Katya se porte bien. Elle a retrouvé son chemin toute seule dans la lande et nous a rejoints juste après que vous soyez parti. Elle était fatiguée et elle avait froid, et elle était désolée d’avoir causé autant de soucis ; mais tout ça est terminé maintenant, et nous sommes simplement contents de les avoir retrouvées toutes les deux.
— C'est une excellente nouvelle !
— Oui, et je suis désolé de ne pas vous avoir appelé. Nous ne pensions qu’à rentrer et à donner un bon bain chaud aux filles.
— Aucun problème. Tant qu’elles vont bien.
— Elles vont bien. Il n’y a pas de mal. Merci pour votre aide, Monsieur Whelan. Et donnez un gros os à votre chien pour moi, n’est-ce pas ?
Daniel répondit qu’il allait le faire, et raccrocha en se demandant pourquoi il n’était pas plus joyeux. Mais, le temps de se préparer à souper, il s'était dit que c’était à cause de son antipathie instinctive pour Reynolds qui ne voulait pas disparaître, et aussi en raison du souvenir du visage désespéré d’El e na. Reynolds avait dit tout ce qu’il fallait, mais il avait l’impression que ses paroles manquaient de sincérité.
Et qui était Patrescu ? Le frère ? Un autre membre de la famille ? Combien d’hommes étaient venus en vacances avec les deux filles ? Daniel n’aimait pas la direction que prenaient ses réflexions.
En attendant devant le micro-onde, il se prit à songer à certaines incohérences quant aux événements de la journée, et décida qu’il devait les vérifier, ne serait-ce que pour avoir l’esprit en paix.
La connexion Internet dans l’appartement de Daniel était extrêmement lente — parce qu’il était loin de tout, supposait-il. Ces jours-ci, il s’en servait surtout pour échanger des courriels avec Drew, et parfois avec Amanda, si bien que cela ne le dérangeait pas vraiment mais, lors des rares occasions où il voulait faire des recherches sur Internet, il finissait toujours par jurer contre l’ordinateur par pure frustration.
C’était l’une de ces occasions.
Les cheveux humides frisant à cause de son bain, Daniel prit place devant la table lui servant de bureau. Un bol de spaghetti à la bolognaise sur les genoux, il se mit à taper des doigts impatiemment pendant que les pages Web se formaient à l’écran, ligne par ligne, avec une lenteur exécrable. Il portait un jeans et un chandail épais pour compenser la faiblesse du calorifère électrique qui était la seule source de chaleur dans la pièce. Le chauffe-eau avait des problèmes et, bien que son propriétaire ait promis de le réparer, aucun technicien n’était encore venu.
Daniel prit une photographie de Drew, qui reposait sur la table à côté de l’ordinateur portable et qui avait été prise une année plus tôt le jour de son huitième anniversaire. Daniel avait passé toute la journée avec lui au parc safari de Longleat. Une journée mémorable, une des dernières vraiment heureuses avant que la vie de Daniel commence à se désintégrer.
Sur la photo, Drew avait un large sourire ; il était tout excité après avoir vu des lions et des loups en chair et en os. Les opinions étaient partagées assez également à savoir s’il tenait plutôt du père ou de la mère. Il avait hérité de Daniel sa large bouche, ses yeux noisette et ses cheveux bruns ondulants, mais on pouvait aussi apercevoir les caractéristiques plus menues et plus fines de sa mère. Par chance, se dit Daniel en replaçant la photo, il ne montrait encore aucun signe d’avoir hérité du mauvais caractère d’Amanda.
Le chien dormait, couché sur le tapis près de la chaise de Daniel, ignorant béatement les doutes qui troublaient son maître. En ce qui le concernait, il avait fait son travail, reçu les félicitations méritées, et il était satisfait.
Sentant l’air froid à l’arrière de son cou, Daniel remonta le capuchon de son chandail, et se rappela toutes les fois qu’il avait fait la même chose pour paraître inaperçu, lorsqu’il travaillait dans les rues de Bristol.
Lorsque, encore jeune, il était entré dans la police pour pouvoir s’éloigner des bandes de jeunes voyous, il avait rapidement eu la réputation de garder son calme dans les situations délicates, ce qui rendit sa carrière intéressante et variée.
Le souvenir de sa vie précédente fit venir un nuage sombre de déprime à la lisière de son esprit. Il ne détestait pas son travail chez TFS. N’ayant aucune référence ni habileté hors de la police, il s’attendait à devoir accepter un boulot manuel quelconque et, effectivement, après avoir vu disparaître tout ce pour quoi il avait vécu et travaillé, il avait été content de trouver un travail, n’importe quoi lui permettant de s’éloigner, et le plus loin possible.
Dans le Devon, personne ne le connaissait ; personne n’avait entendu les rumeurs ni posé des questions embarrassantes. Tavistock Farm Supplies était une petite compagnie ; Bowden ne lui avait pas posé beaucoup de questions à propos de sa carrière dans la police ; et les autres semblaient accepter sans curiosité ses vagues prétentions à l’effet d’avoir été fonctionnaire.
Fred Bowden était finalement un bon patron, qui laissait ses chauffeurs assez libres, l’important étant que le travail soit fait ; et Daniel avait rencontré des gens sympathiques et très corrects dans les fermes et les écuries où il faisait ses livraisons. Ce n’était pas si mal.
Google termina sa recherche, et l’écran clignota et produi sit triomphalement une liste de résultats pour les mots-clés « Dartmoor » et « recherche de personnes disparues » .
Daniel passa la liste en revue, les yeux serrés. Il y avait quatre groupes dans la région, faisant tous partis de la police du Dartmoor. Reynolds ayant été à Stack Bridge, il était très impro bable selon Daniel que l’un des deux groupes les plus proches ait été appelé pour effectuer une recherche près de Bovey Tracey, comme il l’avait affirmé. Selon le site Web, généralement deux groupes à la fois s’occupaient d’une urgence, les deux autres restant en alerte au cas où on aurait besoin d’eux ; mais Bovey était de l’autre côté de la lande, et il était logique que c’e û t été les groupes d’Ashburton et d’Okehampton qui s’en soient occupé. Par conséquent, les groupes de Plymouth et de Tavistock auraient été libres pour rechercher les filles de Reynolds.
Il était intéressant que Reynolds ait utilisé la prononciation locale de Bovey. Selon l’expérience de Daniel, c’était plutôt inhabituel pour un visiteur, mais peut-être avait-il déjà visité la lande auparavant.
Daniel enroula sur sa fourchette un peu du spaghetti qui refroidissait et tapa le nom du terrain de camping où Reynolds avait dit demeurer. L’ordinateur recommença le cliquetis particulier qui signifiait qu’il travaillait et, encore une fois, Daniel ne put que tapoter et attendre. Il se dit qu’il aurait été moins stressant d’aller dans une bibliothèque ayant un accès à Internet, le lendemain après son travail, mais la patience n’avait jamais été son fort pendant une enquête. Contrairement à Taz, il était incapable de se contenter d’avoir bien fait son travail, et plus il se rappelait ce qui était arrivé, plus il y trouvait des éléments troublants.
L’insistance avec laquelle Reynolds avait demandé à Daniel de rester bien en arrière avec le chien lorsqu’ils retrouveraient les filles n’était pas louche en elle-même — plusieurs personnes se sentaient un peu menacées par la grosseur du chien —, mais la force avec laquelle il avait fait connaître sa volonté avait été presque menaçante. Sur le moment, Daniel avait supposé que c’était parce qu’il était naturellement inquiet et stressé en tant que père, mais maintenant il n’était plus si certain. Était-ce le chien ou lui-même, Daniel, qu’il ne voulait pas voir près de l’enfant ? Avait-il eu peur de ce qu’elle aurait pu dire ?
Le cri qu’il avait entendu lorsque Reynolds avait trouvé El e na avait été brutalement interrompu — peut-être par une main posée sur sa bouche pour la faire taire. Et si ça avait été un cri de peur ?
L’ordinateur montra finalement les résultats de la recherche, et Daniel y concentra toute son attention, après avoir repoussé son bol vide. Il y avait plusieurs résultats pour « Les pins, Devon, roulottes » , mais, après avoir tout regardé pendant plus d’une demi-heure, Daniel n’avait toujours pas trouvé un parc de roulottes avec un tel nom, ni près de Stack Bridge, ni ailleurs.
Il ne trouva rien non plus dans les annuaires en ligne, et décida de demander aux bureaux de poste locaux le lendemain. Il regrettait de ne pas avoir noté le numéro d’immatriculation du 4x4.
Assis devant l’écran, son esprit commença à errer de nouveau. La plus vieille des deux filles n’avait-elle vraiment pas entendu leurs cris lorsque le chien avait perdu sa trace, ou était-elle demeurée cachée quelque part, les observant avec crainte pendant qu’ils étaient à sa recherche ? Et d’ailleurs, pourquoi Taz avait -il perdu une piste qui avait semblé si évidente ? Katya avait peut-être remonté ou descendu le courant avec l’intention de confondre le chien mais, si c’était le cas, pourquoi était-elle retournée chez son père de son plein gré quelque temps plus tard ?
Ce qui le ramenait à sa première question : de quoi avaient peur les deux filles ? Était-ce vraiment une dispute qui avait été un peu trop loin, ou y avait-il quelque chose de plus sinistre ? Leur père abusait-il d’elles ? Était-il même leur père ? Daniel souhaitait vraiment avoir posé plus de questions quand il en avait eu la chance.
Reynolds avait dit que les autorités n’avaient pas semblé très intéressées, mais Daniel commençait à douter qu’il les avait même appelées. Il sentit son sang se glacer lorsqu’il se rendit compte qu’en aidant les deux hommes, il avait peut-être involontairement remis une jeune fille dans les mains de ses tortionnaires.
Il se demanda s’il ne devait pas appeler la police lui-même, mais quelques minutes passèrent, et il n’avait toujours pas téléphoné. Après tout, que pouvait-il leur dire ? Que deux filles s’étaient perdues dans la lande, mais qu’il les avait retrouvées ? Dossier ouvert et aussitôt refermé, en ce qui les concernait. Il était peu probable qu’ils soient intéressés par de maigres soupçons sans preuve.
En outre, il avait ses propres raisons pour éviter tout contact avec la police, car il savait qu’on lui poserait alors une série de questions, à commencer par : « Puis-je savoir qui est à l’appareil ? » , et se terminant peut-être par la recherche de son dossier, ce dont il pouvait fort bien se passer.
Il ferma l’ordinateur en soupirant, ramassa le journal du jour et alla s’asseoir dans le sofa en cuir qui s’affaissait, et où le chien le rejoignit.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis plusieurs semaines, les cauchemars revinrent.
Le jour suivant, après un horaire chargé de livraisons dans la matinée, ce n’est que vers 14 h que Daniel put fermer la porte d’un camion vide et enfin se concentrer sur ce qui flottait dans son esprit. Il ne serait pas tranquille tant qu’il ne saurait pas une chose : Reynolds avait-il contacté les services d’urgence la veille, oui ou non ?
Si oui, alors Daniel — que Reynolds lui plaise ou non — n’avait aucune raison de le soupçonner de quoi que ce soit. Si non, alors il avait menti et, s’il avait menti pour cela, peut-être avait-il menti pour autre chose.
Mais que pouvait-il faire s’il apprenait que l’histoire de Reynolds était effectivement une invention ? Daniel l’ignorait. Le premier problème, c’était comment découvrir la vérité sans s’attirer la curiosité de la police locale.
— Comment ça s’est passé hier ? As-tu retrouvé les filles ?
Fred Bowden s’approcha de Daniel alors qu’il nettoyait le camion avec un jet d’eau à haute pression, dans la cour de ferme bétonnée qui servait de bureau et d’entrepôt à TFS. Mesurant 1 mètre 72, l’ancien sergent Bowden avait 10 centimètres de moins que Daniel, mais il était probablement plus lourd, étant bâti comme un portier de club de nuit. Il avait l’air d’un dur, et il l’était, avec son front dégarni, ses cheveux gris coupés comme un soldat et une petite boucle d’oreille sur l’oreille gauche ; mais les pattes d’oies autour de ses yeux trahissaient un esprit vif et plein d’humour
Daniel ferma l’eau et s’essuya les mains sur le devant de son bleu de travail. Son patron était allé voir une vente sur une ferme pendant la matinée, et c’était la première fois qu’ils se parlaient.
— Oui, on a fini par les retrouver, dit-il, et il expliqua ce qui était arrivé.
— Mais tu n’es toujours pas content, fit remarquer Bowden, tout en frottant sans y penser une tache de peinture que Daniel n’avait pas nettoyée.
— Je ne fais tout simplement pas confiance à cet homme. Je ne suis pas convaincu qu’il a appelé les services d’urgence. J’aimerais vérifier, mais je ne sais pas si la police me le dira.
— Inutile de faire ça, répondit Bowden. Figgy est un volontaire aux services des personnes disparues. S’il y a eu un appel la nuit dernière, il le saura, c’est certain.
— Figgy ? Je ne savais pas. Est-il encore ici ?
Andy « Figgy » Figgis était un autre chauffeur à TFS, mais la nature du travail était telle que, depuis les trois mois qu’il travaillait là, Daniel n’avait échangé que des platitudes matinales avec lui, comme avec les autres d’ailleurs.
— Non, il est parti, mais je peux te donner son numéro de téléphone cellulaire. Je suis certain que ça ne va pas le déranger. C’est un chic type, Figgy. Viens dans le bureau quand tu auras fini ici.
Dix minutes plus tard, débarrassé de son bleu de travail et le camion bien stationné à sa place, Daniel cogna à la porte entrouverte du bureau.
— Entre, entre.
Daniel entra, et attendit près de la porte.
— Approche-toi, et ferme la porte. On gèle dehors ! Où est Taz ?
— Dehors.
— Mais fais-le entrer, diable. Assieds-toi. Un café ?
— Non merci, répondit Daniel.
Bowden lui versa un café quand même dans une tasse un peu ébréchée qu’il posa sur le coin de son bureau.
Taz vint sans hésiter en entendant le sifflement et s’installa aux pieds de Daniel pendant que ce dernier s’assoyait avec réticence dans la chaise face à son patron.
— Il travaille bien pour toi, si l’on considère..., commenta Bowden, apparemment absorbé par un annuaire dont il tournait les pages.
— Si l’on considère...
— Eh bien, les bergers allemands n’ont généralement qu’un maître, non ? Je connais quelques chiens dans l’armée qui feraient tout pour leur maître, mais qui sont à peu près sourds pour n’importe qui d’autre. Tu as de la chance qu’il se soit si bien adapté.
Il releva les yeux et, d’un regard aiguisé, fixa Daniel, qui soupçonna Bowden de ne pas croire à son histoire d’avoir reçu le chien d’un ami.
— C’est qu’il est jeune, et d’ailleurs, à la moindre odeur de bacon, il est prêt à travailler pour n’importe qui , dit-il en riant, choisissant de continuer à mentir.
Son entrevue pour être engagé à TSF avait été assez simple. À l’époque, il avait cru que, tant qu’il aurait son permis de poids lourds, Bowden serait satisfait et ne s’inquiéterait pas trop de connaître ses anciens emplois. Maintenant Daniel était inconfortable. S’il posait des questions, Bowden découvrirait que, tout en n’ayant pas menti, Daniel avait été plutôt économe, sinon parcimonieux, avec la vérité.
Bowden secoua la tête.
— Non, j’ai vu comment il me regarde. Il est content de me laisser tranquille, tant que je ne cause aucun problème. Mais si je fais une gaffe...
— Ce n’est rien de personnel.
— Oh, je sais.
Bowden jeta une carte de visite sur la table.
— Voilà. Le numéro de Figgy. Prends mon téléphone. Que feras-tu si Reynolds mentait vraiment ?
Daniel haussa les épaules.
— Je ne sais pas, vraiment pas. Si je ne peux pas le retrouver, je ne peux pas faire grand-chose. Espérons qu’il ne mentait pas.
— Alors tu seras content ?
— Eh bien, content est peut-être un peu fort, disons un peu plus content. C’est certain.
Figgis répondit immédiatement et ne sembla pas du tout curieux de savoir pourquoi Daniel voulait cette information.
— La nuit dernière ? Non. Une nuit tranquille. C’est tranquille depuis quelques jours. Aucun appel, seulement l’entraînement.
— Et près de Bovey ?
— Pas que je sache. Je verrai sans doute Brian plus tard au pub. Lui le saurait, mais je n’ai entendu parler de rien, et normalement je sais ce qui se passe. Ça va, mon pote ?
— Oui. Merci.
Daniel raccrocha et soupira.
— Reynolds mentait, dit Bowden en regardant Daniel.
— Oui, il mentait. Maudit Reynolds.
— Donc, il a bien quelque chose à cacher.
— Il semble bien, effectivement.
— Alors que vas-tu faire maintenant ?
— Eh bien, maintenant je vais aller promener Taz. En ce qui concerne Reynolds — ou peu importe quel est son vrai nom —, je vais devoir méditer là-dessus.
Il termina son café, remit la tasse sur le bureau et se leva. Taz se releva immédiatement, secouant sa queue velue avec anticipation. Se promener était une chose qu’il approuvait tout à fait.
— Tu devrais venir souper, un soir, suggéra Bowden. Tu feras la rencontre de ma femme. Elle aimerait vraiment voir Taz. Elle adore les chiens.
— Merci.
Daniel répondit automatiquement mais sans avoir l’intention d’accepter son offre. C’était dommage. Il aimait Bowden mais, selon son expérience, les activités sociales finissaient presque toujours par des questions embarrassantes. C’était on ne peut plus normal.
Les jours suivants, puisqu’il ne pouvait rien faire d’utile à cet égard , Daniel essaya d’oublier un peu l’affaire Reynolds. Il avait encore essayé de retrouver Les pins, mais sans succès, et il en avait conclu que l’endroit n’existait pas.
Il songea à contacter un ancien collègue pour voir si on pouvait tirer quelque chose du numéro de cellulaire de Reynolds, mais il préféra abandonner, n’étant pas certain de son accueil. Son départ de la police avait été si désagréable, et il n’avait aucun doute que, depuis lors, sa réputation avait été encore plus noircie par ceux qu’il avait contrariés.
Si ces dernières semaines lui avaient appris quelque chose, c’était que, le moment venu, la plupart des gens se préoccupent surtout d’eux-mêmes. Même, apparemment, ceux qui affirment être des amis.
Il aurait peut-être tenté sa chance malgré tout s’il avait vraiment su quoi faire avec l’information qu’il aurait pu recevoir. Même s’il avait l’adresse de Reynolds, il ne pouvait guère sonner à sa porte et demander à voir les deux filles ; il n’avait pas l’autorité pour le faire.
Il abandonna l’idée à contrecœur, et la vie reprit son cours banal et sans excitation, jusqu’au vendredi suivant, une semaine après la recherche, alors que Daniel faisait une livraison matinale aux écuries de course Quarry Farms, au sud-est de Tavistock, un des arrêts réguliers sur sa route.
C’était une cour plutôt petite, au creux d’une vallée aux bords abrupts, où la propriétaire, Tamzin Ellis, entraînait environ une douzaine de chevaux de course pour l’ épreuve Point au Point et la chasse à courre. Les écuries étaient vieilles mais encore utilisables et, un peu plus loin des enclos se trouvaient de chaque côté d’un ruisseau.
Alors que Daniel garait le camion près de l’entrepôt à nourriture, Tamzin elle-même apparut.
— Alors, o ù étais-tu la semaine dernière ?
De grands yeux gris expressifs, de longs cheveux clairs noués lâchement et une silhouette élancée la rendaient agréable à l’ œil de n’importe quel homme à sang chaud, et Daniel ne faisait pas exception.
Il eut l’air piteux.
— C’est Figgy qui a obtenu cette région. Simple hasard.
— Tu m’as manqué, dit Tamzin. Figgy est un gars correct, mais il ne fait pas ça...
Elle se pencha vers lui pour l’embrasser longuement, dans l’intimité de la porte ouverte de la cabine.
— Oh, je ne sais pas..., répondit Daniel sérieusement. Je suis certain qu’il l’aurait fait. Lui as-tu demandé ?
Tamzin enfonça son index dans ses côtes.
— Espèce d’idiot ! Tu ferais mieux de travailler, ou j’en parlerai à Fred !
Elle s’éloigna en riant et, après avoir regardé ses fesses avec plaisir pendant qu’elle s’éloignait, Daniel alla derrière le camion. L’attirance entre eux avait été instantanée et, bien qu’il l’eût combattue au début, il s’était finalement rendu, devant sa solitude et les encouragements évidents, et lui avait demandé de sortir avec lui.
Au début, ça avait été assez désinvolte, et Tamzin semblait accepter qu’il ne parle pas de lui, mais depuis quelque temps elle plaisantait en parlant de ses « secrets » . À cause de cela, la relation était devenue un stress dont Daniel se serait bien passé et, presque inconsciemment, il avait commencé à prendre ses distances.
Il soupira, se demandant s’il pourrait un jour faire assez confiance à quelqu’un pour lui parler des problèmes de son passé.
Après avoir descendu le hayon élévateur , il commença le laborieux travail de vider le camion. Dans le passé, il allait au gymnase lorsqu’il voulait faire de l’exercice, mais il n’en avait plus besoin aujourd’hui. Les grosses fermes avaient parfois leur propre chariot élévateur, mais l’immense majorité des fermes n’en avaient pas, et il y avait longtemps que Daniel n’avait pas été si mince et en si bonne forme, à force de déplacer des sacs lourds et des ballots de fourrage et de litière toute la journée.
Tout en travaillant, il regardait les garçons et les filles qui sortaient les chevaux avant de les monter, la peau mince des purs-sangs protégée du vert froid par des couvertures rayées posées sur leurs reins. Daniel aimait les chevaux. Il avait grandi à la campagne, et lui et ses frères et sœurs avaient fait des tours sur les poneys de leurs amis dès leur plus jeune âge. Après avoir déménagé à Bristol et avoir été engagé dans la police à 18 ans, il avait à peu près oublié l’équitation, jusqu’à son transfert dans l’unité canine, qui l’avait mis en contact avec la police montée du quartier général et lui avait de nouveau donné envie d’être près des chevaux.
Quelques minutes plus tard, les chevaux de Quarry Farms étaient montés et sortaient de la cour vers la route menant au terrain pour galoper, leurs sabots battant sur le béton et l’asphalte.
Tamzin se tenait près de l’entrée, observant les chevaux à mesure qu’ils passaient près d’elle et parlant parfois à un cavalier.
— Maggie, fais attention à Shiner quand tu passeras devant Tyler’s Farm. Il va s’énerver si ce sacré chien court après lui — je ne veux pas qu’il glisse et tombe sur la route. Steve, garde Romany tranquille aujourd’hui — je ne veux pas voir une répétition du fiasco d’hier !
Daniel leva les yeux, se demandant quelle forme avait prise le « fiasco d’hier » , et aperçut un jeune homme plutôt renfrogné sur la selle d’un cheval mince et gris. Il savait que le roulement des employés était très élevé à la propriété — comme dans beaucoup d’écuries de course — et supposa que Steve allait bientôt rejoindre les rangs des anciens employés ; il n’avait pas l’air de vouloir persévérer. Reprenant son travail, Daniel aperçut le cavalier d’une jument alezane, juste derrière le gris.
Il avait les cheveux fonc és et courts, et une silhouette mince comme celle d’un jeune garçon, et Daniel crut d’abord que c’était effectivement un garçon, mais les grands yeux et la fine ossature du visage suggéraient que c’était une fille. C’était le visage en forme de cœur qui avait arrêté son regard. Pourquoi semblait-il si familier ?
Il quitta son camion et se dirigea vers Tamzin.
— Qui est la fille sur l’alezan ? demanda Daniel tranquillement.
— Quel alezan ?
Il y avait trois alezans dans la file de huit chevaux.
— Celui qui vient juste de sortir.
— C’est Kat. Une nouvelle.
— Nouvelle jusqu’à quel point ?
Kat — Katya. Pouvait-il s’agir d’elle ?
Tamzin se retourna vers lui lorsque le dernier cheval se retrouva sur la route à la suite des autres.
— Très nouvelle. Depuis quelques jours. Pourquoi ?
— Sais-tu d’où elle vient ? Quel est son nom de famille ?
— J’avoue que je ne me souviens plus. Elle est venue alors qu’on travaillait un soir et elle a demandé si on avait besoin de quelqu’un.
— Et tu ne connais même pas son nom de famille ? C’est un peu insouciant, tu ne trouves pas ?
— Oui, je sais. Elle l’a peut-être dit... je ne suis pas certaine. J’étais simplement tellement contente de la voir. On en a perdu deux la semaine dernière — ils sont partis chez eux pour la fin de semaine et ils ne sont pas revenus — alors on manquait d’em ployés. Je ne peux pas t’en dire davantage parce que je ne me suis pas encore occupée de la paperasse. Honnêtement, je m’en occupe seulement après être certaine qu’ils resteront plus d’une semaine ou deux. Sinon, je perds tout mon temps à remplir des formulaires, et ensuite ils foutent le camp ! C’est une cavalière très compétente, en tout cas. Les chevaux travaillent bien avec elle.
— Et Kat est le diminutif de ?
— Comment le saurais-je ? Kathryne, Kathleen, Katrina... ? Elle ne l’a pas dit. Je ne le sais pas plus que toi. Pourquoi ça t’intéresse ?
— C’est une longue histoire.
Daniel regardait encore la dernière des croupes qui disparaissait au bout de la route, l’esprit surexcité.
— Est-elle pensionnaire ici ?
Plusieurs employés n’habitant pas dans la région demeuraient dans des cabines de rondins construites intentionnellement près de la cour.
— Oui, elle l’est. Mais je dois y aller maintenant, si je veux être au terrain de galop avant eux. Mais pourquoi ne viens-tu pas demain soir — disons vers 19 h. Je ferai un sauté et nous pourrons ouvrir une bouteille de vin, et tu pourras me raconter cette longue histoire. Sauf, évidemment, s’il s’agit d’un autre de tes secrets.
— Non. Ça me semble bien. Et peut-être que je pourrai aussi parler à Kat.
Tamzin haussa les épaules.
— Pourquoi pas. Mais je dois y aller maintenant.
Elle se pencha vers lui et ils s’embrassèrent légèrement.
— À demain.
Daniel retourna avec un air songeur à son travail de déchargement, pendant que la Land Rover quittait la cour. Cela semblait incroyable, mais était-il possible que la nouvelle employée de Tamzin fût la sœur d’El e na ?
Reynolds lui avait dit qu’elle était revenue et qu’elle se portait bien, mais était-elle vraiment revenue ? Daniel n’avait que sa parole et, jusqu’à présent, sa parole avait assez peu de valeur. Il songea à la conversation téléphonique qu’il avait eue avec lui, se rappelant la pause lorsque Reynolds avait attendu qu’il lui donne la raison de son appel. « J’allais vous téléphoner... » , avait-il dit, mais, au lieu de lui annoncer immédiatement la bonne nouvelle à l’effet que Katya était revenue, il avait attendu que Daniel lui pose la question.
Était-ce parce qu’il croyait que Daniel aurait peut-être lui-même en des nouvelles de Katya, et qu’il y aurait donc pu s’apercevoir de son mensonge ?
Daniel se présenta à Quarry Farm avec une bouteille de vin à 19 h 30 le lendemain.
Il prit le chemin derrière les écuries, descendit les marches en pierres qui menaient au cottage et fut accueilli à l’entrée par Tamzin. Elle se pencha vers lui pour l’embrasser avant de reculer pour le laisser entrer à l’intérieur de la demeure au bas plafond.
— Excuse-moi d’être en retard. J’ai promené Taz et je suis allé un peu plus loin que je prévoyais.
— Où est-il maintenant ?
— Dans la voiture. Il est un peu mouillé, dit Daniel en lui donnant la bouteille de vin et en se penchant pour flatter sa ménagerie de chiens. Mais aussi, je ne voulais pas effrayer Kat. Il peut être un peu impressionnant au début.
— Ah. Au sujet de Kat...
Tamzin ferma la porte et le suivit jusque dans la cuisine, son labrador, son épagneul et son terrier yorkshire courant dans le passage avec elle.
— Il y a un petit problème.
— Ah ?
— Eh bien, je lui demandé de venir ici environ à 18 h 45 — pour avoir quelques détails sur elle, ce genre de choses —, mais elle n’est pas venue. Alors je suis allée voir aux cabines, et on m’a dit qu’elle était partie.
— Partie ? Où ?
— Partie . Elle a pris toutes ses affaires et elle est partie — pas qu’elle eût beaucoup d’affaires. Je dois dire que j’ai été surprise. Elle semblait bien se faire à l’endroit, mais voilà ce qui arrive.
— Lui as-tu dit par hasard que je venais ?
Tamzin fit une grimace.
— Oui. Je ne devais pas ? Je suis désolée. Tu ne m’as rien dit.
— Je n’y ai pas pensé. Ce n’est pas ta faute.
— Alors pourquoi voulais-tu la voir ? Tu la connais ?
— J’ai entendu parler d’elle — s’il s’agit de celle à qui je pense, et ça me paraît de plus en plus vraisemblable. Tu dis qu’elle est venue avec presque rien ?
Tamzin fit oui de la tête.
— Presque rien. Seulement les vêtements qu’elle portait — jeans, chandail, veste —, et elle avait un petit sac à dos, comme ceux qu’ont les enfants qui vont à l’école. J’ai dû lui prêter des jodhpurs ; elle n’en avait même pas. Pour être honnête, je me suis demandé si elle ne s’était pas enfuie de chez elle, mais elle m’a juré qu’elle avait 16 ans.
Elle prit deux verres du cabinet de cuisine et un tire-bouchon du tiroir, qu’elle tendit à Daniel.
— Tiens, rends-toi utile. Alors, est-ce qu’elle s’est enfuie de chez elle ?
— D’une certaine façon.
Tamzin, qui prenait des ingrédients dans le réfrigérateur, s’arrêta subitement et se retourna vers lui.
— Vas-tu m’en dire plus ou dois-je te l’extirper de force ? Parce que — je peux te le dire — je commence à en avoir assez de tous ces sacrés jeux de devinettes !
— Excuse-moi.
Daniel ne pouvait pas lui en vouloir de perdre patience avec lui. Il lui tendit un grand verre de vin couleur rubis et, posant son arrière-train sur le bord du comptoir en granit, il lui raconta l’histoire, y compris les doutes qu’il avait.
— Et tu crois que Kat est la fille qui a disparu ?
— Je crois que c’est possible, pas toi ?
— Mais tu n’es pas certain qu’elle soit encore disparue. Je veux dire, pourquoi ce Reynolds dirait l’avoir retrouvée si ce n’était pas vrai ?
— Tout simplement parce qu’il ne veut pas que la police s’en occupe, et je suppose qu’il a deviné que, s’il m’avouait qu’il ne l’avait pas encore retrouvée, je l’appellerais moi-même.
Tamzin mit un poivron sur sa planche à découper et se mit à le trancher.
— Alors pourquoi tous ces secrets ? Qu’essaie-t-il de cacher ?
— Je crois qu’il a peur de ce qu’elles pourraient dire — je veux dire, il s’est vraiment arrangé pour que je ne puisse pas m’approcher assez d’El e na pour lui parler.
— Oh mon Dieu ! Tu ne crois pas qu’elles sont abusées ?
Tamzin se retourna avec un poivron dans une main et un couteau dans l’autre, le visage déformé par le dégoût.
— Je ne sais pas. C’est une possibilité, mais il y en a d’autres. Dis-moi, crois-tu que Kat soit Anglaise ?
— Non, elle n’est pas Anglaise, mais c’est la norme dans cette industrie. Presque tous les gens qui travaillent ici viennent d’Europe de l’Est ou d’Irlande. Je commence à devenir polyglotte. Je peux dire : « Grouille-toi dans cette écurie ! » et « Cesse de perdre ton temps ! » en six langues. Kat parle bien anglais, mais Rafa — c’est-à- dire Rafail — dit qu’elle est Roumaine. Je lui ai demandé.
— C’est ce que je croyais. Je suis assez certain que Reynolds et son supposé frère le sont aussi. Je me demande si les autorités savent qu’ils sont ici. Ça pourrait expliquer qu’ils soient nerveux au sujet d’appeler la police.
Il y avait aussi d’autres explications possibles, mais il décida de les garder pour lui, du moins pour l’instant.
— Iras-tu à la police maintenant que tu l’as vue ?
— Pour leur dire quoi, exactement ?
— Eh bien…
Tamzin hésita.
— Oui, je vois ce que tu veux dire. Alors, que vas-tu faire maintenant ?
Daniel haussa les épaules.
— Y repenser, je suppose.
— C’est dommage que j’aie dit à Kat que tu venais. Je suis désolée. C’était stupide.
— Ne sois pas bête. Tu ne savais pas. Elle croyait sans doute que Reynolds m’avait envoyé pour la reprendre. Elle m’a peut-être même vu avec lui dans la lande l’autre jour.
— Je me demande où elle ira, pauvre enfant. Elle ne connaît personne.
— Tu dis qu’elle semblait s’y connaître avec les chevaux ?
— Oh, oui. Elle a déjà été en contact avec des chevaux, c’est certain.
— Eh bien, elle va peut-être quitter la région mais, si El e na est bel et bien sa sœur et qu’elle est dans le coin, je crois qu’elle restera dans le secteur elle aussi. Je vais peut-être en parler aux autres écuries de la région. Si elle s’y connaît, elle va peut-être chercher un autre emploi du même genre. Après tout, il faut bien qu’elle mange.
— Je peux en parler à l’écurie du village, offrit Tamzin. Et aussi au centre de randonnée à Goats Tor. Je connais bien Hilary, et elle cherche souvent des employés à l’arrivée de Pâques.
— Merci, ce serait super.
Tamzin se retourna vers sa planche à découper, mais ne fit plus rien.
— Pourquoi fais-tu ça, demanda-t-elle après un moment.
— Quoi donc ?
Elle se retourna pour lui faire face.
— Te donner tant de peine pour retrouver cette fille. Je veux dire, la plupart des gens auraient abandonné et auraient déjà tout oublié après que ce Reynolds eut dit qu’elle était rentrée à la maison. Pourquoi pas toi ?
Daniel haussa les épaules.
— Je te l’ai dit. Il y avait simplement quelque chose qui clochait. Plus j’y songeais, moins j’aimais ça. Je ne pouvais pas simplement ne rien faire.
— Pour certaines personnes, si.
— Ouais, eh bien…
Daniel ne savait pas quoi dire.
— D’accord, tu n’as pas besoin de répondre, mais qu’est-ce que tu faisais vraiment avant de travailler pour Fred ? Tu as dit que tu étais fonctionnaire. Les policiers sont des fonctionnaires, non ? Étais-tu policier ?
Daniel fit lentement oui de la tête.
— Pendant 10 ans.
— Alors pourquoi tous ces secrets ? Tu n’es pas un agent en civil, hein ?
— Non, rien comme ça. Je ne travaille plus pour la police.
— Est-ce que je peux te demander pourquoi ? Je veux dire, je croyais que c’était une carrière pour la vie — une vocation.
— Ce l’est.
L’horreur, la tragédie et l’humiliation de ses dernières semaines dans la police apparurent malgré lui dans son esprit, et avec effort il fit disparaître à nouveau ses souvenirs, disant laconiquement :
— Je suis parti. Essentiellement à cause du stress.
De nouveau une demi-vérité. Il devenait trop habile avec ce genre de chose.
— Eh bien, il n’y a pas de quoi avoir honte. Ce doit être un travail terriblement stressant, dit Tamzin avec un air soulagé. Je sais que je ne pourrais pas le faire. Mais j’aurais préféré que tu me le dises plus tôt. J’imaginais toutes sortes de choses ! Je veux dire, je me demandais même si tu n’avais pas été en prison, par exemple.
La façon avec laquelle elle avait si facilement accepté son petit mensonge rendit Daniel mal à l’aise mais, si la vérité était déplaisante pour lui, elle l’aurait été encore bien plus pour elle !
Lorsqu’ils eurent terminé leur repas, ils se retirèrent dans ce que Tamzin appelait le douillet, mais qui était en fait le seul salon de la maison. Là, ils prirent place sur un sofa en cuir recouvert d’une couverture, entre deux des trois chiens de Tamzin, buvant du vin devant le petit poêle à bois qui chauffait toute la maison. Taz avait été introduit à l’intérieur de la maison et se tenait maintenant couché dans l’entrée, fixant son maître d’un œil endormi.
Daniel soupira avec un rare contentement, et Tamzin tourna les yeux vers lui.
— Je crois que c’est la première fois que je te vois vraiment détendu, commenta-t-elle. Où qu’on soit, tu es toujours en état d’alerte. Tu ne t’en rends probablement pas compte, mais tu regardes partout. Si quelqu'un bouge, tu le vois. Si des gens entrent, tu les surveilles. Ça me stresse aussi.
— Diable, je ne savais pas que c’était si peu agréable d’être avec moi, dit Daniel. Excuse-moi. Ce sont de vielles habitudes, je suppose.
— Ce n’est pas grave, maintenant je sais. Mais c’est quand même bien de te voir détendu.
Il y eut un silence pour un moment, interrompu par le bruit d’une bûche qui s’effondrait dans le poêle.
— Que feras-tu si tu retrouves Kat

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