Scellés
175 pages
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Description

Eté 1989, Etat-Unis d'Amérique.
Bradley et Sue Cintwood décident de renouer des liens avec leur fils Willian, âgé de treize ans. Pour lui éviter de sombrer dans la petit délinquance et souder à nouveau leur famille, il n'existe pas de meilleur endroit que le lac Shasta dans le nord de la Californie.


De nos jours, un cadavre émasculé est retrouvé dans un parc municipal de la ville de Dijon et l'équipe du commandant Arthur Vaillant est une nouvelle fois à cran en pleine période touristique. Aussi, se réjouissent-ils de la présence de leur amie, Mathilde Danjou, ex profileur au sein du FBI de retour en Bourgogne pour un sémonaire auprès des forces de l'ordre.


Mais lorsque trente ans plus tard, le passé de Mathilde se télescope avec ce meurtre sordide, elle était loin d'imaginer qu'elle affronterait une nouvelle fois ses pires craintes allant jusqu'à bouleverser ses certitudes et risquer son avenir avec l'homme qu'elle aime.




Après "Jeu de morts", retrouvez Mathilde et Arthur dans une seconde enquête passionnante entre charmes de la Bourgogne et immensité américaine.


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EAN13 9791096960422
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© J ean-Sébastien Pouchard & Livresque éditions ,
pour la présente édition – 2018
© Thibault Benett, Designer graphist e pour la couverture
© Mathilde Coquard , Correctrice

© Jonathan Laroppe , Suivi éditorial & Mise en page

ISBN : 979-10-96960-42-2

Tous droits réservés pour tous pays




Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur. 
CHAPITRE I

Gare de Lyon, 16 h 35. La foule de voyageurs désireux de profiter de leurs congés payés était de plus en plus étouffante. Tout autant que la chaleur qui envahissait les murs épais de la gare parisienne en ce vendredi d’août. La canicule faisait son grand retour dans toute la France après un hiver morne et pluvieux.
Mathilde Danjou transpirait. Peau moite et chemisier collant dans le dos, elle attendait sous un panneau de la SNCF l’affichage du quai pour le TGV en direction de Dijon. Ça y est enfin ! Quai numéro vingt-deux. Absorbée par le flot d’aoutiens à l’assaut du tube d’acier en direction des vacances, Mathilde se sentait heureuse . Elle n’était pas revenue dans la capitale des Ducs de Bourgogne depuis la fin de l’enquête sur le tueur en série qui avait terrorisé la ville en février dernier. Elle avait beaucoup aimé Dijon et plus particulièrement les charmes du commandant Arthur Vaillant, avec qui elle entretenait une relation passionnée depuis leur rencontre. Malgré la distance qui les séparait l’un de l’autre, Arthur venait la voir à Paris entre deux enquêtes. Il lui manquait.
L’excellente collaboration professionnelle entre l’ancienne spécialiste du comportement criminel du FBI et les forces de l’ordre avait été remarquée par le procureur de Dijon. Il avait estimé qu’un séminaire de formation sur la psychologie criminelle auprès des officiers de police de la DIPJ bourguignonne pourrait être un atout pour le service. Aussi, avait-il requis la présence de Mathilde pour cette formation particulière.
Le train filait à vive allure. Mais pas assez au goût de Mathilde.
Un gros bonhomme en claquette, engoncé dans sa chemisette en lin blanc et son bermuda bleu à gros carreaux, était installé devant elle, à côté de la vitre, dans un carré de la seconde classe. Il suintait les excès de la bonne chère et du vin. Son corps moulé dans le fauteuil le faisait ressembler à un marshmallow déformé sous la chaleur. Il la dévisageait, le sourire béat. Mathilde lui rendit la pareille. Elle espérait seulement qu’il n’entamât pas la conversation. Les deux heures à venir étaient programmées pour lire ses mails, préparer son intervention, et non pour palabrer. Mais le marshmallow resta muet, comme désiré.
Mathilde déplia la tablette devant elle. Elle ouvrit son ordinateur puis installa sa clé 4G pour profiter de l’internet et consulter ses mails. La technologie la transportait à plus de 300 km/heure, mais elle était incapable de proposer le Wi-Fi à bord. Drôle de monde !
Elle était surtout curieuse de connaître le contenu du message sans objet reçu de Jimmy Paxton, son ancien gardien d’immeuble de San Francisco. Elle appréciait beaucoup Jimmy, toujours prêt à rendre service. Quelle que soit la tâche que les résidents lui demandaient, il s’y employait avec rigueur. C’était donc tout naturellement qu’ils s’étaient échangé leurs adresses mail avant que Mathilde ne s’envole pour Paris. C’est ce que font les gens qui s’apprécient et qui se séparent. Seulement la routine de la vie quotidienne et la distance étiolent bien trop souvent les bonnes intentions. Aucun des deux n’avait encore pris le temps de demander des nouvelles depuis bientôt un an. Mathilde cliqua sur l’icône en forme d’enveloppe. Le petit curseur de la flèche tournait sur lui-même comme une roue de loterie sans jamais vouloir s’arrêter sur le gros lot. Puis le message s’ouvrit enfin.

« Chère Mathilde,
J’espère que vous allez bien et que vous vous êtes habituée à votre nouvelle vie parisienne. Quant à moi, je suis bien triste. J’aurais préféré vous écrire pour vous donner de meilleures nouvelles de San Francisco. Ces mots vont vous paraître brutaux, mais je dois vous annoncer que monsieur Greg nous a quittés il y a une semaine maintenant, »

Mathilde ne lisait plus. Sa gorge se noua. Greg, l’homme des quatre dernières années de sa vie, était décédé. Cela semblait irréel. Impossible ! Ils n’avaient certes pas gardé le contact, car Greg ne le souhaitait pas. Idéalement, il n’y a que dans les films où les séparations se passent bien. Mais tout de même, Mathilde aurait souhaité avoir de ses nouvelles de temps à autre. Trop tard !
Elle baissa l’écran de son portable comme pour cacher ces mots qui lui brûlaient les yeux. Elle tourna son regard en direction de la vitre et pleura.
Le marshmallow s’était endormi. Elle était soulagée qu’il ne remarquât pas sa peine. Elle essuya ses larmes discrètement puis remonta son écran pour continuer sa lecture.

« dans un accident sur la route de San José. La police a conclu qu’il s’est endormi au volant en rentrant de nuit sur San Francisco et qu’il est tombé dans un ravin avant que sa voiture ne s’enflamme. Je suis désolé de vous prévenir aussi tard, mais je n'ai appris cette terrible nouvelle qu’hier soir en rentrant de congé. Greg sera enterré au cimetière de Colma demain matin à 9 heures.
Je vous transmets toutes mes condoléances et je penserai bien à vous pendant la cérémonie.
Votre ancien gardien et ami,
Jimmy

La stupéfaction et l’incompréhension remplacèrent l’euphorie du départ. Greg est mort ! Greg est mort ! Ces mots tournoyaient en boucle. Elle ne l’avait pas suffisamment aimé pour devenir miss Mathilde Garner, mais elle avait tout de même ressenti de l’affection pour lui. Les souvenirs la pénétrèrent. Les fous rires, les caresses, les voyages. Tous ces moments passés, ces instants fugaces, mais sincères, venaient d’exploser. Le trait de sa vie d’avant était définitivement tiré. Elle sentit les vannes lacrymales s’ouvrirent à nouveau et tenta d’y résister.

Avant de vivre à Paris, Mathilde travaillait la semaine à Quantico en Virginie lorsqu’elle ne traquait pas un tueur à l’autre bout du pays. Greg, quant à lui, était courtier en assurances à San Francisco. Le hasard de la vie voulait qu’une cousine de Greg épouse un neveu de Mathilde, et de coupes de champagne en danses collées serrée, ils avaient fini par partager la même chambre d’hôtel. Une nuit torride où elle s’était offerte sans tabou à cet inconnu, grisée par l’alcool et l’aphrodisiaque du mariage familial, avant d’officialiser leur relation quelques mois plus tard en emménageant dans le luxueux appartement de son nouvel amant.
Ils auraient pu déménager au plus près pour le travail de Mathilde, mais elle n’y tenait pas. La Californie était la région de son enfance et ce retour à ses racines la ressourçait face aux atrocités qu’elle pouvait côtoyer. Voler d’avion en avion devenait son activité hebdomadaire et cette vie lui convenait.
— Je suis désolée, Greg. Je suis sincèrement désolée.
Ces mots murmurés ne l’apaisèrent pas. Elle ne serait pas présente demain pour l’enterrement prévu à dix-huit heures, heure de Paris. L’espace d’un instant, Mathilde se sentit responsable. Que faisait-il de nuit sur cette route ? Et s’il s’était volontairement jeté dans ce ravin ? Et s’il avait voulu oublier le chagrin de la séparation ?
Non ! Elle ne devait pas se laisser submerger par le doute. La seule responsable était la malchance. Le destin avait frappé inéluctablement trop tôt ! Mais il en était ainsi pour tout le monde ! Toujours trop tôt !
Le train filait à vive allure. Le marshmallow dormait encore. Arthur l’attendait. Décidément, le temps lui paraissait encore bien long jusqu’à Dijon.

Mathilde aurait tout donné pour oublier cette mélancolie. Elle se voulait joyeuse à l’idée de retrouver les bras d’Arthur, mais elle n’y arrivait pas. Son chagrin pénétrait chaque cellule de son corps telle une maladie incurable. Elle espérait plus que du soutien de la part d’Arthur, elle voulait qu’il la comprenne. Après tout, on n’efface pas quatre années de vie commune d’un seul coup !
Le marshmallow grommela. Dans un virage un peu trop brusque, sa tête heurta la vitre qui le soutenait durant son sommeil. Ses yeux s’ouvrirent pour vérifier qu’il n’était pas encore arrivé. Rassuré, il se cala à nouveau pour reprendre son hibernation.
Mathilde n’avait plus envie de se pencher sur sa présentation. Elle envoya un email à ses parents pour leur faire part du décès de son ex-fiancé avant d’éteindre son ordinateur. Ils appréciaient Greg et c’était réciproque. Greg était orphelin et cette famille de substitution l’avait satisfait. Nul doute que cette annonce les affecterait tous les deux. Puis elle tenta de rejoindre son voisin bedonnant au pays de Morphée. En vain ! Elle ruminait la façon d’expliquer à Arthur la langueur qui l’envahissait. Elle trouverait les mots. Il la comprendrait. Elle n’en doutait pas.
Soudain, la voix du contrôleur résonna dans le compartiment. Le lac Kir apparut à travers la fenêtre. La douceur bourguignonne et le réconfort de son amant l’aideraient à surmonter cette épreuve. Le train pénétra sur le quai et elle le vit. Il était là qui souriait. Mathilde sut à cet instant qu’elle l’aimait plus qu’elle n’aurait pu l’imaginer.

Le train stoppa sa course dans un bruit de frein et d’acier et une vague de passagers envahit le quai. Arthur Vaillant chercha du regard Mathilde et elle apparut alors au milieu de la cohue des estivants. Il s’approcha et la prit dans ses bras.
— Bonjour Mathilde ! Tu as fait bon voyage ?
Tiraillée par sa joie d’être présente auprès de lui et son abattement au sujet de Greg, Mathilde ne répondit pas. Elle l’embrassa puis s’abandonna à lui, les yeux à nouveau rougis.
— Je suis désolée, Artie, mais je viens d’apprendre une bien triste nouvelle. Tu te souviens de Greg, mon ex fiancé ?
— Oui bien sûr ! Tu m’en as brièvement parlé. Que se passe-t-il ?
— Il est décédé dans un accident de voiture cette semaine.
— Je suis sincèrement navré. Viens là ! dit-il en la serrant à nouveau contre lui.
Mathilde ne pleurait plus. Au bout d’un instant, elle se retira de la chaleur réconfortante qui l’enserrait.
— Je t’aime, Artie, n’en doute pas ! Mais j’ai du mal à effacer cette morosité qui m’a submergée en apprenant cette nouvelle.
— Je t’aime aussi. Écoute ! Je nous avais concocté un petit programme en amoureux mais on peut rester tranquille si tu le désires. Je comprendrai.
— Surtout pas ! Ce week-end est le meilleur remède contre la neurasthénie et je vais en avoir besoin, lui dit-elle avant de l’embrasser chaudement.
Arthur récupéra la valise de Mathilde avant de quitter tous les deux le quai grisâtre et suffocant sous la réverbération. Mathilde se retourna pour vérifier qu’elle n’oubliait rien et sourit. Elle vit le marshmallow, la tête plaquée contre la fenêtre. Il dormait encore.
CHAPITRE II

États-Unis d’Amérique, été 1989.

Tears for Fears à fond dans ses écouteurs, William « Bill » Clintwood, treize ans, regardait le paysage défiler à travers le carreau arrière de la Chevrolet Corsica de ses parents. La colline d’Hollywood et ses lettres mythiques à flanc de coteau défilaient devant ses yeux impassibles. Les Clintwood résidait à Los Angeles et elle partait en vacances au lac Shasta. Cherchez l’erreur ! Ce lac de barrage situé à l’extrême nord de l’État de Californie allait devenir le lieu de villégiature de ces dix prochains jours. Bradley, son père, avait eu l’idée de cette aventure pour tenter de consolider les liens familiaux. Son travail harassant de patron d'un garage automobile, les horaires à rallonge et le corps sculptural de sa maîtresse lui avaient fait oublier l’essentiel de la vie d’un homme : s’occuper de sa famille.
Sue, sa femme, avait pardonné ses écarts de conduite et ne se plaignait plus, mais Bill souffrait en silence. Ses résultats scolaires baissaient, son comportement empirait. Bref ! Il était temps d’agir pour le bien de tous.
Habituellement peu enclin à faire de la route, Bradley Clintwood avait entrepris tout de même ce parcours de neuf heures en voiture qui les séparaient du lac au départ de la cité des anges. La Highway 33 offrirait bientôt son asphalte et la Corsica vert métallisé avalerait les cinq cent soixante miles jusqu’à la petite ville de Shasta Cove, une bourgade de mille habitants construite à quelques kilomètres du lac et de la plus grande ville, Redding. Ensuite, ils se rendraient au « Big Bear Camp » pour séjourner dans un chalet en bois, loin du confort de la vie citadine et surtout loin de Tommy.
— Bill, ché.., en..ve ..ec….eurs
Sue, la mère de William, tentait de rentrer en connexion avec son fils.
— Bill, s’il te plaît !
Sue tapota le genou de l’adolescent qui fit un bond de surprise. Il la dévisagea effrontément puis retira son casque. Le groupe anglo-saxon résonnait dans l’habitacle.
And anything is possible when you're sowing the seeds of love
Anything is possible - sowing the seeds of love.
— Bill, baisse ta musique s’il te plaît ! On n’entend que ça avec ton père. Je sais que tu n’es pas enchanté à l’idée de passer ces vacances avec nous. Mais on sera bien tous les trois, tu verras.
— Est-ce que j’avais vraiment le choix de toute façon ?
Effectivement, Bill n’avait malheureusement pas eu d’autre solution que de suivre ses vieux dans ce projet saugrenu qui avait germé dans leurs têtes. Ils auraient pu passer deux jours à Disneyland en Floride ou visiter les studios Universal, près de chez eux. C’était tout aussi bien pour faciliter les retrouvailles familiales. Mais non ! Il lui fallait se coltiner dix jours en forêt, loin de toute civilisation digne de ce nom. Ce n’était tout de même pas de sa faute si son père travaillait trop, s’il avait trompé sa mère avec cette pétasse, et s’il était fils unique. De toute façon, personne ne le comprenait sauf Tommy, bien entendu.
Bill se replongea dans la musique pop. Prince et la Batdance venaient de rentrer en scène. Lui au moins il est cool, se disait-il.
Bradley jeta un coup d’œil dans le rétroviseur et constata la mine renfrognée de son fils.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie ! J’étais comme lui à son âge. Sauf que je ne pouvais pas me réfugier dans un walkman pour oublier que mes parents étaient ringards ! Ça lui passera.
— J’espère, Brad ! Sinon ces vacances vont être un véritable calvaire pour lui comme pour nous, d’ailleurs.
Sue était blonde comme un lingot d’or. Sa chevelure longue et soyeuse illuminait son visage oblong. Deux émeraudes à la place des yeux lui procuraient un regard félin et protecteur. Elle pouvait bondir sur le premier prédateur venu simplement pour protéger sa progéniture. Elle se retourna et contempla son fils avec affection. Il était son seul trésor, sa fierté. Elle avait eu énormément de mal à tomber enceinte. Après de multiples consultations et traitements médicamenteux en tout genre, elle avait enfin réussi à donner la vie à l’âge de trente-cinq ans. Mais Mère Nature avait décidé de n’être généreuse qu’une seule fois. William fut son seul cadeau. C’était un enfant timide et réservé, et surtout un très bon élève. Jusqu’à cette maudite année où tout a basculé. Jusqu’à l’arrivée de Tommy à l’école.

Enfant unique élevé par sa mère depuis le décès de son père, Tommy Goodspeed était un gamin turbulent. Il encaissait mal l’infarctus de son paternel et le déménagement en Californie pour se rapprocher de ses grands-parents. Il accumulait les conneries comme d’autres travaillent à la chaîne. Il arrivait en retard fréquemment à l’école, parfois il séchait les cours. Insolence et apathie, les deux mamelles de l’existence de Tommy, avaient fini par entraîner Bill dans leur sillage. Et puis un jour, en tentant de dérober des bouteilles d’alcool chez l’épicier du quartier, les deux adolescents s’étaient fait prendre. S’en étaient suivi les flics et la honte pour deux bouteilles de Gin. Sue et Bradley ne voulaient pas revivre cet enfer et cette humiliation. Fort heureusement, après paiement des bouteilles auprès du commerçant, celui-ci décida de ne pas porter plainte et les deux jeunes garçons avaient simplement écopé d’une nuit en cellule pour leur secouer les neurones. En revanche, Bradley et Sue avaient interdit à Tommy et à William de se revoir. Bill avait même changé d’école pour éviter d’être à nouveau happé dans les filets de l’irresponsabilité. Il était influençable et un changement d’horizon ne pourrait que lui faire du bien, s’était dit son père. Alors, lui et Sue avaient programmé ce périple en famille afin de renouer des liens forts et indestructibles et gommer une bonne fois pour toute l’influence du démon Tommy sur leur fils.
Au programme des vacances étaient prévues pêche, randonnées et bien des activités susceptibles de les rapprocher les uns des autres. Des occupations saines et salvatrices en somme !
Mais avant d’arriver, Bradley voulait faire découvrir la grandeur de l’industrie américaine en s’arrêtant visiter le Towe Ford Museum de Sacramento ouvert au public depuis deux ans. Peut-être qu’ainsi, William prendrait goût à autre chose qu’à voler et se rebeller face à l’autorité parentale. L’adolescence est souvent une mauvaise période de la vie d’un homme. Ce fut le cas également pour Bradley. Mais la mécanique l’avait sauvé. Alors pourquoi pas Bill ?
Le jeune garçon retourna sa cassette audio sur laquelle il avait enregistré les meilleures chansons de ces dernières années. C’était sa compilation favorite pour s’échapper de ce monde adulte qui lui tendait les bras. Milli Vanilli s’enchaîna à la suite de Madonna. Bill soupira. Il espérait avoir pris assez de piles pour prolonger son plaisir jusqu’à la fin de ses vacances.
CHAPITRE III

La chaleur écrasante de ce lundi matin aux aurores suggérait une nouvelle journée caniculaire. La France crevait de chaud depuis déjà dix jours, mais le terme canicule n’était pas officiellement employé parce que la température baissait la nuit en dessous des vingt degrés. Mon cul ! se disait Marc Ledout. Ce n’étaient pas les météorologues et les journalistes surpayés au frais dans leurs studios climatisés qui devaient s’occuper d’entretenir les jardins de la ville ! Depuis trente-cinq années qu’il travaillait comme jardinier municipal, il n’avait jamais connu une telle vague de chaleur. Il passait des heures à arroser les massifs de fleurs et à humidifier la pelouse pour qu’elle ne jaunisse pas. Il suait sang et eau à la tâche pour garder un aspect attrayant digne de ce nom aux parcs et jardins dijonnais. Alors, chaleur la nuit ou pas, la canicule était bien présente. Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes !
Marc Ledout, trapu, les traits harassés par le travail extérieur, venait d’arriver au parc du château de Pouilly, situé place d’Amérique. C’était lui, tous les matins à partir de sept heures trente, été comme hiver, qui se chargeait d’ouvrir les grilles en fer forgé situées devant le château. La bâtisse du XVIIIe siècle s’offrait à la vue des curieux qui empruntaient la petite allée boisée perpendiculaire à l’avenue de Langres.  Cet édifice avait été le témoin de violent combat entre les soldats de Garibaldi et les troupes prussiennes lors de la troisième bataille de Dijon du 21 au 23 janvier 1871. Des impacts de balles à l’encoignure des fenêtres trahissaient l’intensité du passé. Ce lieu chargé d’histoire recevait aujourd’hui des enfants durant les mercredis et les vacances scolaires. Les cris et les rires remplaçaient le sifflement des balles et des canons.
Marc Ledout pénétra dans la cour et se dirigea en direction du jardin de trois hectares arboré de frênes, de robiniers, d’érables et de hêtres pourpres. Ce petit coin de nature citadin était le poumon central des résidences de standing qui avaient émergé tout autour de lui.
Il longea le vieux puits qui lui servait de réserve d’eau et emprunta l’allée qui juxtaposait l’immense pelouse offerte au public. Soudain, son regard fut attiré par une masse sombre allongée sur le bord de la fontaine du parc.
— S’il vous plaît ! Il ne faut pas rester là. D’ailleurs, vous ne devriez pas être ici à l’heure qu’il est ! s’exclama-t-il à plein poumon.
L’employé municipal avait l’habitude de trouver des déchets de bouteilles ou de pique-niques qui n’étaient pas présents la veille au soir, lors de la fermeture du parc. Il savait que des adolescents faisaient le mur de temps en temps pour profiter des lieux en buvant et en fumant certainement autre chose que du tabac blond. Il faut bien que jeunesse se fasse ! Tant qu’ils ne cassaient rien ou ne taguaient pas les murs du château, Marc Ledout ne voulait pas en parler à ses supérieurs ou même à la police municipale. Après tout, lui aussi avait fait des conneries lorsqu’il était encore vigoureux. C’était d’ailleurs dans ce même parc abandonné aux plus aventureux, un soir de mai 1980, qu’il avait gouté aux charmes de la magnifique et plantureuse Sylvaine contre un de ces arbres centenaires. Mais c’était bien la première fois qu’un sans-abri avait décidé d’élire domicile à cet endroit.
Ledout se rapprocha de la fontaine. Pour un sans-abri, l’homme était bien apprêté. 
— Sacrée biture, mon gars ! ironisa Ledout.
Allongé sur le flanc droit, l’homme offrait son dos et son crâne à la vue du jardinier qui avançait prudemment. Un liquide rougeâtre clapotait à la surface de l’eau. 
— Hé ho, réveillez-vous !
La sommation de Ledout resta sans réponse. Il s’approcha du dormeur et le prit par l’épaule pour tenter de le sortir de sa léthargie. Soudain, un courant électrique parcourut la moelle épinière de l’employé de mairie. Sueur sur les tempes, pupilles dilatées et battements de cœur en accélérés, le shoot d’adrénaline fut inévitable. L’individu allongé était mort et outrageusement maquillé.
De son visage fardé de blanc ressortait un énorme sourire rouge, tracé jusqu’à ses oreilles. Son pantalon était baissé jusqu’aux genoux et du sang tapissait son bas ventre. Le corps positionné de côté avait laissé se répandre le liquide écarlate dans l’eau du bassin, habituellement si claire. Ledout sentit un goût métallique lui envahir la bouche, et il renvoya en fusée le contenu entier de son estomac. Il regardait le cadavre vidé de son hémoglobine, puis il se ressaisit.
Fini les promesses de ne rien dire ! Il sortit son téléphone portable de sa poche de pantalon et composa le dix-sept. Un jogger fit son apparition et une grand-mère promenait son cocker. La vie reprenait ses habitudes malgré la canicule qui ne portait pas son nom.
CHAPITRE IV

Mathilde ne dormait plus. Le réveil numérique de la table de chevet égrenait les minutes sur le mur adjacent de la chambre d’Arthur. Les chiffres lumineux se reflétaient sur cet écran improvisé et la dévisageaient pour la narguer durant son insomnie. Elle était éveillée depuis quatre heures du matin et malgré tous ses efforts, elle ne parvenait pas à se rendormir. Trop de souvenirs de Greg lui effleuraient l’esprit ! Trop d’images ! Trop ! Beaucoup trop ! Pourtant le week-end avait été idyllique. Ils avaient commencé par faire l’amour, puis étaient sortis dîner en centre-ville. Le lendemain la visite des hospices de Beaune et ses toits particuliers aux tuiles multicolores, les dégustations viticoles de clos prestigieux qui s’en suivirent le dimanche et la douceur de l’alcool caressant leurs papilles avaient rendu ces deux jours exaltants. Arthur était présent et la réconfortait. Le temps n’aurait plus qu’à jouer les maîtres d’œuvre.
Soudain, une sonnerie stridente retentit. Il était déjà six heures et Mathilde sursauta. Elle avait fini par s’assoupir.
Arthur se rapprocha de sa compagne pour la serrer contre lui. Il aimait sentir la douceur de son corps contre sa peau. 
— Salut ! Tu as bien dormi ? demanda-t-il, avant d’en profiter pour lui déposer un baiser sur les pommettes.
— Pas vraiment. J’ai somnolé, mais je vais bien. Ne t’inquiète pas !
Elle lui rendit son baiser et se glissa hors du lit. Son dos nu faisait face à Arthur, et cette peau nacrée ondulant en direction de la salle de bain lui donnait envie. Mathilde pénétra sous la douche et l’eau chaude la délassait. Les images du passé et les questions ne la hantaient plus. Elle se sentait mieux malgré cette nuit agitée. Arthur la rejoignit, le désir ardent. Il se rapprocha, caressa la poitrine ferme qui s’offrait à lui. Tandis que la vapeur les enveloppait, ils firent l’amour une énième fois.
Mathilde se sentit finalement comblée d’être ici. Une page de son passé venait de se tourner mais il lui restait encore à écrire tout un pan de son avenir avec l’homme qu’elle aimait. 

Pendant qu’elle finissait de se préparer, le téléphone mobile d’Arthur vibra. La photo de Sandrine « Girafe » Rajeski apparut sur l’écran. Il était bien tôt pour un appel de courtoisie. Beaucoup trop tôt même ! Et connaissant le caractère formel de la jeune lieutenante de police, Mathilde se doutait que ce coup de fil était urgent. Elle décrocha.
— Bonjour commandant ! C’est moi ! 
— Bonjour Girafe ! Ravie de vous entendre.
— Mathilde ! Quel plaisir ! répondit-elle enjouée. Le commandant est à côté de vous ?
— Il finit de prendre sa douche, mais je peux peut-être prendre un message.
— Dites lui que Franck et moi partons place d’Amérique ! Quelqu’un a trouvé un cadavre. 
Mathilde resta sans voix. C’était seulement la deuxième fois qu’elle venait à Dijon, et elle paraissait abonnée aux découvertes macabres.
— Sympa pour un début de semaine !
— Je suis d’accord avec vous. La scène de crime est en plus juste à côté de chez le commandant. J’ai une idée ! Vous n’avez qu’à nous rejoindre directement sur place.
— Je n’étais malheureusement pas venue pour ça, mais je préviens Artie et nous arrivons immédiatement.
— Très bien ! J’explique au commissaire Boris que nous nous retrouvons là-bas. À tout de suite !
Les deux femmes raccrochèrent. Mathilde appréciait énormément Girafe. Sa gentillesse et son professionnalisme n’avaient d’égaux que sa grande taille qui lui avait d’ailleurs valu ce surnom animalier. 
— Que se passe-t-il ? C’était le bureau ?
Arthur venait de faire son apparition dans la chambre, le torse encore humide.
— Oui ! Fini le week-end romantique ! Je te propose un cadavre pour commencer la semaine, répliqua Mathilde.

Le parc du jardin du château de Pouilly était à peine à cinq minutes à pieds de l’appartement d’Arthur Vaillant. Les deux amants longèrent les façades bétonnées des résidences réfractant les ardeurs matinales du soleil. Dijon n’avait rien à envier à ses cousines du sud de la France. Dès leur arrivée sur place, ils aperçurent les photographes de la police scientifique déjà à pied d’œuvre. Le crépitement des appareils photo mêlé aux rayons du soleil supposaient un petit air de vacances bourguignonnes dont il fallait figer un souvenir impérissable. Sauf que le panorama était plutôt morbide. Dans ce décor champêtre, derrière le ruban qui délimitait la zone du crime, le docteur Chatelain effectuait les premières constatations du corps, tandis que Girafe et le capitaine Michael « Franck » Enstein interrogeaient un homme d’âge mûr vêtu d’une tenue de travail verte. Le pauvre témoin était apeuré par toute cette agitation. 
— Salut tout le monde ! Alors, qu’est-ce qu’on a ? demanda Arthur qui se baissait pour franchir la ligne interdite au public.
— Bonjour commandant ! Mathilde ! Nous voilà revenus comme au bon vieux temps ! s’exclama Franck, ravi de reformer le quatuor de l’hiver dernier. 
Franck était toujours aussi badin et décontracté. Sa bonhomie naturelle le rendait attachant et il ne feignait pas sa joie de retrouver celle qui avait largement contribué à l’arrestation d’un des plus violents tueurs en série que la Bourgogne n’avait encore jamais connu.
— J’espère bien que non, Franck ! Je suis présente à Dijon parce que je dois faire un séminaire, et non pour résoudre une enquête. J’accompagne Artie avant de me rendre au commissariat pour mon intervention sur la psychologie criminelle.
— Dites-nous alors ce que vous pensez de ça ! dit le docteur Chatelain à l’attention de Mathilde.
Le légiste indiqua d’un signe de tête le cadavre allongé sur le dos près de la fontaine. Habillé d’un t-shirt bigarré qui sculptait ses pectoraux, le mort souriait aux forces de l’ordre. Cet énorme sourire rouge tracé sur son visage blanchi le faisait ressembler à un clown de pacotille. Son pantalon en jean, souillé de rouge, était baissé et laissait apparaître son entrejambe. L’ensemble de l’appareil génital de la victime avait disparu, une plaie béante en lieu et place du sexe. La violence qui se dégageait de la scène de crime tranchait avec l’aspect paisible et bucolique de cet écrin de verdure.
— D’après la température du foie, je dirais qu’il est décédé entre minuit...

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