Secrets
120 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Secrets , livre ebook

-
traduit par

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
120 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description


Dans cette famille "silencieuse et dispersée' il manque pas mal de pièces.


Carl, Nora, Paulina et leur cousin, le narrateur, n'ont jamais connu leurs grands-parents. Tandis que d'autres découvrent le passé dans les albums de famille, les quatre adolescents ne tombent que sur des photos découpées, des non-dits, des mensonges.


Ce qui est soigneusement tenu secret dans la famille, et que les parents ne veulent surtout pas connaître, c'est l'histoire du grand-père pendant le Troisième Reich, qui abandonne sa fiancée pour s'engager dans la légion Condor et bombarder Guernica.
Qui est cette "vieille', avec qui il s'est remarié et qui fait tout pour effacer son passé ? Et qu'est donc devenue cette grand-mère soprano aux beaux yeux italiens ?


Sur les collines de la ville, où flottent de mystérieuses spores, le jeu innocent tourne à l'obsession et finit par éloigner le narrateur de ses cousins.



Fiction et réalité se mélangent, peut-être qu'il vaudrait mieux tout oublier. Mais comment oublier ce qu'on ne connaît pas ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9791022608077
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Marcel Beyer
Secrets
Traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot
 
Dans cette famille “silencieuse et dispersée” il manque pas mal de pièces. Carl, Nora, Paulina et leur cousin, le narrateur, n’ont jamais connu leurs grands-parents. Tandis que d’autres découvrent le passé dans les albums de famille, les quatre adolescents ne tombent que sur des photos découpées, des non-dits, des mensonges.
Ce qui est soigneusement tenu secret dans la famille, et que les parents ne veulent surtout pas connaître, c’est l’histoire du grand-père pendant le Troisième Reich, qui abandonne sa fiancée pour s’engager dans la légion Condor et bombarder Guernica. Qui est cette “vieille”, avec qui il s’est remarié et qui fait tout pour effacer son passé ? Et qu’est donc devenue cette grand-mère soprano aux beaux yeux italiens ?
Sur les collines de la ville, où flottent de mystérieuses spores, le jeu innocent tourne à l’obsession et finit par éloigner le narrateur de ses cousins. Fiction et réalité se mélangent, peut-être qu’il vaudrait mieux tout oublier. Mais comment oublier ce qu’on ne connaît pas ?
 
“Un des meilleurs romanciers européens du moment. ” New York Times
 
Né en 1965, Marcel BEYER appartient à la génération des “petits-enfants” qui ont dû essayer de reconstituer un passé familial largement tu, en mettant en évidence mensonges et non-dits qui continuaient à peser sur la société allemande. Il a publié plusieurs romans unanimement salués par la critique, dont, en français, Voix de la nuit et Kaltenburg.

 
 
Marcel BEYER
 
 
 
 
SECRETS
 
 
Traduit de l’allemand par Cécile Wajsbrot
 
 
 
 
 
Éditions Métailié 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris www.editions-metailie.com
 
Retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
         
 
 
COUVERTURE
Design VPC
Photo © D.R.
 
 
 
 
Titre original : Spione
© DuMont Buchverlag, Cologne, Germany, 2000
Traduction française © Éditions Métailié, Paris, 2018
e -ISBN : 979-10-226-0807-7
ISSN : 1248-4695
 
Tous les enfants voudraient me voir un jour.
Mais la nuit, quand je viens, ils dorment à poings fermés.
Ils ne cessent de rêver de moi,
mais quand ils se réveillent, je ne suis plus là .
Astrid Lindgren, Harald Wiverg, Tomte Tummetott
 
Parfois je reste un moment devant le judas et je regarde dans le couloir, même si je sais que je ne risque pas de voir qui que ce soit. Je suis devant le judas et j’attends. Non, je n’attends pas, j’observe, seulement, la porte est fermée. C’est ainsi que je me tenais quand j’étais petit, sur un tabouret, sur une caisse, puis sur la pointe des pieds. C’est ainsi que je me tiens maintenant. J’entends une respiration.
À la maison ou dans un appartement inconnu, dans une barre d’immeubles neufs, avec plafond bas, carrés de moquette, serrures additionnelles sur la porte. Chez des amis ou en visite chez des gens où il y a une odeur, où il n’y a pas de jouets pour moi. Des voix en arrière-fond, les parents et un couple inconnu dans la salle de séjour, ou seulement une pendule murale, le bourdonnement du réfrigérateur, rien.
Je n’ai pas le droit de toucher à l’œilleton. L’escalier est à deux pas, seule la porte m’en sépare. Mais l’image m’atteint de loin. Si mon œil persiste à regarder, les objets se rapprochent lentement, puis les ombres sur les bords. Les détails les plus invisibles du dehors se heurtent au verre dépoli comme s’ils voulaient aussitôt transpercer la rétine.
À travers le judas tout est à la fois près et insaisissable à mes yeux. La fuite est impossible. La fuite est exclue et pourtant l’issue de secours s’offre en permanence à la vue.
Je me tiens ainsi. Je ne vois personne. Je vais rester un certain temps.
SPORES
Il s’est tout de suite souvenu d’elle. Son nom, il l’avait découvert sur une affiche par un pur hasard, sur une colonne Morris. Un opéra donné en tournée dans sa ville natale. Ils étaient voisins et jouaient ensemble, la plupart du temps à deux seulement parce que les enfants des voisins embêtaient souvent la petite fille. À cause des yeux, du regard qu’elle avait. D’abord on s’était moqué d’elle puis on s’était moqué de lui. Mais il avait toujours aimé ces yeux italiens. Elle est la seule dans sa famille à avoir de tels yeux, ceux de ses parents et de ses frères et sœurs sont d’une autre couleur, s’il s’en souvient bien. Cela fait plus de dix ans.
Le jour où il a lu son nom, un matin dans la ville, il a eu d’emblée l’impression de n’avoir toujours cherché que ces yeux. C’était une matinée chaude, les premiers jours du printemps, il était entré chez le premier fleuriste sans réfléchir beaucoup pour commander un bouquet avant même de savoir s’il pourrait obtenir un billet.
Il lui fera la surprise d’aller dans sa loge, après la représentation. Les fleurs seront là quand il entrera. Il est à la recherche de ses yeux. Et ce soir, il les aura trouvés.
Un an auparavant, encore, il n’aurait pas agi ainsi. Quand il était au chômage, puis travailleur intermittent, jamais il ne serait allé à l’opéra. Ni lorsque, colporteur à travers la campagne, il allait de ferme en ferme avec sa mallette de démonstration et ses chaussures fatiguées. Ni quand, bonimenteur, il chantait devant un grand magasin les louanges d’un produit de nettoyage miracle ou d’un économe, de bigoudis d’un genre nouveau pour faire une mise en plis à domicile. Il ne se serait jamais montré devant son amie d’enfance et de jeunesse quand il était aide-électricien et qu’il posait des câbles six mois durant dans un lotissement neuf, là-haut, derrière le fortin où se trouve le stand de tir.
Cette odeur, le crépi tout frais, les gaines de câbles. Plus il avance dans son travail, plus il est lent, il reste encore cinq maisons et puis trois, et toujours aucune idée de la façon dont il gagnera sa vie après. Il n’y a plus qu’un étage, plus que les prises et les interrupteurs dans la chambre à coucher et il sera de nouveau au chômage. Après avoir fixé le dernier câble, après avoir rangé le tout lui vient l’idée de s’engager dans la Wehrmacht. Quand on sait poser des installations électriques, on n’est peut-être pas sans perspective là-bas, on peut vite se familiariser avec les câbles de transmission.
Ils l’ont pris aussitôt. En échange des chaussures trouées dont il avait honte il a reçu une paire de bottes en cuir. Ses connaissances en électricité l’ont effectivement aidé. Sa bonne vision, aussi. Mais ce qui lui a été le plus utile, c’est d’avoir évoqué son expérience de vol. À l’âge de seize ans, le vol à voile l’attirait, à vingt-cinq ans il est aussi enthousiaste qu’au premier jour, la douceur d’un vol plané souvent imperceptible au-dessus d’un paysage ne lui a plus laissé de répit. Et dans la cabine un silence qu’aucun vent, si violent fût-il, ne peut briser.
Il se retourne. En bas, à l’orchestre, sont assis des soldats, et dans les loges des officiers. Comme il aurait aimé venir en uniforme. Mais aussi surprenant que cela lui paraisse parfois : ils ne doivent pas se douter qu’il est l’un d’entre eux. Pas un traître mot sur la Luftwaffe, pas la moindre allusion autorisée, parce que dix-sept ans après la guerre mondiale, l’Allemagne n’a pas le droit d’avoir une armée de l’air.
Il était dans l’armée depuis peu quand il fut convoqué chez le commandant de sa compagnie avec une poignée de camarades, des techniciens exclusivement, mais il était le seul à avoir une expérience de vol. On leur confia qu’on se préparait à créer une nouvelle flotte aérienne et qu’ils avaient été choisis pour la constituer. Le ministre de l’Aviation du Reich refusait de se laisser imposer davantage le diktat des vainqueurs mais dans un premier temps, il était préférable d’œuvrer en secret. Le 1 er  février, ils avaient officiellement quitté la Wehrmacht et rendu leur uniforme. Depuis lors il est de nouveau en civil, il ne s’y est pas encore tout à fait habitué.
Il entend le commandant de sa compagnie, patience, encore un peu de patience, le passage de la clandestinité à l’officialité arrivera bien assez tôt. Il est l’un des premiers à avoir appris l’existence d’une nouvelle flotte aérienne. Le commandant de compagnie et le ministre de l’Aviation du Reich peuvent se fier à sa discrétion absolue. Ni camarade ni officier inconnu, personne au monde n’aura le moindre soupçon.
Quelle sorte d’homme serait-il si les secrets n’étaient pas en sécurité chez lui ? Quand on n’a pas la force de conserver un secret, on se montre faible dans les autres domaines aussi. Quand on brise la confiance, quand on n’est pas digne d’un secret, on perd le respect des autres puis le respect de soi. Il faut pouvoir se regarder dans la glace. Un secret, c’est un secret.
Depuis le début du printemps ils tracent des boucles au-dessus de la ville, des boucles ornementales, sans éveiller le moindre soupçon. Ils apprennent le vol plané, le vol en formation, ils apprennent à se dégager, à poursuivre. Les gens regardent le ciel, lorsque les appareils décrivent leur cercle, une inscription blanche apparaît. La première lettre surgit dans un vol en piqué, suivent des crochets, des points, des boucles, un vol en basse altitude soulignera le tracé de la réclame. Les civils ne se doutent de rien.
Son amie de jeunesse aussi se trouve là, peut-être, avec des collègues de sa troupe, levant les yeux vers lui. La main en visière, protégeant son regard italien du soleil, elle désigne la belle écriture de l’index. Si ses amies cherchent encore, cela fait longtemps qu’elle a deviné.
“Aujourd’hui il va écrire ‘Persil’.”
Il faut regarder attentivement, on n’a pas beaucoup de temps pour lire, ce n’est que de la vapeur d’eau. Elle perdra sa forme, se dispersera dans les airs, se dissoudra en bandes de brume légère. Et aura bientôt disparu. Que dans cet avion, là-haut, se trouve son ami de jeunesse, elle ne peut l’imaginer. Elle ne sait pas qu’il est devenu pilote. Quand il avait commencé à faire du vol à voile, ils s’étaient déjà perdus de vue.
Il a un revenu décent, il porte son costume neuf et une chemise fraîche, il peut se montrer à l’opéra. Et il possède quelque chose qu’ont sans doute peu de gens dans le public : un secret.
Les officiers, là-bas, dans la loge. Comme ils sont assis, comme ils parlent, comme ils regardent le public avant que la lumière ne s’éteigne. Comme ils se mettent en scène devant les civils, comme ils se mettent en avant par leurs manières arrogantes. Patience. Cols raides, boutons polis. Encore un peu de patience. Bientôt lui aussi pourra sortir en uniforme. Et ce sera un uniforme comme personne n’en aura jamais vu. Pas gris, ce gris éternel, pense-t-il. Bleu comme l’air, devrait-il être, cet uniforme, et sombre comme le secret de la Luftwaffe.
La sonnerie. Il reprend son programme. Nouvelle sonnerie. Il a découvert une photo qui représente indubitablement son amie de jeunesse. Une dernière sonnerie a retenti, l’obscurité se fait, il sort ses jumelles de leur étui. Il connaît bien la musique classique à travers les disques et la radio, l’opéra qui est au programme ce soir, il en connaît chaque note mais il n’est encore jamais allé dans une salle d’opéra. Pourtant il a d’emblée le sentiment de savoir se comporter. L’usage des jumelles de théâtre lui paraît familier même si celles de l’armée sont beaucoup plus lourdes, plus grandes.
Dès l’ouverture il aimerait chercher les yeux italiens du regard, il ne peut attendre davantage. Les gens de la rangée de devant se raclent la gorge. Il règle la distance, nettoie une fois encore les verres. Les voisins le dévisagent ostensiblement. Ils ne savent pas qui il est. Mais il va s’en sortir, il va apprendre à ne pas se faire remarquer, à rester tranquille. Le rideau se lève. Une femme apparaît. Ce doit être elle.
Il ne connaît pas le chemin des loges d’artistes. Il n’aurait pas dû rester à sa place pendant l’entracte, il aurait dû faire le tour du bâtiment. Il se tient sur les marches au milieu des gradés, les officiers défilent devant lui, ils doivent savoir comment faire pour passer derrière la scène, il pourrait demander où sont les loges.
Il voit les officiers du foyer disparaître par une porte latérale. Il aurait dû leur adresser la parole mais comment ? Un civil peu sûr de lui voulant présenter ses hommages, après la représentation, à une soprane adulée. Quoi qu’il ait pu dire, il se serait ridiculisé devant ces officiers.
Il le sait, ils se trouvent dans le couloir des loges, ils fument une cigarette en attendant que la soprane se soit démaquillée, changée, soit prête à recevoir ses admirateurs. Elle n’est plus la petite fille des voisins. Personne, aucun officier n’oserait une remarque désobligeante sur ses yeux italiens.
Il aurait voulu la surprendre. Peut-être qu’elle ne l’aurait même pas reconnu. Il traverse déjà la place de l’opéra. À aucun moment il n’a pensé qu’elle pourrait avoir rendez-vous avec quelqu’un d’autre. Il se dirige vers le tramway. Puis il pense soudain qu’il y a ce bouquet de fleurs dans sa loge. Et qu’elle ignore qui le lui a offert.
Vers le soir, tout est calme, sur la colline. Le soleil se couche sur les cheminées d’usine dans la vallée et quelques rares cris d’enfants retentissent encore, comme s’ils avaient peur de leur propre bruit à la tombée du jour. Pas de cri de guerre ni de noms qui résonnent, les quelques appels isolés ne reçoivent pas de réponse, se répercutent dans le vide. Bientôt il n’y a plus que les alouettes huppées et les merles, les pas dans l’herbe ou sur le gravier.
Le soir vient rassembler les enfants de la colline. Les uns étaient aux champs et ont foulé le jeune maïs, les autres se sont aventurés jusque dans la vallée voire jusqu’à la colline suivante. Mais tous empruntent le même chemin pour rentrer, qu’ils s’entendent entre eux ou non. Certains vont par groupes, traînent un peu, leurs têtes sont proches, d’autres rentrent seuls pour le dîner sans se retourner.
Lorsque les enfants longent la route provisoire, le sol luit de toutes parts. Le soleil se prend, rouge, dans les éclats de verre qui sont sur le gravier, dans les prairies aussi il y a des taches de lumière, huile de moteur ou éclats de rétroviseurs piétinés, et puis le vert des bouteilles.
C’est l’heure où arrivent les spores. Nous les appelons spores car il doit s’agir de spores de moisissure, ce ne sont pas des moustiques, ni des papillons, ni des graines de plantes ou des toiles d’araignée. La moisissure a dû se propager sur la colline sous l’aspect de flocons clairs, légers, qui se réduisent sous les doigts à néant, quand on les attrape pour les observer de plus près. À néant ou plutôt à une pellicule fragile un peu rêche qui reste collée. Personne ne peut dire si les spores n’apparaissent vraiment qu’au coucher du soleil, si elles ne se tiennent pas toute la journée en suspens pour ne devenir visibles qu’à la lumière du soir.
Nous n’avons jamais entendu dire que les spores avaient atteint d’autres collines ni la vallée. D’abord, ce ne sont que quelques points laiteux mais lorsque le soleil effleure les dernières cheminées d’usine, les poteaux télégraphiques du versant sont couverts de spores. Telle une brume au sol elles s’étendent sur les terres en jachères, les machines agricoles et les clôtures des pâturages dans notre direction, parfois ces bandes troubles deviennent si épaisses, en l’espace de quelques instants, que nous pouvons à peine distinguer les enfants entre eux.
Dans les maisons, les lampes s’allument. Les jours rallongent, bientôt le soleil n’effleurera plus les cheminées. Nous boutonnons nos vestes, nous mettons les mains dans les poches. De tous les enfants, c’est nous qui restons le plus longtemps dehors et alors que les autres sont déjà en train de dîner, nous attendons encore.
Certains soirs, tandis que les spores disparaissent peu à peu, se forme une odeur douceâtre. Qui les suit au-dessus des champs mais nous n’avons pas su déterminer son origine jusqu’à présent. Ce n’est pas une douceur tiède et désagréable, pas un entre-deux indéterminé entre parfum et puanteur mais plutôt quelque chose d’apaisant dans la fraîcheur du soir, comme si cette odeur devait effacer l’excitation et la chaleur de la journée passée avant notre retour à la maison. Nous n’en avons pas dit un mot aux enfants des voisins. C’est ce que j’apprécie, chez les autres : eux aussi savent garder un secret. Personne en dehors de nous quatre n’a senti cette odeur qui vient de loin, s’étend sur les champs et parvient jusqu’à nous d’une façon brutale et inexplicable.
La photo montre nos grands-parents encore jeunes. Maintenant notre grand-mère est morte depuis longtemps, elle est morte avant notre naissance à tous les quatre. Notre grand-père vit toujours mais jusqu’à ce jour nous le connaissons uniquement à travers les photographies, toutes en noir et blanc, à la différence de celles en couleur sur lesquelles nous figurons.
À travers les films nous savons que dans les années 30, les jeunes gens paraissaient plus vieux qu’aujourd’hui. Il y a quarante ans tous les hommes avaient la nuque rasée, ils portaient des chemises et des cravates, on distinguait leur poil dru sur leur col blanc. Personne ne serait allé à l’opéra en col roulé. Nous n’y sommes jamais allés et ni mes parents ni ceux de Paulina, Carl et Nora n’écoutent d’opéra à la maison.
Sur cette image, notre grand-père tient un programme sur ses genoux, tête baissée, fixant l’obscurité sans la moindre émotion. C’est peut-être une double page ouverte avec des photos, tous les chanteurs photographiés après une répétition un à un avec costumes, masques, décors, pas de chant.
Il cherche quelque chose. Il prend les jumelles de théâtre et les abaisse vers la scène, il règle la distance puis les laisse retomber. Il contemple une nouvelle fois les photos de la répétition et plisse les yeux, comme s’il avait eu besoin de lunettes. Il lève de nouveau ses jumelles, il connaît le rôle, le costume, le maquillage et pourtant ne reconnaît pas la jeune femme qui est devant, là-bas. Il ne peut tout de même pas crier en direction de la scène :
“C’est bien toi ?”
Il faut rester calme. S’il y avait eu un changement de distribution, on aurait glissé un petit papier dans le programme. Peut-être n’a-t-on pas imprimé les bonnes photos. Ce doit être elle, il veut la surprendre dans sa loge après la représentation. Cela tient peut-être à la lumière, à l’ombre sur les paupières, à un reflet, il ne reconnaît pas ses yeux.
Il est calme, maintenant. Un instant il détourne le regard de la scène, cette partie chantée, il en sait chaque note et pourtant il a l’impression que les paroles de la chanteuse lui sont directement adressées. Peut-être qu’il ne connaît pas très bien l’italien, il ne sait pas s’il comprend vraiment. Une phrase qui se prolonge, comme si elle avait depuis toujours voulu attirer l’attention sur elle. Les mots accentués de façon peu naturelle, comme si elle s’impatientait de ce qu’il ne la reconnaisse toujours pas.
“Essaie de te souvenir de moi.”
Pendant ce long moment on dirait que la chanteuse ne se tourne que vers lui, comme si elle fixait cette silhouette dans le public, ce jeune homme aux jumelles de théâtre devant les yeux, au programme étalé sur les genoux.
La fabrique de guimauve, nous ne la découvrons que par hasard. Même les ouvrières, nous les voyons devant le tapis roulant, quand elles rangent les têtes de nègre dans des boîtes. Elles portent des tabliers et des coiffes en plastique légèrement transparentes, mèches de cheveux, ombres aux tempes. Dans leurs gants de travail en caoutchouc les doigts ont quelque chose de faux, ils ont l’air aqueux, même la peau semble s’estomper du visage, et les yeux braqués sur le tapis roulant, sans éclat.
Parfois la chaîne de production perd la cadence et les têtes de nègre se pressent par fournées, les mains pâles s’agitent mais les ouvrières pour l’emballage ne suivent plus. Le tapis roule doucement, une tête de nègre passe, elle a franchi le contrôle de qualité de façon indubitable mais va pourtant tomber à l’extrémité du tapis. Quand on la voit éclater au sol, on a presque l’impression d’entendre un bruit mat.
Personne ne dit mot à part le directeur d’usine. Il nous mène à travers l’atelier et réprimande de temps en temps les ouvrières sans que le motif en soit perceptible. Il nous parle mais seulement pour nous tenir à distance du tapis roulant, du réservoir de glaçage ou du répartisseur. À un rythme hebdomadaire, la production oscille entre les têtes de nègre et les gaufres, pour les unes il faut une mixture à base de cacao, pour les autres des colorants, les gaufriers ronds sont remplacés par des appareils rectangulaires. Nous écoutons à peine le directeur, nous nous intéressons davantage aux taches de chocolat sur sa blouse.
On dirait qu’il faut forcer le mélange d’eau sucrée, d’air, de blanc d’œuf et de nappage chocolaté à prendre une forme, il faut le couper de l’arrivée d’air sinon il s’étirerait sans fin. La masse blanche se fraie un passage à travers la plus minuscule des fissures comme l’indiquent les têtes de nègre défigurées rassemblées sur un plateau, à l’écart.
En bottes de caoutchouc, les ouvrières pataugent dans une bouillie de têtes de nègre. Le matin, il n’y a que quelques taches résistantes, sur le carrelage, en fin d’après-midi tout le sol de l’atelier est souillé de mousse d’œuf, de miettes de gaufres et d’éclats de nappage sombre. Le directeur désigne des machines du doigt, suit du coin de l’œil les têtes de nègre qui tombent mais évite notre regard. Il ne tourne même pas la tête vers nous, il veille à ne pas nous regarder dans les yeux, ce qui semble beaucoup lui coûter. Comme s’il était à notre merci.
Nous avons tous les quatre les mêmes yeux. Lorsque nous étions bébés, déjà, les gens devaient certainement parler de nos yeux. Et ils ne pouvaient s’empêcher de faire des remarques quand nous allions à l’école.
“Vous avez tous les mêmes yeux.”
Le point noir, les contours marron, le blanc. Comme si nous étions espagnols. Ils ne cessaient de nous fixer du regard. Nous voulions nous détourner mais ce n’était guère possible, il fallait leur retourner leur regard.
D’autres personnes se disaient : “Italiens, plutôt.”
Les trois autres et moi-même nous avons des yeux italiens, tout comme leur père et ma mère, qui sont frère et sœur. Quand les autres vont en ville avec leur mère ou que j’y vais avec mon père, les gens croient sans doute que nous sommes des enfants adoptés. Nos parents ne sont ni espagnols ni italiens. Comment se fait-il que nous ayons tous les quatre ces mêmes yeux italiens ?
Les gens nous considèrent à la dérobée mais personne ne nous regarde ouvertement dans les yeux, aucun directeur d’usine, aucun professeur, aucune vendeuse. Comme s’ils avaient peur qu’avec nos yeux, nous ne puissions pas faire autrement que placer chaque chose, chaque personne sous observation. Comme si nous allions leur voler quelque chose dès qu’ils auraient le dos tourné. Comme si nous allions nous mettre à pourchasser des gens. Comme si on ne pouvait pas nous faire confiance.
Peut-être que nous sommes attirés par les cours abandonnées et les fabriques de guimauve uniquement parce que nous pouvons y faire nos explorations sans être importunés. Lors de ces équipées à travers champs, nos yeux ne sont là que pour voir, nous n’avons pas à craindre que quelqu’un nous poursuive, nous accule dans un coin. Dans des contrées désertes les yeux italiens ne risquent pas d’inciter qui que ce soit à nous charrier.
Lorsque les enfants des voisins, à la maison, me crient des mots attrapés au vol lors de vacances en Italie, lorsqu’ils me cuisinent à cause de mes yeux, il n’y a pas d’échappatoire.
“Qu’est-ce que tu as à toujours nous reluquer ?”
Je ne peux tout de même pas fermer les yeux, je dois pouvoir reconnaître le danger à temps. Les enfants des voisins, je les ai observés avec précision, j’ai même préparé des formules, oreilles décollées, joues sempiternellement rouges, et les boutons sur le front du chef de la bande. Je me dis qu’il ira bientôt dans une autre école et qu’il ne sera peut-être plus aussi souvent dans les parages. Je me dis, les enfants des voisins n’y connaissent rien. Mes parents sont d’avis que les enfants des voisins disent des trucs idiots qu’ils ont entendu dire par leurs parents. Si les adultes ne se répandaient pas en commérages, leurs enfants se tairaient.
Mais personne ne réduira jamais ces voisins au silence. Les enfants ne se lassent pas de leurs injures, rien ne change, il y en a toujours plus. Leur chef doit redoubler sa classe, tout restera comme avant pendant toute une année encore.
Mais quand je suis avec Nora, Carl et Paulina, je vois les choses autrement. Il n’y a aucune colère, aucun effroi, aucun regard qui se détourne. Quand nous nous regardons, nous ne faisons que voir les yeux que nous renvoie notre miroir. Ce qui ne signifie pas que nous nous ressemblions, tous les quatre, peut-être que ça ne se remarque qu’une fois qu’on nous connaît mieux. Dans quelle mesure nos visages se distinguent les uns des autres, c’est particulièrement flagrant quand nous sortons de nos gonds, là même nos yeux diffèrent et d’autres traits apparaissent.
Quand Carl se met en colère, ses yeux rétrécissent, comme s’il avait un objet précis, une personne en vue, comme s’il voulait, par ce regard, détruire. L’instant d’après il commence à frapper au hasard, il hurle les yeux écarquillés, on voit à peine ses paupières.
Je n’ai jamais rien vu de tel chez Paulina. Le regard de Paulina se fige, elle ne cligne plus des yeux, ses paupières sont immobiles. Pas un tressaillement, je sais qu’elle est hors d’elle. J’ai observé précisément, les muscles au coin des yeux au-dessus de la racine du nez sont fixes, les cils délimitent un espace sombre, comme si Paulina s’était abstraite de son regard. Comme si elle et moi n’étions pas à peu près du même âge, comme si elle n’était pas la plus jeune des trois autres.
Les yeux de Nora, ils ne m’ont rien appris encore, ce qui me préoccupe car il se peut que dans quatre ans, pour une raison inconnue, j’aie la même expression dans les yeux, Carl et Paulina aussi, peut-être, quand ils auront atteint l’âge de seize ans.
Nora est moins en colère qu’aussitôt profondément déçue. Il se dissimule même un soupçon d’amertume dans son regard, quand elle se fâche. Une telle expression, il me semble qu’on ne peut l’avoir que si on a cherché toute sa vie quelque chose sans le trouver.
Nous connaissons maintenant l’origine de l’odeur douceâtre qui vient le soir à la suite des spores. Nous avons toujours pressenti qu’elle ne remontait pas de la vallée, qu’elle ne se répandait pas à partir de la rivière ou de la grande route, elle provient de derrière la colline, de la plaine. Mais l’existence d’une fabrique de guimauve au loin, au-delà des champs, nous n’en savions jusque-là rien.
Ce n’est pourtant pas l’odeur qui nous a menés à la fabrique, elle ne flotte pas dans l’air à ce moment de la journée. Le passage des nuits froides aux jours tièdes de printemps rend les odeurs très prégnantes, le matin l’herbe, la rosée, à midi les fleurs et occasionnellement l’essence mais cette chose sucrée, brute, on ne la sent que le soir.
Un matin nous sommes partis plus tôt que d’habitude, avec un panier de pique-nique et de l’argent de poche qui allait nous permettre l’accès à la fabrique à midi. Nous entreprenons nos excursions avec trois bicyclettes et une mobylette empruntée que chacun d’entre nous peut conduire à son tour, mais les autres ne me confiaient jamais la mobylette. Je traînais toujours à l’arrière avec la bicyclette la moins bonne et ce n’est que quand je me suis fâché, que je me suis arrêté sur le sentier, que Paulina a enfin fait l’échange avec moi.
Dans ma colère, j’ai dépassé tous les autres. Je voulais disparaître de leur champ de vision, je ne voulais plus être vu de personne, j’en chialais presque. Ma main appuyait sur la poignée de toutes ses forces, cela m’était égal d’abîmer éventuellement la mobylette. Devant moi la plaine, la poussière, les cailloux volaient, je fonçais vers le point d’arrivée de nos excursions antérieures. Ainsi ai-je franchi la frontière invisible.
Je ne me suis pas retourné vers les autres. Il se peut que vu de derrière, cela ressemblait à une fuite, un simple nuage de poussière sur les champs. Je voulais fuir mais pour rien au monde je n’aurais souhaité rentrer à la maison. Les vacances venaient de commencer, c’était la première fois que nous pouvions rester longtemps ensemble et je savais déjà avant d’arriver que ces trois semaines rejetteraient toutes les vacances antérieures dans l’ombre.
Au fond, j’étais assez content quand la mobylette commença à hoqueter et que le moteur finit par s’arrêter faute d’essence. J’avais peut-être juste besoin d’être seul un moment, les trois autres sont habitués à tout le temps avoir des frères et sœurs autour d’eux mais pas moi, je suis enfant unique. Là je pouvais m’asseoir au bord du chemin, cheveux et visage poussiéreux, pour attendre les autres. Entre les champs on distinguait à peine leurs trois têtes, mes cousines, mon cousin, ils étaient loin derrière. Mais ils seraient bientôt de nouveau près de moi.
À la recherche d’une station-service nous avons poussé plus avant, toujours plus loin, dans cette zone inconnue, c’est ainsi que nous avons trouvé la fabrique de guimauve.
Nous achetons des sachets de têtes de nègres et de gaufres au sucre moins cher que dans le commerce parce qu’elles sont abîmées, l’enrobage marron foncé, presque noir, et l’intérieur blanc, écrasé. Lorsque nous quittons la fabrique, nous cachons la mobylette dans les arbustes à proximité de l’atelier, nous avons dépensé tout notre argent.
La fabrique de guimauve n’est pas notre première découverte commune, ce n’est peut-être même pas la plus importante. Nous pensons revenir demain chercher la mobylette, nous achèterons peut-être encore plus souvent ces débris les jours suivants mais bientôt nous aurons oublié la fabrique. Les découvertes nouvelles font pâlir celles qui leur sont antérieures, plus tard nous reviendrons peut-être à l’occasion sur ce point, pourquoi ne pas être retournés à la fabrique depuis si longtemps.
Il y a des découvertes qui nous enthousiasment d’emblée, dont nous voulons aussitôt profiter ensemble, d’autres dont nous ne savons que faire au départ. Nous explorons une ferme abandonnée, loin de tout, en plein champ, nous brisons les cadenas et voyons des toiles cirées encore pleines de miettes, ça sent comme chez les vieux, il n’y a rien d’extraordinaire à découvrir, nulle part, bien que nous scrutions avec quatre paires d’yeux. Et pourtant, nous gardons cette ferme dans un coin de notre tête, nous pressentons qu’elle pourrait nous être utile un jour.
Il y a des découvertes dont nous pouvons nous entretenir longuement chaque soir avant de nous endormir et d’autres dont nous ne savons pas parler tout de suite, dont nous ne parlons pas et que nous traitons presque comme des secrets.
Quelquefois nous allons sur le fortin, Schanze , c’est ainsi qu’on appelle ce terrain, dans notre quartier, dont le vrai nom est Alte Schanze , l’ancien fortin. Une pelouse au milieu d’une petite forêt de bouleaux, bordée d’arbustes sauvages nains. Nous aimons y aller car nous pouvons à la fois nous cacher et surveiller tout l’espace, nous protéger des enfants des voisins comme nulle part ailleurs.
Mais le nom remonte à tout autre chose, le fortin était un champ d’exercice pour les tireurs d’élite de la Wehrmacht. Qu’on ait pu tirer un jour ici, c’est difficile à imaginer, cela aurait pu se révéler facilement dangereux car derrière, à l’une des extrémités, se trouve un lotissement de pavillons apparu avant la Deuxième Guerre mondiale, au-devant s’ouvre la vue sur la vallée où se trouvait une usine d’armement lourd pour blindés et munitions. Nos parents ont même travaillé là-bas, une fois, peu après le décès de notre grand-mère, à la fin des années 60 peut-être, nous n’étions pas encore nés, nous n’avons jamais posé de questions précises à ce sujet.
Il n’y a plus de traces du fait qu’il y ait eu ici un jour un stand de tir, pas de pare-balles en béton, quelque part dans les broussailles les douilles doivent être rouillées, en quarante ans elles sont depuis longtemps réduites en poussière. Quand nous trouvons des douilles, elles sont plus récentes, ce sont des munitions pour faire peur, de pistolets à air comprimé. Il doit effectivement y avoir quelqu’un, dans la région, qui s’exerce au tir ici, peut-être même qu’il possède une réelle et sérieuse puissance de feu. Nous aimerions l’observer un jour mais il choisit visiblement les jours de pluie, supposons-nous, car les douilles sont souvent fichées dans une glaise séchée.
Dès qu’il pleut, nos bottes de caoutchouc se prennent dans la gadoue du fortin, ensuite, quand le sol redevient ferme, on voit des empreintes partout, des trouées profondes au dessin brouillé là où il y avait des flaques et un tracé net, la moindre rainure de nos semelles là où nous étions enfin en sécurité.
Qui vient secrètement s’exercer aux armes sur le fortin par temps de pluie, sur quelle cible s’exercent les tirs ? Nous fouillons le terrain, tête baissée, nous ramassons les douilles incrustées de glaise sans vraiment savoir ce que nous pouvons en faire. Un tireur inconnu nous attire.
Un vieil homme, peut-être, qui s’était exercé ici même dans les années 30 et continue de venir aujourd’hui, ne pouvant oublier les temps passés. Il tire sur les bouleaux, il tire en l’air, quand il n’y a personne à proximité. Il ne souhaite pas qu’on le voie car ses exercices de tir ont quelque chose de ridicule, il charge son arme, vise, appuie, comme s’il voulait vraiment éliminer quelqu’un, il doit faire face à un ennemi menaçant, c’est une question de vie ou de mort. Mais personne n’a jamais vu l’adversaire jusque-là invaincu, l’homme invisible dont il ne reste même pas la trace des pas, après la pluie.
Ce qui nous préoccupe dans cette histoire, la raison pour laquelle nous supposons qu’il y a un secret, nous ne saurions le dire. Ce ne sont peut-être que quelques garçons plus âgés qui veulent se faire valoir devant leurs camarades avec un pistolet...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents