SIX CORDES AU COU
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Description


Et si certains destins étaient tracés ...


Suite au décès de son père, Vincent, animateur radio dans le sud de la France, retourne en urgence sur Paris. À l’ouverture du testament, il a la surprise de se voir confier l’activité familiale : conserver et louer des instruments de musiques les plus rares au monde.


C’est alors qu’un important client lui confie une mission très spéciale : retrouver une mystérieuse guitare, témoin des plus marquants moments de l’histoire musicale moderne.


De la Scandinavie aux USA, dans le cercle fermé du rock et de ses collectionneurs, il se lance alors, sans le savoir, dans une dangereuse course jonchée de morts suspectes.



Laissez-vous envouter par ce thriller rock et occulte !

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782492342141
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Didier D. DEVENEY
 
 
Six Cordes Au Cou
 
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 

 
 
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
L’auteur est représenté par Drakkar Editions.
 
 
 
 
 
 
 
Auteur  :
Didier D. DEVENEY
 
Suivi Edidorial  :
Sophie CLAVELLIER – DUBOS
 
© DRAKKAR EDITIONS 2021
 
Couverture : © Drakkar Editions – AdobeStock
Réalisation : IDEsprit
 
ISBN numérique : 9782492342141
 
Contact : admin@drakkar-editions.com
Site Internet : www.drakkar-editions.com
Instagram : @drakkareditions
Facebook : facebook.com/drakkareditions
 
 
 
 
 
 
 
 
Six Cordes Au Cou est un ouvrage de fiction.
Les personnages, les lieux et les événements sont le produit de l'imaginaire de l'auteur ou utilisés de manière fictive.
 
Toutefois, aussi basé sur des faits réels, certains noms ont été changés pour protéger les bourreaux – par peur d'éventuelles représailles.
 
 
Cet ouvrage comporte des scènes susceptibles de perturber les plus sensibles des lecteurs.
 

Table des matières
E
A
D
G
B
E
EPILOGUE
ANNEXE
VÉVÉ DU BARON SIX-CORDES
REMERCIEMENTS

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À mon père et Alice Cooper,
qui ne sont pas la même personne.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
E
 
En quelques instants de grâce, le demi-siècle que j’ai traversé m’a semblé un battement de cils. Mon père était un très grand artiste. Je ne sais pas s’il est toujours de ce monde, on s’est perdus de vue il y a tant d’années. Je suis moi aussi dans le milieu musical, j’ai beaucoup voyagé dans ma vie et rencontré des musiciens d’avant-garde. Des génies qui ont poussé la barrière des styles, qui ont créé des révolutions sonores. J’ai été la muse des plus grands. Vous savez, je leur ai tout donné. Ils m’ont tous aimée éperdument ; parfois jusqu’à en mourir. Ne vous fiez pas à l’état de ma robe noire, je n’ai jamais permis qu’on la retouche. Je sais que vous êtes déjà séduit par le timbre de ma voix, par ma silhouette et ma peau mordorée. Je ressens votre intimidation, c’est tout naturel. Nous avons tout le temps de nous connaître et nous aurons l’occasion de nous reparler très prochainement. Je n’en doute pas une seule seconde…
 
 
 
 
Le cortège funéraire s’engage péniblement dans l’artère qui mène au Père Lachaise. La rue de la Réunion est anormalement saturée de véhicules et de camionnettes. Quelle est la célébrité qui a eu la bonne idée d’être enterrée en même temps que papa ? songe-t-il. Des journalistes et des caméras sont tenus à l’écart, à l’entrée du cimetière, par un service d’ordre inhabituel. Il reste circonspect face à la grande agitation quand ils arrivent à leur portée. Ils doivent nous confondre avec quelqu’un d’autre. Mais accéder au lieu de mise en bière n’est finalement pas un chemin de croix, l’avenue Transversale n°1 est bien dégagée et les quelques badauds présents cèdent le passage avec un signe de recueillement.
La procession se termine à pied à partir de l’avenue Eugène Delacroix, direction le chemin Mont-Louis. Margaret reste impassible et digne comme une épouse de Pharaon derrière ses grandes lunettes noires, soutenue par le bras de son fils. Ce dernier se rend compte que des personnes se sont encore jointes à eux et que plus surprenant encore, d’autres les attendent devant le caveau. Normalement, sa curiosité le pousserait à essayer de distinguer qui est venu rendre un dernier hommage, mais son acouphène et les battements de son cœur obscurcissent ses pensées. Il se concentre sur son souffle pour ne rien laisser paraître. Un pâle rayonnement vient marquer la destination finale et le début de la cérémonie. Au loin, les corbeaux se sont tus. Vincent, ayant prévenu qu’il ne voulait en aucun cas dire quoi que ce soit, se voit obligé malgré lui de prononcer quelques mots. Tour à tour, trois amis d’enfance viennent parler de ce père si particulier. S’enchaînent ensuite des clients réguliers (producteurs, assistants et agents artistiques).
Et là, surgit comme un diable d’opérette Oscar Oswaldz – il ne manque plus qu’un petit nuage de fumée noire pour achever cette scène surréaliste –, celui-ci se lance dans un inaudible mais bref discours. Des années de pratique de la langue anglaise ne suffisent pas à comprendre son phrasé moitié cockney, moitié rock star morte-vivante. Il dépose un livre ancien sur le cercueil, s’approche de la famille endeuillée et leur prodigue quelques mots de réconfort. Les éloges terminés, chacun vient déposer une rose blanche et parler aux parents du défunt. Vincent n’a pas le temps de se remettre de la visite surprise du « Prince des Ténèbres » que Britney Khomeiny, accompagné d’Ana Kamper, sort également de nulle part pour adresser à son tour ses condoléances.
Il réalise maintenant pourquoi tant de médias sont agglutinés à l’entrée : pas que son pauvre père n’eût été important, mais le célèbre cimetière est envahi par des artistes mondialement connus, qui plus est, à la réputation sulfureuse. Ses amis sont tout aussi médusés devant ce manège infernal. Margaret, elle, ne semble pas reconnaître ces hommes habillés en noir, mais se doute bien qu’avec leurs modèles extravagants de lunettes de soleil, leurs chapeaux en feutre, leurs coupes de cheveux et leurs tatouages sur les mains, ils ne font pas partie du service funéraire.
Cependant, la pièce de théâtre ne s’arrête pas là : l’apogée est atteint quand le guitariste Flash fend la foule de sa démarche chaloupée pour déposer une guitare antique Bigson vert émeraude dans la sépulture. L’enterrement, qui devait être simple et digne, est devenu une authentique cérémonie rock – ce qui n’est pas pour lui déplaire dans un sens, mais le laisse toutefois perplexe. Son père n’avait-il fait que fournir des instruments rares ou y avait-il autre chose derrière tout ça ?
 
Quelques jours plus tôt, en pleine programmation de son émission Ça va péter dans l’ampli , Vincent reçoit le coup de fil qu’il redoutait depuis cet été : le paternel s’en est allé. L’infarctus de juin avait donc bien été un authentique avertissement de la Grande Faucheuse. Les relations père-fils n’avaient jamais été très expansives dans sa famille et il n’avait pas dérogé à la règle. Avec les années, cela se réduisait à certains événements auxquels le calendrier grégorien oblige tout Occidental à participer s’il ne veut pas passer pour une ordure de bas étage : les anniversaires, Noël, parfois le Nouvel An quand la biture de la veille le lui permettait.
Bien que Vincent soit sous le choc, les larmes ne viennent pas. Il réconforte sa mère, effondrée, comme il peut au téléphone, lui promet de prendre le premier train pour la capitale. Il organise alors ce départ inopiné un peu dans la panique, avec en premier lieu l’appel à la radio où il officie depuis plus de sept ans. Son statut de pilier de la station lui confère quelques privilèges, à commencer par celui de contacter directement et tutoyer le directeur de la radio, le redoutable Francis Herck – surtout connu pour ses coups de gueule, sa cruauté envers les subalternes et son goût inimitable pour les apprenties chanteuses pubères.
« Légalement t’as droit à trois jours mon poulet, mais si tu veux prendre un peu plus, ne te gêne pas. On repassera tes meilleures émissions ; comme celle où tu t’es engueulé avec cette petite pouffiasse de Medula Rabiatta. »
Il ne comprend pas trop pourquoi Francis lui rappelle, dans un moment si difficile, cet épisode peu glorieux. Une séquence devenue culte grâce aux rediffusions à outrance sur les réseaux sociaux et les zappings télé, qui a donné à la station son statut d’agitatrice rock. Car après tout, ça n’avait pas trop été la faute de cette midinette cannoise qui, dirons-nous par un concours de circonstances – pour éviter toute misogynie et histoire graveleuse –, était devenue du jour au lendemain, à force de vues et de followers achetés, une starlette des charts. Il en avait surtout voulu à son équipe de com, qui l’avait poussée à faire croire au public qu’elle était la nouvelle vague punk rock, en osant reprendre avec des sonorités insipides un grand classique de Suck. Le masque tomba assez rapidement lors de son interview. Incapable de donner un nom de groupe ou d’un musicien de la grande époque et encore plus de parler de Suck lui-même, à peine connaissait-elle les paroles de sa reprise de Hate Pistol . La coupe fut pleine quand elle osa sortir toute fière avec une bêtise crasse : « Ouais de toute façon on n’est pas là pour parler des vieux, hein ? On est là pour parler de l’avenir OK ? Et l’avenir c’est moi papy ! »
Le ton est alors vite monté des deux côtés. Vincent avait, pour la première fois de sa carrière, oublié les conventions et avait balancé avec moult détails ce qu’il pensait de “cette petite pute carriériste et du plan marketing qui allait avec”. Dans l’aquarium, l’attachée de presse de Medula devint soudainement écarlate et manqua de se péter une veine du cou ; les techniciens, eux, pleuraient de rire devant ce spectacle culturel affligeant. Heureusement, tout était désormais filmé – à sa demande, afin d’attirer plus d’auditeurs par le web avec les podcasts – et malgré les menaces du staff de la petite chanteuse, l’émission a bien été mise en ligne. Le directeur de la station, Monsieur Francis comme on le surnomme, va dans les mêmes clubs libertins que le patron de Galloping Trout Music France. De ce fait, ils se connaissent très bien, partagent les mêmes idées et leurs maîtresses – ce qui a dû, inutile de le cacher, aider quelque peu à arrondir les angles.
« Si ça te dérange pas, je vais prendre une semaine et demie… allez, je te laisse, je dois vraiment me bouger. » Francis acquiesce, lui souhaite bon courage et raccroche aussitôt, ne lui laissant pas le temps de conclure par un remerciement protocolaire.
Une boule à l’estomac commence à se faire sentir, suivie d’un léger étourdissement. Très certainement le contrecoup. Il se dirige vers son bar qu’il ne cesse de remplir et de vider dans un mouvement perpétuel, puis se sert un grand trait de bourbon qu’il engloutit sans passion ni réel plaisir. Il est peut-être 11 heures, mais c’est un cas de force majeure , se dit-il en se resservant une dose plus conséquente qu’il avale aussi vite que la première. Une douce chaleur épicée lui embrase la gorge, à défaut de lui réchauffer le cœur. Une vague de légèreté l’enveloppe et lui permet de reprendre sereinement le contrôle de la situation. D’abord prévenir les amis proches, ensuite peut-être un mot sur les réseaux sociaux pour justifier mon absence sans donner trop d’informations… Quoi d’autre ?
Préparer une valise pour une semaine parisienne avec en bonus un enterrement, donc retrouver son joli complet de chez DuFennec – acheté il n’y a pas si longtemps en urgence à prix prohibitif à Deauville, pour pouvoir assister avec l’équipe à la projection du documentaire sur les Falling Gravels. L’évocation de ce souvenir lui fait esquisser un sourire : la soirée qui avait suivi la séance s’était terminée dans la suite d’un palace avec un concert acoustique odieusement arrosé, saupoudré de coke et de gémissements nubiles. Il se sent presque gêné de penser à une orgie rock n’roll tout en cherchant ce costume.
Le bagage, finalement rempli plus que de raison, contient une collection hiver acceptable pour un trentenaire qui se veut élégant tout en restant un peu désinvolte. Vincent s’offre une dernière gorgée de liqueur pour fêter la mission accomplie, puis s’affale dans son canapé et ouvre son ordinateur portable pour pouvoir commander son billet à la dernière minute. Le prix est exorbitant, mais il n’a pas le choix. Il remplit à nouveau son verre et le vide cul-sec ; puis rappelle sa mère qui semble avoir pris soit beaucoup de recul face à la tragédie, soit pas mal d’antidépresseurs. Il lui fait répéter l’heure de son arrivée gare de Lyon puis la force presque à la noter. Cela fait, il range tant bien que mal son appartement, puis le quitte en toute hâte.                     
Son emménagement définitif à Montpellier, il le devait à son travail, mais aussi à Emmanuelle. Commencée à la station de radio, leur idylle n’avait duré que trois ans et demi. La question du mariage avait même été évoquée un temps. Tout ceci est parti en fumée avec les stupides aléas de la vie, les incertitudes sur l’avenir, mais surtout la rencontre impromptue avec un autre prétendant – chanteur pop blondinet de son état. Le succès grandissant de son émission lui avait permis de faire passer la pilule en frôlant le burn-out et une cirrhose.
Son train est à quai, mais affiche déjà 35 minutes de retard suite à « la difficulté de préparation du train ». Pendant le trajet, il parvient à laisser à ses connaissances un court message d’urgence. La poignée de copains les plus anciens, qui avait bien connu son père et l’avait aidé à vider sa cave à vin, est informée par un texte plus détaillé. Il décide de ne pas répondre immédiatement aux nombreux appels, mails, SMS et notifications Egofeed qui affluent depuis l’envoi de l’annonce officielle. Son ancienne copine aussi le soutient dans cette épreuve. Elle a déjà appelé son ex-belle-mère et tente de le joindre ; lui préfère garder le silence radio pour le moment.
 
Son arrivée, qui était estimée pour 17h50, est en réalité à 18h41 – mais ressentie 23h59. Vincent s’engouffre, accompagné de la bise hivernale, dans le métro direction Montmartre pour se rendre au grand domicile familial rue de la Bonne. Sur le palier, la double porte de l’entrée est grande ouverte. Il se retrouve nez à nez avec les agents des pompes funèbres prêts à emporter la dépouille. Sa mère, toujours campée dans son calme inhabituel, le prend dans ses bras avec un rictus forcé.
« Oh mon chéri, tu arrives juste à temps pour dire au revoir à ton pauvre père ! Ces messieurs ne pouvaient plus attendre, dépêche-toi d’entrer ! » lui dit-elle en lui caressant le visage de la paume des mains. Elle se tourne alors vers eux :
« Messieurs, vous voulez bien attendre quelques minutes pour que mon grand puisse voir son père ? Je vous offre quelque chose à boire, vous l’avez bien mérité. Allons, suivez-moi », dit-elle en indiquant la direction à prendre. Mon grand ? Vincent ressent soudainement une gêne qu’il n’avait pas connue depuis son adolescence – cet embarras que l’on éprouve quand votre mère vient vous chercher et vous embrasse à la sortie du collège devant vos camarades, qui sont déjà bien plus rebelles que vous. Situation qui va certainement aggraver les relations diplomatiques durant le reste de l’année avec cette faune. Les agents formés sur le tas, qui possèdent encore le tact de ne pas presser les choses, acceptent volontiers le verre proposé. Il prend alors la direction de la chambre de ses parents.
Au fur et à mesure qu’il s’approche, son pas devient plus lourd, ses tympans se bouchent graduellement. Tout lui semble de plus en plus cotonneux, le temps ralentit pour n’en devenir qu’une vague notion. Ça y est, il y est : aux portes de la mort. Une douce lumière embrasse la pièce, sa mère avait pris soin de placer quelques bougies de manière à offrir une ambiance apaisante et solennelle. Une légère senteur de bois d’oranger flotte dans la chambre où son père est allongé, bien au centre du grand lit à baldaquins. Depuis combien d’années n’avait-il pas porté ce superbe costume trois pièces noir ? Qu’est-ce qu’il lui va bien ! Vincent se surprend lui-même à avoir cette pensée futilement esthétique en pareil moment. Inconsciemment, il ne fait que dédramatiser la situation. Sa respiration est profonde, mais intense, ses tympans martèlent, comme un métronome, son rythme cardiaque. Il pensait être capable de plus d’aplomb face à lui, surtout mort, mais reste finalement là, à un mètre du lit, à observer cet homme qui n’a pas été très démonstratif, ni très préoccupé de ce que son fils avait fait pendant ces trois dernières décennies.
Ce père, qui avait côtoyé les musiciens et les groupes les plus incroyables de l’histoire – sans pour autant en avoir fait profiter son gamin. Entre les tournées et la gestion de sa grande boutique de location d’instruments rares, ses voyages incessants à travers le globe, il n’y en avait que pour les rock stars. À aucun moment, il n’a voulu l’introduire dans le milieu. Encore moins qu’il s’occupe de ses affaires. Verridière Père n’a jamais au grand jamais voulu ajouter les mots « & Fils » à l’enseigne. C’est tout de même assez inhabituel, les parents désirent toujours transmettre quelque chose à leurs enfants. Non, Verridière Fils s’est fait tout seul. Lui aussi a rencontré des artistes et est devenu proche de certains. Pas de piston pour le fiston. Ça, il peut en être fier.
« Au revoir papa. Je t’aime, tu sais… » lâche-t-il enfin au bout d’interminables minutes en reculant lentement en direction de la sortie, un dernier regard posé sur lui.
Au moment de quitter la chambre, il découvre une composition florale posée au sol. La pénombre ne lui avait pas encore dévoilé ce détail. S’approchant du panier somptueusement fourni, il aperçoit une carte d’où il parvient à lire : I will miss you my old friend, see you in Hell 1 , signée d’Oscar Oswaldz. Il n’en revient pas. Le mythe vivant du heavy metal avait donc envoyé un bouquet avec un billet signé de sa propre main démoniaque. Son écriture parkinsonienne est unique entre toutes. De plus, ça ne semble pas être imprimé. Serait-il dans le coin ? Possible, le nombre d’artistes qui viennent en villégiature à la capitale tout au long de l’année est impressionnant. Alors après tout, pourquoi pas lui ?                                                                                    
Il remercie à son tour les employés pour leur patience, tout en rejoignant sa mère dans le grand salon. Ces derniers s’affairent à leur funeste mission dans un silence des plus absolus, comme si le métier exigeait un vœu de mutisme total et pénitent. Étrangement, la vaste pièce est à peine plus éclairée que la chambre parentale, les candélabres en moins. Il aperçoit néanmoins des objets familiers, certains, présents bien avant sa naissance. L’éternelle bibliothèque qui regorgeait d’ouvrages en première édition, de tirages de tête signés, de lithographies sous tubes cartonnés cachant on ne sait quel trésor. À deux pas, le fameux piano à queue Stairway & Daughters ayant appartenu à Elvin Jack. Il se tient toujours là, fièrement, au fond de la pièce – sa blancheur est légèrement moins éclatante, mais sa majesté perdure.
Juste au-dessus, sur le mur, une toile reproduit le visage de Margaret à l’infini dans des couleurs acidulées. En tournant légèrement le regard sur la droite : une impressionnante collection de photos encadrées avec toutes les célébrités du rock des sixties à nos jours, toutes, évidemment accompagnées du père. Le parquet ancien en chêne sombre est toujours recouvert de ce tapis d’Orient illustré à outrance et qui, en 1966, a jonché le studio d’enregistrement des Butterflies pour leur album Major Spice and The Bleeding Souls Orchestra . Vincent a toujours été persuadé qu’en le brossant bien, on pouvait encore récolter quelques grammes d’herbe et de LSD. Chaque instrument, chaque objet dans cette pièce possède sa propre histoire, une anecdote sordide ou exceptionnelle. Des récits qu’il ne connaît pas forcément puisque son père lui avait interdit de partager son métier.
La toute récente veuve, confortablement assise dans l’un des trois fauteuils Chesterfield qui trônent devant la bibliothèque, regarde tendrement son enfant s’asseoir en face et lui prend les mains dans un geste instinctif. Les yeux rougis par le chagrin, mais le visage enveloppé d’une douce sérénité, elle ne peut empêcher une tentative de sourire qui échoue lamentablement.
« Est-ce que tu as fait bon voyage au moins ? lance-t-elle machinalement.
— Ça peut aller, ce n’est pas si loin Montpellier, tu sais. Comment tu te sens, toi ?
— Ton père n’a pas souffert, il s’est levé pour aller aux toilettes, puis s’est écroulé sans un bruit, sans dire quoi que ce soit… les pompiers sont vite arrivés, mais c’était trop tard… il était déjà parti.
— Je sais maman, tu me l’as déjà dit au téléphone. Comment ça se fait que tu aies reçu un bouquet d’Oscar aussi vite ? Qui est au courant pour papa ?
— Je ne sais pas trop, j’ai appelé les pompiers. Ensuite je t’ai appelé, puis Nadège, l’assistante de ton papa… Oh ! Et Emma m’a appelée aussi, elle est vraiment adorable cette petite, elle ne peut pas venir, c’est dommage. »
Il réalise que le monde de son père s’était limité à ses relations de travail, son épouse et accessoirement son fils unique. La famille n’était déjà pas nombreuse à l’époque du mariage de ses parents, puis une vilaine brouille avait fini d’achever la démolition des relations familiales. Les pompes funèbres, revenant de leur triste besogne, récitent les condoléances de rigueur avant de les laisser. La soirée commence dans un silence encore plus pesant depuis que le corps paternel a quitté les lieux. Dehors, le froid polaire de février a déjà givré la ville.
« Bon, tu sais quoi ? Je vais ouvrir une bonne bouteille de vin, tu m’accompagnes ? Je suis sûr qu’il aurait apprécié le geste. »
Elle hoche la tête, puis d’un signe de la main lui indique où trouver le trousseau de clés qui va ouvrir la forteresse aux crus classés et aux millésimes rares. L’avantage bourgeois de ces petits hôtels particuliers est de posséder de vraies caves comme dans les maisons de campagne. Toujours à température parfaite avec un sol en terre battue recouvert de gravier par endroits et de dalles en terre cuite dans sa majeure partie. Avec de belles étagères en fer forgé pour le côté rustique et la solidité. Ne manque plus ensuite que le bon goût et les finances, que son père possédait indubitablement.
 
La petite porte en bois patiné s’ouvre dans un grincement lugubre. À tâtons, Vincent cherche l’interrupteur, sans succès. Un éclair de génie lui vient aussitôt et, sortant fièrement son portable, il active...

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