Strass et Menaces
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Description

Gracie Mayfair, une starlette américaine de passage en France pour un film, reçoit depuis quelques jours des lettres de menaces et de chantage signées du mystérieux « MANDRAGORE ».


MANDRAGORE ! L’inspecteur Octave Silot est persuadé que derrière ce cambrioleur insaisissable se cache le mondain Gérard Nattier. Mais la certitude n’est pas une preuve.


Aussi, avec cette affaire d’extorsion de fonds dans le milieu du cinéma, est-il sûr de pouvoir enfin faire arrêter et condamner son ennemi.


Pourtant, Octave Silot devrait savoir que MANDRAGORE n’est pas du genre à s’attaquer à des innocents et encore moins à agir avec une telle veulerie.


Gérard Nattier va d’ailleurs tâcher de lui démontrer sans mettre à bas sa couverture...

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Informations

Publié par
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EAN13 9791070033685
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AVANT-PROPOS



La littérature populaire est, à l'image des océans, un univers qui demeure, de nos jours, en grande partie obscur.
Les lecteurs en connaissent les surfaces représentées par les auteurs qui, forts d'un succès pérenne, n'ont jamais plongé dans les profondeurs abyssales de cette paralittérature.
Par exemple, est-il encore nécessaire de présenter Maurice Leblanc, père d' Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur, ou bien Gaston Leroux et son journaliste Rouletabille ?
D'autres survivent dans la mémoire collective plus par l'intermédiaire de leur héros de papier que par leurs patronymes.
Ainsi, derrière Fantômas, se cachent Marcel Allain et Pierre Souvestre. Zigomar fait de l'ombre à Léon Sazie ; Belphégor voile Arthur Bernède…
Mais, pour ces quelques exemples dont les auteurs ou leurs personnages demeurent encore à la lumière, combien ne sont jamais sortis de l'obscurité, et ce, malgré des qualités incontestables ou une immense production ?
Certes, beaucoup étaient plus à louer pour leur productivité que pour leur talent, leur travail consistant à écrire et écrire encore pour occuper des petits moments de lecture plus que pour passionner les foules.
Mais délivrer autant de récits, d'histoires, de personnages, nécessite des prédispositions, une aptitude, une ingéniosité qu'il faut bien leur reconnaître.
Ces qualités, on les retrouve indéniablement chez un auteur, Henry MUSNIK , dont la bibliographie est telle qu'elle prend des airs d'océan dans l'océan.
Né en 1895 à Punta Arenas au Chili, il meurt en 1957 à Paris.
En 25 ans, entre le début des années 1930 et le milieu des années 1950, Henry MUSNIK multiplia les textes et les récits, aussi bien pour des magazines – « L'Auto », « L'Équipe », « Police Magazine » – auxquels il collabora en tant que journaliste, que des collections fasciculaires de genres divers – policier, aventure, science-fiction – avec une prédilection pour le premier.
Usant de nombreux pseudonymes – Pierre Olasso, Alain Martial, Pierre Dennys, Gérard Dixe, Claude Ascain, Jean Daye, Florent Manuel, et bien d'autres encore –, il gonflera sa production en reprenant des textes d'un éditeur à un autre en changeant le nom de ses personnages et en signant d'un autre pseudonyme.
Si l'on ajoute à cette pratique celle tout aussi factice de certains éditeurs de l'époque – notamment les éditions Ferenczi – qui rééditaient dans une nouvelle collection des titres piochés dans une précédente, on peut expliquer le nombre incalculable de textes nés de la plume de l'auteur.
Mais cette « mystification » ne doit pas masquer une prolixité rarement égalée d'autant que Henry MUSNIK œuvrait également en tant que traducteur.
La majeure partie de sa production était destinée à des collections de fascicules de 32 pages, voire, 64 pages.
Ces récits très courts n'étaient pas propices à installer des intrigues dignes de ce nom ni à proposer des personnages fouillés.
Aussi les aficionados de Henry MUSNIK avaient-ils l'habitude de lire des histoires dont l'ambition n'était autre que de divertir le public un bref instant.
Pour cela, l'auteur n'hésitait pas, comme ses compères, à faire naître des clones de personnages littéraires déjà inscrits dans l'imaginaire des lecteurs afin de n'avoir qu'à les esquisser rapidement pour leur donner vie.
C'est ainsi que l'on retrouve souvent, chez Henry MUSNIK et ses confrères, des héros proches d' Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur.
Ce fut le cas à travers les aventures de « Robert Lacelles » que l'on a pu redécouvrir chez OXYMORON Éditions.
C'est encore le cas avec « MANDRAGORE » que nous vous invitons à découvrir aujourd'hui.
Mais que cette filiation ne jette pas l'opprobre sur la série et le personnage.
Effectivement, de tout temps, les artistes populaires ont souvent regretté leur statut et de n'être réduits qu'à celui-ci, ambitionnant, à juste titre, d'être reconnus avant tout pour leur talent.
La prose san-antonienne de Frédéric Dard est ainsi constellée de regrets à peine atténués par le masque de l'ironie ou de l'humour.
Mais, bien avant lui, l'immense Albert Boissière nourrissait une amertume similaire, exprimée, elle, par le biais d'une fausse modestie.
Chacun cherche son « Tchao Pantin », a-t-on coutume de dire, depuis le succès de l'humoriste Coluche au cinéma en 1983.
Mais cette légitimité a toujours été le moteur de l'artiste.
Certains l'ont obtenue, de leur vivant ou à titre posthume, d'autres la cherchent encore.
Récemment, OXYMORON Éditions a ressorti des limbes d'un magazine, le roman « Jean Durand, détective malgré lui » afin de démontrer aux lecteurs que Pierre Yrondy, l'auteur, n'écrivait pas que de sympathiques petits récits – « Marius Pégomas, détective Marseillais » ou « Thérèse Arnaud, espionne française » –, mais savait aussi développer de vrais bons romans policiers.
Maintenant, c'est au tour de Henry MUSNIK d'acquérir ce prestige bien tardif à travers la réédition de la série « MANDRAGORE ».
À la lecture des aventures de Gérard Nattier et de Joseph Bloque, tout un chacun pourra constater que, lorsque l'occasion lui était donnée, Henry MUSNIK était capable d'offrir à ses lecteurs des récits ambitieux, tant sur la longueur des textes que par leur contenu et ce, même en conservant l'image d'un héros conventionnel.
Car, effectivement, Gérard Nattier n'est pas très différent de Robert Lacelles ni d'autres héros de l'époque. Mais c'est sur les personnages secondaires que l'auteur se démarque et c'est à travers eux qu'il démontre qu'il savait dépeindre des hommes et des femmes attachants – des animaux, aussi – et bien plus originaux que ce qu'il avait coutume de proposer.
En conférant une vie particulière à ces personnalités subalternes, il imprègne ses récits d'un intérêt et d'un attachement que l'on ne pouvait éprouver à la lecture de ses fascicules.
Ainsi, à la découverte de cette série publiée, à l'origine, sous forme de quatre gros romans de 80 000 mots, en 1950, au sein de la collection « Bibliothèque Mystéria » des éditions Ferenczi, le lecteur prend conscience que Henry MUSNIK n'était pas qu'un auteur prolifique, mais également, et, peut-être, surtout, un bon écrivain capable de mettre en place d'excellents romans policiers d'aventures et de développer des personnages attachants avec une mention spéciale pour Joseph Bloque le factotum de Mandragore.
La série d'origine fut publiée sous la forme de quatre romans. Mais, pour la réédition numérique, OXYMORON Éditions s'est permis de scinder en deux le premier épisode nommé « MANDRAGORE », car celui-ci est composé d'une petite aventure présentant les personnages, suivi d'une seconde bien plus longue et rocambolesque.
Ainsi, comme pour toutes les séries que OXYMORON Éditions réédite, le premier épisode peut être proposé gratuitement aux lecteurs afin de leur permettre de découvrir sans risque et sans frais, un auteur et des personnages.
À vous, maintenant, de prendre conscience du talent de Henry MUSNIK qui, sous les traits de Claude ASCAIN – afin de conserver le pseudonyme sous lequel ont été réédités les précédents textes de l'auteur –, va vous faire vivre les trépidantes aventures de Joseph Bloque et Gérard Nattier alias « MANDRAGORE »…
K.
MANDRAGORE

Un héros extrêmement séduisant.
Une série d'aventures fertiles en rebondissements imprévus.
Un style étincelant de bout en bout, sous la plume du romancier moderne HENRY MUSNIK qui possède au plus haut point le don de raconter, d'intriguer, d'émouvoir.
Ce roman policier, d'aventures et d'amour sera publié en une série de volumes tout à fait réduite qui comprendra le maximum de lecture pour le minimum de prix.
Nous sommes persuadés que les lecteurs s'intéresseront à cette œuvre nouvelle, une des meilleures parmi toutes celles que l'on doit à ce remarquable écrivain.
Chaque volume grand format, couverture illustrée en couleur
10.000 doubles lignes de lecture
(1950)
- 2 -

STRASS ET MENACES
Roman policier

Claude ASCAIN
CHAPITRE IX
SUR LA CÔTE D'AZUR

Sylviane était partie depuis une huitaine de jours. Elle allait s'installer à Nice, en vue de son film. Nattier avait promis de la rejoindre, mais pas avant la mi-juin.
Il avait à étudier une petite expédition dans un château des environs de la capitale, un château qui renfermait une magnifique collection d'ivoires anciens.
Une préparation minutieuse, comme toujours.
Or, Joseph fut assez étonné de recevoir un ordre brusque :
— Mène la voiture à graisser et à vérifier. Tu feras le plein d'essence et d'huile.
— Ton plan est au point ?
Il était surpris. Un plein d'essence ? Un graissage, etc., pour aller à une cinquantaine de kilomètres ?
— Il ne s'agit pas de l'affaire.
Gérard venait de décider de se rendre sur la Côte d'Azur. Ceci parce que le matin même, il avait reçu une longue lettre.

« Mon grand chéri,
« Je suis navrée d'être ici, sans toi. Si j'avais pu deviner. Mon film est remis... »

Effectivement, les studios étaient occupés par la mise en route d'une superproduction dont Gracie Mayfair serait la vedette. Le contrat de Sylviane Auban ne comportait pas de date précise, il spécifiait simplement : « ... à tourner avant la fin de l'année. »
Hoffder faisait jouer cette clause afin de profiter de la présence de la star américaine en France.
On avait câblé au grand metteur en scène Carl Lemming. Il était arrivé par avion, flanqué de son inséparable Smith.
Une activité débordante régnait déjà partout aux Grandiose-Films . On avait engagé une masse de figurants, une cohorte de techniciens. Le partenaire de Gracie serait Robert Monde, celui-là même qui devait donner la réplique à Sylviane.
— En somme, résuma Gérard, une gentille petite perfidie.
Il comptait partir dans l'après-midi. Mais Joseph revint annonçant que la voiture ne serait prête que dans deux jours.
— Un câble de frein qui a claqué, juste comme je stoppais dans le garage. J'ai failli emboutir une autre bagnole.
Gérard s'installa pour répondre à Sylviane. Une longue lettre aussi, pleine de ces mille petits riens charmants qui occupent tant de place.
Il ne parla pas de son départ imminent, il préférait arriver à l'improviste.
Il se contenta de dire qu'il serait là le plus tôt possible.

* * *

Dans la chambre du Duke-Palace , sur la Promenade des Anglais, à Nice, Carl Leming émit un soupir lourd.
Il allait être midi. On avait tourné, la veille, jusque quatre heures du matin. Gracie Mayfair s'était montrée excellente. Pourtant Leming était soucieux.
L'artiste devait avoir quelque ennui secret. Il connaissait ses moindres réactions, c'était avec lui qu'elle avait débuté à Hollywood, moins de deux ans auparavant.
Elle était alors une petite artiste moyenne. Leming avait pressenti qu'elle pouvait faire beaucoup mieux. Il l'avait encouragée, poussée, il l'avait hissée au faîte.
Depuis cinq jours, elle était nerveuse, très nerveuse, chose étonnante chez une femme comme Gracie. Certes, elle possédait un caractère, parfois peu commode, mais elle était d'acier quand il s'agissait de travail.
Or, elle semblait accomplir des efforts terribles, invisibles pour les autres, mais qui n'échappaient pas à Leming.
Il sentait que cela ne pourrait durer, il appréhendait le pire. Si Gracie craquait...
Au retour du studio, Leming s'était très difficilement endormi. Et il venait de se réveiller avec la même obsession.
Une chose à faire, prendre le taureau par les cornes.
Il continua d'observer Gracie, à la dérobée, durant le déjeuner qu'ils prirent ensemble. Il décida d'agir tout de suite après.
On tournerait, cet après-midi, des choses secondaires, on n'aurait pas besoin de la présence de la star.
Smith, le collaborateur direct et premier assistant de Leming pouvait parfaitement commencer sans lui. Leming arriverait vers trois ou quatre heures, ce serait largement suffisant.
Après le café, il accompagna Gracie jusqu'à son appartement, elle désirait se reposer encore.
— Dites-moi, fit-il subitement, vous n'avez pas reçu de mauvaises nouvelles, ces jours-ci ?
Elle le dévisagea, elle avait l'air un peu interdite.
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
Au lieu de répondre, il poursuivit :
— Une lettre ? Que sais-je ?
Elle sursauta comme si elle avait frôlé un fil électrique
— Que voulez-vous dire, Leming ?
Il avait vu le tressaillement, il était convaincu d'avoir touché juste et se fit plus pressant :
— Je suis un ami, Gracie. Un ami sincère, vous le savez... Pourquoi ne pas vous confier ?
Les sourcils froncés, elle médita. Il attendait.
— Eh bien !... oui, révéla-t-elle, après un bon moment.
— Ah !... Je m'en doutais. Puis-je vous aider ?
— Je ne crois pas.
— Mais dites-moi tout de même ce qui vous rend si anxieuse.
Le sourire de l'artiste se crispa.
— On essaie de me faire peur... De m'intimider...
— Hein ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
— On veut m'extorquer de l'argent, Leming...
Elle parla d'un chantage, de menaces de défiguration. Elle dit la somme exigée : dix millions...
— My God !... Même en francs dévalués c'est... c'est !...
— Oui. Une grosse claque.
Il mâchonna furieusement son cigare qu'il avait laissé éteindre, il se contenait pour ne pas éclater :
— Et vous m'avez caché ça !... Vous ne pouviez pas me le dire ? Vous êtes folle, Gracie !
Elle haussa les épaules, montra un visage neutre.
— Je n'y croyais pas. J'ai reçu la première lettre il y a cinq jours...
— La première ? Il y en a eu plusieurs ?
Il y avait cinq jours. C'était bien ça. Il se souvenait de son air agacé.
— Deux lettres, dit-elle. La seconde est arrivée hier soir.
Il se leva avec précipitation.
— Donnez !... Je cours immédiatement à la police.
— Je ne les ai plus. Je les ai brûlées.
Il resta sans voix. Détruire deux pièces qui eussent été si précieuses pour fournir une piste ! Elle secoua négativement la tête. Non, juste quelques lignes tapées à la machine. Elle les avait étudiées, aucune indication.
— Une signature bizarre... Mandragore... J'ai retenu ce nom.
Il éleva les sourcils. Elle eut un éclat de rire bref :
— Je croyais qu'il n'y avait de gangsters que chez nous, Leming. Tout à fait leur méthode.
— Et qu'est-ce que vous attendez ? Qu'on vous enlève ? Qu'on vous massacre ? By Jove !... Je file immédiatement, je ramène un inspecteur et...
Il s'immobilisa. Le téléphone avait sonné.
— Allô, miss Mayfair ?
Une voix inconnue à l'appareil, une voix railleuse, mordante, s'exprimant en anglais. Leming bouillait, il eût voulu écouter, mais l'appareil ne possédait pas de second récepteur.
— Allô... Mes hommages... Je vous confirme mon petit mot d'hier.
— Mais, monsieur !
— Je vous rappelle que je vous attends, en fin d'après-midi, au Johnny's Bar... Place Albert-I er ... Voulez-vous noter mon signalement ? Il faut que nous ayons l'air de deux bons amis ?
— Je vous prie, monsieur, de...
— Surtout, ne coupez pas, je vous rappellerais immédiatement, et cela pourrait éveiller la curiosité de la standardiste. Vous viendrez, n'est-ce pas ? Cela vous éviterait tant d'ennuis !
Il eut un rire sardonique.
— J'ai la hâte la plus grande de contempler votre adorable visage... six heures, sans faute.
Gracie fit un effort sur elle-même. Leming voyait son regard fixe, quasi métallique.
— Vous êtes grotesque !... Vous divaguez... D'ailleurs je ne suis pas libre, je tourne un film...
— Mais si ! Vous êtes libre aujourd'hui... C'est vilain de mentir. Je suis très renseigné.
Il raccrocha. Gracie était immobile comme Leming qui attendait des explications. Il la voyait bouleversée. Et elle songeait que le danger se rapprochait, que l'ennemi était fort redoutable.
— C'est lui, n'est-ce pas, Gracie ?
Elle le mit au courant en quelques mots. Il partit avec une kyrielle de jurons entre les dents.
La star se demandait comment cet homme pouvait savoir qu'elle était libre cet après-midi. La chose n'avait été décidée que la veille, au début de la longue séquence.
Et comment avait-on réussi à déposer ce mot sur sa coiffeuse, dans sa loge, moins d'une heure plus tard ?
Elle avait interrogé Lucienne, l'habilleuse — non pas au sujet de cette missive, bien sûr ! — mais pour savoir si quelque inconnu avait circulé dans des couloirs, dans la soirée.
Non, personne !
Rien que les habitués : Lucienne, elle-même... Le maquilleur... Et Leming... Smith aussi.
Il fallait donc admettre que quelqu'un, incroyablement bien informé des allées et venues, avait réussi à se glisser, durant une courte absence de Lucienne, pendant que Gracie se trouvait sur le plateau, aux feux des sunlights...

* * *

Carl Leming était allé directement à la Sûreté, sans passer par le commissariat de police. Il fut reçu par l'inspecteur Mazza, qui écouta sans mot dire, jusqu'au moment où le nom de Mandragore fut prononcé.
— Mandragore ? Bou Diou !...
— Vous connaissez un bandit qui s'appelle ainsi ?
— Si je connais !... Té, monsieur ! Mais toute la France le connaît ! On n'en parle donc pas dans les journaux, à l'étranger ? Le type qui avait volé la Perle Rose et qui...
— Aoh !... C'est Mandrake !... s'exclama Leming.
Car, évidemment, les journalistes américains avaient traduit dans leur langue et utilisé mandrake , de préférence à « mandragora ».
Mazza nota activement toutes les indications données par son visiteur.
— Surtout que M lle Mayfair n'y aille pas, heing ! Et qu'elle attende mon coup de téléphone l'informant de l'arrestationg !
Leming s'en fut assez sceptique quant à une réussite si prompte. Il avait lu les reportages des correspondants new-yorkais à Paris des grandes feuilles de là-bas, et jugeait que la capture — si elle se produisait — ne serait que celle d'un comparse.
Quant à Mazza, il était à la fois épanoui et ému.
— Bonne Mère !... Mandragore !...
Il aurait — paraît-il — une petite barbe noire en collier, des lunettes contre le soleil, cerclées d'écaille blonde, et un costume bois de rose.
— Si on ne le repère pas avec ça ! Du tout cuit !
C'est à Paris qu'ils en feraient une tête admirative ! Il téléphonerait le soir même... Heu ! Oui !... Un pétard du diable, rue des Saussaies. Il l'entendait d'ici.
En réalité, il aurait dû communiquer sans délai avec la capitale. La Sûreté Nationale, d'accord avec la Police Judiciaire, avait passé la consigne, pour tout le territoire, de signaler Mandragore partout où il serait repéré.
On avait même fourni le signalement de Gérard Nattier, mais en précisant bien de ne rien faire qui pût donner l'éveil. C'était absolument formel, comminatoire.
Silot, sous pression, serait expédié séance tenante. On lui tenait compte de ses efforts précédents, on savait qu'il irait jusqu'à la limite absolue de ses ressources physiques, morales, cérébrales.
Mazza continuait de soliloquer :
— Grand, mince... Si avec ça, et ce qu'il a dit à l'Américaine, je ne le coiffe pas, je ne suis qu'un fada !
Il arriva à cinq heures et demie au Johnny's Bar , s'installa à un coin de table lui permettant de surveiller la porte. Tout à l'heure, l'homme arriverait, attendrait.
Il s'énerverait, probablement, puis, après un certain temps, quitterait la place.
— Je te le prends en filature, je fais signe au premier uniforme, on te l'empoigne ! Hop ! les menottes et...
Et, une fois dans le bureau de Mazza, il l'aurait son entrevue avec Gracie Mayfair, mais devant l'inspecteur, et entre deux gardes du corps.
Bienheureux Mazza !
Il eut une trentaine de minutes, absolument débordantes de félicité. Il ne devait plus jamais en connaître de semblables de tout le reste de sa carrière.
Il y avait beaucoup de monde. L'endroit était chic. Le seul qui détonnât était l'inspecteur. Des femmes rieuses, des hommes de tout âge, de tout calibre.
Des gens sveltes ? Certainement. Des costumes bois de rose ? Très peu. Des barbes en collier ? Deux noires, quatre blondes. Des lunettes noires ? Énormément.
Mais personne qui répondît aux indications données par miss Mayfair, dans leur intégralité.
Les aiguilles tournaient. L'heure fut largement dépassée.
— Bon ! décida le policier. Il s'est dégonflé.
Mazza s'engagea dans la porte à tambour.
Un client, juché sur un haut tabouret, au comptoir, achevait un poker avec le barman. Il perdit, régla les consommations, sortit à son tour.
Il suivit le policier à distance, réglant son pas sur le sien. Il n'avait ni barbe ni lunettes, il était de taille moyenne et vêtu de gris.
Mazza pénétra dans le Duke-Palace , l'autre était sur ses talons, et eut le temps de décrocher une clef avant de bondir dans la cabine d'ascenseur.
L'inspecteur s'effaça pour lui laisser un peu de place, ils firent assaut de politesse. Mazza sortit au premier étage, l'autre continua jusqu'au troisième.
« Elle a envoyé un poulet, songeait-il. Qu'est-ce qu'elle croit, celle-là ? Que je vais laisser ça là ? »
Gracie Mayfair apprit que l'homme avait brillé par son absence. Elle en parut soulagée. Mazza ajouta qu'il n'y avait plus aucune espèce de mauvais sang à se faire.
— On va prendre des mesures en grand. Dormez tranquille !
Dès le lendemain matin, à la première heure, il téléphona à Paris. On transmit le message à Silot.
— Carte blanche ! ajouta le chef qui, de son côté, annonça à la Sûreté niçoise l'envoi de l'ennemi juré de Mandragore.

* * *

À l'heure où le policier s'installait dans le rapide, Gérard stoppait dans une charmante hostellerie, sur la route nationale 85, quelques kilomètres après avoir dépassé Lyon.
Il avait coupé son voyage en deux afin d'arriver le lendemain, facilement avant l'heure du déjeuner.
Route excellente, temps splendide. La voiture était « au poil », selon la judicieuse affirmation de Joseph au moment de lui serrer la main.
Il dormit très confortablement.
Et le train de Silot roulait, roulait. L'inspecteur n'avait pas sommeil. Il supputait ses chances.
Allons ! Serait-ce cette fois-ci ?
Il était un peu dérouté par la nouvelle tournure des activités de Mandragore. Des menaces de torture ? Adressées à une femme ? Pas très chevaleresque.
Mais, somme toute, c'était pain béni, cette affaire. D'abord, beaucoup plus difficile à conduire pour Nattier. Il ne s'agissait plus de surgir, rafler et disparaître...
Il serait obligé d'avoir des points de contact avec sa victime. Et là, gare au court-circuit.
Ce déplacement vers le Midi souriait pleinement à Silot. Il ne connaissait pas la Côte d'Azur enchanteresse, autrement que par les affiches et les descriptions.
Pas mal, tout cela...
Il se laissa aller au bercement du train. On avait mis la lumière en veilleuse. Il se leva pour faire les cent pas dans le couloir et griller une cigarette.
Et puis, aussi, parce qu'il se sentait l'âme guillerette et ne voulait pas gêner deux jeunes époux qui prenaient des mines de conspirateurs pour s'embrasser, en croyant que personne ne les remarquait.
Il débarqua à Nice, prit contact avec Mazza. Il entendit le récit de l'épisode de la veille.
Mazza, court, large et noiraud, avec des sourcils énormes qui semblaient noircis au charbon, abonda en explications :
— Vous comprenez, collègue... Il fallait agir vite... Je n'avais que le temps de courir au Johnny's Bar !...
Silot comprit largement.
— Mais vous avez fait excellemment ce qu'il fallait ! De toute façon, je ne pouvais être là que ce matin.
Il savait qu'il venait de se faire un ami.
Bon travail, dès le début. Rien de plus odieux qu'un rival qui vous jalouse secrètement et vous tire dans les pattes, sans en avoir l'air.
— Tenez, collègue, reprit Mazza, je vous ai réservé un petit bureau où vous serez très bieng...
— Appelez-moi donc Silot. Et je compte sur vous pour m'aider. Quand nous aurons pris Mandragore, nous fêterons ça, hein ?
Mazza eut un frétillement. Il avait dit : « Quand NOUS aurons... » Il aurait donc sa part du gâteau.
Silot se mit à la besogne, sans attendre.
— Il me faudrait, dit-il, les noms de toutes les grandes vedettes qui se trouvent à Nice en ce moment.
— Ah ! oui ? Et pourquoi, Silot
— Parce qu'il est à prévoir que les menaces reçues par l'Américaine ne sont pas isolées.
— Hé bé !... Je n'y aurais pas pensé, moi.
Silot eut sa liste, toute prête, sur sa table, après le déjeuner. Des noms de femme, des noms d'homme. Il ouvrit largement les narines et décida qu'il commencerait par les artistes féminines.
— Voyons... En dehors de Gracie Mayfair, elles sont huit...
En effet. Trois Françaises : Sylviane Auban, Germaine Tilleul, Edwige
Ramier. Deux Italiennes : Magdalena Corti et Rianca Ranzati. Une Espagnole : Carmen Agua. Une Roumaine : Myrtil Goresco. Et une Hongroise : Magda Koscios.
Il mit dans son chapeau huit bouts de papier, pliés en quatre, portant chacun un nom. Il les tira l'un après l'autre et nota, au fur et à mesure.
C'était dans cet ordre qu'il irait les voir.
— Je commence donc par Edwige Ramier.
Téléphoner d'abord, pour s'assurer de sa présence chez elle. Non, elle était en excursion à Monaco, et ne rentrerait que le soir.
Alors, le numéro deux, l'Espagnole.
Il mit au point le petit discours qu'il lui tiendrait et partit d'un bon pas. Il était de plus en plus allègre, Nice lui plaisait considérablement.
Quel magnifique changement d'air, d'ambiance et de tout ! Il se sentait un tout autre homme qu'à Paris.
Le soir, il avait abattu pas mal de travail. Six noms sur huit étaient biffés, dans son carnet, avec une mention négative. Il aurait achevé sa tournée le lendemain, à midi.
Et ensuite, au tour des hommes. On verrait bien ce que tout cela donnerait.
CHAPITRE X
COMME ON SE RENCONTRE ?
 
L'auto-sport de Gérard commença de grimper à toute allure vers Cimiez, ce quartier enchanteur de Nice. Elle atteignit le versant Est de la colline, dépassa le Jardin zoologique.
Il y avait « Mon Charme » sur une plaque de marbre, près d'un portail ouvert à deux battants. On voyait un jardin où abondaient tamaris, mimosas, hortensias, rhododendrons...
L'allée, sablée de rouge, était bordée de palmiers, de chaque côté. La voiture stoppa devant un porche surmonté d'une pergola laissant tomber en cascade des rosiers rouges grimpants.
Une forme gracieuse, à demi-couchée dans une chaise longue, s'était dressée au bruit du moteur.
Sylviane eut un joyeux élan.
— Gérard !... Oh !... Toi... Déjà ?
— La surprise est désagréable ?
— Oh ! méchant !... Mais je n'espérais pas te voir si vite !
Il souriait, il l'entraîna sous l'ombre du feuillage pour la serrer contre lui, déposer des baisers sur les cheveux, le front, les paupières... Et s'arrêter indéfiniment aux lèvres.
— C'est vrai. Mais quand j'ai reçu ta lettre... Ah ! tu sais...
Il s'assit près d'elle.
— J'ai remis la petite affaire à plus tard. Elle peut attendre, le château ne s'envolera pas.
En effet, les ivoires seraient aussi bons à prendre au retour de Nice. Tandis que le temps passé ailleurs qu'auprès de Sylviane, en ce site de rêve, était quelque chose qu'il ne rattraperait pas.
Il murmura gaiement :
— Je me demande si je ne deviens pas paresseux depuis que je t'aime !
Elle demanda des nouvelles de Joseph :
— Il a dû grogner, hein, fit-elle.
— Oh ! il n'a rien dit. Il savait que je détalais vers mes amours. Mais si tu avais vu cet air réprobateur pour ma négligence du bizness, selon son noble langage.
Ils rirent ensemble.
Côte à côte, ils regardaient le paysage. Gérard fit un geste qui embrassait le vaste panorama. La ville s'étageait immédiatement sous eux. Plus loin, la baie des Anges, arrondie, lumineuse, avec le ciel qui se confondait dans la mer, à l'horizon.
— Qu'on est bien ici ! Ta description n'était pas exagérée. Un vrai paradis terrestre.
Sylviane courut prévenir Annette et la cuisinière de la présence du convive. Il la regarda revenir de cette démarche légère, emplie de grâce.
— Je suis enchanté que tu ne tournes pas... On verra ce que donnera la grrrrande, la superbe, la merveilleuse Gracie Mayfair.
— Tu n'as pas l'air de l'aimer beaucoup ?
— Pour ce que j'en fais... Mais je lui trouve un air glacial... On fait de la publicité sur son sex-appeal... Et, moi, j'éprouve une sensation de gel, j'ai envie de relever le col de mon veston.
— Tu exagères. Elle est très bien. Et quel métier !... Je ne la déteste pas, elle se montre positivement charmante.
Elle changea brusquement de sujet.
— Si tu étais arrivé dans l'après-midi d'hier, tu aurais rencontré ici quelqu'un que tu connais bien.
Il la regarda, lança quelques noms au hasard ; elle disait : « Non » à chaque fois. Il se tut, intrigué. Elle précisa :
— L'inspecteur Silot.
— Hein ? Il est à Nice ? Qu'est-ce qu'il te voulait ?
Elle dit :
— Il m'a raconté une histoire assez curieuse. Je dirai même qu'elle m'a paru piquante.
— À mon sujet ?
— Pourquoi veux-tu qu'il m'ait parlé de toi ? Sait-il seulement si nous nous connaissons ?
— Sagement et puissamment raisonné. Je t'écoute.
— Il paraît que Mandragore a encore fait des siennes.
— Eh bien ! dit Gérard, avec un sourire, il t'a donc bien parlé de moi, Sylviane.
Elle allait discuter, il dit avec un grand calme :
— Puisqu'il croit que je suis Mandragore.
Cette fois, l'artiste pâlit. Gérard riait de toutes ses dents. Il assura que la chose n'avait aucune importance. Il donnait une telle impression de sécurité que Sylviane reprit son optimisme.
— Il a commencé par s'excuser avec surabondance de venir me déranger, puis il a pris un air mystérieux.
— Je vois ça d'ici. Il a remué son nez phénoménal, il a riboulé des yeux... Ce Silot possède une force comique qui s'ignore ! Et ensuite ?
— Il m'a demandé si je n'ai pas reçu, depuis que je suis à Nice, des menaces précises, accompagnées de tentatives d'extorsion de fonds.
— Signées Mandragore ? Allons, je vais être obligé d'envoyer encore une lettre de rectification aux journaux.
— L'affaire est tenue sous le boisseau. La presse n'en parlera pas. Silot m'a demandé le secret.
Gérard apprit ce qui s'était passé pour Gracie Mayfair, et comprit la méthode de l'inspecteur.
— Il n'est pas trop bête, quand il s'y met, murmura-t-il.
Annette vint annoncer que Mademoiselle était servie. Ils passèrent dans la véranda. Le jeune homme recommanda :
— N'oublie pas de me prévenir dès que tu auras reçu ta lettre.
Elle eut un léger sursaut :
— Tu crois, vraiment, qu'on cherchera à me rançonner ?
— Hé !... On se gênera, peut-être ?
Il déplia sa serviette sur les genoux.
— Je crois, comme Silot — pour une fois, je suis d'accord avec lui, tu vois — que toutes les vedettes seront visées, tour à tour. Si on te néglige, ce sera une belle muflerie... Rien que pour cela, j'irai lui chercher querelle, à cet imposteur !
Il tendit un ravier et versa du vin blanc.
— Que cela ne te coupe pas l'appétit, au moins.
— Tu es ici pour combien de temps ? demanda Sylviane.
— Joseph m'a octroyé la permission d'un grand mois... Crois-tu qu'il est généreux !
Il avait déjà retenu une chambre au Duke-Palace , avant de monter à Cimiez, et laissé ses bagages.
— Tiens, chérie, note le numéro.
— Le Duke-Palace ? C'est là qu'habite Gracie Mayfair.
— Je sais. Tu n'es pas jalouse, au moins ?
— Après l'opinion que tu as émise sur elle ?
— Ça, c'est bien de croire tout ce que je dis !
Ils étaient heureux de se retrouver, ils ne pensaient déjà plus à l'aventure de l'Américaine, ils faisaient des projets.
Mais Silot y pensait lui, et solidement.
Il abandonna son taxi devant la villa occupée par Bianca Ranzati, du côté de Mont-Boron. Elle était la dernière sur sa liste féminine. Jusqu'à présent, rien de neuf.
Tout semblait indiquer qu'on eût commencé par Gracie Mayfair, dans cette histoire.
L'Italienne l'attendait.
Elle lui avait donné l'impression, au téléphone, d'être quelque peu contrariée par cette visite ; elle avait répondu mollement, évasivement.
Et maintenant, dans le salon blanc et or, tout laqué, la signorina Ranzati semblait préoccupée, inquiète.
Silot débita son entrée en matière qu'il connaissait par cœur. Aux premiers mots, elle devint d'une pâleur étrange. Ses yeux immenses s'agrandirent davantage.
— Moi ? Des menaces contre moi ? Quelle idée, inspecteur !... Pourquoi pareille question ?
— Parce que M lle  Mayfair a reçu des lettres, et...
— Santa Madonna !... Elle aussi !
L'inspecteur resta coi, puis fonça dans la brèche ouverte :
— Ha !... Vous savez quelque chose ?
— Oh ! non !... Non... Rien...
...

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