Ténèbres
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Description


Thriller - 218 pages - Âmes sensibles, s'abstenir ! Ce roman comporte des scènes violentes... à ne pas mettre entre toutes les mains.


Été 1974


Qui est le ravisseur de Caroline ? Que veut cet homme qui la séquestre et tue à petit feu son humanité ? Comment va-t-elle tenter de survivre dans ce huis-clos, bâti de murs d’angoisse, alors qu’elle perd toute notion de temps et que la folie devient sa seule compagne ?


Une véritable plongée dans les abysses pour cette jeune femme qui est loin de se douter que le passé va la rattraper, pour l’anéantir plus encore.


Dérangeante, étouffante, l’histoire de ces deux âmes va plonger le lecteur dans les Ténèbres.



Présentation de la nouvelle Rouge coquelicot (en fin d’ouvrage) :


Un meurtre à résoudre, une intrigue qui pousse les portes de l’au-delà et franchit le seuil de la démence.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9782379610127
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ténèbres

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Remerciements


Cette aventure n’a été possible qu’avec du soutien, des gens qui m’ont poussée, supportée, encouragée, relue, guidée, conseillée : Ma maison d’éditions en premier lieu, pour leur travail professionnel dans un cercle où chaque auteur a sa propre place. Ma famille et mes enfants qui me subissent parfois, mais qui sont mon oxygène et mon carburant. Les amis, poètes, auteurs ou simples lecteurs, qui forment sans le savoir un nid d’inspiration et un cocon de décompression : Lionel Parrini, Ronvil Sluvenan, Galan Dorgia, Will, Virginie, Karine, Jérémie, Alex, Fabi, Arthur, Bruno, Guillaume…
Je ne voudrais pas oublier ma marraine, Madeleine Bourdin, qui semble-t-il m’a transmis le goût de l’écriture en se penchant sur mon berceau. Chaque année, elle m’offrait à Noël un poème qu’elle composait. Elle est à l’origine de la comptine « Quand je rêve j’ai un cheval… » qu’elle m’a confié en 1994 et qui, des années plus tard, s’inscrit dans les lignes de « Ténèbres » comme un leitmotiv pour Caroline. Il était temps que tes mots sortent du tiroir ! Merci.
Merci à vous surtout, de prendre le temps de me lire.
Chapitre 1


Été 1974
Le noir, les abysses, la puanteur et un mal de crâne qui me vrille les idées. Des souvenirs flous, des images qui défilent sans but, ma bouche engourdie, remplie d’une fourmilière qui n’existe pas. Qui suis-je ? Je dois reprendre le contrôle de moi-même, réussir à ouvrir les yeux, rassembler mes pensées, les ranger dans l’ordre, les classer pour les utiliser.
Première étape, ouvrir les paupières, ce n’est pas une chose aisée, elles sont trop lourdes. Je rassemble mes forces et je tiens mes pupilles prêtes à recevoir la lumière. Au prix de nombreux efforts, j’y arrive enfin. Stupeur ! Même les yeux ouverts, l’obscurité demeure.
Se mouvoir est impossible, mes poignets sont liés dans mon dos, mes chevilles attachées entre elles. Mon souffle s’accentue, mon cœur cogne dans ma poitrine, je me débats, mais contre ces cordes qui rongent ma peau c’est peine perdue. Je veux crier, mais un bâillon sur ma bouche retient le son de désespoir qui s’échoue dans ma gorge. Il faut se concentrer, réfléchir, ne pas céder à la panique malgré la peur. Je dois faire fonctionner mes autres sens. D’abord, je respire, je ne suis pas morte. Une odeur de moisi m’agresse les narines, la fraîcheur me fait frissonner. C’est un indice, je me trouve allongée sur le côté, entravée, dans un lieu humide et frais, peut-être une cave. Il n’y a pas un son, pas un souffle de vent, je suis donc bel et bien en intérieur. Mon corps repose sur quelque chose d’un peu mou, certainement un matelas. Ça pue, j’ai froid, je crois que je suis nue, retenue en otage pour une raison que j’ignore.
Réfléchis, bon sang !
Je m’appelle Caroline Strauss, je suis née le 18 août 1942 à Berlin. J’avais cinq ans quand mes parents ont emménagé à Lyon. Papa s’appelle Franz Strauss et Maman Ivina Weiner. Ils sont morts tous les deux, il y a deux ans, dans un accident de voiture. Quel est mon dernier souvenir ? Cherche, nom de Dieu ! Creuse-toi la tête, Caro ! Ça y est, ça me revient, je revenais du lycée. Oui, je suis professeure de littérature au lycée catholique de Villeurbanne. Avant de rentrer chez moi, je suis passée au magasin prendre des croquettes pour Rasta. Rasta ! Mon pauvre chien, il va mourir de faim. Nous étions vendredi, je m’en rappelle, car j’ai souhaité un bon week-end à mes élèves de première. Pire, je leur ai même souhaité de bonnes vacances. Le dernier jour avant les vacances d’été. J’avais prévu un plateau télé devant une émission après avoir terminé quelques dossiers, une soirée tranquille qui annonçait deux mois de détente. Le peu d’amis que je peux avoir ne s’inquiétera pas de mon absence, ils sont au bord de la mer à Marseille et j’ai décliné leur invitation à les rejoindre. Quant à mes collègues de travail, je ne dois les revoir qu’en septembre. D’ici là... Rasta, lui, peut hurler à la mort tant qu’il veut, mes plus proches voisins sont à deux bons kilomètres.
Je me souviens, je sortais du magasin, il faisait chaud, très chaud, j’ai mis mes courses dans le coffre de ma 2CV Citroën, je me suis assise au volant… C’est là que j’ai senti la froideur d’une lame sur mon cou. Une voix, venue de la banquette arrière m’a ordonné de démarrer et de rouler. J’aurais dû crier, hurler, me débattre, essayer de sortir de la voiture, mais non, j’ai suivi les ordres de cette voix rauque, pesante et pressante. Je sentais l’odeur d’une eau de toilette de médiocre qualité mêlée à la sueur. Mon rétroviseur central était tourné de sorte que je ne pouvais pas apercevoir de visage. J’ai donc roulé, en suivant ses indications. D’abord, je n’ai pas compris, puis au bout de trente minutes de trajet, j’ai vu se dessiner la route du parc du Pilat. La journée, on peut encore y croiser quelques randonneurs, mais en début de soirée, il n’y a jamais personne. Les gens se retrouvent en terrasse des cafés ou des restaurants. Inutile d’espérer y trouver de l’aide. J’ai bien essayé de discuter, de poser des questions, mais plus je parlais, plus la lame froide compressait ma carotide. On est arrivé à l’orée d’un bois, la nuit commençait à tomber, la chaleur se faisait moins lourde, car la brise s’était levée. Il m’a demandé d’arrêter le véhicule et de descendre. À ce moment-là, j’aurais pu tenter une fuite, courir, le plus vite et le plus loin possible, car il avait relâché la pression de son couteau le temps de s’extirper lui aussi du véhicule. Pourquoi n’ai-je rien fait ? La peur peut-être qui me paralysait, l’angoisse qui me clouait au sol, je ne sais pas. Toujours est-il que je suis sortie et là… le trou noir, le néant, je ne me souviens que d’un violent coup à l’arrière du crâne et me voilà ici.
Tous les événements me reviennent par fragments de plus en plus nets, j’essaie de maîtriser ma panique, mais c’est un sentiment incontrôlable, une bête noire qui s’infiltre dans mon corps avant de s’y répandre pour en prendre possession. Les souvenirs se mêlent aux questions : suis-je seule ? Dans la cave d’une maison ? Dans un refuge souterrain aménagé dans la forêt ?
Toutes mes idées se mélangent, formant un véritable melting-pot de sensations terrifiantes et de déductions macabres. La peur suinte par tous les pores de ma peau, je suis dégoulinante de frayeur. Je dois faire le tri, ne pas me laisser submerger. Je dois arrêter de me débattre dans le vide, inutilement. Alors, j’essaie de ne même plus respirer pour écouter, je tends l’oreille en quête d’un bruit qui pourrait me donner une indication. Au-delà du « boum-boum » qui agite ma poitrine et résonne dans mes tympans, je discerne des pas, juste au-dessus de moi, un son étouffé, lointain, mais audible. Je ne suis pas seule, c’est certainement mon bourreau qui se trouve là-haut ; bizarrement, je me sens un peu rassurée. Je ne vais pas crever seule comme un chien, bouffée par les rats, rongée par la faim et la soif. Sauf que je vais peut-être devoir subir des sévices et des tortures bien pires que la mort. Si je suis encore en vie, il y a une raison ! J’ignore laquelle, mais je vais m’y accrocher.
La vie… finalement ça ne tient à rien ! Si je n’étais pas allée chercher des croquettes pour Rasta, si je m’étais rendue dans un autre magasin, si je n’avais pas travaillé aussi tard sur mes dossiers pour la prochaine rentrée… C’est tout moi ! J’avais huit semaines pour le faire, mais non, il a fallu que je bosse dessus ce soir-là ! Pas de famille, pas d’amis, pas une seule connaissance qui va se demander où je suis passée, donc pas de recherches entreprises pour me retrouver !
Bon, et ce gars, qu’est-ce qu’il me veut ? Pourquoi moi ? M’aurait-il violée ? Si je suis nue, il y a bien une raison. Et depuis quand suis-je ici ? J’ai été enlevée le vendredi 28 juin 1974. Combien de temps suis-je restée inconsciente ? Des heures ? Des jours ? Quelle heure peut-il être ?
Je dois réagir, agir, essayer du moins. Alors, je me contorsionne de nouveau, de manière plus méthodique. Je frotte mes mains, mes chevilles, les tords dans tous les sens à m’en déchirer la peau. Rien à faire ! Je ne fais que gaspiller mon énergie. Si j’arrive à retirer le bâillon, je pourrai hurler de toutes mes forces. Je colle mon visage contre le matelas pour essayer de le baisser. Au bout d’un moment, j’arrive à le faire céder, le laissant glisser le long de mon cou. J’ai l’impression de mieux respirer, j’ai la bouche sèche et pâteuse, je voudrais de l’eau. Mais pas le temps d’y penser, je me mets à crier à pleins poumons :
 Au secours ! Aidez-moi ! Par pitié ! Au secours…
Ma voix rebondit contre les murs formant un écho qui me laisse imaginer que la pièce est assez réduite. Je sais au fond de moi que cela ne sert à rien, mais c’est instinctif, il me faut appeler à l’aide. Pour seule réponse, j’entends les pas qui se rapprochent, doucement, ils se font de plus en plus lourds. À l’oreille, je dirais qu’ils descendent des escaliers, plus près, toujours plus près. Mon cœur bat la chamade, prêt à imploser. Je voudrais ne pas avoir crié, je voudrais devenir invisible. Je me recroqueville, adoptant une position fœtale, les mains toujours liées dans mon dos, j’enfouis ma tête dans le matelas. Ne plus faire de bruit, ne plus respirer, ne plus penser. Une clé dans une serrure, le bruit métallique d’une porte et soudain la lumière.
Je le découvre, ce bourreau, dans l’entrebâillement de la porte, le doigt sur un vieil interrupteur et dans l’autre main, le couteau.

Je l’avais imaginé laid, les méchants sont toujours laids. Gros, suintant, le regard injecté de sang comme les vieux pervers qui traînent aux abords des écoles pour reluquer les petites filles. Avec effarement, je constate que mon geôlier n’a pas le profil de l’emploi. Un mètre soixante-quinze, les cheveux bruns en bataille, les yeux d’un vert profond. Je vois que la méchanceté peut prendre n’importe quel visage. Sans un mot, il s’approche de moi et s’assoit au sol de sorte qu’il se trouve à ma hauteur. Mon matelas repose donc sur un sommier.
 Tu as retiré ton bâillon. Pourquoi pas, de toute façon tu peux crier autant que tu veux, ici, on ne t’entendra pas.
 Qui êtes-vous ?
Ma voix est rocailleuse, timide, presque un murmure.
 La seule personne à savoir que tu es ici, le seul à pouvoir t’éviter de mourir de faim ou de soif. Ta vie est entre mes mains. En fait, pour toi, je suis Dieu en personne.
 Que me voulez-vous ?
 Je ne sais pas encore ce que je vais faire de toi. Mais je veux que tu sois obéissante, attentive à mes consignes. Je pourrais te tuer maintenant, mais attendons un peu…
Pour illustrer ses propos, il passe la pointe tranchante de son couteau sur ma nuque, descend sur ma poitrine, remonte sur mes bras. Si je doutais du sérieux de sa menace, il n’en est plus. Il maîtrise le geste, suffisamment pour ne pas me faire saigner. Un frisson me parcourt l’échine, il pourrait me tuer, c’est vrai. Sans rien pouvoir contrôler, je sens un liquide chaud couler entre mes jambes. Je viens de me pisser dessus, mais l’humiliation ne m’atteint même pas tant la peur est présente. La lame continue son chemin sur mon avant-bras et vient couper la corde qui me retenait les poignets. Avant même que j’aie eu le temps de bouger, il me lance :
 Ne tente aucune folie ou tu le regretteras. Je vais te libérer les chevilles, t’amener à boire et de l’eau pour te nettoyer. Ne t’avise pas de souiller à nouveau le matelas.
Je me laisse donc faire quand il coupe les derniers liens. Il se relève, et sans me tourner le dos, franchit le seuil de la porte qu’il referme violemment.
À nouveau seule, je peux explorer ma cellule. Je suis enfermée dans une pièce d’environ dix mètres carrés, le sol en béton brut est recouvert de petites taches de ce qu’il me semble être de l’huile. Mon lit est posé contre le mur dans un angle, à l’opposé il n’y a qu’un seau, sûrement ce qui me servira de latrines. Pas de fenêtre, pas d’ouverture hormis une petite ventilation au plafond. Une ampoule nue dégage une lumière qui me fait mal aux yeux. Pas de draps, pas de couvertures, rien pour me couvrir. Je masse mes bras et mes jambes endoloris. Ma chair est entaillée par les cordes, je suis engourdie, mais libérée. Je me lève pour inspecter la porte. C’est du fer, froid, lourd, indestructible. Il y a bien une poignée et une serrure, mais je ne vois rien d’autre que le néant à l’intérieur. De nouveau, j’entends les pas descendre cet escalier que je devine. Je cours me rasseoir sur le lit, ramenant mes genoux sur ma poitrine pour cacher un peu ma nudité. La porte s’ouvre sur cet homme qui m’apporte une bassine, du savon et un pichet d’eau.
 Pouvez-vous me donner des vêtements ou quelque chose pour me couvrir ?
 Non.
Et sans ajouter autre chose, il se retire à nouveau. La porte claque, la clé tourne, me revoilà seule. En sa présence, tout mon corps se paralyse ne pouvant néanmoins réprimer des tremblements. Je me précipite sur le pichet. Pas de verre, tant pis, je bois directement à même le récipient. J’entreprends de me laver malgré la fraîcheur de l’eau. Je frotte le savon à m’en arracher l’épiderme, je voudrais effacer la sensation de cette arme blanche, des mains qu’il a sans doute posées sur moi. Je ne m’arrête pas tant que ma peau n’est pas rouge écarlate. Rien pour me sécher, je suis trempée. Je retourne mon matelas pour ne pas patauger dans mon urine et me roule en boule. Il faut que je dorme, je ne dois pas faiblir, ne pas flancher. La peur, les douleurs et la fatigue se côtoient, il faut bien que l’une d’entre elles remporte la bataille. À un moment ou à un autre il fera une erreur, une simple inattention de sa part, quelques secondes… je devrai alors être en état d’agir.
Néanmoins, avec cette lampe, je n’arrive pas à me laisser gagner par le sommeil. J’ai beau actionner l’interrupteur rien n’y fait, elle refuse de s’éteindre. De toute façon, est-ce que dormir dans le noir complet dans la cave d’un psychopathe armé est une bonne idée ? Je ne crois pas !
Pourtant je suis épuisée, je n’ai plus de force. Mon corps voudrait lâcher prise quand mon esprit tourne à cent à l’heure. Comment peut-on penser à se reposer dans une situation pareille, franchement ? Survient alors un réflexe étonnant, de ceux qu’on ne s’explique pas : je me mets à fredonner, délicatement d’abord, puis plus fort. J’ai cette chanson en tête, celle que ma mère me chantait quand j’étais petite :

« Quand je rêve j’ai un cheval
qui me trotte, qui me trotte
Quand je rêve j’ai un cheval
qui me trotte et qui galope » .

C’est si lointain, impossible de me souvenir du reste. La voix de maman était douce, et son accent allemand rendait cette comptine unique à mes oreilles. Elle sentait bon maman. Elle avait un parfum à la lavande. L’hiver, il me suffisait de fermer les yeux en posant ma tête contre sa poitrine et son odeur me transportait dans les champs d’été. Je suis fille unique, mes parents m’ont donné tant d’affection et d’amour. Que me dirait papa s’il était là ? Il m’a toujours aidée pour tout, il voulait que je sois débrouillarde, il évitait toujours que je me blesse, mais il voulait faire de moi une gamine indépendante et réfléchie. Mes parents étaient gentils, ils me manquent tellement. Les larmes montent sans que je puisse les retenir, elles se déversent sur mes joues. La colère et le désespoir s’entremêlent. Je pleure comme une petite fille, nue sur un vieux matelas dans la cave d’un inconnu qui tient ma vie au bout de son Opinel. Mes sanglots vidangent mon esprit, m’aident à ne plus penser.

J’ai dû m’assoupir, car le bruit de la porte me fait sursauter.
L’homme entre, toujours armé et vient s’asseoir à côté de moi. Je me blottis sur le matelas à l’opposé de mon ravisseur. Il ne prononce pas un mot, me regarde. Je sens qu’il faut que je rompe le silence :
 Je m’appelle Caroline Strauss, je suis enseignante.
 Je sais.
 Peut-être pourriez-vous me dire comment je dois vous appeler ?
 David.
 David, c’est un joli prénom. Est-ce que je peux savoir ce que je fais ici, David ?
J’ai souvent entendu dire qu’il fallait créer une relation avec le ravisseur en cas de kidnapping. Employer son prénom me semble donc être une bonne stratégie.
 Non, c’est trop tôt. Tu le sauras un jour, le moment venu, et à ta place, je ne serais pas si pressée.
 Est-ce qu’au moins je pourrais avoir mes vêtements ou une couverture. Il fait si froid.
 Tu n’as pas à réclamer quoi que ce soit ! Je t’amènerai ce que je voudrai bien t’amener quand je l’aurai décidé.
 D’accord, c’est vous qui choisissez.
 Bien ! Reste obéissante et tout se passera sans douleurs inutiles.
Il s’approche de moi, passe son couteau sur mes bras comme il l’a déjà fait et ajoute :
 Dans le cas contraire, tu le regretterais amèrement.
Sans se retourner, il rejoint la porte qu’il referme derrière lui.

Mon Dieu, que va-t-il advenir de moi ? J’aurais voulu lui sauter à la gorge, tenter de fuir, hurler ! Mais cela ne servirait à rien si ce n’est à le mettre en colère. « Des douleurs inutiles » a-t-il dit, y a-t-il des souffrances utiles ? Celle de l’enfantement, j’imagine, par exemple, souffrir pour donner la vie reste une douleur magnifique. Pourrai-je connaître un jour le bonheur d’être mère ? Pas si je reste ici en tout cas ! Pas s’il me tue et enterre mon corps dans les bois. À qui vais-je manquer ? Mes amis et mes collègues ? Ils m’auront bien vite oubliée. Rasta ? Le pauvre chien sera mort de faim avant de pouvoir trouver une autre famille. La faim… elle me tiraille le ventre, fait grogner mon estomac, depuis quand n’ai-je pas mangé ? J’ai envie d’un steak ! Étonnant, je suis végétarienne...
Une petite voix s’insinue dans ma tête : une végétarienne captive qui ne pense qu’à avaler de la chair animale ! Bravo, Caro !
Je ris toute seule, voilà que ma conscience me parle maintenant ! Discuter avec soi-même, voilà ce qu’il faudrait que je fasse pour ne pas perdre les pédales. Et faire du sport, des abdos, du gainage, des pompes. Si je trouve l’occasion de m’échapper, il me faudra courir, le plus vite possible, peut-être même me battre. Oui ! C’est ça, je dois éviter de m’engourdir. Je cale alors mes pieds sous le sommier et entame une série de douze abdominaux. Je ne peux en faire plus, le manque de nourriture crée des vertiges. Alors je m’allonge sur mon lit, me recroqueville sur moi-même. Il ne faut pas dérailler, il faut aussi entretenir le corps et l’esprit. Je pense à Jane Austen ! J’ai donné « Raison et Sentiments » à lire à mes élèves pour l’été. La raison, je ne dois pas la perdre, je dois garder les idées claires, je dois rester lucide. Les sentiments négatifs, comme la peur, ne doivent pas gagner, l’angoisse ne doit pas me terrasser. Il faut que je continue à créer un contact avec mon bourreau, il ne doit pas voir ma frayeur, si je lui obéis peut-être me relâchera-t-il.
Tu as vu son visage et tu connais son prénom, pourquoi te laisserait-il en vie ?
 Ta gueule !
Je hurle à ma conscience, je ne veux pas l’entendre, il ne faut pas perdre le peu d’espoir qu’il me reste.
Chapitre 2


Combien de temps s’est-il écoulé depuis sa dernière visite ? J’ai pu compter jusqu’à deux mille cinq cent cinquante-trois avant de m’arrêter, trouvant cela inutile. J’ai pu marcher sans relâche d’un bout à l’autre de la pièce, pieds nus sur le béton glacé, faisant des allers-retours, avant de me rasseoir sur mon lit. J’ai chanté plusieurs comptines et quelques tubes des Beatles. Je crois même m’être assoupie dix minutes, à moins que ce ne soit six heures, je ne sais pas. Toujours est-il qu’il revient me rendre visite. Peut-être est-ce le moment qu’il a choisi pour m’égorger, me vider de mon sang. La porte s’ouvre doucement, il tient un plateau dans les mains, son couteau entre les doigts.
 Mange, je ne voudrais pas que tu crèves trop vite.
Je ne relève même pas sa remarque, je me jette sur la cuisse de poulet qu’il m’offre. J’avais oublié le goût de la viande depuis que j’avais choisi de ne plus me nourrir d’êtres vivants. Je n’éprouve pas d’écœurement, j’ai si faim que je pourrais même avaler un steak tartare. Pas de couverts, je m’en passe, trop affamée pour penser aux bonnes manières. Il me regarde dévorer et lécher mon assiette comme un animal.
Une fois mon repas terminé, il pose le plateau au sol et vient s’asseoir à côté de moi.
 Pourquoi es-tu devenue professeure ?
Sa question m’interpelle, mais je n’ai pas d’autre choix que d’y répondre. Son arme me frôle.
 J’aime les livres. Je voulais transmettre cette passion.
 Pourquoi ?
 Parce qu’avec les livres, on peut aller où l’on veut, être qui l’on veut, faire ce que l’on veut. Ils font voyager, créent des rêves. C’est important.
 Je ne sais pas.
 David, quel est votre livre préféré ?
 Ce n’est pas à toi de poser des questions ! crie-t-il en se relevant.
Merde ! Je crois que je l’ai énervé. Il ne faut pas froisser un homme armé, je dois tenter de le calmer :
 Excusez-moi, vous avez raison, pardon. Les livres me manquent plus que le reste c’est tout, je n’aurais pas dû.
 C’est ridicule ! Seuls les vivants peuvent créer un manque.
 Oui, mes parents me manquent aussi, c’est vrai.
 Ils sont très bien là où ils sont ! À leur place dans leurs trous, quoi que...
Il sort de la pièce en furie, tourne violemment la clé, je l’entends remonter l’escalier d’un pas lourd et rapide.
Comment peut-il en savoir autant sur moi ? Il connaît mon nom, mon métier, il est au courant que mes parents sont morts. Je n’étais donc pas au mauvais endroit au mauvais moment… c’est moi qu’il voulait. Depuis combien de temps me traquait-il ? Je fais les cent pas dans ma cellule, essayant de réfléchir. Je ne me suis jamais sentie observée, suivie, je n’ai jamais eu la sensation d’être en danger. Des ennemis ? Je ne m’en connais aucun. J’ai une vie bien rangée, je sors peu, je ne crois pas avoir fait souffrir qui que ce soit. Il faut vraiment détester une personne pour vouloir lui faire du mal. Pas le temps de me creuser la tête davantage que je l’entends revenir. La porte s’ouvre violemment. La colère a modifié son visage, ses phalanges se gorgent de sang sur le manche de son couteau. Il va me tuer, ça y est, c’est la fin. Mon Dieu, j’avais encore tant à faire, je ne veux pas avoir mal, pourvu qu’il fasse vite. Il me pousse sur le lit :
 Ne bouge pas !
À ces mots, il dégrafe les boutons de son jeans délavé. NON ! Pas ça !
Il dégaine un sexe tendu qu’il introduit en moi sans ménagement. La douleur m’arrache un hurlement, je l’implore, le supplie. Il place une main sur ma bouche, et glisse la lame du couteau sous mon menton. Je le sens en moi, ses mouvements sont profonds, brutaux. Les larmes ruissellent sur mes joues, je sens les siennes tomber sur mes seins. J’ai cessé de me débattre, je ne veux pas mourir. Fermer les yeux, s’échapper, être ailleurs. Mon cerveau m’emmène dans un jardin de tulipes au rouge puissant. Elles sentent bon, elles plient sous la brise, les herbes hautes caressent mes chevilles. Je dois dissocier mes pensées de mon corps. Il se déverse en moi, sans bruit, se retire, remet son pantalon et me laisse meurtrie sur le matelas.
La peine et la douleur m’envahissent comme un cancer dont jamais je ne pourrai me débarrasser. Ses mains seront pour toujours sur moi. Je me traîne à bout de force et brisée jusqu’à la bassine d’eau, saisis le savon et me lave. Je voudrais effacer, gommer, nettoyer ma chair, mes souvenirs.
Il t’a baisée, comme une chienne.
Ma conscience, encore cette putain de conscience ! Mon estomac se retourne, je vomis dans la cruche d’eau.
 Je n’avais pas le choix…
Je dois m’en persuader pour ne pas sombrer.
On a toujours le choix ! Tu as voulu te montrer gentille avec lui, c’était presque comme lui demander de te prendre !
 Non, c’est une question de survie.
Il te tuera quoi qu’il arrive !
Je m’effondre sur le sol, un son guttural venu tout droit de mes entrailles franchit mes lèvres. Verbaliser le désespoir, faire sortir la haine, me prouver que je suis vivante. Je reste prostrée sur le béton, incapable de penser, avec l’impossibilité totale de me reconnecter à ce corps qui n’est plus le mien. Je voudrais seulement les bras de maman, les paroles réconfortantes de papa. Je voudrais qu’on me dise que je n’avais pas le choix, j’ai besoin de sentir une main compatissante et rassurante sur mon épaule. J’aimerais du coton, doux et chaud pour m’envelopper et me réparer.
Ça y est, en si peu de temps il a réussi à te briser ! Ah ! Tu en as de belles idées, tu voulais t’en faire un ami pour sauver ta peau, tu es devenue son animal de compagnie !
J’entends ma conscience rire dans ma tête.
 NON ! Je suis vivante… Vivante !
Je me redresse, tente de tenir sur mes jambes. Je ramasse mentalement les miettes qu’il reste de moi. Il ne doit pas toucher à mon esprit. Mon corps n’est qu’un amas de chair. Il ne m’aura pas, pas moi. Je sais qui je suis, je suis Caroline Strauss, je suis forte, je suis souriante, je suis pleine de vie. Il pourra m’écorcher, me salir, me rabaisser, je ne lui appartiendrai jamais. Ma boîte crânienne est verrouillée, j’en suis la gardienne, il ne pourra pas venir y mettre le bordel. Garder le courage même s’il m’enlève ma dignité. Le chêne et le roseau de La Fontaine. Le chêne paraît fort, mais se brise sous la tempête, le roseau plie puis se redresse.
Je regarde sous le lit, le sommier est en fer, avec de vieux ressorts, peut-être pourrais-je me fabriquer une arme. Je tire de toutes mes forces sur le métal rouillé. Pourtant il ne cède pas. La carafe d’eau, pleine de bile désormais, je pourrais lui balancer au visage.
Ça ne suffirait pas à l’assommer, il t’aurait vite rattrapé.
 J’utiliserais mes poings, et frapperais, frapperais fort jusqu’à lui exploser le crâne !
Bien sûr, avec ton mètre cinquante-huit et tes cinquante-deux kilos.
Saloperie de conscience qui a toujours raison. Je m’allonge sur le matelas, ça me répugne, si j’avais encore quelque chose dans le ventre je pourrais de nouveau gerber. Et cette lumière ! Je voudrais l’éteindre, je veux du noir, je veux la nuit, je veux des étoiles aussi, et du vent. Il me faut de l’air, du soleil, des chants d’oiseaux, les cigales. Je me souviens, quand nous sommes arrivés en France, je n’avais jamais entendu chanter une cigale. C’est le premier souvenir que j’ai, et les champs de lavande aussi. Papa m’emmenait pêcher, quelle fierté quand j’ai sorti mon premier poisson de l’eau ! Il était si petit, on a doucement retiré l’hameçon et on l’a regardé rejoindre la rivière. « Ne prive jamais personne de sa liberté, ne brise jamais des ailes même celles de ton pire ennemi. » J’entends encore la voix de mon père. Aujourd’hui, je suis le maquereau pris dans les filets d’un infâme chalutier.
Fais attention, tu vas te retrouver avec du persil dans le nez, recouverte de jus de citron pressé !
Je ris ! À ne plus pouvoir m’arrêter ! Je pleure de rire et de peine à la fois. Est-ce que c’est ça la folie ? L’hystérie ? La crise de nerfs ?
Tu raconteras ça à tes enfants un jour.
Là, plus d’éclats de rire. Aurai-je la possibilité d’avoir des enfants un jour ? J’aurais voulu une fille d’abord et un garçon ensuite. On aurait fait des pique-niques au parc, on aurait joué au ballon. Je leur aurais lu des histoires pour les endormir.
 Si un jour j’ai une fille, je l’appellerai Roxanne.
C’est moche.
 Je m’en fous de ce que tu penses. Tu veux bien être cette enfant que je n’aurai jamais ?
Si tu veux.
 Alors je vais t’appeler Roxi.
J’aime pas !
 Je suis ta mère, c’est moi qui décide !
Voilà, ma conscience est devenue une personne à part entière. Et ça fait du bien de ne plus être seule.
 Tu viens dans mes bras, Roxi ?
Je m’endors, à bout de force, sentant le petit corps imaginaire de ce morceau de moi. Je suis brisée, mais lui est entier.

Quelle horreur de ne plus avoir de notion de temps. S’est-il écoulé des jours ou des semaines ? Peut-être des heures… Il pourrait être midi ou minuit, je n’en sais rien. La porte s’ouvre sans que j’aie entendu l’autre descendre. Je me redresse d’un bond, repliant mes jambes sur ma poitrine. Il m’amène mon repas. J’en salive, je crois que ce sont des pommes de terre rissolées. J’ai envie de me jeter sur mon assiette.
T’es pas son chien ! proclame Roxi.
Elle a raison. Brave fille, quitte à crever là, c’est moi qui vais me tuer à petit feu, mort lente et atroce, mais ce sera Ma mort.
Je tourne la tête vers le mur.
 Mange, dit-il calmement.
Je me fais violence, non, je ne mangerai pas !
 Mange ! répète-t-il plus fort.
Aucune réaction de ma part, pourtant, je salive, l’odeur me monte au nez, mes mains commencent à trembler.
 Comme tu veux.
Il va pour repartir avec mon plat, mais arrivé à la porte, il marque un temps d’arrêt. Sans lever la tête, il prononce juste :
 Je suis désolé.
Et le métal claque à nouveau.
Les larmes coulent, j’ai tellement faim ! Mais je dois tenir bon, si je ne dois pas sortir d’ici vivante au moins aurai-je montré mon désaccord.
Bien, Caro ! Bravo !
 Ta gueule, j’ai faim !
Il s’est excusé, cet enfoiré !
 Pour ce que ça me donne.
Je reste assise un long moment, essayant de calmer les grognements sourds de mon ventre. Puis, j’entame une petite série de pompes avant que ma tête ne tourne trop. Je suis en train de m’affaiblir. Le moindre effort m’oblige à m’allonger et à sombrer un peu plus dans les ténèbres. Est-ce que je perds connaissance ? Est-ce que je m’endors ? En tout cas, quand j’ouvre les yeux, mon cœur fait un bond dans ma poitrine, il est là et je ne l’ai pas entendu entrer. Depuis quand me regarde-t-il ?
 Tiens. C’est tout ce que j’ai trouvé pour le moment.
Il me jette un livre, je ne veux pas y toucher, je refuse ses cadeaux.
J’attends qu’il reparte pour regarder le bouquin de plus près. Après tout, je n’ai jamais réussi à me tenir trop proche d’un livre sans le feuilleter. « Les quatre filles du Docteur March ». Un classique ! Je le connais par cœur. J’aime tellement le personnage de Jo’, sa passion pour l’écriture, son côté rebelle. Sans même m’en rendre compte, je commence à lire les premières lignes, puis le premier chapitre et ainsi de suite jusqu’à l’épilogue. Ça m’a fait un bien fou de pouvoir m’évader. Je pouvais ressentir la chaleur du feu de cheminée et entendre Beth jouer du piano. J’ai le temps de le lire trois fois, m’assoupir quatre fois et tenter une série d’abdominaux avant que l’autre ne revienne. Toujours armé de son Opinel, il vient s’emparer de mon livre. Je ne prononce pas un mot, je refuse même de le regarder. Du coin de l’œil, je le vois lire la couverture.
 Tu voudrais que je t’en amène d’autres ?
Silence de ma part.
 Si tu me le demandes, j’accepte de t’amener un livre par jour.
Je m’apprête à lui tourner le dos quand Roxi me lance :
Caro, un livre par jour ! Ça veut dire que tu pourrais avoir une idée du temps qui passe.
Alors j’ose planter mes yeux dans les siens, et d’une voix timide et désagréable, je m’entends dire :
 Puis-je avoir d’autres livres, s’il vous plaît ?
 D’accord !
 Pourrais-je avoir de l’eau et une couverture ?
 Tu te crois à l’hôtel ?
Et il referme la porte.
Bien essayé, ma grande ! La prochaine fois, demande-lui la clé aussi tant que tu y es.
 Qui ne tente rien…
Tu as remarqué ?
 Quoi ?
Il a fait semblant de lire.
 Qu’est-ce que tu racontes, tu es aussi folle que moi.
Il a tenu le livre à l’envers. Qui lirait un titre de bouquin à l’envers ?
Cette Roxi ! Elle m’épate ! C’est vrai ça, il ne doit pas savoir lire. Je dois en être sûre avant de tirer des conclusions trop hâtives. Cela ne me sert pas à grand-chose de le savoir, mais cela a au moins le mérite de me donner un axe de réflexion. Finalement, même nos pensées ne peuvent pas indéfiniment errer sans but. Le cerveau humain a besoin d’un chemin balisé pour diriger ses idées.
Le cerveau humain ou seulement le tien ?
 C’est pareil !
Non, toi tu parles à ta conscience, t’es pas normale.
 Ferme-la !
Je fais des allers-retours dans ma cellule. J’ai cessé de me demander pourquoi je suis ici et comment je pourrais en sortir. Je me focalise sur l’illettrisme de l’Autre. Ça expliquerait peut-être pourquoi il s’est énervé quand je lui ai demandé quel était son livre préféré. S’il ne sait ni lire ni écrire, il ne doit pas travailler ou alors à un poste de bas rang. Ses mains ne sont pas sales ni abîmées, il ne doit pas avoir un emploi manuel. Si j’avais une idée du temps qui s’écoule, je pourrais savoir s’il s’absente à des heures régulières ou s’il reste là, au-dessus. Même réfléchir commence à me prendre trop d’énergie. J’ai faim et soif, ça m’empêche de penser.
Alors je recommence à chanter, « Le lundi au soleil » de Claude François. C’est la dernière chanson que j’ai entendue à la radio, je crois. Je ne connais pas bien les paroles, j’en invente au fur et à mesure.
Quand j’entends la clé tourner, je me jette sur le lit dans ma position habituelle. Mon ravisseur entre avec une bassine d’eau, une nouvelle carafe et un livre.
Je tente le tout pour le tout :
 Quel est ce livre ?
Comme seule réponse, il me le tend. Je lis mentalement « Les hauts de Hurlevent » sur une belle couverture en cuir.
 « Orgueil et préjugés» ? Merci.
 Pas de quoi. Je t’apporterai ton repas plus tard, si tu as faim.
J’attends qu’il ait refermé derrière lui pour brandir mon poing en signe de victoire.
Bien joué ! Cet abruti ne sait même pas quel bouquin il t’amène !
 Oui, Roxi, bravo à toi. Nous allons commencer le décompte des jours à partir de maintenant. Il ne faudra pas perdre le fil.
Allez installe-toi, nous avons rendez-vous avec Heathcliff !
Je bois d’abord de grandes gorgées d’eau fraîche puis dévore le roman d’Emily Brontë, deux fois ! C’est fou ce qu’on peut lire quand nous n’avons rien d’autre à faire. Ensuite, c’est l’heure de ma toilette. L’eau est glacée, mais tant pis, j’ai encore l’impression de sentir ses mains sur moi, son sexe entre mes jambes. L’odeur de mon pot de chambre devient infecte, il faudrait que j’obtienne de lui de le vider tous les jours.
Tu ne veux pas un massage tant que tu y es ?
 Arrête ! Je peux toujours essayer.

L’heure du repas a sonné, mais je m’en tiens à ma décision de ne pas manger.
 Tu ne veux toujours pas te nourrir ? Je te ferai avaler ça de force si tu t’obstines !
 Non, je me ferais vomir s’il le faut, mais je préfère mourir de faim !
Ma conscience me dit que je suis allée trop loin. Il me saisit alors les cheveux, me traînant jusqu’au sol à genoux. Il se place devant moi, défait son pantalon et tente de franchir la barrière de mes lèvres. Je refuse, serrant les dents, si fort que je pourrais me les briser. Mes mains sont libres, j’essaie de le frapper, mais je sens aussitôt son couteau sur ma carotide. Comment puis-je avoir assez de volonté pour me laisser crever de faim et me tétaniser devant la mort ?
 Suce-moi !
Il tient toujours ma tignasse fermement, il me fait mal, la pression de la lame s’accentue sur mon cou. Je me résous, j’entrouvre les lèvres, suffisamment pour qu’il y fasse entrer son membre avec fermeté. Je ne fais aucun mouvement, il se contente de se masturber dans ma bouche, s’engageant jusqu’au fond de ma gorge, me provoquant des haut-le-cœur. Je pleure, j’ai peur, je souffre à l’intérieur de moi-même.
Mords-le ! crie Roxi.
 Non ! Il va me tuer !
Et alors ? Au moins, l’affaire serait réglée.
 Non, Roxi, je veux vivre.
Mon esprit se déconnecte à nouveau, laissant mon corps subir pendant que je m’évade. Je repense à ma première chute à vélo. J’avais les genoux couverts de sang. Maman était venue, elle m’avait prise dans ses bras pour me consoler. Elle avait pansé mes blessures puis papa m’avait demandé de remonter aussitôt en selle. « Ne pas rester sur un échec ! » m’avait-il dit. J’avais eu peur de tomber à nouveau, mais finalement, j’avais réussi.
Le liquide chaud se répand dans ma gorge, je refuse de l’avaler, alors il se retire, je crache au sol la preuve de son plaisir à sens unique.
 Désormais, il faudra choisir ce que tu veux avaler. Mais crois-moi tu vas bien finir par engloutir quelque chose !
Il balade son arme sur ma nuque pour me laisser prendre la mesure de sa menace et sort de mon cachot.
Connard ! Enculé ! Fils de pute !
Roxi est en pleine crise de haine, de rage et de colère. Moi, je n’ai même plus de larmes à déverser, comme si mon cœur s’était soudain asséché. Plus de force pour me battre ; le ventre vide, je n’ai même pas de quoi vomir. Je regagne le matelas à quatre pattes, me mets en boule contre le mur, en état de choc.
 Viens me voir, ma chérie, je suis là.
C’est la voix de maman ! Je me retourne et la vois dans le coin de la pièce. Elle est si belle, elle me tend les bras.
 Tu me déçois beaucoup, Caroline !
Papa ! Il est à l’opposé de ma prison et il n’a pas l’air content.
 Papa…
 Je t’ai appris à te battre, pas avec tes poings, mais avec ta tête. Ne jamais abandonner, chuter et se faire mal ça fait partie de la vie, mais seuls les plus courageux se relèvent ! Tu n’as donc pas de courage ?
 J’ai honte, j’ai mal, j’ai froid.
 Fais-en une force, ma fille !
 Viens ma belle, viens me faire un câlin, me dit ma mère.
Je me lève, chancelante, mes jambes ont du mal à me porter, mais je veux retrouver le confort des bras maternels. Je m’approche d’elle, son parfum a remplacé celui de l’urine, de la merde, du vomi et de la peur. Je tends mes mains vers elle et avant même que je ne puisse avoir un contact, elle s’est évaporée. Derrière moi, mon père n’est plus là.
Tu commences à avoir des hallucinations.
Ma conscience me rit au nez au lieu de me soutenir.
 Je veux les voir encore. Je voudrais qu’ils soient là.
Arrête donc de te lamenter sur ce qui n’est pas possible. Concentre-toi, reprends-toi un peu bon sang !
Pas le temps de réfléchir davantage que l’autre revient avec un plateau. Des tagliatelles et du poisson. Pas beaucoup, juste de quoi ne pas mourir de faim.
 Mange !
Je m’exécute, ne voulant surtout pas qu’il recommence à me farcir la bouche de son sexe dégueulasse.
 Bien, je n’aime pas faire ce que je te fais, mais s’il n’y a que comme ça que tu comprends, je devrai recommencer, dit-il.
 Je vous obéirai, je vous le promets, mais s’il vous plaît, ne me forcez plus à faire ça.
 Cela dépendra de toi. Et je fais ce que je veux de toi de toute façon.
Un silence s’installe, j’essaie de ne pas manger trop vite pour savourer le peu que j’ai dans mon plat. Je sens son regard qui pèse sur moi. Impossible de déterminer ce qu’il ressent, ce qu’il a en tête. Il est une énigme, tout ceci est un mystère. Mais je ne veux plus poser de questions, je ne veux plus le fâcher.
 Tu as fini ton livre ?
 Oui, je l’ai lu deux fois.
 Ça parle de quoi ?
Quoi ? Il m’a violée, il m’a complètement cassée de l’intérieur et maintenant, il veut entamer la conversation ? Quelque chose me dit que je dois discuter avec lui, ne jamais le froisser, s’il veut me parler, je dois lui répondre. Je réprime des nausées à cette idée, déglutis tant bien que mal :
 C’est l’histoire d’une vengeance, une histoire d’amour aussi.
 Je veux que tu dormes maintenant. Je t’amènerai un autre livre demain.
Il reprend le plateau et avant de franchir le seuil me lance en baissant les yeux :
 Pardonne-moi.
La lourde porte se referme une fois encore, m’abandonnant à ma solitude.
Encore sous le choc de tout ce qu’il vient de se passer, je sombre dans un sommeil sans rêves.
Quand je m’éveille, je trouve au pied du lit un nouvel ouvrage, il s’agit de « Jane Eyre ». Mon kidnappeur possède-t-il sans même le savoir tous les chefs-d’œuvre de la littérature anglaise ?
Je me lève pour boire un peu d’eau et faire une toilette succincte. Je ne supporte pas l’idée qu’il puisse pénétrer dans mon repère de fortune sans que je m’en rende compte. Il pourrait tout aussi bien m’égorger dans mon sommeil, m’attacher de nouveau, me bâillonner encore ou je ne sais quoi d’autre. Ne pas y penser, m’attacher à cette évasion littéraire qui m’est offerte. Je me plonge dans ce roman de Charlotte Brontë. Jane Eyre et son enfance chaotique, sa force de caractère, sa poésie, sa fragilité malgré tout. Elle est une plume, elle virevolte au gré du vent, elle subit les bourrasques, les tempêtes, sans jamais se poser. La mort d’Helen me fait fondre en larmes, son amour pour Edward Rochester me bouleverse, la folie de Bertha… cette folie qui me gagne moi aussi.
L’avantage, c’est que toi au moins tu ne finiras pas dans les flammes, me lance Roxi.
 Oui. Mais la mort de Bertha est un soulagement pour tout le monde. La mienne ne sera qu’un soulagement pour moi-même.
Alors qu’est-ce que tu attends ? Pousse-le à bout et laisse-le te vider de ton sang.
Ma conscience a raison, ce serait si simple. Mais ce n’est pas ce que papa m’a appris ! Et puis il y a ce réflexe, celui de se cramponner à la vie coûte que coûte. Ce doit être un instinct animal que nous ne pouvons ni appréhender ni maîtriser. Endurer, même au-delà de ce que nous pensions imaginable, s’accrocher à l’espoir insensé d’une fin heureuse, dissocier le corps et l’esprit, se dépasser, se surpasser.
Une fois ma lecture terminée, je décide de faire quelques exercices physiques. Ce n’est pas forcément évident dans cette petite pièce, courir sur place, se servir des cruches d’eau comme haltères. À ne pas me bouger, je finirais par avoir les muscles atrophiés, des crampes et des escarres. Et puis, c’est important de se fixer un objectif. Cinq pompes de plus qu’hier, j’ai pu compter jusqu’à quarante-cinq en faisant un peu de gainage, c’est dix secondes de plus que la dernière fois. Quand je regarde mon corps nu, je peux déjà observer les premières transformations. Mes côtes apparaissent sous ma peau, mon ventre est devenu plat pour ne pas dire creux. Mes poignets ne portent presque plus les marques des cordes, mais ont semble-t-il rétréci. Je n’ai pas de miroir, mais au toucher, je ne sens plus la rondeur de mes joues. Mes cheveux sont emmêlés, je fais ce que je peux pour les laver, mais sans brosse ils doivent être dans un état déplorable.
Eh, calme-toi un peu, tu n’es pas là pour un concours de beauté princesse !
 Justement, peut-être que je vais devenir tellement repoussante qu’il n’arrivera même plus à bander en me regardant.
Tiens ! Quand on parle du loup.
Effectivement le voilà qui entre. Pas de plateau à la main, pas de bassine, pas de livres, juste son Opinel.
 Tu as lu ?
 Oui, dis-je avec méfiance.
 Parle-moi de ce bouquin.
 C’est Jane Eyre. La vie tumultueuse d’une petite orpheline qui après une enfance difficile dans un orphelinat devient gouvernante en Angleterre. Elle tombe amoureuse de l’antipathique propriétaire des lieux et…
 Des histoires de bonnes femmes !
 C’est un classique de la littérature, vous le sauriez si vous l’aviez lu !
Une gifle violente m’atteint au visage. Je sens un liquide chaud couler de mon nez, jusqu’à mes lèvres. Le goût métallique du sang s’insinue dans ma bouche. Je bouillonne ! Vais-je devoir subir ses violences jusqu’à ce qu’il décide d’y mettre un terme d’une manière ou d’une autre ? Je ne réfléchis même pas, à tort, avant de lui lancer :
 Pour cela, encore faudrait-il savoir lire !
Cette fois, c’est son poing que je reçois en pleine figure. Je sens mon arcade craquer et perds connaissance sous l’effet du choc.
Je reprends mes esprits en sentant un mince filet d’eau couler sur mon visage. Je suis étendue sur le lit, je n’arrive à ouvrir que mon œil droit, mais c’est bien suffisant pour le voir penché au-dessus de moi. Son regard est glacial, mais pour la première fois ses gestes sont doux, il applique une serviette froide sur mon œil afin de le faire désenfler. Comment peut-on frapper avec une telle hargne et éponger le sang de l’ennemi juste après ? Je suis terrifiée, je n’aime pas le savoir si près de moi alors que je suis allongée toute nue, sans défense.
 Dors, pour cette nuit je vais éteindre la lumière.
Il se retire sans que j’aie le temps de répondre, sans avoir pu voir s’il était armé. J’entends ses pas s’éloigner puis l’ampoule s’éteint.
Qu’il est agréable de se trouver dans l’obscurité. Tout mon visage me lance, la douleur va et vient au rythme de mon cœur qui bat. Mais il bat encore. Pour combien de temps ?

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