Tuez comme il vous plaira
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Description

1977-1982. Un enfant qui traverse les années de plomb en Espagne. Une famille divisée par les non-dits de la guerre civile et de la dictature. Une mère courage. Un prêtre ouvrier fantasque. Un ancien batteur de Mike Brant. Un sicaire italien et une belle mercenaire à la solde d'un franquiste conspirateur. Un commissaire de police sans foi ni loi. Un ancien SS guignolesque. Des terroristes à toutes les sauces. Des règlements de comptes, des bombes, des coups d'État et des coups tordus.Entre roman noir et autofiction tragique, de Valence à Madrid, voici le récit sans concession de la transition démocratique espagnole. Dans un passé qui ne passe pas, on a dû réveiller les morts. Soyez sans crainte.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2020
Nombre de lectures 2
EAN13 9782490981045
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0345€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TUEZ COMME IL VOUS PLAIRA
 
 
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Under Éditions
11590 Cuxac d’Aude France
 
estelas.editions@gmail.com
www.JaimeLaLecture.fr
www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9782490981045
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
 
Mark Rosaleny
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
TUEZ
COMME IL VOUS PLAIRA
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Roman
 
 
 
 
 
 
Estelas Éditions
 
 
Table des matières
1977 - Chaton de papier
25 MARS 1977
FUNÈBRE
LUIGI
Madrid, 19 janvier 1977
NYMPHOMANIE
ATOCHA
Note de la DGS (Direction Générale de Sécurité) du 15 février 1977
ALBANIE
Extrait du Journal intime de LGC (1er décembre 1977)
1978 - Spain, your meeting place
28 FÉVRIER 1978
LGC
Extrait du discours « De l’impureté de l’âme et les dangers de la modernité », prononcé par LGC à Madrid, 17mars 1978
LSD
DESPACITO
COÑO
TITRE : « EVA », LA DANGEREUSE ACTIVISTE DU GRAPO A ÉTÉ ARRÊTÉE PAR LA POLICE
1979 - En Espagne, personne ne vous entend crier
Cesid (Agence de renseignement espagnol), Lutte contre le terrorisme, 1979
NAPULE
REPORTAGE SPÉCIAL POUR LE NYT
G41
BOUM !
MALEDITTU
1980 - Qui saura, qui saura, oui qui saura
VUE D'ENSEMBLE DES OPÉRATIONS EN COURS
ACTION
REACTION
BARROS
TITRE : UN COMMANDO DU GRAPO TUE LE GENERAL BRIZ ARMENGOL.
CULEBRA
12 novembre 1980
BERNABÉU
NOËL
1981 - Aux origines du mal
26 MARS 1981
ROUGE
KAKI
NOIR
Il n’existe aucun risque pour la population
La pneumonie
Les morts continuent
Trois morts de plus.
BLANC
1982 - Parti Socialiste Ouvrier Endoffé
8 DÉCEMBRE 1982
LUNA
CESAR
APPLAUDISSEMENTS
CARLETÍ
CERF-VOLANT
TERESA

 
 
 
 
 
 
  ¿Quién eres tú? ¿ dónde vas ? ¿ cuál es tu destino ?
Yo sólo soy alguien más, sigo mi camino.
Zarpa, ¿ Quién eres tú ? Infierno.
 
 
 
 
Je vais vous raconter une histoire. Autant vous prévenir, elle finit mal. Elle nous parle d’une époque où la société espagnole, débarrassée à jamais d'un dictateur psychopathe, caresse enfin l’espoir de retrouver un avenir démocratique. Beaucoup en ont fait une période de référence, un modèle de transition. Un festin pour les politologues, diront certains. Bon appétit.
Le problème c’est que chacune des étapes de son récit est tapissée de cadavres. Des années bordéliques durant lesquelles on promeut plein de héros et où l’on promet un max de bonheur. Or, vous le savez aussi bien que moi, les vrais héros, ceux qui traînent leur malheur en payant les pots cassés de leur misère, on n’en parle jamais. Ça fait pas très glamour.
Alors, dans cette guerre déguisée en réconciliation nationale, j’ai décidé de leur laisser un peu la parole à tous ces types sombrés dans l’anonymat. L’occasion de renouer avec le bon vieux temps.
Manière de se rappeler aussi que de l’Histoire on ne retient rien. Car le propre de l’homme, c’est d’être toujours plus con.
 
 
 
 
 
1977 - Chaton de papier
 
 
 
 
 
Espagnols... Franco est mort... Un homme d’exception entré dans l’histoire et qui jusqu’au bout a toujours assumé ses responsabilités, même les plus difficiles… Son service rendu à l’Espagne a imprégné sa vie, il l’a mené de jour en jour, d’heure en heure, comme une mission exceptionnelle.
Arias Navarro, 20 novembre 1975
 
Blas Piñar, fondateur de FN (Fuerza Nueva), a déclaré lors de son meeting à Madrid que « le conflit armé a bien pris fin le 1er avril 1939, mais le conflit idéologique se poursuit aujourd’hui avec plus de force qu’en 1939 ». Il a aussi ajouté que « certes Franco est mort, mais le franquisme n’est pas encore enterré. »
Journal ABC Madrid, 30 mars 1976
 
Si les otages du GRAPO sont assassinés, nous promettons une Nuit des Longs Couteaux dans toute l’Espagne.
Triple A (Alliance Apostolique Anticommuniste), Le Figaro, 18 décembre 1976
 
Si le peuple et l’armée réagissent comme il se doit, l’Espagne sera sauvée et rendra un grand service à la paix mondiale en éliminant un grand processus d’insécurité dans la péninsule ibérique.
Mariano Covisa Carro, Guérilleros du Christ Roi , The New York Times, 8 janvier 1977
 
Toute question d'ordre idéologique, toute controverse au sein du peuple ne peut être résolue que par des méthodes démocratiques, par la discussion, la critique, la persuasion et l’éducation ; on ne peut en aucun cas y parvenir avec des méthodes coercitives et répressives.
Mao Tse Toung, Le petit livre rouge
 
 
 
25 MARS 1977
Mémorandum confidentiel pour le directeur la CIA sur la situation en Espagne.
 
Au cours des 16 mois qui ont suivi la mort de Franco, le chemin parcouru par l’Espagne est impressionnant. Le Roi Juan Carlos a joué un rôle majeur. Après la chute du gouvernement Arias, il a opté pour une équipe plus jeune tout en écartant les nostalgiques du franquisme. Il a donné carte blanche à son homme de confiance et président du Gouvernement, Adolfo Suárez, afin de conduire les réformes institutionnelles de manière pacifique .
Terrorisme   : Le pays a tenu bon face aux attentats terroristes venant des extrêmes, qu’ils soient de gauche ou de droite, suivis du kidnapping de deux hauts fonctionnaires. D’autres attaques terroristes pourraient avoir lieu dans les deux mois à venir de la part des ultras de droite dans le but de faire échouer le processus démocratique par un coup d’État militaire. Des groupes dissidents d’extrême gauche poursuivent de leur côté une tactique qui vise à provoquer un soulèvement populaire. Agissant avec prudence, le gouvernement a su contenir une violence sporadique.
 
Une complication supplémentaire est à noter cependant : l’incertitude qui plane sur la fidélité des forces de sécurité, car beaucoup de ses membres soutiennent inconditionnellement les terroristes de droite .
 
 
 
 
FUNÈBRE
 
 
La première fois que j’ai vu la mort, je venais d’avoir douze ans. De moi on garde le souvenir d’un gosse précoce. Doté d’une intelligence hors du commun. Aimé de tous. D’une beauté que l’on qualifiait volontiers d’angélique. Dans un pays marqué par quarante ans de théocratie national-catholique, passer pour un ange ça fait de vous un enfant de bénédiction.
Je vivais dans les faubourgs de Valence, en Espagne. Une merveilleuse ville de banlieue qui porte le nom de Mislata. Elle possède encore aujourd’hui la plus grande densité du pays, et une des plus élevées au monde aussi incroyable que cela puisse paraître. Elle doit son nom à l’arabe, Menzil-Ata. Son étymologie renvoie à une sorte de maison d’hôtes, une auberge pour voyageurs, on sait plus très bien en fait. Mes parents s’y installèrent après la mort de Franco, entre deux débouchages de champagne, au cœur de la morería, l’ancien ghetto musulman médiéval. Dans un immeuble populo du centre historique, numéro 8 place des Maures, porte 2, au premier étage, juste au-dessus du syndicat communiste CCC.OO (Commissions Ouvrières). Mon père, un napolitain pur sucre, travaillait dans les chantiers. Le meilleur plâtrier de la région. Il a fortement contribué au bétonnage des côtes, du pays Valencien aux Baléares, en passant par la Catalogne. Les touristes lui doivent beaucoup.
J’avais un frère aîné qui dégoulinait de jalousie dès qu’il apercevait ma cabine. Je l’appelais l’Albanais. Je vous expliquerai… Il prenait un plaisir psychotique à claironner autour de lui tout le mal qu’il pensait de mon existence. Sa naissance eut lieu dans une modeste maison d’Alcàsser, village maternel perdu au milieu des orangers. Chez Fernanda qui fut la nourrice de ma mère. Une vraie débâcle son affaire. Ma mise au monde en revanche se fit en douceur, dans la capitale valencienne, à l’hosto dit La Foi où je naquis la gueule de travers. Le cordon ombilical enroulé autour du cou, à moitié défiguré par la strangulation, incapable d’émettre le moindre vagissement. Dans mon subconscient solidaire, je ne pouvais pas laisser ma mère endurer seule les affres de son travail. Elle en avait suffisamment fait.
Je lui devais la vie.
Ce mois de janvier 1977, le lendemain du premier de l’an, à l’approche de la fête des rois mages, je demandai à ma mère si ma tante souffrait toujours de sa maladie.
Elle m’apprit sa mort. La veillée mortuaire se tenait dans sa maison d’Alcàsser.
Alcàsser…
Il me revient en mémoire un patelin encore un peu meringué à cette époque, avec des barreaux torsadés à toutes les fenêtres . L es mois d’août on y grimpe mieux quand on lâche les taureaux. J’y amenai un jour César, mon copain de la ville, un métis. Les types ils ont passé la journée à nous mettre plus bas qu’un trou. À nous traiter moi d’étranger, lui de moricaud grillé toutes les cinq minutes. Je leur expliquai en vain qu’il venait de Guinée, une ancienne colonie espagnole, mais ça compliquait encore plus les origines. Ils connaissaient les cartes Panini, pas celles de géographie.
Désormais à Alcàsser, qui lui aussi vient de l’arabe al-qasr (forteresse), les oranges y en a plus tellement à proximité des maisons. Les Maghrébins par contre ils sont revenus au fil de l’eau. On y voit parfois un voile discret qui circule sur le trottoir. Pas sûr qu’on apprécie. Déjà à l’époque tout ce qui ressemblait à un étranger relevait de la Reconquista. Ou d'une Croisade si vous préférez. Pourtant, aux origines on parlait bien d’une alqueria musulmane, autrement dit d'une communauté pépère de paysans libres, de petits propriétaires berbères.
En 1093, la Crónica General évoque pour la première fois le nom de Kasser à travers les Almoravides. Leur armée s’apprêtait à libérer la ville de Valence assiégée par un vénéré des livres d’histoire à l’école, Rodrigo Díaz, alias le Cid. Un vrai connard. Abū Bakr ibs Tasfin, le neveu du calife Yūsuf, il essaie de se le faire le Cid. Sans succès. Plus tard, une autre rognure de héros national, Jacques 1 er met à sac Alcàsser. Les maures, écœurés, finissent par abandonner les lieux. Il donne le village à un noble, Artal de Foces, qui essaie de le repeupler. Personne veut travailler. Des assistés les croisés du Christ, ça promet. Les moriscos , sorte d’hybrides arabisants et convertis, s’installent pour y bosser. Certains pratiquent de nouveau l’islam, on leur fiche la paix pendant un temps, prennent soin de leur petite mosquée et vous laissent un village prospère. Les inquisiteurs se pointent et on les expuls e pour de bon du Royaume de Valence. Depuis, c’est pourri. Voilà. Inutile d’aller voir les foutreries laissées par des nazes sur Wikipédia. Demandez-moi pour l’histoire.
 
Je traversai tout le village, mon cousin collé aux basques. Il n’arrêtait pas de couiner. Sous un ciel par endroits pommelé, le tintement monotone des cloches cadençait notre marche. Un vent frais hurlait dans les arbres. La lumière du midi s’étalait le long des rues. Elle se réverbérait sur les murs blanchis à la chaux. Je pres sai l'allure en dépit des jérémiades et des crachats de morve de l’autre.
En Espagne, les bleds endimanchés semblent taillés sur mesure pour les processions et les funérailles. Tout paraît paisible. Chaque ingrédient du paysage est à sa place. Des orangeraies en enfilade au ronronnement paresseux d es tracteurs. Une quiétude aromatique à l’agrume qui traîne çà et là. Des regards voyeurs qui vous espionnent derrière des rideaux, le visage collé aux carreaux d'une fenêtre. Un chat noir qui se blottit sous une voiture, des ruelles poussiéreuses, des clebs amorphes. Approchez de plus près, n’ayez crainte. Vous voyez cette femme qui nettoie le parvis de l’église ? Sa fille qui l’aide à disposer les couronnes de fleurs ? Le curé qui ajuste son étole ? Aucun doute, vous assistez à une saloperie d’enterrement. Bienvenidos .
Soulagé d’arriver chez ma tante, je pouvais enfin me débarrasser du cousin. Une nuée de femmes se massait dans l’embrasure de la porte. Sapées de noir, elles hochaient sans arrêt leurs bobines. Des poules qui balançaient leur tête à tout va, niaisement, prêtes à picorer le moindre ragot. À mesure que j’ avançais , je pouvais sentir l’âcreté de la laque. Du chevelu grotesque sur des faces abondamment fardées. Une bouillie de bouilles en pleine rotation, les yeux placés de chaque côté de la tête. Un assortiment de volailles criardes.
— Et c elui-ci , il est à qui ? Ah ! Il est à la Carmen ! Il a les yeux de son grand-père ! Le pauvre ! Mon Dieu, le pauvre !
Impossible de savoir de qui elles parlaient, ces garces. De moi ou de mon grand-père ? Les deux à la fois ? Quand les gens évoquaient son souvenir, ils rabâchaient en ritournelle les mots pauvre et innocent . Je leur proposai un regard angélique. Je savais m’y prendre. Je me reçus des caresses sur la joue. On nous a permis de venir ici. Maintenant, nous souhaiterions voir la mort de la morte, car nous sommes les gentils neveux de la défunte. Mon cousin se noie de chagrin, priorité aux enfants, merci de nous laisser passer, bande de connasses.
Je traversai le long vestibule en direction du cercueil posé sur une table rectangulaire, recouverte d’un drap blanc. Je croisai des figures plus ou moins connues qui semblaient flotter dans le clair-obscur. Il se logeait dans les recoins quelques sanglots feutrés. La maison s’imbibait des bouquets de deuil.
Une main émaciée et veineuse s’agrippa à mon bras. J’aperçus la face décharnée d’une veuve impérissable, lacérée de rides, péniblement assise dans la pénombre, exhalant une bonne haleine d'ail rance. Derrière ses lunettes cerclées, elle bredouilla quelque chose d’incompréhensible. Elle me relâcha et commença à abreuver l’atmosphère de rosaires chuchotés, à coups de salve Regina, de miséricordes, d’espérances, de vallées de larmes, de Jésus, de Vierges et de salutations à Marie, l’ensemble de sa logorrhée retentissant dans un pitoyable vide.
Je m’approchai de ma tante. Je la vis apaisée, la pauvre. Je mesurais le contraste entre la finesse de ses traits et les tronches de carnaval qui l’entouraient. Aujourd’hui, à part la douce expression d’un sommeil irrévocable, j’ai beau chercher dans ma mémoire, je ne revois que l’image fugace de son sourire à mon endroit, lors d’un pique-nique à la campagne. Ce fut, il m’en souvient, une journée estivale et caniculaire. Pour la voir sourire avec insistance, je devais certainement amuser la galerie avec une attitude fantasque. Mais ça, je sais plus. De la tendresse, de la bienveillance, de la générosité elle en avait à revendre, c’est certain.
Dehors, au milieu du patio, un silence pesant entourait son mari. J’aperçus ma mère de profil, les cheveux de jais relevés en chignon, sa silhouette assise à contre-jour, un filet de lumière éclairant un regard égaré. Isolée dans ses pensées, indifférente aux lamentations, accablée par un profond désarroi, privée d’une complicité que le cancer venait de lui arracher. Seule désormais au sein de sa famille.
Bien seule, je vous l’assure.
Elle posa ses yeux sur moi, puis les dirigea vers le sol. Mon père se tenait debout derrière elle, la main appuyée sur le dossier du fauteuil. En vain, il consolait l’inconsolable. Il remarqua ma présence, me fit un léger signe du menton : fais pas le con, qu’il me signifiait. Face à elle, entre ses deux autres filles éplorées, un mouchoir blanc serré contre sa joue, presque avec rage, elle pleurait sa pire ennemie. Toute odieuse, une méchante, une sorte de gourou familial : sa mère. Et il s’en rassemblait du monde à ses côtés, la vache ! Il fallait la voir trôner sous le portrait de feu son premier époux accroché au-dessus de sa tête, à se balancer, à se larmoyer, à geindre et à s’égoutter de tristesse.
— Ah ! Ma fille ! Ah ! Ma fille !
Une morue géante ma grand-mère, mais aussi une maligne. Attention, redoutable d’intelligence, le vieux lampion. La vie, la mort elle en connaissait un rayon. Capable de vous cramponner à sa douleur morbide, elle suintait ses larmes une à une, ça s’arrêtait pas. Intarissable de la prunelle. Pas besoin de me regarder, elle m’avait vu. Elle voyait tout du reste, ça l’aveuglait en rien sa pleurnicherie.
Elle inspirait respect, crainte, admiration. Elle aurait été parfaite à la place de sa fille. Puis le soir venu, en profanateur endiablé de son catafalque, je serais venu pisser dru sur sa bière en me frottant les pieds sur ses nibards fripés. Je cultivais un potager de haine pour la vieille. De ce qui poussait, j’en mangeais tous les jours un peu.
Assises et serrées comme des blattes, des femmes formaient une ronde. Elles murmuraient sous un concert d’éventails, incollables en récitations funèbres, vous déployant une noirceur cafardeuse dans leur demi-cercle macabre. Dans la clarté extérieure du patio, les hommes ventripotents discutaient les mains derrière le dos. Immobiles, raides, les visages fermés. La pendule ça donnait plus l’heure, le mot cédait sa place à un permanent chuchotis, presque infernal. On célébrait l’affliction, on mimait la tristesse, on couvait sa peine, on crevait les cœurs. Je voulais voir la mort. À travers la vitre qui enfermait le corps sans vie, je n’ai vu que la morte. Pis encore, la morte dans un bocal.
Mon cousin interrompit le sinistre chuchotage. Il se mit à hurler tel un possédé en pleine séance d’exorcisme. On le fit sortir. Ce fut la note pleureuse, la touche tragique reprise en chœur par ma grand-mère, puis par sa garde rapprochée. Dehors, devant la porte d’entrée, un essaim de vioques bouleversées préparait une haie d’honneur à l’idiot utile. Je l’abandonnai à sa connerie et allai me réfugier dans la cuisine. Là, ma cousine m’offrit une citronnade. Quand je lui dis que toutes ces vieilles puaient la culotte sale, elle me sourit. Elle souriait malgré sa perte abyssale. À sa place je les aurais tous butés.
— S’il faut moi aussi, plus tard, j’empesterai la culotte, on sera tous vieux un jour.
Elle se tut un instant. Des pas compassés, des bruits sourds accompagnés de raclements de chaise, un morne défilé de masques en direction de la rue, des pleurs étouffés, quelques reniflements. Elle eut une montée de larmes. Ces enfoirés venaient lui enlever sa mère pour de bon.
 
 
 
 
LUIGI
 
 
Valence, 4 janvier 1977
 
Le taxi vient de le déposer à l'angle de la rue de Viana où des paquets d'hommes marchandent avec des putes, la plupart en costard, une clope au bec. Obligé de jouer des coudes pour se frayer un passage au milieu des coureurs de gueuses. Le Chalet Arabe, un bouge qui se veut distingué. Il est tenu par Gilia, une vieille taulière du Barrio Chino, la doyenne des boxons.
Il écart e de son chemin une tapineuse peinturlurée. Deux couches de fard bleu pétard sur les paupières. Elle le gratifi e en lui caressant l'entrejambe. Cabr ó n . Elle chauffe le trottoir devant le club, annonce des promos sur les mamaditas , promet des moments calientes au-dessus du Chalet, dans une piaule qui pue la baise de pedzouille. Il l’écarte de son chemin :
— Dégage !
La maquerelle rôde derrière le comptoir brumeux. Sa frime est froissée par des années de haute voltige. Elle accueille avec un sourire jusqu'aux oreilles les nouveaux clients :
— Bienvenus dans mon rade, les queutards !
Une petite noiraude se déhanche sur une minuscule scène ovale. Les seins à l'air, des vergetures au ventre et les bourrelets qui vibrent en même temps que la cellulite des fesses. Elle lui adresse un blanc sourire à son tour. Décidément, risettes, mojitos et mamaditas , le tripot miteux respire la joie de vivre.
Il aperçoit un homme seul au fond de la salle qui lit le journal. Derrière lui, deux malabars debout le braquent du regard depuis son apparition dans le bar. Il avance vers eux devant des types fauchés. Ils chipotent sur le montant d'une passe. Fatiguée de négocier à la baisse avec des poivrots, la pute vient de repérer de la chair fraîche.
Elle se plante entre Luigi et l'homme assis.
— Tu me payes un verre, mon chou ?
Elle se heurte à la voix d'un des deux mastards.
— Dégage !
 
Il s'assied face au Grand Chef. Une serveuse en soutif portant un jean moulant pose un verre de gin. Il replie le journal Arriba, le torchon fasciste qui donne des nouvelles fascistes aux anciens fascistes.
—Vous boirez quelque chose ?
Luigi décline. Il voit pour la première fois Le Grand Chef en chair et en os. Il l'imaginait avec des cheveux gluants. Bingo. Un tube entier de Pento passé au râteau du front vers la nuque. Des poches d'alcool sous les yeux noirs perçants, une couperose dégueulasse et violacée plaquée sur ses joues, un nœud papillon rouge, un costume sombre et des gestes maniérés. Il boit une grande lampée de gin. Claquement des doigts du molosse. La serveuse en soutif se radine avec un autre verre. Elle prend une pose cambrée, la main sur les hanches, pendant que LGC avale d’un trait.
—Vous ne voulez vraiment pas m'accompagner ?
La serveuse sourit, ses deux bras appuyés sur la table et ses nibards à un centimètre des narines d’un Luigi imperturbable.
—Sans façon.
 
Gilia offre un troisième verre de gin à un Grand Chef dépité.
— Franco l'a bien dit. Les Espagnols, on ne peut pas les laisser seuls. Il le savait, notre regretté Caudillo, qu'ils feraient n'importe quoi. La prochaine étape après le référendum nous la connaissons tous, légaliser le Parti Rouge. L'arrivée de son grand manitou déguisé en ambulancier ressemble à un vulgaire coup monté 1 .
LGC possédait les meilleurs infiltrés du pays, de la Guardia Civil aux services de renseignement, en passant par les partis politiques de tout bord. Des mouchards en immersion dans tous les milieux, y compris dans les groupuscules terroristes. Des taupes à toutes les sauces. Des flics et des ex-flics, des espions et des ex-espions, des marxistes et des ex-marxistes. L'arrivée de Carrillo après le référendum ça laissait rien présager de bon. Le pays pourrait en cas d'élections libres basculer de Facholand à Cocoland. Un désastre.
— Je sais de source sûre, poursuit-il, que Satanas Carrillo donne des interviews à des journalistes étrangers dans une voiture parcourant les avenues de la capitale. Il n'y a rien à faire avec les rouges, à part les fusiller dès la naissance.
Acquiescement de Luigi .
— Je suis de votre avis, monsieur.
LGC tripot e son verre. Il en aval e une énorme gorgée avant de rembrayer.
— En attendant, cette histoire d'enlèvement sème une parfaite zizanie. Elle pourrit les plus hautes sphères de l'État. Ils ne savent plus où donner de la tête. Une situation dont nous pouvons tirer profit.
A llusion au kidnapping d'Oriol, le chef du Conseil d'État. Ancien pilier du régime franquiste. Les ravisseurs ont agi en plein jour dans les bureaux de sa Fondation à Madrid. Bientôt un mois qu'il est entre les mains d'un obscur groupe armé, le GRAPO, proche d'un non moins obscur Parti communiste dit reconstitué .
Luigi allum e une cigarette. Il expir e une traînée de fumée blanche qui s'enroul e jusqu'au plafond.
— Le moment semble propice à la riposte.
— Oui, mais quelque chose me chiffonne.
— De quoi s'agit-il, monsieur ?
Il énum ère les groupes terroristes d’extrême droite, appellation d’origine incontrôlée , ayant des accointances prononcées avec une police qui tarde à se purger des bonnes habitudes prises sous l’ancien régime.
— Triple A, Bataillon Basque Espagnol, Guérilleros du Christ Roi et même le merveilleux Ordine Nuovo italien… Je pense qu’il serait grand temps de songer à un rapprochement plus coordonné pour envisager des actions communes. Bien organisés, nous serions à même de faire échouer cette chienlit de gouvernement.
— C’est une excellente idée, monsieur. Il est primordial d’unir nos forces pour espérer redresser la situation.
— On m’a beaucoup vanté vos mérites. J’ai besoin de quelqu’un comme vous à Madrid. Notre Syndicat national des transports a été noyauté par les bolcheviques. Nous devons passer à l’action. Nos contacts dans la police vous livreront tous les tuyaux nécessaires.
Luigi écrase sa cigarette. Qui dit police, dit les services de la Brigade Politico-Sociale. Il collabore avec la BPS d epuis son arrivée à Valence. Il aide à mater des gauchistes pour le compte du Bébé, une brute épaisse, un franquiste convaincu, et une pédale notoire.
— Je dois m'en remettre à la folledingue ?
LGC s'esclaff e en tapant des mains.
— Nous devons nous battre avec tous les atouts dont nous disposons. La folledingue, comme vous dites, s’avère efficace malgré ses penchants. Bien sûr, la rémunération sera à la hauteur de l'immensité de la tâche. Je n'irai pas par quatre chemins, seule une nouvelle guerre civile peut ramener l'ordre indispensable dans ce pays depuis trop longtemps orphelin.
 
 
 
 
Madrid, 19 janvier 1977
 
 
NOTRE OBJECTIF, NOUS AVONS DÉJÀ ÉTÉ ASSEZ CLAIRS SUR CE POINT, EST LA DESTRUCTION DU FASCISME AVEC L'APPUI DES MASSES POPULAIRES. NOUS NOUS Y PRÉPARONS AVEC ACHARNEMENT DEPUIS LONGTEMPS ET VOUS DEVEZ SAVOIR QUE NOUS N'EN SOMMES QU'AU DÉBUT, CAR NOUS N'EMPLOYONS POUR LE MOMENT QU'UNE INFIME PARTIE DE LA FORCE DE FRAPPE DONT NOUS DISPOSONS.
SI LE GOUVERNEMENT VEUT SOUS-ESTIMER NOTRE ORGANISATION, MALGRÉ LES ACTIONS QUE NOUS MENONS, S'IL CONTINUE À TROMPER L'OPINION PUBLIQUE AVEC DES FAUX COMMUNIQUÉS, COMME CELUI DE DIMANCHE DERNIER, TANT PIS POUR LUI.
SI LE PROBLÈME TARDE À TROUVER SA SOLUTION, LE GOUVERNEMENT DOIT ÊTRE TENU POUR SEUL RESPONSABLE.
G.R.A.P.O.
 
 
 
 
 
NYMPHOMANIE
 
 
Tous les lundis je lisais à ma mère les critiques des films à l’affiche. Je m’asseyais sur le carrelage. Je me concentrais sur les pages du guide culturel. Le Turia que ça s’appelait, en référence au nom du fleuve asséché qui ne traversait plus Valence. Ma mère s’allongeait sur le canapé. Lis ! Elle ne craignait qu’une chose, que je me sauve de l’école, que j’en oublie la lecture et l’écriture. Elle me faisait lire tous les jours au prétexte qu’elle adorait ma voix de fifille. Le deuxième elle l’aurait voulu au féminin. Normal, avec mon irascible de frère, le premier à naître, jamais content, elle ne pouvait que s’écœurer des garçons. Le guide balançait des notes aux films, de 0 à 5, du navet au chef-d’œuvre .
Elle me laissa jeter mon dévolu sur le Sacré Graal ! des Monty Python. Du loufoque délirant, ça m’allait bien. Du chevalier noir et du lapin tueur, je demandais pas mieux.
Nos escapades au cinéma se transformaient en osmose jubilatoire. On les effacera de nos mémoires communes bien des années plus tard. On laissera à la frontière ces instants de bonheur confortablement installés sur les sièges moelleux du cinéma Serrano, ou de l’Artis qui se situait au sous-sol. Et que dire de la salle du Slave, juste en face, où l’on pénétrait en passant derrière l’écran pour autant que je m’en souvienne.
Grouillante et populeuse, on aurait pu baptiser la rue piétonne face à la gare « rue du septième art ». Les bouches des box-offices avalaient des files de spectateurs qui se pressaient devant les salles aux noms étincelants : Suisse, Aula, Lys, Tyris, Capitol, Metropol, D’or… Le Rex aussi. Une zone d’épanouissement cinéphile, une fenêtre que l’on ouvrait sur un monde qui feignait d’aller mieux dans ses fictions.
Le cinéma fut donc la principale distraction de ma mère. Ça lui permettait de se soustraire aux méandres politiques et familiaux qui la dévoraient au quotidien. Ce fut bien avant de la voir péricliter au fil des ans dans le rural ennui d’un pays où l’on dînait à sept heures du soir. Rongée par la dépression, sujette aux tentatives de suicide, devant un téléviseur qui la regardait comme une amie. Les VHS ou le cinéma de minuit ne parviendront jamais à se substituer à la thérapie du grand écran avec enfant et popcorn caramélisé.
Cette fois-ci, elle invita Otero à se joindre à nous. Bizarre . C’était une femme libertaire. Elle changeait en permanence de coupe et de couleur de cheveux. Avec son mari, son fils Yuri, inaltérable homosexuel, et sa mère (qui adulait les camemberts qu’une de ses cousines lui rapportait de France) elle s’engageait corps et âme dans la lutte pour l’émancipation de la femme au sein du parti communiste. De plus, Otero était une adepte des films classés X. Elle obligeait sa mère à l’accompagner aux projections privées afin, disait-elle, de l’aider à se moderniser sur le plan intellectuel. Elle me félicita pour le choix des Monthy. Je me relus quand même le résumé. Ne sait-on jamais. Un paragraphe qu’on oublie, une gorge profonde qui traîne. Tout allait bien.
 
Au Serrano les affiches se peignaient à la main. J’avais hâte de découvrir le visage colorié des acteurs sur les hauteurs illuminées du bâtiment à l’affichage incurvé. Je réalisai trop tard qu’on ne prenait pas la direction du Broadway valencien, ni celle du Corte Inglés à proximité, sorte de Galeries Lafayette version espagnole, où je pouvais reluquer les petites vendeuses. Notre trajectoire s’éloignait de l’objectif. On descendit du bus face au marché central. On contourna la Loge de la soie en prenant une des rues médiévales pavée de pierres. On atterrit devant l’église du Sacré-Cœur, de la Compagnie de Jésus. Je décidai de ravaler ma déception. Pas question de me complaindre en poussant des cris efféminés. Aucune protestation puérile de ma part. Je prenais acte de leur traîtrise. On pouvait donc les mitrailler les chevaliers de la Table ronde. Écarteler le chevalier noir. Un coup sur la nuque au lapin. La guillotine pour le roi Arthur.
J’aurais préféré le baiser de Judas. En voyant la façade gris foncé de l’église, je me suis dit que la trahison méritait une vengeance à la hauteur de leur félonie. Elles ont continué à marcher. Elles me prenaient vraiment pour un con. J'ai pensé alors à cette phrase menaçante que le prof don Anselmio aimait tant citer au début de ses cours minables : « S'il ne me reste qu'une seule balle dans mon pistolet, elle n'est pas pour mon ennemi, elle est pour un traître ! » Je sais pas ce qui m’a pris. En tout cas, j'ai hurlé autant que possible, d’une voix éclatante, posée, limpide, bien sonore et à laquelle répondit même un écho amplifié au beau milieu de la place :
— Vous êtes deux vieilles putes menteuses ! DEUX GROSSES PUTES !
Des badauds, des couples bourgeois du centre historique, des héritiers d’une Espagne encore assommée par un demi-siècle de théocratie, nourris au petit-lait du tabou érigé en totem au nom du tombeau du Christ sauvé par la sainte croisade contre les rouges, formèrent une ronde autour de nous.
— Ah ! Voyez ça ! Voilà où on va aujourd’hui !
— On n’aurait jamais vu une chose pareille il y a encore quelques années !
— Mon Dieu ! Mais c’est à sa mère qu’il parle comme ça ?
— Madame, depuis quand on laisse un enfant vous traiter de la sorte ?
— Non, mais il ne peut pas être son fils ! Mère Jésus ! Mon dieu ! Seigneur !
— Madame ! Je vous parle, madame !
Sur ces entrefaites ma mère se tourna vers Otero :
— Quelle honte ! Je te laisse avec ton gamin, ciao !
Et elle s’en alla vers le portail de l’église sans lui laisser le temps de répondre. Ayant pris connaissance de l’identité de celle qui avait accouché d’un tel monstre, l’irrévérence devint blasphème pour la foule rassemblée autour de nous. Je m’en léchais les babines.
—  Bueno, señora  ! Señora  ! Vous m’écoutez un peu, señora … Prenez votre gosse et allez lui flanquer une bonne rouste qu’il s’en souvienne pour le restant de ses jours.
— Moi je l’aurais déjà tué !
— C’est qu’il ne fallait pas le laisser naître !
— Mais non ! Ce n’est pas lui le coupable ! C’est cette señora qui ne sait pas élever sa ribambelle de mouflets… Combien d’enfants avez-vous, señora ?
— Vu la couleur de ses tifs, je vous le dis, elle doit en avoir des gosses, cette pauvre dame !
— Il ne fallait pas supprimer le TOP ! Il ne fallait pas, mesdames, se débarrasser du Tribunal de l’Ordre Public ! Ça veut dire ce que ça veut dire l’ORDRE PUBLIC !
— C’est la faute à ce Suárez !
Devant les passants encore plus médusés en nous voyant prendre la direction du Sacré-Cœur, Otero me saisit vigoureusement en maugréant un truc du genre toi viens ici, le taré, ou je te casse la gueule. Prise de panique, elle me traîna vers ma mère, me jeta comme on balance une éponge usée et lui dit avec des trémolos dans la voix :
— Ton fils a raison, t’es vraiment une vieille pute menteuse !
 
Nous entrâmes dans l’église de la Compagnie semblable à trois réfugiés en quête d’asile.
N’empêche que ça m’impressionnait toujours de fouler les pieds du Sacré-Cœur. De me prendre le retable en pleine gueule, ébloui par les couleurs du triptyque de la Passion.
Mais ce n’était rien à côté de l’image virginale de l’Immaculée Conception trônant dans son étincelante chapelle, au-dessus d’un marbre où se dressait impériale une énorme croix d’autel à côté des candélabres aux cierges priapiques. Elle ressemblait à Susana la cochonne, une vedette dans ma cité scolaire. Pendant très longtemps, l’Immaculée demeurait mon fantasme secret. Je tentais d’imaginer le modèle ayant servi à peindre la Vierge.
Dans la partie supérieure du tableau, une colombe déploie ses ailes et déroule sa devise TOTA PULCHRA ES AMICA MEA ET MACULA NON EST. Deux gigues accompagnées d’angelots dodus déposent une couronne de douze étoiles sur sa tête. Son épaisse robe blanche, dont les plis ne laissent rien deviner de ses seins à part une ferme rondeur encore inachevée, finit par se coller à une cuisse légèrement fléchie et presque impudique. Ses petites lèvres vermeilles qui n’osent me parler, même d’une voix mystique, son doux regard, son teint diaphane, tout témoigne de son impérissable beauté. Aérienne, acrobate et funambule exquise , elle tient en équilibre sur un quart de lune où sont posés ses pieds chaussés de souliers aussi petits que des viennoiseries. Tout autour s’élève une nébuleuse épaisse où sont plantés des symboles liés à son intouchable virginité.
J’ignorais alors le sens caché de ce décor épars et disparate. Qu’est-ce qu’un miroir venait foutre à l’ombre d’un cyprès ? La cité à la rigueur, mais cette fontaine tarie, qu 'avai t-elle à me dire ? Drôles de symboles que je reproduisais maladroitement sur mon cahier de mathématiques, durant le cours de ce bâtard de don Manuel qu’il crève, et qui renvoyaient en fait à sa génitale féminité. Plus qu’une vulve impénétrable, plus qu’un corps inaccessible dont je ne pouvais rageusement lécher les courbes laiteuses que dans mes rêves de marmot, l’Immaculée se présentait comme un espace mental infranchissable et auquel renvoyaient le rosier, la fontaine scellée, les murailles de la cité, ou encore le jardin clôturé.
Imperturbables, les fidèles observaient un silence strict en attendant la prise de parole du père jésuite Rafael. Nous l’appelions Rafa. Il voulait qu’on l’appelle ainsi. En totalité, il se nommait Rafael Casanova Colomer, injustement oublié par un pays toujours amnésique. Issu d’une grande famille bourgeoise du pays valencien ayant amassé une importante fortune grâce au commerce de l’huile.
Son père, Manuel Casanova, était un des plus grands entrepreneurs de la région. Avec ses deux autres fils, Vincent et Luis (ce dernier fut, aux dires de la populace, le meilleur président du club de foot de Valence, donnant même son nom au stade), il acheta la plupart des actions de la Compagnie Industrielle du Cinéma Espagnol. Celle-ci produisit après la guerre jusqu’à cinq films par an, promouvant sans cesse des œuvres populaires qui obéissaient à ses « dix commandements » parmi lesquels ne pas ennuyer le public avec des histoires soporifiques. Plusieurs succès portaient des titres dignes de films de boules : De femme à femme, Délicieusement bêtes, Nuits fantastiques, ou encore A moi la légion !
La famille Casanova a su en permanence diversifier ses produits. À partir de 1902, ils fondent Bombas Ideal. Ils ne cesseront plus d’innover jusqu’à nos jours à la pointe du pompage à coups de bombes submersibles, à pression ou anti-incendies.
D’une certaine manière, Rafa était un self-made-man de l’homélie. Un submersible de jésuitique baroque. Il ne prononçait pas un sermon, il le vivait, il possédait en lui cette aimantation spirituelle issue des tréfonds de la soutane qui dégoulinait par tous ses pores. Sa prédication énoncée d’une voix métallique cognait sur les colonnes, ricochait entre les arêtes des voûtes, dégénérait en harangue sévère, allait jusqu’à altérer l’éclat de la foi de ses ouailles, lui attirant plaintes, complaintes et menaces de mort. Je le trouvai sympa, je l’appréciais. Rare que j’apprécie les gens.
 
Rafa prit la parole. Je regardai le Christ sur sa croix, j’avais l’impression de sentir son haleine chrême de bénitier.
« Souvenez-vous ! Ce fut le 18 juillet 1936 ! Les émissions de radio annonçaient le soulèvement en Afrique. À sa tête, un jeune général nommé François Franco Bahamonde.
J’ai toujours entendu dire que le soulèvement était nécessaire, que l’Espagne souffrait d’un mal profond : une idéologie en provenance de l’enfer prompte à corrompre la Patrie.
LE COMMUNISME
Rien n’est plus faux. En vérité, mes frères, je vous le dis, dans ce pays le diable a pris l’habit que je porte en votre présence !
 
(cela donna lieu à un concert de marmonnements scandalisés parmi les fidèles)
 
Souvenez-vous des paroles de saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens X, 21 : Vous ne pouvez pas boire à la coupe du Seigneur et en même temps à celle des démons ; vous ne pouvez pas prendre part à la table du Seigneur et en même temps à celle des démons. La sainte Église d’Espagne devrait méditer les paroles de l’Apôtre.
 
Certes, un dictateur est mort, mais son ombre occupe encore notre espace public. Son souvenir hante toujours la mémoire suppliciée de nombreuses familles des vaincus. Nous devons chasser les vieux démons de sa dictature. Nos prières ne suffiront pas.
La Transition, c’est quoi ? Ne cherchez pas, je vais vous le dire :
UNE NOUVELLE ESPAGNE QUI SE JETTE CORPS ET ÂME DANS L’ACCUMULATION DES BIENS MATÉRIELS !
LE RESTE C’EST DU PIPEAU !
Méfiez-vous des promesses envoûtantes ! Méfiez-vous de tous ces partis qui seront plus tard, soyez-en sûrs, le réceptacle des cœurs brisés à force de décevoir ! Refusez cette violence immature qui jaillit des querelles de drapeaux ou de langue. Soyez prudents avec l’individualisme et le mot d’ordre : Enrichissez-vous !
Le bonheur est apparent. Ne le confondez pas avec les joies d’une devanture. Le compromis est apparent. Méfiez-vous des compromissions devant une foule heureuse d’acheter dans les grands magasins.
Les éleveurs de nos pâturages le savent bien. Le porc mange sans cesse de tout, il ne se soucie pas du partage, avec tout le respect que je dois aux pourceaux. Le riche matérialiste fait de même, il veut vous faire vivre et penser comme des porcs.
Je ne dis pas que l’argent est sale, je dis que c’est une sale illusion.
Je dis juste qu’il est injuste.
Je dis que le riche est un porc !
Il n’existe de bonheur véritable sans le poids d’une croix austère. La joie sincère est une joie dépouillée de ses oripeaux.
Le riche est un porc !
À vouloir ressembler au reste de l’Europe, à vouloir consommer comme nos respectables voisins, à trop vouloir calquer nos vies sur celles des autres, nous nous rendons esclaves du culte aux choses terrestres.
Le riche est un porc !
L’église ne doit pas s’accommoder d’un quelconque système économique ou idéologique. Elle doit toujours trouver le moyen de critiquer le gouvernement des hommes pour le rendre meilleur. Aux côtés des pauvres, car le riche est un porc !
L’Espagne ne s’en sortira qu’avec un amour éternel et infini. Aimer son prochain comme on aime le Christ. Aimer le Christ logé dans la poitrine de tout homme. Aimer l’homme comme un aime un Dieu. Ni le Christ, ni l’homme, ni Dieu ne sont des fétiches pour marchands. Je vous le dis parce que je vous aime, je vous lis les paroles de saint Marc parce qu’il vous aime et qu’il le tient du Christ qui vous aime d’un amour parfaitement parfait (XII, 33) :
L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices.
Aimer son prochain, c’est la tâche principale du Christ.
Une transition qui manque d’amour court à sa perdition. Or, je ne vois que haine, hypocrisie, vénalité. Combattez-moi tout ça, à défaut, fuyez !
Allez, levez-vous, on va se faire une petite prière.
Père infiniment bon, toi vers qui montent nos louanges, emplis nos cœurs de ton Esprit et accorde-nous de correspondre à ton amour en accomplissant tes commandements et en imitant Celui qui a donné sa vie pour nous. Nous te le demandons par Jésus Christ, qui vit et règne pour les siècles et les siècles. Amen ! »
 
Rafa nous reçut dans une salle lumineuse, meublée d’une table et de six chaises. Il transpirait beaucoup. Il semblait très affecté par la réaction de ses fidèles. Certaines femmes venaient se plaindre de son sermon. Qu’elles n’assisteraient plus à la messe, qu’elles préféraient même mourir que d’entendre parler de la sorte, qu’un prêtre ne pouvait tenir de tels propos, que l’inspiration était diabolique. Que patin, que couffin, et blanc et noir, et noir et blanc. Des chieuses. I l nous accueillit quand même avec un grand sourire. Il nous pria de l’accompagner boire un café au comptoir du bar de la Loge. Il cherchait un appartement pour se loger près de l’usine de cacao à Mislata dans le cadre de sa mission ouvrière. Ma mère venait lui faire part de quelques offres. De toute évidence il l’admirait et la respectait beaucoup. Il connaissait son passé. Des tranches de vie à elle. Celle d’une fille de paysan. Un anarchiste fusillé comme un chien galeux après la guerre, mon grand-père. Une femme qui avait parcouru la moitié de l’Europe du nord. Mariée à un plâtrier italien, militante du parti communiste sous la dictature, femme au foyer, mère de deux enfants dont un connard, l’aîné. Autant de lettres de noblesse. Une des rares, pour ne pas dire la seule, à ne pas juger les origines bourgeoises de Rafa. Au contraire. Admiratrice de sa foi qu’elle assimilait à de la conviction. Fière de le compter parmi ses amis. Issu d’une famille importante dont il refusait l'héritage. Un homme qui savait se tenir, parler, et surtout écouter. «  Un bour geois ça s'empêche, disait-il à ma mère, un jésuite aussi, sauf que moi j'arrive pas ». Rencontrer ma mère était pour lui un tendre réconfort, et pour moi le spectacle d’une belle amitié comme je n’ai jamais su en cultiver une moi-même, malgré mes diplômes, malgré le nombre affolant de rencontres à force de secouer le monde par mes voyages.
Otero, en bon erstaz de familiarité populaire, se mêla avec ardeur à la discussion.
— Mais tu sais que la Pepa, elle quitte l’appart en face de mon immeuble. Son jules, il la plaque pour la Lola, une chaudasse qui a le feu au cul et qui se fait ramoner dès qu’elle voit un mec, dit-elle en prenant une pose qui se voulait perspicace.
Rafa exprima une imperceptible gêne en se tournant vers moi.
— Tu sais, ma bonne Otero, qu’il ne faut pas juger cette personne en raison de son comportement. Primo, nous nous méprenons sur la réalité de son appétence qui, comme chacun sait, peut abriter des souffrances hélas insoupçonnables pour son entourage, y compris, et je le tiens des aveux du confessionnal, pour sa propre famille. D’où l’impérieuse nécessité d’épargner à ses parents autant qu’à sa progéniture, par un silence absolu, l’opprobre qui pourrait découler du mal dont elle est victime. Deuxio, cela peut aussi s’apparenter à une pathologie qui ne procure aucun plaisir, aucune jouissance libératrice comme on pourrait en attendre de l’acte en soi. Bien au contraire, cela l’oblige à s’enliser dans les mouvances d’une addiction sexuelle qui finit par la rendre malheureuse, mal aimée et incomprise. Utilisée de surcroît par les hommes peu scrupuleux qui ne voient en elle qu’un objet sans valeur à trois orifices. Cela, je le tiens d’une amie psychanalyste. Ça s’appelle de la NYMPHOMANIE.
Rafa m’encouragea à travailler à l’école avant de prendre congé. Il se précipita dans une des vieilles rues de la ville. Il semblait voler avec sa soutane.
Je me tournai vers ma mère :
— Maman. Je veux faire du catéchisme comme mes copains, à l’église. Je veux aussi intégrer la Phalange et devenir jésuite comme Rafa. Si ça marche pas, je me tire à Piedimonte Matese, à Naples, d’abord chez la nonna , puis je m’inscris à la Mafia. En attendant, je veux que tu m’amènes au caté ! Je veux être JÉSUITE pour les nymphomanes !
 
 
 
 
 
ATOCHA
 
 
Madrid, 24 janvier 1977
 
L'Appuntamento est un restaurant italien sis rue du Marquis de Leganés, à une dizaine de minutes à pied de la Puerta del Sol. Au cœur de la capitale donc. C'est le QG des fascistes italiens du Mouvement Ordine Nuovo réfugiés en Espagne. Le milanais Giancarlo Rognoni, responsable de l'attentat manqué contre le train Turin-Rome quatre ans plus tôt, habite les appartements au-dessus avec sa famille.
À 14h30 précises Luigi pousse la porte d u resto. La mère de Giancarlo porte la cafetière italienne dans une main, une grande assiette de sfogliatelle dans l’autre. Elle place la macchinetta au milieu de la tabl e , son glouglou encore fumant. Elle déroule le torchon qui entoure le manche, soulève le couvercle, remue le café avec une petite cuillère. Stefano se lève pour l’embrasser. Son comparse Mario fait de même en déployant ses bras : il voudrait en épouser une comme elle. Il lui prend l’assiette qu’il montre à l’ensemble de ses comparses . Experts en lynchages de communistes, poseurs de bombes et tueurs de syndicalistes. Les VIP criminels exultent.
—  Sfogliatelle frolle ! Grazie mille signora R ognoni  !
Elle quitte la pièce après avoir couvert d’éloges les amis de son fils. Si beaux, si jeunes, si bien élevés. ET TELLEMENTS GENTILS.
 
Le paquet de cigarettes vol e d’une main à une autre. On sert Luigi en premier. Giancarlo s'allume une clope, une espagnole. Fortuna. Il serr e la mègue entre ses dents. La fumée lui picot e les yeux. Il écrit en même temps le menu sur une ardoise, hésite pour le plat du jour. Spaghetti alla puttanesca . Approbation générale, excellent choix. Luigi propose de mettre l'étymologie entre parenthèses .
— Yvette la Française, c'est la pute qui lui a donné le nom dans un lupanar de Naples. Fallait se dépêcher de manger entre deux clients !
Mario tapote l'épaule du napolitain.
— Hé, Luigi ! Et si tu nous inventais Spaghetti alla Marietta ?
Chérid rev ie nt des toilettes en remontant sa braguette. Un ancien de l’Algérie, un sous-traitant de l’OAS, un tueur à gages, un bon fils de pute aussi. Il en grill e une à son tour avant de serrer la main de Luigi
—  La sœur de mon meilleur ami à Montpellier s’appelle Marietta. Une belle femme avec un déhanché à la Sofia Loren. Son type par contre il a une bonne tête de cul, mais c’est un patriote.
Mario pouffe de rire par saccades.
— J’en connais un, l’an dernier à cette heure-ci, il la faisait chauffer sa Marietta !
Luigi vid e sa tasse cul-sec.
— Elle risque de chauffer très certainement ce soir ! Elle va envoyer la sauce sur du poulpe communiste !
Giancarlo arrêt e soudain de noter. Il interroge Luigi.
— Il conduisait quoi l’autre pédale à Rome ?
L’autre pédale ou le juge Occorsio. Le premier crime politique auquel participa Luigi pour le compte de l'Ordine Nuovo, en lien avec les loges maçonniques, la Mafia, les services de police, la Démocratie chrétienne. Au cas où cela ne suffirait pas, en phase avec tous les groupuscules fascistes d’Europe et associés.
— Une Fiat 125. Rouge. Excellente carrosserie. Heureusement qu’il a ouvert la portière après la première rafale. Ça m’a permis de l’achever direct. Au fait, que dirais-tu d'un plat Ordine Nuovo  ?
Giancarlo réfléchit à voix haute  :
— «  SPAGHETT I ALL' ORDINE NUOVO ! »
Chérid :
— Je vois bien un antipasti à la cervelle.
Stefano  :
— Cervelle de Juge, plus tendre, plus onctueuse  : « CERVELLO FRITTO ALL'OCCORSIO  ! »
Luigi :
— Oh ! Merde ! J’en ai laissé plein sur le tableau de bord ! Fallait me le dire, j’en aurais ramené dans une glacière ! Peu importe, je vais vous trouver de la locale.
Il pens e à celle de Navarro. Un rouquin os andalou à qui il devait rendre visite ce soir même à la demande de LGC. Un syndicaliste professionnel formé chez les marxistes en France. Expert en grèves et négociations, il venait de la mettre bien au profond au Syndicat vertical des Transports de Madrid, le seul à être autorisé sous le régime de Franco. S on secrétaire général, le phalangiste Albaladejo, a tout fait pour le virer, lors d’une énième réunion mal digérée et flingue à l’appui. Il s’est pas démonté le roussâtre, au contraire, il a sauté sur l’occasion. Il a porté plainte pour licenciement abusif avec une flopée d’avocats experts en droit du travail, des vrais philanthropes à miséreux ayant leur cabinet pourri à Atocha. Non seulement il a gagné, mais il a refilé la moitié du dédommagement au parti communiste.
Le commerce juteux des chauffeurs de taxi d u Syndicat , les commissions, les putes et bien sûr la complicité de la police pouvaient donc s’en aller à tous les diables à cause des activités d’un roux démoniaque .
A lba tournait au Temesta pilé dans du whisky-aspirine. Il a contacté Le Bébé  : «  I l faut me débarrasser de la tronche rouillée. Cet enculé il passe la moitié de son temps dans un cabinet d’avocats rouges ». Plus clair tu meurs. Le Bébé, la folledingue, pensa immédiatement à Luigi pour diriger les opérations. Il en parla à LGC qui se rendit aussitôt à Valence. Sa rencontre avec l’italien fut concluante.
 
Giancarlo remet à Luigi l’adresse du bordel.
— Une surprise t’y attend.
 
Quartier du lupanar des sœurs siamoises, Adèle et Angoisse, 15h55
(2, rue de la Pasa, quartier de la Puerta Cerrada, derrière le palais épiscopal)
 
À15h55 très exactement, Luigi se dirige d’un pas décidé vers la place de la Porte Close, de là il emprunte une petite rue étriquée derrière le palais épiscopal : rue de la Passe. Il sonn e au numéro 2 d’une porte marron délabrée.
Vers 16h10, il se trouv e dans le hall de l’immeuble éclairé par la lueur épaisse d’une ampoule nue suspendue au plafond. Devant lui, sur les marches d’un escalier en bois, une femme besogneuse et grasse se t ient assise. Les jambes écartées, la bouche ouverte, les yeux cernés par une nuit blanche, le regard vague, laissant entrevoir une poitrine usée sous une chemise d’homme. Prenant soin de ne pas frôler ses épaules, il enjamb e des détritus en faisant craquer le bois des marches. Arrivé au troisième, il toqu e à une porte. Une lucarne vitrée derrière une grille s’ouvr e . C’est Juju. Le cousin aux jumelles collées. Il conduit les taxis grâce à la licence que ses cousines, Adèle et Angoisse, ont pu se procurer auprès du Syndicat vertical . Il se charge du trajet jusqu’au boxon des clients policiers, politiciens, prêtre s. Lui aussi se rin ce en pourcentages pendant la pause-mouillette. Il f ait entrer l’italien.
Au salon, vautrées dans un large fauteuil, ses cousines boivent le thé avec un paroissien. Une jeune fille à la peau laiteuse et en petite culotte sautill e sur ses genoux. Il lui m e t une tape sur les fesses. Elle se jet te théâtralement sur le tapis bariolé. Elle glapit le chihuahua en tortillant sa croupe. Ouaf-ouaf . Le curé c’est la marque d’un bon claque.
 
À 16h30, un adolescent blondinet boutonne sa chemise à côté d'un Bébé torse nu , essoufflé et repu, clopa n t sur une chaise avec béatitude. L'ado range ses billets en quittant la pièce. Ciao bello. Luigi l i t le communiqué terroriste qui traîne sur une table.
 
L’ARGENT NE NOUS INTÉRESSE PAS. NOUS VOULONS LA LIBERTÉ POUR NOS COMPAGNONS DE LUTTE. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL D’ÉTAT EST LE PRINCIPAL REPRÉSENTANT D’UN RÉGIME QUI S’IMPOSE À FEU ET À SANG SUR LES TRAVAILLEURS. EN CE MOMENT DE NOMBREUX CAMARADES ANTIFASCISTES SONT TORTURÉS, COMME JOSÉ BALMON CASTELL, MILITANT DU PCE-r QUI, APRÈS AVOIR ÉTÉ HOSPITALISÉ EN RAISON DU SADISME DE LA POLICE POLITIQUE, A ÉTÉ DE NOUVEAU TRANSFÉRÉ À LA DGS OÙ IL FAIT L’OBJET DE NOUVELLES TORTURES.
ANTONIO MARÍA DE ORIOL Y URQUIJO SERA PASSÉ PAR LES ARMES SI DANS LES 48 HEURES LE GOUVERNEMENT NE DONNE PAS UNE RÉPONSE FAVORABLE À TOUTES NOS DEMANDES QUI SONT LÉGITIMES. LE COMPTE À REBOURS COMMENCE DÈS AUJOURD’HUI 15 DÉCEMBRE.
SI LE GOUVERNEMENT ACCEPTE NOS CONDITIONS, NOUS PUBLIERONS UNE NOTE DE NOTRE PRISONNIER, POUR MONTRER QU’IL EST ENCORE VIVANT ET EN BONNE SANTÉ.
CECI EST LE PREMIER ET LE DERNIER COMMUNIQUÉ.
G.R.A.P.O.
Le Bébé tient sa cigarette entre l’index et le majeur.
— Celui-ci c’est le premier, en effet. Depuis on arrête pas d’en recevoir des communiqués à la con. Même pas ils ont les couilles de descendre un homme.
Il montre un secrétaire en formica. Luigi rel ève le vieux drap. Sorpresa  ! Il se saisit de sa Marietta démembrée, caress e contre sa joue son canon taraudé, enfil e délicatement son chargeur à l’écoute de sa voix métallique.
— Elle te manquait, n’est-ce pas ?
— Je pensais ne plus la revoir.
— Que les choses soient claires. Tu joues si tu veux, mais tu restes le chef d’orchestre. C’est toi il Condottiere.
Le Bébé est un simple flic à la BPS. En apparence. En réalité, assez influent à facholand. Son ennemi juré, éternel et sans concession, celui contre lequel la fin justifi e les moyens s’appel le le GRAPO (Groupe de Résistance Antifasciste du Premier Octobre). Son instrument de musique préféré : la batterie. De là peut-être sa torture de prédilection : le tambour. Un seau en alu sur la tête du détenu et des coups de matraque à lui faire péter les tympans manière de le rendre définitivement sourd. Il en conn aît un rayon sur les communistes le Baby. Il va jusqu’à la salle de bains, pos e ses fesses sur le bidet, attrap e un gant et fait couler de l’eau chaude tout en s’essuyant.
— Les petits grapos se croient malins, couillus, fortiches ! Mais je te garantis une chose : je vais recruter une bande d'animaux sauvages pour les anéantir.
Luigi continu e de contempler sa Marietta.
— Qui te dit qu’ils les ont pas exécutés à l’heure où tu t’essuies le cul ?
— On le saurait déjà. Ils seraient fiers de l’annoncer à la radio, ces sales putes du côté obscur. Et mon petit doigt me dit qu’ils respirent encore l’air d’un appartement qui pue le pet de Khrouchtchev .
Le bras armé du PCE-r se spécialisait depuis les origines dans la guerre urbaine. Ses membres canardaient en pleine rue des têtes de flic qu’ils confondaient avec des ballons de fête foraine. Et ça faisait plus d’un mois qu’ils retenaient le Président du Conseil d’État, Oriol. De plus, on venait d’apprendre le kidnapping du président du Conseil Suprême de la Justice Militaire, Villaescusa, alors qu’il sortait de son domicile, en représailles du meurtre d’un jeune étudiant dans une manif.
Pour Le Bébé, pas question de concéder une once d’humanité aux sans-Christ. Il y a d’un côté les serviteurs qui sauvent le pays de la ruine, de l’autre les anti-patrie, des quadrupèdes qui bradent l’ancienne civilisation sur le marché de la Place Rouge. Une tribu de singes. Suivant l’enseignement de Saint Thomas sur la légitime défense, il est de son devoir de rétablir la véritable autorité en repoussant les attaques contre l’Esprit de Dieu avec une juste modération.
Il saisit les joues de l’italien.
— Écoute-moi, mon beau Luigi. Il y a des choses que nous devons faire. Toi t’es notre archange. On t’a raconté pour Navarro. On s’en fout du roux de fin de race ! C’est une mouche de latrines ! Nous on veut donner une leçon à ces fonds de capote d’avocats. Des sacs à foutre qui veulent abolir les principes fondamentaux de notre société. Des rots de merde qui rêvent de réécrire les tables de la Loi en russkoff. Nous devons les en empêcher par le glaive.
— C’est qui « nous » ?
— Mais NOUS… NOUS, c’est le Précieux Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, voyons Luigi ! NOUS, c’est les apôtres de la mort en lutte contre le terrorisme subversif, NOUS exécutons la sentence avec dévotion. Alors, va ! Va leur apporter la bonne nouvelle et reviens-NOUS maculé du sang victorieux de la vengeance !
 
  Chez Psycho, 17 h 30
 
À 17 h 30, Psycho ouvre la porte de son appartement. Luigi traverse un brouillard épais de cigarette. Un jeune au regard clair bondit de sa chaise avec un tonitruant salut fasciste. Surpris par son enthousiasme névrotique, Luigi lui renvoie le salut. Il s’ensuit une interminable poignée de main pendant laquelle il s’agrippe au coude et au biceps de l’italien. Il se prénomme Carlos. Membre des jeunesses de Fuerza Nueva et prêt à honorer sa mission aux côtés d’un phalangiste transalpin. Je ne te décevrai pas !
Psycho quant à lui a survécu au front de l’Est, à la Sibérie, à l’Armée rouge et surtout à un impact de balle qui lui a traversé le caisson en lui laissant quelques éclats de plomb incrustés dans sa cervelle. Il porte un Marcel écru sous une veste de la Wehrmacht jamais lavée. Elle pourrait tenir toute seule. Il tend un papier plié à Luigi. Quelqu’un a décidé de baptiser le commando Roberto Hugo Sosa de la Triple A. Une façon comme une autre de rendre hommage au policier tué par les montoneros argentins.
— Un inconvénient ? demande Psycho.
— Aucun inconvénient, répond Luigi.
— J’aurais préféré Commando de la IIe Croisade, maugrée Psycho.

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