Un Condé
92 pages
Français

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Description

Un des grands rôles de Michel Bouquet dans le film d’Yves Boisset.

Un jeune flic sympathique s'attaque au caïd d'un gang de la drogue protégé par certains politiciens. Au cours d'une poursuite sur un toit, il est abattu. Le condé, son ami, prend la relève, décidé à le venger par tous les moyens.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 janvier 2014
Nombre de lectures 23
EAN13 9791025100516
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

couverture
PIERRE V. LESOU
UN CONDÉ
 
 
French Pulp Éditions

 

Policier

Cet ouvrage a été porté à l’écran sous le titre :

 

UN CONDÉ

Producteur : STEPHAN FILMS

Réalisateur : Yves BOISSET

Avec, dans les principaux rôles :

Michel BOUQUET

Françoise FABIAN

Michel CONSTANTIN

Bernard FRESSON

Henri GARCIN

RUFUS

John GARKO

Théo SARAPO

 

 

 

 

« L’art de la police est de ne pas voir ce qu’il est inutile qu’elle voie. »

NAPOLÉON.

1

L’homme était installé dans une chaise longue, sur la terrasse de la villa. Il somnolait à demi, et sa main droite pendait mollement au-dessus du livre qui avait glissé à terre.

Après l’enfer de la ville où cet homme avait toujours vécu, ce silence de la campagne lui paraissait le plus extraordinaire des luxes.

Voilà que les pavés gras, les murs gris, le vacarme abrutissant des voitures et des gens, voilà que toute cette gueulerie et son souffle tiède de gas-oil faisaient brusquement place au pépiement timide des mésanges, au chant narquois du coucou, à l’odeur envoûtante des roses. Et il y avait du soleil à la place des néons.

Les néons… Car l’homme n’avait de la ville que des souvenirs de nuit, des images tristes en noir et blanc, en brouillard et en pluie, alors qu’ici, tout n’était que couleurs.

Couleurs et calme…

Noir et vacarme…

La différence entre le présent et le passé.

Compte tenu qu’il était vraiment curieux, le passé de cet homme, c’était le moins qu’on pût en dire.

Des coups de flingue et des hurlements. Du sang et de la haine. Jusqu’au moment où, soi aussi, on devient un assassin… Et le plus féroce de tous.

— Inspecteur Favenin, vous rêvez ?

**

Ses paupières battirent.

— Vous rêvez, inspecteur Favenin ? répéta la jolie fille blonde en souriant.

Elle venait de sortir silencieusement de la maison et se tenait debout à côté de lui, une tasse de café à la main.

— Ce pays est fait pour ça, dit Favenin en lui rendant son sourire. Je crois qu’il y a bien longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien.

Il ajouta :

— Et vous, madame Favenin, comment vous sentez-vous ?

— Je suis Alice au Pays des Merveilles. Regarde toutes ces fleurs autour de nous… Toute cette beauté… Regarde…

— Mais je regarde ! sourit Favenin sans la quitter des yeux.

— J’ai l’impression que ces trois mois de congé vont passer comme un éclair, ajouta-t-elle en se baissant pour poser la tasse de café à côté de lui, sur le sol. Comme elle restait un instant accroupie, il se mit à lui caresser la joue du bout des doigts.

— Ne boude pas le présent, Christine. Un jour, nous achèterons une maison comme celle-ci, et nous oublierons le monde entier.

Elle fit oui de la tête. Favenin sentit ce mouvement contre sa main, et il sentit aussi tout ce que ce « oui », exprimé de la sorte, avait de moins formel que si elle l’avait prononcé de vive voix.

Parce qu’elle aussi, Christine, avait conscience que leur futur n’était pas joué d’avance. Ils se connaissaient trop bien, l’un et l’autre, pour se dissimuler l’incertitude de leur avenir. Tous deux en étaient au stade où un couple se devine, d’un simple regard, d’un simple silence.

— Veux-tu autre chose, avec ton café ?

— Non, merci.

Elle lui prit la main, la serra furtivement dans les siennes, puis se redressa.

— Je vais voir si notre voisine n’a besoin de rien.

Favenin tressaillit. Instinctivement, il leva les yeux vers la maison d’à côté, qui était beaucoup plus en retrait de la route que la leur, c’est-à-dire plus enfoncée dans les terres, presque à la limite de la forêt. C’était là que vivait Hélène Dassa, depuis hier.

— Christine…

— Oui ?

Favenin hésita un instant.

Christine s’était immobilisée en bas de la terrasse.

— Tu n’as rien remarqué au sujet de cette femme ?

— Que veux-tu dire ?

Il fit basculer sa chaise longue en position assise, comme pour mieux s’expliquer.

— Écoute, Christine… Je sais que nous devons beaucoup à cette fille… Je pense même que nous n’aurons pas assez de toute notre vie pour la remercier… Mais…

Il hésita, secouant la tête comme s’il n’arrivait pas à fixer sa pensée.

— Mais ?

— Tu n’as vraiment rien remarqué ? Vraiment rien ?

— J’ai remarqué que c’était une fille qui avait beaucoup de classe, fit Christine, visiblement intriguée par le ton de son mari.

Elle ajouta :

— Un peu distante, peut-être, oui… Un peu froide, sauvage… C’est ça que tu voulais dire ?

Elle voyait que le regard gris-bleu de Favenin était fixé dans le vague, comme à chaque fois que quelque chose le préoccupait.

La phrase qu’il articula soudain la fit sursauter :

— J’ai l’impression qu’elle me hait.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Oui, dit Favenin, sans bouger.

— Mais c’est insensé ! Cette femme s’est toujours bien comportée à ton égard !

— Je ne sais pas comment t’expliquer… La haine se sent, Christine. Je suis capable de sentir la haine de quelqu’un, même à travers sa poignée de main la plus amicale.

Christine secoua la tête. Elle paraissait profondément désolée.

— Francis… Pourquoi voudrais-tu qu’elle te haïsse ? Il eut un sourire amer.

— Les gens n’ont pas besoin de raisons pour détester un flic… Je n’ai, en tout cas, jamais rencontré quelqu’un qui les aimait !

Du bas de la terrasse, elle lui fit une profonde révérence.

— Eh bien ! Majesté, merci pour moi ! La diversion le fit sourire.

— Mille excuses, princesse ! La gaffe est humaine…

— Entendre ça après douze ans de bons et loyaux services !

— N’exagérons rien !

— Tu connais mal cette fille et c’est tout, reprit Christine. Et tu as surtout besoin de repos. Le monde n’est pas fait que de gens qui te détestent, monsieur le prétentieux ! Et surtout pas cette femme ! Si c’était le cas, je m’en serais aperçue, moi aussi.

Elle ajouta, pensive à son tour :

— Elle paraît froide, c’est vrai. On dirait qu’elle reste en permanence sur la défensive. Mais il peut y avoir une explication à son comportement… Si tu veux connaître mon avis, je crois que cette femme est gênée.

— Gênée ?

— Oui. Gênée par nous. Tu vas comprendre. Elle m’a sauvé la vie, ou presque… Disons qu’elle m’a tirée d’un bien mauvais pas. Par conséquent, elle sait – et elle voit – que nous avons envers elle une dette de reconnaissance. Alors, à chaque fois qu’elle nous rencontre, ça la plonge dans l’embarras, et son comportement s’en ressent. D’ailleurs, tu as dû le remarquer, les rares fois que nous y avons fait allusion, elle n’a plus su quelle attitude prendre. Elle a prétexté qu’elle n’y était pour rien, que n’importe qui aurait agi comme elle… et puis elle a coupé court… C’est psychologique, Francis. Un simple complexe de timidité qu’elle extériorise par de la froideur. Les timides sont parfois agressifs, par réaction de défense, mais ils ne sont jamais haineux…

« Non, crois-moi, Francis, conclut-elle, cette fille n’est pas haineuse. Tu fais de la déformation professionnelle, mon chéri ! Tes sabots ne sont pas encore débarrassés de la paille humide des commissariats ! »

— Une merveilleuse plaidoirie, maître !

— Je ne vous le fais pas dire, Votre Honneur ! Buvez donc votre café.

— Il n’empêche, reprit Francis d’un air soucieux, que cette femme est peut-être froide en ce qui te concerne, mais qu’avec moi c’est autre chose…

— Dis donc… Est-ce que, finalement, tu ne serais pas amoureux d’elle, des fois ?

— J’ai nettement le sentiment qu’elle m’est… je ne sais pas… hostile.

— Allons, bon !

— Oui… Comme si elle me jugeait seul responsable de…

Il haussa les épaules.

— … De ça… De ce qui t’est arrivé.

— Et voilà ! s’exclama Christine. Ce que tu viens de dire là est la preuve même que tout se passe uniquement dans ton esprit ! Chez toi, c’est le complexe de culpabilité !

Elle s’éloigna de quelques pas et lança :

— J’ai assez entendu de bêtises pour aujourd’hui. Je vais aller voir cette fille, et je te la ramènerai toute palpitante sur un plateau.

Elle agita la main.

— Bye bye, monsieur le paranoïaque ! Je te signale toutefois – deuxième édition – que le café était chaud au moment où je te l’ai apporté.

— Je le jetterai dès que tu auras le dos tourné, dit Favenin. Ma paranoïa te soupçonne fort d’y avoir versé de l’arsenic.

*

**

Pour se rendre chez Hélène Dassa, Christine n’avait pas besoin de faire le tour par la route. Il lui suffisait de franchir une trouée dans la haie qui séparait les deux terrains, puis de remonter un petit chemin privé jusqu’à la maison.

Francis prit la tasse et se mit à siroter son café tout en suivant des yeux Christine qui s’éloignait. Elle avait l’air si sportive, si alerte… Et pourtant, elle était fragile. Tous deux savaient maintenant qu’ils ne réaliseraient jamais leur désir le plus cher : avoir un enfant.

Ça s’était produit deux fois, à cinq ans d’intervalle. La première fois, Favenin s’en souvenait comme d’hier, et pourtant cela remontait à six ans d’ici. C’était un jour où il se trouvait précisément au commissariat, en train de discuter avec Barnero…

Car c’était l’époque où Barnero vivait encore… Ce vieux Barnie… Son seul copain, et qui devait mourir comme un chien, quelques mois plus tard… Ils étaient là, tous les deux, lorsque le téléphone du commissariat avait sonné.

Barnero avait répondu, et son visage était devenu d’une incroyable pâleur.

— D’accord, on arrive, avait-il dit.

— Qu’y a-t-il ? avait demandé Favenin. Barnero avait secoué la tête.

— Il faut que je file !

Et blang ! Sa main s’était abattue sur le levier qui déclenchait la sonnerie pour le car de police. Des flics étaient accourus, ventre à terre.

— Me faut trois mecs et une civière ! avait aboyé Barnero. Grouillez-vous !

Ça s’était mis à cavaler dans tous les sens, à attraper les pèlerines, les képis…

— Mais qu’est-ce qui se passe, bon sang ? avait insisté Favenin.

— Un môme qui est passé par la fenêtre du deuxième étage ! avait dit Barnero en sautant dans le car à la suite des flics.

Ahuri, Favenin était resté sur le seuil du commissariat, à regarder le car disparaître en bolide. Les accidents, quels qu’ils soient, ne faisaient pas partie de leur boulot, à Barnie et à lui…

Il s’était aussitôt précipité sur le téléphone pour appeler au domicile de Barnero.

— C’est vous, Janie ?

— Oui, Francis. Qu’y a-t-il ?

— Dites, il n’y a rien de grave, chez vous ? Vos mômes sont au complet ? Barnero en avait trois. Deux garçons et une fille.

— Hélas ! oui, ils sont au complet. Même que j’en deviens folle !

— Ouf !

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Ben… À vrai dire, je ne le sais pas moi-même.

— Hum !… Dites-moi, Francis, est-ce qu’il ne ferait pas un peu trop chaud, par hasard, au commissariat ?

— C’est Barnie qui a foutu le camp, après avoir reçu un coup de téléphone. S’agissait d’un môme qui était dégringolé du deuxième étage. Il était tellement pâle que j’ai cru que…

— Je vois… Mais rassurez-vous, Francis. Les miens, quand ils dégringolent, c’est de l’armoire aux confitures.

— C’est quand même préférable, avait dit Francis en raccrochant.

Barnero n’était revenu qu’après un temps incroyablement long. Quatre ou cinq heures.

Il était jovial, et ses joues rosies par le froid lui donnaient plus que jamais un petit air de vigneron en goguette.

Il avait flanqué son poing dans l’estomac de Favenin.

— Et voilà ! Ça s’est bien arrangé ! Il avait ajouté :

— J’avais pas voulu te prévenir, tu te serais affolé. Et je me doutais qu’il y aurait plus de peur que de mal, vu que j’ai eu plusieurs fois ce genre de truc avec ma femme.

— Ah oui ? Dis donc, vieux, tu parles japonais ou quoi ?

Le poing de Barnero était de nom eau entré dans l’estomac de Favenin.

— C’était ta concierge qui avait téléphoné, fiston. Ta femme a eu un malaise dans l’escalier de l’immeuble.

Sa main avait crocheté l’épaule de Favenin qui bondissait.

— Inutile de sauter sur tes grands chevaux, elle est totalement tirée d’affaire. Le car de police n’a jamais roulé aussi vite pour aller à l’hosto !

Barnie, toutefois, avait eu un petit clin d’œil triste.

— Sauf que… C’était un peu tôt pour le môme, quoi !… Faudra remettre le couvert, fiston !

Mais Favenin avait quand même eu la frousse, rétrospectivement. Il avait foncé à l’hôpital. Christine sortait tout juste de l’anesthésie. Elle avait ouvert les yeux. Et lui, Favenin, le dur de dur qui en avait vu dans sa vie de toutes les couleurs, voilà qu’il s’était mis à sangloter comme un gosse. Par contraste, Christine avait été prise de fou rire, tant et si bien que l’infirmière avait dû menacer de leur faire une piquouse calmante à chacun.

Finalement, ce jour-là, Favenin avait juré que Christine ne serait plus jamais enceinte. Mais Christine n’était pas d’accord. Pour elle, ce n’était qu’un accident. Elle avait convaincu Favenin de tenter à nouveau l’expérience.

— Roulée comme vous êtes, il n’aura pas de mal à être convaincu ! avait philosophé Barnero.

Ils avaient quand même attendu cinq ans.

Entre-temps, il s’était passé bien des choses… Des choses moches auxquelles Favenin ne pouvait penser sans sentir son cœur s’alourdir comme du plomb.

Puis il y avait eu le deuxième accident. Ce n’était pas vieux, ça datait de six mois. Et si Christine s’en était sortie, ce jour-là, il fallait bien reconnaître que c’était à Hélène Dassa qu’elle le devait.

« Insuffisance cardiaque », tel avait été, cette fois-là, le rapport médical. C’étaient deux mots pudiques, deux mots conçus pour ne pas effrayer, mais qui disaient bien ce qu’ils voulaient dire. Désormais, il faudrait lui éviter tout choc émotif.

À présent, Francis Favenin était âgé de trente-six ans et Christine de trente-deux. L’âge où les couples se mettent à se faire à l’idée de ne pas avoir d’enfants, tout en commençant en même temps à souffrir de cette idée.

Mais le principal, pour Favenin, était de conserver Christine. Il n’avait plus qu’elle au monde.

*

**

— Voulez-vous que je vous aide à défaire vos valises ?

— Non, je vous remercie.

Hélène Dassa répondait aimablement, mais de manière distante. En même temps, elle allait et venait du living à la chambre, disposant dans les armoires les affaires tirées des valises.

Christine Favenin jeta un regard autour d’elle.

— J’espère que cette maison vous plaira, hasarda-t-elle avec un sourire un peu maladroit.

Elle se rendait compte que ses efforts pour lier conversation tombaient quelque peu à plat. Le contact ne se faisait pas très bien. Les mots se cantonnaient dans des banalités. Francis avait finalement un peu raison d’être intrigué par le comportement de cette femme. Il fallait admettre qu’elle était déroutante.

« On dirait qu’elle cherche à nous éviter », songeait Christine. « Mais peut-être est-ce tout simplement une fille qui n’est pas heureuse. »

D’ailleurs, il y avait tout lieu de croire qu’Hélène Dassa vivait seule. En ce cas, Christine songeait que_la solitude, pour une fille comme elle, était contre nature. Cette Hélène Dassa était belle, bien faite, et une discrète élégance émanait de toute sa personne. Un corps splendide se devinait sous la robe. Nul doute que les hommages masculins ne devaient pas lui manquer. Quel âge avait-elle ? Certainement pas plus que Christine… L’âge de l’amour… Alors ? Y avait-il un cœur sec dans cette belle enveloppe de chair ?

— Il faudrait être difficile pour ne pas se plaire ici, dit Hélène Dassa qui s’était arrêtée devant la fenêtre. Je n’ai jamais vu un tel festival de fleurs.

De cette fenêtre, on dominait l’allée privée, semée de gravillons et bordée de massifs de rosiers, qui descendait à travers le parc sur une cinquantaine de mètres pour aboutir perpendiculairement à une route départementale. Cette route était peu fréquentée. Elle serpentait le long de la Loire, traversant le Val d’Anjou de Saumur à Chalonnes ; route touristique, faite pour flâner, dont les lacets et l’étroitesse interdisaient toute vitesse, et qui ne s’animaient qu’aux week-ends. De l’autre côté de cette route, c’était la rive gauche du fleuve et, à cet endroit, le débit de la Loire était paresseux.

— Ça repose de la ville, s’empressa de dire Christine, contente de découvrir une Hélène un peu plus communicative.

« Il suffit probablement de la connaître, c’est tout. »

— Nous venons ici chaque année. Il y a trop de monde sur les plages. On ne s’y détend pas toujours.

— Je vous comprends. Comment pourriez-vous trouver un endroit plus merveilleux ? Toutes ces fleurs…

Mais le regard d’Hélène Dassa n’était pas dans l’axe de son visage. Ce n’était donc pas les fleurs qu’elle regardait…

C’était Francis Favenin, étendu dans sa chaise longue, là-bas, en train de lire.

— J’espère tout de même que vous n’allez pas vous cloîtrer ! dit Christine en s’approchant d’elle pour regarder à son tour par la fenêtre.

Elle ajouta avec un peu d’embarras :

— Vous savez que notre désir le plus cher serait de vous connaître mieux.

Hélène Dassa se retourna pour lui dédier un sourire dont la grâce était toutefois modérée d’une réserve courtoise.

— Vous êtes vraiment très gentille, dit-elle en repartant à travers la pièce pour poursuivre son rangement. Je ne sais comment vous remercier de m’avoir trouvé cette maison.

Elle enchaîna, pour devancer les protestations que Christine s’apprêtait à lui débiter :

— Il faut pourtant que vous m’excusiez si… Comment dire ?… Si je vous parais peu sociable… Mon besoin de solitude n’est pas sans raisons.

— Oh ! fit Christine d’un ton navré. Des raisons tristes ?

— Pas du tout ! Je suis venue ici pour me consacrer à un violon d’Ingres.

— Mais c’est merveilleux ! Vous faites de la peinture ? Hélène joua à prendre un air mystérieux.

— J’écris.

— Des romans ? Des pièces de théâtre ?

— Des romans. Enfin…, disons un seul !

— Comment est-il ? Gai ? Triste ?

— Les deux…

Hélène haussa les épaules tout en inspectant du regard une robe de soie vert pâle qu’elle tenait à bout de bras.

— De la joie et de la tristesse, de l’amour et de la haine, de la violence et de la douceur… Comme dans la vie, quoi !

Christine se mit à hocher la tête avec gravité.

— Maintenant, je comprends, dit-elle.

— Vous comprenez quoi ?

— Votre besoin de tranquillité… Et puis votre air absent, aussi… Je vous promets que nous ne vous dérangerons pas.

Elle poursuivit avec feu :

— Il faut absolument que je raconte cela à Francis ! Il sera sûrement votre premier lecteur. Il adore lire.

— À condition que le livre soit édité !

— Je suis sûre qu’il le sera.

— Pour ma part, je me contente de l’espérer, dit Hélène en passant devant elle pour aller porter la robe dans la chambre voisine.

Christine se dirigea de son côté vers la porte qui était restée ouverte sur la chaleur du jardin.

— Je vous laisse ! N’oubliez quand même pas que nous sommes là, si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Et elle s’en alla avec une vivacité d’écolière, la jupe et les cheveux voltigeant dans le soleil.

Hélène Dassa revint à la fenêtre et observa l’homme assis dans le jardin, là-bas.

2

— Raymond ?

— Oui.

— Ici Hélène. Je vous téléphone de Saumur.

— Heureux de vous entendre, Hélène.

— Moi aussi… Comment va le petit ?

— Ça va. Tout le monde va bien.

Une réponse qui ne signifiait strictement rien, car Raymond répondait toujours que tout allait bien, même quand le bateau coulait.

Hélène approcha ses lèvres plus près du micro.

— J’ai son adresse… Vous m’écoutez, Raymond ?

— J’ai très bien compris, dit-il.

— C’est une villa en location, sur la rive gauche de la Loire. Ça s’appelle… Il la coupa d’une voix tranquille :

— Pas au téléphone, Hélène. Vous me direz ça de vive voix. Je vais me rendre à Saumur. Je vous apporterai quelque chose. Dites-moi simplement à quel endroit je peux vous retrouver dans cette ville.

— Voulez-vous devant le château ?

— D’accord.

— Quel jour viendrez-vous ?

— Samedi. Je serai là vers 4 heures. Il ajouta, après un silence :

— Hélène…

— Oui ?

— Surtout… Surtout, ne le lâchez plus. Ne le quittez plus d’une semelle. Elle sentit immédiatement son cœur s’emballer.

— Vous pensez qu’il… qu’il y aura du nouveau ?

— J’ai tout lieu de le croire, oui.

Hélène se sentait presque défaillir. Elle s’appuya contre la paroi de la cabine.

— Je ne risque pas de le lâcher… Je suis sa voisine.

— C’est un coup de maître ! Bravo !

Il y eut un silence. Les phalanges d’Hélène étaient devenues toutes blanches sur le récepteur.

— C’est tout ce que vous avez à me dire, Raymond ? Sa voix tremblait d’angoisse.

— Rien de plus, dit Raymond. Si ce n’est bon courage et bonne chance.

— Merci, dit Hélène.

Elle entendit le déclic. Elle raccrocha à son tour. Son cœur cognait à lui en faire mal.

**

« Il va s’évader, se répétait-elle, tout en pilotant la Mercedes sur la petite route qui allait de Saumur à Gennes. Il va s’évader et, à partir de ce moment, il ne sera guidé que par l’accomplissement de sa vengeance. »

Elle ne voyait même plus la route. Elle en suivait les courbes, mécaniquement, sans que son esprit ne participe à ses gestes.

Elle n’avait devant les yeux que le visage de Dan Rovel. Des voitures la klaxonnaient, pour doubler, et elle se rabattait nerveusement. Les mots échangés au téléphone étaient encore sonores à son oreille : « Vous pensez qu’il y aura du nouveau ? » « J’ai tout lieu de le croire, oui. »

Tout lieu de le croire… Cela signifiait beaucoup, dans le langage laconique de Raymond… Elle connaissait Raymond… Cela signifiait énormément.

Dire qu’elle aurait pu s’abandonner à l’ivresse folle de revoir Dan ! Ils auraient pu fuir ensemble, et ne penser qu’à eux deux.

Mais il y avait eu cette autre phrase : « Surtout ne le lâchez pas. Ne le quittez pas d’une semelle. »

Ce qui signifiait que la haine de Dan n’était pas éteinte.

— Je le perdrai… Je le perdrai à nouveau et, cette fois, pour toujours… S’il commet ce meurtre, il ne pourra plus s’en sortir. Ils l’auront fatalement. »

Elle sauta sur son frein… Un vieux chien traversait… Derrière elle, un klaxon protesta à nouveau. Une voiture la doubla en trombe, avec une queue-de-poisson vengeresse.

— Ils t’auront, Dan. Tu es peut-être fort, mais tu es seul. Eux ont la force du nombre. »

Comment était-il possible que son désir de vengeance ne soit pas émoussé après quatre années ? Pourquoi ne pas fuir, tout simplement, et s’occuper d’être heureux ?

— Nous pourrions aller à l’étranger… Vivre avec peu… On se débrouillerait… On pourrait s’aimer et tout oublier… »

Oui, dire que cette joie folle de revoir Dan s’éclipsait derrière la peur terrible de ce qui allait se passer.

— Il faudrait que je fasse quelque chose…, quelque chose pour empêcher ce malheur. Si Dan fait cela, il sera perdu… »

Elle sentait qu’il était déjà trop tard. Elle l’avait dit à Raymond : « C’est fait. J’ai son adresse. Je suis même sa voisine. »

Elle avait obéi en cela à l’ordre de Dan. Elle avait obéi, d’abord parce qu’il ne lui était jamais venu à l’idée de discuter une décision de lui, et ensuite parce qu’à ce moment, tout cela avait encore le flou des choses qui ne se réaliseront pas.

Mais maintenant, elle se trouvait devant le fait accompli.

Dan Rovel allait s’évader.

Elle avait peur. Que pouvait-elle faire ? Y avait-il quelque chose à faire, pour sauver Dan malgré lui, sans pour autant lui désobéir ?

*

**

L’allée qui conduisait à la maison décrivait une courbe vers la droite. Il en résultait qu’Hélène était obligée de passer presque à ras de la haie de séparation, autant dire sous les fenêtres des Favenin, car leur maison était plus proche de la route que la sienne.

Elle vit tout de suite que Francis Favenin était toujours là. Elle comprit aussi, quand il quitta sa chaise à l’approche de la Mercedes, qu’il était désireux de lui parler.

Elle stoppa. Un minimum de savoir-vivre exigeait qu’elle quittât sa voiture pour écouter ce qu’il avait à lui dire. Elle le fit.

— Bonjour ! dit-il en souriant.

Hélène lui répondit par un vague murmure et attendit. Elle levait la tête, clignant des yeux dans le soleil, car l’homme la dominait du haut de la terrasse.

Il était grand et athlétique, mais sans excès de musculature. Toute sa silhouette respirait la vitalité, et le soleil semait des reflets d’or dans ses cheveux blonds. Il était vêtu, très légèrement, d’un pantalon de toile blanche et d’un polo rouge vif à col ouvert.

— Vous aviez dépassé la maison ?

Tout en posant la question, il venait d’ôter poliment les lunettes noires qui lui masquaient les yeux. Et immédiatement, comme à chaque fois qu’elle l’avait vu de près, Hélène fut frappée par l’étrange limpidité des pupilles gris-bleu qui avaient l’air plus artificielles qu’humaines. Des yeux que rien ne semblait capable d’émouvoir. « Un regard mécanique », songeait Hélène. Et pourtant, le sourire de l’homme était absolument convaincant, chaleureux, bien en contact avec la vie. On pouvait dire que les yeux inquiétaient, alors que le sourire rassurait. De même, la virilité des traits ne manquait pas de charme.

— Je me suis aperçue de mon erreur en arrivant à Trêves-Cunault, dit Hélène. Favenin accentua son sourire :

— Les écrivains sont souvent dans la lune, dit-on.

— Les écrivains ?

Elle se reprit immédiatement.

— Ah ! oui…

— Si je comprends bien, dit Favenin, les écrivains peuvent être suffisamment dans la lune pour aller jusqu’à oublier qu’ils sont écrivains !

— Vous savez, je ne mérite pas encore cette appellation, loin de là ! C’est votre femme qui vous a raconté cela ?

— Oui.

Hélène se mit à contempler un massif de fleurs, tout proche d’elle. Elle semblait soucieuse d’éviter le regard de l’homme.

— Je tente seulement d’écrire mon premier roman, c’est tout. L’expérience est palpitante, mais de là à la consécration…

— J’espère que le calme d’ici vous y aidera.

— Je l’espère aussi, dit Hélène.

Et elle resta un instant songeuse, à se mordiller les lèvres.

Elle n’avait pas besoin de relever la tête pour savoir que, de là-haut, le regard de l’homme était toujours braqué sur elle. Un court instant, elle parut s’intéresser à un gros papillon de couleur bleu turquoise qui voletait au-dessus des roses. Puis elle se décida à relever soudain les yeux, avec une sorte de défi dans la brusquerie du geste.

Favenin le constata et ses paupières battirent.

— Votre femme vous a-t-elle dit aussi qu’il faudrait m’excuser au cas où je vous paraîtrais… disons… pas très communicative ?

Il haussa les épaules, et son sourire se fit quelque peu chagriné.

— Pas de chance ! Christine et moi voulions précisément vous inviter à déjeuner. À vrai dire, nous avions pensé que cela faciliterait votre travail si vous n’aviez plus à vous préoccuper des heures des repas.

— Oh ! fit Hélène, un peu décontenancée. Dois-je comprendre que vous aviez l’intention de me nourrir… tous les jours ?

— Ma foi ! Ne pensez-vous pas que cela serait la moindre des choses de notre part ?

Il vit nettement son léger mouvement de réticence. Les lèvres d’Hélène s’étaient pincées. Ce n’était pas grand-chose, à peine un frémissement.

— J’estime que vous ne me devez rien, monsieur Favenin. C’est au contraire si je n’avais pas secouru votre femme que j’aurais été blâmable. Vous êtes policier et vous le savez : le fait de porter secours à son prochain n’est pas un service que l’on rend, mais un devoir dont on s’acquitte.

— Article 63 du Code pénal ! plaisanta-t-il. Voilà un discours qui convient bien mal à vos lèvres. Ne tournez pas à l’écrivain juriste !

Elle consentit à sourire à son tour. Il le fallait, rien que par civilité.

— Je n’écris qu’un simple roman dont l’action se passe à Nantes. Il me faudra d’ailleurs me rendre dans cette ville, afin de mieux la connaître. Surtout les chantiers navals.

— Ce n’est qu’à une centaine de kilomètres d’ici. Vous comptez vous y rendre prochainement ?

— Oui, dès aujourd’hui. Je compte y passer plusieurs jours, le temps d’emmagasiner un maximum de documentation. En fait, voyez-vous, j’ai le souci de me mettre très vite à travailler. C’est la raison pour laquelle je suis obligée de décliner votre aimable invitation.

— Mais il n’est pas dans mes idées de vous imposer quoi que ce soit ! dit Favenin. J’ai toujours pensé que la meilleure preuve d’amitié était celle de la discrétion.

— Merci pour cette parole, fit Hélène.

Elle amorça un demi-tour vers la voiture et sursauta parce que quelque chose lui touchait la joue. C’était le papillon bleu turquoise qui voletait autour d’elle.

— Ne vous inquiétez pas si vous ne me voyez pas reparaître durant quelque temps, lança-t-elle en ouvrant la portière de la Mercedes.

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