Un truand peut en cacher un autre
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Description


Mai 1981 – soir de l’élection présidentielle.


Toutes les polices de France et les journalistes sont sur les dents, accaparés par cet évènement national. Une aubaine pour Tonton – truand émérite – qui a une idée de génie !


Il décide de profiter de cette grande kermesse pour monter le casse du siècle avec l’équipe qu’il vient d’embaucher. Ils ont huit heures, pas une de plus, pour s’enrichir.
Mais, il y a un problème...


Sur le papier, le plan est infaillible.
En réalité, cette idée géniale, Tonton n’est pas le seul à l’avoir eue...



"Samuel Sutra a du talent (...) Il maîtrise les ingrédients du genre et les accommode à sa sauce. Un écrivain brillant ne fait jamais d'ombre à ses confrères. Il les illumine." -
Patrice Dard

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EAN13 9791093363660
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Samuel SUTRA
UN TRUAND PEUT EN CACHER UN AUTRE
(Un génie grandit)
Roman Policier
CHAPITRE 1
« Les légendes, c’est comme les emmerdes. Elles ont toujours un commencement, mais on ne sait jamais quand elles finissent. » Tonton
Saint-Maur, il y a bien longtemps…
La grande bâtisse trônait au milieu d’un parc verdoyant qu’un plan d’eau rafraîchissait à la moindre brise. Ses volets étaient bariolés. Ceux du bas avaient été repeints récemment, de ce bleu pâle qui aurait facilement rappelé les côtes du Morbihan. Les autres, trop hauts, plus inaccessibles, continuaient de pourrir sous une craquelure brunâtre dont les teintes d’origine avaient fini par se faire oublier sous les assauts du soleil.
La façade était, çà et là, mouchetée de zones claires. Des endroits où, sous les impacts hasardeux d’une rafale, la surface de la pierre sombre avait éclaté, révélant sa clarté première. Une Mercédès W114 couleur crème dormait sur le gravier, devant les marches du perron, les phares regardant la grille avec arrogance.
Encore immatriculée 75, cette chignole impeccablement entretenue avait tiré son numéro d’abonnée à la route l’année où la Seine et la Seine-et-Oise avaient décidé d’accoucher de ce département tout neuf, dont beaucoup continuaient de bouder le nom : le Val-de-Marne.
L’endroit était calme. Les rares bruits qui troublaient cette quiétude émanaient de quelques canards qui batifolaient au bord du petit lac. Une colonie de colverts – des bonshommes aux rémiges bleu-violet ainsi que des dames d’un gris banal – avait élu domicile aux abords de cette eau douteuse. Des canetons en guirlande suivaient leur maman comme des jouets mécaniques remontés à bloc. Par moments, un coup de feu retentissant faisait trembler les vitres et vibrer le sol, mais n’effrayait pas pour autant les plus farouches des volatiles.
Edmond Duçon, le maître des lieux, était assis sur un fauteuil de jardin, une couverture sur les jambes, un cigare entre les lèvres. Un fusil dans les mains, il visait par moments un canard plus bruyant que les autres. Truand en fin de carrière, homme d’honneur et gangster notoire au casier épais comme un annuaire, il goûtait depuis peu aux joies anodines d’une retraite bien méritée. Il s’était retiré des affaires un an plus tôt, après un coup qui avait bien failli lui coûter la vie. Mais la chance ne l’avait jamais lâché et, bien qu’Edmond fût passé à deux doigts de la mort après être sorti d’une estafette en flamme, il était parvenu à s’en tirer sans trop de casse. Ses complices avaient eu les bons réflexes et avaient éteint les vêtements en feu de leur patron en lui assénant de grands coups de pelle. Niveau brûlure, Edmond Duçon s’en était bien sorti, tout juste s’il avait eu chaud. En revanche, les coups de pelle distribués au hasard avaient quelque peu abîmé son sens de l’initiative et sa capacité à compter sur ses doigts. Le grand homme s’était donc retiré, laissant à sa descendance la lourde tâche de perdurer le nom.
Edmond s’était rabattu sur des exactions plus casanières. Rappeler à grandes salves de cartouches maison que ce parc était à lui, faisait partie, depuis peu, de ses marottes obsessionnelles. Le facteur ne s’arrêtait plus et balançait le courrier par-dessus le muret, les témoins de la java décrivaient une boucle prudente afin d’éviter l’endroit, et même les gendarmes ne donnaient pas suite aux plaintes pour tapage, de peur de devoir approcher la grille de celui que la région appelait, presque avec affection, « le vieux taré ». Mais le vieil homme voyait mal et visait comme un pied. Tout Saint-Maur le savait. Même les canards l’avaient bien compris. Ils restaient groupés autour du plan d’eau, regardant, sereins, les bastos aller rejoindre le fond du lac pour y rouiller tranquilles.
Le vieux avait une vue tellement défaillante que, parfois, tirant pile entre deux branches du tilleul dans l’axe et plaçant sa cartouche sur orbite, il se dressait tout fier de son fauteuil en hurlant : « Et voilà ! Un de moins ! »
Il se rasseyait alors, enfournait son cigare, posait le fusil contre le bras du fauteuil, rajustait sa couverture et s’envoyait une grande rasade d’anisette pure, à peine troublée de l’eau du glaçon en train d’y fondre. L’alcool, les cigares et les armes, c’était la Sainte Trinité à laquelle ce truand avait voué sa vie. Un petit parfum de bonheur, en somme.
Lucette Duçon, depuis sa cuisine, observait son homme, les joues ridées de ce sourire aimant.
Femme menue, simple, mais maligne, et tant dévouée, elle avait traversé les décennies de truande de son mari avec une réserve prudente qui lui avait permis de ne jamais connaître les joies des geôles. Elle jetait, par moments, un œil maternel vers la terrasse, pour surveiller son Edmond, complètement avachi et bavant sur sa liquette, et admirait l’opiniâtreté avec laquelle, sans jamais renoncer, il arrosait la vallée du contenu de ses chargeurs. Elle craignait bien sûr qu’un mouvement brusque, ou qu’une visée approximative, entraînât son vieux mari à se tirer une praline en plein dans la tronche.
En femme pudique, elle n’avait jamais voulu déballer ce sentimentalisme qu’elle jugeait indigne de son statut de femme moderne. Elle faisait semblant de s’en amuser, prétendant que pour que son mari se tire une balle dans la tête, et atteigne le cerveau, même à bout portant, il fallait être un sacré bon tireur et viser juste, ce qui n’était pas son cas. Mais le truand, bien que presque aveugle, avait su garder le geste précis pour ce qui concernait le maniement prudent du long rifle.
Elle avait passé son tablier au motif vichy. L’économe en main, elle s’apprêtait à attaquer le tombereau de patates qui devait fournir à son petit garçon le quintal de purée maison que son gros appétit réclamait. Il lui faudrait les écraser à la fourchette, c’est dire si cette femme avait une poigne vigoureuse.
Aussi loin qu’il s’en souvenait, son fils avait toujours craint davantage les torgnoles de sa mère que celles de son daron. Éduquer ce gosse rebelle avait été un travail de groupe, et Lucette s’était chargé des méthodes de remise en ligne de son rejeton lorsqu’il déconnait plein tube.
Aimé Duçon, dit Tonton, ce fils aimant portant sur ses frêles épaules de marin pêcheur le poids de l’héritage de truande de cette solide famille, venait de reposer sur sa fourche le combiné orange du téléphone. Une brève conversation avait su le plonger dans une réflexion intense, mais était parvenue à faire naître un sourire sur son visage.
Il recoiffa de son mieux la petite mèche avec laquelle il tentait, depuis quelque temps déjà, de recouvrir son dôme sévèrement dégarni, plissa ses petits yeux – signe notoire d’une réflexion intense – et porta à hauteur de regard le cadran nacré de sa Piaget . Il décoda sans mal l’angle ouvert qu’affichaient les deux aiguilles bleuies, puis décrocha à nouveau le téléphone, composa un numéro de tête, donna quelques directives à la société de taxis, et raccrocha pour de bon. Voyant sa mère sur le point de se lancer dans cette épreuve d’épluchage de régiment, le fils aimant s’empressa de l’arrêter :
— Pas la peine, maman ! Tu me mettras pas de couverts.
Lucette retint le geste. Non pas celui d’entamer la première pomme de terre qu’elle tenait déjà en main, mais celui de la jeter au visage de son fils, économe compris, en visant les yeux.
— Comment ça, Môssieur ne mangera pas ? Et en quel honneur ?
— J’ai une arnaque sur le feu. Faut que je m’en occupe dès ce midi. Du genre qui peut pas attendre.
La vieille dame soupira, et porta sa main sur le cœur pour soulager le spasme qui venait de secouer son palpitant presque centenaire :
— Ah, tu m’as fait peur ! J’ai cru que tu n’avais pas faim !
Elle s’épongea le front de la sueur que cette nouvelle avait fait naître et, en mère aimante, voulut savoir ce que son petit garçon avait comme projet :
— Un truc couillu, mon bonhomme ?
Malgré lui, Tonton ne put se retenir de bomber le torse.
Du bras du canapé, il ramassa sa veste impeccablement posée :
— Assez, m’man. Un truc qui fera bien sur mon casier. Le genre de plan pour lequel il faut se trimballer une sacrée paire, accrochée solide !
— On parle de moi ?
Edmond venait de passer la porte. Il s’était lassé de fusiller tous les canards de la région sans jamais déclencher l’admiration unanime des siens et regagnait la fraîcheur de la maison.
Sa femme rétablit la vérité, un peu pour l’honneur de son fiston, et beaucoup pour remettre en place ce vieux croulant persuadé que, dès que l’on parlait de trucs massifs accrochés en sautoir, on devait forcément évoquer ses endroits aussi sombres que virils :
— N ON , E DMOND  ! corrigea-t-elle en parlant fort, car, en plus d’avoir la vue en berne, le vieux gangster avait aussi les feuilles à moitié fanées. A IMÉ PRÉPARE UN COUP  ! E T C ’ EST POUR AUJOURD ’ HUI  !
— Bravo fiston ! T’es un bon gars ! Besoin d’un coup de main ?
Tonton déclina d’un mouvement vague. Il fut heureux de voir cette nouvelle susciter l’enthousiasme de ses géniteurs. Ce truand d’une petite quarantaine, élevé à l’arnaque et aux coups bas, propulsait sa carrière de manière assez prometteuse et apparaissait, aux yeux des siens autant que des condés de la région, comme le digne successeur de son père. Mais, bien que flatté de l’enthousiasme de ses parents, il dut tout de même nuancer :
— Je risque de ne pas rentrer ce soir, par contre.
— Q U ’ EST - CE QU ’ Y DIT  ? hurla Edmond à son épouse.
— Le petit dit qu’il risque de ne pas rentrer ce soir.
— De quoi ?
— D E NE PAS RENTRER  !
— Ah ? Y a des chances que tu te fasses descendre, mon grand ? Bah, c’est des choses qui arrivent dans notre branche. Mais bravo fiston ! Ça m’a fait plaisir de te connaître, t’es un bon gars. Allez, puisque t’as pas besoin de moi, je vais me reposer.
Tonton et Lucette regardèrent le patriarche arquer de son mieux pour monter l’escalier menant à sa chambre, avant de reprendre leur échange :
— Pourquoi tu rentres pas ce soir ? s’inquiéta Lucette. Ça va te prendre toute la nuit ?
Tonton se fit évasif, joignant le geste mou à l’évasion, avant de s’approcher de sa mère et de la prendre dans ses bras :
— Moins t’en sauras, m’man, mieux ce sera.
— Allez, dis-m’en un peu plus. T’as confiance en moi ?
— Déconne pas, m’man. Tu sais bien que non. Depuis quelque temps, j’aurais plus confiance en papa, vu comment qu’il s’est mis à rouler sur la jante.
La vieille femme, décodant sans mal les vagueries de son rejeton, ôta son tablier, alla le pendre à la patère près de l’évier et retourna vers son petit bonhomme. Elle lui planta son index tordu sur le revers du costume :
— D’une, mon petit, tu ferais mieux de continuer à te méfier de ton père. Je la connais, sa comédie. Je pense que c’est un enfumage destiné à endormir les flics, et m’est avis qu’il est bien moins ravagé du bulbe qu’il ne s’efforce de le montrer. Il fouille dans tes affaires, preuve qu’il colle encore à la route. Et ensuite, je te connais, mon petit Aimé. Tu vas faire une connerie. T’as l’œil fumelard du type qui s’apprête à faire une sortie de route, avec un plan mal cousu et une équipe finie à la pisse ! Une mère sent ces choses-là, c’est quand même moi qui t’ai pondu ! Que ton père s’en tamponne que tu te fasses poinçonner, on le connaît, il est pas très démonstratif. Te dire qu’il se fout que tu prennes une praline dans le buffet, c’est sa manière à lui de te dire qu’il t’aime. Enfin, je pense, j’en sais trop rien, je l’ai jamais vraiment décodé, ce con. Mais moi, je suis ta mère. Que mon petit garçon se fasse dessouder, je te le dis du fond du cœur, ça me ferait un petit quelque chose quand même !
Elle secoua la tête, de cette désolation propre aux mères conscientes que leur tout petit reste un bon à rien en toute circonstance :
— Va pas prendre froid, Aimé !
— Mais… avec le temps qu’il fait ?
Lucette s’agaça. Elle ouvrit le tiroir du buffet de l’entrée, en sortit un pétard chromé qu’elle tendit à son rejeton, tout en lui gavant les poches de cartouches neuves :
— Faut tout te traduire à toi ! Sortir sans calibre, à ton âge, mais quelle idée ! Quand on voit tout ce qui se passe ! Allez, file, et nous fous pas la honte !
Son grand garçon franchit le seuil, commença à descendre les marches du perron, lorsque Lucette rouvrit la porte et rappela les règles en hurlant :
— Et si tu finis au trou, t’appelles ! Que je fasse pas cuire des patates pour rien !
Garé devant la haute grille fermant ce parc immense perché sur les hauteurs de Saint-Maur, le taxi patientait depuis de longues minutes. Le chauffeur, maugréant à l’envie dans son patois natal, avait enclenché le compteur au tarif banlieue après avoir jeté un œil à sa montre.
Après dix minutes de retard, le montant de la course avait déjà suffisamment grossi pour amortir le plein de cette CX Prestige, aux sièges en cuir crème et à la carrosserie lustrée, quand le client daigna se montrer enfin.
Par la vitre passager baissée, le chauffeur observa la silhouette qui se dessinait depuis le perron lointain et qui descendait l’allée de graviers d’un pas lent. C’était un homme à la mise impeccable, coiffé d’un chapeau de feutrine camouflant une calvitie méchamment amorcée, et mordant un cigare dont les volutes de fumée donnaient à l’ensemble des allures de locomotive d’un autre temps.
Lorsqu’enfin le client nonchalant parvint à sa voiture, le chauffeur lui lança :
— Prenez votre temps, surtout, hein ? C’est pas comme si j’avais que ça à foutre ! J’ai pas toute la vie, j’ai d’autres clients qui m’attendent, et des ponctuels !
Tonton passa le museau dans l’habitacle, posa un œil lourd sur le compteur dont les chiffres défilaient comme l’altimètre d’une Ariane à l’allumage, et fendit son visage d’un sourire carnassier :
— Dis donc, bonhomme, c’est la leçon de morale ou le compteur qui voltige, mais tu choisis. Je vais pas cigler pour me farcir les deux, vu ?
Cette tranquille remise en place du chauffeur suffit à poser l’ambiance qui allait régner dans l’habitacle jusqu’à la destination de la CX :
— Rue Cambon, à la Madeleine, je te prie. Et vu que t’es pressé, hésite pas à appuyer un peu. La semelle sur le tapis, rien de moins.
Le trajet se fit en silence. Seules les portières ahanaient les dernières analyses affûtées de quelque journaliste d’Europe 1 qui y allait de ses pronostics inspirés au sujet de la grande issue électorale qui guettait le pays d’ici quelques jours. Nous étions début mai 1981 et, d’ici peu, les urnes seraient bourrées par un peuple qui déciderait si le martinet qui leur zébrait le prose devrait changer de main ou pas.
Le taxi passa enfin la Madeleine, descendit la rue Saint-Honoré et s’enquilla une portion de la rue Cambon. La Citroën finit par ralentir et stopper devant le numéro 3. Devant le mutisme de son passager, lequel n’avait pas décroché un mot depuis sa prise en charge sur les hauteurs de Saint-Maur, le chauffeur arrêta son compteur qui annonçait trois cent cinquante balles et, n’y tenant plus, se tourna vers ce client mystérieux :
— Moi, ce Mitterrand, je peux pas. Franchement, vous voulez que je vous dise ? Non, apparemment, vous voulez pas… M’en fous, je vais vous le dire quand même ! Si les bolchéviques viennent mettre le bazar chez nous, ben moi, j’irai faire taxi à l’étranger, et puis c’est tout !
Un chauffeur de taxi, quand on ne lui cause pas, c’est comme si on lui coupait l’arrivée d’air. Au bout d’un moment, il change de couleur, il gonfle, les joues se tendent et, à la première fenêtre de tir qui se présente, il évacue son trop-plein. Une seule méthode permettait de juguler les élans politologues d’un chauffeur de gomme aux talents politiques prodigués par les ondes courtes :
— Vous n’avez pas de monnaie ? demanda-t-il, presque contrarié, devant le billet vert tendu par son client.
— Garde-la, la monnaie. C’est pour tes œuvres.
Le chauffeur prit le billet en main, le fit claquer, glisser entre ses doigts nerveux, jouer dans la lumière, il le renifla, et l’empocha sans insister. Puis, en moins de temps qu’il ne lui en fallait d’ordinaire pour descendre de son taxi et aller mettre des coups de pied dans une voiture devant un feu passé au vert, il se retrouva à ouvrir la portière arrière, cassé en deux, sa casquette en velours roulée en boule dans son poing fermé, hésitant entre un « Monseigneur » ou un plus retenu « Votre altesse » :
— Je vous attends, prenez votre temps, lança le pilote enrichi en claquant la portière.
Tonton sourit, se tourna vers la façade de l’immeuble où l’attendait le plus précieux de ses complices, et libéra le taxi :
— Tu peux y aller. Si tout se passe bien, je pense qu’on enverra quelqu’un me cueillir. Mais, en échange de la monnaie, je n’aurais rien contre le fait que tu fasses comme si on ne s’était jamais vus.
Un clin d’œil entendu plus tard, la CX reprit sa route, la coiffe éclairée en vert.
Aimé Duçon, debout sur le trottoir, commençait à sentir la faim le tirailler. Cette aventure s’annonçait sous les meilleurs auspices, et ça lui ouvrait l’appétit. Mais il lui fallait passer voir Mamour, son fidèle complice aveugle. Le taxi s’était laissé prendre. Si Tonton et son équipe travaillaient bien, d’ici peu, ils seraient riches.
Et pas qu’un peu !
CHAPITRE 2
« J’aurais juste voulu bosser, je me serais trouvé un boulot. Mais je voulais gagner du fric. J’ai dû trouver autre chose. » Tonton
Tonton peina à monter les marches. Non pas qu’il ne fût pas un sportif d’un niveau très honorable, mais les seuls efforts qu’il avait consenti à faire ces dix dernières années se résumaient à compter les billets des liasses qu’il était parvenu à chourer, à sous-peser les sacs de bijoux issus de ses cambriolages au moment du partage avec ses gars, à se rouler des clopes d’une main, et surtout à esquiver les torgnoles de sa mère qui avait gardé l’habitude de le remettre en ligne façon vieille école.
Six étages plus haut, et une bonne demi-heure plus tard, après s’être adossé à tous les paliers en crachant bruyamment son goût prononcé pour les havanes, il ajustait sa cravate, essuyait de sa pochette son revers de veston sur lequel il avait postillonné, plaquait sa mèche sur son crâne luisant, avant de hausser les épaules, se souvenant que sa mise n’avait aucune importance, face à la personne qu’il venait voir.
— Qui est là ? demanda doucement la voix, à peine audible derrière le panneau, après avoir entendu gratter le bois.
— C’est moi, répondit Tonton.
— Qui moi ?
— Ben moi !
— Tu as le mot de passe ?
— Non !
Rassuré, l’aveugle déverrouilla sa porte, ce qui ne fut pas une mince affaire.
Entre les trois serrures et les quatre chaînettes de sécurité, ce studio perché au sixième sans ascenseur était une vraie forteresse.
N’eût été le fait que la porte elle-même était arrimée à un chambranle en bois de cagette, et qu’un simple coup d’épaule bien appuyé aurait fait basculer la porte, son chambranle et le bout de mur où étaient plantés quatre clous directement dans le plâtre, l’ensemble donnait une allure rassurante à cet endroit où tant de coups s’étaient montés.
— Salut, Mamour ! lâcha Tonton, entrant dans la pièce unique qui servait à la fois de chambre, de salle à manger, de cuisine, de salon et de cellier. C’est toujours aussi haut chez toi ! T’as jamais pensé à t’installer ailleurs ?
L’aveugle de service, fidèle complice de Tonton depuis bien des années, évacua cette idée d’un mouvement nerveux de ses petites mains ouvertes en grand.
— Ah non, surtout pas. Ça me coûte presque rien et, vu le quartier, je peux aller travailler à pied.
Car, tout truand qu’il était, Mamour avait bien un vrai métier. Mais cette activité d’accordeur de piano n’était qu’une vile couverture qui lui permettait d’effectuer des repérages complets d’appartements du quartier de la Madeleine, lesquels, s’ils accueillaient un Steinway & Sons , regorgeaient de préciosités facilement revendables.
Mamour s’arrangeait pour inspirer une confiance aveugle à ses clients aux esgourdes endolories par les notes faussées de leur piano hors de prix, prenait des photos au jugé, récupérait parfois les clefs quand l’accordage devait se faire en l’absence des propriétaires, en faisait faire des doubles, et Tonton laissait passer le temps nécessaire pour que le vidage dans les règles de l’endroit n’éveillât aucun soupçon à l’endroit de l’aveugle.
Cette activité, en marge des réels coups de maître de Tonton, offrait un petit revenu fixe à la joyeuse équipe. C’était le « pied de riz » du roi de la truande, lui permettant de peaufiner ses plans audacieux en n’étant jamais pressé par le temps. Et, de plan audacieux ayant demandé du temps, il allait en être justement question.
Tonton s’affala dans le canapé, qui servait également de lit, et s’amusa de voir une télé allumée dans un coin.
— T’as une télé, toi, maintenant ? Mais pour quoi faire ?
Mamour s’étonna de cette question :
— Ben, pour écouter les émissions.
— Pourquoi t’as pas acheté une radio, plutôt ?
L’aveugle agita ses petits bras frêles, manière de rappeler qu’il mettait son fric où il voulait et qu’il entendait à ce qu’on ne vienne pas l’emmerder, surtout chez lui :
— Mais parce que les émissions que j’écoute, elles passent pas à la radio ! Et je fais encore ce que je veux, tu vas pas m’apprendre à être aveugle, non ?
Tonton marqua un silence, seul moyen de faire comprendre à un aveugle qu’il se soumettait à ce type de réponses péremptoires en plein, puis embraya aussitôt, pour bien montrer à son complice qu’il aurait pu s’acheter un projecteur de diapos ou un chevalet pour se mettre à l’aquarelle, il s’en foutait pas mal :
— Mon petit Mamour, je viens à l’instant de faire passer le test au deuxième bifton que tu m’as confié.
— Et alors ? s’impatienta l’aveugle.
— Il est reçu à son examen, lui aussi. Mention très honorable. Le chauffeur de taxi l’a empoché avec un sourire à lui en vriller les oreilles. Ça fait deux sur deux, c’est plutôt encourageant.
— Je te l’avais bien dit. Et encore, ceux-là ont été imprimés dans des conditions qui n’ont rien à voir avec celles que tu auras. Tu as décidé quoi alors ?
Tonton sortit un cigare de sa poche, se l’enflamma avec un petit regard rieur, et s’adossa de son mieux.
— J’ai décidé qu’on faisait le coup. J’ai lancé Bruno sur le recrutement, et toi, je t’ai trouvé un partenaire. Et quand je dis que j’ai lancé le coup, je n’exagère pas. Je suis à fond dedans. Ce soir, je dors au dépôt, si tout se passe bien. Et dès demain, je rejoins Bruno. Dis-moi, sous le tas de merdier que j’aperçois d’ici, c’est bien une table ?
Mamour sourit, un peu gêné.
— Je crois qu’elle y est toujours. Désolé, mais, quand tu m’as appelé tout à l’heure, tu m’as un peu pris de vitesse. Et j’avoue que j’ai quelque facilité à m’accommoder du bordel, ça me gêne pas vraiment. Ça commence à me gêner quand les odeurs s’invitent. Tu veux qu’on s’y installe ?
Tonton jeta un œil prudent autour de l’amoncellement qui régnait sur la prétendue table, dont on ne repérait que les pieds.
— Si je ne risque pas d’attraper des maladies à la con, j’aimerais bien. Même si je sais que tu ne prendras aucune note, et que tu bosses à l’oreille, je préfère qu’on prenne un peu le temps de revoir les étapes. On joue gros, là.
— T’as une idée déjà… ?
Un petit silence s’installa.
Tonton aimait bien ces petits jeux théâtraux, consistant à laisser mouiller l’autre. Il roulait des yeux, sifflotait, s’allumait un deuxième cigare même s’il en avait déjà un en bouche, ou lâchait une louise bruyante, pas forcément agressive, mais assez sonore, pour le seul plaisir de reprendre le cours de la conversation en ayant joué avec les nerfs de ses subordonnés :
— On n’est pas loin des 500 briques ! lâcha-t-il enfin. Alors ça mérite qu’on révise un peu nos gammes.
Mamour s’empressa de mettre un peu d’ordre.
Il prit à pleines mains le bazar qui occupait la table et l’envoya valser à l’autre bout de la pièce.
Tonton tira une chaise, celle qui lui inspirait le plus confiance, se posa, et sortit de sa poche le calepin dans lequel toutes les infos relatives à son plan du moment avaient été minutieusement consignées.
Puis il commença la leçon à son élève le plus studieux :
— Mon petit Mamour, autant te dire que cette opération tout entière sera placée sous le signe de la modernité ! Hors de question d’usiner « à la papa », on est déjà dans le futur. Et je te parle de trucs sérieux. Dans le plan, j’ai inclus les fleurons de la technologie, et crois-moi, ça fera toute la différence. Il est question de cabines téléphoniques, d’un Citroën Tube H quasi neuf, et pas plus tard qu’hier, j’ai réglé l’horloge à quartz du tableau de bord de mon Opel sur l’horloge parlante. Je nous projette dans une organisation qui va reléguer l’an deux mille au rang de période ringarde ! Les coups à l’ancienne, c’est mort avec le twist, crois-moi.
Le boss du futur reprit son souffle, pompa un peu sur son cigare, et enchaîna, remonté comme un coucou suisse :
— On va travailler à deux équipes...

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