Une nuit sans fin
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Description

Lorsque trois truands de New-York s’associent pour un dernier coup et kidnappent Goran Barrow, un riche industriel, ils sont bien loin d’imaginer que l’homme d’affaires n’est pas du tout celui qu’ils croient, ni que le terrible secret qu’il cache va donner à leurs existences un tour aussi tragique qu’irréversible. Se retrouvant bientôt pris dans une spirale de violence où s’accumulent trahisons, meurtres sanglants et disparitions inquiétantes, les ravisseurs deviennent les jouets de forces occultes qui dépassent de loin leur entendement. Poursuivis par la police et confrontés au plus redoutable et cruel des adversaires, ils n’ont alors plus d’autre choix que de se lancer dans une course-poursuite mortelle qui les mènera au bord de l’abîme. Réussiront-ils à échapper à cette nuit sans fin, où l’horreur quotidienne côtoie désormais les ombres menaçantes du passé ? Rien n’est moins sûr...
1. L’enlèvement avait été planifié de longue date. Cela faisait en effet plusieurs mois que Travis Moore s’appliquait à en peaufiner les détails, sillonnant les rues de Manhattan au volant de sa fourgonnette Ford en compagnie de ses complices Kyle Tornqvist, dit « Le Suédois », et Derek, le frère de ce dernier, afin de surveiller les allées et venues du millionnaire Goran Barrow, dont ils comptaient se familiariser avec les habitudes afin de trouver l’occasion idéale de mettre leur plan à exécution.L’homme était l’héritier d’une famille qui dirigeait l’une des plus puissantes firmes de biotechnologies du pays, dont le siège était situé au sommet d’une haute tour de verre et d’acier qui dominait la ville. C’est là qu’il passait la plus grande partie de ses journées lorsqu’il n’était pas en déplacement professionnel, notamment pour visiter un des laboratoires ou sites de production que la société possédait aux États-Unis, au Canada et en Europe. À l’instar de beaucoup de dirigeants de grandes multinationales, il cherchait en permanence à optimiser son temps, et il aimait donc mener ses activités selon une routine bien définie.Ainsi, chaque matin, peu avant le lever du jour, une grosse cylindrée aux vitres teintées s’arrêtait devant le perron de la propriété privée des Barrow et, après quelques instants, l’homme d’affaires sortait de chez lui, descendant les quelques marches de l’entrée avec une telle assurance qu’il semblait à peine les effleurer. Puis il s’engouffrait à l’arrière du véhicule, saluant au passage le chauffeur qui se tenait à côté de la portière ouverte.La voiture s’éloignait ensuite des zones résidentielles pour se diriger vers le périphérique sud qui menait directement aux quartiers d’affaires et à la Tour Barrow, empruntant toujours le même trajet, qui durait en moyenne vingt-cinq minutes. Là, elle s’arrêtait à hauteur de la barrière qui gardait l’accès au parking souterrain. La vitre de la portière côté conducteur descendait et une main en sortait, faisant adroitement glisser un badge sur la borne automatique. La barrière se levait d’un coup, et le véhicule s’empressait alors de disparaître dans les entrailles du bâtiment.Lorsqu’il ne travaillait pas, l’industriel aimait se rendre à des dîners et rendez-vous mondains en compagnie de son épouse Vera, comme les trois complices l’apprirent également grâce à leurs nombreuses planques et filatures. Cette dernière dirigeait une galerie d’art contemporain très en vue à Chelsea, et il était rare qu’une exposition, un défilé, un gala ou un vernissage ait lieu sans qu’on y croise les Barrow. Les réceptions qu’ils donnaient dans leur somptueux manoir et les croisières d’été à bord de leur yacht étaient aussi très prisées, bien que réservées à des invités triés sur le volet.L’idée d’organiser cet enlèvement était un jour venue à Travis par l’intermédiaire de l’un de ses compagnons de cellule à la prison de Rykers Island. « Je sais pas mais, finalement, quand on y réfléchit, le kidnapping c’est peut-être ce qu’il y a encore de plus facile pour se faire du fric », avait lâché le récidiviste, semblant davantage s’adresser à lui-même qu’à Travis. Il avait été condamné pour homicide après un braquage et une prise d’otage qui avaient mal tourné. « Ouais, je crois que si c’était à refaire, j’enlèverais quelqu’un de friqué… », continua-t-il. « J’attendrais gentiment que la famille crache le pognon, et hop ! je disparaîtrais dans la nature… Ni vu, ni connu… Parce qu’au final, c’est quand même plus facile d’empocher une rançon que de se faire ouvrir un coffre de banque, non ? Au moins c’est toi qui fixes les règles…».Travis n’avait rien trouvé à répondre, et se dit que de toute façon il valait peut-être mieux laisser l’homme seul avec ses regrets. Mais il s’était ensuite surpris à repenser à ses paroles et l’idée d’organiser un kidnapping avait petit à petit fait son chemin dans son esprit, si bien que lorsqu’il avait retrouvé la liberté quelques mois plus tard, il avait entrepris de contacter son vieil ami Kyle Tornqvist afin de lui soumettre le projet qu’il avait élaboré.Les deux repris de justice s’étaient rencontrés quelque seize ans plus tôt, lors de leur premier séjour en prison. Travis, un peu plus âgé que Kyle, lui-même tout juste majeur à l’époque, avait pris ce dernier sous son aile, et leur association avait par la suite continué avec plus ou moins de succès. Leur spécialité commune était le vol de voitures de luxe, ce qui n’empêchait pas Travis de continuer de tremper occasionnellement dans le trafic de drogue tout en exerçant son activité de « paysagiste itinérant » – ainsi qu’il aimait à décrire lui-même sa petite affaire de travaux de jardinage et de services d’entretien de pelouses et autres espaces verts –, tandis que Kyle, qui avait appris la mécanique sur le tas, arrondissait ses fins de mois grâce à des cambriolages occasionnels avec l’aide de son jeune frère Derek, qui lui passait de petits boulots en missions intérimaires.Lorsqu’un soir Travis vint le voir et lui parla du richissime Goran Barrow, Kyle crut d’abord qu’il venait simplement chercher son aide pour voler une voiture ou cambrioler une maison des beaux quartiers. Mais lorsqu’il réalisa ce que Travis avait réellement en tête, il crut que celui-ci était devenu fou. Même si les deux criminels n’en étaient pas à leur coup d’essai, l’enlèvement n’avait jamais été dans leurs cordes, et encore moins celui d’un type plein aux as qui avait fait la une des journaux.— Je crois que t’as perdu la tête, mon vieux ! avait dit Kyle. Ce genre de truc, c’est pas pour nous. Enlever un mec comme ça, ça pue les emmerdes à plein nez ! Où est-ce que t’es allé chercher une idée pareille ?— T’en fais pas, en cabane j’ai eu le temps de réfléchir à tous les détails, et crois-moi ça peut pas rater ! Tu me fais confiance, non ?— C’est pas la question. Mais un enlèvement, franchement je sais pas trop… Toi et moi on aurait plutôt intérêt à la jouer profil bas, tu crois pas ? Parce qu’à la prochaine connerie, tu sais qu’on risque de pas revoir la lumière du jour avant un petit bout de temps…— Écoute-moi donc, je t’ai dit que c’était sans risque !— Les bagnoles, ça te suffit plus, alors ?— Justement, non ! Sérieusement Kyle, t’en as pas assez toi, des petites combines et des plans minables ? Eh bien moi, si ! Tu comprends pas que ce que je te propose là, c’est une occasion de ramasser suffisamment de blé pour arrêter enfin toutes ces conneries et recommencer à zéro ! Pense un peu à Liz !— Mais de quoi tu parles, là ? Qu’est-ce que ma copine vient foutre là-dedans ?— Je te parle d’un million de dollars. De quoi voir l’avenir en rose, hein ?— Un million de dollars ? s’étrangla Kyle.— Ouais, mon pote. Plus de fric que toi et moi on en verra jamais dans toute notre foutue vie !Kyle resta silencieux quelques instants, semblant peser le pour et le contre.— Et comment tu peux être sûr qu’ils cracheront une somme pareille sans broncher ? Et les flics dans tout ça ? Ça risque de faire du bruit comme affaire, on va forcément les avoir sur le dos !— Il suffit de bien faire comprendre à ces gens de la haute qu’ils ont pas intérêt à prévenir les flics s’ils veulent revoir le vieux vivant. De toute façon, ils seront prêts à faire et à payer tout ce qu’on leur demandera ! Et crois-moi, un million, c’est que dalle pour eux ! Sans compter qu’ils tiendront pas non plus à ce qu’une nouvelle histoire s’étale dans les journaux, rapport à leur réputation et à leurs valeurs en bourse, tu comprends…Travis sentait qu’il avait réussi à éveiller l’intérêt de son associé, mais que ce dernier avait encore des réticences. Or il savait que sans Kyle, il ne pourrait sans doute pas mener à bien son projet, et il entreprit donc de finir de le convaincre.— Écoute Kyle, j’ai vraiment besoin de toi sur ce coup-là. Et puis, ce serait que justice, après tout ! Tu sais que mon paternel a bouffé leur saloperie de produit toute sa vie et qu’il en est mort ! Allez mec, tu peux pas me laisser tomber ! Tu me dois bien ça, après tout…— Comment ça ?— Tu sais, j’aime pas trop remettre ce genre de trucs sur le tapis, mais quand je me suis fait serrer la dernière fois, j’aurais pu te faire tomber avec moi. J’avais qu’un mot à dire. J’aurais peut-être même pu avoir une réduction de peine ! Pourtant j’ai fermé ma gueule et j’ai fait mon temps, pendant que toi tu continuais à…— C’est du chantage ou une menace ? cracha Kyle, en attrapant soudain son associé par le revers de sa veste.Travis ne fit aucun geste pour le repousser, comme pour lui montrer qu’il n’avait pas peur de lui.— T’as une drôle de façon de dire merci, ironisa-t-il. Il sentit l’étreinte sur son col se desserrer légèrement. Tout ce que je te demande, c’est un service. Y a qu’à toi que je peux me fier. Alors, t’en es ou pas ?Kyle le relâcha après quelques instants.— À une condition. Derek vient avec nous. Comme ça, moi aussi j’aurai quelqu’un à qui me fier.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2020
Nombre de lectures 92
EAN13 9782379791338
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Une nuit sans fin


David Dauer

2020
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
1.
 

 
L’enlèvement avait été planifié de longue date. Cela faisait en effet plusieurs mois que Travis Moore s’appliquait à en peaufiner les détails, sillonnant les rues de Manhattan au volant de sa fourgonnette Ford en compagnie de ses complices Kyle Tornqvist, dit « Le Suédois », et Derek, le frère de ce dernier, afin de surveiller les allées et venues du millionnaire Goran Barrow, dont ils comptaient se familiariser avec les habitudes afin de trouver l’occasion idéale de mettre leur plan à exécution.
L’homme était l’héritier d’une famille qui dirigeait l’une des plus puissantes firmes de biotechnologies du pays, dont le siège était situé au sommet d’une haute tour de verre et d’acier qui dominait la ville. C’est là qu’il passait la plus grande partie de ses journées lorsqu’il n’était pas en déplacement professionnel, notamment pour visiter un des laboratoires ou sites de production que la société possédait aux États-Unis, au Canada et en Europe. À l’instar de beaucoup de dirigeants de grandes multinationales, il cherchait en permanence à optimiser son temps, et il aimait donc mener ses activités selon une routine bien définie.
Ainsi, chaque matin, peu avant le lever du jour, une grosse cylindrée aux vitres teintées s’arrêtait devant le perron de la propriété privée des Barrow et, après quelques instants, l’homme d’affaires sortait de chez lui, descendant les quelques marches de l’entrée avec une telle assurance qu’il semblait à peine les effleurer. Puis il s’engouffrait à l’arrière du véhicule, saluant au passage le chauffeur qui se tenait à côté de la portière ouverte.
La voiture s’éloignait ensuite des zones résidentielles pour se diriger vers le périphérique sud qui menait directement aux quartiers d’affaires et à la Tour Barrow, empruntant toujours le même trajet, qui durait en moyenne vingt-cinq minutes. Là, elle s’arrêtait à hauteur de la barrière qui gardait l’accès au parking souterrain. La vitre de la portière côté conducteur descendait et une main en sortait, faisant adroitement glisser un badge sur la borne automatique. La barrière se levait d’un coup, et le véhicule s’empressait alors de disparaître dans les entrailles du bâtiment.
Lorsqu’il ne travaillait pas, l’industriel aimait se rendre à des dîners et rendez-vous mondains en compagnie de son épouse Vera, comme les trois complices l’apprirent également grâce à leurs nombreuses planques et filatures. Cette dernière dirigeait une galerie d’art contemporain très en vue à Chelsea, et il était rare qu’une exposition, un défilé, un gala ou un vernissage ait lieu sans qu’on y croise les Barrow. Les réceptions qu’ils donnaient dans leur somptueux manoir et les croisières d’été à bord de leur yacht étaient aussi très prisées, bien que réservées à des invités triés sur le volet.
L’idée d’organiser cet enlèvement était un jour venue à Travis par l’intermédiaire de l’un de ses compagnons de cellule à la prison de Rykers Island. « Je sais pas mais, finalement, quand on y réfléchit, le kidnapping c’est peut-être ce qu’il y a encore de plus facile pour se faire du fric », avait lâché le récidiviste, semblant davantage s’adresser à lui-même qu’à Travis. Il avait été condamné pour homicide après un braquage et une prise d’otage qui avaient mal tourné. « Ouais, je crois que si c’était à refaire, j’enlèverais quelqu’un de friqué… », continua-t-il. « J’attendrais gentiment que la famille crache le pognon, et hop ! je disparaîtrais dans la nature… Ni vu, ni connu… Parce qu’au final, c’est quand même plus facile d’empocher une rançon que de se faire ouvrir un coffre de banque, non ? Au moins c’est toi qui fixes les règles… ».
Travis n’avait rien trouvé à répondre, et se dit que de toute façon il valait peut-être mieux laisser l’homme seul avec ses regrets. Mais il s’était ensuite surpris à repenser à ses paroles et l’idée d’organiser un kidnapping avait petit à petit fait son chemin dans son esprit, si bien que lorsqu’il avait retrouvé la liberté quelques mois plus tard, il avait entrepris de contacter son vieil ami Kyle Tornqvist afin de lui soumettre le projet qu’il avait élaboré.
Les deux repris de justice s’étaient rencontrés quelque seize ans plus tôt, lors de leur premier séjour en prison. Travis, un peu plus âgé que Kyle, lui-même tout juste majeur à l’époque, avait pris ce dernier sous son aile, et leur association avait par la suite continué avec plus ou moins de succès. Leur spécialité commune était le vol de voitures de luxe, ce qui n’empêchait pas Travis de continuer de tremper occasionnellement dans le trafic de drogue tout en exerçant son activité de « paysagiste itinérant » – ainsi qu’il aimait à décrire lui-même sa petite affaire de travaux de jardinage et de services d’entretien de pelouses et autres espaces verts –, tandis que Kyle, qui avait appris la mécanique sur le tas, arrondissait ses fins de mois grâce à des cambriolages occasionnels avec l’aide de son jeune frère Derek, qui lui passait de petits boulots en missions intérimaires.
Lorsqu’un soir Travis vint le voir et lui parla du richissime Goran Barrow, Kyle crut d’abord qu’il venait simplement chercher son aide pour voler une voiture ou cambrioler une maison des beaux quartiers. Mais lorsqu’il réalisa ce que Travis avait réellement en tête, il crut que celui-ci était devenu fou. Même si les deux criminels n’en étaient pas à leur coup d’essai, l’enlèvement n’avait jamais été dans leurs cordes, et encore moins celui d’un type plein aux as qui avait fait la une des journaux.
— Je crois que t’as perdu la tête, mon vieux ! avait dit Kyle. Ce genre de truc, c’est pas pour nous. Enlever un mec comme ça, ça pue les emmerdes à plein nez ! Où est-ce que t’es allé chercher une idée pareille ?
— T’en fais pas, en cabane j’ai eu le temps de réfléchir à tous les détails, et crois-moi ça peut pas rater ! Tu me fais confiance, non ?
— C’est pas la question. Mais un enlèvement, franchement je sais pas trop… Toi et moi on aurait plutôt intérêt à la jouer profil bas, tu crois pas ? Parce qu’à la prochaine connerie, tu sais qu’on risque de pas revoir la lumière du jour avant un petit bout de temps…
— Écoute-moi donc, je t’ai dit que c’était sans risque !
— Les bagnoles, ça te suffit plus, alors ?
— Justement, non ! Sérieusement Kyle, t’en as pas assez toi, des petites combines et des plans minables ? Eh bien moi, si ! Tu comprends pas que ce que je te propose là, c’est une occasion de ramasser suffisamment de blé pour arrêter enfin toutes ces conneries et recommencer à zéro ! Pense un peu à Liz !
— Mais de quoi tu parles, là ? Qu’est-ce que ma copine vient foutre là-dedans ?
— Je te parle d’un million de dollars. De quoi voir l’avenir en rose, hein ?
— Un million de dollars ? s’étrangla Kyle.
— Ouais, mon pote. Plus de fric que toi et moi on en verra jamais dans toute notre foutue vie !
Kyle resta silencieux quelques instants, semblant peser le pour et le contre.
— Et comment tu peux être sûr qu’ils cracheront une somme pareille sans broncher ? Et les flics dans tout ça ? Ça risque de faire du bruit comme affaire, on va forcément les avoir sur le dos !
— Il suffit de bien faire comprendre à ces gens de la haute qu’ils ont pas intérêt à prévenir les flics s’ils veulent revoir le vieux vivant. De toute façon, ils seront prêts à faire et à payer tout ce qu’on leur demandera ! Et crois-moi, un million, c’est que dalle pour eux ! Sans compter qu’ils tiendront pas non plus à ce qu’une nouvelle histoire s’étale dans les journaux, rapport à leur réputation et à leurs valeurs en bourse, tu comprends…
Travis sentait qu’il avait réussi à éveiller l’intérêt de son associé, mais que ce dernier avait encore des réticences. Or il savait que sans Kyle, il ne pourrait sans doute pas mener à bien son projet, et il entreprit donc de finir de le convaincre.
— Écoute Kyle, j’ai vraiment besoin de toi sur ce coup-là. Et puis, ce serait que justice, après tout ! Tu sais que mon paternel a bouffé leur saloperie de produit toute sa vie et qu’il en est mort ! Allez mec, tu peux pas me laisser tomber ! Tu me dois bien ça, après tout…
— Comment ça ?
— Tu sais, j’aime pas trop remettre ce genre de trucs sur le tapis, mais quand je me suis fait serrer la dernière fois, j’aurais pu te faire tomber avec moi. J’avais qu’un mot à dire. J’aurais peut-être même pu avoir une réduction de peine ! Pourtant j’ai fermé ma gueule et j’ai fait mon temps, pendant que toi tu continuais à…
— C’est du chantage ou une menace ? cracha Kyle, en attrapant soudain son associé par le revers de sa veste.
Travis ne fit aucun geste pour le repousser, comme pour lui montrer qu’il n’avait pas peur de lui.
— T’as une drôle de façon de dire merci, ironisa-t-il. Il sentit l’étreinte sur son col se desserrer légèrement. Tout ce que je te demande, c’est un service. Y a qu’à toi que je peux me fier. Alors, t’en es ou pas ?
Kyle le relâcha après quelques instants.
— À une condition. Derek vient avec nous. Comme ça, moi aussi j’aurai quelqu’un à qui me fier.
2.
 

 
— Er, excusez-moi… Je viens signaler la disparition de mon fils, annonça la vieille dame d’une voix chevrotante.
Absorbé par les piles de paperasse qui formaient un relief multicolore sur son bureau, le policier en face d’elle leva lentement la tête, donnant l’impression qu’il faisait un effort démesuré pour détacher les yeux de ses formulaires. Un air légèrement contrarié voilait en outre son visage débonnaire, trahissant l’agacement que lui procurait cette nouvelle interruption.
— Depuis quand a–t-il disparu ? demanda-t-il d’une voix lasse.
— Avant-hier soir.
— Ça fait donc plus de vingt-quatre heures ?
— Oui, répondit-elle avec appréhension.
— D’accord, fit-il machinalement, saisissant un formulaire vierge en haut d’une pile à sa droite qu’il posa devant elle. Pouvez-vous commencer par remplir cette fiche de renseignement ?
Il replongea aussitôt le nez dans les documents éparpillés devant lui, tapotant de temps à autre sur un ordinateur qui avait l’air aussi usé que lui. De l’autre côté du guichet d’accueil, la sexagénaire prit place sur un des bancs étroits qui longeaient le mur de l’entrée et fit de son mieux pour se concentrer au milieu du brouhaha qui régnait dans les lieux, si bien qu’il lui fallut dix bonnes minutes pour compléter le document et s’acquitter de cette première formalité.
— Voilà, dit-elle enfin, faisant glisser la feuille vers le policier. Celui-ci l’examina avec attention à travers ses épaisses lunettes.
— Très bien, madame Moore, trancha-t-il après quelques instants. Je vais vous demander d’attendre là-bas, ajouta-t-il en lui montrant du doigt la zone réservée au public, à l’autre bout du hall. Je vais voir si quelqu’un peut prendre votre déposition.
Elle ne répondit rien, se contentant d’acquiescer en guise de remerciement, et se dirigea vers la pièce exiguë que le policier lui avait indiquée. En ce milieu de matinée, une vingtaine de personnes s’y entassait déjà, ce qui n’avait rien d’inhabituel dans ce quartier populaire du nord de Brooklyn. Les quelques places assises étaient toutes occupées mais, par chance, un homme se leva bientôt pour lui céder sa chaise, qu’elle accepta volontiers. Elle attendit ainsi plus de trois quarts d’heure, agrippée à son sac à main qu’elle avait sagement posé sur ses genoux, jusqu’à ce qu’un homme habillé en civil, une plaque de police accrochée à la ceinture, se présente enfin à elle.
— Madame Moore ? Inspecteur Parmano. Vous voulez bien me suivre ?
Ils traversèrent un grand bureau et plusieurs couloirs baignant dans une lumière crue avant de finalement pénétrer dans une petite salle d’interrogatoire, dont un des murs était presque entièrement occupé par un miroir sans tain. Pour tout ameublement, une table et quatre sièges trônaient au centre de la pièce aveugle.
— Asseyez-vous, l’invita l’enquêteur. Il referma la porte et, prenant place en face d’elle, sortit un carnet de la poche intérieure de sa veste.
— Vous êtes donc ici parce votre fils, Travis Moore, a disparu, c’est bien ça ?
— Oui, c’est exact.
— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Lundi. En fin d’après-midi. Vers 17h ou 18h, je dirais. Il a fait quelques courses et me les a apportées à la maison, comme il le fait chaque semaine. Mais il n’a pas dîné avec moi. Il avait autre chose de prévu, d’après ce qu’il m’a dit. Je lui avais pourtant préparé des boulettes de viande. C’est son plat favori.
— Et depuis, vous êtes donc sans nouvelles de lui ?
— Oui. D’habitude, il me téléphone tous les jours. Pour savoir comment je vais. Vous savez, c’est pas facile pour une dame de mon âge de vivre toute seule. Surtout à notre époque.
— Est-ce qu’il vous a dit ce qu’il avait prévu de faire ce soir-là ? Un rendez-vous peut-être ?
— Non, il ne m’a rien dit. J’imagine que c’était pour son travail.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— Il a reçu un appel pendant qu’il était à la maison. Ça avait l’air important. Je me suis dit que ça devait être un client.
— Vous avez entendu ce qu’il disait ? Un nom ou autre chose ?
— Non, pas vraiment. Il est allé dans la pièce à côté pour parler.
La porte s’ouvrit soudain, laissant entrer une femme d’âge moyen, vêtue d’une chemise blanche et d’un tailleur sombre.
— Bonjour. Je suis le sergent Spanning, dit-elle en s’installant sur le siège à côté de son collègue.
La sexagénaire la salua d’un léger mouvement de tête, visiblement impressionnée par le fait de se retrouver face à deux policiers, dans cette pièce froide et confinée, qu’elle sentait par ailleurs comme imprégnée de la douleur et de la violence des nombreuses victimes et criminels qui, sans doute, étaient déjà passés entre ses murs.
— Ok. Vous avez tenté de le contacter depuis lundi ? reprit l’inspecteur.
— Oui, oui, j’ai essayé de l’appeler sur son portable hier toute la journée, et encore ce matin, mais rien. À chaque fois je tombe sur sa messagerie. Je ne comprends pas. Ça ne lui ressemble pas du tout.
— Est-ce que c’est déjà arrivé par le passé ? continua-t-il. Je veux dire, est-ce que votre fils est déjà resté aussi longtemps sans vous donner de nouvelles ?
— Non, répondit-elle, tout en fouillant dans sa mémoire. Non, non, je ne crois pas.
— Madame Moore, est-ce que vous voyez quelque chose qui pourrait empêcher Travis de vous contacter ou de répondre à vos appels ? demanda le sergent Spanning. Un problème au travail ? Ou une femme ?
— Non, je ne vois pas, répondit-elle, un peu gênée à l’évocation de la vie privée de son fils. Travis est à son compte. Et je sais que c’est un célibataire endurci. Vous savez, il me dit souvent que je suis la seule femme de sa vie, ajouta-t-elle en haussant candidement les épaules, un sourire légèrement crispé aux lèvres.
— Comment pouvez-vous être aussi sûre qu’il n’a personne dans sa vie ?
— Oh, vous savez, une mère sait ce genre de chose ! Les deux policiers accueillirent sa réponse avec une moue dubitative. Et puis, s’il avait rencontré quelqu’un, je l’aurais remarqué tout de suite, renchérit-elle.
— Justement, vous n’avez pas observé de changement chez votre fils récemment ? enchaîna l’inspecteur Parmano. Quelque chose qu’il aurait dite ou faite et qui sortirait de l’ordinaire ?
— Er… non, je n’ai rien remarqué d’anormal.
— Vous avez dit que Travis travaillait à son compte, dit le sergent Spanning. Qu’est-ce qu’il fait, exactement ?
— Oh, il est dans les espaces verts, le jardinage, tout ça. Il a acheté une camionnette d’occasion il y a quelques mois et il a monté sa petite affaire. Je pense que c’était une façon de marcher sur les traces de son père. Elle fit une courte pause, puis rompit bientôt le silence avant que ses interlocuteurs aient pu reprendre la parole. En tout cas, il se plaint pas, ça marche plutôt bien. Après, il y a de la demande un peu partout, donc c’est pas très surprenant, surtout quand on voit aujourd’hui toutes les personnes âgées qui ont plus la santé pour entretenir leur jardin ou leur maison. C’est bien triste tout ça…
— Est-ce que vous savez si votre fils a eu des ennuis avec quelqu’un ? Un client par exemple ? Une personne ou une connaissance qui aurait pu lui en vouloir ?
— Non, pas que je sache. Elle s’arrêta un instant. Mais je pense savoir où vous voulez en venir. C’est sûrement parce mon Travis a fait de la prison que vous dites ça, n’est-ce pas ? Les deux enquêteurs demeurèrent silencieux. Je m’y attendais. Pourquoi le cacher, de toute façon ? Oui, c’est vrai, Travis a fait des erreurs, comme tout le monde. De grosses erreurs. Mais c’est terminé aujourd’hui. J’imagine que c’est normal pour vous de penser que ce qui se passe aujourd’hui est lié à son passé. Vous pensez qu’un délinquant reste un délinquant. Mais pas moi. Je suis sûre que ce n’est pas le cas.
— Madame Moore, nous connaissons les antécédents judiciaires de votre fils, intervint Claire. Croyez-moi, nous ne sommes pas ici pour le juger mais, effectivement, c’est une piste que nous ne pouvons pas écarter pour l’instant. C’est pour ça que nous avons besoin de savoir si, à votre connaissance, Travis a eu des contacts avec d’anciens complices depuis sa sortie de prison ?
— Non, comme je viens de vous le dire, il en a fini avec tout ça. Il ne touche plus à la drogue. Vous savez, ce n’est pas un mauvais bougre. Il a juste croisé de mauvaises personnes à un moment donné, qui lui ont fait faire de mauvais choix. Mais aujourd’hui, c’est un garçon honnête et travailleur, et un bon fils.
— On ne demande qu’à vous croire, madame Moore, dit Tony tout en remettant son carnet à sa place.
— Qu’est-ce qui a pu lui arriver, à votre avis ? demanda la sexagénaire.
— C’est ce que nous allons tâcher de découvrir, répondit Claire. Elle se leva de son siège, signifiant ainsi que l’entretien était terminé.
— Vous allez le retrouver, n’est-ce pas ? demanda-t-elle encore, plus inquiète que jamais.
— Rassurez-vous, madame Moore, nous allons faire tout notre possible, lui affirma Tony, se mettant debout lui aussi. Et nous vous tiendrons bien entendu au courant des progrès de l’enquête.
— Merci, dit la sexagénaire, avec une sincérité qui la surprit, étant donné la méfiance et la rancœur qu’elle et son fils nourrissaient à l’égard des autorités depuis de si nombreuses années.
Non sans mal, elle quitta son siège à son tour et se fit raccompagner jusqu’à la sortie par l’inspecteur en civil. Lorsqu’elle se retrouva à l’extérieur, elle inspira une grande bouffée d’air frais et sentit que son cœur était un peu moins serré qu’à son arrivée.
3.
 

 
Ils avaient finalement décidé de passer à l’action sur le trajet que Goran Barrow empruntait pour se rendre à son bureau, plus précisément sur une petite portion de route peu fréquentée qui traversait un bois de feuillus, à hauteur d’un étroit tunnel qui débouchait sur l’entrée du périphérique. À cette heure encore matinale, l’endroit était complètement désert, et l’éclairage épars était à peine suffisant pour percer le rideau de la nuit.
La Mercedes noire apparut à l’horaire habituel et s’engagea dans le passage souterrain lorsque Travis, qui guettait au volant de sa fourgonnette à l’autre bout du tunnel, s’avança tout à coup pour lui barrer la route. Le chauffeur freina brutalement, faisant crisser les pneus de la grosse berline avant de s’immobiliser, tandis que Travis, Kyle et Derek, cagoulés et vêtus de noir, bondissaient hors du van. Ils se déployèrent autour de la voiture, braquant leurs armes sur ses occupants et leur intimant à grands cris de descendre sur le champ. L’écho de leurs voix résonnait tel un chœur sinistre sous le tunnel.
Au même instant, sur l’ordre de son patron ou peut-être par peur, l’homme derrière le volant fit tout à coup hurler son moteur et, dans un nouveau crissement de pneus, lança la voiture en marche arrière, dans une fuite aussi périlleuse que désespérée. Il n’eût le temps de parcourir que cinq ou six mètres à peine avant que Travis ouvre le feu. Deux impacts fracassèrent le pare-brise. Le véhicule ralentit aussitôt et, tel un navire à la dérive, louvoya sur quelques mètres encore avant de finalement terminer sa course contre le mur de béton, tandis que le chauffeur gisait, inanimé, la tête appuyée sur le volant.
— Oh putain ! Mais qu’est-ce que tu fous, Travis ? hurla Kyle. Pourquoi t’as fait ça ? Il ôta sa cagoule d’un geste sec. Tu m’avais dit qu’il n’y aurait pas de victime !
— Tu voulais que je fasse quoi ? Que je le laisse se barrer ?
— Putain ! cria encore Kyle, les dents serrées. Sa main courait nerveusement dans ses cheveux. Il est mort ! Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?
— Calme-toi, bordel ! lui rétorqua Travis.
— Il est mort, putain ! continua Kyle, comme s’il n’entendait rien. Son poing s’abattit sur sa cuisse, dans un geste où se mêlaient rage et impuissance. On est foutus !
Profitant du chaos qui régnait autour de lui, le passager sur le siège arrière ouvrit brusquement la portière, prenant par surprise Derek dont l’attention était accaparée par la scène qui venait de se dérouler sous ses yeux. Goran Barrow bondit alors avec une agilité que personne n’aurait soupçonnée chez un quinquagénaire. Avant qu’il ait pu esquisser le moindre mouvement, Derek se retrouva ainsi désarmé et à la merci de son assaillant.
Celui-ci, grand et élancé, les cheveux grisonnants et impeccablement gominés, avait des yeux froids et un visage dur, dont les traits anguleux se crispèrent en une horrible grimace. La vision était rendue plus effrayante encore par le fait que sa figure et ses vêtements chics étaient éclaboussés du sang de son chauffeur. Il poussa un cri terrifiant et, saisissant Derek à la gorge, il le souleva d’une main dans les airs et le projeta contre le mur en face de lui avec une facilité déconcertante, témoignant d’une force hors du commun. Le corps du jeune homme retomba lourdement sur le sol humide en faisant un bruit sourd. Puis, avant qu’il ait pu se relever, l’homme d’affaires fit feu sur lui avec l’arme qu’il venait de lui arracher, le touchant à l’abdomen.
Kyle, effaré, n’avait pas tardé à réagir en voyant son frère agressé de la sorte et, craignant en outre que Travis ne commette une autre bavure, il fondit sur Goran Barrow et lui asséna un violent coup de crosse au moment où celui-ci se retournait déjà, toutes griffes dehors, pour affronter les autres membres du commando. Il chancela et tomba au sol à son tour, inconscient. Kyle se précipita auprès de Derek, suivi de près par Travis, qui se posta au-dessus de la silhouette du millionnaire et la garda en joue.
— Il est en vie ! s’exclama Kyle, soulagé. Mais il faut l’amener à l’hôpital !
— Il faut d’abord qu’on se tire d’ici ! répondit Travis. Et vite ! Il se mit à fouiller les poches de l’homme étendu par terre. Va me chercher la corde dans la bagnole, histoire qu’on ficelle cet enfoiré ! Il trouva le téléphone portable et le portefeuille de Goran Barrow et les fourra dans sa veste.
Une fois qu’ils l’eurent ligoté et bâillonné, les deux hommes se hâtèrent de porter le riche entrepreneur jusqu’à l’arrière de la camionnette, où ils le portèrent sans ménagement, se frayant non sans mal un passage au milieu des outils de jardinage de Travis. Puis, avec d’infinies précautions, ils installèrent Derek, inconscient lui aussi, sur le siège passager. Il saignait abondamment.
— Il faut qu’il voie un docteur ! lança Kyle.
— T’inquiète, on fera ce qu’il faut dès que possible ! Il se dirigea d’un pas vif vers la voiture dont le moteur tournait encore. Viens déjà m’aider à bouger celui-là ! lança-t-il en pointant du doigt le cadavre du chauffeur.
Ils ouvrirent le coffre, saisirent le corps ensanglanté et le placèrent à l’intérieur.
— Et maintenant, on fait quoi ? lança Kyle.
— On s’en tient au plan ! dit Travis. Il faut juste qu’on se débarrasse d’abord de la caisse et du macchabée, et ensuite on fonce à la planque comme prévu !
— Et Derek alors ?
— Tu sais comme moi que c’est trop dangereux de l’amener à l’hôpital tant que cette histoire n’est pas terminée !
— Mais on peut pas le laisser comme ça, Travis ! Il risque de crever !
— Kyle ! C’est pas le moment de perdre ton sang froid ! rétorqua Travis, saisissant son vieil ami par les épaules. Derek ne va pas mourir ! On va trouver une solution, ok ? Mais pour l’instant, tirons-nous d’ici ! Prends la camionnette et suis-moi !
— Fait chier, putain ! maugréa Kyle, avant de tourner les talons.
— Hé, Kyle ! ajouta Travis, comme il s’installait au volant de la berline. Son complice se retourna. Tout va bien se passer, ok ? Fais-moi confiance.
Kyle ne répondit rien et, la mine grave, il grimpa à bord de la camionnette.
Quelques instants plus tard, les deux véhicules quittaient les lieux à vive allure, laissant la nuit retrouver son calme habituel. Ayant roulé sur un kilomètre environ, ils abandonnèrent soudain la route pour s’engager en cahotant sur un sentier qui s’enfonçait dans un épais sous-bois, où ils s’arrêtèrent au bout d’une centaine de mètres.
Travis coupa le moteur et sortit de la voiture, apparaissant tel un spectre dans la lumière crue et sale des phares que Kyle braquait vers lui. Il marcha prestement vers l’arrière de la vieille fourgonnette, ouvrit un battant et prit appui sur le marchepied pour atteindre d’un bond le sol de bois nu constellé de taches et de résidus d’herbe et de terre, jetant au passage un bref coup d’œil à leur prisonnier toujours allongé et inconscient. Il referma d’un claquement sec la portière aveugle, tandis que Kyle entamait déjà un demi-tour afin de reprendre le sentier en sens inverse. La Mercedes rapetissait à vue d’œil dans le rétroviseur à mesure qu’ils s’éloignaient du sous-bois, et bientôt la camionnette retrouva le bitume de la route, où elle s’engagea sans croiser âme qui vive.
4.
 

 
Les pensées de Kyle se bousculaient dans sa tête, et il ne pouvait s’empêcher de lancer des regards inquiets à son frère enfoncé dans le siège à côté de lui, tout en faisant de son mieux pour maintenir son attention sur la route et sur le compteur de vitesse. Il avait terriblement besoin d’entendre la voix de Liz, même s’il ne savait pas encore de quelle manière il allait pouvoir lui expliquer les circonstances du drame qui venait de se jouer.
La terrible scène sous le tunnel ne cessait de défiler encore et encore devant ses yeux. C’était en effet la première fois qu’il voyait un homme se faire tuer, et les possibles implications de ce meurtre lui donnaient le vertige. Le geste stupide de Travis ne risquait-il donc pas de compromette toute l’opération et de les mener tous les trois en prison ? N’y avait-il rien qu’il aurait pu faire pour l’empêcher de tirer ? Chaque nouvelle interrogation ne faisait qu’ajouter à la colère et la peur qui nouaient sa gorge et laissaient dans sa bouche un goût amer de ferraille et de sang.
Il s’en voulait d’avoir été naïf au point de croire que le plan de Travis avait des chances de réussir et de se dérouler sans accrocs. Les doutes et les regrets l’assaillaient. Par-dessus tout, il s’en voulait d’avoir été incapable d’éviter à son frère la blessure que lui avait infligée Goran Barrow, et il brûlait de l’amener chez un médecin le plus vite possible. S’il arrivait quoi que ce soit à Derek, il ne pourrait jamais se le pardonner. Après tout, c’est lui qui l’avait entraîné dans cette histoire. Et au vu de la tournure dramatique qu’elle avait prise, il commençait aussi à penser que c’était sans doute une grosse erreur que de s’y être lui-même laissé embarquer.
Le projet s’avérait en effet plus compliqué à mener que ce que les trois ravisseurs avaient prévu. Il avait l’impression que beaucoup de paramètres leur échappaient. Aucun d’entre eux n’avait ainsi imaginé qu’ils rencontreraient une résistance aussi acharnée lors de l’attaque sous le tunnel, et encore moins que le millionnaire était capable d’autant de violence et de pugnacité. Kyle ne parvenait d’ailleurs pas à s’expliquer la force extraordinaire, voire surhumaine, dont ce dernier avait fait preuve, tout comme il n’arrivait pas à comprendre comment les choses avaient pu en arriver là.
Ils allaient désormais devoir faire très attention à ne plus commettre la moindre erreur s’ils voulaient encore avoir une chance de s’en sortir.
5.
 

 
De son côté, Travis avait le plus grand mal à réprimer sa frustration et son mécontentement. Il aurait préféré pouvoir s’en tenir au plan initial et se débarrasser de la voiture de luxe grâce au réseau de trafiquants avec lesquels Kyle et lui avaient l’habitude de traiter. Non seulement il en aurait tiré une belle somme, mais de surcroît la belle allemande aurait rapidement changé d’identité avant de commencer une nouvelle vie au Mexique.
Malheureusement, cette option n’était plus envisageable depuis que la cervelle du chauffeur s’était répandue sur l’intérieur cuir du véhicule et que le coffre était devenu sa dernière demeure. Il se consolait néanmoins en songeant que, d’ici quarante-huit heures tout au plus, il aurait assez d’argent pour que cet épisode ne soit plus qu’un mauvais souvenir.
Il plongea sa main dans la poche de sa veste et en ressortit le téléphone portable de l’homme d’affaires qui, toujours allongé, reprenait connaissance et commençait à s’agiter en grognant. Il accéda au répertoire, trouva le numéro de Vera Barrow et appela. On décrocha au bout de deux sonneries.
— Allô, Goran ? dit une voix qui, en dépit de l’heure matinale, ne donnait pas l’impression d’appartenir à quelqu’un qu’on tirait de son sommeil.
— Votre mari a été enlevé, annonça froidement Travis. Il aperçut Kyle qui, derrière le volant, se retourna brièvement en entendant ses paroles, l’air troublé. Et si vous voulez le revoir vivant, il va falloir faire tout ce qu’on vous dit, ok ?
— Quoi ? Mais qui êtes-vous ? s’enquit la femme au bout du fil, plus agacée qu’inquiète.
— On détient votre mari, Goran Barrow ! Vous comprenez ce que ça veut dire, Vera ?
— Laissez-moi vous dire que si c’est une plaisanterie, elle n’est pas de très bon goût !
— J’ai l’air de plaisanter peut-être ? J’appelle depuis son portable, bordel !
Il y eut un bref silence à l’autre bout du fil.
— Qu’est-ce qui me prouve que vous ne l’avez pas simplement trouvé ? hasarda la femme.
— Ah, vous voulez des preuves ! s’emporta Travis. Il s’accroupit à côté de l’otage. Eh bien, je vais vous en donner ! Il arracha le bâillon qui étouffait les plaintes de l’entrepreneur et, l’agrippant brutalement par la chevelure pour lui soulever la tête, il colla l’appareil contre ses lèvres sèches. Goran Barrow serra les dents en laissant échapper un long râle de douleur. Allez, enfoiré ! Dis quelque chose à ta moitié ! lui cria Travis, tenant toujours les cheveux de l’homme entre ses serres.
— Vera…, parvint à balbutier ce dernier, en déglutissant.
— Goran ! dit la femme d’une voix où l’inquiétude le disputait maintenant à la colère. Où es-tu ? Ça va ?
— O-oui, ne t’inquiète pas… Je suis…
— Ça suffit comme ça ! le coupa Travis, relâchant sa prise et se redressant. La tête de l’homme d’affaires retomba et heurta le sol. Alors, ça vous suffit, madame Barrow ? On va devenir raisonnable maintenant ?
— D’accord, qu’est-ce que vous voulez ?
— C’est simple ! À partir de maintenant, vous faites ce que je vous dis, sinon je le bute. Si vous prévenez les flics, je le bute. Si vous tentez la moindre entourloupe, je le bute. C’est clair ?
— Oui.
— Bon. Alors si vous voulez retrouver votre mari vivant et en un seul morceau, vous allez réunir un million de dollars ! Et en petites coupures, hein ! Je rappellerai dans deux heures pour vous donner d’autres instructions !
— Deux heures ? Mais c’est beaucoup trop court pour…
— Discutez pas, putain ! l’interrompit Travis. Vous voulez que je vous renvoie votre cher et tendre en plusieurs colis ? Non ? Alors vous avez sacrément intérêt à nous prendre au sérieux et à obéir ! Vous avez deux heures, et pas une minute de plus ! Il raccrocha aussitôt, sans laisser à Vera Barrow l’occasion de répondre. Puis, tout en maugréant, il se baissa pour remettre hâtivement en place le bâillon de leur otage. Ouais, crois-moi, ta bonne femme a vachement intérêt à faire ce qu’on lui dit ! cracha-t-il encore à l’homme d’affaires.
— Et si jamais c’est pas le cas ? On fera quoi ? intervint Kyle, d’un ton à la fois anxieux et sarcastique.
— Vaudrait mieux pas pour notre ami ici présent, répondit Travis, tapotant malicieusement la joue de Goran Barrow. Hein mon pote ? Il se redressa et s’adressa à son complice. Parce que sinon, il rentrera chez lui en pièces détachées !
La camionnette roulait depuis une vingtaine de minutes et arrivait maintenant au nord de Brooklyn. C’est là, aux abords d’une usine désaffectée que jouxtait un vieil entrepôt, dont la silhouette imposante et fantomatique se découpait de façon sinistre dans la lumière du jour naissant, que les ravisseurs avaient prévu de séquestrer le millionnaire jusqu’à ce que la rançon leur soit versée.
6.
 

 
— Réveille-toi, Derek !
Le jeune homme ouvrit lentement les yeux. En dépit de ses nombreuses vitres brisées et de ses murs décrépis, le vieil entrepôt était plongé dans une semi-pénombre. L’atmosphère était chargée de poussière, de rouille et d’humidité, et il flottait dans l’air une odeur de froide moisissure. Résonnant depuis l’extérieur à travers la porte d’acier, l’écho d’un vif échange entre Kyle et Travis venait perturber le silence de l’endroit.
— Réveille-toi ! C’est ton maître qui te l’ordonne.
Adossé au panneau d’une ancienne armoire électrique, Derek avait l’impression d’être un étranger dans son propre corps. Il ne savait pas si cela était dû à l’engourdissement de ses membres exsangues ou à la voix hypnotisante qui envahissait son esprit et qu’il n’arrivait pas à chasser. Face à lui, Goran Barrow, assis sur le sol de terre poussiéreuse et attaché à un poteau métallique, le regardait fixement.
— M’entends-tu, Derek ?
— O-oui, répondit-il faiblement.
— Alors, écoute-moi avec attention. Tu vas mourir, tu le sais, n’est-ce pas ? À cause de tes amis. Aucun d’entre eux ne peut l’empêcher. Ni ton frère, ni personne. D’ailleurs, aucun d’eux ne veut réellement l’empêcher. Ça, tu le sais aussi, non ? À leurs yeux, tu n’as toujours été qu’un fardeau, un faible. Ils se sont simplement servis de toi. Pour eux, l’argent a plus d’importance que ta vie. Mais moi, je vois ton potentiel. Et je peux te sauver, Derek. Je suis le seul à pouvoir le faire. Tu sais que je dis vrai. Je pense que tu as déjà commencé à mesurer toute l’étendue de mon pouvoir, n’est-ce pas ? Je connais tout de toi désormais, Derek. Tes peurs, tes pensées, tes rêves… Grâce à moi, tu peux échapper à la mort et vivre éternellement. Comprends-tu ? Il n’y a rien que tu ne pourras accomplir. Suis-moi, et tu seras libre. Toi qui n’as jusqu’ici existé que dans l’ombre de ton frère, tu pourras devenir celui que tu as toujours voulu être. Tous tes désirs deviendront réalité. Le monde t’appartiendra. Liz aussi t’appartiendra. Pour l’éternité. Oui, je peux t’offrir tout cela. La seule question à laquelle tu doives répondre est la suivante : veux-tu vivre par moi ou veux-tu mourir seul, Derek ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Vivre…, murmura-t-il après quelques instants. Il ne parvenait pas à éviter le regard pénétrant de l’homme d’affaires. Son corps tout entier semblait d’ailleurs ne plus lui appartenir.
— Tu te rends compte que pour obtenir ce privilège, il y a un prix à payer, n’est-ce pas ?
— Tout ce que vous voudrez…
— Le prix de ton salut sera celui de ton allégeance et de ta soumission. Ainsi, désormais, tu n’obéiras qu’à moi. Tu feras tout ce que je t’ordonnerai de faire et tu ne répondras qu’à ma voix. Ton existence dépendra de ma seule volonté. Comprends-tu, Derek ?
— Oui, Maître…
Un horrible rictus fendit le visage de Goran Barrow qui, satisfait, demeura silencieux.
7.
 

 
Après que Derek et l’otage eurent été transférés à l’intérieur de l’entrepôt, Travis était allé garer sa camionnette sur le côté du bâtiment, où elle ne risquait pas d’attirer l’attention. Puis, ne sachant pas comment occuper son temps, il s’était mis à faire les cent pas à l’ombre des murs lézardés qui abritaient leur planque, surveillant sa montre et fumant cigarette sur cigarette en espérant calmer sa nervosité et son impatience tandis que Kyle, dévoré par l’angoisse, l’observait en se passant nerveusement une main dans les cheveux.
— Il faut vraiment appeler Liz pour qu’elle amène Derek à l’hôpital ! Ça peut plus attendre !
— Je sais, je sais, putain ! répliqua Travis. Mais on peut pas se le permettre pour l’instant ! De toute façon, je préfèrerais que tu la laisses en dehors de tout ça ! Et puis, une blessure par balle, tu sais très bien que ça risquerait de tout foutre en l’air ! On se ferait repérer tout de suite !
— Mais il risque de crever à tout moment, bordel !
— Kyle, je t’ai déjà dit qu’on s’occuperait de ton frère dès que ce sera terminé ! Je te le promets ! Mais d’ici là, il faut qu’on s’en tienne au plan ! Il jeta encore une fois un coup d’œil à sa montre, puis se décida à attraper le téléphone portable de Goran Barrow. D’ailleurs, c’est l’heure de passer à la phase deux !
Cette fois, il n’y eut qu’une sonnerie avant que l’épouse de l’homme d’affaires ne décroche.
— Allô ?
— Alors, vous avez le fric ? lança Travis en fixant Kyle dans les yeux, comme pour le prendre à témoin.
— Pas encore. Comme je vous le disais, deux heures c’est…
— Donc vous avez rien écouté de ce que j’ai dit tout à l’heure ! Il saisit un sécateur qu’il avait rapporté de sa fourgonnette et se dirigea vers la porte de l’entrepôt. Ok, vous me laissez pas le choix ! cria-t-il en pénétrant à l’intérieur avec fracas.
Kyle le suivit et s’arrêta à hauteur de la porte, tandis que Travis s’avançait d’un pas décidé vers l’homme qu’ils gardaient entravé.
— Vous allez voir que vous avez tort de pas me prendre au sérieux ! Il arracha le bâillon du prisonnier et s’agenouilla derrière lui.
— Qu’est-ce que vous faites ? s’inquiéta ce dernier.
Travis ne répondit pas et posa le téléphone par terre. Puis, attrapant fermement la main gauche du millionnaire, il saisit le sécateur et plaça ses mâchoires de part et d’autre de l’annulaire, un peu en-dessous de la bague de mariage qui l’ornait.
— Tu m’entends, connasse ? cria le bourreau. Voilà ce qui se passe quand on se fout de ma gueule !
Il appuya d’un coup sec et les lames usées s’enfoncèrent dans la chair jusqu’à l’os, libérant de minces filets de sang. Goran Barrow hurla de douleur, et Travis appuya plus fort tout en tordant sa prise afin d’achever de sectionner la phalange entièrement. Il y eut un petit craquement, et le doigt fin et noueux tomba au sol avec le bijou qui l’ornait, ne laissant à sa place qu’un moignon sanguinolent, tandis que la chevalière que l’otage portait au majeur s’en échappait et disparaissait dans les strates de terre poussiéreuse.
— Voilà, t’es contente maintenant ? recommença à crier Travis après avoir ramassé le téléphone portable, essayant de couvrir les gémissements de sa victime. Il s’éloigna de quelques mètres et se remit à faire les cent pas. Je vais te faire parvenir un morceau de ton mari, histoire que tu comprennes bien que je plaisante pas ! Et je t’en enverrai un autre à chaque fois que tu refuseras d’obéir ! Jusqu’à ce qu’il reste plus rien à couper ! T’as compris ?
— Oui !
— Alors la prochaine fois t’as intérêt à avoir le fric !
Il raccrocha sèchement, sortit un vieux mouchoir de la poche arrière de son jean et se dirigea vers l’otage qui geignait toujours. Il se baissa et enveloppa le doigt, ainsi que la bague de mariage, dans le bout de tissu.
— Remets-lui son bâillon, tu veux ! dit-il à Kyle, en s’avançant vers la porte. Moi, je vais faire un aller-retour vite fait jusqu’à la bagnole de ce connard pour déposer ça ! Il arriva à hauteur de la porte, s’arrêta en face de son complice et posa brièvement une main sur son épaule. T’inquiète pas, ce sera vite réglé maintenant ! ajouta-t-il avant de sortir avec empressement.
Kyle ne répondit pas et se contenta de le regarder s’éloigner. Il n’était guère convaincu par ces paroles. Dévoré par l’inquiétude, il s’approcha de son frère pour s’enquérir une nouvelle fois de son état, qui lui semblait se dégrader de minute en minute. Il était presque sûr que c’était un tour que lui jouait son esprit, et il continuait donc contre toute raison à espérer une issue favorable, bien qu’au plus profond de lui – cette pensée lui inspirait d’ailleurs tant de honte qu’il n’aurait jamais osé l’avouer – il souhaitait surtout voir un signe qui l’aurait enfin délivré des cruelles affres de la peur et de l’appréhension qui le torturaient.
Il s’agenouilla, prit la main de Derek dans la sienne et l’embrassa du regard. Le jeune homme, toujours inerte, présentait un visage apaisé mais exsangue, dont le front était constellé de perles de transpiration. Son pouls était très faible, et sa respiration soulevait péniblement ses vêtements imbibés de sang à intervalles lents et irréguliers.
Il épongea délicatement le visage de son frère puis, envahi par une nouvelle résolution et la conviction qu’il ne pouvait rester plus longtemps sans agir, il se releva soudain, bien décidé cette fois à appeler Liz et à faire fi des atermoiements de son complice.
Tout à ses pensées, Kyle ne remarqua pas le regard noir et intense que le prisonnier dirigeait sur son frère. Comme avec Travis quelques minutes plus tôt, un rai de lumière s’engouffra dans l’ouverture lorsqu’il franchit à son tour la porte d’acier, qui se referma bientôt derrière lui dans un claquement lugubre, livrant de nouveau Derek et Goran Barrow à la pénombre et au silence de l’endroit.
8.
 

 
La matinée tirait déjà à sa fin et, comme d’ordinaire à cette heure de la journée, le trafic était plus dense, si bien que le trajet se trouva rallongé de presque trente minutes, au grand dam de Travis. C’est ainsi qu’un peu moins d’une heure après son départ, la fourgonnette s’engagea enfin sur le sentier menant au sous-bois qui abritait la Mercedes, dont la carrosserie noire et rutilante se découpait de façon pour le moins incongrue au milieu des frondaisons et des arbres indifférents.
Travis coupa le moteur, bondit de son véhicule et s’avança précautionneusement en direction de la portière côté conducteur, tenant à la main le morceau de tissu dans lequel était enroulé le membre amputé ayant appartenu à son otage, toujours orné de la bague de mariage qui, à coup sûr, permettrait à Vera Barrow de ne plus avoir le moindre doute quant au fait que c’était bien son époux qui avait été enlevé.
Chaque nouveau pas faisait craquer le lit de bois mort sous ses pieds, brisant la tranquillité des lieux. Bien que se sachant seul, il ne put s’empêcher de jeter des regards alentours afin de s’assurer qu’il n’y avait personne dans les parages. Soudain, un bruit sourd attira son attention alors qu’il avait ouvert la portière et déposait le mouchoir sur le siège ensanglanté.
Il pensa d’abord à un animal ou à des branches qui s’entrechoquent sous l’effet du vent. Le bruit étrange se répéta plusieurs fois, et Travis crut bientôt entendre une série de coups suivis de crissements métalliques en provenance de l’arrière de la voiture. Intrigué, il fit le tour de la berline avant de se figer devant le coffre, stupéfait.
C’était bien de là que venaient les bruits qu’il avait entendus. L’idée que le chauffeur puisse être allongé là, toujours en vie, traversa d’abord son esprit, mais il la chassa bien vite. C’était tout bonnement impossible. Le corps que Kyle et lui-même avaient placé dans ce coffre était celui d’un homme mort, il en était absolument sûr. Il devait donc y avoir une autre explication. Peut-être un animal qui se serait glissé là à leur insu ? À moins qu’il se soit déjà trouvé à bord du véhicule avant l’enlèvement ? Il fallait qu’il en ait le cœur net.
Travis se dit que, quelle que puisse être sa nature, la créature qui se cachait là était potentiellement dangereuse et il saisit l’arme qu’il cachait dans son dos, glissée dans sa ceinture. Puis, alors que les coups et les crissements continuaient de plus belle, il prit une grande respiration et ouvrit le coffre d’un coup.
Au son d’un cri bestial, des griffes acérées et des crocs démesurés jaillirent aussitôt et se mirent à le lacérer avant qu’il ait pu esquisser un geste. Non sans effroi, il reconnut les traits de l’homme qu’il croyait avoir abattu dans le tunnel, en dépit des veines saillantes et de l’ignoble rictus qui barraient maintenant son visage livide. Travis réalisa qu’il était blessé et, reculant instinctivement, il perdit l’équilibre quand le mort-vivant bondit sur lui en hurlant. Des yeux inhumains, cruels et injectés de sang, plongèrent alors dans les siens, comme s’ils cherchaient à y absorber la moindre étincelle de vie. Puis, avant même que le criminel ait eu le temps d’utiliser son arme, le monstre lança soudain un cri horrible, de douleur cette fois, lorsque son corps tout entier s’embrasa subitement. C’était comme si un feu intense s’était mis à le consumer de l’intérieur. Son étreinte autour de Travis se relâcha tout à coup, et la chose roula sur le côté, hurlant son agonie et se contorsionnant tandis que les flammes dévoraient son cœur et rongeaient ses chairs.
La chaleur était telle que Travis, incrédule, recula pour se mettre à l’abri derrière la camionnette. Après quelques instants, les cris s’arrêtèrent et, passant la tête au-dessus de la vieille carrosserie, il vit la créature qui gisait, inerte, sur le sol noirci, tandis que le feu vorace poursuivait son impitoyable œuvre de destruction. Bientôt, il ne se trouva plus qu’un amas de cendres à l’endroit où le mort-vivant reposait quelques instants auparavant. Une odeur âcre et corrosive s’échappait maintenant des restes fumants de l’homme qui, il y a peu, était encore le chauffeur de Goran Barrow.
Ce n’était désormais plus qu’une question de temps avant que le vent disperse à son tour les derniers vestiges de son existence et, ce faisant, efface également toute trace de l’incroyable scène à laquelle Travis venait d’assister.
9.
 

 
Sa conversation avec Liz terminée, Kyle raccrocha et retourna aussitôt auprès de Derek, à l’intérieur de l’entrepôt. Visiblement tendu, il franchit la porte et, constatant avec stupéfaction que son frère avait ouvert les yeux et semblait avoir repris connaissance, il se précipita vers lui.
— Derek ! dit-il d’un ton où le soulagement le disputait à l’inquiétude. Il le dévisageait comme s’il le voyait pour la première fois. Comment tu te sens, frangin ?
Il n’obtint pas de réponse. Le jeune homme avait le regard vide et le teint très pâle, ce qui n’était pas pour rassurer Kyle. Il voulait néanmoins se persuader que malgré son état, son frère pouvait entendre ce qu’il disait, et il continua donc de lui parler.
— T’en fais pas, frangin ! Tout sera bientôt terminé ! Liz est en chemin, elle va arriver pour t’amener à l’hôpital ! Il fit de son mieux pour avoir l’air convaincant. Tu verras, ça va aller, ok ? Accroche-toi, tu vas t’en sortir ! Son téléphone sonna soudain au fond de sa veste. Il le saisit et vit que c’était Travis. Désolé, je dois répondre, mais j’en ai pas pour longtemps ! Je reviens tout de suite, ok ? dit-il à son frère avant de décrocher. Travis ? Mais t’es où, bordel ? lança-t-il à son complice. Ça fait des plombes que t’es en route !
— Qu’est-ce que tu crois ? Que je me la coule douce ? Y a rien qui se déroule comme prévu ici !
— Comment ça ? Qu’est-ce qui se passe ?
— J’ai eu un putain de contretemps, voilà ce qui se passe ! Je sais même pas si tu me croiras ! rétorqua Travis. Il reprit sa respiration. Tu sais, le chauffeur dans le coffre ?
— Ouais ?
— Eh bien, ce connard était pas mort !
— Quoi ? Mais c’est impossible !
— Et en plus, il m’est tombé dessus comme un possédé avant de prendre feu et de partir en fumée ! Il fit une courte pause, réalisant que Kyle allait peut-être le prendre pour un fou. Mais ce serait trop long à t’expliquer maintenant !
— Je comprends pas, t’as eu un accident ?
— Moi non plus je comprends rien ! C’était comme une putain de combustion spontanée ! Il toussa bruyamment et cracha un gros jet de salive. Ce qui est sûr, c’est que cet enfoiré m’a bien amoché ! Quelle merde…, marmonna-t-il, plus pour lui-même que pour son interlocuteur. Sinon j’espère que tu tiens toujours le coup là-bas ?
— Justement Travis, je dois te dire un truc…, répondit Kyle. Je sais que ça va pas te plaire, mais j’ai appelé Liz pour qu’elle amène Derek voir un médecin. C’est…
— Hein ? l’interrompit Travis. T’es complètement cinglé ou quoi ?! Tu l’as mêlée à tout ça malgré ce que je t’ai dit ? Mais t’as quoi dans la tête ? Tu vas juste réussir à nous faire coffrer avec tes conneries, ouais !
— Et je pouvais faire quoi d’autre, Travis ? rétorqua Kyle. Dis-moi ! Rester là à rien faire en attendant gentiment que Derek y passe ? T’as vu dans quel état il est, non ?
— Mais moi aussi je suis dans un sale état, putain ! C’est pas pour ça que je pense qu’à ma gueule au risque de nous foutre tous dans la merde ! On avait un plan, bordel !
— Mais on y est déjà, dans la merde, Travis ! Grâce à toi ! s’énerva Kyle. Depuis que t’as descendu ce pauvre gars ! Mon frangin va peut-être crever à cause de tes conneries alors viens pas m’emmerder avec ton plan !
— Et tu crois peut-être que c’est en chialant comme une gonzesse que ça va s’arranger ? Je te rappelle qu’on a toujours du fric à récupérer, et une bagnole de luxe dans la nature qui peut se faire repérer à tout moment ! répliqua Travis, le souffle court et la voix tremblante. C’est pour ça que tu vas oublier cette histoire d’hosto et attendre que j’arrive ! Je serai là dans vingt minutes ! Tu m’écoutes, Kyle ? Surtout tu fais rien avant que j’arrive si tu veux qu’on ait encore une chance de s’en sortir ! Sinon, c’est en taule que Derek sera soigné ! Tu m’as compris ?
Un silence pesant se fit à l’autre bout de la ligne.
— Ok, ok ! dit Kyle au bout de quelques instants. Mais t’as vraiment intérêt à te magner  !
10.
 

 
Sous les effets conjugués de la douleur et du choc qu’il venait de subir, il avait fallu à Travis de longues minutes pour recouvrer ses esprits et reprendre le contrôle de lui-même. Il avait bien le sentiment d’avoir échappé à la mort, mais ne comprenait ni comment ni pourquoi. Tout cela n’avait aucun sens. Il était cependant parvenu à remettre peu à peu de l’ordre dans ses idées et, regardant encore autour de lui, il avait réalisé qu’il devait quitter les lieux et regagner la planque au plus vite. Le temps des questions et des explications viendrait plus tard.
Il s’était alors installé derrière le volant de la fourgonnette et s’était rapidement éloigné du sous-bois sans un regard en arrière, soulagé d’atteindre enfin la route et espérant ne jamais plus avoir à remettre les pieds dans cet endroit maudit.
Profitant du trajet, il avait fait un premier examen des blessures que lui avait infligées la chose qui avait surgi du coffre de la Mercedes. Il n’avait révélé que des coupures, certes nombreuses mais superficielles, aux mains et aux avant-bras, qui étaient copieusement tailladés, ainsi qu’une longue estafilade en travers de la poitrine qui, bien que bénigne, saignait beaucoup et le torturait à chaque respiration. Comme il s’en était progressivement rendu compte, ce n’était que par l’effet d’une chance incroyable qu’il n’avait pas été blessé plus gravement.
Il arriva en vue de l’entrepôt près de trente minutes plus tard et fut accueilli par Kyle qui, alerté par le bruit du moteur, ouvrit bientôt la porte du bâtiment pour venir à sa rencontre. Travis descendit maladroitement de sa camionnette, sa veste ouverte laissant apparaître de larges taches de sang sur sa chemise.
— Merde, ça va ? demanda Kyle à la vue de son complice. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Un putain de truc de dingue ! répondit Travis. Je te raconterai ! Mais t’inquiète, c’est juste des égratignures. Et là-dedans, ça se passe comment ? enchaîna-t-il, désignant le bâtiment derrière eux d’un coup de menton.
— Pas terrible… Je crains le pire pour Derek, il faut vraiment en finir avec cette histoire !
— Je suis sûr que ça traînera plus très longtemps une fois que l’autre conne aura récupéré le petit paquet que je lui ai laissé là-bas ! T’as bien fait de m’attendre, en tout cas !
— J’y suis pour rien, c’est juste que Liz est pas encore arrivée !
— Quoi ? Pourtant je t’avais dit que je voulais pas qu’elle se pointe ici, bordel ! C’est trop risqué ! cria Travis, une main appuyée sur son torse.
— T’es pas le seul à décider, Travis ! C’est mon frère qui risque sa peau ici, pas le tien !
— Tu fais chier, Kyle ! Plus ça va et plus je me dis que j’aurais pas dû te laisser brancher ton frangin sur ce coup ! Peut-être même que j’ai fait une connerie en voulant le faire avec toi ! J’aurais dû savoir que t’avais pas ce qu’il fallait pour aller jusqu’au bout et qu’à la première couille tu me laisserais tomber ! Il fit une pause pour reprendre son souffle. Mais quoi qu’il en soit, maintenant on est tous dans la même galère ! Et on s’en sortira seulement si on reste soudés ! Tu m’entends ? Il est pas question que je retourne en taule à cause de ton frère ou de toi !
— Je vais te dire une bonne chose, Travis ! cracha Kyle, pointant un doigt menaçant vers son complice. J’en ai rien à foutre de ce qui peut t’arriver, et de ce qui peut m’arriver aussi d’ailleurs ! Mais s’il arrive quoi que soit à Derek, je te préviens, ce sera toi le responsable !
— Ok, on verra ça le moment venu ! rétorqua Travis. Mais pour l’instant, tu fais ce que t’as à faire, et moi je fais ce que… Il s’interrompit soudain en entendant le téléphone de leur otage sonner. Tu vois ? C’est même allé plus vite que je le pensais ! dit-il d’un air triomphant à son complice avant de décrocher. J’espère que t’as enfin notre blé, Vera ! lança-t-il d’emblée.
— Vous n’auriez jamais dû faire ce que vous avez fait, ni voir ce que vous avez vu, annonça froidement la femme à l’autre bout du fil.
— Quoi ?
— Nous avons trouvé la voiture, et nous savons ce que vous avez fait à notre chauffeur.
— Et le colis, tu l’as trouvé aussi, j’espère ? Parce que si tu veux continuer à déconner avec moi, je peux t’en envoyer d’autres ! C’est clair ? Alors, t’en es où avec notre fric ?
— En fait, c’est vous qui allez bientôt payer, j’en ai bien peur.
— Hein ? Quoi ?
— Mais dans votre cas, il ne sera pas question d’argent. Ce que nous voulons, c’est votre vie.
— C’est quoi ce charabia ? Putain, tu te fous encore de ma gueule ? Il marcha en direction de l’entrée du bâtiment d’un air décidé. Ok, comme tu veux ! Mais cette fois, je te promets que le vieux va déguster ! cria-t-il encore avant d’ouvrir la porte et de pénétrer dans la planque.
Il était suivi de près par Kyle, dont le sentiment d’angoisse et de frustration était encore monté d’un cran au vu de la tournure que prenait la conversation, serrant atrocement sa gorge et lui donnant l’impression de plus en plus vive qu’une paire de tenailles chauffées à blanc fouillait ses entrailles.
11.
 

 
Lorsque Travis et Kyle entrèrent dans l’entrepôt, ils virent avec stupéfaction que Goran Barrow, libéré de ses liens, se tenait à côté de Derek et semblait mordre le poignet du jeune homme. L’homme d’affaires, un filet de sang frais au coin des lèvres, se redressa tous crocs dehors et fit face à ses ravisseurs, qui s’immobilisèrent, bouche bée, l’espace de quelques secondes.
— Putain, mais qu’est-ce qui se passe ici ? lâcha Travis, qui laissa tomber au sol le téléphone qu’il tenait à la main pour saisir le revolver à sa ceinture et le pointer vers le millionnaire, bientôt imité par son complice. Ce taré se prend pour un putain de vampire !
— Derek ! cria Kyle.
Le jeune homme, apparemment tétanisé, ne réagit pas, tandis que Goran Barrow, comme pour répondre à sa place, émettait un ricanement qui leur glaça le sang, avant de placer une main au-dessus de la tête de Derek, tel un marionnettiste. Le jeune homme, ouvrant des yeux injectés de sang, se redressa mécaniquement.
— Vera vous a dit la vérité, lança-t-il. Vous allez tous mourir ! Vous ne savez pas à quelles forces vous avez eu le malheur de vous attaquer ! Il leva sa main gauche à l’attention de Travis et Kyle. Vous ne me croyez pas ? Alors voilà un aperçu de mon pouvoir !
Les deux criminels purent alors observer que, aussi incroyable que cela puisse paraître, la main était intacte et qu’un nouvel annulaire avait remplacé celui que Travis avait amputé quelques heures plus tôt. Seule l’absence de la bague de mariage pouvait encore témoigner de l’acte barbare que Goran Barrow avait subi. Kyle et Travis, incrédules et abasourdis, échangèrent un bref regard, tout en prenant soin de garder leur ancien otage en joue.
— Et maintenant, l’heure est venue de payer pour tout ce que vous avez fait ! lança celui-ci, plein de jubilation perverse.
Réagissant aux paroles de son maître, Derek s’avança et se fit plus menaçant, découvrant à son tour des crocs démesurés et des griffes aiguisées comme des lames de rasoir, et émettant un long grognement qui n’avait plus rien d’humain. Ses yeux rouge sang brûlaient d’une intensité et d’une haine que ses anciens associés n’avaient jusqu’ici jamais connues chez lui.
Face à cette nouvelle menace et une attaque qu’il sentait imminente, Travis braqua instinctivement son arme vers le jeune homme, ce qui n’échappa pas à Kyle.
— Mais qu’est-ce que tu fous ? s’insurgea ce dernier. C’est Derek, bordel !
— Je sais ! rétorqua Travis. Mais je me suis déjà fait attaquer par une chose comme ça tout à l’heure, et crois-moi, ça arrivera pas une deuxième fois !
— Désolé, mais je peux pas te laisser faire ça ! décida Kyle, braquant soudain son arme sur son complice.
— Merde, t’es dingue ou quoi ? lâcha Travis, dont le revolver visait maintenant Derek et Goran Barrow, alternativement.
— Je te préviens, si tu tires, je te descends ! J’aurai pas d’autre choix, c’est mon frère, merde !
— Putain, mais réveille-toi ! C’est plus ton frère, Kyle ! cria Travis, tout en sachant au fond de lui que cela ne suffirait sans doute pas à le convaincre. Si t’avais vu ce qui est sorti du coffre de la bagnole, tu comprendrais ce que je veux dire, crois-moi !
— Commence par baisser ton flingue ! insista Kyle. Après on pourra parler !
— Que je baisse mon flingue ? répéta Travis. Tu rigoles ? Tu crois vraiment que j’ai fait tout ça pour finalement en arriver là ?
— Si tu continues, ce sera la dernière connerie que…
Ils furent brusquement interrompus par le bruit métallique de la porte qui s’ouvrait en grinçant. Tournant la tête, ils virent la silhouette de Liz qui se découpait dans la lumière du jour et, surpris, ils restèrent figés sur place pendant quelques secondes, tel un animal pris dans les phares d’une voiture.
Accaparés par le chaos qu’ils avaient eux-mêmes généré, les ravisseurs n’avaient pas entendu arriver la voiture de la jeune femme, pas plus qu’ils n’avaient remarqué que, de son côté, Goran Barrow s’était replié dans l’obscurité du bâtiment afin de se mettre à l’abri et d’assister au carnage qui s’annonçait.
Profitant de la diversion créée par l’arrivée de Liz, celui-ci intima l’ordre au soldat de fortune de passer à l’attaque au son d’un « Va, Derek ! » tonitruant, qui résonna comme un cri de guerre entre les murs de l’entrepôt, étouffant le hurlement qu’avait poussé Liz face à la scène d’horreur qui se déroulait devant ses yeux.
Derek se jeta sur Travis, qui appuya sur la détente mais rata sa cible, par manque de temps pour ajuster son tir. Il n’eut pas l’occasion de protester ni de faire feu une deuxième fois. Son assaillant fondit en effet sur lui en un éclair, laissant Kyle pétrifié tandis que la créature qui avait un jour été son frère désarmait Travis et lui assénait un violent coup au visage.
Mais, contrairement à ce que Goran Barrow lui avait ordonné, Derek n’acheva pas Travis. Visiblement tourmenté par un terrible conflit intérieur, il s’immobilisa au-dessus du corps évanoui du criminel et, tournant la tête vers la porte du bâtiment, il murmura « Liz… » d’une voix caverneuse et s’élança vers la jeune femme, non sans avoir auparavant plongé son regard incandescent dans celui de son frère. Cela ne dura qu’un bref instant, mais Kyle crut y voir briller encore, presque imperceptiblement derrière ce masque de ténèbres et de folie, une lueur semblable à celle qui animait Derek de son vivant, et dans laquelle il voulut voir le signe que son frère ne lui tenait pas rigueur du triste destin que leur dernier coup lui avait réservé.
Voyant la créature qui se précipitait dans sa direction, Liz poussa un nouveau cri de terreur avant de faire demi-tour et de s’enfuir à toutes jambes dans la lumière extérieure, tandis que le danger qui pesait à présent sur la jeune femme se révélait un stimulus suffisamment puissant pour que les membres tétanisés de Kyle réagissent enfin. Il s’élança à son tour vers la porte, qu’il franchit juste à temps pour assister à une scène qui resterait gravée dans sa mémoire jusqu’à la fin de ses jours.
12.
 

 
Alors que Liz courait vers le refuge de sa petite Toyota rouge, des hurlements de douleur déchirèrent tout à coup le silence de mort qui régnait depuis si longtemps dans ce lieu abandonné, telle une tombe à ciel ouvert contemplant l’éternité. Elle sentit que, derrière elle, la menace s’était dissipée et, poussée par la curiosité, elle ralentit sa course pour jeter un regard par-dessus son épaule, avant de s’arrêter et de se retourner, médusée et à bout de souffle, pour faire face à la vision d’horreur qui se déroulait à quelques mètres de là.
En proie aux flammes carnassières qui l’assaillaient de toutes parts, son poursuivant était maintenant tombé à genoux et levait la tête comme pour mieux hurler son agonie à l’astre solaire qui, là-haut, l’immolait impitoyablement en dardant sur lui ses rayons de feu. Liz n’osait croire ni ne saisissait ce qui était en train de se passer, à l’instar de Kyle qui, lui aussi, se figea bientôt devant le terrible spectacle, frappé par la panique et l’épouvante.
Les paroles de Travi

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