Vous n irez pas tous au Paradis
289 pages
Français

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Vous n'irez pas tous au Paradis , livre ebook

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Description

Vous ne connaissez pas Leybent, petite ville des environs de Wichita ? Le FBI non plus n’en avait jamais entendu parler jusqu'à cette série de meurtres qui ébranla la quiétude des habitants de cette Amérique des grandes plaines. Secrets et chantages étant soigneusement gardés, nul ne s’attendait à ce que leur petite ville fasse la Une des journaux. En effet, cette paisible bourgade montre un nouveau visage avec l’émergence de violence, drogue, prostitution et bien pire encore. Le chaos s’installe lorsque l’agent fédéral David Renay et son équipe découvrent à la ferme maudite un corps atrocement mutilé dans une démoniaque mise en scène.Ce livre relate la naissance d’un des plus grands tueurs en série de tous les temps. On entre dans sa tête et on devient ses yeux. Glaçant de terreur. Âmes sensibles s’abstenir. Estelas ÉditionsExtrait Je m’approche de lui, enfonce un entonnoir dans sa bouche en laissant ma sœur se rhabiller.— Tu fais quoi Tommy ?— Je vais lui faire fermer sa gueule, j’en ai marre d’entendre pleurnicher cette grosse merde ! Je débouche le flacon et en verse le contenu dans l’entonnoir. L’homme hurle en gesticulant comme s’il avait retrouvé toutes ses forces. Ma sœur le calme très vite d’un violent coup de pied entre les jambes. — Tu lui as donné quoi ? — De l’acide ! — Trop fort ! répond-elle en éclatant de rire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 janvier 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9791093167527
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Vous n’irez pas tous
au paradis
 
 
 
Tous droits réservés
©Estelas Éditions
BP 20, 11800 TRÈBES France
 
estelas.editions@gmail.com
www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9791093167527
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
Max Heratz
 
 
Vous n’irez pas tous
Au Paradis
 
 
 
Thriller
 
 
 
 
La catastrophe qui finit par arriver n’est jamais celle à laquelle on s’est préparé.
Mark Twain
 
 
 
 
Table des matières
PERSONNAGES, LIEUX, REPÈRES
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Épilogue

 
 
 
 
 
PERSONNAGES, LIEUX, REPÈRES
 
 
La famille Fush
Tom Fush Jr : c’est moi
Shaw Fush : ma petite sœur (Lilli-Douce)
Madison Fush, alias Mady : ma mère
Joke Fush : l’autre enculé qui se voulait être mon père.
 
Joe : le contremaître chez nous, les Fush
Ford Thunderbird Classic noire (1958), ma voiture fétiche que j’ai retapée.
 
La police locale
Dayton : le shérif (son arme un Glock 17)
Bernie : shérif adjoint (pseudo : Saguaro)
Ron et Chris : collègues de Bernie
Le sergent Mc Wyliam, dit Willy, Bigbull : flic en renfort de Wichita
Anna : la standardiste du bureau du shérif
Pat : mari d’Anna
 
Le FBI
Big Daddy : directeur du FBI
Shelley Trevord : agent spécial FBI, pseudo One Shot
Thomas Fordfer : agent spécial FBI
David Renay : agent spécial FBI, l’homme au panama, le chef
Patricia Laso : chef du labo d’analyse du FBI
Kyle : le médecin légiste au look punk
 
Glock modèle 22, Smith & Wesson calibre 40, arme des fédéraux
Chevrolet Suburban, louée par Big Daddy pour ses agents
Dodge Dart : voiture louée par Thomas puis reprise par Kyle le légiste
 
La famille Davidson
John Davidson : le père
Scarlett Davidson : la mère
Marjory Davidson : la grande
Peter et Paul Davidson : les jumeaux
Alisson : le bébé
 
Les victimes
Ray : chauffeur du pick-up rouge
Mitch : pote de Ray
Bill, Chuck et Ted : joueurs de poker
 
Autres personnages
Gordon : le patron du bar
Lena : fille du patron du bar
 
Sam Rogers : patron du supermarché Stop & Shop
Sandy Rogers : femme de Sam
Brooke Rogers : fille du patron du supermarché
Enzo Facelli : petit ami de Brooke
Izzy : chienne de Brooke
Voiture de Sam Rogers : Buick Enclave noire, imposante
 
Paddy : l’ivrogne du village.
Docteur James Howard
Maître Jefferson : avocat et notaire
 
Girly’s Club , bordel à l’orée de la petite ville
Margaret Stuart : comptable associée du Girly’s
Barry : associé du Girly’s
Les 5 filles du Girly’s  :
Liza : rousse, cheveux courts, souriante, possède un regard brûlant. On s’attarde davantage à l’éclat de ses yeux que sur son décolleté pigeonnant de sa gaine rouge et noire.
Annabelle : blonde platine aux sourcils noirs. Avenante. Seins nus, elle bombe le torse, fière de sa poitrine qui ne tombe pas. Ouverte à toutes propositions indécentes.
Ulla : blonde, russe, bottée de cuissardes noires, cravache en main, elle semble savoir s’en servir, suggérant qu’on peut lui demander mille et un traitements inavouables. Tarifs adaptés.
Louise : brune aux cheveux longs qui ondulent jusqu’au milieu du dos, sans doute la plus jeune. Cambrée, tournée de trois quarts, elle met sa silhouette en avant. Sur sa fiche, il est noté vingt et un ans alors qu’elle en fait à peine dix-sept !
Malia : la seule Black. Cheveux lissés, elle a un air éteint. Ne sourit pas. Tout son charme est dans l’ébène de sa peau qu’elle expose sous une nuisette transparente blanche. Ses lèvres pulpeuses laissent rêveurs les amateurs d’amour buccal. Pourquoi est-elle ici ? Pourquoi ces yeux sans vie ?
 
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
— Laisse-nous seuls avec ta mère, petit, nous avons quelques affaires à régler.
 
Je tourne les talons sous le regard étonné de ma sœur.
— Toi aussi, Shaw, monte dans ta chambre !
 
Ce gros con de shérif s’imagine pouvoir me donner des ordres ! Des ordres à moi ! Des ordres à Tom Fush Jr ! Il ne semble pas savoir à qui il a affaire ! Une poussée d’adrénaline me galvanise à ce moment précis me rendant libre, au-dessus de tout, intouchable, invincible. Je me saisis du fusil accroché à côté de l’escalier et fais volte-face et le braque sur le bide de cette grosse saloperie de flic. Par réflexe, ce dernier porte la main à son étui pour sortir son arme :
— Pas de ça avec moi Dayton !
— Tu commets une grave erreur, petit. Ça peut te coûter très cher de mettre en joue un représentant de l’ordre !
— Pauvre trou du cul, tu es chez les Fush ici et ton étoile est une cible, rien d’autre !
 
Un silence pesant s’installe et sature l’air de la pièce. De grosses gouttes de sueur perlent de son front et s’écrasent sur ses cils tremblants, infligeant au regard la brûlure du sel. Il blêmit. Je lui souris. Chaque seconde de plus le rapproche de sa tombe. J’ai une telle haine pour cette espèce de salopard que j’en invoque le diable en personne afin qu’il lui fasse commettre l’irréparable, me donnant ainsi un prétexte pour tirer. Mais ai-je vraiment besoin d’une excuse pour tuer cet immonde salopard ? Il est en haut de ma liste et sa visite ne pouvait pas mieux tomber.
Shaw s’est réfugiée contre l’évier. Comme dans un ralenti, je vois sa main s’approcher d’un couteau de boucher en train de sécher sur la faïence de l’égouttoir, doucement, calmement, tout en fixant notre visiteur avec un large sourire narquois. La scène est complètement surréaliste, le temps reste figé. Ma sœur se saisit d’une pierre d’affûtage et, sans même baisser son regard elle aiguise bruyamment son arme blanche : swift ; swift, swift ; swift.
Le shérif paraît complètement perdu. Sa lèvre supérieure se retrousse, ses genoux tremblent et il murmure :
— Je rêve ou c’est une maison de fous ?
 
Seul le bruit de la pierre d’affûtage lui répond : swift ; swift, swift ; swift.
Ma mère semble désemparée. Elle reste bouche bée et comprend qu’un drame va se produire. Les yeux du policier lui sortent des orbites.
— Pose ton fusil, petit. On est entre gens civilisés. Je n’aurais pas dû venir ce soir. Je vais vous laisser en famille.
 
Swift ; swift, swift ; swift.
Tout à coup la pendule sonne : DONG !
Au même instant, cet enfant de putain dégaine son revolver mais je ne lui laisse pas le temps de s’en servir : pan !
Un coup de chevrotine fabrication maison, un seul. Douze billes d’acier de gros calibre tirées en une fois à bout portant ! J’adore mon fusil à pompe !
Le flic est propulsé à plus de deux mètres, les tripes à l’air, hébété, sonné. Dans sa reculade, son arme lui a échappé des mains. Si la porte d’entrée était restée ouverte, il serait allongé dehors, dans la cour de la ferme. Au lieu de cela, plaqué contre la porte qui l’a retenu, il glisse lentement vers le sol dans une mare de sang, les yeux hagards. Nerveusement, le canon en l’air, je recharge mon fusil à pompe d’une main, dans un mouvement de va-et-vient.
M’man est complètement décontenancée :
— Oh my god, Tom, qu’as-tu fait ?
 
Plongeant longuement mes yeux dans les siens, elle doit comprendre qu’à présent je m’occupe de tout.
— Je t’ai promis de changer les choses. Plus personne ne te touchera, c’est fini.
 
Je me baisse pour ramasser l’arme de service du policier, la passe dans mon dos sous la ceinture. Shaw se précipite sur Dayton en évitant de marcher dans les tripes qui s’étalent. Elle appuie la pointe de con couteau de trente centimètres sous la gorge de l’homme et me dit :
— Il n’est pas mort !
— J’espère bien ! Allez, viens là, Lilli-Douce, et pose ton couteau !
— Laisse-moi le terminer ce salopard !
— Non.
 
Elle se relève à contrecœur, laissant le sang dégouliner d’une estafilade qu’elle n’a pu s’empêcher de lui infliger à la base du cou. Elle se rend vers l’évier et y jette son couteau rougeoyant en marmonnant :
— T’es pas drôle, Tom ! Et puis arrête de m’appeler Lilli-Douce !
 
Je me tourne vers ma mère pour reprendre mes explications :
— À partir d’aujourd’hui, ne te soucie plus de rien M’man. Je prends les choses en mains, à savoir la ferme et ta sécurité tout comme celle de ma sœur. Je ne veux plus te voir effrayée par les gens.
— Tom, je t’en supplie, ne deviens pas un mauvais garçon !
— T’inquiète maman, j’ai juste envie de te voir heureuse, tu me fais confiance ?
— T’es un brave petit. Fais attention à toi.
 
Elle se met sur la pointe des pieds et me dépose un baiser sur le front sans quitter des yeux l’autre saloperie qui se tortille au sol comme un ver au bout d’un hameçon en râlant de douleur. Je laisse ma mère, me rends vers lui pour lui asséner un coup de pied dans le genou.
— Toi, tu fermes ta gueule, espèce d’ordure ! Même tes tripes puent la merde ! Ton odeur est immonde.
Puis je reviens vers Mady. Les évènements la dépassent. Ses yeux la trahissent, elle a peur pour moi. Pourtant rien ne peut m’arriver ! Je la prends dans mes bras et la serre contre moi.
— Calme-toi maman, calme-toi, ça va aller. Je m’occupe de tout, d’accord ? Tu me fais confiance ?
 
Les yeux pleins de larmes, les mains tremblantes, elle se détache de moi et me fait « oui » de la tête. Mes larges épaules lui cachent la vue de l’homme agonisant. Je la dépasse d’une bonne tête mais ça ne m’empêche pas de plonger mes yeux dans les siens quand nos regards se croisent enfin. C’est mon héritage : deux lapis-lazulis lui venant de son grand-père. Un jour, elle m’a dit n’avoir rien d’autre à me transmettre. C’est pourtant le plus beau cadeau ! Elle ne le sait pas mais quand je me regarde dans un miroir, j’ai la sensation d’avoir son regard posé sur moi.
— Tout ce que l’autre salopard de mari t’obligeait à faire, c’est terminé maintenant. Je suis le nouveau chef de famille et ça va changer. Quand on te croisera dans la rue, on te saluera et on t’appellera Madame.
— Tu es gentil, Junior !
 
Du haut de ses vingt ans, ma petite sœur Shaw me regarde, admirative. Elle ne boude plus, je suis son héros. Elle passe ses longs cheveux auburn derrière les oreilles puis elle vient se coller contre moi.
— Ça pue, Tom !
 
Les mains retenant dans le ventre les boyaux qui ne se sont pas étalés au sol pour empêcher qu’ils ne s’éparpillent davantage, le gros dégueulasse qui était venu pour se taper la Mady de feu Joke comme si cela était un dû, me supplie :
— Appelle les secours, petit…
 
Un râle de mourant s’échappe de sa bouche, comme si la prononciation de ces simples mots avait nécessité un effort surhumain. D’une voix toujours plus rauque, il me dit :
—… c’est… un… accident.
Il reprend son souffle en ayant du mal à respirer avant de poursuivre :
—… le coup… est parti… tout seul !
— Ta gueule, espèce d’ordure !
 
Je replace une longue mèche blonde derrière mon oreille en regardant le spectacle affligeant de cette loque sanguinolente se tortillant dans ses tripes. Monsieur le shérif n’a plus la même verve, dirait-on !
La sueur dégouline dans mon cou et ma petite sœur me serre davantage le bras.
— Dis ? Je peux lui pisser dessus ?
— Pas maintenant Lilli-Douce, vient plutôt m’aider, on va le traîner dehors.
 
Shaw me saute au cou et m’embrasse sous le regard ébahi de notre mère. Nous avons la même génitrice et c’est l’unique lien de sang que nous ayons. C’est peut-être la raison pour laquelle nous nous sommes toujours sentis très différents de n’importe quelle autre fratrie.
Les yeux brillants, Shaw se détache de moi et me dit :
— Je peux prendre mon appareil photo ?
 
C’est sa dernière lubie, elle n’arrête pas de photographier à tout va : des paysages, des gens, des voitures, des situations cocasses, bref, tout ce qui passe devant ses yeux. Je reconnais qu’elle se débrouille pas mal. Elle joue avec l’ombre et la lumière, la profondeur et les effets d’optique. C’est une artiste à part entière et je suis son premier fan. D’ailleurs, aujourd’hui elle a commandé une nouvelle imprimante, spéciale qualité photo, le papier qui va avec et un stock important de cartouches d’encre.
— Non, pas de photo, Shaw, pas quand on s’occupe d’un salopard, c’est trop dangereux.
— Je les planquerai bien, promis !
— J’ai dit non. Aide-moi plutôt.
 
J’ouvre la porte et j’attrape par le col de la veste l’autre cloporte gisant au sol au milieu de ses tripes puantes pour le traîner jusqu’à la fosse à purin, suivi de ma petite sœur. Fort comme un bœuf pour reprendre les mêmes termes utilisés par l’autre salopard de père, je n’ai aucun mal à tirer ce gros tas de graisse.
Shaw m’aide à le déshabiller malgré ses grognements de douleur. Chaque fois qu’il tente de me dire quelque chose je lui envoie un violent coup de pied dans les côtes.
— Putain, tu vas la fermer ta gueule ?
 
N’y tenant plus, je file au hangar qui me sert d’atelier avant de revenir en quatrième vitesse avec un petit flacon de liquide incolore. Quelle n’est pas ma surprise de voir ma sœur sans son short, déculottée, accroupie au-dessus du visage Dayton.
— C’est bon, hein ? T’aimes ça, espèce de vieux vicelard !
 
Shaw est en train d’uriner abondamment sur le visage du flic. Elle a profité de mon absence, elle n’a pas pu résister ! Je ne peux m’empêcher de rire :
— T’en rates pas une !
 
Ne m’ayant pas vu arriver, elle se relève brusquement et me regarde avec ce sourire espiègle que j’aime tant.
— Et alors ? J’en avais trop envie. T’as vu, la police, j’lui pisse dessus !
 
Le flic beugle quelque chose d’inaudible tout en recrachant de l’urine. Je m’approche de lui, enfonce un entonnoir dans sa bouche en laissant ma sœur se rhabiller.
— Tu fais quoi Tommy ?
— Je vais lui faire fermer sa gueule, j’en ai marre d’entendre pleurnicher cette grosse merde !
 
Je débouche le flacon et en verse le contenu dans l’entonnoir. L’homme hurle en gesticulant comme s’il avait retrouvé toutes ses forces. Ma sœur le calme très vite d’un violent coup de pied entre les jambes.
— Tu lui as donné quoi ?
— De l’acide !
— Trop fort ! Répond-elle en éclatant de rire.
 
Entre l’acide qui le ronge de l’intérieur et la douleur de son entrejambe, le shérif n’est pas passé loin de l’arrêt cardiaque. Quand sa respiration commence à devenir plus régulière, je m’agenouille à sa hauteur et le regarde droit dans les yeux.
— On va arrêter de te tourmenter. Il est temps pour toi de tirer ta révérence.
 
Il ouvre de grands yeux et me regarde sans pouvoir prononcer le moindre mot. Nerveusement, il secoue la tête de gauche à droite, puis de droite à gauche.
— Hum, hum, hum !
 
N’étant pas ici pour faire salon, je me passe de ses observations comateuses et me relève pour lui enrouler autour de ses chevilles une chaîne à l’extrémité de laquelle se trouve un bloc de béton.
— Tu vas te retrouver dans ton milieu naturel, gros tas de merde !
 
Comprenant que je vais le jeter dans la fosse, il crie encore plus fort :
— HUM, HUM, HUM !
 
La fosse à purin, c’est une réserve géante constamment pleine qui contribue à la fabrication du méthane alimentant les générateurs qui produisent l’électricité de la ferme et de ses dépendances. Des énormes poches verdâtres, gonflées du gaz ainsi produit s’alignent les unes à côté des autres. Avec mon père, tout devait être rentable, même sa propre merde. Profonde de quatre mètres pour un diamètre de dix, toujours pleine, vous glissez vers le fond instantanément, comme si vous étiez aspiré, si par malheur vous y tombiez. Aucune protection ne l’entoure, pas la moindre barrière. Ce n’est pas nécessaire. Compte tenu de l’odeur nauséabonde qui s’en dégage, nul ne s’en approche. Je ne sais pas si le purin est le seul élément de cette réserve, mais les effluves de la viande en décomposition sont certainement plus supportables que celle de ce vaste réservoir à merde.
Avec Shaw, nous sommes habitués à ces émanations, et le représentant de la loi connaissant bien les lieux réalise l’imminence de sa descente aux Enfers. Les yeux pleins de larmes prêts à sortir de leurs orbites, il crie de nouveau :
— HMMMMMMMM !
 
Faisant fi de ses suppliques, je pousse ce gros porc, le faisant glisser dans la fosse comme s’il était sur un toboggan. Sans attendre, il coule à pic, son cri s’étouffant instantanément.
De retour à la maison, je donne les affaires du shérif à ma mère pour les brûler dans la cheminée. Je demande à Shaw de lui laisser l’argent trouvé dans son portefeuille et je garde les armes et les munitions.
Ma petite sœur me regarde, admirative.
— Et la voiture ?
— Tu vas seller deux chevaux et m’attendre derrière les quelques arbres qu’il y a non loin du Girly’s . Ne te fais pas remarquer, sois très discrète. Je vais amener la voiture de patrouille de l’autre salopard là-bas et l’y abandonner. Il ne faut surtout pas être vus, d’accord ?
— Tu es génial, tout le monde croira qu’il était au bordel !
 
Mady a déjà commencé à faire du feu dans la cheminée. Elle nous écoute sans être convaincue par mes méthodes. Shaw s’approche d’elle et lui dit :
— Maman, il nous protège, tu comprends ? On doit être unis tous les trois, être un clan hermétique.
 
Elle l’embrasse sur la joue et s’en va en direction des écuries.
 

 
La nuit vient de tomber. Une voiture de police, c’est visible. Il me faut donc emprunter des routes peu ou pas fréquentées sans passer à travers mes terres afin d’éviter tout lien possible entre cette affaire et moi. Mon grand avantage, c’est que nul ne sait qu’il arrive à Dayton de passer à la ferme pour forcer les faveurs de la femme de feu Joke. Son épouse l’aurait tué sur place et il aurait certainement perdu la confiance des habitants.
Tous feux éteints, je me repère facilement, je connais la région comme ma poche. Je me rapproche du Girly’s en roue libre, la route étant légèrement en pente, pour ne pas faire résonner les vrombissements du moteur. J’ai choisi cet endroit, un peu à l’écart de la ville, discrétion oblige. Pour ne laisser aucune empreinte, j’ai enfilé des gants.
Le club est en vue, un homme en sort et monte dans sa voiture. Il démarre sans plus attendre et craignant de le croiser, je m’arrête et j’observe la scène, prêt à plonger sur le siège passager s’il devait rouler à ma rencontre. Heureusement il fait demi-tour et s’en va dans l’autre sens. Rassuré, je reprends ma route et gare la voiture à la place de celle qui vient de partir. Personne ne viendrait témoigner qu’il se trouvait devant le bordel de telle heure à telle heure, la plupart des clients étant des hommes mariés. Les enquêteurs risquent donc d’avoir de réelles difficultés pour rétablir l’emploi du temps du shérif ne sachant pas à quelle heure la voiture est arrivée là.
Doucement, sans faire de bruit, je descends du véhicule et je referme la portière sans la claquer. À demi courbé, je m’élance vers les quelques arbres situés non loin de l’établissement. Cette course semble durer une éternité. J’ai peur de me faire surprendre. Que deviendraient-elles sans moi ? Qui les protégera de tous ces prédateurs qui rôdent ?
J’arrive enfin. Cachée par les arbres derrière lesquels je peux me redresser, Shaw est là. Elle tient les chevaux par les rênes et les caresse tour à tour les rassurant en les maintenant tranquilles dans le plus grand des silences. Sans échanger le moindre mot, nous montons en selle et rentrons à travers champs à la ferme.
De retour au ranch, elle me demande de l’aider à rentrer les bêtes. S’épauler a toujours été et restera notre leitmotiv. Aussi, je la suis dans l’écurie. On desselle les chevaux et elle me dit :
— Tu m’apprendras à tuer ?
— Ce n’est pas un jeu Shaw.
— Peut-être, mais ça m’excite tout comme toi quand tu te plantes des aiguilles dans le ventre.
— Comment es-tu au courant de ça ?
— Je t’espionne.
 
Elle me sourit, les larmes aux yeux, me prend dans ses bras et m’embrasse. J’ai hâte de la retrouver dans son lit.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
 
 
Brooke court à travers champs avec sa chienne Izzy. L’adolescente s’apprête à fêter ses seize ans, insouciante et heureuse de vivre comme toutes les jeunes filles de son âge. Elle emprunte les petits chemins de terre qui serpentent entre les plantations, ces raccourcis connus uniquement des natifs du comté. La plupart du temps, ils servent à délimiter les propriétés ou de simples parcelles. Au loin s’élève un nuage de pesticides dispersés par une rampe frontale d’irrigation. Elle saute d’un pied sur l’autre en lançant un morceau de bois qu’Izzy lui rapporte en remuant la queue fièrement, contente de prendre l’air. Elle sait où se rend sa maîtresse, elle connaît le chemin par cœur. Tous les soirs depuis quelques semaines, Brooke a rendez-vous avec Enzo, son petit copain, nouveau venu dans la région. Apprenti mécanicien dans une grande exploitation, il apprend à entretenir les machines et à les réparer.
Impatiente, le cœur léger, elle sourit en voyant au loin la petite éolienne qui n’a jamais cessé de tourner. C’est celle de la ferme abandonnée des Davidson, là où elle se rend, dans la grange plus exactement. Machinalement, elle presse le pas et se met à chantonner une belle chanson française apprise à la High School lors de sa Sophomore year 1  :
Fais-moi une place
Au fond de ton cœur
Pour que je t’embrasse
Lorsque tu pleures
Je deviendrai
Tout fou, tout clown, gentil
Pour que tu souries 2
 
Elle adore la langue de Molière et s’est jurée de faire ses études supérieures à Paris. Elle est la première de sa classe dans cette matière et entend bien le rester.
Ses yeux verts pétillent sous le soleil écrasant et sa robe légère vole à chacun de ses pas, Izzy sautant en l’air pour tenter de la lui mordiller, par jeu, quand elle n’a plus de bâton à rapporter. Elle semble aussi heureuse que sa maîtresse qui chante à tue-tête :
Je veux que t’aies jamais mal
Que t’aies jamais froid
Et tout m’est égal
Tout, à part toi
Je t’aime
 
Tout en accélérant le pas, elle devine au loin le toit de l’abattoir des Davidson. C’est d’ailleurs la seule partie du bâtiment visible à cette distance. Le propriétaire l’avait fait construire à l’écart de la ferme, caché par les maïs. Ce fut la dernière construction dont il pouvait s’enorgueillir. Il avait la formation et les autorisations nécessaires pour y exercer librement son activité dans les normes. Aussi, en plus de son bétail, les autres éleveurs n’hésitaient pas à lui apporter quelques bêtes afin de développer les produits locaux achetés directement sur place. À proximité, il y a le laboratoire servant à la fabrication des fromages et autres produits. Un beau complexe qui commençait à porter ses fruits économiquement.
Puis la jeune fille atteint l’allée de peupliers qui précède l’entrée de la propriété. On ne peut pas se tromper car de tous les agriculteurs, Davidson a été le seul à avoir planté ces arbres. Ses voisins ont préféré les érables, les chênes ou toute autre espèce plus résistante aux fortes chaleurs et surtout ayant besoin de moins d’eau. Les peupliers de Davidson sont géants, d’un vert à faire pâlir n’importe quel paysagiste. Aujourd’hui, tous sont admiratifs du cachet de cette allée de verdure. Izzy reconnaît les lieux et aboie en sautant comme une folle. Brooke consulte sa montre, une fois de plus elle sera en avance.
Elle bifurque derrière la longue haie faisant face au somptueux corps de ferme de 1890 qui fut rénové et consolidé par Davidson pour résister aux caprices de la météo du Kansas. Au fronton du perron flotte un vieux drapeau américain en lambeaux. Les issues du rez-de-chaussée et de l’étage ont été murées. Au sommet de la grande cheminée externe de type Stone & Stucco, un oiseau, vraisemblablement un merle d’Amérique, a fait son nid, sous la chape à l’abri des intempéries. Il y vient à chaque printemps laissant l’espoir d’une once de vie en ce lieu si particulier. Le grincement de la vieille girouette ne semble pas le déranger. Brooke ne peut s’empêcher de la regarder et, bizarrement, elle se tourne systématiquement vers elle au moment où elle franchit l’entrée. La jeune fille préfère en sourire au lieu de s’en inquiéter.
Au milieu de la cour se dresse un puits en pierre sur lequel a été scellée une lourde plaque de fonte pour en interdire l’accès. Brooke aime bien lancer un caillou pour faire résonner le métal sur le vide condamné. La chienne aboie et s’enfuit sur le côté de la propriété. La jeune femme n’aime pas ça.
— Izzy, aux pieds ! Je t’ai déjà dit de ne pas aller là-bas, c’est dangereux, viens là !
 
L’animal revient, penaud, la queue entre les jambes. Il se dirigeait vers une réserve de clapiers, derrière le poulailler au grillage éventré. Les tempêtes les ont fracassés pour la plupart. Malgré tout, à moitié ensevelis dans les herbes hautes, ils servent d’abri aux rats des champs et autres mulots. Sans le savoir, les pauvres bêtes constituent le garde-manger pour les quelques reptiles ayant élu domicile au milieu de cette flore devenue sauvage aux abords de la propriété. Brooke a peur que son fidèle compagnon ne se fasse attaquer par l’un d’eux. C’est la raison pour laquelle elle tente par tous les moyens de lui apprendre à ne pas s’aventurer dans ce secteur.
Plus au fond, il y a l’étable. Le toit partiellement effondré rend la construction fragile et dangereuse. L’entrée est condamnée par l’éboulement d’une partie de la charpente ; un arbre et quelques buissons y ont même poussé.
Enfin, Brooke arrive au fond de la propriété, là où se trouve un immense hangar sans mur avec un toit tenu par quelques piliers d’acier et une charpente métallique communément appelé « la grange ». Cette dépendance ouverte aux quatre vents est vite devenue le lieu de rencontre des amoureux les plus téméraires. En bas et à l’étage auquel on accède par une échelle vieillissante aux barreaux parfois incertains, il reste quelques ballots de paille, sans doute déposés par les agriculteurs des alentours rendant ainsi hommage à leurs premiers ébats d’adolescent. Mais, étrangement, nul ne s’y aventure, sans doute par superstition après l’épouvantable drame connu de tous.
Dans une crise de démence, le père Davidson a décimé toute sa famille avant de mettre fin à ses jours. Personne ne connaît les raisons de ce geste. C’étaient des gens appréciés de tous, travailleurs, sans dette et avec une exploitation prospère. Son épouse était partie au marché vendre quelques produits fermiers. Le père Davidson serait monté à l’étage : quatre gosses, quatre coups de fusil. Il a commencé par les trois plus grands. D’abord les jumeaux qui dormaient encore. Ils n’ont sans doute rien vu venir.
Pan !
Pan !
Surprise par les détonations, la grande se serait précipitée dans le couloir pour voir ce qu’il se passait. Elle aurait eu à peine le temps d’ouvrir sa porte que son père aurait appuyé sur la détente.
Pan !
Propulsée deux mètres en arrière, son cœur se serait intégralement disloqué. Puis vint le tour du petit dernier. Il n’avait pas six mois. Il était dans son berceau, à côté du lit de ses parents. Un coup de chevrotine à bout portant.
Pan !
Le pauvre enfant a été entièrement déchiqueté, les morceaux s’étalant sur le lit et les murs. Il paraît qu’il y avait plus de sang dans les chambres que dans leur abattoir. Puis le père est descendu au rez-de-chaussée, calmement. Il a rechargé son fusil et s’est assis sur une chaise en attendant le retour de son épouse. Il est resté prostré ainsi pendant des heures. Quand enfin elle arriva, elle se précipita à la cuisine pour vider son cabas. En effet, chaque fois qu’elle allait au marché, elle en profitait pour faire quelques courses d’appoint.
Parlant suffisamment fort pour se faire entendre de son époux, elle lui dit :
— Chéri, j’ai de très bonnes nouvelles ! Nos produits ont de plus en plus de succès. D’ailleurs je n’ai jamais fait meilleure recette qu’aujourd’hui. Et la super nouvelle c’est, tiens-toi bien : Sam Rogers, le patron du Stop & Shop , veut faire entrer nos produits dans ses rayons. Il passe tout à l’heure pour visiter nos installations et nous proposer un contrat. Tu te rends compte ?
 
Elle réalise qu’il ne réagit pas et ne montre aucun signe d’engouement. Elle se retourne vers lui :
— Eh bien, ça ne te fait pas plaisir ?
 
Elle n’a pas eu le temps de voir le canon du fusil braqué sur elle.
Pan !
Le coup est parti et elle s’est écroulée dans la cuisine en se vidant de son sang. Le vieux Davidson a ensuite retourné l’arme contre lui en mettant le canon dans sa bouche et sans aucune hésitation il a pressé la détente.
Pan !
Il a retapissé les murs et le plafond du salon avec sa cervelle, et le visage de l’homme n’était plus qu’une infâme bouillie.
Quelques heures plus tard, Sam Rogers découvrit l’horrible scène. Il a averti immédiatement les services du shérif qui a ouvert une enquête concluant rapidement à une crise de folie. La maison aurait été couverte de sang. Il y en avait dans toutes les pièces. Rien n’a été nettoyé. Même les draps ensanglantés des lits des enfants sont restés sur place, en l’état. Triste histoire.
Sans héritier, le comté a décidé de redistribuer les terres au plus offrant. Quant aux bâtiments, faute de repreneur, ils furent murés à tout jamais, le coût d’une démolition étant beaucoup trop élevé. Au début, plus d’un curieux a tenté de fracasser une ouverture pour entrer dans la ferme. Hélas, on le découvrait systématiquement mort et les services techniques passaient pour réparer les dégâts et renforcer la clôture des issues dans l’espoir de décourager les plus téméraires. Mais avant d’en arriver là, cette sinistre bâtisse a su se forger une lugubre réputation à cause de tous ces malheureux aventuriers.
Le premier a été écrasé sous un amoncellement de parpaings tombés de la fenêtre. Il tentait de forcer cette dernière et les moellons bloquant l’accès avaient sans doute été mal cimentés. La tête du pauvre homme a été retrouvée complètement écrasée, baignant dans une mare de sang ; chose étrange, selon le médecin légiste, son cerveau avait disparu. Des fouilles morbides ont été menées sur les lieux de l’accident et n’ont pas abouti, comme si cet homme avait eu la tête creuse. Du même âge que le père Davidson, il n’en fallut pas plus pour alimenter une rumeur sur le fantôme de ce dernier qui lui avait pris sa cervelle pour remplacer la sienne partie en bouillie.
Le second a eu un morceau de verre planté en plein cœur, provenant sans doute de la partie supérieure de la fenêtre sur laquelle il avait jeté son dévolu. Il y avait très peu d’hémoglobine autour de lui pourtant. L’autopsie révélera qu’il se serait vidé entièrement de son sang, sans pouvoir fournir la moindre explication à cette constatation. Ne s’étant jamais remis de la mort de sa fille, le fantôme du père Davidson erre sur ses terres. En lui explosant le cœur, elle se serait vidée de son sang. Aujourd’hui, le fantôme du vieux ferait tout pour faire revivre celle dont il était si fier. Nombreux sont ceux qui croient à cette légende.
Le troisième aurait eu une crise cardiaque. Là encore, personne ne put en fournir la raison : pas le moindre vaisseau bouché, un cœur musclé, aucune malformation, rien. Cette crise est inexpliquée et bon nombre d’habitants se posent encore des questions. Qu’est-ce qui pourrait effrayer un homme en bonne santé au point de faire une crise cardiaque fatale ? Un fantôme lui montrant ce qu’il s’est passé en ces lieux ? Ça ne fait aucun doute et c’est bien la seule explication trouvée par les habitants de la région.
Enfin, la quatrième et dernière victime voulant s’introduire dans la ferme maudite serait décédée, selon la version officielle, d’un coup de fusil dans le dos tiré par sa propre arme. L’homme aurait posé son fusil chargé à la verticale contre le puits de la cour. Puis il aurait commencé à déceler les parpaings bloquant la porte principale, l’arme serait tombée et le coup parti tout seul. Le visiteur imprudent aurait omis de mettre son cran de sûreté. Chose étrange, tous les plombs l’ont touché. Pas un seul ne s’est logé à côté ; c’est un exploit pour ce type d’arme, le puits se situant à une dizaine de mètres du bâtiment ! Bien évidemment il s’agit de la version officielle. Le pauvre visiteur a été tué à bout portant, pas à dix mètres, c’est impossible. Là encore, tout le monde pense au fantôme du vieux Davidson. Cependant, il faut être réaliste : il est inimaginable d’écrire de telles affirmations dans un rapport officiel. Aussi, en accord avec les autorités, le coroner a préféré qualifier « d’accidentelles » les causes de ces décès. Les dossiers clos, aucune enquête ne fut ouverte. Ainsi est née une des légendes les plus morbides de la région : celle de la ferme des Davidson.
Depuis ces quatre décès, plus personne n’a tenté de s’introduire dans les bâtiments. Seule la grange a continué d’attirer quelques irréductibles pour cacher leur amour de jeunesse. Mais, effrayés par la légende, ils sont aujourd’hui peu nombreux à avoir l’insouciance de s’y rendre et surtout ils ne s’en vantent pas afin de ne pas prendre le risque d’une remontrance de leurs parents si cette escapade devait leur venir aux oreilles.
Téméraire et inconsciente, Brooke n’a cure de toutes ces superstitions. Son père est un célèbre commerçant particulièrement aisé. Il connaît parfaitement ces lieux et elle n’est autre que la fille de Sam Rogers. Elle se sent intouchable et c’est le cœur léger qu’elle fait sauter ses boucles blondes en pénétrant dans la grange.
Malgré la sinistre légende qui entoure ces lieux, elle aime se retrouver là avec Enzo. Les candidats à venir s’y réfugier se faisant rares et n’ayant jamais été dérangée avec son amoureux, elle a décidé de faire de la vieille grange leur petit coin de paradis.
Soudain, elle perçoit des picotements à la base de sa nuque. Elle se sent observée, elle en est certaine, mais après tout, ne serait-ce pas la nature même des lieux qui viendrait la perturber ? Elle se retourne et remarque les nouveaux mouvements grinçants de la girouette refusant ostensiblement de vouloir se fixer. Puis elle regarde l’éolienne en plein mouvement en se demandant comment elle fait pour ne jamais s’arrêter. Curieusement, elle tourne même quand il n’y a pas le moindre souffle de vent. Elle en a déjà parlé à Enzo qui s’est proposé d’aller la démonter pour mieux comprendre ce phénomène. Mais devant la macabre réputation des lieux, la jeune fille a réussi à lui faire promettre de ne pas s’en approcher, persuadée qu’il pourrait y laisser la vie, le fantôme de Davidson rôdant sur son domaine. Elle a eu du mal à le convaincre car il n’est pas d’ici, il ne peut pas comprendre toutes ces superstitions. Malgré tout, il a fini par céder. Que ne ferait-il pas par amour ce bel Italien aux boucles brunes !
Son trouble passé, elle s’enfonce un peu plus dans la grange.
— Izzy, viens là ma belle !
 
Obéissante, la chienne s’assied au pied de sa maîtresse qui lui passe son collier afin de l’attacher à l’un des piliers. Elle ne veut pas prendre le risque de voir son animal de compagnie gambader n’importe où pendant qu’elle se fait conter fleurette à l’étage.
Prudemment, elle grimpe à l’échelle en vérifiant la solidité de chaque barreau comme elle en a pris l’habitude depuis que l’un d’eux a cédé sous ses pieds au risque de la faire chuter.
— Enzo, tu es là ?
 
Seuls les sifflements des courants d’air lui répondent ; ce n’est pas inquiétant. En effet, outre le fait qu’elle soit toujours en avance, il arrive à son amoureux de devoir terminer une réparation importante avant de finir sa journée.
Le plancher craque à chacun de ses pas ; elle savoure, dans le chant des courants d’air, le paysage qui s’offre à elle : à l’est, la haie de verdure, immense dont quelques branches s’agitent sous le vent. À l’ouest, le corps de ferme avec son nid déserté par ses derniers occupants et le grin-grin de la girouette qui n’arrive pas à se fixer sur une direction. Enfin, face à elle, l’immensité des champs de blé à perte de vue avec des remises ici ou là. Elle se demande s’ils ont les mêmes étendues de céréales en France. Que ressentirait-elle en les observant ? La nostalgie du pays ?
Soudain, elle voit quelque chose bouger au loin, vers le bâtiment le plus éloigné : l’abattoir. De sa vue plongeante, ne pouvant cerner la totalité du bâtiment, elle voit le toit. Elle se baisse pour se cacher derrière une meule de paille afin d’être certaine de ne pas être vue. Elle est trop loin pour voir ce qu’il s’y passe précisément, mais la porte d’entrée semble clairement ouverte. Prise de tremblements, la peur monte en elle. Ça ne peut pas être un couple d’amoureux, il n’irait pas se perdre dans un tel endroit, non, il serait venu ici, à la grange. Qui peut bien rôder là-bas et pour y faire quoi ?
De lourdes gouttes de sueur roulent dans son cou. Un brin de paille vient se mélanger à ses cheveux. Pourvu qu’Enzo n’arrive pas en fanfaronnant, lui si gai n’imagine pas une seconde faire une mauvaise rencontre. Elle regrette de ne pas avoir pris son téléphone. Elle ne l’a pas oublié, non, elle l’a sciemment laissé chez elle afin de ne pas être appelée par ses parents. Cela lui donne un sentiment de liberté. Amère, elle n’imaginait pas en avoir besoin un jour pour demander de l’aide ou mettre en garde Enzo. Izzy étant attachée en bas, Brooke est une proie facile pour un prédateur et elle commence à le comprendre. Son instinct de survie la met en garde ; elle redoute le pire. Elle aimerait pouvoir s’enfuir mais elle se sent paralysée. Et si toutes les morts à l’origine de la réputation de ces lieux n’étaient pas dues à des accidents comme l’a dit le coroner mais vraiment au fantôme de Davidson ? « Ah non, par pitié, faites que le revenant ne vienne pas me hanter », se dit-elle. Y aurait-il un nouveau candidat à la mort du côté de l’abattoir ? Si le fantôme de Davidson lui tombe dessus, il lui réglera son compte. Et comme par hasard on fera passer ça pour un accident. Certaine d’apprendre la découverte un mort près de l’abattoir le lendemain, Brooke se surprend à prier même si elle ne s’est jamais rendue à l’office.
Tout à coup, un étrange silence envahit les lieux. Plus le moindre sifflement, plus de grincement. L’éolienne se met à tourner au ralenti. Puis elle regarde le toit de la ferme et ses yeux s’agrandissent en voyant la girouette arrêtée, pointant vers la grange.
À cet instant précis, c’est le noir total, le néant. Telle une descente dans les abysses des ténèbres, Brooke s’étale de tout son long sur le plancher, inconsciente, victime d’un violent coup sur la tête.
 

 
Quand Brooke ouvre les yeux avec un terrible mal de crâne, la nuit est déjà tombée. Sonnée, elle tente de se redresser sur ses jambes à deux reprises. Où est donc Enzo ? Que s’est-il passé ? Incrédule, elle regarde la pelle sanguinolente posée sur le plancher. On l’a sans doute assommée avec ça. Elle porte la main à sa tête, touche ses cheveux qui semblent collés puis regarde ses doigts : ils sont couverts de sang. Elle est sûre d’avoir une jolie plaie au cuir chevelu ; elle en sera quitte pour une bosse. Qui a pu l’agresser ainsi, et pourquoi ?
Étourdie, elle parvient difficilement à mettre un pied devant l’autre éprouvant une sensation étrange, tel un vertige. À cela s’ajoute un mal de ventre épouvantable l’empêchant de respirer normalement. Elle réalise la présence d’un morceau de papier au creux de son autre main. Elle le déplie et, à la lueur de la pleine lune, parvient à le déchiffrer :
Tu fermes ta gueule, sinon ta pute de mère paiera.
 
Tremblante de tous ses membres, elle comprend enfin ce qu’il s’est passé et se met à hurler. La peur au ventre, elle dévale l’échelle pour récupérer sa chienne et fuir cet endroit maudit. Hélas, seule la tête sanguinolente de l’animal est accrochée à la laisse au-dessus d’une énorme flaque de sang, le reste du corps étant introuvable. Un amas de mouches vrombit autour du morceau de viande, pressé d’y pondre leurs œufs.
Brooke hurle de nouveau et prend ses jambes à son cou jusque chez elle, déchirant la nuit de ses cris inhumains.
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
Shaw rentre de la ville avec M’man. Elles sont allées faire quelques courses, me laissant tranquille pour dresser la liste des travaux à faire avec le contremaître, Joe. Dans huit jours, c’est la paie et il faut prévoir les liquidités. Il travaille pour la ferme depuis plus de quinze ans et comme tout le monde sur l’exploitation, il a été exposé plus d’une fois à la tyrannie colérique de mon salopard de père. Quand ce dernier est mort, il a fallu m’imposer comme étant le nouveau patron malgré mon jeune âge et il fut le premier à me soutenir sans discuter. Il connaît bien son boulot, on peut lui faire confiance, au moins pour faire tourner l’affaire.
À midi chacun part de son côté : Joe au bâtiment des employés, moi à la ferme pour déjeuner de délicieux ribs caramélisés promis et cuisinés par ma sœurette. On arrive quasiment en même temps.
— T’as vu frérot, je me suis acheté un super objectif. Avec ça je peux tirer à cent mètres en grand-angle. Je pourrais te prendre en photo discrètement, de loin, tu ne me verras pas !
— Je n’aime pas être pris en photo, tu le sais, non ?
— Oui mais moi je suis ta p’tite sœur, et même un peu plus, non ?
— T’es chiante Lilli-Douce.
— Je cherchais juste à t’embêter un peu. À part ça, j’ai à te parler, me chuchote-t-elle un sourire pointant à la commissure de ses lèvres.
 
Elle semble à la fois inquiète, mystérieuse et espiègle. Le feu brûle au fond ses yeux. Que mijote-t-elle ?
— Maman, tu peux nous préparer les ribs, on sort cinq minutes avec Shaw.
— Oui, allez-y. Ne traînez pas, ce sera vite prêt.
 
Nous nous éclipsons sur le perron après avoir refermé la porte derrière nous. On s’assied sur les marches, ma sœur remettant machinalement un peu d’ordre dans sa chevelure.
— Que se passe-t-il, Lilli ?
— Tu te souviens de Mitch et Ray ?
— Ces deux pédés ? Comment pourrions-nous les oublier !
 
Je sors un mouchoir de ma poche pour éponger mon front. Cette canicule va nous tuer. J’en profite pour me moucher bruyamment avant de redresser la tête, attentif.
— Ils étaient en ville en train de fanfaronner. Jeudi prochain c’est la paie, comme dans la plupart des fermes. Ils ont projeté pour le lendemain, vendredi, d’aller passer leur week-end à Wichita, en fin de journée.
— Et il n’y a pas trente-six routes qui mènent à Wichita.
— Tu as tout compris. C’est une bonne opportunité, non ?
— Tu es sûre de les avoir reconnus ?
— Le temps a peut-être passé mais il y a des visages qui ne s’oublient pas. En plus, ils ont toujours le même modèle de pick-up.
— Alors on va s’occuper de ces enfants de putain. On a un peu plus de huit jours pour se préparer.
 
La porte s’ouvre derrière nous.
— C’est prêt, vous venez manger ?
 
M’man est vraiment une pro de la cuisine. Depuis la mort de son empaffé de mari, elle est radieuse et adore nous mijoter de bons petits plats.
 

 
L’adrénaline monte de jour en jour. Les aiguilles plantées dans le ventre ne parviennent pas à réduire la pression. Shaw s’y est mise, cependant elle est moins résistante. Nous n’arrêtons pas de faire l’amour pour calmer notre excitation jusqu’à ce vendredi en fin d’après-midi.
Joe vérifie le travail des gars avant de les laisser partir en week-end ; hors de question de faire la fête en laissant derrière eux une tâche inachevée. Pendant ce temps, en attendant que ma petite sœur descende de sa chambre pour s’en aller, j’écris un mot à M’man partie faire les courses, lui disant de ne pas s’inquiéter de notre absence.
Quand Shaw arrive au bas des escaliers, j’écarquille les yeux comme un enfant recevant le cadeau de ses rêves. Grandie par des escarpins qu’elle n’a pas l’habitude de chausser, elle porte un minishort tellement court qu’il en est indécent. Un magnifique chemisier à fleurs noué au-dessus du nombril et exagérément échancré exciterait un régiment d’eunuques. Enfin, avec son grand chapeau de paille et ses énormes lunettes de soleil, elle me fait penser à une star.
— Diable comme tu es belle ma Lilli ! On dirait une fille du Girly’s tellement tu es sexy !
— Tom, arrête de m’appeler Lilli !
— Oui mais là c’est de circonstance !
 
Elle me sourit, espiègle.
— Ça ira, tu penses ?
— Et comment ! Mais, tu sais, on a cinq minutes.
 
Elle s’avance vers le canapé en me tournant le dos et laisse glisser son short sur ses chevilles. Elle ne porte rien dessous. Elle se cambre et prend appui sur le dossier. Irrésistible, cette petite incartade nous détendra avant de passer à l’action.
 

 
Nous roulons dans notre vieille Ford Thunderbird Classic, heureux et insouciants, cheveux au vent. Quelle classe cette bagnole ! Depuis sa restauration, c’est la première fois que je la sors. Ça change de la vieille Chrysler du vieux. Shaw rigole, heureuse. Nous filons à vive allure entre les champs de blé. On ressemble à deux jeunes gens partant en vacances comme il y en a tant à travers le pays, sauf que nous, notre passion n’est pas de passer notre week-end dans les bois au bord d’un lac. Non, notre passion est la montée d’adrénaline et nous roulons à folle allure pour l’assouvir, houuu houuu !
Shaw monte l’autoradio et se dandine sur son siège. Elle m’attrape sauvagement par la nuque pour me déposer un baiser furtif qui me fait faire une embardée. Inconsciente du danger, elle en rit n’ayant peur de rien. Elle a raison : nous sommes invincibles !
Nous arrivons enfin à l’endroit repéré où le piège doit être tendu. Je gare la voiture sur le bas-côté et descends avec mon fusil en me dissimulant dans le fossé. Shaw récupère son grand chapeau glissé sous son siège pour éviter qu’il ne s’envole durant notre course folle et ajuste ses grosses lunettes de soleil qui lui donnent un regard de mouche.
— Génial frérot, t’es complètement invisible.
 
Elle ouvre le capot et le cale avec sa béquille.
— Hey Tommy, et s’ils ne viennent pas ?
— Ce sera partie remise.
— Je m’ennuie, moi !
— Arrête de rouspéter et dis-moi si tu entends un bruit de moteur.
 
Les jambes de ma sœur vont et viennent de long en large sous mon regard admirateur. Elle n’est pas patiente, surtout quand l’action est imminente.
— Et si on les avait ratés ? Ils sont peut-être passés pendant qu’on s’envoyait en l’air, non ?
— Ça m’étonnerait, ils ont dû se pomponner comme des tarlouzes pour aller faire les beaux auprès des filles de Wichita !
— Chut ! Tais-toi, je crois entendre quelque chose !
 
Le silence règne tout à coup et me paralyse. Très vite, en étant aux aguets, effectivement, dans le lointain, un bruit de voiture me parvient aux oreilles.
— En position sœurette, ça va être à toi de jouer !
— J’ai envie de me pisser dessus tellement ça m’excite !
— Déconne pas !
 
Elle serre les genoux et trépigne en sautant d’un pied sur l’autre au risque de se vautrer avec ses talons ! Putain, c’est pas possible, elle ne va pas me faire ça ! L’envie de rire me prend mais très vite mon sérieux me rappelle à l’ordre : nous avons une partie à jouer.
 
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
Mitch démarre son pick-up laissant son inséparable ami Ray chercher une onde de radio diffusant de la country. Dans un nuage de poussière, l’engin prend la route. Excité, le chauffeur se met à hurler :
— Et c’est parti pour un week-end d’enfer à Wichita, mon pote !
— Whisky, poker…
—… avec une ou deux bonnes petites putes, ça va déchirer !
 
Euphoriques, les deux hommes se font un high five 3 . Depuis quelques années, le premier week-end suivant la paie est consacré à s’encanailler à Air Capital 4 . C’est devenu un rituel cimentant leur amitié. Chapeau vissé sur la tête et chemisette à carreaux ne laissent aucun doute quant à leur métier de cow-boy, jean et santiags complétant la panoplie. C’est le genre d’hommes adorés par les filles de Wichita. Ils paient bien et, la plupart du temps, ils sont tellement saouls qu’ils ne peuvent faire guère de galipettes. En un mot, c’est de l’argent facilement gagné par des clients repartant au petit matin, ravis de s’être amusés.
La route se poursuit au son des tubes de Tim McGraw et de Johnny Cash, indémodables. Ray s’est enfoncé dans son siège. Le chapeau descendu sur les yeux, les pieds calés sur le tableau de bord, il mâchouille une allumette en chantonnant I do but I don’t qui résonne dans l’habitacle. L’air est chaud mais les deux hommes n’en ont rien à faire, habitués au climat sec de la région en cette période de l’année. Pas une ferme à l’horizon, des champs à perte de vue.
Mitch ralentit brutalement en poussant un cri :
— Oh putain ! Tu vois la même chose que moi ?
 
Ray sursaute et se redresse brusquement, renversant son couvre-chef derrière la tête.
—  Oh my God ! J’ai pas l’habitude de jurer mais là, ce cul est la tentation même ! Quel putain de châssis !
 
Un peu plus loin, une Ford Thunderbird Classic noire de la fin des années cinquante, visiblement très joliment restaurée est arrêtée sur le bas-côté, capot relevé. Une jeune femme est penchée sur le moteur. Perchée sur quinze centimètres de talons, un short en jean exagérément échancré, les genoux légèrement écartés, les reins creusés, elle offre à qui veut se régaler les yeux, la vision de sa croupe.
 

 
Le bruit de moteur s’amplifie. Shaw relève la tête.
— Oh putain ce sont eux, c’est leur pick-up !
— Vas-y, penche-toi sur le moteur, aguiche-les. N’oublie pas de capter leur attention, ils ne doivent pas me voir arriver.
— T’inquiète, ils vont marcher sur leur langue !
 
Le véhicule approche et on perçoit des airs de country. Très vite, on distingue parfaitement le ronronnement du moteur jusqu’à l’arrêt total des roues du véhicule devant la Ford.
Bien entendu nos deux gentlemen s’immobilisent pour porter secours et assistance à cette pauvre petite demoiselle paraissant dans l’embarras. Cette dernière se redresse, splendide et souriante sous son chapeau de paille, sexy comme c’est pas possible avec ses énormes lunettes de soleil et ses lèvres surmontées de l’arc de Cupidon. Quelle sensualité au charme ravageur ! Elle se retourne vers les occupants du pick-up en leur souriant.
— Hi !
Ces deux crétins doivent commencer à se gratter l’entrejambe. Comme prévu, ils lui proposent un coup de main :
— Bonjour Mademoiselle, on est en panne ?
— C’est rien de le dire, elle ne veut plus avancer !
— On jette un œil, si vous voulez.
— Oh oui, avec plaisir, j’y comprends rien moi avec tous ces tuyaux !
— On arrive, on va vous arranger ça.
 
Mitch range son pick-up devant la Ford et les deux hommes en descendent pour assister cette pauvre âme en détresse. Ne pouvant détacher leur regard de l’échancrure du chemisier sous lequel deux jolis seins libres refusent de se dissimuler, ils interrogent la jeune femme pour en savoir davantage. Cette dernière s’écarte légèrement pour laisser la place aux experts.
— Bon, c’est quoi le problème, ma mignonne ?
— Ben je sais pas moi, je roulais tranquillement et d’un seul coup, paf, plus rien, le moteur s’est arrêté tout seul. Impossible de redémarrer.
 
Ray sort un mouchoir de sa poche pour essuyer la sueur de son front devenant subitement abondante, le soleil tapant instantanément plus fort, semble-t-il.
— Vous êtes tombée en panne d’essence tout simplement !
— Ça ne risque pas, je viens de faire le plein !
 
À son tour, Mitch s’éponge le visage avant de remettre son chapeau en place.
— Vous avez senti des secousses avant l’arrêt de votre véhicule ?
— Absolument pas.
 
Les deux cow-boys se penchent sous le capot et cherchent les causes du dysfonctionnement. Peut-être le carburateur, ou bien la pompe à essence ; ceci dit, une panne sans secousse serait plutôt d’origine électrique, ce qui paraît peu probable sur un modèle aussi ancien.
Lentement, sans faire de bruit, je sors de ma cachette en restant courbé. Le premier à être à ma portée, c’est Ray. C’est donc sous son menton que le canon de mon fusil s’appuie. Lentement, il relève la tête, la tourne vers moi et dit à son pote :
— Mitch, je crois qu’on a un problème.
 
Le jeune homme regarde vers son collègue et aperçoit le canon d’un fusil braqué sous son menton. Je fixe ce dernier droit dans les yeux.
— Un seul geste, et la tronche de ton pote se transforme en bouillie. Shaw, attache les mains de nos amis Ray et Mitch.
— Comment connaissez-vous notre nom ? Qui êtes-vous ?
 
Les deux cow-boys ont l’air complètement paniqués.
— Vous n’allez pas tarder à le savoir.
— Mais putain, vous voulez quoi ! ?
— Calme-toi, Mitch, la gâchette du fusil est si souple qu’un mauvais coup pourrait partir par accident !
 
D’une démarche mal assurée, ma superbe frangine qui n’a visiblement pas l’habitude de porter ce genre de chaussures, se trémousse dans son short. Si la situation n’était pas aussi délicate, je partirais certainement dans un éclat de rire mémorable, surtout quand elle se tord les pieds.
Elle attache les mains de chacun des deux hommes dans leur dos en prenant soin de terminer par des nœuds autobloquants bien serrés.
—Écoutez les gars, si vous voulez notre pick-up, allez-y, les clés sont dans ma poche.
 
Mitch ne voit pas arriver le coup de crosse dans sa gueule. Déstabilisé, il manque de perdre son équilibre.
— Vous ne nous reconnaissez toujours pas les cow-boys ?
— Ben non, bordel ! Vous vous trompez de mecs, ce n’est pas possible, bon sang, arrêtez vos conneries !
— On ne vous a pas marqués davantage ?
— C’est quoi ce cinéma ? Qui êtes-vous ? Vous allez vous expliquer, oui ! ? Hurle Mitch.
— Je vais vous rafraîchir la mémoire… Il y a quelques années, vous avez aidé une mère et ses deux gosses qui fuyaient l’enfer. C’était le soir, le dernier bus pour Dallas était parti et il fallait attendre le lendemain matin pour en avoir un autre. Vous êtes passés à la hauteur de la gare routière et vous leur avez gentiment proposé de les emmener dans un motel à quelques kilomètres d’ici. La suite, vous vous en souvenez, non ?
 
Shaw empoigne les cheveux tombant sur la nuque de Mitch et lui tire la tête en arrière. Elle le regarde droit dans les yeux et lui crache au visage avant d’ajouter :
— Et toute la petite famille n’est jamais arrivée au motel ! Pourriture !
 
Ray nous dévisage avec une lumière qui semble s’allumer dans le regard.
— Vous êtes les enfants Fush ?
— Ah ben voilà, la mémoire lui est revenue à celui-là !
— Écoutez les enfants, on voulait sincèrement vous aider, ça partait d’une bonne intention. Quand on a entendu à la radio l’avis de recherche du vieux Joke concernant sa femme et ses gosses, on a tout de suite compris que c’était vous. Le shérif était en train de mettre en place des barrages routiers, on se serait fait gauler de toute façon. Mettez-vous cinq minutes à notre place, on n’avait pas envie de se retrouver face à votre père, on le connaissait et comme toute la région on était terrorisés. Il nous aurait logé une balle dans la tête à l’un comme à l’autre, vous le savez très bien !
— Fallait pas croiser la route des Fush, c’est pas de bol pour vous les cow-boys ! Aujourd’hui vous allez faire connaissance avec les gosses du vieux, version adulte !
 
Shaw s’avance vers Ray, lui prend le menton dans sa main pour le forcer à la fixer.
— Et une fois arrivé là-bas, vous avez oublié ce qu’il s’est passé ?
— Ben nous, on voulait juste s’amuser un peu. On s’est laissé emporter c’est tout. On reconnaît avoir dépassé les bornes, pas vrai Mitch ?
— Tout à fait jeunes gens et on est prêts à présenter nos excuses à la dame !
— Ouais exactement, Mademoiselle Fush. Croyez-moi on est sincères !
 
À son tour, Ray goûte au délice amer de ma crosse. Sa grimace étouffe son cri.
— Putain, t’es cinglé !
 
Shaw ouvre le coffre de la Ford et ces deux enfants de putain ne se font pas prier pour y prendre place. La malle arrière verrouillée, je lance les clés du pick-up à Shaw.
— Passe devant, je te suis.
— Wouah c’est trop excitant, Tommy ! Vivement la suite !
 
Les deux véhicules démarrent et roulent ainsi pendant une dizaine de minutes avant de prendre un chemin de traverse. Il faut faire vite pour ne pas être repérés. Shaw le sait et sa conduite de pilote de rallye la fait hurler de joie, éprouvant des sensations identiques à celles ressenties lors du dressage d’un cheval sauvage. Elle pousse des cris, des « youhou ! » en agitant son bras par la fenêtre. Moi, je la suis avec ma vieille Ford aux amortisseurs fatigués qui ne cesse de faire des bonds sur ces chemins peu empruntés et mal entretenus. Mes passagers se cognent aux quatre coins du coffre de la voiture et cette vision me réjouit.
Après un bon quart d’heure de ce rodéo mécanique, nous arrivons à l’abattoir désaffecté des Davidson. Shaw descend du pick-up, joyeuse.
— Wouah, Tommy, comme on s’est éclatés ! Leur bagnole est superclasse quand même, faut reconnaître !
 
Elle me saute au cou et m’embrasse passionnément. Puis elle se détache, me regarde tendrement avec ses yeux gourmands et repousse de mon front une mèche rebelle.
— Tu es mon héros, ne l’oublie pas, me susurre-t-elle.
 
Elle me donne un baiser puis se serre contre moi quelques instants. Nous admirons ce paysage que nous connaissons par cœur dont ni l’un ni l’autre ne se lasse. Devant nous, à l’horizon, s’élève un nuage de pesticides, sans doute un dernier traitement avant la moisson. Derrière, dans le lointain, on entend les aboiements d’un chien, la routine en somme. Un vent léger se lève, rendant les lieux plus féeriques encore. Les épis de blé ploient en douceur et quelques mèches de Shaw dépassant de son chapeau lui caressent les épaules. Elle est magnifique !
Je lui donne une petite tape sur les fesses.
— Va ouvrir les portes, sœurette !
 
Elle me sourit et sort les clés de sa poche. Pour l’instant tout se déroule comme nous l’avons prévu. Il y a quelques jours, je suis venu ici pour casser le mur qui interdisait l’accès au bâtiment et préparer les lieux. On doit toujours soigner ses invités et ceux-là plus particulièrement. Personne ne vient dans ce coin, on devrait être tranquilles. Les gens ont peur du fantôme du vieux Davidson ; moi ça me fait marrer.
Armé de mon fusil, le coffre déverrouillé, je demande gentiment aux deux hommes de sortir. Ils se tortillent pour s’extraire difficilement de la malle et parviennent malgré tout à se mettre sur leurs deux jambes. En les voyant couverts de bleus, l’envie d’éclater de rire me démange. Mitch essaie de faire profil bas en affichant un sourire niais.
— Ben dis donc, tu ne nous as pas ménagés ! On l’a mérité, ça, je ne dis pas le contraire, on est quitte maintenant, tu peux nous laisser filer. On s’excuse pour toute cette malheureuse histoire, on n’aurait pas dû, tu as raison. Tu sais, on fait tous des erreurs dans la vie…
—… ta gueule !
 
Nouveau coup de crosse dans sa tronche de con. Cette fois la violence de l’impact est telle qu’il se retrouve avec la lèvre fendue en sang et une dent qu’il crache dans une bouillie rougeâtre.
— Oh putain tu m’as pété une dent, j’y crois pas ! Tu m’as pété une dent, t’es con ou quoi ?
— Ferme ta gueule et entre là-dedans avec ton copain. Magne-toi ! lui hurlé-je en lui assénant un coup de poing dans l’estomac qui lui coupe le souffle.
 
Plié en deux de douleur, Mitch entre dans le bâtiment suivi de son acolyte. Je les pousse sans ménagement vers la pièce du fond. Dans la salle d’à côté, on entend des cochons grogner. Tremblant comme une feuille, Ray me demande :
— Dites, vous n’allez pas nous tuer, hein ? Dis-nous qu’on n’est pas là pour ça ! Tu nous aurais déjà mis un coup de fusil, pas vrai ?
— Tu verras bien !
— Enfin, Tom, nous n’avons tué personne !
— Vous avez fait bien pire, espèces de salopards, avance !
 
Le coup de pied dans les reins finit par le rendre moins bavard. Je suis mes invités en pointant mon fusil sur eux avec l’intention de ne pas hésiter une seconde à appuyer sur la détente s’il le fallait. Shaw a allumé une lampe à gaz qui dispense une forte lumière dans la pièce. Les lunettes de soleil accrochées à son chemisier, les mains sur les hanches, elle nous accueille avec son plus charmant sourire :
— Messieurs, soyez les bienvenus !
 
Un violent coup de crosse derrière la tête de chacun des deux captifs et les voilà qu’ils s’effondrent sur le sol en perdant connaissance. Sans échanger le moindre mot, comme dans un scénario bien huilé, chacun s’occupe d’un cow-boy, d’abord en lui libérant les mains ensuite en le déshabillant entièrement. Shaw prend son temps et en profite pour faire les poches de Ray.
— On fouillera leurs vêtements plus tard, dépêche-toi de l’attacher à nouveau avant qu’il ne se réveille. Pense à la montre, aux bagues et collier.
— C’est bon, Tom, je connais !
 
Je suis le premier à avoir terminé. Mitch se retrouve suspendu à une esse, pieds et mains liés par un solide adhésif. Je me retourne pour voir où en est Shaw et soudain, tel un félin, Ray bondit en se redressant sur ses deux jambes et se précipite sur ma sœur en lui faisant une clé dans le dos. L’attaque éclair nous a pris de court. Ça, ce n’était pas prévu et il va falloir se sortir de ce merdier. Ne mettant pas en doute les capacités d’autodéfense de ma petite sœur, je ne minimise pas pour autant la gravité la situation. On a quand même affaire à un cow-boy qui a l’habitude d’attraper des bœufs au lasso, qui fait des rodéos, dresse des chevaux sauvages, exerce des activités demandant de la force. Donc, en face de moi il y a du muscle, ce qui ne m’effraie pas le moins du monde. Je dispose d’un temps fort limité, quelques secondes plus exactement, pour trouver une stratégie me permettant de sortir Shaw de là.
Les yeux brillant de haine, Ray me dit :
— Si tu ne veux pas que je pète un bras à ta pute de sœur tu détaches Mitch et tu nous laisses sortir tous les trois. On va aller faire un p’tit tour dans un endroit tranquille. Tu verras, tu ne la reconnaîtras plus après qu’on se sera bien amusés avec elle. En plus, elle a du caractère, c’est bon ça ! Avec un fouet et un lasso, je devrais arriver à la dompter, cette petite salope ! Avec mon pote, on va t’ouvrir en deux ! Tu appelleras ta mère tellement t’auras mal au cul !
 
En mimant une relation intime, Ray frotte son bas-ventre contre les fesses de ma sœur :
— Regarde comme elle aime ça ! Tu la veux ma queue, hein ? Ben t’inquiète pas tu vas la sentir passer petite salope !
 
Mitch qui a repris ses esprits se met à hurler :
— Putain Ray, fais pas le con ! Ils sont cinglés, tu ne le vois donc pas ? On aurait pu négocier quelque chose !
 
Il éclate en sanglots, comme un enfant. Calmement, je ramasse mon fusil et regarde Ray qui fait grimacer ma sœur en forçant davantage sur sa prise. À côté, le grognement des cochons s’intensifie.
— Tu l’as traité de quoi ma sœur, Ray ?
— De pute. Et on va se régaler avec.
— Tu crois ça ?
— N’en doute pas une seconde, regarde ! me répond-il d’une voix tremblante.
Il glisse une main en direction du short de Shaw, lâchant la pression sur sa prise. Il ne voit pas venir le coup de coude au plexus qui lui fait lâcher son otage et tomber à genoux le souffle coupé. Sans attendre, ma sœur pivote sur elle-même et lui assène un violent coup d’escarpin dans l’entrejambe, le faisant hurler de douleur si fort que son cri semble inhumain. Ses mains se referment sur ses parties intimes, la bouche grande ouverte, le souffle coupé, il ne lui faut pas plus d’une poignée de secondes pour se retrouver K.-O. de nouveau.
— Crève, enculé !
 
Dans son coin, Mitch se met à pleurer de plus belle.
— Ils vont te tuer Ray, ils vont te tuer ! Pourquoi as-tu fait ça ?
 
Mais son ami n’est pas en état de lui répondre. Sans plus attendre, je me précipite sur cet enfant de salaud qui n’a visiblement aucun regret de ce qu’il a fait dans le passé et qui était même prêt à s’en prendre à ma sœur d’une façon abjecte. Salopard ! À son tour, il se retrouve en deux temps trois mouvements, attaché et suspendu comme son coéquipier. Subodorant un traitement spécial Shaw, contrairement à Mitch, il est bâillonné avec un mouchoir enfoncé dans la bouche complété par un adhésif. Contente d’avoir repris la situation en mains, Shaw se précipite dans mes bras.
— T’as vu comme il a morflé, cet enculé ?
— Oui, tu t’es bien débrouillée, que ça te serve de leçon. La prochaine fois, fais les choses dans l’ordre.
— Oui, Tommy.
 
Elle se hisse sur la pointe des pieds et me fait un smack.
— On termine l’inventaire ?
— OK, on y va.
 
On fait les poches de nos invités ; un couteau chez l’un, un paquet de cigarettes chez l’autre, on vide les portefeuilles de leurs contenus avant de regrouper leurs effets pour faire un joli feu de joie. Ray ouvre un œil au même moment et verse une larme devant cette belle flambée. Il souffle tel un bœuf dans son bâillon et se contorsionne, visiblement endolori au bas-ventre. Il est rouge comme un Belge venant de s’exposer sur une plage du sud de la France !
Ravie de retrouver éveillé son preneur d’otage, Shaw me dit :
— Maintenant je veux en finir avec lui.
— Tu vas faire quoi ?
— Fais-moi confiance, il va souffrir.
— Alors vas-y !
 
Folle de rage, elle n’a visiblement pas digéré d’avoir été prise en otage. Elle se lève, déplie le couteau trouvé dans les affaires des cow-boys et s’avance vers Ray, en vérifiant sur son pouce l’efficacité du tranchant de son arme. Arrivée devant l’homme qui craint le pire, elle plante ses yeux dans les siens, et lui demande :
— J’ai pas bien compris de quoi tu m’as traitée tout à l’heure. Ah oui, tu m’as traitée de « pute », et même de « salope », c’est ça ? Ce n’est pas très gentil !
 
Lentement, elle laisse courir la lame de son couteau des oreilles à la base du cou créant une estafilade sanguinolente. L’homme se met à trembler en se tortillant. L’adhésif le bâillonnant va et vient comme s’il voulait entrer dans sa bouche, malgré le mouchoir enfoncé dans cette dernière. Sa respiration s’accélère nous laissant voir la peur dans son regard. Il est terrorisé, quel délice !
— Et en plus tu voulais passer un bon moment avec moi, me faire des misères au point de me faire appeler ma pauvre maman. Espèce de salopard, va ! Te souviens-tu d’elle au moins ? Comment oses-tu me parler de ma mère ? Tu es vraiment la pire des saloperies ! J’en ai croisé des merdes dans ma vie, mais toi tu les dévisses toutes. La putain qui t’a engendré a dû se faire sauter par chien, ou un âne. Elle était zoophile ta maman ? Pauvre con, va !
 
Elle lui crache à la figure, laissant son ptyalisme ocre couler lentement contre l’arête de son nez. Puis elle fait descendre la pointe du couteau le long du torse déclenchant chez Ray des spasmes nerveux. À ses côtés, pris de panique, Mitch qui ne cesse de pleurer urine tout en déféquant. Il hoquette :
— Nooooonnn ! Arrê… tez ! S’il… vous… plaît !
Shaw s’interrompt et se tourne vers lui, le visage marqué par le dégoût.
— T’es dégueulasse, toi ! Tu te conduis comme ça avec les dames ?
— S’il… vous… plaît, par pi… tié, arrê… tez, je… vous… en… sup… plie !
 
Ma sœur se tourne vers moi, écœurée et se pince le nez.
— Beurk, Tom, ça pue ! C’est dégueulasse, il a dû bouffer des haricots rouges à midi, entre sa pisse et sa merde c’est un pur régal !
— Oh putain, t’as raison, je sens ça d’ici ! Il va falloir s’en accommoder ma Lilli ! Allez, continue, ne te laisse pas distraire !
— Cette odeur de merde m’excite et ce sera encore plus grisant quand les tripes s’en mêleront ! Si je ne me retenais pas, je me pisserais dessus de plaisir.
 
N’en revenant pas par ce qu’il vient d’entendre, Mitch stoppe net de pleurnicher. Complètement hébété, bouche bée, il regarde ma sœur qui lui sourit en jouant avec son couteau ensanglanté sur le bout de son index. Ses yeux se portent à nouveau sur les blessures de son ami, se rendant compte ainsi de la gravité de la situation. Peut-être prend-il conscience de se trouver dans une de ces impasses dont nul ne ressort. Il éclate en sanglots de nouveau et continue à se vider en se fichant pas mal des odeurs nauséabondes dont il est l’auteur.
Shaw refait face à sa victime en brandissant sa lame sous son nez tout en se complaisant dans l’odeur de chiotte qui envahit les lieux.
— Tu sais quoi, Ray, tu as fait suffisamment de mal autour de toi. Il est temps de payer pour toutes les saloperies qu’on te doit et surtout pour ce que tu avais l’intention de me faire subir, espèce d’enculé !
 
Elle se saisit du sexe de l’homme à pleine main et le tranche en s’y reprenant à plusieurs reprises sous les cris étouffés du cow-boy qui gigote en tous sens. Devant une telle boucherie, son collègue se met à vomir un flot important avant de tourner de l’œil face à l’atrocité de la scène.
Les effluves nauséeux accentuent les instincts sanguinaires de la jeune femme qui parvient finalement à ses fins, jetant à terre la bouillie dégoulinante qu’elle tient entre ses mains et dit à l’homme pissant le sang et dont les hurlements étouffés n’en finissent pas :
— Maintenant on t’appellera mademoiselle, petite lopette !
 
Elle s’en va et revient vers moi. Je tape lentement dans mes mains pour l’applaudir, assez surpris par ce spectacle improvisé.
— C’est du grand art ma chérie, bravo !
— Ces types sont immondes ! Avec l’odeur du vomi en plus du reste, on est beaucoup plus gâté que dans des chiottes publiques ! Ce con m’a tellement excité qu’il m’a donné envie de me pisser dessus !
— Fallait pas te gêner ma poule, au moins il aurait pu mater ton entrecuisse une dernière fois.
— Justement, ni l’un ni l’autre n’aura ce plaisir ! Bon, on ne va peut-être pas trop s’attarder, Tom !
— Et l’autre, on en fait quoi ?
— Pends-le par les pieds, et fais comme on avait dit pour celui-là !
 
Elle se dirige vers une bassine remplie d’eau et se lave les mains. Puis elle revient vers moi et me tend le couteau dont elle vient de se servir, me dispensant ainsi de sortir le nôtre.
Mitch est toujours dans les pommes. Un mouchoir dans la bouche et un morceau d’adhésif scellant ses lèvres, et le voilà bâillonné à son tour, ce qui m’évitera d’entendre ses jérémiades. Je le décroche, le fais basculer sur mon dos et le pends comme prévu, tête en bas. Il se réveille à ce moment-là et se met à hurler dans son bâillon. Il pleure et semble me supplier, hélas rien n’y fait. Il a si peur qu’il donne l’impression d’avoir les yeux qui vont jaillir de leurs orbites. Comme c’est jouissif !
Je hisse le corps afin d’avoir son visage livide au niveau du mien.
— T’inquiète pas, Mitch, tu ne seras pas émasculé.
 
Il semble tout à coup se détendre, comme rassuré.
— Tu es un porc, Mitch, on est bien d’accord ? lui dis-je avec une voix très douce.
 
Pensant entrer dans mon jeu, il me fait « oui » de la tête, énergiquement.
— Toi qui travailles dans une ferme, tu sais ce qu’on leur fait aux porcs ?
 
Sans lui laisser le temps de répondre, la pointe de mon couteau se retrouve plantée dans sa carotide. Un jet de sang jaillit.
— On les saigne, ducon !
 
Shaw qui me regarde se met à applaudir très fort en sautant comme une folle.
— Wouah, bravo, Tommy ! T’es trop fort ! Bravo, bravo !
— Oui mais le spectacle a duré moins longtemps que le tien, je suis un peu déçu. Pour les prochains il faudra trouver autre chose.
— Certes, cependant avec toi on a eu droit à une super giclée de sang, c’est trop excitant, j’adore !
 
Les deux cow-boys se tortillent en souffrant. On voit leur ventre se contracter nerveusement et le sang inonder la rigole prévue à cet effet. Il se mélange à la merde, l’urine et au dégueulis, ce qui nous enivre davantage. Ma sœur me rejoint avec un grand sourire aux lèvres et me dévore de ses beaux yeux océan.
— J’ai envie de toi, Tom.
— À la maison, quand on aura terminé.
— Tout ce sang m’excite, j’aurais bien aimé me faire prendre sous leurs yeux, pendant qu’ils gigotent comme des vers de terre.
— La prochaine fois, promis. Là, on n’a pas fini.
 
On regarde les deux hommes se tortiller. Excitée, le sourire aux lèvres, Shaw ne se rend pas compte qu’elle est en train de se pisser dessus. Je m’écarte d’elle et lui fais face.
— Lilli !
— Quoi ?
 
Elle suit mon regard vers son short et éclate de rire en le voyant mouillé :
— Ben quoi ?
 
Elle tend sa main et la pose fermement sur mon entrejambe.
— Salaud. Et toi ça te fait bander de les voir. Chacun son truc.
 
On éclate de rire et je souris parce qu’elle a raison. On manifeste notre bien-être intérieur chacun à sa façon. Quand les pantins cessent leurs violentes contorsions, je dis à Shaw :
— C’est bon, va ouvrir la porte, je les dépends.
 
Les deux cow-boys, toujours vivants mais très affaiblis par leurs mutilations semblent apaisés de se voir allongés par terre.
— On va devoir vous laisser les amis, vous allez être en bonne compagnie.
 
Au même moment, une quinzaine de cochons pénètrent dans la salle et se précipitent vers les cow-boys. Je rejoins ma petite sœur qui me dit :
— Tu as bien fait de les affamer, ils vont se régaler !
 
De nouveau, nous éclatons de rire avant de sortir du bâtiment tout en prenant soin de refermer derrière nous.
— Je reviendrai chercher les cochons dans quelques jours. Pour l’instant tu m’attends là, je vais faire un tour pour vérifier que personne ne traîne dans le coin, je n’en ai pas pour longtemps. Après on se débarrassera du pick-up au fond du lac.
— OK, dépêche-toi !
 
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
 
Kansas City (Missouri), AM 8 :30
Glock en main, Shelley Trevord et Thomas Fordfer se trouvent de part et d’autre de la porte d’entrée de la planque de Scott Fishman. David Renay demeure posté à l’arrière de l’immeuble afin de couper toute retraite à un éventuel fuyard. C’est lui le chef de groupe, l’homme au panama comme on le surnomme. Personne ne l’a jamais vu sans son chapeau, il doit même dormir avec !
Le suspect est réputé armé et très dangereux. La traque a été longue, mais elle a fini par conduire les trois agents du FBI à cette planque, au numéro 10 de la 746e. L’immeuble en briques rouges date des années cinquante. À entrées multiples, il ne facilite pas les choses pour appréhender un quidam.
À l’étage, Thomas lance le top départ de l’intervention :
— Scott Fishman ? FBI, ouvrez, mains derrière la tête !
 
N’obtenant aucune réponse, il lance un violent coup de pied au niveau de la serrure qui cède sans plus de résistance. Shelley bondit dans le sombre couloir, et, se précipitant dans le salon, trébuche à l’entrée de ce dernier sur la jambe tendue par Scott, avant de s’étaler au sol de tout son long. Un violent coup de pied dans son Glock la désarme, un second en pleine tête l’assomme.
Témoin du traquenard dans lequel vient de tomber sa coéquipière, Thomas se rue à son tour et tente d’intercepter l’individu. Une violente lutte oppose les deux hommes, Scott Fishman se fichant pas mal d’avoir maille à partir avec les agents du FBI, il accueille dans la pénombre de son salon le visiteur indésirable, bien décidé à ne pas se laisser embarquer. Il commence par désarmer le policier avec une facilité déconcertante. Des coups sont échangés mais, visiblement, Thomas ne fait pas le poids et ne parvient pas à parer ceux de son adversaire. Scott Fishman se débarrasse de l’agent en lui lançant son genou dans le plexus, puis il fonce dans la salle de bains où se trouve une petite fenêtre donnant accès à l’escalier de secours. Il préfère fuir par cette issue, persuadé que l’intérieur du bâtiment grouille d’agents.
Dévalant les escaliers en laissant glisser ses pieds le long des rampes, il arrive en bas à une vitesse supersonique, ridiculisant n’importe quel ascenseur.
— FBI, ne bouge plus Scott !
 
Sans répondre à l’injonction de David, l’homme prend ses jambes à son cou dans un sprint qui ferait rougir d’envie Usain Bolt en personne. Pendant ce temps, dans l’appartement, Shelley retrouve ses esprits. Le nez en sang, la tête lourde comme une masse, elle se redresse, chancelle, ramasse son arme et se précipite sur l’escalier de secours. Voyant Scott courir avec David à ses trousses, elle hurle :
— Couche-toi !
 
Son collègue se jette immédiatement à terre sans perdre son chapeau. Il connaît la signification de la sommation de l’agent Trevord, aussi préfère-t-il ne pas être dans la ligne de mire de celle qu’on surnomme « One Shot ». Le coup de feu claque, la silhouette de Scott s’immobilise, s’agenouille et tombe à terre. Shelley rengaine son arme et murmure :
—  One shot, one kill 5  !
 
En quinze ans d’ancienneté au FBI, l’agent Shelley Trevord n’a jamais raté sa cible. Avec une arme entre les mains, cette femme est redoutable. Cependant ses interventions sont parfois contestables, ce qui lui a déjà valu des mercuriales mémorables de la part de sa direction, avertissements ou suspensions.
Elle laisse David s’occuper de Scott, doutant de la nécessité d’une ambulance, un corbillard semblant plus indiqué. Elle rentre dans l’appartement pour voir si Thomas récupère ; heureusement il est déjà debout.
— Ça va, Tom ?
— Avec le gilet pare-balles j’ai pas trop pris, et puis il est coriace le type ! Et toi ?
 
Shelley baisse les yeux pour toute réponse réveillant définitivement l’agent Fordfer qui reste hébété quelques secondes avant de se reprendre :
— Oh putain ! Ne me dis pas que…
 
Elle fait oui de la tête.
—  One shot ?
—  One kill.
— Tu vas avoir des problèmes. Ça tombe comme des mouches avec toi !
— Je connais mon métier Tom, David sera là pour justifier mon intervention. On ne pouvait pas laisser filer ce type.
— C’est ton point de vue. Tu connais la procédure ?
— J’ai l’habitude, je rendrai mon arme en arrivant. Et toi ? Que s’est-il passé ? Comment a-t-il pu te mettre à terre si rapidement ?
— J’en sais rien Shelley.
— Il aurait pu nous descendre tous les deux !
— Il ne l’a pas fait.
— Certes, et toi tu es censé me protéger ! C’est moi qui entre la première et qui se fais tirer dessus avant tout le monde, tu t’en souviens ? Alors si tu n’arrives plus à me protéger, moi je vais demander à David d’inverser les rôles : tu rentres d’abord et c’est moi qui te couvre, ça te va ?
— Ne fais pas ça Shelley…
—… et pourquoi ? Je risque ma peau avec toi, merde ! Tu me refais un coup comme ça et je demande une analyse.
— C’est bon, calme-toi, j’ai compris.
 
Des sirènes se font entendre. Police, ambulance, toute la cavalerie est au rendez-vous. Thomas replace son oreillette et établit le contact avec le bureau :
— Opération terminée. Suspect neutralisé. On traîne un peu sur les lieux et après on rentre tous les trois.
One Shot n’a pas attendu qu’on lui donne de nouvelles directives, elle connaît la chanson. Elle a déjà commencé à fouiller l’appartement méthodiquement à la recherche de nouvelles informations. Le labo ne va pas tarder à rappliquer pour ramasser les indices qu’il pourra éventuellement croiser avec d’autres affaires.
Patricia Laso, c’est l’éminence blanche du bureau du FBI de Kansas City, la chef du laboratoire d’analyse. Serviable, il ne faut pas pour autant lui pourrir une scène de crime. Aussi, les agents inspectent en toute délicatesse l’appartement de feu Scott Fishman, gantés, en récoltant les premiers indices dans des sachets hermétiquement clos.
 

 
Big Daddy est furieux. Le chef du FBI de Kansas City fait face à ses trois agents. Cet Afro-Américain a dû se battre plus que les autres pour occuper ce fauteuil et il n’est pas question de se faire limoger pour des fautes à répétition commises dans l’une de ses équipes. Imposant suite à son goût immodéré pour les burgers, il donne l’impression d’un rapace qui déploie ses ailes quand il se penche au-dessus de son bureau, épaules en avant ; et ce n’est pas bon signe !
— Mademoiselle Trevord, j’ai un gros problème : Scott Fishman a été abattu d’une balle dans la nuque. Ses vertèbres cervicales ont été réduites en petits morceaux. Cet homme n’était pas armé et vous lui avez tiré dans le dos. Comprenez-vous la gravité de la situation ?
— Il m’avait agressée au préalable.
— Si vous avez besoin d’une remise à niveau en arts martiaux, full-contact, boxe ou autre discipline, je suis prêt à vous envoyer en stage à Quantico. En attendant, je fais quoi, moi ? Vous êtes une très bonne tireuse, ça, ça ne fait aucun doute, néanmoins vous avez des procédures à respecter.
— Des procédures qui nous demandent de laisser dans la nature un individu dangereux tuant qui bon lui semble, quand ça lui chante, au hasard et au gré de ses envies. Chef, avec tout le respect que je vous dois, si cette enflure avait abattu votre femme à la sortie du supermarché, pour le seul motif de se trouver dans sa ligne de mire, juste pour s’amuser, me tiendriez-vous le même discours ? Honnêtement je crois qu’au lieu de me remonter les bretelles vous seriez en train de me décorer.
— Ce n’est pas le problème.
— Si, justement. Ce qui arrive à nos concitoyens peut nous arriver aussi à nous et aux membres de nos familles.
— C’est un argument qui ne passera pas dans votre dossier. Vous vous trompez d’époque agent Trevord, nous ne sommes plus au far west.
— Alors on fait quoi ? Je suis suspendue, c’est ça ?
— Je vais y réfléchir. Je vous laisse méditer durant la pause déjeuner et faire votre rapport. Je vous attends tous les trois dans mon bureau cet après-midi à quatorze heures. Allez, déguerpissez, vous me causez assez d’ennuis comme ça !
 
Les trois agents se retirent en silence. Shelley qui fait la tête ne peut s’empêcher de s’en prendre à ses coéquipiers une fois dans le couloir :
— Aucun de vous ne m’a soutenue, c’est pas sympa.
— On aurait dû dire quoi ? S’insurge David. Un truc du genre « l’agent Shelley Trevord nous as sauvé la vie » ?
 
N’ayant pas l’intention de se laisser faire également, Thomas vient à la charge :
— Tu sais ce qui va jouer contre toi, Shelley ?
— Non.
— Tu es une excellente tireuse, tout le monde sait…
—… donc personne ne sera étonné que j’ai fait mouche avec seulement une balle.
— Non, effectivement, personne ne sera étonné, et tous se demanderont pourquoi tu n’as pas visé les jambes puisque tu es si adroite. T’es cinglée ma pauvre fille, tu risques d’être inculpée pour assassinat, tu te rends compte ?
— Non, tu déconnes, Tom !
— Putain Shelley, tu es agent du FBI, ça ne te dit rien ? On doit être irréprochables.
 
One Shot sait que son collègue a raison. Elle risque gros, et ce n’est pas la première fois. Chaque année, une trentaine d’agents sont virés du FBI, et si cette année elle faisait partie de la charrette ? Prenant conscience des risques encourus, des grosses gouttes de sueur perlent sur son front.
— Je risque de me faire virer, pas vrai ?
— Pas seulement, ça, ce serait un moindre mal ! Tu risques au moins trente ans de taule ! Tu t’es mise dans une merde noire Shelley, avec tes méthodes de cow-boy !
— Oh putain, déconne pas, pas la taule, surtout pour une saloperie pareille ! J’ai quand même rendu un sacré service à la société, non ?
— Si tu ne changes pas, tu peux compter tes jours. Change de comportement, de façon de voir. Devient un agent du FBI, un modèle du genre, tu en es capable ! Tu n’es pas une justicière.
— OK, c’est bon j’ai compris !
 
Réalisant qu’elle a peut-être dépassé les bornes une fois de trop, elle se met à trembler :
— Aidez-moi les gars.
 
David la prend par le bras :
— Allez, viens, on va manger un morceau, on s’occupera du rapport après. Il faut d’abord vous remettre de vos émotions tous les deux, ce salopard vous a secoués un petit peu. C’est moi qui vous invite, on va chez Pizza Hut sur Broadway Boulevard, ça vous va ?
 
Retrouvant le sourire, le trio se met en route.
 

 
Kansas City, 1300 Summit St, bureaux du FBI
PM 2 :00
En ce début d’après-midi, il règne un calme inhabituel dans cette grande salle remplie de bureaux le plus souvent en effervescence. Les agents sont devant leurs laptops en train de taper dessus frénétiquement laissant le cliquetis des touches des claviers résonner dans le silence. Cela fait plus d’une heure que l’équipe de David est revenue de sa pause déjeuner. Chacun saisit son rapport conformément à ce qui a été décidé à la pizzeria. Thomas Fordfer lève le nez de son ordinateur en soupirant. Il ôte ses lunettes et s’éponge le front en rêvant devant la miniature d’une Ford Mustang Sportsroof noire de 1969, une folie à 60 000 $ qu’il s’est juré de concrétiser. Passionné par les voitures des années cinquante et soixante, il a commencé à s’en acheter quelques-unes à restaurer. Il a acquis une grange isolée à la sortie de la ville pour y stocker ses vieilles carcasses. Il y a peu, il a fait entrer une Dodge Polara 383 Cu Convertible de 1963 rouge à restaurer. Membre d’un club de passionnés, il se fait aider notamment quand il s’agit de fabriquer les pièces manquantes, ce qui est légion sur des véhicules anciens. Il s’imagine déjà à la retraite, complètement débordé suite à ses nombreux coups de cœur.
Désespéré, il soupire en s’épongeant le front à l’aide de son mouchoir et laisse son regard traîner sur le portrait de Stanley C. Ronquest Jr qu’il a choisi de poser sur son bureau, tel un symbole à côté de la Mustang.
En 1992, Stanley était en infiltration dans un gang ultra-violent. Un soir, en rentrant à son hôtel qui faisait office de planque, deux hommes armés l’attendaient, pistolet en main. Démasqué, il fut tué à bout portant en pleine rue. Stanley C. Ronquest Jr est le dernier agent du FBI du bureau de Kansas City à avoir été abattu. Il avait vingt et un ans de carrière au sein de la prestigieuse institution. Pour Thomas Fordfer, le fait de laisser le portrait de ce collègue sur son bureau lui rappelle qu’être agent au FBI c’est aussi risquer sa peau. Lui qui doit intervenir en respectant les procédures, il se retrouve face à des salauds sans foi ni loi. Et malgré tout, il aime son métier.
Une main ferme s’abat sur son épaule, le tirant de ses pensées.
— Tu as bientôt bouclé ton rapport, Thomas ?
 
Il se tourne vers David qui semble avoir terminé le sien. Son panama vissé sur la tête, la crosse de son inséparable Glock modèle 22 dépassant de son holster sous son bras, il est la caricature du flic en personne.
— Il me manque les premiers résultats du labo à joindre au rapport et ce sera bon.
— Patricia n’est pas là ?
— Si bien sûr, mais je n’ai pas les résultats des prélèvements effectués sur Scott et sur les armes retrouvées dans sa voiture. Qu’elle ne puisse pas me filer les tests ADN je comprends, ça prend du temps, mais au moins les empreintes et l’analyse balistique !
— La connaissant, ça ne devrait pas tarder !
 
La salle commune des officiers du FBI semble se réveiller. Quelques conversations se font entendre d’un côté, de l’autre fusent des ordres. Au fond, deux agents se lèvent précipitamment et courent vers la sortie après avoir saisi armes et insignes.
— Ouh là là, il y a de l’intervention dans l’air !
— C’est la cellule qui s’occupe des kidnappings des gosses ! Et ces derniers temps ils sont en recrudescence !
— On côtoie de ces salauds quand même, c’est incroyable ! Avant d’intégrer la maison, jamais je ne m’étais imaginé l’existence de tant de saleté en ce bas monde !
 
La voix de Shelley vient à la rescousse :
— Et quand tu fais le ménage c’est toi qui vas en taule, tu trouves ça normal ?
 
Les deux hommes se retournent sur l’agent Trevord, leur inséparable collègue. Les hanches larges, cette quadra aux pattes d’oie marquées préfère porter son arme à la ceinture afin de ne pas accentuer davantage sa silhouette.
— Au fait, Tom, Patricia m’a dit t’avoir envoyé les fichiers pour ta paperasse.
 
Thomas pivote sur son siège, ouvre une fenêtre et découvre les différentes informations envoyées par le labo. Ses deux collègues se penchent par-dessus son épaule pour examiner ce qui s’affiche à l’écran et Shelley en siffle d’admiration :
— Eh ben dis donc, quel palmarès ! Vous avez lu comme moi, les gars ? On retrouve ses empreintes dans quarante-six braquages tous mortels sans exception ! Ben moi je vais vous dire un truc : si on m’inculpe, je ferai citer à comparaître les veufs et les veuves de ses victimes.
— Arrête tes conneries Shelley, paie-moi donc un café ! Tom, tu nous rejoins au distributeur de boissons quand tu auras terminé ?
— Oui, oui, allez-y. Dans deux minutes mon dossier sera dans la boîte mail de Big Daddy.
 
Le pedigree de Scott Fishman est impressionnant. Personne ne s’attendait à trouver de telles informations. Au début il était recherché pour avoir tué neuf personnes, comme ça, pour le plaisir. Au bout du compte, on découvre un individu ultra-dangereux qui braque et assassine en ne laissant aucun témoin. Il a même tué un épicier après lui avoir dérobé sa caisse qui, ce jour-là, ne contenait pas plus de vingt-cinq dollars ! Quelle misère ! Les tests ADN sont en cours et il faut probablement s’attendre à confondre ces derniers avec des agressions sexuelles. Un vrai gibier de potence !
D’un clic, le fichier part dans la boîte mail du directeur du FBI.
Thomas se lève, rejoint ses amis, sélectionne un Coca-Cola qu’il boit d’une traite. Se voulant tous unis, le trio monte ensemble à l’étage au bureau du directeur où ils sont accueillis comme d’habitude par la secrétaire.
— Asseyez-vous, il sait que vous êtes là. Laissez-le consulter vos courriers, ça ne devrait pas être long.
 
Shelley en profite pour refaire une queue-de-cheval avec ses longs cheveux noirs. Ses gestes sont indécis, nerveux, elle n’en mène pas large même si elle s’efforce de ne pas le montrer. Elle sait qu’elle a fait une connerie et prend conscience seulement maintenant qu’elle risque de se retrouver derrière les barreaux. « Quel métier de merde ! » ne peut-elle s’empêcher de penser.
David rajuste son panama maugréant intérieurement contre ses coéquipiers. « Tu parles d’une bande de lascars ! One shot qui flingue à tout va et Thomas qui vieillit, qui n’arrive plus à protéger sa collègue ! Quel merdier ! Et puis honnêtement, suis-je vraiment un bon chef ? Si c’était le cas, j’aurais recadré One Shot plus tôt et surtout de façon plus efficace ! »
Thomas remet en place la sangle de son holster qui ne cesse de glisser. Il fait de son mieux pour cacher ses tremblements, il n’a pas envie de se retrouver aux archives, service qui n’a rien de déshonorant mais qui reste malgré tout la hantise de tout agent actif !
Les regards des trois coéquipiers se croisent en silence, interrogatifs. S’ils se perdent dans leurs préoccupations personnelles, une question commune les rassemble : À quelle sauce vont-ils se faire manger ? Et puis ils pensent à l’unité de leur équipe ; cette dernière ne va-t-elle pas être remise en question suivant le sort réservé à Shelley ?
Perdus dans leurs réflexions respectives, ils sursautent en chœur à l’ouverture brutale de la porte du bureau dans laquelle se découpe la silhouette impressionnante du big boss.
— Entrez !
 
Les trois acolytes se lèvent et suivent leur patron dans son bureau.
— Bon, messieurs dames, j’ai lu vos rapports et je vous remercie pour votre promptitude. Naturellement ils ne se contredisent pas. Si le procureur les valide, on pourra considérer l’affaire comme résolue et classer cette dernière. Je me chargerai de faire une déclaration à la presse, accompagné par le maire, ça rassurera la population. Je vais vous confier une nouvelle mission : vous partez demain matin à la première heure pour Leybent.
— C’est où ça, chef ? demande David.
— À quarante kilomètres au nord-est de Wichita.
— C’est à trois cent cinquante kilomètres d’ici, on va faire quoi dans ce trou ?
— Votre métier. Le shérif a disparu et il semblerait qu’il s’y passe des choses pas très catholiques. Mettez votre nez partout où vous jugerez bon de le faire. Mais avant tout, retrouvez-moi Dayton, le shérif en question. Vous avez carte blanche, compris ?
— Compris chef, ne peut s’empêcher d’ajouter Shelley.
 
Le visage du boss se referme.
— Vous ne partez pas Shelley, vous êtes suspendue à titre provisoire. Ce n’est pas la première fois, vous en connaissez donc la signification ?
— Mais enfin…
 
Big Daddy tape du poing violemment sur le bureau, faisant trembler ce dernier et renversant le pot de crayons. Rouge de colère visible sur sa peau sombre, le chef se met à vociférer :
— Il n’y a pas de « mais » ! Vous ne semblez pas réaliser la dangerosité de vos actes sans parler de l’irrespect total des procédures ! C’est grave Shelley, très grave. Le procureur voulait vous traduire devant un juge en comparution immédiate, et m’a demandé de vous persuader de plaider coupable de meurtre ! Est-ce que vous réalisez ? Il voulait une incarcération sans possibilité de libération sous caution aujourd’hui même ! Je me suis battu pour vous éviter ça et surtout je me suis privé de mon repas ! Ça ne vous suffit pas ?
 
Le silence retombe tout à coup dans le bureau. Le boss a les yeux qui lui sortent de la tête. Il s’est rarement montré aussi colérique. Quelques secondes qui paraissent être une éternité s’écoulent ainsi. Puis, lentement, le visage de notre directeur reprend sa couleur naturelle, ses muscles se détendent et, nerveusement, il ouvre le premier bouton de sa chemise en écartant sa cravate afin de retrouver un peu d’oxygène. Il ramasse les crayons épars sur son bureau et les replace dans leur pot.
— Vous êtes dans la maison depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’on ne peut être suspendue à répétition. Votre avenir au sein du FBI est dans la balance, je ne vous le cache pas et je ne suis pas certain de pouvoir vous sortir de ce putain de bourbier ! Bien sûr, dans un premier temps, je vais me battre pour vous éviter toute poursuite judiciaire car le procureur ne s’arrêtera pas à cette première tentative. Vous en comprenez l’importance, n’est-ce pas ? Je suis désolé Shelley, la rue n’est pas un stand de tir. Si j’arrive à vous extirper de ce foutu merdier dans lequel vous vous êtes mise, vous avez intérêt à changer car si vous continuez à déconner comme ça, vous allez vous faire virer sans suspension préalable. Ne quittez pas la ville, restez joignable et à disposition de la justice. Je vous appellerai quand les choses se seront tassées si j’arrive à calmer les esprits. Vous pouvez disposer Mademoiselle, rentrez chez vous. Prenez ça comme des vacances et mettez à profit ces congés forcés pour méditer. Remettez-moi votre arme et votre insigne.
 
C’est la pire des punitions qui pouvait lui arriver : ne pas faire partie d’une enquête et se faire dépouiller de ses attributs de flic, comme si elle n’était plus rien. Elle se sent humiliée devant ses compagnons d’armes. Vexée, elle se lève de son siège, essuie une larme qui coule sur sa joue, jette négligemment son arme et son insigne sur le bureau de son patron et claque la porte dans son dos sans ajouter le moindre mot.
— Messieurs, il faudra vous débrouiller sans votre collègue. Je n’ai personne de disponible pour remplacer Shelley. Je déplore cette suspension, mettez-vous un peu à ma place, elle risque gros. Elle a complètement transgressé les règles en matière d’interpellation. C’est inadmissible et intolérable ! Nous ne sommes pas au Far West, ici ! J’aimerais quand même comprendre comment l’agent Trevord arrive à être constamment sur le fil du rasoir de la légalité. Qui commande, agent Renay ?
— Sauf votre respect, chef, ne perdriez-vous pas un peu la réalité du terrain au profit de la théorie ? Tout ne se passe pas comme on le souhaiterait. Il y a toujours un grain de sable qui demande à chacun d’entre nous de prendre une décision au dixième de seconde près. Et là, tout peut basculer et on peut effectivement faire des erreurs.
 
Le chef s’enfonce mollement au fond du fauteuil qui bascule légèrement en arrière et laisse tomber sa main négligemment.
— Bah, vous avez sans doute raison, mon vieux, je devrais retourner de temps en temps sur le terrain, ça ne me ferait pas de mal. Et vous agent Fordfer, que vous arrive-t-il ?
 
Thomas se redresse, décroise les jambes et plaque les mains sous ses cuisses afin d’en masquer leur tremblement.
— Tout va très bien chef, pourquoi cette question ?
 
Big Daddy se redresse brutalement et tape du plat de sa main sur son bureau.
— Ça vous amuse de me prendre pour un imbécile ? Lors de la dernière intervention, vous dégainez et votre arme vous échappe des mains avant même le retrait du cran de sécurité ; aujourd’hui c’est un tueur pas spécialement réputé pour être un pro de la boxe qui vous met deux gifles en vous laissant au sol, mou comme une chique ! C’est quoi votre problème ?
— La fatigue, chef.
— Vous êtes surmené ? Je peux vous faire muter aux archives ! Vous allez voir, c’est passionnant. Et là-bas, pas de bagarre et personne sur qui veiller !
 
Il règne un silence lourd comme un ciel d’orage. David ajuste à nouveau son chapeau pour se donner une contenance. C’est vrai qu’il n’est pas des mieux entouré avec One Shot et Tom, mais ce sont ses amis et il ne pourra jamais les dénigrer. Il en a pris son parti depuis longtemps.
Big Daddy s’éponge le front et son triple menton avec un mouchoir blanc.
— Encore un manque de professionnalisme et je vous vire du service actif, compris agent Fordfer ?
— Compris, chef !
— Bien, revenons à notre affaire.
 
David se redresse et se masse l’épaule avant de demander :
— C’est quoi ce patelin, chef ?
— Quatre mille habitants, entouré de champs, des commerces, un hôtel, un pub, un bordel et son poste de police. Votre contact est le shérif adjoint, Bernie. Je l’ai eu au téléphone, il a l’air très compétent cet homme.
— Vous avez mentionné la présence d’un bordel ?
— Tout à fait. Malgré l’interdiction de la prostitution dans notre État, cette maison a réussi à obtenir une dérogation du gouverneur. Je ne connais pas les dessous de l’affaire et peu importe, c’est ainsi.
— Et pourquoi Wichita ne prend pas l’affaire en mains ?
— Ils sont tous mobilisés sur cette affaire de tueurs de flics. Si vous n’avez plus de questions, vous pouvez rentrer chez vous, vous avez quartier libre. Passez au garage, je vous ai réservé une Chevrolet Suburban !
— Wouah, la classe !
— Ouais, ben prenez-en soin, ça vaut une fortune. Et surtout, ramenez-moi des résultats !
 
Les deux hommes se lèvent et reconnaissent bien là leur directeur : pas tendre quand il a quelque chose à dire mais attentionné quand il s’agit d’envoyer ses hommes en mission. Thomas ne peut s’empêcher de marmonner :
— J’aurais préféré une bonne vieille Pontiac Grand Prix du début des années soixante, avec ça on aurait eu la classe en débarquant au milieu des tracteurs !
 
Un tantinet agacé, David ne peut s’empêcher de lui répondre :
— T’es chiant avec tes vieilles bagnoles !
 
 
 
 
 
 
 
Chapitre 6
 
 
 
 
Aujourd’hui, le champ de blé qui me fait face se prosterne devant moi, plus exactement devant le capot de ma vieille Ford décapotable. Un vent léger s’est levé en cette fin de journée, faisant flotter la chevelure de Shaw qui s’impatiente en silence derrière ses grosses lunettes de soleil D & G. Enfoncée dans son siège, un coude sur la portière, elle tapote nerveusement ses doigts sur la carrosserie. Je louche sur ses jolies cuisses dorées par le soleil. Elle est trop belle avec ce short en jean, ma frangine ! Aux aguets, je ne dis rien, j’attends, calmement, les yeux protégés par des verres fumés offerts par ma sœur avec amour, m’a-t-elle dit.
— Il fout quoi ce con ?
— T’inquiète ma belle, il ne va pas tarder.
 
Garés devant la maison de Ted, une vieille bicoque en bois qu’il n’entretient plus depuis des lustres, nous l’attendons. Ted et ses deux compères, Bill et Chuck, sont des amis de feu mon père. Chaque semaine, ils allaient se faire un poker chez Gordon, au bar du coin. Ils sont tous plus immondes les uns que les autres. Depuis la mort du vieux, aucun de ces trois salopards n’a osé le remplacer. Ils jouent à trois au lieu de quatre en éclusant quelques bières avant de finir au whisky.
La moustiquaire de la porte d’entrée claque en grinçant des gonds. Le rocking-chair se balance seul sous l’appentis. Toute l’habitation semble trembler en laissant les courants d’air siffler entre les interstices des volets. On se croirait au milieu de nulle part. Soudain, un bruit de moteur nous fait tressaillir. Je reconnais tout de suite la Chevrolet de Ted qui fait son apparition dans mon rétroviseur. Très vite, il passe à ma hauteur et s’arrête devant chez lui dans un nuage de poussière, comme si le vent n’en soulevait pas assez. Quel con ce type ! Son comportement ne m’étonne pas, c’est le genre de gars qui fera la course sur la route en prenant des risques inconsidérés dans le seul but d’épater la galerie. Moi je l’ai toujours trouvé un peu niais avec sa gueule de con.
Il descend de voiture et vient à notre rencontre, jovial, avec un basculement d’épaule d’abord sur la droite, puis sur la gauche, comme s’il n’avait jamais trouvé son équilibre. Il est ridicule. Le pire, c’est sa façon de mâcher un chewing-gum imaginaire comme il est en train de faire.
— Hey, la team Fush comment allez-vous ? En quoi puis-je vous aider ?
 
À notre tour nous descendons de notre véhicule et je lui réponds :
— Ted, j’ai besoin de te parler. On peut entrer ? On sera plus tranquilles à l’intérieur.
— Ouais, bien sûr, entrez les enfants, j’ai un bon schnaps à peine entamé ! Un truc de mec quoi !
 
Il m’envoie une grande claque dans le dos comme si j’étais son pote. Vu mon imposante corpulence, je ne vacille même pas. Il devrait quand même faire attention à ne pas être trop familier avec moi, on n’a pas élevé les cochons ensemble et l’envie de lui coller un bourre-pif me démange sérieusement. Toutefois je ne suis pas là pour ça, j’ai quelque chose de plus sérieux à voir avec cet énergumène.
Il me précède, Shaw ferme la marche. Je sens son regard posé sur le creux de mes reins sans aucune perversion. Ce n’est pas ma démarche qui lui donne des idées, pas du tout, c’est plutôt la crosse du Glock 17 de Dayton qui dépasse de ma ceinture dans mon dos, chargé de ses dix-sept cartouches.
Ted ouvre sa porte d’un coup pied et, sitôt entré, il redresse une chaise renversée ; il devait déjà être bourré quand il est parti de chez lui. Il ouvre un placard et sort trois verres en disant :
— Alors les enfants, vous vouliez me parler ?
 
Il se retourne et se retrouve face au canon du Glock pointé au milieu du front par ma petite sœur après l’avoir saisi dans ma ceinture. Abasourdi, il écarquille les yeux, reste bouche bée et laisse les verres lui échapper des mains pour se briser au sol. Tremblant de tous ses membres, il balbutie :
— Mais… mais… ça veut dire quoi, tout ça ?
 
Je prends l’arme des mains de Shaw avant qu’elle n’appuie sur la détente.
— Assieds-toi, Ted, on va causer du bon vieux temps.
— Putain, c’est quoi ce bordel ? Demande Ted en tapant du poing sur la table.
—Tu te calmes et tu écoutes. On tend toujours l’oreille vers celui qui tient le flingue !
 
Lilli-Douce s’écarte de nous en haussant les épaules, déçue de me voir reprendre les choses en mains. Elle se met à fouiller énergiquement dans les tiroirs du buffet. Je ne sais pas ce qu’elle cherche, mais le sait-elle elle-même ? Quand le contenu ne l’intéresse pas, elle le vide par terre et balance derrière elle le tiroir qui se fracasse contre le mur. C’est sans doute sa façon d’exprimer toute la violence qu’il y a en elle, toute cette rancœur, cette haine.
— Enfin, Tom, vas-tu me donner des explications, oui ou non ? Pourquoi ta sœur met tout ce bordel chez moi ? Vous allez arrêter, oui ? Ça suffit maintenant !
 
Une nouvelle fois, il tape du poing sur la table, les yeux hors de leurs orbites striées de vaisseaux sanguins prêts à éclater. Il se lève d’un bond au moment où j’appuie sur la détente. Le coup part, la balle lui frôle l’oreille pour aller se loger au fond d’un placard après en avoir fait exploser la porte vitrée.
Surprise, Lilli ne bouge plus en regardant la scène se dérouler sous ses yeux. À ce moment-là, je comprends que si elle avait été armée, elle l’aurait abattu comme un chien, sans l’ombre d’une hésitation.
Paralysé, Ted ne lève même pas un cil. Avec raison, il passe de la colère à la peur.
— Tu devrais te rasseoir Teddy, et surtout, ne t’avise plus de te relever sans ma permission. Encore un débordement comme celui-ci et je te jure de t’envoyer la prochaine bastos entre les deux yeux, capich ?
 
Tout doucement, presque au ralenti, l’homme se rassied. Ses genoux tremblent, sa peur est visible, elle est même palpable à ma plus grande satisfaction. Il me regarde avec ses yeux d’abruti sans pouvoir prononcer le moindre mot. Il ne mâche plus de chewing-gum imaginaire.
Shaw reprend sa fouille et s’exclame tout à coup :
— Regardez ma super trouvaille !
 
Fière de sa découverte, elle brandit un 38 Special Smith & Wesson. Elle caresse amoureusement sa joue avec le canon de l’arme en plissant les yeux de plaisir. Puis elle se tourne vers notre hôte et lui dit :
— Tu vois Ted, ce qu’il y a de fabuleux dans ce pays c’est qu’il n’y a pas besoin de se rendre dans une armurerie pour se procurer une arme. Il suffit de se servir chez les gens, c’est pas formidable, ça ?
 
Le joueur de poker ne répond pas, tétanisé, anxieux, terrifié. Sa lèvre inférieure pend, secouée par des frissons nerveux. D’un revers de manche, il essuie la sueur qui perle de son front, la peur dans l’âme. Entre mon Glock pointé sur lui et le 38 dans les mains de ma sœur, j’en connais plus d’un qui ne serait pas rassuré !
Elle continue de fouiner et sort une petite boîte en carton contenant les munitions. Elle l’ouvre et libère le barillet de l’arme pour le charger. Une fois terminée, elle glisse quelques balles dans sa poche, referme le Smith & Wesson d’un mouvement sec et me regarde avec un grand sourire tout en agitant le revolver, victorieuse.
— Maintenant j’ai le mien !
 
Je lui souris, fier d’elle. Contre toute attente, en deux enjambées, elle se précipite sur Ted et plaque violemment son arme derrière la nuque de ce pauvre imbécile.
— Tu bouges encore un cil, et c’est moi qui t’en colle une dans la tronche, connard ! T’as compris ?
Ted est à moitié couché sur la table et, en dépit de tout, il se met à pleurer :
— S’il… vous… plaît… je vous… en supplie…
 
Shaw pose alors le barillet du 38 Special contre la tempe et appuie sur la gâchette en disant :
— Boom.
— Noooonnn !
 
Le cri de ce pauvre crétin nous surprend. Il tombe de sa chaise et roule à terre en se tenant la tête. En le frôlant, la balle a brûlé la peau et l’a assourdi en passant juste au-dessus de l’oreille. Shaw éclate de rire devant cet affligeant spectacle. Elle lui lance un coup de pied dans les côtes avant de hurler :
— Eh, oh, ça va, hein ! Je t’ai pas tiré dessus non plus ! Arrête d’appeler ta môman et viens t’asseoir, espèce de lopette !
 
Dans un ultime effort, Ted se redresse, chancelant avant de s’affaisser sur sa chaise. J’attends quelques instants qu’il se calme, laissant ma sœur reprendre la fouille de la maison. Du bout de mon Glock, je lui relève la tête.
— Ted, on doit parler, je te l’ai déjà dit. Alors arrête de chougner comme un gosse et réponds à mes questions.
— Pourquoi moi ? Que me voulez-vous ?
— Mouche-toi, Ted ! T’as de la morve qui coule, c’est dégueulasse !
 
D’un coup de manche, il s’essuie le nez et sèche ses larmes avec le même bras. Il semble à présent plus attentif.
— Il y a quelques années, un soir, vous êtes arrivés à la ferme complètement ivres, Bill, Chuck, toi et cette saloperie de Joke. Tu t’en souviens ?
— C’est de l’histoire ancienne tout ça !
— De l’histoire ancienne ? Et les baffes dans la gueule de ma mère, c’est de l’histoire ancienne, ducon ?
— On avait bu comme des trous ce jour-là. Ton père n’arrêtait pas de perdre au poker. Pour se refaire il a misé Mady. Ce qui devait arriver arriva, ce n’était pas sa soirée et une fois de plus il s’est fait repasser. On l’a suivi chez lui et je te laisse imaginer la suite.
— Quand vous êtes arrivés, mon père a balancé un coup de pied dans la porte pour l’ouvrir, puis il a attrapé sa femme et vous l’a balancée en vous disant « servez-vous, elle est à vous ». Vous ne vous êtes pas contentés de la violer, de ne pas entendre ses suppliques. Vous l’avez battue, chacun votre tour, toute la nuit, en l’obligeant à vous remercier pour les sévices infligés. Ordures ! Vous l’avez battue de façon inhumaine. Elle n’était plus qu’une chose entre vos mains.

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