Z, le tueur à la corde
222 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Z, le tueur à la corde , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
222 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

« Monsieur Stephenson, mon mari désirerait vous parler... seul à seul ! Je crois que c’est très grave... ». C’est sur cette simple phrase prononcée à mon égard par la douce et énigmatique Madame Grenet, ma voisine de palier, que ma vie trépidante de passionné en aéronautique bascula définitivement pour prendre une tournure d’aventure dramatique et funeste dans laquelle j’allais perdre tout ce qui me tenait à cœur jusqu’à ma raison.


Dans la salle à manger du couple, le spectacle imprévu qui se dressa tout à coup devant mes yeux me cloua sur place, m’immobilisa d’épouvante... À l’anneau de la suspension absente, lamentable, horrible et la face tuméfiée, Monsieur Grenet pendait, inerte et sans vie, la corde au cou, les yeux vitreux... Si ce n’était les traces de strangulation incrustées dans le cou de la victime, la scène aurait eu toutes les apparences du suicide.


Je m’enfuyais lâchement, coupablement, aux yeux de ma logeuse que je croisais sur le palier, ce qui me valut, de la part du juge chargé de l’enquête, le terrible surnom qui me seyait si peu de « Z, le tueur à la corde ».


Mais cette inculpation n’était que la pierre liminaire de mon chemin de croix semé d’embûches, d’incidences, de coïncidences et de cadavres...


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9791070037300
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0019€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AVANT-PROPOS



Qu'il est malaisé d'écrire un avant-propos dont le but est de donner envie de découvrir un écrivain que le talent aurait pu rendre immortel… aurait dû rendre immortel, dans l'esprit de tous les lecteurs de ces cent vingt dernières années.
L'exercice est encore plus périlleux quand le gratte-papier (ou plutôt le tripote-clavier) chargé de cette exhortation à la lecture est à la fois admiratif et envieux du talent de l'écrivain à mettre en avant.
Car il est alors ardu de ne pas sombrer dans la vile flagornerie en pondant un panégyrique aux arômes d'hagiographie.
Mais Albert BOISSIÈRE , puisqu'il s'agit de lui, n'était pas un saint même si beaucoup louaient sa bonté, mais juste un feuilletoniste, un romancier, un poète, un fabuliste, un conteur : un artiste à part entière.
Albert BOISSIÈRE était un homme, un homme avec un petit « h » qui aimait à pointer du doigt les travers de l'Homme avec un grand « H », pour faire rire, bien souvent ; pour émouvoir, parfois ; et, dans tous les cas, pour faire réfléchir.
En tant qu'homme, l'on pourrait évoquer une identité, des dates : une vie.
Jean-Baptiste-Eugène-Albert BOISSIÈRE, né le 26 janvier 1866 (ou 1864, selon les sources) et mort le 18 décembre 1939.
En tant qu'écrivain, il serait difficile d'établir une liste exhaustive de tous les feuilletons, romans, contes, fables, poèmes, nouvelles qui naquirent de sa plume pour mourir sur les pages des journaux et livres de son époque.
L'homme, on le devine à travers ses écrits.
Si ses romans sont de fiers témoins de l'humour et de la tendresse d' Albert BOISSIÈRE , ses contes sont probablement les plus à même d'attester de ses qualités d'âmes et de cœur… de son progressisme.
Mais dans un apophtegme proche de la devise d' Albert BOISSIÈRE , j'ai coutume de dire que « Chez un auteur, sa vie m'importe peu, seule son œuvre m'intéresse ».
Et l'œuvre d' Albert BOISSIÈRE est si dense, si éclectique, à ce point exaltante, qu'elle mérite que l'on s'y attarde, l'on y plonge, pour ne plus avoir envie de revenir sur la terre ferme de la réalité.
Car il serait fort dommage de réduire Albert BOISSIÈRE à son humour, comme certains ont pu le faire avec Alphonse Allais ou dans une moindre mesure, Tristan Bernard.
Bien évidemment, on pourrait facilement, en fonction de ses textes, le comparer à Maurice Renard, Émile Zola, Guy de Maupassant ou Maurice Dekobra.
Certes, ses romans policiers teintés d'humour font naître dans les esprits des liens avec une partie de l'œuvre de René Pujol…
Mais s'il est toujours réducteur de comparer un artiste à l'un de ses confrères, cela est encore plus vrai avec Albert BOISSIÈRE que l'immense talent protéiforme place dans une catégorie à part dans laquelle, s'il ne navigue peut-être pas seul, il croise rarement du monde.
Effectivement, Albert BOISSIÈRE savait manier l'humour sous toutes ses formes : humour de situations ; de répétitions ; jeux de mots ; zeugma (si cher à Robert Lamoureux et Victor Hugo) et j'en passe, mais c'était avant tout et surtout un manieur de mots, de sentiments et d'images…
Les mots, les phrases, Albert BOISSIÈRE ne se contente pas de les aligner, les additionner, tels que, il les taille, les sculpte, les chantourne, les cisèle, les facette pour qu'ils s'emboîtent avec une telle perfection que la complexité de sa plume, à moins de se concentrer sur la construction du texte, passe inaperçue au profit du simple plaisir de lecture.
On peut également se rendre compte, à la découverte de ses romans policiers, entre autres, de sa capacité à proposer des intrigues mystérieuses, des énigmes passionnantes, puisant leurs sources au sein de l'âme humaine et des incidences et coïncidences que la destinée s'amuse parfois à jalonner le parcours des pauvres êtres que nous sommes.
Si l'on ajoute à tout ça un esprit lucide et critique sur la société, lui-même et ceux qui l'entourent, on prend vite conscience que sa prose n'avait aucune commune mesure avec celle de quiconque.
Et, quand on le lit, on ne peut qu'avoir confirmation de cette certitude qui ne souffrait pourtant d'aucun doute.
Voyez comme il est aisé, lorsque l'on est passionné, d'un auteur, d'une plume, de se laisser déborder par l'émotion et de devenir pédant.
Aussi, avant de laisser la parole à Georges Normandy, confrère et contemporain d' Albert BOISSIÈRE qui, dans le magazine « Normandie » de septembre 1917, écrivait tout le bien qu'il pensait de son ami, je m'octroie encore quelques mots pour affirmer qu'il était enfin temps qu'une collection rende hommage au talent exceptionnel d' Albert BOISSIÈRE .
C'est désormais chose faite au sein du catalogue d' OXYMORON Éditions .
Une fois n'est pas coutume, cette collection éponyme ne sera pas nourrie que de textes policiers.
Vous pourrez cependant y découvrir les quatre romans (et non deux d'après une source prisée des internautes), mettant en scène le personnage secondaire, le juge d'instruction M. Marathon :
– La tragique aventure du mime Properce,
– Un crime a été commis,
– L'homme sans figure,
– Z, le tueur à la corde.
Mais, outre la longue nouvelle humoristique qui ouvre cette collection, « Williamson brothers et C ie » (offerte pour permettre à un maximum de lecteurs de faire connaissance avec l'humour et la prose de l'artiste), vous découvrirez, au fil du temps, des contes et des romans d' Albert BOISSIÈRE naviguant dans d'autres genres dans lesquels il excellait tout autant.
Pour finir, je cède place à Georges Normandy qui, à l'occasion de la sortie du roman « L'Extravagant Teddy, de la Croix-Rouge anglaise » , en 1917, laissait un témoignage poignant et affectueux sur l'homme et l'écrivain qu'était Albert BOISSIÈRE :

« L'Extravagant Teddy, de la Croix-Rouge anglaise , tel est le titre du dernier roman qu' Albert BOISSIÈRE , le grand écrivain normand dédie au grand poète normand Paul Labbé.
« Je viens de recevoir ce livre, soigneusement édité par Pierre Lafitte. Si vous connaissez l'œuvre d' Albert BOISSIÈRE , je vous engage à le lire, car jamais cet auteur n'écrivit quelque chose de mieux construit, d'aussi ingénieux, d'autant audacieux, de plus attachant. Et si vous l'ignorez, je vous engagerai plus vivement encore à acquérir ce bouquin : L'Extravagant Teddy de la Croix-Rouge anglaise , en effet, synthétise aussi complètement que possible le talent très particulier d' Albert BOISSIÈRE , homme exceptionnel en toutes choses.
« Cache ta vie, montre tes œuvres : voilà sa devise. Elle est sage. Ce n'est pas une raison pour que je ne soulève pas, à votre intention, un petit coin du voile – car la vie de notre célèbre compatriote est aussi pittoresque que le meilleur de ses romans.
« Sans entrer dans des détails dépassant à la fois les limites du permis et celles d'un portrait à la plume, sachez donc qu' Albert BOISSIÈRE , né le 26 janvier 1866, à Thiberville (Eure), passa la première moitié de son existence à restituer joyeusement à la collectivité la confortable fortune qu'il tenait de son père. Beaumont-le-Roger, Bernay et autres lieux se souviennent encore de ce joyeux, généreux, solide et beau garçon, observateur scrupuleux des préceptes de ses vieux compatriotes, Olivier Basselin, Le Houx, et Saint-Amand. En particulier, certain magistrat bernayen n'oubliera jamais la nuit paisible au cours de laquelle, grâce à la... sollicitude d' Albert BOISSIÈRE , il fut arrêté par les gendarmes et coffré sans hésitation pour attentat à la pudeur. Cette insouciante existence dura tant que l'auteur de L'Extravagant Teddy n'eut pas de doutes sur la solidité de son crédit. Elle cessa lorsqu'il ne lui resta en toute propriété qu'une rente insuffisante pour lui permettre de vivre pendant un mois entier.
« Que faire ? Refaire fortune, parbleu !... Mais en vendant quoi ?... Tout simplement de la littérature – le seul métier ou le seul Art auquel Albert BOISSIÈRE n'avait jamais songé ! Et, sacrifiant à l'usage, pour une fois, mais bien à sa manière, il débute par un volume de vers : L'Illusoire Aventure (1) (Édition de La Plume , 1897).
« Paris ne l'intéressa pas longtemps. Il y fonda pourtant une éphémère et rarissime revue qu'il intitula : D'Art , titre original et bref, suffisant presque à caractériser déjà son inventeur. Cet infortuné provisoire y fit la charité, mais il sut choisir ses pauvres, et l'on put lire à ses sommaires des noms consacrés depuis (ou à la veille de l'être) : Jean Viollis, Yvanohé Rambosson, André Magre, auteur des Poèmes de la Solitude , en attendant d'être un héroïque sous-préfet, son frère Maurice Magre, qui écrivait alors la Chanson des Hommes , Paul Vérola, Edmond Pilon, etc.
« Enfin, d'une de ses innombrables et successives résidences de province, il envoya les Magloire , roman rustique aussi différent que possible de L'Illusoire Aventure , à Eugène Fasquelle, qu'il ne connaissait point.
« Fasquelle, continuant les traditions de Charpentier, est un des rarissimes éditeurs qui lisent et qui traitent en amis les auteurs de leur goût. Il édita les Magloire , « inventant » ainsi Albert BOISSIÈRE , écrivain à peu près inédit – comme il nous « inventa » peu après, M.-C. Poinsot et moi, en publiant notre premier roman, L'Échelle , sans nous avoir jamais vus et sans rien savoir de nous. Du coup, Albert BOISSIÈRE fit tomber les longs et fins cheveux encadrant le front du bel auteur de L'Illusoire Aventure – à la stupéfaction de la Rive-Gauche éperdue... Au point qu'Henri Mazel, portraicturant l'étonnant écrivain dans la Plume de Léon Deschamps (2) , pouvait écrire : « Au physique, Albert BOISSIÈRE est un homme d'environ trente-cinq ans, d'allure robuste, de physionomie franche, de regard affectueux ; jadis il se nimbait d'une auréole crespelée et noire, aujourd'hui il se profile en crâne de centurion sur camaïeu chauve. Lebègue a représenté les deux Boissière, la main dans la main, le chevelu tenant L'Illusoire Aventure , le dénudé ostentant les Magloire ; ces deux Siamois semblent frères. »
« Or, jouer les frères Siamois ne suffit bientôt plus ni à Boissière ni même aux héros de ses romans ( L'Extravagant Teddy et plusieurs de ses aînés vous le montreront) : il joua les Protée.
« Poète en quatre genres, fort différents avec la Gloire de l'Épée , œuvre de la noble école hérédienne, Culs de Lampe , « bouquet de ciselures martelées par un chef ouvrier désireux de se prouver à lui-même sa maîtrise en tous les styles (3) », L'Illusoire Aventure , influencée à la fois par Baudelaire et par Mallarmé, et Aquarelles d'Âmes (Éd. de « la Maison d'Art », 1901) où la sensibilité exaspérée des précédents recueils montre plus de profondeur intime, moins de goût pour l'allégorie et le décor et où il se soucie plus « de revêtir l'idée avec netteté et de traduire son caractère que de collaborer à un tissu harmonieux de nuances égales (4) », romancier néo-naturaliste avec les Magloire , grande étude terrienne, toute parfumée de la bonne odeur des pommes normandes, « fresque de mœurs rustiques se rattachant à tous les grands peintres de la vie rurale, à Zola par l'intensité de la vision ; à Guy de Maupassant, par la fidélité de l'observation ; à l'Huysmans d' En rade , par la particularité artistique de l'expression (5) » et avec Une garce (Fasquelle, 1900), il revient immédiatement à l'écriture artiste et compose un roman symboliste : Les trois fleurons de la couronne (Fasquelle, 1900), puis des romans humoristiques, où, constate Pierre Véber, il obtient « un comique particulier par une observation minutieuse des petits gestes et des petites pensées », puis des pages de critique d'art telles que Le Peintre J. L. Rame (chez Gentil) ; puis des contes et des nouvelles à l' Écho de Paris , au Journal , au Matin , etc. ; puis des essais de feuilletons de tous ordres annonciateurs de ses grands succès du Petit Journal et du Petit Parisien ; puis d'aimables et gaies reconstitutions historiques : Jolie , d'abord publié par l' Écho de Paris et la Crinoline enchantée , offerte en inédit aux lecteurs du Figaro ; puis d'alertes critiques littéraires au Nouveau Précurseur d'Anvers ; puis des romans policiers et de grands ouvrages populaires en France et à l'étranger : Le scandale de la rue Boissière ; Un Crime a été commis ; L'Homme sans figure ; Z, le tueur à la corde ; Le Petit Mécano ; Le Clown rouge ; Les Deux Milliardaires , etc. Et je n'ai cité ni La Tragique Aventure du Mime Properce , ni La Vie malheureuse de l'heureux Stevenson , ni les Chiens de Faïence , ni les Tributaires , ni Joies conjugales , ni Clara Bill, danseuse , ni le Jeu de Flèches , ni même M. Duplessis, veuf , son premier feuilleton : « le cœur m'en bat encore à quinze ans de distance !... », m'écrivait-il en 1915.
« Tout cela fut édité par Fasquelle ou Pierre Laffitte, publié en inédit par le Temps , le Journal , le Figaro , le Petit Journal , le Matin ou le Petit Parisien , reproduit en province, en Angleterre, en Belgique, en Italie, aux États-Unis, au Canada, puis en Serbie, en Roumanie, en Espagne, en Suède, voire en Autriche et en Allemagne même !...
« Les écrivains les plus féconds restent confondus devant une production aussi rapide, aussi parfaite – et d'une variété sans seconde.
« Quant à Albert BOISSIÈRE , il semble que son talent se complète et grandisse sans arrêt d'un volume à l'autre.
« Jamais il n'a mieux jonglé avec les difficultés effrayantes qu'il semble accumuler à plaisir, que dans L'Extravagant Teddy de la Croix-Rouge anglaise ; jamais il n'a échafaudé une intrigue plus saisissante, plus serrée, plus étrange (J.-H. Rosny aîné seul, grâce à son admirable génie, a pu le déparer dans L'Énigme de Givreuse ), jamais il n'a plus dédaigné les effets, le style et le morceau d'anthologie ; jamais non plus il n'a écrit une langue plus directe, plus sobre, plus correcte (en dépit d'un rien, très voulu, de raideur anglaise), plus complètement exempte de bavures.
« Pourtant, la littérature semble n'être plus pour lui – revenu de tant de choses, de tant de lieux et de tant de gens ! – qu'un passe-temps assez dénué d'agrément.
« La guerre l'a surpris dans les Pyrénées qui lui ont rendu la santé, qu'il ne quitte plus et où il stupéfie les foules. Ne faisant qu'un avec son auto, il file à toute vitesse « pour les virages à la corde et grimpe toutes les côtes en prise directe ». Il se lance comme un projectile « sur les routes ondulées qui, de Biarritz à Luchon, se déroulent dans les sites les plus variés, tour à tour plaisants et tragiques... » Il n'ébouriffe plus les pensionnaires du Soleil d'Or , il ne fait plus coffrer les magistrats de Bernay pendant les belles nuits silencieuses où son rire annulait le frisselis de la Charentonne, mais du Pic du Midi d'Ossau au Pic du Midi de Bigorre, il se conduit comme un wiking foulant un rivage inconnu. Dans ses ruées affolantes, il a écrasé sans remords des chiens, des oies, des canards et des cochons considérables, mais les contraventions pour excès de vitesse n'ont pu mettre fin à ses exploits de Tarbes à Pau, de Saint-Christau à Bagnères, ou de Biarritz à Luchon – que Jean Lorrain éberlua naguère d'autre façon.
« Excès de vigueur, amour héréditaire du changement, de l'aventure et du danger, procédé de travail, moyen de surexciter l'imagination (lente chez nous tant qu'elle n'a pas un point d'appui,) fuite ou dédain des réalités toujours décevantes, ou culture physique intensive ?... Que nous importe !...
« Depuis qu'Henri Mazel saluait ce « Normand de pure Normandie » à ses débuts, signalait sa « carrure semi-trapue », sa « forte moustache arquant le milieu du visage » et proclamait qu'il rappelait Flaubert, Albert BOISSIÈRE bon vivant très vivant, a créé, comme en se jouant, une œuvre solide, neuve, bien à lui, encore plus vivante que lui.
« C'est à merveille. Tout le reste n'est rien.
« Georges NORMANDY. »


(1) Je passe sous silence deux minces plaquettes : La Gloire de l'Épée et Culs de Lampe . [Retour]
(2) 1 er mars 1899, p. 146 et suiv. [Retour]
(3) Henri MAZEL, passim. [Retour]
(4) Gustave Kahn. [Retour]
(5) Gustave Kahn. [Retour]
Z
Le tueur
à la corde

Roman policier

par
Albert BOISSIÈRE

CHAPITRE PREMIER
LE CADAVRE DE M. GRENET
 
… C'était après la grande semaine de Reims, où la victoire de Curtiss et le triomphe de Farman avaient été, pour mon esprit curieux de chercheur entêté, comme une double révélation…
Le monde, encore tout bouillant d'enthousiasme pour le magnifique exploit de Blériot, frémissait d'impatience devant les premières manifestations d'une science encore hésitante, et je frémissais d'un magnifique espoir secret, à l'unisson du monde entier !...
Je n'étais pas venu qu'en curieux assister, à Bétheny, au premier essor officiel d'une invention qui me passionnait depuis cinq ans. J'avais quitté ma patrie, avec l'obscure et tenace volonté de m'illustrer dans une science qui m'absorbait depuis longtemps.
J'avais profité de l'expérience de mes rivaux déjà célèbres. Je venais d'acquérir la certitude de mon triomphe prochain.
Mon triomphe dépasserait bientôt celui de Blériot et les victoires retentissantes de Farman et de Curtiss !...
L'aviateur inconnu que j'étais, venu en France en observateur pénétrant, allait, d'un coup, faire accomplir un pas immense au problème qui préoccupait le monde entier !... Je m'en étais ouvert à Wilbur Wright lui-même qui m'avait encouragé, tout en restant sceptique sur l'efficacité de ma découverte…
Mais, qu'est-ce que j'écris là, Seigneur !
En vérité, je reste, malgré l'expérience acquise depuis ce temps, l'incorrigible inventeur d'une invention dont je ne suis plus le maître… depuis que Celle qui traversa ma destinée, à la façon d'un bolide destructeur, s'est évanouie dans l'espace, est partie dans l'éther, en me laissant comme unique consolation sur cette terre, ma pitoyable raison !...
Ah ! c'est bien le moment, en vérité, de faire ma propre apologie !
Et pour commencer l'extraordinaire récit de mon aventure extraordinaire, c'est bien malhabile de ma part de laisser parler mon orgueil puéril d'ingénieur obstiné, à qui la gloire, vraiment, aurait coûté trop cher !
Mon unique ambition, pour l'instant – aurais-je le courage d'en avoir jamais d'autre – est d'écrire le récit de l'angoissant mystère qui pèsera désormais sur ma vie entière – de l'horrible cauchemar que j'ai vécu pendant quelques mois, pareils à quelques éternités – de l'épouvantable histoire qui est mon histoire…
Il serait déraisonnable de me préparer des excuses… Le plus simple est d'entrer franchement dans mon sujet – aussi brutalement que la fatalité est entrée dans ma vie…
Le plus logique est d'être sincère avec le lecteur, comme je l'ai toujours été avec moi-même durant les interminables jours que se déroula mon effrayante aventure !
Le mieux est de faire uniquement appel à ma raison pitoyable pour écrire cette épouvantable histoire.
Et mon histoire, la voici, véridique et sincère…
 
* * *
 
J'avais loué, dans la rue Marbeuf, un petit appartement meublé, modeste et plaisant, et m'y étais fait inscrire sous le nom de Stephenson.
Il n'y avait aucune arrière-pensée dans cette précaution inutile de cacher mon nom véritable, si ce n'est l'irritante préoccupation de croire à mon importance d'inventeur et de dissimuler, toujours, continûment, un peu absurdement, j'en conviens, ce que l'on considère comme un secret – mon secret qui me tenait à l'âme comme l'âme vous tient au corps !
C'est là un état d'esprit maladif, en tout cas malfaisant, que tous les hommes qui ont été obsédés par une idée fixe, exclusive, comprendront aisément…
J'en étais arrivé à pousser la méfiance envers les autres jusqu'à me méfier de moi-même…
Et lorsque j'avais quitté Londres pour venir à Reims suivre les expériences de mes illustres rivaux, j'avais exagéré la précaution inutile dont je viens de parler jusqu'à dire à ma chère femme, Annie, qui était venue m'accompagner à la gare de Charing Cross :
— Je ne vous écrirai, ma bien-aimée Annie, je ne vous donnerai signe de vie que lorsque je le jugerai convenable pour la réussite de mon vaste dessein. J'entends ne pas être connu de mes rivaux et tiens essentiellement à ce que les aviateurs français ignorent le compétiteur que je suis !...
Annie m'avait répondu, d'un ton glacial, son visage un peu fermé, et comme toujours, assez indifférente aux travaux qui étaient le but de ma vie :
— Comme vous l'entendrez, William !...
Maintenant que le meeting de Reims était clos, et que j'avais pu cueillir l'ample moisson d'observations et de remarques qui ne faisaient que me fortifier dans l'assurance de ma réussite prochaine, il était convenable que je donnasse enfin de mes nouvelles à Annie, ma chère femme qui attendait mon retour dans notre cottage de Malington, une délicieuse et verdoyante campagne à quelques miles de Londres…
À cet effet, ce matin-là, la bouche mauvaise d'un réveil un peu amer, je m'étais assis devant le secrétaire en palissandre qui était le meuble le moins banal de ce « meublé », et mon premier énervement fut de constater que je n'avais plus, dans ma valise, la moindre feuille de papier à lettres…
Je ne pourrais dire, avec la précision qu'il faudrait, pour quelles raisons vagues mon réveil était maussade…
Cela tenait peut-être à la soirée de la veille que j'avais passée, chez mes voisins, à faire de l'excellente musique, peut-être à d'autres causes insoupçonnées…
Je n'attachais pas à mes voisins une extrême importance, mais je dois avouer, néanmoins, qu'il m'était impossible, à cette minute, de ne pas penser à mes voisins.
Ce que j'ai à exprimer dès à présent est assez délicat…
Je ne suis, au surplus, ni très fat ni très vaniteux… mais, dans l'embarras que je ressentais en face de mes voisins, il y avait un peu de fatuité et de vanité.
Il ne s'agit point là d'une conquête amoureuse, qu'on le comprenne bien, mais d'un embarras extrême, mille fois pire !
Et voilà la difficulté d'exprimer une situation ennuyeuse sans m'exposer au ridicule !
J'avais fait leur connaissance à Reims, dans des conditions tout à fait simples. C'est par une banale relation de table d'hôte que j'avais connu M. et M me  Grenet.
La même difficulté se représente pour parler du mari de M me  Grenet… J'éprouve exactement le même embarras…
Il est clair jusqu'à l'évidence que l'opinion que je peux avoir aujourd'hui de mes malheureux voisins n'est pas du tout l'opinion que je m'en créais à cette époque, avant l'épouvantable malheur qui devait nous frapper tous.
Il est évident que je ne peux plus considérer M me  Grenet sous l'angle particulier où je la vis, ce matin-là, pousser la porte de mon appartement, doucement, précautionneusement…
Et je la vois néanmoins, telle qu'elle était à cet instant, droite comme une statue, enveloppée dans les plis de son manteau, son chapeau aux larges ailes ombrant son visage pâle, aux traits figés sous la voilette épaisse, à pois.
J'entends encore, dans mes oreilles bourdonnantes, sa voix placide, une voix blanche sans timbre, énonçant sans aucun trouble :
— Monsieur Stephenson, mon mari désirerait vous parler… seul à seul ! Je crois que c'est très grave, monsieur Stephenson. Je vais faire un tour aux Champs-Élysées.
Je revois nettement sa silhouette disparaître sans me laisser le temps de demander une explication. Je revois la tache claire de son gant de suède sur le bouton de cuivre de ma porte. Je revois, comme à l'instant tragique, la statue vivante de M me  Grenet s'effacer derrière ma porte, disparaître dans l'escalier…
J'entends encore le bruit mat de ses bottes vernies sur le tapis moelleux des marches qu'elle descendit aussitôt, sans hâte.
À cet instant, je venais d'écrire la première ligne de ma lettre à ma bien-aimée compagne.
J'avais découvert, dans un tiroir du secrétaire de palissandre, une boîte de papier pelure, oubliée là, vraisemblablement, je l'appris plus tard, par un locataire précédent du nom de Zimmermann.
Sur la feuille marquée à son chiffre Z, j'avais tracé cette ligne unique.
 
« Ma chère Annie,
 
Je reposai mon stylographe sur le bureau, et, malgré l'agacement naturel que me causait cette invite, je me levai de mon fauteuil pour passer dans l'appartement contigu de mes voisins....
À la vérité, je n'étais poussé par aucun sentiment de curiosité. Je savais ou croyais savoir, que M. Grenet n'avait, ne pouvait avoir rien de grave à me communiquer. C'est donc à un simple mouvement d'obéissance instinctive à l'ordre de M me  Grenet qu'automatiquement j'obéissais…
C'est aussi qu'au fond, après le premier accès d'irritation que m'avait causé sa soudaine apparition dans ma chambre, sa façon discrète et rapide de se retirer m'avait brusquement soulagé d'un embarras qu'on comprendra, par la suite, lorsque j'expliquerai l'embarras continuel que cette femme me causait.
Je sortis donc sur le palier et me dirigeai vers l'appartement de mes voisins.
Par une sorte de précaution attentive, sans doute, M me  Grenet avait laissé sa porte entrebâillée, de sorte que je n'eus ni à sonner ni à me présenter.
J'avais pénétré dans l'antichambre et, machinalement, tiré de la poche de mon veston mon étui à cigarettes.
Enragé fumeur autant que moi, M. Grenet adorait le tabac d'Orient, et mon geste mécanique était de lui tendre mon étui, en manière d'abord amical, comme il nous arrivait quotidiennement…
Je m'attendais à trouver M. Grenet au salon… Le salon était ouvert, mais il était vide…
Sur le piano, la partition de Tannhæuser reposait, à la page où la veille au soir M me  Grenet avait interrompu son exécution, une exécution savante et passionnée, qui nous avait fait vibrer tous les trois, à l'unisson… Sur une console, mourait dans un grès le bouquet de fleurs dont j'avais fait hommage, la veille, à la jeune femme…
Le silence s'éternisait… et ce silence me choqua…
Les lieux m'étaient familiers, trop familiers, hélas !...
Je revins vers la salle à manger et m'annonçai, en voisin, en ami…
— Monsieur Grenet !...
Personne ne répondit.
Je poussai la porte de la salle à manger, et le spectacle imprévu qui se dressa tout à coup devant mes yeux me cloua sur place, m'immobilisa d'épouvante…
À l'anneau de la suspension absente, lamentable, horrible et la face tuméfiée, M. Grenet pendait, inerte et sans vie, la corde au cou, les yeux vitreux…
Que l'on apprécie ma faiblesse comme indigne d'un homme, je n'y vois aucun inconvénient !...
Je n'ai certes aucune excuse à donner sur la sorte d'anéantissement physique et moral qui me paralysa tout entier devant cet horrible spectacle. Toutes les explications que j'en pourrais donner, après coup, ne signifieraient pas grand-chose !
Entre l'invitation placide de M me  Grenet, tout à l'heure, et la vision macabre du cadavre de M. Grenet, y succédant à deux minutes d'intervalle, il y avait un grand trou noir, un vide absolu, une ténèbre impossible à dissiper ; et c'est dans ce trou, dans ce vide et dans cette ténèbre que je sombrai, corps et âme !
Physiquement, sans être un athlète, je suis un homme énergique ; moralement, j'ai la prétention d'avoir, dans les circonstances les plus épineuses, un empire considérable sur moi-même. Je me vante même, à l'occasion, de n'être pas, pour rien, un Anglo-Saxon !
Mais, je suis bien forcé d'avouer qu'à cet instant je n'existais plus.
Mes jambes se dérobèrent sous moi, comme si j'avais été une femmelette sans ressort pour réagir, et mon esprit annihilé, incapable d'une réflexion, ne commanda plus à mes nerfs !
J'étais exactement comme une auto dont le mécanicien a lâché le volant et qui va stupidement s'abîmer contre un obstacle, aisément évitable.
Si ! la seule réflexion que j'eus, ce ne fut ni de porter rapidement secours au pendu, dont la strangulation n'était peut-être pas irrémédiable ni même d'appeler de toutes mes forces à un secours illusoire, dans la cage de l'escalier, les autres locataires et la propriétaire de l'immeuble, mais uniquement, après m'être effondré sur une chaise, à côté de la desserte, de m'emparer d'une carafe d'eau, à portée de ma main, et de verser fébrilement dans un des trois verres qui garnissaient le plateau quelques gorgées que j'avalai d'un trait comme un cordial nécessaire !
Et cela prouvait bien qu'il m'était impossible de recouvrer ma présence d'esprit, ce geste ne prouvant qu'une chose, que ce n'était plus l'esprit qui commandait au corps, mais qui lui obéissait, sans contrôle !...
Il me parut que cette eau fraîche était une lave en feu, dans mon gosier altéré !...
Je me remâtai violemment sous la brûlure cuisante que j'éprouvai et m'enfuis hors de l'appartement, comme si je courais vraiment après la jeune M me  Grenet, après mon malheur, après mon destin…
Et je me trouvai sur le palier, face à face avec ma logeuse, souriante, toujours confite d'aménité, la figure ronde et joviale, qui montait, essoufflée par un asthme ancien, un paquet de lettres à la main…
Évidemment, si j'avais été un autre homme, si j'avais été un homme à qui M me  Grenet n'eût pas dit tout à l'heure : « M. Stephenson… mon mari désire vous parler, seul à seul… » j'aurais crié la vérité à ma logeuse, je l'aurais prise par le bras et l'aurais amenée devant le cadavre de M. Grenet !...
Mais je ne pouvais pas être cet homme-là !
Entre M. et M me  Grenet, j'étais toujours comme si je n'existais pas.
Et j'existais si peu que je vis ma logeuse comme si je ne la voyais pas… et que, sans répondre à son salut aimable, je rentrai brusquement chez moi et m'enfermai maladroitement, à double tour !...
Ah ! Seigneur ! je dis bien… maladroitement, car la bonne femme, intriguée, frappa tout de suite à ma porte.
Et c'est à partir de cette minute seulement que je repris conscience de la réalité.
J'eus, à cette minute, je ne sais quel vertige. J'eus la sensation que le trou noir, le vide, la ténèbre qui étaient entre la visite de M me  Grenet et la vision du cadavre de son mari m'attiraient invinciblement.
J'eus la sensation, plus rapide, encore, que tous les efforts que j'allais tenter pour ne pas y choir seraient vains.
Et c'est sans plus raisonner, après avoir fermé ma porte à double tour au nez de ma logeuse, que je la lui rouvris.
— Vous êtes tout « défait », monsieur Stephenson, me dit-elle avec bienveillance. Vous m'avez fait peur. Qu'arrive-t-il ?
Je me mis immédiatement en défense contre l'attaque de cette horripilante question.
— Rien, répondis-je sèchement.
Et la défense était aussi maladroite que l'attaque inconsciente de cette femme, par la bouche puérile de qui s'exprimait, premièrement, d'une façon concise et terrible, un problème que personne, à l'heure actuelle, n'était en état de résoudre.
Elle s'excusa :
— Je vous demande pardon, monsieur Stephenson. Je n'ai toujours rien, au courrier pour vous. J'ai vu sortir M me  Grenet… J'ai là deux lettres pour M. Grenet !...
M. Grenet !... M me  Grenet !...
La logeuse, après une dernière courbette cérémonieuse, s'était retirée de mon seuil. Elle était entrée chez mes voisins, où j'étais allé, la veille au soir, frissonner à l'exécution savante et passionnée de Tannhæuser !...
Je n'avais pas eu le courage, cette fois, de refermer ma porte… Appuyé, des épaules, comme une ombre à la muraille, le souffle suspendu, la poitrine vide, j'attendais je ne savais quoi de je ne savais qui !...
Mes prunelles sans regard étaient fixées sur le bouton de cuivre et, dans une hallucination divinatoire, je voyais nettement encore la tache claire que faisait, il y avait dix minutes à peine, le gant de suède de la jeune et adorable M me  Grenet !
...

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents