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115° vers l'épouvante

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Description

Que s’est-il produit dans un lointain passé sur l’île de Skellig, au large de l’Irlande ?


La manifestation d’une créature épouvantable, événement dont on trouve des traces sur une bonne partie du globe terrestre, selon une étrange diagonale de 115° qui, traversant l’Europe et l’Afrique, va se perdre quelque part dans l’Océan Indien.


La chose terrifiante avait jadis été mise en échec.



Or, en ce mois de mai 1925, elle s’est réveillée... et compte bien revendiquer le monde comme terrain de jeu !

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782361834432
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

115° vers l’épouvante
Lazare Guillemot
un livre du label Les Saisons de l'étrange
© 2018 Les Moutons électriques
Couverture par Melchior Ascaride


L'étrange histoire
Que s’est-il produit dans un lointain passé sur l’île de Skellig, au large de l’Irlande ?
La manifestation d’une créature épouvantable, événement dont on trouve des traces sur une bonne partie du globe terrestre, selon une étrange diagonale de 115° qui, traversant l’Europe et l’Afrique, va se perdre quelque part dans l’Océan Indien. La chose terrifiante avait jadis été mise en échec. Or, en ce mois de mai 1925, elle s’est réveillée… et compte bien revendiquer le monde comme terrain de jeu !
Les seuls à savoir, les seuls qui, peut-être, parviendront à la contrer, sont au nombre de cinq : le Père Brown, un prêtre catholique britannique dont le hobby est la résolution de meurtres et mystères ; un jeune orphelin cornouaillais, Billy Babbridge ; ainsi que trois aventuriers américains, Hareton Ironcastle, sa fille Muriel et son neveu Sidney Guthrie. Ils se lanceront sur les traces des sectateurs de la chose et, au terme d’un périple qui les mènera au-dessus d’une faille océanique, à l’autre bout de la Terre, tenteront d’empêcher le monde de basculer dans l’horreur.
Lazare Guillemot réunit des personnages fameux de la littérature populaire, sous le triple patronage de Chesterton, de Rosny aîné et de… Lovecraft !


Ils en parlent
L’Ancien a toujours perçu le monde sous un certain angle...
(le maitre de l’étrange)
Un guide très qualifié de nos plus beaux panoramas.
(Le Clairon de Cornouailles)
P h’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn.
(Cthulhu)
Mais qui est donc ce Lazare qui marche sur mes plates-bandes ?
(J.-H. Rosny aîné)


1. Bave de crapaud, crachats de libellule
Samedi 16 mai 1925
« Je n’aime pas du tout la forme de ce nuage », dit le petit prêtre en cessant de marcher. Immobile au milieu de la chaussée, ployant d’une main le bord de son chapeau qui le faisait ressembler à un gros champignon noir, il scrutait les hauteurs.
Surpris, Billy leva la tête. Rien de bien nouveau depuis qu’ils avaient quitté Penzance au début de leur excursion, deux heures auparavant. Un voile livide occupait tout le ciel en altitude, en dessous duquel, poussés par un fort vent du nord-ouest, de lourds nimbus ardoise et anthracite, leurs ventres gros de pluie, glissaient à vive allure au-dessus de la lande.
« Ah bon ? Lequel ? » s’enquit le garçon.
Le Père Brown pointa le parapluie rapiécé dont il ne se séparait apparemment jamais vers l’un des amas de vapeur.
En son for, Billy dut bien en convenir : quoiqu’en partie translucide, le nuage évoquait un énorme crapaud bouffi au mufle plissé, la gueule à demi béante. Et, en effet, il suscitait un malaise vague lorsqu’on le regardait plus de quelques secondes. Bizarrerie supplémentaire, alors que les autres changeaient sans cesse de forme au gré de leur course, se déchiraient en haillons ou, à l’inverse, fusionnaient en accéléré, celui que désignait le prêtre conservait son apparence comme il s’approchait de leur position, sur la mauvaise route reliant Penzance à Morvah et Porthmeor, cinq cents yards 1 au nord du dolmen de Lanyon Quoit, qu’ils avaient croisé sur le bas-côté quelques minutes auparavant.
« C’est étrange, murmura le Père Brown. Aujourd’hui, je ne me sens pas tranquille sous le ciel, exposé à ce qui pourrait nous voir d’en haut. Pourtant, du plus loin que je me souvienne, ça ne m’est jamais arrivé. Je suis très serein d’ordinaire, sous le regard qu’Il porte sur moi comme sur toutes les créatures de ce monde. Mais là, pour le coup, ça n’a rien à voir avec Lui et, je le crains, beaucoup avec l’Autre. »
L’ecclésiastique sembla brusquement s’éveiller d’un rêve. Secouant la tête, il reporta sur Billy le regard myope de ses yeux gris, derrière ses lunettes toutes rondes, esquissa un sourire malhabile.
« Ne fais pas attention à ce que je raconte, jeune homme. Je lis trop, ces jours-ci. »
Il fait sans doute référence à tous ces vieux livres qu’il consulte à la bibliothèque du château, sur le Mount, pensa le garçon tandis que tous deux se remettaient en marche. À ce qu’on disait, depuis deux semaines que le train de Londres l’avait amené ici, ce drôle d’oiseau y passait le plus clair de son temps. Il logeait là-bas, chez le vieille Miss Hodgson, dans le hameau du St Michael’s Mount, et ne venait presque jamais sur le continent. En fait, il ne sortait que pour partir en randonnée, toujours dans le même but : aller inspecter sous tous les angles ces mégalithes dont la pointe de Cornouailles, à l’extrême sud-ouest de la Grande-Bretagne, se montrait si prodigue. L’excursion en cours était déjà la troisième qu’ils effectuaient ensemble.
Le Père Brown n’était certes pas le premier touriste que Billy accompagnait mais, incontestablement, l’un des plus singuliers. Toutefois, malgré ses excentricités, le bonhomme était d’un commerce agréable. Il s’en dégageait même une déconcertante impression de bonté .
En dépit des sarcasmes de ses potes, Billy avait été joliment inspiré de s’improviser « Guide Indépendant Qualifié » durant la belle saison (l’ajout de « Qualifié » en jetait un max, selon lui). Le garçon se félicitait d’avoir ignoré les railleries pour mettre son idée en pratique lorsque, deux ans auparavant, il était devenu évident qu’il lui faudrait contribuer le plus tôt possible aux dépenses du foyer qui l’avait recueilli. Après le décès de sa mère, victime de la grippe espagnole en février 19, il avait trouvé un toit et un accueil chaleureux chez Tante Fiona, dans la maisonnette de Beacon Road, à Marazion. Ç’avait en partie – mais en partie seulement – atténué le choc de se retrouver doublement orphelin à l’âge de huit ans (son père avait succombé trois ans plus tôt, sous l’orage de fer de Verdun).
Cependant, depuis la disparition en mer de son mari Philip lors d’une campagne de pêche, à la fin de l’automne 22, Tante Fiona avait du mal à joindre les deux bouts. Après tout, il lui fallait élever seule son neveu, en plus de Callum et Samantha, ses gamins de cinq et sept ans. Les travaux de couture, elle avait des doigts de fée, ne suffisaient pas à nourrir convenablement quatre personnes. L’année précédente, Billy avait quitté l’ elementary school de Penzance – pour ce qu’on y apprenait, de toute manière ! – et transbahutait des caisses les jours de marché, cueillait des pommes en automne, se louait à la journée dans les fermes au printemps… Surtout, de début avril à fin septembre, il cornaquait dans leurs déambulations les excursionnistes… historiens, archéologues et autres toqués monomaniaques. C’est qu’il connaissait son bout de péninsule comme sa poche.
« Billy Babbridge… Dis-moi que ma vue ne me trompe pas ! »
La voix du prêtre alarma le garçon qui porta ses yeux vers ce qu’il regardait, dans le ciel.
Le nuage-crapaud était presque parvenu au-dessus d’eux. Or, non seulement il n’avait toujours pas changé de forme, mais, en outre, il ne se déplaçait plus dans le sens du vent . Dorénavant plus bas que les autres nimbus, il avait nettement obliqué… en direction de lui, Billy, et de son compagnon ! Les excroissances de vapeur qui ressemblaient beaucoup trop à de colossales pattes palmées ne se dissipaient pas ; elles se mouvaient au contraire avec, semblait-il, une détermination affreuse. Aussi ahurissant que cela parût, la chose avait l’air de nager à grandes brasses flasques, pour se rapprocher des deux petites silhouettes figées au milieu de la route.
« Père Brown… ce n’est pas… commença Billy.
– Non, en effet. Ce n’est pas un nuage. Et pas non plus un Zeppelin ou un autre type de ballon. Je propose que… nous courions ! » s’écria l’ecclésiastique. Joignant le geste à la parole, il retroussa le bas de sa soutane et se mit à galoper – ou, plutôt, à trottiner précipitamment – vers le nord. Après un instant de stupéfaction, Billy lui emboîta le pas, le dépassa et, bientôt, ce fut lui qui dut ralentir, ses cuisses et mollets vigoureux faisant preuve d’une bien meilleure aptitude au sprint que les jambes courtaudes du prêtre. Alors qu’il se retournait vers ce dernier, il vit qu’en arrière-plan le batracien fantomatique avait amorcé un demi-cercle et virait de bord, pareil à quelque improbable navire à la coque obèse qui eût manœuvré parmi les nuées. Le garçon repartit de plus belle.
« Sous les arbres, vite ! » haleta le Père Brown.
Trente yards plus loin, la route traversait un bosquet de chênes dont les ramures chaviraient de concert, harcelées par le vent. Les fuyards gagnèrent le couvert. Agrippant Billy par la manche de sa veste, son compagnon le tira au creux d’un taillis de prunelliers. Ils se protégèrent le visage des épines en levant les bras et, pour Billy, le panier du pique-nique qu’il trimballait depuis le départ (apporter le déjeuner faisait partie de la prestation). Ils s’accroupirent, ne bougèrent plus.
Le cœur du garçon battait la chamade. La bouche sèche, il s’appliqua à respirer profondément afin de retrouver un semblant de calme. Dans le même temps, il écoutait de toutes ses forces. L’ululement du vent dans les branches et feuilles couvrait-il d’autres bruits ? Est-ce que cette espèce de coassement, vibrant dans les basses des basses, pouvait provenir de…
Billy et le prêtre se dévisagèrent puis, avec précaution, l’homme écarta un rameau. Tous deux risquèrent un œil.
Seigneur ! À demi dissimulée à leur vue par la cime des chênes, la bête aérienne s’était immobilisée à deux cents pieds d’altitude, juste au-dessus du petit bois, ses membres luttant contre le vent pour la maintenir sur place. Elle comptait au bas mot quatre-vingt yards en longueur et presque autant en largeur. Penchée vers le sol, sa tête dépourvue d’yeux se déplaçait de droite et de gauche, en un lent mouvement d’aller et retour. Son mufle camus se plissait, ses narines se dilataient à chacune de ses inspirations tandis que, manifestement, elle flairait les environs. Billy étouffa un hoquet, plus un couinement qu’autre chose. Il vivait un cauchemar ! La créature était bel et bien à leur recherche !
«  Ça semble éprouver des difficultés à nous sentir, chuchota le Père Brown à l’oreille de Billy. Sans doute à cause de toutes ces odeurs végétales, autour de nous.
« Alors… ça va rester là-haut ? À attendre qu’on revienne sur la route ?
– Je ne crois pas. Les agents du démon ne sont pas connus pour leur patience. Ça va descendre nous dénicher. Ou du moins, tenter de le faire. »
Les agents du démon ? Le pire, pensa Billy, c’est qu’il n’est certainement pas en train de plaisanter, pas en un moment pareil.
« Les… les arbres vont l’en empêcher, hein ?
– Espérons-le. Ça va peut-être se lasser, aussi. »
On eût dit que la créature l’avait entendu – mais c’était impossible, pas vrai ? se dit Billy, son ventre retourné par des ondes de terreur pure –, car elle amena soudain ses pattes antérieures devant sa tête, les repoussa vers l’arrière et, ce faisant, plongea vers le bosquet.
Ferme comme le granit, la main du religieux crocha le bras du garçon dont chaque muscle s’était raidi, dans l’anticipation d’une fuite imminente.
« Surtout, Billy Babbridge, tu ne bouges pas   !  »
L’épouvantable mufle grandissait à toute vitesse. La gueule s’ouvrait déjà, un gouffre insondable. Toutefois, probablement gêné par la canopée des chênes, le monstre se redressa à la dernière seconde, poussant un coassement si grave qu’il n’en était qu’à moitié audible ; le jeune Babbridge le sentit vibrer dans tous ses os. Un souffle puissant le gifla, et ce n’était pas une rafale de vent. Des branches se brisèrent, effleurées par un ventre de la taille d’un pâté de maison. Feuilles et brindilles churent en pluie autour du prêtre et de l’adolescent.
«  Ça remonte… ça vire… ça redescend… attention… ça revient ! » Inopportunément, les observations du Père Brown firent songer Billy au commentateur sportif de la BBC qu’il avait entendu dans le poste dont venait de s’équiper Mr Putnam, le tenancier de The Lion & the Unicorn, à Penzance. Bien sûr, étant mineur, Billy n’avait pu entrer dans le pub. C’est penché par une fenêtre entrouverte que, le mois dernier, en compagnie de gars de son âge, il avait palpité au rythme des péripéties de ce match incroyable où Huddersfield avait écrasé Arsenal.
« Oh, oh », fit le prêtre. À moins de cent yards de leur cachette, l’abomination expectorait vers le boqueteau une nuée d’un rouge sombre, phosphorescent. L’homme poursuivit d’une voix étonnamment calme : « Certains crapauds ont la mauvaise habitude de cracher du venin. Et je crains que celui-ci… » Devant eux, sur la gauche, le feuillage des arbres reçut une partie de la vapeur à l’odeur infecte ; dans un crépitement prolongé, il jaunit et se flétrit sur-le-champ. Des oiseaux tombèrent, foudroyés. Emportée par son élan, la créature reprit de l’altitude.
Le Père Brown déplia en hâte un mouchoir de baptiste qu’il appliqua au bas de son visage. Billy l’imitait lorsqu’il remarqua un bruit qu’il n’avait pas entendu jusque-là : un bourdonnement sourd qui, aux trois quarts noyés dans les gémissements du vent, semblait gagner en intensité. Des images grotesques envahirent son esprit : était-ce un frelon plus gros qu’une locomotive ou quelque animal tout aussi effroyable ? Deux impulsions contradictoires luttèrent en lui : enfouir son visage dans ses mains pour ne plus rien voir et , dans le même temps, ouvrir grand les yeux afin de découvrir quel nouveau fléau s’abattait sur eux. La seconde l’emporta. Il tordit le cou pour tenter d’apercevoir derrière le tronc, sur sa droite, la source du vrombissement, plus fort de seconde en seconde. À la faveur d’une trouée momentanée dans les ramures, il vit enfin ce qui s’approchait.
Une libellule.
Géante, comme de juste.
« Ah çà… souffla l’ecclésiastique. Un Flycatcher   !
– Co… comment ça, un gobemouche ? bégaya l’adolescent. On ne d… dirait vraiment pas un oiseau.
– C’est un avion, Billy. Le Fairey Flycatcher est un chasseur de la R.A.F. »
Le garçon regarda mieux. Effectivement, luttant contre le vent, sinuant en courts lacets de part et d’autre de son principal vecteur de vol, c’était sans conteste un biplan à la carlingue peinte de gris et de jaune. Son train d’atterrissage consistait en deux flotteurs allongés, pareils à des patins d’une taille ridicule (ce qui en faisait un « hydravion » : Billy avait vu un dessin de ce type d’engins dans le Cornwall Monthly ). L’aéroplane arrivait à tout berzingue à la rencontre de l’impossible batracien.
Lequel devait lui aussi avoir enregistré la présence de l’appareil : délaissant subito le bosquet où se terraient Billy et le Père Brown, il reprit de la hauteur en décrivant un large arc de cercle vers le septentrion. L’avion se lança à ses trousses. Des tacatacatac  retentirent, clairement audibles malgré les hurlements du vent.
« Des mitrailleuses, annonça le religieux. J’en ai aperçu deux, une sur chaque flanc de l’engin. »
Couvrant les rafales des armes automatiques, trois coassements aussi lugubres que répugnants s’enchaînèrent decrescendo . Billy et le prêtre se dressèrent hors du fourré pour mieux voir. La bête nageait puissamment vers le nord. Elle se cabra soudain et, en quelques instants, gagna en altitude tout en pivotant sur elle-même, cul par-dessus tête. La manœuvre lui permit de se retrouver derrière l’avion, guère plus imposant qu’un oisillon en comparaison de sa taille. Sa gueule expulsa un nouveau flot de venin.
Le pilote comprit le danger. Il descendit en piqué, échappant ainsi à l’exhalaison mortelle. Seulement, c’était le monstre qui le poursuivait désormais. Chasseur comme proie se rapprochaient derechef du bosquet.
« On ne devrait pas en profiter pour filer ? » suggéra Billy, des bêlements dans la voix.
Le Père Brown hésitait :
« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de quitter le couvert. »
De toute manière, il faudrait attendre pour fuir. L’amphibien colossal était revenu au-dessus des chênes. Mais où se trouvait l’avion ? Ça ne l’a pas gobé , quand même ? s’angoissa Billy. Un vrombissement sur sa droite, là où il ne l’attendait pas, le renseigna alors. Ayant à son tour fait grimper son aéronef puis effectué un looping, le pilote – un as, à l’évidence – plongeait à présent avec une témérité folle vers le dos du crapaud. Les mitrailleuses toussèrent leurs balles, si près que le jeune Babbridge en perçut les sifflements.
Il y eut une détonation ahurissante.
Un éclair de ténèbres.
L’instant d’après, comme si une baudruche de fête foraine avait explosé, des lambeaux spongieux, presque immatériels, s’éparpillèrent sur deux cents yards autour du bosquet ; certains s’accrochèrent un instant aux cimaises, aux branches, avant d’être emportés par le vent. Une odeur immonde flottait. Pire que celle du venin de l’amphibien. Pire, en réalité, que tout ce que Billy avait pu humer depuis sa naissance. Puis le vent la dissipa.
Le prêtre et l’adolescent entreprirent de se soustraire aux épines des prunelliers, sans trop de dommages hormis quelques accrocs. Ils rejoignirent la route.
Décrivant un virage serré, le Flycatcher revint vers eux. Il ne volait guère à plus de trente yards au-dessus de la lande. Un instant, ils aperçurent son pilote, un homme d’une taille extraordinaire. Lunetté, casqué de cuir, il affichait une face hilare. Oui, il riait aux éclats ! Il leur adressa de la main un salut auquel ils répondirent, interdits. Après quoi l’aéronef tourna de nouveau et rapetissa en direction du nord-est.


1 . 1 yard = 0,9144 m (soit environ 0,9 m… un excellent moyen de réviser la table de 9). Pendant que nous y sommes, histoire d’éviter que pullulent les notes de bas de page, voici les trois autres unités anglo-saxonnes que vous rencontrerez dans ces lignes : le pouce, qui vaut 2,54 cm ; le pied, 12 pouces, soit 30,48 cm et le mile, 5280 pieds soit 1,609 km (à ne pas confondre avec le mille nautique, lequel compte 1,852 km).


2. Trois disparitions, trois apparitions
Rajustant d’une main tremblante sa casquette de tweed, le garçon considéra le prêtre dont le visage lunaire restait tourné dans la direction où avait disparu l’aéroplane.
« Pardon, mon Père… Est-ce que c’était réel ?
– Nous n’avons pas rêvé ce combat, n’est-ce pas ? Pas tous les deux ?
– Mais les hallucinations collectives ?… Ça arrive, non ?
– Collectives, peut-être. Lorsqu’il y a un grand nombre de gens. Pas quand il n’y a que deux personnes. Tiens, tu voudrais avoir l’amabilité de me raconter ce qu’il vient de se produire ? »
Billy hésita un instant, finit par s’exécuter. Après quoi le Père Brown reprit :
« J’ai vécu rigoureusement la même chose. Au détail près. Deux témoignages qui se recoupent de manière aussi précise ne peuvent en aucun cas relever de l’hallucination. Alors, pour répondre à ta question, oui, c’était réel. » Il repoussa ses besicles sur son nez. « Mais je n’ai qu’une idée encore vague de ce que ce pouvait être ce monstre. Et j’ignore complètement l’identité du courageux pilote qui nous a soustrait à un sort horrible…
– Cet aviateur, comment est-ce qu’il a pu savoir où et quand intervenir ?
– Encore une bonne question. Il va nous falloir trouver rapidement des réponses à tout cela. Or, pour ce faire… » Tournant sur lui-même, le religieux prit son temps pour examiner les hauteurs. « Rien d’autre que des nuages et encore des nuages. La menace semble écartée… pour le moment. » De la poche de sa soutane, il tira une montre au couvercle cabossé. « Onze heures dix. Avant de déjeuner, est-ce que j’ai le temps de pousser jusqu’au Mên-an-Tol ? C’est encore loin ?
–  Vous voulez continuer ?
– Plus que jamais. Ce serait trop long de t’expliquer pourquoi maintenant, mais les recherches que j’effectue au château… et mon examen des mégalithes du secteur… sont peut-être liées à ce qui vient de nous arriver.
– Une excellente raison pour rentrer et nous faire oublier, vous ne croyez pas ?
– Billy Babbridge, fit doucement le prêtre. Quel genre de vicaire du Christ serais-je si je me carapatais à la première apparition d’un démon ?
– Vous pensez donc bien que c’était un…
– Et quoi d’autre ? Je te répète ma question : le Mên-an-Tol est-il encore loin ? Libre à toi de rentrer, bien entendu. Ça risque de redevenir dangereux. Il est évident que ce n’est pas ton combat. »
Après ce qu’il venait de se produire, la placidité du Père Brown rendait Billy perplexe et, pour le dire crûment, un brin méfiant. L’homme avait-il toute sa raison ? Par surcroît, le garçon n’avait plus la moindre envie de poursuivre l’excursion. Sous les nuages sombres, hostiles, la lande qu’il connaissait depuis toujours lui paraissait dorénavant aussi patibulaire que s’il se fût agi de celle des sorcières de Macbeth. D’un autre côté, il était un Guide Indépendant Qualifié. Il ne pouvait tout simplement pas laisser tomber un client, surtout quand il avait réglé d’avance… Aussi finit-il par répondre à la requête de l’ecclésiastique, quoique de mauvaise grâce :
« À un peu plus d’un mile d’ici. Nous y serons dans une grosse demi-heure.
– Nous ?
– Je ne vais pas vous abandonner là. Je m’en voudrais si vous vous perdiez… Ce serait même une faute professionnelle, dans le métier que j’exerce. »
Un sourire presque enfantin éclaira la face ronde du Père Brown. Ce que Billy ne put s’empêcher de trouver rassurant, en fin de compte.
«  Brave boy . En route, alors. » Tandis qu’ils reprenaient leur marche, le religieux poursuivit : « Tu ne sens pas ton appétit se réveiller ? Moi si. Je propose que nous pique-niquions là-bas. » Il est incroyable, ce type, songea Billy. Nous venons d’échapper de justesse à une bête démoniaque… et lui, il pense à son estomac ! L’autre continuait : « Ensuite, nous irons voir le Mên Scryfa puis le Cercle de Boskednan…
– Les Nine Maidens ?
– C’est vrai, vous l’appelez comme ça, ici… Et, aujourd’hui, je voulais aussi rendre visite au dolmen de Zennor Quoit. Mais c’est plus loin, non ?
– En partant des Nine Maidens ? Cinq miles, je dirais.
– Mmhh. Ça commence à faire… vu ce que nous avons déjà parcouru, plus la distance qu’il nous reste à couvrir pour rentrer. Et si on part directement de Marazion ?
– Quatorze miles aller-retour.
– Déjà mieux. On ira plutôt le voir demain, cet autre dolmen. Si tu es disponible.
– Je le serai », affirma Billy, pourtant loin d’être emballé. Néanmoins, le prêtre payait rubis sur l’ongle ; aussi le garçon ne pouvait-il se permettre de faire le difficile, même après ce qu’il s’était produit.
La conversation s’éteignit. Bientôt, sans croiser âme qui vive, ils traversèrent Rosebury, un hameau de cinq fermes, puis franchirent un ru noir et tourbeux sur un pont de pierre. Ils progressaient entre deux basses levées de terre, dont le sommet s’embroussaillait de fougères et d’aubépines griffues. Avant peu, ils empruntèrent un embranchement à droite, en direction du nord-est. Le gravier de la route laissa la place à un sentier à peine dessiné parmi les bruyères roses.
À vingt yards de l’emplacement des mégalithes, Billy s’arrêta. Quelque chose n’allait pas. Il se souvenait fort bien des lieux pour être venu là des dizaines de fois. Pourtant…
« Qu’est-ce qui se passe ? » interrogea le prêtre.
« Il se passe que je… me suis trompé. »
Et cependant, non, il ne faisait pas erreur. Mais l’autre option était si absurde que…
« Tu n’as pas pris le bon chemin, c’est ça ? » insista calmement son compagnon.
Billy s’écarta, grimpa sur un talus, se protégea les yeux d’une main collée à l’horizontale au-dessus des sourcils – le vent était tombé, il commençait à pleuvoir, une bruine froide, pénétrante –, inspecta de nouveau la lande, en se basant sur les points de repère qu’il connaissait par cœur : l’échine de crocodile du Carn Galva, dominant le paysage au nord ; juste à gauche quoique beaucoup plus proche, le doigt pointé du Mên Scryfa, le menhir gravé ; et de ce côté-là, au sud-ouest, les ruines de la ferme des Prynne…
En contrebas, le Père Brown avait ouvert son parapluie. Il ressemblait à une chauve-souris dodue ; la seule tache claire de sa silhouette était le visage qu’il tournait vers Billy. Le garçon redescendit, franchit les vingt derniers yards, s’agenouilla au centre d’un secteur bien précis, explora de la main des touffes d’herbes écrasées, des zones de terre nue, visiblement tassée de frais, se redressa, renouvela ses gestes un peu plus loin. Le prêtre l’avait suivi en silence. Billy s’essuya les doigts puis se remit debout, les jambes flageolantes.
« En fait, non. Je ne me suis pas trompé. J’en suis certain maintenant.
– Où se trouvent les mégalithes, alors ?
– Je ne sais pas comment vous l’annoncer, mon Père, mais je crois bien que le Mên-an-Tol a disparu. »
Voilà, il l’avait dit. Le groupe de trois pierres dressées et alignées, celle du milieu affectant la forme d’un anneau (si bien que l’on pouvait aisément schématiser l’ensemble en traçant ces trois lettres : I O I), avait pour quelque raison incompréhensible été ôté du paysage. Et ce, depuis peu : Billy avait guidé jusqu’ici trois vieux croûtons de Cambridge à peine huit jours plus tôt. Les pierres s’y dressaient alors… ainsi qu’elles le faisaient depuis des millénaires. En sus, comme tous les habitants des environs, l’adolescent se tenait au courant de la moindre nouvelle concernant la péninsule de Land’s End. Or il n’avait absolument rien entendu à propos d’un déménagement des mégalithes. Pourquoi les aurait-on déplacés, de toute manière ?
Il s’essuya les yeux, profondément troublé. Qu’est-ce qu’il se passait, ce matin ? D’abord, cette monstruosité coassante, cet aéroplane surgi de nulle part… Et à présent, cette abracadabrante disparition ?
Au contraire de ce à quoi s’attendait l’adolescent, le Père Brown ne se répandit pas en questions. Plutôt, il leva le bras pour saluer quelqu’un qui se trouvait dans le dos de Billy.
« Bonjour », dit-il courtoisement.
Le jeune Babbridge fit volte-face.
Non pas un mais trois individus approchaient par le nord-est. La petite troupe avait dû lui être dissimulée par un repli de terrain, parce que le garçon n’avait vu personne lorsque, quelques instants plus tôt, il détaillait la lande du regard. Les nouveaux arrivants étaient vêtus de Mackintosh d’un splendide jaune poussin (une précaution utile, cela dit, dans la mesure où le crachin, dorénavant plus dense, tournait franchement à la pluie).
Ils s’arrêtèrent à quelques pas. Deux gaillards de grande taille, l’un d’eux avait même tout d’un géant ; une femme qui elle non plus n’était pas précisément menue.
Le moins maousse des deux hommes repoussa la capuche de son imperméable. Il possédait de beaux traits taillés à la serpe, le poil blond coupé en brosse à la manière militaire, les yeux pâles. Il considéra le prêtre puis le garçon, tendit la main au premier en déclarant, avec un fort accent américain :
« Le Père Brown, si je ne me trompe ? Sincèrement enchanté de vous rencontrer ! »
L’air interloqué, le religieux tendit sa menotte, se la fit molester d’un impétueux shake-hand.
« Je me nomme Hareton Ironcastle, de Baltimore. Je suis une vieille connaissance d’Hercule Duroc, also known as Flambeau… votre ami qui, vous le savez, séjourne actuellement en Australie. Vous et moi, mon Père, avons beaucoup à nous dire, j’ai l’impression. »
Il écrasa la main de Billy, que l’ecclésiastique lui présentait, puis se tourna vers ses compagnons qui à leur tour, sans l’ôter à cause de la pluie, rabattirent brièvement leur capuche vers l’arrière par politesse, de façon à découvrir leurs visages.
« Ma fille, Muriel Ironcastle…
– Comment allez-vous ? demanda la délicieuse jeune femme blonde – coupe au carré et yeux turquoise emplis de détermination – en avançant la main.
– … Et Sidney Guthrie, mon neveu. »
Billy en eut le souffle coupé. Ce roux jovial à la forte mâchoire, au menton creusé d’une fossette, ce titan mesurant au moins six pieds dix pouces, n’était autre que le pilote de l’avion qui, moins d’une heure auparavant, avait exterminé le monstre aérien. À l’exclamation étouffée que poussa le Père Brown, Billy comprit que lui aussi avait reconnu l’homme.
Le dénommé Guthrie s’empara successivement des mains droites du prêtre puis du jeune Babbridge et les pressa avec une étonnante délicatesse, tout en commentant :
« Nous nous sommes déjà rencontrés aujourd’hui… mais je n’avais pas eu le plaisir de vous serrer la main. »
Hareton et Muriel Ironcastle s’étaient écartés de quelques pas et, le buste penché, étudiaient à présent les parages avec attention, l’homme déplaçant des cailloux et grattant la terre détrempée de la pointe de sa botte, la jeune femme repoussant des doigts des touffes d’herbe… Après quoi, tous deux reculèrent pour envisager l’aire dans son ensemble, vinrent retrouver les autres.
«  Damn it ! C’était donc là… gronda Ironcastle. Ils ont agi la nuit dernière. Quand nous sommes passés dans le coin, hier en fin d’après-midi, les blocs s’y trouvaient encore.
– Hier ? Vous faisiez du tourisme ? s’enquit le Père Brown d’un ton neutre.
– Du même genre que celui que vous pratiquez, à mon avis, répliqua l’Américain après un coup d’œil aigu.
– Mr Ironcastle… Évidemment, je vous crois lorsque vous dites bien connaître Flambeau. Je comprends aussi comment vous avez su où me trouver : depuis son aéroplane, tout à l’heure, Mr Guthrie a forcément remarqué que, Billy et moi, nous nous tenions sur la route conduisant à l’un des plus remarquables sites mégalithiques du Land’s End. Où il était donc assez logique que nous nous rendions. En revanche, j’ai été assez surpris de m’entendre appeler par mon nom !
– Je pense improbable, mon Père, qu’il y ait cinquante prêtres catholiques romains dans le secteur. À part vous, nous n’en avons pas croisé un seul depuis notre arrivée, voilà cinq jours. Or j’ai récemment eu Flambeau au téléphone. Il m’a dit qu’en ce moment, vous effectuiez des recherches au Saint Michael’s Mount, tout près d’ici. Et comme, euh…
– … Et comme, outre mes vêtements ecclésiastiques, je suis aisément reconnaissable à mes taille et corpulence, vous m’avez identifié, disons, presque à coup sûr ? »
Ironcastle ébaucha un sourire nullement embarrassé.
« Sans vouloir vous vexer, oui.
– Tout s’explique, alors. » Le religieux sourit à son tour en hochant la tête. « Mais pourquoi ce “ils” ? “Ils ont agi la nuit dernière, avez-vous dit… De qui est-ce que vous parlez ? »
L’Américain baissa d’un ton :
« Des suppôts du Grand T. Ne vous attendez pas à ce que je prononce leur nom… ou le sien. Ceux qui...

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