Agrippa 4 - Le monde d Agharta
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Description

Septembre 1938. En Europe, les tensions montent, alimentées par un dictateur sans scrupules qui entend utiliser toute arme à sa portée pour dominer le monde, assouvir ses instincts mégalomanes et imposer la suprématie de la race aryenne. Or, les nazis ont appris l’existence d’un livre noir maudit scellé dans la pierre par Henri Corneille Agrippa lui-même. Un mage rouge est chargé de se l’approprier au nom du Führer et d’en étudier les pouvoirs.
Pendant qu’Édouard Laberge sera amené à découvrir les secrets du monde perdu d’Agharta, Albert Viau, lui, devra se mesurer aux chemises bleues. Assoiffée de puissance, l’organisation fasciste est prête à tout pour mettre la main sur le marteau de Thor.
Passionnés d’histoire, de mythologie et de géographie, les auteurs s’inspirent d’événements historiques pour tisser une intrigue palpitante où la légende prend vie et devient tour à tour bienveillante et menaçante.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2016
Nombre de lectures 4
EAN13 9782894358030
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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M ARIO R OSSIGNOL J EAN- P IERRE S TE- M ARIE
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éd. Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-803-0 (ePub)

© Copyright 2015

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
Certains des plus grands hommes des États-Unis, dans le domaine du commerce et de la production, ont peur de quelque chose. Ils savent qu’il existe quelque part une puissance si organisée, si subtile, si vigilante, si cohérente, si complète, si persuasive, qu’ils font bien, lorsqu’ils en parlent, de parler doucement. Woodrow Wilson, président des États-Unis de 1913 à 1921

NOTE DES AUTEURS
La période dite d’entre-deux-guerres s’échelonna sur vingt années de paix apparente, de 1918 à 1939.
Vingt années pourtant marquées par nombre de bouleversements et d’aventures pour les personnages qui les ont vécues, tant dans la réalité qu’entre les pages des romans Agrippa .
Alors que l’Amérique tentait de se sortir du marasme économique au cœur duquel l’avait plongée la Grande Crise, l’Europe était le témoin de l’émergence de nouvelles idéologies totalitaires qui ne tardèrent pas à traverser l’Atlantique. Celles-ci se camouflèrent entre les partis nationalistes ou religieux pour entreprendre un recrutement intensif. Ainsi, en 1934, le Parti national social chrétien ou PNSC voyait le jour à Montréal, fondé par un certain Adrien Arcand, à l’époque rédacteur au journal hebdomadaire La Patrie . Prônant la supériorité de la race blanche et fortement inspiré des doctrines fascistes d’Adolf Hitler et de Benito Mussolini, Arcand rêve d’un État corporatif dont tous les services publics relèveraient, et où tous les citoyens seraient assurés (ou obligés) de travailler. Les adhérents portaient la chemise bleue et le brassard à la croix gammée. Plusieurs d’entre eux, anciens militaires de carrière, furent accueillis à bras ouverts pour l’apport de leur propre expérience. Le recrutement se faisait à partir de sous-officiers qui à leur tour créaient des sous-groupes qu’ils endoctrinaient et entraînaient à l’art de la guerre, et ce, partout au Canada. En 1938, alors que le Parti nationaliste canadien des Prairies s’est déjà joint au PNSC, les partis fascistes de l’Ontario unissent leurs forces à celles du Québec pour créer le Parti de l’unité nationale. Arcand est aussitôt nommé chef du nouveau parti. Ainsi, ce sont des dizaines de milliers de membres armés et entraînés qui se préparent depuis des années à un ultime affrontement; imminent Ragnarök des temps modernes, pour livrer l’Amérique tout entière à leurs chefs et maîtres, Hitler et Mussolini.
En Europe, la vive concurrence et les rivalités furieuses entre les nations, tant du point de vue de la technologie que de l’économie, cèdent le pas aux vieilles rancunes nées de la Grande Guerre.
À la fin des années trente, une extrême tension règne sur le monde. Hitler a progressivement installé sa dictature et sa politique raciste sur l’Allemagne, réarmant massivement le pays. Il envahit l’Autriche et prend une partie de la Tchécoslovaquie. Il scelle un accord militaire avec Mussolini et l’Italie, qui avait déjà envahi l’Abyssinie. La guerre civile espagnole fait toujours rage et le général Franco instaure son premier gouvernement.
Un climat de peur règne sur le monde déjà enfoncé dans une crise économique sans précédent, et la Société des Nations, pourtant créée après la Première Guerre mondiale afin de garantir la paix en Europe, s’avère impuissante…
C’est dans cette atmosphère oppressante de fin du monde, plus précisément à l’automne de 1938, que ce quatrième tome de la série Agrippa jette ses bases. À la veille du conflit meurtrier que sera la Seconde Guerre mondiale, les Êtres de la Lune appuyés des fascistes brandiront le spectre d’une menace sans précédent, alors que Viau et Laberge tenteront de leur mettre des bâtons dans les roues.
Apparaissant comme une réalité légendaire et mesurant le courage des hommes qui se sont dévoués pour la sauvegarde du monde, ce récit intense saura, nous l’espérons, mesurer votre propre courage de lecteur.

PROLOGUE
« La Magie (l’occultisme, la philosophie occulte) est une faculté qui a un très grand pouvoir, plein de mystères très relevés, et qui renferme une très profonde connaissance des choses les plus secrètes, leur nature, leur puissance, leur qualité, leur substance, leurs effets, leur différence et leur rapport : d’où elle produit ses effets merveilleux par l’union et l’application qu’elle fait des différentes vertus des êtres supérieurs avec celles des inférieurs. La Physique nous apprend la nature des choses : quelle est la cause secrète qui nous fait les flambeaux de nuit et les comètes, et quelle est la puissance cachée qui fait trembler la terre? Qu’est-ce qui nous fait connaître la vertu des herbes? La Mathématique nous fait connaître la nature étendue en trois dimensions, les étoiles, leurs aspects et leurs figures, puisque d’elles dépendent la vertu et la propriété de chaque chose élevée. La Théologie nous fait connaître ce que c’est que Dieu, ce que sont les Anges, les Intelligences, les Daïmons, l’Âme, la Pensée, la Religion, la vertu des paroles et des figures, des opérations secrètes et de signes mystérieux. »

Henri Corneille Agrippa de Nettesheim, La philosophie occulte ou la Magie (1510, 1 re éd. 1531-1533), livre I, trad. (1910), Paris, Éditions traditionnelles, 1979, p. 3-6.



« Ne vous fiez pas aux Livres, car les démons s’y cachent. On y voit vanter l’irrésistible pouvoir de la magie, les prodiges de l’astrologie, le contrôle sur le temps, les cieux, et l’accès aux Autres Mondes jusqu’aux profondeurs de la Terre, les merveilles de l’alchimie et cette fameuse pierre philosophale, toutes choses vaines et mensongères si on les prend à la lettre. Le sens vrai de tout cela se trouve ailleurs; il est voilé par de profonds mystères que nul docteur n’a jamais expliqués. De là les inutiles efforts de ceux qui cherchent sans discernement à pénétrer les secrets de la nature et qui, s’ignorant eux-mêmes, cherchent au-dehors ce qu’ils ont en eux. Car par dehors eux-mêmes ils se perdront. Les Livres les perdront. Ces prodiges annoncés avec tant de hardiesse par ceux qui veulent s’emparer des Livres; les mathématiciens, magiciens, alchimistes et nécromanciens, il dépend de nous de les accomplir et nous le pouvons sans crime, sans offenser ni Dieu ni la religion. C’est en nous-mêmes qu’est le magicien… »

Henri Corneille Agrippa de Nettesheim, Lettre écrite à l’un de ses disciples (1527).



« Il existe aujourd’hui quelques hommes remplis de sagesse, d’une science unique, doués de grandes vertus et de grands pouvoirs. Leur vie et leurs mœurs sont intègres, leur prudence sans défauts. Par leur âge et leur force, ils seraient à même de rendre de grands services dans les conseils pour la chose publique; mais les gens de cour les méprisent, parce qu’ils sont trop différents d’eux, qui n’ont pour sagesse que l’intrigue et la malice, et dont tous les desseins procèdent de l’astuce, de la ruse qui est toute leur science, comme la perfidie leur prudence, et la superstition leur religion. »

Henri Corneille Agrippa de Nettesheim.



« Ce n’est pas seulement en tant que philosophe qu’Hermès Trismégiste parla, mais c’est aussi comme prophète qu’il présagea beaucoup d’événements. Il prévit en effet, et il prédit la ruine de l’ancienne religion, la naissance de la nouvelle foi, la venue du Christ, le jugement futur, la résurrection des morts, le renouveau du siècle, la gloire des bienheureux, les tourments des pécheurs. C’est pour cette raison qu’Augustin se demande s’il eut connaissance de tout cela par sa science des astres ou par la révélation que lui en firent des esprits. Lactance n’hésita pas à le compter au nombre des Sybilles et des prophètes. »

Henri Corneille Agrippa de Nettesheim, Extrait d’une lettre à des amis en partance pour Katmandou (1526).



« Le Poimandrès contient en lui les plus profonds mystères de la plus antique théologie, et les secrets inconnus de l’une et l’autre philosophie que non seulement il rassemble, mais aussi qu’il explique. Il nous enseigne en effet ce que sont Dieu, le monde, la pensée, chacun des deux démons, l’âme, l’ordre de la providence, ce qu’est et d’où vient l’aspect inéluctable de la destinée, ce que sont la loi de la nature, le destin divin de l’homme, la religion, les institutions sacrées, le rite, les lieux consacrés… »

Henri Corneille Agrippa de Nettesheim, Extrait d’une lettre à des amis en partance pour Katmandou (1526).

1
Metz, duché de Lorraine.
À l’aube, le vendredi 13 juin 1519.

Le merle noir s’agita nerveusement au bord du nid avant de s’égosiller dans un long cri qui éveilla sa compagne. Tournant la tête en tous sens et guettant un quelconque mouvement entre les branches, son bec jaune-orangé contrastant vivement avec son plumage noir de jais s’ouvrit tout grand, avant d’amorcer un bavardage hystérique sonnant l’alerte.
Plus bas, les yeux luisants d’un chat le regardaient fixement.
L’oiseau qui nichait habituellement dans des bosquets ou des buissons avait pourtant choisi un endroit haut perché pour y construire son nid. La proximité du centre de la ville de Metz y avait sûrement été pour quelque chose, son instinct lui dictant la prudence devant tant de prédateurs à deux et quatre pattes. Mais c’était plutôt la femelle qui avait procédé à la construction du nid, le mâle ayant jugé suffisamment exigeant de conclure à la recherche et à la détermination du lieu, ainsi que d’effectuer le transport des matériaux. Sans relâche, il avait apporté boue, mousse, herbes, brindilles et radicelles, jusqu’à ce que la femelle le somme d’arrêter par une phrase mélodieuse mais impérative.
Le nid apparaissait telle une coupe au fond tapissé d’herbes fines et s’était vite enrichi de trois petits œufs vert-bleu tachetés de brun. Pendant un peu plus de deux semaines, la femelle avait patiemment couvé ses œufs alors que le mâle se chargeait de rapporter fidèlement la nourriture. La femelle accueillait toujours avec une gamme de notes flûtées les vers gras que le merle noir, chasseur émérite, extirpait lentement du sol détrempé après la pluie. Aussi, il pouvait passer de longues minutes à retourner par terre les feuilles mortes, pour y découvrir quelque insecte ou araignée qui s’y cachait. Il s’octroyait bien à l’occasion un bain de soleil, selon lui bien mérité, mais retournait vite au nid, fidèle à celle qui gardait sa progéniture.
Jusqu’à ce qu’un bon matin les coquilles eurent éclaté sous les doux rayons du soleil qui filtraient entre les branches et la poussée interne des oisillons prêts à naître.
Onze jours suivant leur naissance, un seul poussin restait encore en vie. L’un d’eux avait été tué malencontreusement par la chute d’une petite branche, alors que l’autre, maigrelet depuis son éclosion, avait rendu son dernier souffle par cause d’une insuffisance quelconque. Les deux merles noirs, quoique visiblement attristés, les avaient jetés à tour de rôle en dehors du nid, tout en poussant de grands sifflements désespérés. Les prédateurs de passage n’avaient fait qu’une bouchée de leurs petits corps écrasés au sol près du grand arbre.
Le félin se dévoila, laissant tomber sa stratégie stationnaire, pour miauler et claquer des mâchoires. Agrippé au tronc de l’arbre, il avait grimpé aussi silencieusement qu’une plante en train de pousser, en prenant bien son temps pour ménager son effet de surprise. Malheureusement, encore un peu trop loin, avec une avancée gênée par les branches, il devrait se contenter des oiselets qu’il espérait au fond du nid.
Refusant d’abandonner leur habitation, les deux merles apeurés criaient en continu, agaçant le chat à la robe tigrée qui décida d’accélérer sa grimpée.
Il suffit habituellement de douze ou treize jours pour qu’un jeune merle quitte le refuge familial.
La femelle décida que onze devraient suffire.
On a beau dire qu’avoir une cervelle d’oiseau ne démontre pas une grande intelligence, force est de constater que certains d’entre eux savent faire preuve d’une relative capacité de raisonnement.
Alors que le mâle perché au bord du nid continuait de siffler des notes claires et agressives pour invectiver le chat qui gagnait du terrain en escaladant le tronc, la femelle, dans un mouvement désespéré, pinça du bec l’aile de l’oiselet et l’attira vers elle pour tenter de forcer son envol. L’autre comprenant son manège mais ignorant tout des raisons qui motivaient pareil geste, essaya tant bien que mal d’opposer une résistance à sa mère, qui parvint malgré tout à s’arracher du nid à tire-d’aile en entraînant son petit à sa suite.
Lorsque les minuscules doigts agrippés au bord du nid furent incapables de résister davantage aux efforts de la femelle, l’oiselet bascula dans le vide en un long cri aigu.
Au même instant, n’écoutant que son instinct, le famélique chat tigré qui avait été jusque-là si patient, sauta d’un bond remarquable vers le nid. Étiré dans une détente maximum pour passer entre les branches et s’élevant en hauteur comme propulsé par une source d’énergie invisible, le félin se voyait déjà broyer le cou de sa victime toute proche.
L’oiselet qui tombait en chute libre en battant maladroitement des ailes passa à sa portée. Mais emporté dans son élan, le chat manqua sa cible, ses mâchoires puissantes se refermant sur le vide dans un claquement sec. Il percuta le nid tête première, l’arrachant à la branche sur laquelle il était bâti, alors que les merles noirs s’échappaient hors de l’arbre dans des cris de terreur et de colère. Déséquilibré dans cette chute imprévue, mais cependant guidé par son organe vestibulaire qui lui avait déjà sauvé la vie plus d’une fois, le félin tourna brutalement la tête, entraînant ses pattes de devant puis celles de derrière, dans un retournement vif et spectaculaire. Fonçant vers le sol, il aperçut sous lui l’oiselet dont la chute venait d’être ralentie par des ramilles.
Les branches lui fouettant le corps, le chat étira ses pattes de devant, comme pour se rapprocher de sa proie. Le petit merle, complètement perdu, se mit à battre furieusement des ailes en roulant sur lui-même, et c’est à ce moment précis qu’un miracle se produisit. L’air s’engouffra au creux de ses petites ailes puis glissa sous son ventre duveteux comme pour le supporter dans sa chute interminable. Malhabile, il bascula sur la gauche pour émerger des branches du grand arbre comme une pierre lancée. La ville s’offrit à ses yeux pourtant inondés de lumière, comme un monde nouveau qu’il lui serait maintenant possible de découvrir.
Il tourna la tête pour mieux percevoir le miaulement horrible chargé de haine et de souffrance qui lui parvenait entre les coups de vent; celui du chat qui venait de s’empaler au terme de sa chute sur les piques d’une grille de fer qui gardait la propriété d’un bourgeois messin.
Un autre coup de vent, plus chaud celui-là, souleva un moment le jeune merle au-dessus des premières maisons alors que plus loin, les cloches des églises Sainte-Croix et Sainte-Ségolène sonnaient laudes. Passé de justesse à ras des toitures dans un vol plané improvisé, il déboucha sur la place Sainte-Croix, ceinturée de hautes demeures et d’hôtels particuliers.
Se retrouvant tout à coup à l’ombre et à l’abri du vent, un courant d’air frais plus dense et créant une forte pression modifia radicalement son vol. Poussé violemment de côté tout en perdant rapidement de l’altitude, ses petites ailes malmenées comme s’il dévalait une pente à toute allure, le merle se trouva soudainement face à une haute façade qui lui barrait la route. Il repéra une ouverture et choisit de s’y engouffrer, ignorant tout de l’existence de la fenestration des bâtiments. Il percuta le verre épais d’une fenêtre à meneaux qui se fissura sous l’impact, sans toutefois lui laisser la moindre chance. Il y fracassa d’un coup tous les os de son frêle petit corps, avant de s’écraser sur une corniche en pierre en contrebas.
Sa tête roula en arrière et son bec s’ouvrit lentement comme pour conclure à la mort.
Les cloches des églises cessèrent de sonner.
Et dans le ciel au-dessus de la place Sainte-Croix, deux merles adultes volaient en tous sens, criant leur désespoir.

Henri Corneille Agrippa bondit hors de son lit, réveillé par le choc qui avait fissuré le verre d’un carreau à la fenêtre de sa chambre. De peur d’être assailli par un nouveau projectile, il se plaqua contre le mur aux côtés de la fenêtre pour prévoir une suite d’attaque qui ne vint pas. Déjà vêtu d’une chemise en toile de lin, il enfila rapidement ses chausses, ses bottes, puis assura une escarcelle de cuir à sa ceinture.
La prudence lui dicta toutefois d’attendre encore un peu avant de s’approcher de la fenêtre. Il finit par s’y résoudre, discrètement, emporté par la curiosité et la crainte de l’homme toujours aux aguets.
La place Sainte-Croix était déserte.
Bordée de nombreuses maisons gothiques construites à partir du XIII e siècle, certaines aux portes surmontées de magnifiques tympans sculptés, la place Sainte-Croix était considérée comme le point d’origine de la ville de Metz. C’était là, disait-on, qu’à l’époque gallo-romaine s’élevait le grand temple de Jupiter. L’église Sainte-Croix avait d’ailleurs été spécifiquement érigée en cet endroit dans le but de christianiser ce lieu de culte païen.
Après s’être assuré de la tranquillité de la place, Agrippa repoussa le rideau, tourna la poignée permettant de libérer le châssis mobile et l’entrebâilla doucement en le tirant vers lui. Il fouilla la place des yeux du haut de ce troisième étage et son regard se posa finalement sur la corniche en contrebas. Un jeune merle y gisait, mort.
Pauvre créature…
Agrippa laissa échapper un soupir. Bien que peiné par la mort du volatile, il se sentait plus que soulagé d’avoir été tiré du sommeil par un oiseau se cognant contre sa fenêtre plutôt que par une vengeance organisée.
Humant l’air frais de ce matin de juin, l’homme de trente-trois ans était dans la force de l’âge. Trapu et aussi solide que brillant, les cheveux broussailleux coupés droit au milieu du front et la barbe taillée la veille, Agrippa laissa glisser ses doigts le long de l’arête saillante de son nez effilé. C’était le geste machinal qui caractérisait chez lui le doute ou le scepticisme. Le rôle de conseiller municipal qu’il occupait depuis un an à la ville de Metz lui avait attiré les foudres de ses détracteurs. Son génie, qui le plaçait indéniablement au-dessus des têtes dirigeantes de la cité, faisait des jaloux chez plus d’un, occasionnant parfois des débats publics houleux où les accusations de toutes sortes ne manquaient pas de fuser. Son intérêt pour un nombre incalculable de choses et sa capacité à les comprendre avaient fini par faire de lui un personnage soupçonnable à tout point de vue. Parlant huit langues, déjà docteur ès lettres et en médecine, maîtrisant la science des explosifs, ancien militaire en Espagne sous la bannière de Ferdinand II d’Aragon puis sous celle de Maximilien I er de Bavière, ce sont vraiment ses recherches et ses fréquentations dans le domaine de la magie, de l’alchimie et de la kabbale qui allaient attirer sur lui les suspicions de l’Inquisition.
Comme il s’apprêtait à refermer la fenêtre, une lumière attira son attention derrière le mur qui cachait à sa vue la rue Taison. Des pas accompagnés de cliquetis métalliques qu’il reconnut comme ceux d’hommes en armes provoquèrent chez lui un frisson d’inquiétude. Figé, il attendit un moment tandis que les lueurs en provenance de la rue Taison s’intensifiaient.
C’est alors qu’apparurent à travers la faible clarté de l’aube les premiers soldats, qui se dispersèrent aussitôt autour de la place Sainte-Croix en s’efforçant de faire le moins de bruit possible. En fin de colonne venait celui qui confirma à Henri Corneille Agrippa ses pires craintes.
L’inquisiteur dominicain Nicolas Savin.
Entouré de dix des hommes de la garde rapprochée du cardinal Jean de Lorraine, Savin apparut sous la lumière des torches tel qu’Agrippa le détestait : expéditif et arrogant.
Quelques semaines auparavant avait débuté un procès dirigé par Savin, dans le but de faire la lumière sur les agissements d’une paysanne du village de Woippy accusée sans ménagement de commerce avec le diable. La vieille femme, dont la mère avait elle-même été menée au bûcher trente et un ans plus tôt pour cause de sorcellerie, partait décidément d’un mauvais pied dans la tenue de son propre procès. Après les interrogatoires d’usage et l’écoute des supposés témoins, la pauvre femme avait été jetée en cul-de-basse-fosse avant d’être soumise à la question 1 . Savin, accompagné de l’official de Metz Jean Léonard, n’était toutefois pas parvenu à tirer des aveux complets de l’accusée. Les deux hommes avaient aussitôt pris la décision d’instruire le procès.
Choqué de la tournure des événements, Agrippa avait, sur un coup de tête, décidé de se faire l’avocat de la sorcière. Après avoir entendu les accusations et les dépositions de certains témoins plus ou moins crédibles, il s’était lancé dans un plaidoyer solide où il avait fait remarquer avec force conviction que si l’on devait considérer le fait d’avoir une mère sorcière comme héréditaire, c’était ni plus ni moins que de rejeter le saint sacrement du baptême. Car il est dit de ce dernier qu’il affranchit l’homme de la dépendance du malin.
Frustré du concours de Corneille Agrippa dans cette histoire, Savin, qui le gardait à l’œil et ne le portait pas en haute estime, l’avait publiquement invectivé.
— Que parles-tu d’hérétique? avait crié l’inquisiteur. Tu en es un toi-même, Agrippa! Et je te préviens, je saurai le prouver!
Mais la destinée devait ensuite favoriser le mage avocat.
L’official Jean Léonard, tombé subitement malade, allait décéder au cours du procès. Non sans avoir affirmé selon lui, et sur son lit de mort, l’innocence de l’accusée. À la suite de ce revirement de situation inattendu, Agrippa avait présenté une requête au nouvel official qui avait décidé dare-dare de mettre un terme au chaos entourant cette histoire. Une ordonnance de non-lieu avait ultimement été rendue et les faux accusateurs mis à l’amende.
Agrippa triomphait et, pour la première fois, rebutait un officier de la Sainte Inquisition.
Mais pour lui qui s’adonnait à maintes pratiques, dont celles de la magie, de l’astrologie, de l’alchimie et autres sciences occultes et obscures, cette bravade à l’autorité devait lui attirer les foudres de Nicolas Savin, qui lui avait voué à partir de cet instant une haine mortelle. Le mage savait au fond de lui-même que l’autre finirait par trouver le moyen de le faire arrêter. Et pour contrebalancer l’imprudence qu’il avait eue en lui faisant affront, il avait tout mis en œuvre pour ne pas se faire coincer avec quoi que ce soit de compromettant. Son appartement de Metz avait été vidé de presque tout le matériel dont il disposait. Carrés magiques, sceaux planétaires, cartes et équipement de laboratoire; tout avait été transporté chez des amis faisant avec lui partie d’une association étudiant l’alchimie. Les premiers déplacés avaient été les livres doctrinaires ou frappés d’interdiction.
Tous sauf un.
Ce livre noir solidement attaché avec des lanières en cuir et entouré en croix d’une petite chaîne soudée à chaud.
Au moment même où Agrippa prenait la décision de reculer de la fenêtre, Savin leva les yeux vers le troisième étage du bâtiment et leurs regards se croisèrent.
Pendant une seconde ou encore une éternité, les deux hommes retinrent leur souffle.
Puis l’inquisiteur cria ses ordres à s’en arracher la gorge.
— Là-haut! gueula-t-il en montrant la fenêtre du doigt. Attrapez-le! Il ne faut pas qu’il s’échappe! Je t’aurai cette fois, Agrippa! Je t’aurai! Je te ferai enfermer dans une fosse si basse que tu y marcheras à quatre pattes pour le reste de tes jours, comme le chien que tu es!
Sans perdre un instant, Agrippa se rua sur le livre noir comme un loup sur une brebis. Il le poussa dans un sac de toile profond équipé de multiples pochettes qu’il passa en bandoulière.
C’était tout ce qu’il emporterait.
Et c’était tout ce qu’ils ne devaient pas trouver.
Il sortit de son appartement et fonça comme un damné dans le corridor vers l’arrière du bâtiment. Arrivé au bout, il n’eut d’autre choix que de prendre à droite, glissant sur le plancher en bois sale et humide, pour ainsi longer la cour. Il atteignit un réduit utilisé pour y ranger rebuts et outils et s’y engouffra en refermant la porte derrière lui. Jetant violemment au sol une vieille étagère en bois qui se brisa à ses pieds avec les fioles et les contenants qu’elle comportait, il retira du mur en pierre un panneau en bois qui dévoila une ouverture obscure. Il arracha d’un mouvement vif la torche toute prête fixée à l’arrière du panneau et chercha dans ses poches son briquet en fer. Sans perdre de temps à trouver son silex, il battit une pierre au mur, faisant jaillir les étincelles. La petite torche s’enflamma aussitôt, produisant une bouffée de chaleur qui lui lécha le visage.
Dans le fouillis jeté au sol par l’étagère effondrée, il récupéra une bouteille contenant du naphte qui avait eu la bonne idée de ne pas se briser. Il la plaça debout derrière la porte dans une flaque d’essence minérale après en avoir retiré le bouchon en liège. Puis, il enflamma une chandelle à peine consumée ramassée au sol pour la planter dans la bouteille ouverte.
Les pas et les cris des soldats montant les escaliers qui se mêlaient au bruit des armures de plates parvenaient jusqu’à lui. Il devait coûte que coûte échapper à Savin. Et quitter le pays encore une fois s’avérait la seule solution à envisager. Il s’y était préparé depuis longtemps, vivant sur du temps emprunté après avoir cherché noise à l’Inquisition.
C’était décidé. Il fuirait vers la Suisse.

Il empruntait vraiment ce passage secret pour la toute première fois. Il avait depuis un bon moment déjà découvert cette fracture dans le réduit qui donnait accès entre les deux murs en pierre. Il était évident qu’il s’agissait ici des murs voisins de deux bâtiments adjacents dont l’espace avait été comblé par des rénovations passées. Un homme pouvait aisément se faufiler entre les trois pieds que représentait l’espace entre les deux constructions, même si par endroits cette distance pouvait varier.
Il se glissa à travers l’ouverture après avoir pris soin d’entrebâiller la porte du réduit pour y attirer ses poursuivants. Assurant sa position, il entreprit sa descente, un pied contre chacun des murs, en s’appuyant sur les excroissances des pierres liaisonnées ensemble.
Il pouvait entendre les soldats cogner et crier pour qu’on leur ouvre, puis le bruit des portes s’ouvrant et se refermant brusquement. Dans quelques secondes, ils trouveraient son petit appartement vide et se rueraient dans le corridor. Là, l’un des soldats apercevrait la porte du réduit entrouverte et ne manquerait pas de la pousser d’un mouvement brusque.
Agrippa accéléra sa descente tout en restant le plus prudent possible. Il ne fallait pas qu’il se rompe les os. Il s’arrêta un instant et ouvrit nerveusement une pochette de sa besace pour en extirper une autre de ses inventions capables de produire de la lumière : un petit bâton à l’extrémité enduite de soufre jaune et rugueux. Il le frotta contre la pierre et celui-ci s’enflamma aussitôt dans un bref éclair aveuglant. Le mage laissa tomber le bâton, qui trouva rapidement le sol et éclaira l’entre-mur.
Le souffle attisé par la peur, Agrippa reprit sa descente.

Nicolas Savin se tenait debout au milieu de la pièce. Il serrait les poings si fort que ses jointures en étaient blanchies. Il marcha jusqu’à la fenêtre restée ouverte où il avait aperçu Agrippa quelques minutes plus tôt. Il inspira profondément l’air matinal en embrassant du regard la place Sainte-Croix en contrebas. Sur la corniche, un oiseau mort gisait, bec et œil ouverts.
Savin se retourna lentement pour faire face aux soldats qui attendaient ses ordres.
— Cherchez, leur dit-il les dents serrées, il ne peut pas être loin. Il n’a pas pu quitter l’édifice, que diable!
Les hommes se ruèrent dans le corridor et foncèrent vers l’arrière du bâtiment. Armes et armures s’entrechoquaient ou encore frottaient contre les murs blanchis à la chaux en traçant rayures et marques noires. Une étroite fenêtre au bout du passage, qui apparaissait comme une meurtrière agrandie, laissait filtrer les premières lueurs du jour.
Arrivé là, le premier d’entre eux à s’engager à droite s’arrêta net, provoquant derrière lui de multiples impacts métalliques causés par ses compagnons qui, suivant son exemple, se percutaient l’un à la suite de l’autre.
Plus loin, à l’extrémité de ce nouveau corridor qui longeait le fond du bâtiment, derrière une porte à peine entrouverte, filtrait une lumière jaune et tremblante.
Le soldat de tête se tourna vers les autres sans dire un mot, mais avec un regard qui en disait long. Il rangea son épée au fourreau et s’élança, tirant sa dague, prêt à en découdre avec l’hérétique qu’ils poursuivaient. Suivi par une meute d’hommes en armes et emporté par la fureur et son élan, il donna de l’épaule dans la porte, croyant accéder à une pièce.
Le bas de la porte fit éclater la bouteille de naphte avant de percuter l’étagère renversée. Ainsi projeté, le liquide inflammable s’embrasa instantanément avec les autres essences répandues, produisant une explosion sourde et terrible.
Cette porte en bois fut la dernière chose que le soldat eu toutefois la chance de voir.
La seconde d’après, ses yeux avaient brûlé.

Corneille Agrippa leva la tête lorsqu’il entendit le fracas dans la pièce au-dessus. Le feu jaillit par l’ouverture et fonça vers lui, entraîné par les gaz volatils sous pression. À six pieds du sol, il se laissa tomber et roula entre les murs, poussé par la bouffée de chaleur qui vint lui effleurer le dos. Le feu se retira aussitôt vers le haut, comme tiré par un câble invisible.
Les cris des soldats souffrants et effrayés lui parvinrent peu de temps après. Sa diversion avait plus que réussi. Il lui fallait maintenant quitter le bâtiment.
Il revint sur ses pas et tira de son sac un nouveau bâton de soufre qu’il enflamma à l’aide de celui qui achevait de se consumer sur la terre humide. S’il suivait les fondations dans cette direction, il atteindrait inévitablement la canalisation d’égout qui allait se jeter dans le bras mort de la Moselle. Alors qu’il avançait rapidement entre les deux murs, Agrippa prit sa décision : il ne quitterait pas Metz avec le grimoire. Car si jamais il était pris avec le livre en sa possession, son dernier lit serait un bûcher funéraire. Sur lequel Savin le ferait rôtir vivant.
C’était l’Opposant qui lui avait permis d’écrire cet ouvrage si détaillé. En fait, il le lui avait même dicté dans sa tête. C’était comme recopier un texte. Aucun effort n’était nécessaire. Il ne s’agissait que d’écrire, de dessiner. Jamais Agrippa n’avait réalisé d’aussi belles gravures. Il était bien doué pour les arts graphiques, certes, mais la précision avec laquelle il avait tracé les cartes l’avait dérouté. Ces cartes qui représentaient des contrées dont il ignorait même l’existence. Il y avait représenté des lieux qu’il était possible d’atteindre par-delà des tunnels géants creusés au cœur du Monde. Des souterrains aménagés il y avait des milliers d’années par des hommes issus d’une civilisation dont on ne connaissait rien du tout. Des voies de communication si vastes que des êtres vivants y avaient construit une capitale qui paraissait frôler le centre de la Terre.
Tout cela n’avait aucun sens. Ces choses dépassaient l’entendement, jamais il n’aurait dû…
Mais l’Adversaire lui avait interdit de reculer. Il lui avait communiqué des connaissances absolues et l’avait instruit de la matière des livres noirs. Corneille Agrippa réalisait maintenant qu’il lui était impossible de mettre à profit toute cette étendue de connaissances. Tout cela n’était que purement livresque et ne pouvait être expérimenté. Il n’avait réussi qu’à s’attirer l’ire du tribunal de l’Inquisition et les foudres de ses exécuteurs. Et tout particulièrement celles de Savin, à qui il en avait publiquement remontré. Il s’était débarrassé de quatre de ces livres maudits. Car pour lui, maintenant, maudits ils étaient. Et il n’en restait plus qu’un seul.
Qu’il traînait présentement dans sa besace.
La lumière lui parvint en même temps que le bruit des hommes qui jetaient des câbles pour descendre à sa poursuite entre les murs. Sachant qu’il avait atteint la sortie, Agrippa tira délicatement une ampoule d’argile de l’escarcelle rembourrée de crin qu’il portait à la ceinture. Le mage était passé maître dans l’art du feu et des matières explosives. Tout ce qui pouvait produire une combustion spontanée le fascinait. Et certaines de ses inventions ne le quittaient jamais.
Il devait retarder ses poursuivants.
Mieux, il les enfumerait.

Savin descendait bruyamment les escaliers en rageant à haute voix. Les rescapés de l’explosion qui couraient à sa suite n’arrivaient pas à comprendre ce qu’il disait. Ils avaient encore les oreilles affectées par le souffle sourd de la déflagration. Qui plus est, cloques et boursouflures apparaissaient déjà en maints endroits sur leurs visages et des lambeaux de chair collaient au cuir de la doublure de leur casque. Tout cela, bien sûr, leur infligeait de vives et cuisantes douleurs.
L’inquisiteur déboucha sur la place Sainte-Croix comme un cheval en furie qui défonce sa stalle. Il marcha jusqu’au centre de la grande place sous le regard hébété des premiers passants, en se tenant la tête à deux mains et en se demandant pour la première fois quelle avait bien pu être la raison qui avait empêché la ville de construire une fontaine en cet endroit. Le lien avec l’eau lui vint tout naturellement.
— Les égouts, dit-il en se tournant vers la soldatesque grillée, c’est la seule issue! Suivez-moi!
Il les entraîna dans une course folle, avec l’idée de contourner la série de bâtiments collés les uns aux autres, pour remonter vers le nord la ruelle qui s’y adossait, jusqu’à la rue du Haut Poirier.

Agrippa vérifia d’abord le sens de l’air. Une légère pression porteuse d’odeurs infectes lui parvenait de la grande canalisation en berceau construite en brique et en pierre. Ayant pour fonction première d’évacuer l’eau de pluie de la place Sainte-Croix, on y avait ajouté les urines et les excréments provenant des latrines communales, qui allaient maintenant se déverser dans le bras mort de la Moselle, non loin du pont Saint-Georges.
Ampoule en main, il revint sur ses pas et la lança dans le passage le plus loin qu’il le put. L’argile éclata sur la pierre, répandant entre les murs un liquide visqueux qui, prenant soudainement contact avec l’air ambiant, produisit une épaisse fumée noire et toxique. Le courant d’air guidé par la canalisation refoula la fumée dans les murs devant lui, arrachant bientôt à ses poursuivants des cris désespérés.
Sans perdre une minute, Agrippa s’engagea dans la canalisation. Le liquide ne lui monta qu’aux genoux et il poussa un soupir de soulagement. Excréments et immondices flottaient sur le mélange putride qui avançait avec lui vers le bras de la rivière. L’eau suintait d’entre les briques de la voûte, là où par endroits le mortier avait cédé au fil du temps.
Les cris désagréables d’un groupe de rats le firent se retourner brusquement. Les répugnantes créatures couraient sur les murs du canal et se jetaient à l’eau pour nager dans sa direction. Agrippa se remit en marche en accélérant le pas, faisant voler le plus d’eau possible autour de lui pour tenir les rats à distance.
La lumière apparut plus loin, lui signifiant qu’il approchait de la sortie. Une fois dehors, il lui faudrait sortir par la bouche de la canalisation qui tenait bien au-dessus du niveau d’eau de la rivière. Il faudrait ensuite grimper jusqu’à la rue, sans basculer au fond du cours d’eau, afin de rejoindre le pont Saint-Georges qui lui permettrait d’atteindre l’île Chambière.
C’était là qu’il devait aller et il devait le faire vite.
Sinon les rats le rattraperaient. Et Savin l’attendrait.

L’inquisiteur dominicain, le souffle court, courait avec sa poignée d’hommes à sa suite. À cause de travaux de pavage, ils avaient été contraints de faire un détour par la rue du Vivier pour rejoindre l’allée des quais, ce qui les avait passablement retardés. Savin était furieux et ne tenait pas du tout à voir encore une fois Agrippa lui glisser entre les doigts. Si l’autre mettait autant d’énergie à fuir, c’est qu’il avait sans l’ombre d’un doute quelque chose à cacher.
Les gens s’écartaient devant eux, cherchant ensuite du regard un quelconque poursuivi qu’ils n’auraient pas vu passer.
Dépassé le petit bassin de radoub, juste devant le dépôt de charbon, Savin s’arrêta, les poings sur les hanches. Il était à bout de souffle.
Sur la rivière, un bateau chargé de houille se préparait à accoster.
Il cria de rage, tout en fouillant des yeux les environs, en un fragile espoir d’apercevoir le mage en fuite.

Agrippa poursuivait son avancée dans le grand égout. Toute cette eau qui sentait le moisi, les déjections et le surmulot lui donnait la nausée. Sur sa gauche, une rate à l’ossature saillante sous un pelage détrempé poussait sa portée à travers une fissure entre les pierres. Inquiétée par la venue de cet intrus, la rate se hâta, puis se faufila à son tour dans l’ouverture salutaire.
Alors qu’il approchait de l’évacuation, la canalisation se rétrécit graduellement, l’obligeant à baisser la tête pour éviter de se cogner contre la voûte. Mais la déception l’attendait à la sortie. Quatre gros barreaux de fer lui bloquaient le chemin de la liberté, là où la canalisation se jetait dans la rivière Moselle. Et les espaces entre les barreaux ne permettaient pas le passage d’un homme.
Tandis que les déchets entraînés par le courant lui cognaient contre les mollets avant de quitter l’égout pour tomber dans la rivière, Agrippa évalua l’installation coulée dans le mortier. Pressé par le cri des rats se rapprochant, il se tourna pour leur faire face. Utilisant la torche qui contribuait elle aussi à vicier l’air répugnant qu’il respirait dans l’égout, il s’employa à faire fuir les gros rongeurs. Il cala ensuite le manche entre deux pierres dans l’espoir de les tenir à distance encore quelques instants. De retour contre la grille, et parlant tout bas comme pour lui-même, il puisa de nouveau dans son escarcelle avant de se mettre au travail.
— Ce n’est pas une vieille grille rouillée qui m’empêchera de sortir d’ici…
Sûrement pas.
Il la ferait sauter.

Le bruit de la détonation saisit l’inquisiteur, qui s’arrêta net à la hauteur de la rue du Broc.
Juste sur sa droite, Savin pouvait même entendre des bribes de conversations provenant des portes ouvertes du Volant de Fougue . Accoudés au comptoir sale et usé du débit de boisson, quelques marins et travailleurs des quais imbibés de piquette haussaient inutilement la voix.
Se tournant vers les soldats, il montra du doigt la mince colonne de fumée qui s’élevait plus loin.
— C’est lui, leur affirma-t-il, ça ne peut être que lui. Allons-y.

Un éclat de mortier l’avait frappé dans le bas du dos.
Il avait bien tenté de s’éloigner le plus possible de la petite déflagration. Il avait couru dans l’eau fangeuse en agitant sa torche pour faire fuir les rats, puis s’était accroupi contre le mur en tournant le dos à la grille. Mais un éclat lui avait entaillé les chairs.
Agrippa revint vers la grille qui était toujours là. Toutefois, la pierre et le mortier avaient cédé des deux côtés, descellant ainsi les barreaux. Un seul coup de pied suffit pour tout faire basculer dans la rivière.
Le mage émergea enfin au grand air, à travers la poussière et la fumée.
La pâte de salpêtre était l’une de ses créations. C’était un explosif stable et facilement transportable qu’il avait mis au point en recueillant au racloir cette couche blanche qui se forme sur la pierre humide des murs anciens. Les endroits sombres comme les caves privilégiaient la formation de cette substance particulière. Les vieilles écuries aussi lui permettaient de bonnes récoltes. Agrippa affirmait que ces fibres blanches renfermaient des sels ammoniacs, et que puisque l’urine des animaux en comprenait aussi, il était logique d’en retrouver dans les bâtiments ayant longtemps abrité vaches ou chevaux. Le salpêtre, mélangé à du soufre et à un peu de charbon de bois avant d’être combiné à une pâte à base de cire d’abeille, produisait un explosif qui adhérait à n’importe quelle surface, peu importe sa forme.
La pâte avait été appliquée aux endroits où les barreaux étaient noyés dans le mortier. Puis le mage avait fait vite pour mettre le feu à chacune des petites amorces et les enfoncer dans la pâte.
Mais il avait été incapable de suffisamment s’éloigner pour se mettre à l’abri de la volée de projectiles qui avaient accompagné les explosions.
Et ses doigts cherchaient maintenant à évaluer la blessure à travers la déchirure de sa chemise. Celle-ci étant superficielle et saignant peu, il entama donc la courte escalade du bord de la rivière qui lui permettrait de rejoindre l’allée des quais.
Quand il parvint enfin à se hisser au bord du chemin, le cri de Savin le percuta avec la violence d’un projectile lancé d’une fronde.
— Agrippa!
La poitrine de l’alchimiste se soulevait en des mouvements rapides et irréguliers. Il tourna la tête vers le pont Saint-Georges, qui n’était plus très loin. Mais il lui serait impossible de mettre assez de distance entre lui et les hommes de Savin avant d’atteindre les ruines des anciens thermes sur l’île Chambière.
Car c’était dans les catacombes situées sous ces ruines qui s’élevaient au beau milieu du cimetière de Chambière qu’il comptait se débarrasser du livre noir.
La ville de Metz, riche d’un passé de plus de trois mille ans, recelait une foule de trésors enfouis. Agrippa avait arpenté les catacombes à plusieurs reprises, étudiant les structures romaines, les ossuaires, les mosaïques et les fresques qui s’y trouvaient. Il y avait fait moult découvertes intéressantes qui semblaient toutefois n’intéresser que lui.
Mais en ce moment précis, la plus importante de ces découvertes était une seconde sortie bien cachée dans la forêt du nord de l’île. Là où une galerie naturelle qui suivait une rivière souterraine comportait une large fissure qui émergeait quelques pieds au-dessus du cours d’eau intérieur, dans la paroi rocheuse.
Personne ne s’aventurait dans la forêt du bout de l’île.
On la disait hantée.
L’un des hommes accompagnant Nicolas Savin tira une flèche de son carquois et banda son arc en direction d’Agrippa.
Savin interrompit aussitôt son geste.
— Non! dit-il à l’homme. Tu ne vois pas qu’il y a du monde partout sur les quais? Et je le veux vivant! Attrapez-le!
Agrippa jura en voyant une fois de plus les gardes se mettre à sa poursuite.
Un peu plus loin, aux abords d’un entreposage d’ardoises, un cheval hennit.
Le mage fonça vers la bête qui attendait sagement en arrachant de jeunes feuilles à la branche basse d’un frêne au tronc abîmé.
Au pas de course et hors d’haleine, il approcha l’animal par le côté et sauta en selle. En ramassant les guides qui traînaient au sol, il eut à peine le temps de constater le médiocre état de sa monture. Une odeur de gale et de pourriture émanait de sous la couvrante crasseuse sur laquelle la selle au cuir sec et fendillé était posée. Agrippa regretta presque de lui avoir ainsi sauté dessus, comprenant trop bien que l’animal traînait des plaies de dos qui devaient le faire souffrir depuis longtemps. En tant qu’homme médecin, il avait plus d’une fois soigné des chevaux. Le moindre pli dans une couverture posée sur un poil mal entretenu ou couché dans le mauvais sens pouvait mettre à vif le dos d’un cheval en une chevauchée d’une demi-journée.
Il prit à peine le temps de jeter un regard derrière lui pour voir où en étaient ses poursuivants, avant de battre les flancs du hongre qui détala comme un lièvre fuyant un chasseur. Surpris, Agrippa se coucha en avant, évitant du coup une première flèche qui siffla dans l’air au-dessus de lui.
Savin s’était ravisé. Il le voulait mort ou vif.

Malgré sa piètre allure, le cheval fonça de façon surprenante, faisant vibrer sous ses sabots ferrés les madriers qui formaient le tablier du pont Saint-Georges. Arrivé de l’autre côté de la traverse, Agrippa manqua de renverser le vieux Ferdinand, que les commères de Metz accusaient à tort de bougrerie envers sa vache.
Jetant un coup d’œil dans son dos, il évalua la distance qui grandissait entre lui et ceux qui lui couraient sus. Il se refusait à utiliser une quelconque magie qui aurait pu, à cause des nombreux témoins, ajouter à sa condamnation si jamais il était pris.
Mais telle n’était pas son intention.
Couché sur l’encolure pour lui ménager l’échine et donnant du jeu dans les guides, Agrippa continuait d’être étonné par l’énergie que recelait l’animal. Avec des soins particuliers, la bête eût été fameuse en course.
Soulevant des nuées de poussière tout le long de la rue de la Tour aux Rats, le mage et sa monture empruntée dépassèrent le moulin à papier puis terrorisèrent un groupe de lavandières qui remontaient du lavoir. Une clique d’hommes qui s’affairaient à saigner et à griller des porcs levèrent la tête à leur passage. Le cavalier croisa en trombe la rue En Vincentrue et, enfin, les grilles ouvertes du cimetière de Chambière. Juste au-dessus, une inscription gravée avec un soin scrupuleux dans du bois dur identifiait le lieu comme une Terre paisible de la vie humaine . Soulagé d’avoir atteint cette enceinte avec une certaine distance entre lui et ses poursuivants, Agrippa permit au cheval de ralentir sa course effrénée. Ils parvinrent ensemble aux ruines des anciens thermes romains qui limitaient la partie la plus ancienne du cimetière. Le lieu avait des airs de monde perdu, avec ses restes de constructions majestueuses envahies par les lierres et les vignes sauvages. De puissantes colonnes s’élevaient encore, défiant le temps et les éléments. D’autres en revanche, après avoir abandonné leur combat, gisaient au sol, fracturées en de multiples sections. Leur chapiteau sculpté, usé par l’érosion et à demi enfoncé dans la terre, donnait l’impression de la tête décapitée d’un combattant laissé en proie aux rapaces sur un champ de bataille.
Se faufilant entre les pierres tombales brisées et aux inscriptions illisibles, l’homme et l’animal s’engagèrent au pas sur les pavés d’une galerie à arcades qui ne conservait de son passé qu’une suite d’arcs en pierre reposant sur leurs piédroits. Le bruit régulier des fers sur les pierres inégales était presque réconfortant.
Agrippa connaissait bien cet endroit. Il ordonna au cheval de s’arrêter et celui-ci obéit docilement. L’alchimiste mit pied à terre et libéra la boucle qui retenait la selle avant de la jeter au sol. Il souleva délicatement la couverture à laquelle collaient de petits lambeaux de chair. L’odeur putride et la vue de la blessure infectée lui arrachèrent une grimace. Il caressa avec douceur et regret le chanfrein de l’animal en lui retirant sa bride au cuir sec et grenu.
— Va, lui dit-il, tu es libre.

Nicolas Savin avait réquisitionné les grilleurs de porc sur son passage.
Devant l’insistance et le pouvoir de l’homme qui agissait tant pour la loi que pour l’Église, ils avaient dû se résoudre à laisser tout en plan pour l’accompagner.
Les hommes lui avaient confirmé le passage du cavalier avec le diable à ses trousses. Ils se retrouvaient maintenant devant les grilles du cimetière pour prêter main-forte aux soldats essoufflés qui souffraient en plus de leurs brûlures. Il était clair que lorsqu’ils mettraient la main au collet de ce maudit sorcier, ils lui feraient payer cher le prix de cette poursuite.
— Écoutez-moi, leur dit Savin, même si tout porte à croire qu’Agrippa s’est piégé lui-même en venant ici, parce que le cimetière est protégé d’une enceinte et qu’il est impossible de gravir les ruines qui en limitent le côté nord-ouest, je tiens à vous mettre en garde contre l’homme. Depuis longtemps, je le soupçonne de commercer avec le Malin et de pratiquer la magie noire. Et Dieu seul sait pourquoi il nous a entraînés jusqu’ici.
Le bruit d’un cheval au galop interrompit l’inquisiteur dans ses explications. Les hommes se tournèrent tous vers le fond du cimetière.
Les archers tirèrent lentement une flèche de leur carquois avec une grimace de douleur en étirant la peau brûlée de leur main. Au même moment, l’arbalétrier vérifiait machinalement son carreau et la position du levier de sécurité. Les trois hallebardiers qui complétaient ce qui restait de la troupe de Savin abaissèrent leur arme d’hast et vinrent instinctivement se placer devant le groupe. Les saigneurs de porc restèrent en arrière, parés à fuir en cas d’infernal danger.
La respiration des hommes s’accélérait alors qu’ils fixaient l’allée qui s’étirait devant eux jusqu’au fond du cimetière.
Le cheval déboucha de derrière une colonne funéraire au pied de laquelle se tenait un priant maltraité par le temps. Sit tibi terra levis 2 , pouvait-on lire sur sa base.
Tout en sueur et son dos fumant dans l’air frais, l’écume à la bouche et les oreilles couchées, le hongre s’engagea dans le milieu de l’allée et fonça vers eux en soulevant la terre battue derrière lui. Libéré de toute attelle, il leur apparut comme une bête tout droit sortie des enfers.
L’arbalétrier dégagea le pivot de sûreté de son arbalète et s’avança entre les deux hallebardiers qui tremblaient d’effroi. Les archers bandèrent leur arc en direction de la bête, attendant les consignes de l’inquisiteur qui ne venaient pas. L’idée qu’Agrippa puisse s’être rendu invisible pour chevaucher sa monture traversa l’esprit de Savin. Après tout, rien n’était impossible à un suppôt de Satan.
— Abattez-le! cria-t-il soudain.
Les flèches tout comme le carreau d’arbalète se fichèrent dans le poitrail du pauvre animal, qui courut encore un moment avant de s’effondrer dans un nuage de poussière aux pieds des hommes.
Savin huma l’air autour de lui, comme pour y chercher la présence de son ennemi.
— Allons, ordonna-t-il en s’engageant lui-même dans l’allée, avançons vers les ruines des thermes. C’est le seul endroit où il peut encore se cacher. Avec les catacombes…
Les hommes se regardèrent.
Par des souffles saccadés qui soulevaient délicatement la terre sèche devant ses nasaux, le hongre couché sur le flanc était en train de mourir.
Personne ne pensa à l’achever.

Entre Henri Corneille Agrippa et Nicolas Savin, les tensions étaient nées bien avant le procès de la sorcière. Tout avait commencé par une question de divergence de vues quand le dominicain avait été nommé inquisiteur au diocèse de Metz. Se présentant comme grand défenseur de la foi et s’appuyant sur son doctorat en théologie, Savin parlait avec assurance, persuadé de posséder la vérité et qu’il lui incombait de la faire respecter. Agrippa, alors conseiller municipal à la ville, l’avait un soir publiquement humilié en pleine assemblée, relativement à son insistance à recueillir les dons des paysans pour la reconstruction de l’église de Vigneulles. À partir de ce jour, une haine tenace s’était établie entre les deux hommes. Et Savin, fort de son nouveau pouvoir, s’était fait un devoir d’enquêter sur les activités de son détracteur.
Les choses avaient mal tourné le jour où un jeune disciple de l’alchimiste avait passé outre à ses consignes. Affligé depuis la veille par des maux de ventre et un trouble des boyaux, Agrippa s’était rendu en ville chez l’herboriste pour se procurer de la pâte de Pulsatilla et aussi respirer un peu d’air frais. Il avait laissé l’apprenti seul dans son appartement avec l’ordre formel de ni toucher ni approcher, sous aucune considération, un imposant livre noir de plus de trois pieds de haut. La tranche des pages apparaissait tout à fait noire comme le cuir de la couverture et le curieux bouquin reposait fermé sur un support en bois, dans un coin du laboratoire de l’alchimiste. Il avait affirmé au jeune homme qu’habituellement, certains livres occultes, entre autres celui-là, se conservaient de préférence enchaînés et même suspendus.
Après s’être assuré en le surveillant de la fenêtre que son maître s’était suffisamment éloigné, le jeune garçon avait imprudemment manipulé le grimoire en invoquant le démon qui s’y trouvait.
Mal lui en prit.
À son retour, Agrippa avait trouvé l’autre gisant au sol, le cou brisé et à moitié vidé de son sang.
Se sachant surveillé de près tant par l’Inquisition que par certains citoyens bien-pensants, il avait dû rivaliser d’ingéniosité pour se débarrasser du corps.
Utilisant le livre maudit, il en avait invoqué son gardien, Aroc, le démon de l’abîme qui gouverne les pouvoirs de l’autre côté. Bien protégé dans un cercle puissant, Agrippa n’avait jamais eu peur. Il avait sommé le démon, qui avait rendu la vie au jeune homme. Bien que mal en point, celui-ci, chassé par l’alchimiste, avait descendu l’escalier jusqu’à sortir dehors à pas lents sur la place Sainte-Croix. Le teint plombé et les yeux cernés, il s’était rendu au centre de la place sous les regards horrifiés des passants.
Puis il s’était effondré, mort.
Un attroupement s’était aussitôt formé autour du corps, jusqu’à ce qu’un peu plus tard sa famille vienne l’emporter.
Agrippa avait confié le livre à un adepte luthérien qui s’apprêtait à quitter la région avec sa famille. Bien enchaîné et couché dans un caisson de bois rempli de terre, le grand livre avait ainsi quitté la ville sans que nul puisse s’en douter. Il avait magistralement feint l’incompréhension lorsque Savin l’avait interrogé. Mais l’autre ne se laissait pas berner si facilement. Il lui avait glissé à l’oreille, afin que lui seul puisse l’entendre, qu’il finirait par le coincer et rendre caduc son pacte avec le diable. Qu’il le ferait tant souffrir que même les démons de l’enfer ne pourraient supporter ses cris!
Mais Agrippa avait souri.
Puis il avait été libéré.

Le mage posa avec respect sa botte sur le sol des antiques catacombes, soixante-quinze pieds plus bas. Il avait suivi les marches inégales accompagné de ces souvenirs oppressants, jusqu’à ce qu’enfin il touche le fond, là où les hommes ne pouvaient plus le voir, là où ceux qui y reposaient étaient morts depuis des siècles.
Il battit son briquet contre la pierre pour mettre le feu à l’une des torches qui traînaient au bas des marches. Il n’en était pas à sa première visite en ces lieux et la quiétude du sanctuaire creusé de main d’homme l’apaisa. Contrairement à ses concitoyens qui évitaient l’endroit, Agrippa, lui, y trouvait la paix.
Il traversa d’un pas accéléré la galerie qui l’amena à un premier ossuaire décoré de crânes, de fémurs et d’humérus cimentés dans le mur et autour d’une grosse colonne. Passé l’ossuaire, il pénétra dans l’antichambre funéraire ornée de fresques et de mosaïques qui semblaient avoir été conçues pour s’adapter au relief naturel de la grotte.
Agrippa avait lu que les premières galeries naturelles avaient d’abord été utilisées des siècles plus tôt par les Leuques, un peuple gaulois qui y trouvait abri. Après la conquête de la Gaule par les Romains, ces derniers avaient creusé plus à fond pour découvrir ces galeries inférieures et en extraire la pierre calcaire de Jaumont et l’argile. Avec le développement de la ville, qu’ils nommaient Divodurum Mediomatricorum , ils finirent par y déplacer des cimetières et construire des thermes et des jardins juste au-dessus.
Arrivé au milieu d’une nouvelle salle renfermant des milliers d’ossements jetés en tas derrière un mur incrusté de crânes, Agrippa enfila sa torche dans un support en fer forgé pitonné dans la paroi. Les fresques délavées par l’humidité et la moisissure qui représentaient des citoyens romains, livres en mains, ou même des livres seuls et non identifiables, confièrent à son regard ce qui leur restait de couleur.
C’était ici même qu’il se débarrasserait de l’ouvrage maléfique qu’il transportait.
Il libéra les sangles retenant le pan du sac qu’il portait en bandoulière et en tira le livre d’un geste nerveux. Il le connaissait par cœur, il en avait écrit certains des passages les plus significatifs avec son propre sang en guise d’encre. Puisant à même une veine de son avant-bras avec la pointe taillée en bec d’une plume de corbeau, il y avait consigné des pages de détails précieux sur un monde inconnu des hommes depuis des millénaires. Un monde auquel il n’avait jamais osé tenter d’accéder.
Ce monde caché au regard des hommes et enfoui au cœur de la Terre devait pourtant receler les réponses d’une multitude de mystères. Mais qui serait prêt à les entendre?
L’Opposant lui avait fait voir comment y accéder. Comment s’y déplacer. Et aussi comment s’y perdre.
Agrippa était devenu le gardien d’un savoir qui dépassait l’entendement ou la compréhension. Mais à quoi bon tout savoir s’il nous est impossible de le révéler? À quoi sert de tout connaître s’il est impossible de l’expérimenter? Et pourquoi une peur immaîtrisable lui nouait-elle constamment les entrailles?
Ce n’était pas comme ça qu’Henri Corneille Agrippa avait imaginé sa vie en tant que détenteur du savoir absolu. C’était lui, l’Opposant, l’Adversaire, qui lui avait tendu un piège.
Sous les auspices d’un impossible rêve.

Après qu’ils eurent fouillé le cimetière, les hommes entourèrent Savin devant l’entrée des catacombes.
— C’est donc ici qu’il se cache, conclut l’inquisiteur en cherchant l’approbation autour de lui.
— Il est pris au piège, monsieur, admit le chef des gardes, il n’y a pas d’autre issue.
— En êtes-vous bien sûr?
Les yeux de Savin se firent si perçants et féroces que l’autre baissa la tête avant de répondre. Le dominicain aurait très bien pu se vanter d’être le père méconnu du regard inquisiteur.
— Je crois… enfin je suppose… du moins, je n’en connais point d’autres… monsieur.
Savin pivota sur lui-même pour faire face à l’entrée des catacombes. Orienté plein sud, le passage recevait la lumière du soleil de juin, éclairant les marches qui finissaient par se perdre un peu plus bas, dans une obscurité sinistre.
Il tendit le bras vers l’arbalétrier sans même le regarder.
— Donne-moi ton arme, ordonna-t-il à l’homme, qui s’exécuta dans la seconde. S’il sort par ici, je serai là, à l’attendre. Et je ne le raterai pas.
— Pardonnez mon intervention, monsieur, hasarda le chef de la petite cohorte calcinée, mais dois-je comprendre que si vous comptez rester seul ici à l’attendre, c’est que vous voulez que nous descendions là-dedans pour continuer la poursuite?
Ses compagnons, qui jusque-là s’affairaient à percer cloques et boursouflures et à s’arracher des peaux brûlées, cessèrent subitement leur manège.
Les six saigneurs de porc qui les avaient accompagnés tournèrent aussitôt les talons et décampèrent sans demander leur reste. Savin ne leva pas le petit doigt pour les retenir et les soldats ne dirent mot, trop tentés de les imiter. L’inquisiteur recula de quelques pas afin de dégager à la fois l’entrée des catacombes et le levier de sûreté de l’arbalète. Il la pointa vers le chef des gardes.
— Messieurs, ramenez-moi ce bâtard, insista-t-il sur un ton presque pervers. S’il vous plaît.

Agrippa plaqua le livre contre la paroi rocheuse.
Il le tenait fermement appuyé là, avec ses deux mains, parmi les ouvrages non identifiables qui figuraient dans la fresque peinte sur les morceaux de crépi qui avaient résisté au passage du temps. Bien qu’à ce moment précis il lui fût impossible de comprendre pourquoi des hommes s’étaient donné tant de mal pour décorer un ossuarium aussi profondément enfoncé dans la terre, l’alchimiste avait décidé d’y ajouter sa propre contribution. Sans avoir l’assentiment de l’artiste, il y intégrerait le livre noir et utiliserait son œuvre antique afin qu’il puisse s’y perdre entre tous.
On réalise une fresque en appliquant des pigments de couleur naturels délayés dans de l’eau sur un mortier frais. Les couleurs fusionnent alors avec le mortier de façon permanente.
Agrippa comptait bien incorporer son livre à la fresque, remplaçant le procédé des pigments de couleur par un autre, à caractère un peu plus magique. Si le livre permettait l’accès au monde souterrain qui menait au cœur de la Terre, il serait facile d’ouvrir une toute petite brèche pour l’y enfoncer.
Les regrets assaillaient le mage avec autant d’intensité que la peur qui lui comprimait la poitrine. Il connaissait depuis des années les légendes au sujet du fameux monde souterrain d’Agharta qui se perpétuaient depuis l’Antiquité. Ce monde qui, selon la légende, serait relié par de vastes galeries souterraines à tous les continents de la Terre.
Ce livre noir que lui avait dicté l’Adversaire et qu’il avait écrit de son sang révélait non seulement le moyen d’ouvrir des portes pour accéder au vaste réseau de tunnels, mais en montrait aussi les liaisons sous forme de cartes ainsi que l’emplacement de la capitale souterraine, Shamballa.
Agrippa savait.
Il savait maintenant tout cela possible. Réel.
Mais comment faire pour se risquer seul dans pareil monde? Comment faire pour éviter les dangers, les imprévus?
Car il y en a toujours.
Il pourrait partir maintenant, tout de suite. Utiliser le livre, passer avec lui vers le monde d’Agharta. Mais il n’était pas prêt. Pas encore.
Le bruit des armes, du frottement des cottes de mailles contre les plates des armures ainsi que le murmure des hommes atteignant le pied de l’escalier l’arracha à sa rêverie. Il avait déjà fait beaucoup de choses au cours de sa vie, mais il était des choses auxquelles il lui était impossible de se résoudre.
Il appuya de toutes ses forces sur le livre plaqué contre la paroi rocheuse. Le grimoire émit une vibration qui remonta le long des bras du mage jusqu’à atteindre ses épaules. Une légère fumée s’en échappait, entraînant avec elle une odeur infecte.
Agrippa répéta l’incantation dans sa tête avant de l’entreprendre à voix haute.
La connaissance du savoir lui devenait insupportable.

Renaud d’Évreux, à la tête de trois archers, trois hallebardiers et un arbalétrier sans arbalète, venait de mettre le pied sur le sol de la galerie inférieure des catacombes de Chambière.
Il donna ordre de vérifier les torches sales et recouvertes de fils d’araignée qui traînaient à leurs pieds et deux d’entre elles acceptèrent de s’incendier, produisant autant de fumée noire que de lumière indigente. Au loin, le bruit de l’eau qui coulait en abondance leur confirma la présence d’un bras de rivière souterrain. Après tout, la Seille et la Moselle se rejoignaient contre l’île Chambière. Il n’était pas surprenant que l’eau ait jadis creusé ces passages que l’homme s’était ensuite affairé à agrandir.
Sans dire un mot, il fit signe aux hallebardiers de passer, piques en avant. Puis le petit groupe s’engagea dans la première galerie.
Le sol était détrempé et boueux par endroits, rendant leur marche désagréable et parfois bruyante. L’eau suintait sur les murs qui exhalaient une forte odeur de champignons moisis.
D’Évreux détestait les grottes et les souterrains. Il ne pouvait s’empêcher d’éprouver la crainte que toute cette terre et cette pierre qui les recouvraient puissent à tout moment s’effondrer pour les ensevelir vivants. Jamais personne ne pourrait entendre leurs cris, jamais personne ne les retrouverait. Mourir de faim, d’asphyxie, ou broyés dans le noir, autant d’options qui détournaient momentanément son esprit du but de sa descente en ces lieux. Et à voir la mine dépitée de ses compagnons, il fut presque rassuré de ne pas être le seul à être sujet au mal des profondeurs.
À l’aube de ce jour, tout avait pourtant bien commencé. Une arrestation banale, facile même; mettre la main au collet d’un type soupçonné d’hérésie qui logeait au troisième étage d’un édifice donnant sur une grande place. Il n’avait aucune chance de fuir.
Mais voilà que d’Évreux se retrouvait avec une partie du visage brûlée, à endurer une douleur persistante, au fond d’un trou noir, froid et humide.
La petite troupe passa en silence le premier ossuaire, entre les crânes aux orbites vides qui donnaient malgré tout la mauvaise impression de les observer. Une fois qu’ils furent engagés dans la galerie suivante, l’un des hallebardiers s’arrêta net avant de se retourner vers d’Évreux pour lui faire signe de s’approcher. L’autre écarquilla les yeux.
Plus loin, au bout de la galerie, une légère fumée s’échappait d’une seconde salle éclairée d’une lumière tremblotante.

Le grimoire en furie continuait à vibrer et à donner des secousses, se gonflant même de l’intérieur pour tenter de briser les sangles et les chaînes qui le retenaient prisonnier. Agrippa le plaquait de toutes ses forces contre le mur, entre les livres peints et les hommes de loi avec la main levée.
Le cliquetis du métal des armes et des armures lui parvint plus distinctement cette fois. Et lorsqu’il tourna la tête vers l’entrée de la salle, les lueurs qu’il perçut en provenance de la galerie lui confirmèrent que ses poursuivants n’étaient plus très loin.
Il appliqua la formule en se concentrant sur le pourtour du livre. Après l’avoir répétée une fois mentalement, il la prononça à haute voix sur un ton ferme et absolu.
— Puissances infernales, vous qui portez le trouble dans le ciel et sur toute la Terre au nom de l’Adversaire, quittez vos sombres demeures et venez à moi! Si la puissance de ce livre vous appartient, je vous conjure au nom de votre Maître d’apparaître sur l’heure et de m’aider!
Le vent s’éleva tout à coup dans la pièce avec une vive lumière verte venue de nulle part. Contrairement à la première galerie qui suintait l’humidité, la pièce où il se trouvait restait sèche et la poussière s’éleva en tourbillons, obligeant le mage à fermer les yeux lors des plus fortes bourrasques.
Des démons verdâtres, éthériques et luminescents firent leur apparition à travers le tourbillon qui emplissait la salle mortuaire. Ils tournaient en flottant autour de la pièce à travers la poussière et les débris soulevés par la tempête. Le livre se débattait avec de plus en plus de force sous les paumes d’Agrippa, qui répéta sa conjuration en criant de toutes ses forces pour couvrir le bruit.
— Je vous conjure, au nom de votre Maître, de me venir en aide!
Les hallebardiers furent les premiers arrivés dans la salle. D’Évreux les poussa pour qu’ils avancent puis, une fois entrés, ils se plaquèrent tous contre le mur, complètement médusés.
Les démons firent front entre Agrippa et les soldats, élevant une barrière infernale que la seule vue empêchait de traverser. Le mage pouvait voir à travers les démons les visages défaits et boursouflés des soldats terrorisés par la vision dantesque qui se déployait sous leurs yeux. Son regard croisa un instant celui d’Évreux. L’homme semblait déterminé mais hésitant.
Agrippa s’efforça de nouveau de détailler les contours du livre et de se concentrer sur sa mission. Il voyait du coin de l’œil les démons harceler les soldats qui tentaient désespérément de les frapper à coups de dague ou de hallebarde.
Il lança l’opération de confinement dans la pierre, procédure qu’il n’avait réalisée qu’une seule fois, pour faire disparaître le cadavre d’un manant qui l’avait agressé après avoir tenté sans succès de le faire chanter.
Il cria l’incantation en continuant d’appuyer de toutes ses forces le livre contre le mur.
— Livre maudit, je te conjure, au nom de Lucifer le prince de tous les démons, de disparaître aux yeux de ce monde et à travers la pierre! Par moi et pour le salut des autres, je te bannis et mets fin à ton existence en ce monde!
Un mystérieux phénomène se produisit sur le mur contre lequel le livre était plaqué. Un feu crépitant s’arrachant à la paroi tout autour de l’ouvrage obligea Agrippa à détourner la tête pour éviter d’être blessé. Il pouvait toujours voir les soldats aux prises avec les esprits démoniaques qu’il avait invoqués dans les tourbillons de vent cinglant qui emplissaient la salle. Le livre continuait à se cabrer de l’intérieur pour tenter d’échapper à la prise de son créateur qui sentait le feu lui brûler les mains et les poignets.
Agrippa sentit tout à coup le grimoire s’enfoncer légèrement dans le mur. Il poursuivit l’incantation avec une conviction redoublée.
— Je te chasse! Je te repousse au cœur de la Terre! Je suis l’initiateur de cette œuvre de bannissement! Abandon et oubli, je te remets à la Terre! Perdition, son esprit te capture!
Et le livre s’enfonça encore plus dans la pierre, derrière le mortier qui avait autrefois servi à concevoir la fresque, poussé tant par les paroles du mage que par ses mains pincées par les étincelles.
— Encore! cria Agrippa. Toujours plus loin! Banni! Banni!
Lorsque le grimoire arrêta de s’enfoncer, Agrippa retira ses mains. La pierre recouvrit la couverture et le feu cessa. Seules de légères fumerolles continuaient à s’élever de l’endroit où le livre noir était maintenant prisonnier pour toujours. Il était encore possible de voir sa forme en relief dans la pierre.
Agrippa recula de quelques pas. Ses mains lui faisaient mal.
À l’entrée de la salle, les soldats repoussaient les démons qui n’avaient de cesse de les harceler. Il leur était toujours impossible de se frayer un chemin jusqu’au mage, balayé par le cyclone qui sévissait dans l’ossuaire.
Difficilement, Agrippa se pencha pour ramasser une poignée de terre.
— Vents de colère, hurla-t-il, je vous confie ce livre pour les siècles des siècles. Que ma volonté soit faite!
Puis il lança avec force la poignée de terre contre le mur où se trouvait le livre.
Son offrande acceptée, un événement imprévu lui allongea la mine.
Le vent tomba d’un coup et les démons s’éclipsèrent.
D’Évreux fut le premier à se ruer vers le mage.
Il lui sauta dessus avant que l’autre n’eût eu le temps de fuir la salle et le jeta au sol. Les autres se saisirent de lui et le remirent debout avant de l’écraser contre le mur.
Des pièces de mosaïque et des galettes de mortier tombèrent par terre, abîmant un peu plus l’œuvre antique. Agrippa cracha au visage d’Évreux, atteignant une brûlure bouffie.
— De quel droit oses-tu t’opposer à moi, sorcier? J’ai vu ta magie, nous l’avons tous vue! Et cette fois, tu grilleras sur le bûcher, je te le jure! Et j’attendrai le temps qu’il faudra pour que la journée soit sans vent, afin de ne pas attiser les flammes! Et elles te dévoreront lentement!
Agrippa lui sourit. L’homme avait ce quelque chose de cynique, voire d’inquiétant lorsqu’il souriait. D’une voix calme et posée, il imposa sa volonté.
— À tous, je neutralise vos forces. Afin que rien vous ne puissiez me faire. Par tous les anges de l’enfer, vos forces vous quittent et vous laissez tomber le fer…
Aussitôt, la poigne des soldats se relâcha et leurs armes chutèrent au sol. Le regard d’Évreux était à la fois absent et brouillé de larmes. Sa physionomie, effarée.
Agrippa se dégagea lentement et s’éloigna d’eux de quelques pas dans la direction de la troisième galerie. Celle qui menait encore plus loin au cœur de la Terre.
— Tu ne pourras pas t’en tirer par là, articula difficilement le chef des soldats, tu ne pourras pas t’échapper…
— Allez tous au diable, tous autant que vous êtes! explosa Agrippa. Vous ne valez pas plus que ce fou d’inquisiteur! Ne pouvez-vous donc pas me laisser tranquille? Jamais je ne te donnerai la joie de me voir brûler sur un bûcher, tu m’entends? Jamais! Parce que je suis plus fort que vous, parce que je connais des choses que votre minable intelligence ne peut même pas imaginer!
— Tu… tu vas tous nous tuer, alors…
— Non, car je ne suis pas un assassin qui tue de sang-froid. Contrairement à vous, je ne prends pas plaisir à voir mourir les gens! Mais jamais vous ne pourrez raconter ce que vous avez vu ici.
Agrippa se pencha pour ramasser une torche qui brûlait au sol, puis se dirigea vers la galerie suivante, pour emprunter la direction du nord-est, qui le mènerait vers le bout de l’île, là où se trouvait une sortie naturelle dans la forêt qu’il était le seul à connaître. Juste avant de quitter la salle, il se retourna en direction des hommes paralysés et effrayés qui avaient perdu toute force.
— Quand j’ai pris vos forces, commença-t-il, j’ai volontairement omis la dernière ligne de mon incantation. Tu veux la connaître?
— Je te tuerai… maudit sorcier… maudit hérétique…
— … et la mémoire de votre esprit. Ainsi soit-il…
Agrippa fonça dans la galerie et disparut dans la pénombre.
Une bruine magique et subtile flottait encore dans l’air de la salle. Les soldats toujours frappés d’inertie pouvaient très bien la sentir.
Renaud d’Évreux voulut crier à Agrippa de revenir, mais son cri mourut dans sa gorge.
Il venait d’oublier qui il était et pourquoi il se trouvait là.

Pendant des centaines de milliers d’années, les bras des rivières Moselle et Seille avaient laissé une partie de leurs eaux s’insinuer à travers le sol perméable. Accompagnées des eaux de pluie qui s’étaient infiltrées par les moindres fissures de la roche pour en mouiller des couches de plus en plus profondes, elles avaient fini par rencontrer une assise imperméable pour finalement s’accumuler jusqu’à former un véritable réservoir souterrain. Défonçant les structures faibles et emplissant les vides se trouvant sur son passage, la nappe d’eau avait glissé sur la couche imperméable sur des centaines de pieds avant de ressortir de nouveau à l’air libre. La source ainsi créée avait laissé ses eaux cheminer sur une pente pour former un nouveau ruisseau qui était retourné à la Moselle. La nappe aquifère, quant à elle, avait continué d’accompagner les rivières des dizaines de pieds sous la surface, creusant au fil du temps un complexe réseau de galeries dans le calcaire et les alluvions, pour finalement emprunter un chemin principal, lui-même devenu un véritable cours d’eau intérieur. Et chaque hiver, à cause de l’état des sols qui favorise l’infiltration, de la faible évaporation et des plantes en hibernation qui ne consomment à peu près plus, la rivière souterraine se retrouvait grossie jusqu’au printemps, rugissant comme un fauve en furie, projetant contre les rochers des galeries ses eaux tumultueuses et glacées.
C’est devant pareil spectacle qu’Henri Corneille Agrippa se tenait, la bouche ouverte par la surprise et la tête entre les mains. La rivière lui barrait la route pour atteindre le tunnel qui devait le mener à l’air libre.
Agrippa frappa du poing le mur tout près de lui sur sa gauche. Mais tout ce qu’il réussit à faire fut de se blesser. Après s’être généreusement maudit à haute voix sur ce phénomène naturel qu’il avait négligé, le mage inspira profondément pour se contrôler.
Habituellement basse et affichant un faible courant, la rivière avait toujours été guéable.
En été.
Mais nous n’étions qu’à la mi-juin et le niveau de l’eau ainsi que la force du courant qui la transportait dépassaient de loin ce qu’il avait jamais imaginé. D’abord, le bruit du courant était à la limite du supportable. La vitesse d’entraînement qui fracassait des trombes d’eau contre les rochers devait nécessairement être causée par un refoulement de la nappe. L’eau était tout simplement poussée sous pression à travers les sorties disponibles.
Et cette rivière souterraine en était la principale.
Agrippa se tenait à la limite des éclaboussures, baignant toutefois dans un embrun qui humidifiait l’air ambiant. Élevant sa torche, il aperçut l’entrée de la petite galerie de l’autre côté de la rivière. Même une faible lumière extérieure parvenait à se frayer un chemin jusque dans la grotte. D’après sa forme, Agrippa était convaincu que les premiers chasseurs-cueilleurs à avoir cherché un abri au cœur de ces grottes avaient agrandi le passage naturel existant pour d’abord permettre à la fumée des feux d’être évacuée par un déplacement d’air. Ne pouvant que briser la pierre par les fissures existantes en utilisant des coins de bois mouillés pour la faire éclater, ils avaient tant bien que mal élargi le passage afin de le rendre plus efficace.
Agrippa chercha en lui une possibilité, par la magie naturelle, de ralentir ou de retenir toute cette eau, ne serait-ce que quelques secondes.
Il n’y avait pas de temps à perdre. Savin ne mettrait pas longtemps à se rendre compte que ses hommes avaient échoué dans leur tentative de le capturer. Et il était impossible de savoir quelle forme adopterait sa contre-attaque.
Tout en fouillant nerveusement d’une main dans son escarcelle, Agrippa ficha la torche dans une anfractuosité. Il satura mentalement la flamme en oxygène pour en augmenter l’intensité malgré le tissu imbibé de combustible sur le point de tomber en lambeaux. Il tira une petite bouteille de verre clair de son escarcelle et en arracha immédiatement le bouchon de liège qui en fermait l’ouverture. S’approchant de la fougueuse rivière, il étira le bras afin de capturer suffisamment de liquide pour remplir la fiole. Reculant de quelques pas pour se mettre à l’abri de la bruine qui continuait de saturer l’air dans cette partie de la grotte, il s’intima le calme afin de mieux se recueillir. Il se concentra sur l’énergie subtile qui, selon lui, soutenait la bruine dans l’air et décida d’en faire également son support pour la demande qu’il s’apprêtait à faire. Malgré le danger qu’une telle invocation représentait, il n’eut d’autre choix que de se passer du cercle de protection à l’intérieur duquel il se serait normalement confiné pour se mettre à l’abri des démons primitifs.
— J’invoque ici les esprits des profondeurs, commença-t-il d’une voix ralentie où la crainte restait perceptible. J’invoque les esprits de l’ombre et du froid. Déversez votre pouvoir dans cette bouteille. Qu’elle déborde de votre force et dirige mes intentions! Emplissez-la de glace et qu’elle prenne toute la place! Pour que de mes intentions elle devienne l’extension!
Les yeux fermés, tenant le contenant entre ses mains, le mage attendit. Toute son attention était dirigée sur le contenu de cette bouteille qu’il sentait se refroidir au creux de ses paumes.
Le pouvoir que lui avait donné l’accès aux connaissances de l’Opposant était fabuleux. Il sentait que les démons tant terrestres qu’aériens ne pouvaient dire non à ses invocations. Ils devaient s’y soumettre. Et cette pensée lui procurait encore une immense satisfaction malgré la crainte qu’il ressentait chaque fois.
Lorsqu’il lui fut impossible de tenir la fiole d’eau gelée plus longtemps entre ses mains, Agrippa ouvrit les yeux et leva la tête. La bruine projetée dans l’air par les eaux turbulentes de la rivière flottait maintenant en fins cristaux de glace que la lumière de la torche faisait scintiller comme les étoiles par une nuit sans lune. L’eau ruisselante se figeait sur les parois en pierre. Et le souffle du mage se matérialisait sous la forme d’un brouillard blanchâtre.
L’alchimiste enfonça le bouchon de liège dans le goulot puis lança la bouteille vers la rivière. Au moment où elle percuta l’eau, une sourde explosion se fit ressentir et la glace envahit l’espace en un souffle glacial qui projeta eau et glaçons dans toutes les directions. Agrippa eut tout juste le temps de se tourner pour se protéger. Les esprits aériens et vengeurs envahirent la grotte dans des bruits confondus de souffles froids et ronflants. Et lorsque l’homme se tourna de nouveau vers la rivière, ce fut pour constater que la force de son courant avait été plus forte que sa magie. Bien que partiellement recouvert de glace en ses bords, le milieu du cours d’eau intérieur poursuivait sa course dans un rugissement de défi.
Recroquevillé sur lui-même pour se parer du froid, Agrippa était figé sur place, incrédule.

Les cloches des églises avaient déjà sonné prime et Nicolas Savin n’obtenait aucune réponse aux cris désespérés qu’il lançait depuis l’entrée des catacombes.
Furieux, il lança vers le cimetière l’arbalète qu’il tenait toujours en main, avec une force décuplée par la rage. L’arme atterrit sur le rebord d’une pierre tombale au marbre usé par le temps et se déclencha sous l’impact. Le puissant carreau au fer triangulaire vint se planter dans un grand hêtre à dix pieds de l’inquisiteur. Ce qui eut pour effet de quelque peu tempérer sa colère.
Au fond de lui, Savin savait ses hommes perdus. Il était clair qu’il leur était arrivé quelque chose et il se força à réfléchir logiquement aux circonstances. Bien qu’il crût d’abord que l’unique issue aux catacombes eût été celle qu’il avait sous les yeux, il était fort à parier que son vieil ennemi eût pu en connaître une seconde. Agrippa était trop malin pour se piéger lui-même. Il avait plutôt attiré les hommes dans un traquenard pour sécuriser sa fuite.
Les catacombes suivaient l’écoulement d’une rivière souterraine qui cheminait vers le nord. Vers la pointe de l’île. Là où, disait-on, la forêt de Chambière était hantée par les esprits des revenants qui, retenus par les branches des arbres, n’arrivaient plus à retrouver le cimetière. D’autres disaient même que ses marécages renfermaient encore des créatures monstrueuses apparentées au Graoully 3 .

Savin quitta en trombe les ruines des thermes pour sortir du cimetière. Passé les grilles, il fonça vers l’ouest dans le but de rejoindre l’autre bras de la Moselle qui longeait l’île de ce côté. Une large pâture lui permit de courir sans être ralenti, jusqu’à ce qu’il atteignît enfin le bord de l’eau, à bout de souffle. La chance lui sourit lorsque, sur sa gauche, il aperçut sur la rivière un navire de déchargement à fond plat qui venait dans sa direction. Le navire, non ponté, équipé de rames et avec sa voile carrée au tiers pour lentement sortir de la ville, lui était familier. Derrière lui traînait un flobart, sorte d’embarcation de service que le navire remorquait à sa suite. Savin héla le capitaine, qui saisit l’urgence dans ses propos. Ce dernier barra vers la droite pour s’approcher de la berge et parut surpris de voir le dominicain prendre élan pour sauter à son bord.
— Je suis à la poursuite d’un homme dangereux, lui dit-il en reprenant difficilement son souffle, que je soupçonne d’avoir atteint la pointe de l’île… Pouvez-vous suivre la berge jusqu’à la forêt de Chambière? Au nom du Saint-Père, vous devez m’aider!

Agrippa s’était reculé jusqu’au fond de la grotte pour prendre son élan. Il n’avait d’autre choix que de sauter la rivière qui, bien que rétrécie par la formation des glaces de chaque côté, continuait de projeter ses eaux dans une fureur aveugle.
Perdu lui-même dans son propre aveuglement, il enfonça son chapeau à bords sur sa tête, vérifia son sac en bandoulière, puis courut de toutes ses forces en chassant le doute de son esprit. Il bondit avec l’agilité d’un homme rompu au métier des armes et à l’entraînement physique pour rejoindre le banc de glace qui s’était formé de l’autre côté.
Lorsqu’il toucha la glace, celle-ci s’effondra sous son poids, l’entraînant dans le courant de la rivière. Alors qu’il glissait vers le gouffre où s’enfonçait la rivière souterraine, il se propulsa hors de l’eau pour s’accrocher à une saillie aux arêtes rocailleuses tranchantes qui lui entaillèrent les doigts. Se soulevant par la seule force de ses bras, il parvint à prendre appui sur une étroite corniche et à se hisser hors du courant. Transi à cause de la température de l’eau, Agrippa s’engagea avec maladresse dans le petit tunnel pour s’éloigner de la rivière. Il se laissa tomber au sol un peu plus loin pour reprendre son souffle et constata les écorchures qu’il s’était faites aux mains. Déchirant une partie de sa chemise, il pansa ses blessures avant de se remettre en route pour remonter vers la sortie. Il n’eut qu’à suivre la lumière pour enfin déboucher à l’air libre, dans un véritable dédale de végétation dense et confuse à travers laquelle il eut du mal à se frayer un chemin.
Griffé par les aubépines aux longues épines agressives et retenu par des plantes sauvages et sarmenteuses aux lianes envahissantes, Agrippa parvint au milieu d’une éclaircie entourée de hêtres, de frênes et de peupliers trembles. Lorsqu’il se retourna en secouant les brindilles et les feuilles qui collaient à ses vêtements détrempés, il dut reconnaître que la sortie était complètement camouflée par le tissu de plantes indigènes.
La chaleur le gagnant enfin, il secoua son chapeau et s’orienta par rapport à la position du soleil qui filtrait entre les branches. Il en vint à la conclusion que s’éloigner de la ville était la meilleure chose à faire dans l’immédiat. Il devait d’abord atteindre le bout de l’île.
Bien qu’il lui fût encore impossible de savoir ce qu’il ferait une fois rendu là.
Laissant au passage glisser ses doigts sur les petits fruits verts d’un cormier sauvage, il se remit en route.

À la proue du navire marchand, un fourquin mobile était fixé dans le bois du bastingage et retenait une grande arquebuse à mèche qui servait de moyen de dissuasion pour tout pirate qui aurait voulu se risquer à détourner la marchandise.
Appuyé sur l’arme à feu, Nicolas Savin scrutait les berges de l’île Chambière. Lorsque le navire dépassa enfin les grands saules qui leur cachaient la pointe de l’île, l’inquisiteur bondit contre le garde-corps.
Un homme se tenait debout sur le cap au sortir de la forêt, observant l’horizon vers le nord.
Et il ne mit qu’une seconde à le reconnaître.
— C’est lui! Il est là! s’écria-t-il spontanément, incapable de contenir la colère qui l’habitait. Barrez dans sa direction!
Le vent en poupe, le navire se rapprocha doucement de la berge pour suivre le relief de l’île. Alerté par les cris de l’inquisiteur, Agrippa se tourna vers le navire qui venait vers lui et mit quelques secondes à comprendre.
Puisant dans le brasero de pont avec les pinces de forgeron, Savin en retira un gros charbon qu’il appuya contre le bout de la mèche de l’arquebuse.
— Cette arme est-elle chargée? demanda-t-il au charpentier qui s’occupait de l’entretien courant du navire et qui faisait également partie des quatre hommes d’équipage.
— Elle l’est, monsieur, répondit l’autre.
Jetant le morceau de charbon à l’eau et les pinces sur le pont lorsque la mèche fut attisée, Savin épaula la lourde arquebuse et la fit basculer en direction de l’alchimiste.
Puis il appuya le bout de la mèche en feu contre le bassinet contenant la poudre d’amorçage.
Agrippa courut pour plonger au sol entre les arbres en bordure de la forêt au moment où la détonation se fit entendre. Chargée de grenaille, la décharge causa un massacre dans la végétation, coupant les branches, perforant les feuilles et faisant voler des éclats de bois et d’écorce.
Savin tourna l’arquebuse vers l’intérieur du navire.
— Chargez!
Le charpentier vida une mesure de poudre accompagnée d’une pelletée de grenaille dans le canon déjà échauffé de l’arme. Il appuya un morceau de tissu graisseux contre l’embouchure et l’enfonça au fond du canon à l’aide de la bourre de calage fixée au bout d’un manche. L’opération n’avait pas pris une minute.
Savin fit de nouveau basculer l’arquebuse vers la pointe de l’île et lança une seconde décharge en bordure de la forêt.
Agrippa resta au sol, les mains sur la nuque pour se protéger, alors que des branchages et des copeaux de bois lui tombaient dessus. Il se redressa une fois le calme revenu. Fou de colère, il voyait Savin en train de faire recharger l’arquebuse.
Il s’appuya le dos contre le tronc dégagé d’un grand hêtre plus que centenaire pour se protéger de son assaillant. Puis il se concentra sur les eaux de la Moselle.
— Anges des abîmes et démons aquatiques, je vous invoque et vous ordonne de vous soumettre à mon pouvoir. Je vous invoque et vous ordonne de venir à mon aide et de diriger votre colère contre les personnes que je pointerai de mon doigt.
Une nouvelle volée de grenaille vint percuter le grand hêtre. Agrippa tomba à genoux derrière l’arbre, surpris par la violence des impacts. Lorsqu’il se releva, ce fut pour faire face au navire qui approchait. Savin lâcha son arquebuse et les deux hommes se regardèrent.
Et Agrippa le pointa du doigt.
Une horde de démons aquatiques prenant forme à travers l’eau surgirent des flots tel un groupe de mercenaires fantômes.
— Chargez! hurla de nouveau le dominicain, soudainement pris de panique.
— Allez! ordonna Agrippa à sa horde de guerriers infernaux.
Au moment où les démons se précipitèrent vers le navire de transport, les hommes de l’équipage se jetèrent à l’eau. Ce qui leur fut fatal.
Les démons les engloutirent et les noyèrent tous sans la moindre pitié.
Ce fut d’abord le capitaine et son second qui périrent les premiers. Faute d’avoir été le dernier à quitter son navire, le capitaine fut le premier à être envoyé par le fond. Vint ensuite le tour du manœuvre, qui tenait aussi les livres de comptes. Le calfot, lui, tenta de détacher le flobart et de sauter dedans. Mal lui en prit car l’une des entités, gardant toujours un filet d’eau la reliant à la rivière, s’abattit sur lui avec tant de violence qu’elle lui rompit les os.
Le charpentier eut à peine le temps de bourrer l’arquebuse avant que Savin n’y abaisse la mèche pour faire feu contre un autre démon qui allait s’écraser sur lui. Le coup fit littéralement exploser l’entité qui se répandit en eau sur le fond du bateau, éclaboussant les deux hommes.
De gigantesques tentacules liquides jaillirent ensuite de chaque côté du navire pour en fouetter le fond. Le dominicain et son chargeur d’arquebuse couraient en tous sens pour éviter les coups d’eau qui faisaient craquer les planches. Le charpentier, frappé de côté par le monstre, alla s’écraser contre un treuil manuel qui lui brisa la nuque. Savin fut quant à lui poussé hors du navire, puis soulevé au centre d’une formidable gerbe d’eau, qui l’éleva à plus d’une vingtaine de pieds dans les airs avant de le laisser retomber au milieu de la rivière.
Agrippa intervint.
— Non, pas lui! décida-t-il. Pas Savin!
Les démons aquatiques, tous réunis autour de l’inquisiteur qui se maintenait hors de l’eau, se faisaient menaçants et le surplombaient par la variété de formes et de dimensions qu’ils pouvaient adopter.
Alors que le chaland passait à la hauteur d’Agrippa en frôlant la berge, celui-ci sauta lestement à son bord et courut jusqu’à la poupe. Savin le maudissait de mots surprenants dans la bouche d’un homme d’Église. Il n’y était question que de mort, de souffrance et de tortures.
Ayant dépassé la pointe de l’île et ramené le navire de transport au centre du cours d’eau, Agrippa tira la voile carrée jusqu’en tête de mât pour gagner de la vitesse.
Considérant qu’il n’y avait plus de témoins et déplorant qu’il y ait eu mort d’hommes par la faute de l’inquisiteur, Agrippa renvoya les démons.
Et les commander lui procurait toujours un sentiment mêlé de puissance et de contrôle absolu sur les éléments.
— Retournez aux abîmes! leur cria-t-il sur un ton impératif. Maintenant!
Les entités grouillantes d’eau s’effondrèrent sur elles-mêmes, au cœur de la Moselle qui retrouva enfin sa tranquillité et son faible courant.
— Sois maudit, Agrippa, ragea Savin en nageant vers la berge, et je te conseille de fuir au loin! Car si jamais tu remets les pieds en Lorraine, je jure devant Dieu que tu monteras sur le bûcher! Je le jure devant Dieu! Je te retrouverai! Je te soumettrai moi-même à la question et au tribunal de l’Inquisition! Je prouverai tous tes méfaits et toutes tes hérésies! Tu souffriras si longtemps que le bûcher sera pour toi une délivrance!
Le vent s’éleva soudain, gonflant un peu plus la voile carrée. Alors que le navire prenait de la vitesse, Agrippa sectionna d’un coup de cognée le câble qui retenait le flobart en remorque.
Il gratifia le dominicain d’un ironique sourire.
Puis dans un geste théâtral, il le salua largement du chapeau en une noble révérence.

2
Salaberry-de-Valleyfield, Québec.
Dans l’après-midi, le jeudi 1 er septembre 1938.

Une forte tourmente intérieure alimentait un morbide sentiment de laissé-pour-compte dans l’esprit abattu du curé Édouard Laberge.
Roulant en direction est sur le rang Saint-Joseph, l’homme derrière le volant n’était plus que l’ombre de lui-même. Arborant une barbe mal entretenue et des cheveux désordonnés qui lui frôlaient les épaules, le prêtre avait passé les trois dernières années à fuir. Abandonné dans une détresse immense que personne ne semblait comprendre, il se sentait égaré entre ces mondes invisibles et celui dans lequel il se trouvait présentement, pourtant le sien.
Laberge ressentait une frustration grandissante à laquelle il refusait de répondre. Pendant des années il avait combattu le mal sous toutes ses formes. Et tout ce qu’il avait gagné en retour n’avait été qu’épreuves et revers.
On avait voulu le tuer et il avait été forcé de pourfendre.
On avait voulu l’aimer et il avait dû s’en défendre.
Il avait été traîné dans le temps, la mort et l’espace. Il avait été là d’où en principe il n’aurait jamais dû revenir. Il avait fait le sacrifice ultime de négliger sa propre vie pour le salut des autres.
Et pourtant, il souffrait.
Terriblement.
Malgré la souffrance et la frustration, Laberge se refusait à blâmer Dieu. Il se rattachait désespérément à la possibilité que cet être de lumière, qu’il vénérait et à qui il avait voué son existence tout entière, puisse encore lui tendre la main.
Mais le temps passait inexorablement sur sa vie comme un courant irrésistible sur le fond d’un cours d’eau.
Il aurait voulu mourir qu’il s’en sentait tout de même incapable. Inaccessible, il s’était retiré au fond de lui-même, et au fond d’une cellule du séminaire Saint-Thomas-d’Aquin. Sous les bons auspices de Théodore Coppegorge et de Joseph-Alfred Langlois, Laberge avait été pris en charge par le diocèse dès son retour d’Irlande, trois ans plus tôt 4 .
Il ressentait encore les effets d’un choc post-traumatique dont il n’arrivait pas à se défaire. Un trauma qui avait pris des allures d’infestation de l’esprit et de l’inconscient qui le poursuivait dans sa fuite et le terrorisait jour après jour, nuit après nuit.
La route en gravier défilait sous ses yeux et sous les roues de la vieille Chrysler 1927 qui paraissait en aussi mauvais état que son propriétaire.
Au cours des cinq années où Laberge était disparu dans l’Autre Monde celte, la Chrysler verte était demeurée stationnée pendant près de deux ans dans la cour de l’évêché. Puis, à la fin d’un automne, sous les instances de l’évêque, Albert Viau avait récupéré le véhicule recouvert de feuilles mortes figées dans la glace d’un verglas passager. Voulant bien faire, le cantonnier avait entreposé le coupé deux places dans le fond de sa grange. Mais l’humidité dégagée par le sol en terre battue n’avait pu empêcher la corrosion de faire son œuvre. Et une fois par semaine, sauf l’hiver, pendant plus de trois ans, il avait fait démarrer le moteur à la manivelle afin de le conserver dans un bon état de fonctionnement. Jamais il n’avait voulu utiliser le véhicule, pas plus qu’il n’avait autorisé ses fils à s’en servir. La Chrysler était restée là, comme un animal endormi qu’Albert réveillait de temps à autre, avec la certitude que son propriétaire allait un jour revenir.
Et le temps avait donné raison à Albert Viau.
Le rang Saint-Joseph traversait la nouvelle île de Salaberry d’ouest en est, jusqu’au village de Lac-Saint-Louis 5 . En effet, depuis la mise en service du nouveau canal de Beauharnois quelques années plus tôt, Salaberry-de-Valleyfield n’était plus seulement une ville, elle était aussi une île. Plus loin sur sa droite, Laberge pouvait encore apercevoir des amoncellements de terre et de pierres qui faisaient suite aux gigantesques travaux. Bien qu’au départ le canal eût été creusé pour alimenter un projet de centrale électrique, il était évident que ses dimensions colossales permettraient un jour la navigation sur ses eaux 6 .
Soudainement tiré de sa rêverie, le curé donna un coup de volant pour éviter une large crevasse sur le bord du chemin. L’angoisse lui assaillit la poitrine comme à chaque fois que la colère ou l’impatience le gagnait.
Car depuis trois ans, Édouard Laberge souffrait d’un mal sans nom.
Jamais il n’avait pu se remettre de sa mission en Irlande qui de ce fait avait été sa dernière. Les quelques jours qu’il avait passés à la poursuite de la bardesse Ina Kassidy dans l’univers mythologique irlandais s’étaient à son retour soldés par cinq années d’absence. Il s’était alors remémoré les écrits racontant les voyages fabuleux de vaillants guerriers qui avaient, dans certains cas, été absents pendant des siècles.
Quand Laberge avait quitté en catastrophe la maison du médecin qui l’avait recueilli sur la route au bord de la Boyne, il s’était effondré à genoux dans la neige pour crier son désespoir et pleurer les dernières larmes que pouvait encore receler son corps meurtri. À voix basse, la gorge étouffée par le froid et les sanglots, il avait maudit les hommes qui, par leur méchanceté et leur cupidité, l’avaient plongé dans pareille destinée. Après s’être ressaisi, il avait décidé de procéder par étapes au lieu de se poser des questions auxquelles il était incapable de trouver réponse. Il avait récupéré ses affaires dans la neige et cogné à la porte de la maison du médecin. La vieille femme, demeurée seule à l’intérieur, avait mis du temps avant de lui ouvrir. Après avoir marmonné de brèves excuses, il lui avait demandé où se trouvait le standard téléphonique le plus près.
Étonnée, elle lui avait répondu que le docteur en avait un au salon.
La vieille femme avait joint pour lui une standardiste avant de lui tendre le combiné.
— Écosse, s’il vous plaît, avait-il poliment demandé dans la langue de Shakespeare, la ville est Linlithgow. Et l’entreprise, la distillerie St. Magdalene…
Laberge avait poussé un soupir de soulagement en apprenant par la réceptionniste de la distillerie que Craig Durell en était toujours le patron. L’homme qui dirigeait secrètement les bureaux de l’ARC 7 en Écosse sous le couvert de cette entreprise de fabrication de scotch était presque tombé de sa chaise en entendant le curé. Ce dernier, récupéré l’après-midi même, avait été conduit jusqu’au ferry qui l’avait ramené en Écosse.
Une fois à l’abri des murs de la distillerie et l’identité du revenant contrôlée, Durell s’était rendu au pas de course à la salle du téléscripteur pour alerter l’ARC au Québec et les informer du retour-surprise de leur fils prodigue. Coppegorge avait relu trois fois la bande de papier perforée de petits caractères avant de courir réveiller l’évêque.
Ramené en France jusqu’au port du Havre, Laberge s’était retrouvé dans une toute petite cabine en dessous de la ligne de flottaison sur le Lafayette , un paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique qui effectuait la traversée vers Québec.
Quand il avait enfin posé le pied sur les quais de la plus ancienne cité au Canada, Laberge avait cru défaillir. Il revenait de si loin! Albert Viau, qui l’attendait là en compagnie de Théodore Coppegorge, l’avait serré dans ses bras en le soutenant tout à la fois.
Ils avaient été incapables d’échanger la moindre parole. Pas même lorsque le chauffeur de taxi avait demandé qui paierait la course jusqu’à la gare.
La route glissait sous le coupé Chrysler comme une trame de souvenirs sur la mémoire du curé.
Parsemé de grues haut perchées, le chantier titanesque de la centrale hydroélectrique de Beauharnois apparut droit devant. Bien que cela ait pu d’abord sembler contre nature, les hommes étaient quand même parvenus à dompter le Saint-Laurent et s’appliquaient maintenant à en tirer de l’énergie.
Laberge quitta enfin la route en gravier pour rouler sur une chaussée pavée. Signe qu’il approchait du village de Lac-Saint-Louis. Le bruit des pneus sur la pierre fut remplacé par le ronronnement régulier du moteur quatre cylindres, ce qui eut pour effet de momentanément calmer le curé.
Il avait cherché tous les moyens possibles et imaginables pour trouver le réconfort. Mais pas aux bons endroits. Il avait fui les proches qui lui voulaient du bien et qui, croyait-il, seraient les premiers à le juger. Le seul vers qui il avait eu envie de se tourner pour demander de l’aide était son vieil ami Francis Fall Leaf. Mais le chaman mohawk avait quitté Caughnawaga depuis des années pour la réserve hopi de Black Mesa, en Arizona.
Retrouver la paix et le moyen de chasser l’infestation qui le rongeait lentement de l’intérieur avait semblé tout à fait impossible.
Jusqu’à tout récemment.
Et c’est précisément ce qui le conduisait encore aujourd’hui à Lac-Saint-Louis.
Depuis son affrontement avec le Britannique William Black treize ans plus tôt, Édouard Laberge était la victime d’un phénomène étrange auquel il était malgré tout parvenu à s’habituer. Celui de ressentir la présence de son vieil ennemi dans un quelconque recoin de son esprit. C’était justement avec l’aide de son ami Fall Leaf que le curé avait enfin compris la source de cette présence non désirée. Plutôt que de mourir damné et captif des démons d’un monde infernal, Black s’était subtilement projeté vers Laberge en un ultime geste désespéré. Et il avait trouvé dans les méandres de l’inconscient du curé une terre d’asile où s’abriter jusqu’à ce qu’il arrive à retrouver le chemin de la délivrance.
Au cours de sa dernière mission qui l’avait mené jusqu’aux confins d’un monde mythologique oublié, Laberge avait pour son plus grand malheur subi le même type d’infestation.
Du moins le croyait-il.
Après avoir quitté les côtes de l’Irlande à bord du ferry qui le conduisait en Écosse, Laberge s’était écrasé sur une banquette malpropre dans le coin d’une salle chauffée par un poêle au charbon. Pleine de voyageurs, et avec un chauffage sans contrôle, la pièce commune empestait la sueur. Il avait inspecté le mur métallique recouvert de multiples couches de peinture beige avant de s’y appuyer la tête. Il avait senti contre son crâne les coulisses qui avaient durci en séchant et le froid tout près, provenant d’une fenêtre givrée par la condensation.
Le sommeil l’avait gagné presque malgré lui, sournoisement.
Laberge s’était réveillé dans un rêve. Il se savait en train de rêver et avait délibérément choisi de rester là, au cœur de ce songe, dans l’espoir de vivre ne fût-ce qu’en pensée quelque chose d’agréable.
Couché au sol et adossé contre un gros rocher à l’ombre d’un feuillu majestueux, il avait d’abord senti les premiers rayons du soleil caresser son visage. Puis les vibrations à même le sol. Le bruit rythmé et régulier avait attisé son doute et l’avait forcé à se mettre debout alors que les vibrations s’intensifiaient.
Vêtu de pied en cap comme un guerrier celte de l’Antiquité, Laberge se trouvait au milieu d’une immense plaine verdoyante, parfumée de fleurs délicates et flanquée de collines boisées.
Appuyé contre le rocher reposait un bouclier rectangulaire et oblong d’un peu plus de trois pieds. Fabriqué en bois, il était renforcé par divers éléments en fer.
Tout contre le bouclier reposait une épée dans son fourreau décoré de multiples symboles astraux. Laberge s’en était emparé, inquiété par le bruit grandissant qu’il avait associé à une armée en marche. Il avait ceint l’épée, avant de la tirer pour en examiner la lame plate au bout arrondi.
Ses craintes s’étaient justifiées lorsqu’il avait vu arriver les premiers combattants à chaque bout de la plaine. Et il avait réalisé avec stupeur qu’il se trouvait entre deux armées parées à s’affronter. À mesure que les hommes s’approchaient au pas des deux côtés, Laberge avait pu constater de loin l’état lamentable de leurs habits de guerre. Des corbeaux apparurent bientôt dans le ciel, comme attirés par la promesse d’un funeste festin.
Figé au milieu de la plaine et de ce rêve étrange qui le laissait dans le doute et le questionnement, le curé avait été saisi de panique quand les guerriers s’étaient d’un coup rués les uns vers les autres. Fuyant vers la colline, Laberge avait toutefois été intercepté par les premiers assaillants qui avaient été plus vifs que lui. Il n’y avait pas à se méprendre sur ce qu’il avait sous les yeux : des morts-vivants ranimés par Morrigane, la déesse guerrière, qui planait maintenant au-dessus des armées. Se retrouvant coincé dans la mêlée, Laberge avait été obligé d’engager lui aussi le combat pour se défendre.
Réfléchissant à toute vitesse entre les coups qu’il devait distribuer pour sauver sa vie, le curé avait cherché une brèche qu’il ne voyait pas. Certains guerriers avaient une apparence franchement repoussante; des yeux manquants dans leurs orbites probablement gobés par des corbeaux affamés, de la chair putréfiée en lambeaux et ballottée par leurs mouvements brusques au même rythme que quelques mèches de cheveux éparses. Des vêtements sales et déchirés complétaient le tableau, associés à un équipement de guerre puant la terre marécageuse et la rouille.
Au bout d’un moment, Laberge avait vraiment été sur le point de flancher. La fatigue et la peur causées par ce combat sans fin semblaient vouloir venir à bout de lui à travers ce rêve angoissant qu’il lui paraissait impossible de fuir. Il parait de son bouclier et frappait de son épée tout à la fois, ne faisant plus aucune différence entre les armées en présence qui tenaient à revivre avec la fureur des souvenirs disparus une quelconque bataille mythologique perdue d’avance.
C’était après avoir évité une lance que l’homme avait foncé droit devant en se protégeant de son bouclier, repoussant et piétinant les morts-vivants sur son passage et tentant une percée vers l’un des flancs pour s’échapper. Une horde de corbeaux accompagnée de Morrigane lui avaient foncé dessus, le jetant à terre. Se roulant sur le sol pour éviter qui d’une lance qui d’un coup de bouclier, Laberge avait vu s’abattre sur lui la lame oxydée d’une grande épée alors que la sienne était retenue sous un corps tombé près de lui. Certain de pouvoir se réveiller au dernier moment, il avait au contraire vu une lame étincelante bloquer l’attaque juste sous ses yeux.
Quelle n’avait pas été sa surprise de découvrir à la poignée de cette lame William Black en personne et plus noir que jamais!
— Tu es trop vieux pour la guerre, Laberge! avait crié Black. Tu vas finir par nous tuer!
Puis, relevant brutalement la lame de son opposant, Black avait rabaissé la sienne avec force pour lui sectionner le bras juste au-dessus du coude.
Lâchant sa prise sur la poignée de son épée toujours coincée, Laberge en avait saisi une toujours au fourreau sur un nouveau cadavre tombé près de lui. D’un seul et unique mouvement en la retirant, il avait tranché le jarret d’un autre guerrier s’apprêtant à daguer Black dans les côtes. Fort d’un second souffle, Laberge avait bondi sur ses pieds et avait poursuivi le combat avec Black. Les deux hommes, dos à dos, avaient combattu sans relâche jusqu’au soir. Et lorsque le soleil avait disparu derrière la colline, Laberge s’était senti aspiré jusqu’à un réveil brutal qui lui avait arraché un cri et un morceau de peau contre le cadre métallique du mur sur lequel il était appuyé.
Depuis cette première nuit hors des terres d’Irlande, trois années s’étaient écoulées. Et Laberge, qui souffrait déjà d’insomnie chronique, avait ajouté une nouvelle peur à celle de ne pas pouvoir dormir. Celle de voir réapparaître Morrigane.
Bien que le cauchemar ne se fût manifesté qu’irrégulièrement et sans avertissement, il n’en restait pas moins que chaque fois, Laberge se voyait contraint de combattre jusqu’à la tombée du jour pour survivre. Car la mort en cours de rêve signifierait une mort certaine dans la réalité. Black le lui avait affirmé. Et seul cet instant où le soleil disparaissait derrière l’horizon lui permettait de se réveiller. L’angoissante fatalité du phénomène avait au fil du temps miné le curé au point de le rendre méconnaissable.
Après s’être résigné au fait qu’il lui était impossible de se débarrasser de Morrigane et que, tout comme Black, elle semblait résider quelque part au fond de lui, son univers s’était mis à tourner autour du sommeil. Plus rien d’autre n’avait d’importance. Il lui fallait résister au-delà de l’épuisement. Et quand arrivait le moment où toute résistance devenait inutile, il n’avait d’autre choix que de compter sur l’appui de son vieil ennemi pour venir lui prêter main-forte.
Chaque fois, le mage britannique était là. Refusant obstinément de laisser son hôte mourir, repoussant encore un peu plus les limites de sa propre finalité.
Laberge avait connu bien des souffrances au cours de son existence. Mais cet état permanent de phobie immaîtrisable l’avait lentement conduit au bord de l’autodestruction. Et bien qu’il ait depuis le début ardemment cherché le moyen de se libérer de cette emprise maléfique, il avait fini par sombrer dans l’abandon inexorable, qui lui donnait chaque fois un peu plus l’envie d’offrir sa poitrine à la lame du premier guerrier venu.
Cette idée libératrice et expiatoire lui était apparue comme la seule et ultime solution à son mal de vivre.
Jusqu’à tout récemment.

Laurent Sareault se tenait fièrement, poings sur les hanches, devant la porte de son cabinet.
Il avait, quelques heures auparavant, remercié et payé les ouvriers qui avaient remplacé l’affiche annonçant sa profession. L’homme, qui jusque-là avait traité les siens en tant qu’ analyste du comportement , s’annonçait maintenant comme psychanalyste .
Philosophe et sociologue diplômé de l’Université de Montréal suivant des études au Collège Sainte-Marie, Sareault s’était intéressé au comportement humain après sa rencontre avec le docteur Wilder Penfield, alors chirurgien à l’hôpital Royal-Victoria. Penfield, qui travaillait principalement sur l’épilepsie et les traumatismes cérébraux, avait mis en lumière, lors d’une conférence, ses récentes découvertes sur ce qu’il appelait la biologie de la mémoire. Instantanément fasciné, Sareault avait suivi l’homme avec qui il s’était finalement lié d’amitié et l’avait épaulé quatre ans plus tôt dans le projet de fondation de l’Institut de neurologie de Montréal, au sein duquel il œuvrait toujours. Désireux de faire ses propres explorations du psychisme humain, Laurent Sareault avait ouvert son propre cabinet de consultation. Il était convaincu, tout comme Freud, que tout acte psychique se devait d’avoir un sens. Pour lui, il était impossible qu’une idée ou un souvenir puisse nous traverser l’esprit sans raison apparente. Un lapsus ne pouvait se résumer qu’à un simple accident de langage. Et un rêve ne pouvait se borner à n’être qu’une série d’hallucinations sans le moindre sens. Vraiment, Sareault se considérait comme un chercheur qui pratiquait des fouilles aux limites mêmes de l’esprit humain. À la recherche des tendances non conscientes refoulées par tout homme en difficulté.
Solide gaillard aux épaules robustes, son doux regard accentué d’un bleu azur l’appuyait dans sa méthode cathartique qui consistait à mettre certains patients sous hypnose. Ses cheveux clairsemés et filés de blanc lui conféraient une sagesse précoce qui achevait de mettre en confiance tous ceux qui venaient lui demander de l’aide.
Frissonnant dans sa chemise à manches courtes, Sareault rentra à l’intérieur et s’appliqua à préparer sa prochaine rencontre.

Le heurtoir en fer donnant contre la porte ne se fit entendre que deux fois.
Le psychanalyste alla aussitôt ouvrir et s’effaça pour laisser entrer son client et refermer derrière lui.
— Laissez-moi vous débarrasser, dit-il en prenant veste et chapeau et en indiquant de la main un large fauteuil capitonné de cuir.
D’un flegme à faire peur, l’homme se laissa choir dans le grand fauteuil. Lorsque Sareault vint s’asseoir devant lui, il le considéra de son regard perçant.
— Je vous attendais, dit enfin le psychanalyste en griffonnant quelques notes dans un livre à la reliure en cuir repoussé.
— Nous avions rendez-vous.
— Oui, en effet, admit Sareault, quelque peu embarrassé.
Édouard Laberge avait toujours affirmé qu’il était faux de croire que nous étions ceux qui trouvaient les livres, et qu’il était plus juste de penser que c’était plutôt les livres qui nous trouvaient. Il était tombé sur Sareault tout à fait par hasard, au fond d’une allée de la grande bibliothèque du séminaire de Valleyfield, alors que les deux hommes s’apprêtaient tous deux à mettre la main sur l’unique exemplaire de La psychologie de masse du fascisme , de Wilhelm Reich. Ayant usé tout son esprit combatif la nuit précédente dans un nouvel affrontement contre Morrigane, Laberge avait cédé le livre à Sareault, qui avait engagé la conversation, intrigué par la piètre allure de son interlocuteur. De fil en aiguille, Sareault en était venu à proposer à Laberge de venir le rencontrer afin qu’ils puissent discuter plus aisément. C’est au cours de leur troisième rencontre que Laberge avait décidé de tout raconter au psychanalyste.
En homme probe, quoique tenu par le secret professionnel, Sareault avait considéré tout ce que le curé lui avait confié comme étant la vérité, jusqu’à preuve du contraire. C’est après s’être documenté dans des ouvrages anglais traitant de la mythologie celtique qu’il avait proposé à Laberge une expérience de catharsis psychanalytique conduite sous hypnose.
Bien qu’hésitant, mais n’ayant plus rien à perdre, le prêtre avait accepté. Il était acculé au pied d’un mur insurmontable, sans portail ni brèche.
— Je vais d’abord vous expliquer ce que nous allons faire ensemble, commença Laurent Sareault, car soyez certain que je resterai avec vous, Édouard, et que je vous accompagnerai dans cette expérience. En aucun moment vous ne devrez avoir la sensation d’être laissé à vous-même. Vous ne devrez jamais vous en faire pour moi, vous entendez?
— Croyez-vous seulement que cela puisse être possible? Vous ne savez pas encore dans quoi vous vous embarquez. Êtes-vous conscient que vous risquez d’y perdre la vie? Vous me prenez fort probablement pour un fou, je sais…
— Arrêtez, Édouard. Vous n’êtes pas fou. Vous souffrez. Et vous souffrez d’un mal qui vient vous prendre depuis le tréfonds de votre être. Pour éradiquer ce mal, il ne faut pas le laisser venir vers vous. Vous devez aller à lui. Et l’affronter sur un terrain que vous aurez choisi en intégrant des éléments nouveaux qui se voudront perturbateurs. C’est là que réside tout le secret de l’anéantissement des terreurs nocturnes de tout être humain. L’enfant qui a peur du noir n’a besoin que d’un seul élément rassurant dans les ténèbres qui l’entourent pour sentir qu’il a un contrôle sur celles-ci. Ne croyez-vous pas que le simple fait de savoir que le jour va revenir suffit amplement à faire fuir la peur du noir? Nous irons ensemble, Édouard, parce que nous en avons décidé ainsi et je vous ramènerai débarrassé de votre propre peur du noir.

Confortablement étendu sur un récamier de style Regency recouvert d’une grande couverture matelassée qui sentait le propre, Édouard Laberge chassait les appréhensions qui se présentaient à lui sous la forme d’autant de questions insidieuses.
S’il était parvenu à faire confiance à William Black pour le garder en vie, il se devait de faire confiance à Sareault. Cet homme était sa planche de salut, son dernier espoir.
— Non seulement nous irons chasser Morrigane sur son propre terrain, avait déclaré Sareault, mais nous la chasserons de votre esprit, où qu’elle se cache. Si tout se passe comme je l’espère, tout à l’heure vous serez délivré de vos tourments et nous boirons un vin chaud à votre santé.
Le psychanalyste avait approché son fauteuil du récamier et faisait face à l’analysant. Son visage n’affichait pas la moindre inquiétude. Il était sûr de lui.
— Il faut nous ménager l’effet de surprise, poursuivit-il, ce qui aura pour conséquence de l’accabler et de lui faire perdre sa contenance de mécanisme psychique. À l’intérieur de vous, Morrigane n’est ni plus ni moins qu’un sens d’interprétation qui est traité par votre esprit sous la forme d’un modus operandi qui se répète chaque fois qu’il est activé. Vous devez comprendre que c’est votre propre trouble psychique qui décide de l’interpréter ainsi et qui fait en sorte que cela se reproduit chaque fois de la même manière. Votre conscience, elle, ignore l’origine de ce trouble, ou de ce dérèglement. Elle fonde donc le mode de fonctionnement de cet état de rêve selon ce qu’elle a pu puiser à même votre inconscient. En d’autres mots, elle utilise vos souvenirs ou les émotions vives que vous avez pu vivre afin de redonner vie à son attaque. Seule une infime partie de Morrigane est nécessaire pour activer ce mode opératoire qui vous empoisonne la vie depuis trois ans.
— Si vous le dites…
— C’est vraiment une dramatisation orchestrée de main de maître, mais qui, bien que psychique, a le pouvoir de vous tuer. Il faut donc y mettre un terme maintenant. Et vous devez être convaincu de cela. À présent, je vais continuer de vous parler. Vous êtes libre de m’écouter ou de ne pas m’écouter. Cela n’a aucune importance. Je veux que vous regardiez au-delà de moi, à l’autre bout de la pièce, là où se trouve la petite lampe suspendue. Je veux que vous fixiez la flamme de cette lampe et que vous fassiez abstraction de tout ce qu’il y a autour. Dorénavant, il n’y a plus que cette flamme pour vos yeux. En revanche, vous pouvez laisser votre esprit vagabonder où bon lui semble. Pensez à être bien ou ne pensez à rien du tout. Cela n’a aucune importance. L’important est d’accéder à un état de détente…
Sareault avait découvert que d’utiliser ces paroles permettait au patient d’éliminer la fixation et l’angoisse de se sentir obligé de se concentrer entièrement sur le psychanalyste.
Au bout d’un moment, sentant Laberge beaucoup plus détendu, Sareault lui donna de nouvelles consignes.
— Dans un instant, je vais vous demander de compter à rebours à partir de cinq cents jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter. Pas à voix haute mais à l’intérieur de vous-même. Essayez d’adopter un rythme de compte et de le maintenir. Il n’y a pas de mal à se tromper et ne revenez jamais en arrière. Poursuivez toujours de façon régulière et concentrez-vous sur le décompte en vous efforçant de ne pas écouter ce que je vous dirai.
— Ne pas écouter?
— Vous vous concentrerez sur votre décompte. Maintenant, assurez-vous d’être installé confortablement et détendez-vous. Ralentissez votre respiration, doucement, lentement. Fixez la flamme de la petite lampe suspendue et ne la quittez des yeux sous aucun prétexte. Essayez de ne pas cligner des yeux, fixez la flamme et commencez à compter en vous efforçant le plus possible de ne pas écouter ce que je dis. Fixez la flamme, sans battre des paupières, continuez à compter et détendez-vous, respirez lentement, calmement… Vous fixez la flamme, vous comptez à rebours et à chacune de vos respirations vous êtes de plus en plus détendu. Très bientôt, vous ressentirez le besoin de laisser vos paupières se fermer. Ne luttez pas lorsque ce moment arrivera. Vous continuez à compter et à fixer la flamme et vous fermez vos yeux, doucement, lentement, complètement… Vos yeux sont fatigués et délicatement fermés. Ils le resteront jusqu’à la fin de notre séance, jusqu’à ce que je vous dise de les ouvrir. Il n’y a plus que votre décompte qui pour l’instant a de l’importance… Vous êtes entièrement détendu, tous les muscles de votre corps entrent dans un état complet de relaxation… Et vous pouvez maintenant arrêter de compter.
Sareault s’avança sur le bout de son fauteuil pour observer Laberge et constater l’état de sa transe.
Le curé était parfaitement immobile et même son tonus musculaire semblait altéré. Les traits de son visage s’étaient affaissés et sa respiration s’était ralentie au point de devenir inaudible. Aucun mouvement de déglutition, aucun réflexe au niveau des paupières. Le temps semblait encore vouloir s’arrêter pour Laberge.
Sareault savait fort bien que la transe restait un état instable. Et malgré toute l’assurance qu’il avait démontrée à l’endroit du curé, il s’était bien gardé de lui dire qu’en le plongeant dans une transe profonde, il ignorait si son patient recevrait bien tout ce qu’il lui dirait. Il ne croyait pas que Laberge pouvait mourir en rêve. Il croyait par contre que ce rêve pouvait le tuer à petit feu. Quoi qu’il en soit, il ferait de son mieux pour l’accompagner au cœur de lui-même et lui prodiguer les suggestions ou les outils pour le débarrasser de Morrigane. Le psychanalyste maîtrisait bien sa science et, s’il le fallait, il induirait des variations dans la profondeur de la transe de Laberge pour lui permettre d’aller et venir entre les niveaux les plus profonds et ceux plus proches de la conscience.
Observant bien son sujet, Sareault amorça le traitement.
— Édouard, est-ce que vous m’entendez?
Laberge mit quelques secondes avant de formuler sa réponse.
— Oui, je vous entends.
— Si vous le permettez, Édouard, je vais maintenant vous retrouver en cet endroit psychique où se situent les forces de vos instincts, votre réservoir à pulsions. C’est manifestement la région la plus profonde et la plus obscure qui puisse se trouver en vous-même, car tous les processus qui s’y passent restent inconscients. Nous, psychanalystes, l’avons nommée le ça . C’est là que vous devrez affronter la manifestation de cette psychose qui vous torture en utilisant votre instinct de mort, votre pulsion fondamentale d’agressivité. Car bien que cette pulsion puisse vous pousser à la destruction, elle peut aussi s’opposer à ce qui veut vous détruire. Elle sera votre désir d’attaque, votre protection et votre préservation. À présent, en remontant dans votre transe comme sur un îlot au milieu de l’océan, avez-vous bien saisi ce que je vous ai dit et m’autorisez-vous à vous accompagner dans cette expérience?
Laberge déglutit et un subtil mouvement des yeux sous ses paupières se manifesta. Il ouvrit un moment la bouche avant de parler.
— Non seulement je vous le permets, articula-t-il, mais j’ai besoin de vous. Je suis déjà au milieu de la plaine où s’affronteront bientôt les armées. Près de moi, le rocher où reposent mon épée et mon bouclier. Je peux déjà entendre le bruit du déplacement des morts-vivants, de leurs chevaux pourrissants et de leurs chiens d’attaque au corps décharné… Je sais qu’ils approchent…
Le ton de voix de Laberge ainsi que la simple description qu’il faisait des armées donnèrent froid dans le dos à Sareault. Dehors, le jour déclinait et l’intérieur du bureau s’assombrissait. Seules une faible lumière électrique et la petite lampe à huile suspendue assuraient l’éclairage.
— Et qu’en est-il de votre ennemi, Édouard? Celui qui vient habituellement vous prêter main-forte pour repousser sa propre damnation. Est-il là?
Quelques secondes passèrent alors que Laberge semblait voyager entre ses niveaux de conscience pour entendre et assimiler les paroles du psychanalyste. La voix caverneuse de William Black résonna à travers sa bouche.
— Je suis là, grand docteur, annonça-t-il enfin, et si tu n’es pas un trouillard et que tu peux nous être d’une quelconque utilité, je te conseille de ramener ton cul immédiatement, car bientôt il sera trop tard…
Sareault expira longuement et se décida à plonger. Il tirerait les ficelles à partir des observations physiologiques qu’il pourrait faire sur son patient, de ce qu’il lui avait déjà confié et de ce qu’il lui dirait à partir de maintenant.
— Retourne-toi, Édouard, et je serai là… glissa Sareault d’une voix résolue.
Perdus dans ce rêve insensé au milieu de l’immense plaine, sur un fond de guerre et de bruits de guerre, Édouard Laberge et William Black se faisaient face.
Encore.
Un bruit animalier les fit se retourner lentement. Leur surprise fut totale. Même Black fut incapable d’articuler la moindre parole.
Trois puissants griffons blancs aux yeux rouges luisants piaffaient d’impatience, attelés à un char de guerre à deux roues recouvert de bronze repoussé de scènes mythologiques. Et dans le char, vêtu tel un demi-dieu, Laurent Sareault tenait les guides en affichant un sourire gêné.

— Venez! insista-t-il. Je vais nous conduire au pied de la colline!
Encore sous le choc, les deux hommes passèrent de chaque côté des griffons qui les suivirent des yeux en émettant d’inquiétants grognements. Ils sautèrent derrière Sareault, qui lança aussitôt son attelage fabuleux en direction de la colline.
— But who the hell is he 8 ? demanda Black, renversé par la situation.
— Mais comment avez-vous fait? questionna Laberge à l’endroit de son thérapeute, sans parvenir à détacher son regard des trois créatures fantastiques à tête d’aigle et à corps de lion.
Leurs ailes rabattues, les griffons couraient avec une force surprenante, entraînant le char à une vitesse telle qu’il fallait bien se tenir pour ne pas risquer d’être éjecté.
— Ne sommes-nous pas dans un rêve? hurla Sareault pour couvrir le bruit du char roulant sur la terre battue. Je suis celui qui présentement vous suggère tout ce que vous voyez et ce que nous sommes en train de faire!

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