Au cœur du Loch
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Au cœur du Loch , livre ebook

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Description

L'Écosse, ses îles et ses histoires.


Dans un pays encore marqué par les rébellions jacobites, Andrew, ancien Highlander, tente d'élever seul ses deux filles : Iseabail et Moira. Au travail de la terre se succèdent les escapades secrètes au bord des Lochs. La famille s'y retrouve autour d'un air de cornemuse, savourant les contes de leur lande.


Sous la surface ondulent les mythes.


Cependant, l'apparition d'un être de légende bouleverse l'une des sorties de la famille McAndie. Craignant pour la vie de sa jeune sœur, Iseabail s'élance vers l'esprit aquatique et se fait engloutir avec lui au fond des eaux sombres.


Un sacrifice peut-il changer tout un destin ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782375743218
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Marine Gautier
Au coeur du loch
La légende d'Iseabail & Keir - T.1







Collection Infinity
Mentions légales
Le piratage prive l'auteur ainsi que les personnes ayant travaillé sur ce livre de leur droit.
Collection Infinity © 2017, Tous droits réservés
Relecture © Laure-Anne Michel
Correction © Emmanuelle Lefray
Couverture © MxM Créations


ISBN : 9782375743218
Existe en livre

Prologue
Tandis que les flocons hivernaux tourbillonnaient dans le ciel et que l’hiver s’abattait durement sur les terres d’Écosse, un homme ne quittait plus le chevet de sa bien-aimée. Avec douceur, il bordait son épouse avec d’épaisses couvertures en tweed alors que le tartan familial recouvrait ses jambes tremblantes. Les yeux embués, il gravait dans sa mémoire chaque moment partagé avec sa tendre compagne. Difficilement, il se faisait à l’idée qu’il serait désormais seul pour élever leurs deux filles, lui, le Highlander sauvage que seule sa femme avait su apprivoiser. La rage lui serrait les poings, tandis qu’il contemplait le visage encore trop jeune de la mourante.
D’une voix affaiblie par la maladie, elle lui confia ses dernières volontés. Les yeux plongés dans ceux de sa moitié, il lui fit une promesse qu’il comptait bien honorer. Quoi qu’il en coûte, il inculquerait à ses filles l’histoire et les traditions qui rythmaient la vie des anciens clans. Le boucher Cumberland, comme on l’appelait, avait beau avoir lancé une traque sans précédent contre les rites et coutumes des Highlanders, rien ne pourrait l’empêcher d’honorer sa parole. Peu importait que cela fasse de lui un hors-la-loi, la mémoire de leur peuple vivrait dans leur descendance.
Il y veillerait.
 
1. Le croft des MacAndie
Au cœur des Hébrides, l’île de Lewis subissait les affronts perpétuels des courants d’air de l’Atlantique. À quelques miles de Stornoway, de gros nuages noirs menaçaient la ferme des MacAndie. La couleur du ciel ne laissait aucun doute ; la pluie ne tarderait pas à inonder le croft familial. Pourtant, rien ne pouvait entacher la gaieté de Moira. Iseabail, sa grande sœur, venait enfin de lui confirmer ce qu’elle attendait depuis une semaine. La prochaine escapade aux Lochs s’annonçait pour le lendemain.
La perspective de cette nouvelle expédition en famille ravit la pétillante demoiselle. D’humeur joyeuse, la jeune blonde virevoltait dans ses jupons rapiécés, évitant les chardons qui jonchaient la terre. À tout moment, les œufs dans son panier d’osier manquaient de se déverser sur le sol. Tout en longeant le muret de pierre qui délimitait le croft, elle se mit à chantonner un air ancestral des Highlands. Une mélodie qu’Andrew apprenait à ses filles dans le plus grand secret.
— Tais-toi donc ! Tu vas finir par attirer l’attention. Il ne fait pas bon être aussi « enthousiaste » par les temps qui courent ! s’irrita Iseabail.
— Détends-toi ! Pas un sassenach à l’horizon, t’as rien à craindre !
— Y a pas que des Anglais dont j’me méfie, vois-tu. On ne sait jamais qui serait prêt à dénoncer quelques Highlanders récalcitrants. N’importe quoi pour quelques pièces… chuchota-t-elle.
Moira jeta un coup d’œil suspicieux autour d’elle. Personne sur le petit chemin terreux. Même les crofts alentour semblaient endormis. Comme leur père, les hommes se trouvaient certainement au pâturage avec leurs troupeaux tandis que les femmes s’affairaient à la laine, à l’abri de l’averse à venir. La jeune femme se pencha à l’oreille de sa sœur.
— Y en a pas un qui se doute de ce qu’on mijote chaque semaine ! Sont tellement occupés qu’ils ne s’intéressent pas à de pauvres gens comme nous.
— Peu importe, sois un peu plus discrète !
L’Écosse demeurait marquée par l’échec des soulèvements jacobites. La vague de répression des emblèmes nationaux avait déferlé sur le pays depuis quelques années déjà. Désormais, l’interdiction de jouer de la cornemuse retentissait au travers des Highlands. Les tartans, eux, n’avaient pas tardé à être proscrits comme tous les symboles représentatifs du nationalisme écossais. Iseabail se souvenait encore du vieux Heckie, déporté hors de l’île. Ce dernier refusait obstinément de se dévêtir de son précieux kilt à carreaux bleus, luttant à sa manière contre la prohibition de ses origines.
Moira avait beau être insouciante, elle savait pertinemment que l’inquiétude de sa sœur était justifiée. Le vent balayait la lande, comme les Anglais opprimaient les Écossais. La prudence était de mise.
Un demi-sourire sur les lèvres, la jeune fille s’engouffra dans la petite maison de pierre et s’affaira aux corvées ménagères. L’aînée, quant à elle, partit rejoindre son père au terrain communal à quelques kilomètres du village. L’Écossaise faisait son possible pour soulager l’homme de ses lourdes tâches. Chaque jour, elle venait le retrouver, ramenant le troupeau à ses côtés, courant après les bêtes égarées.
Là-bas, Andrew se plaisait à surveiller le bétail en train de paître. Il s’asseyait sur les rochers, le regard perdu dans la lande, oubliant parfois l’absence de sa femme. On devinait, malgré son dos courbé par le labeur, le guerrier d’antan. Par moments, une lueur se rallumait dans ses yeux fatigués. La passion, la fougue et la puissance de l’homme se percevaient pendant quelques secondes avant de s’éteindre à nouveau. Iseabail regrettait de ne pas avoir connu cet homme qu’elle devinait un bref instant, avant qu’il ne devienne le Highlander abattu par des années de guerre et de misère.
Les pas d’Iseabail foulèrent la bruyère avec rapidité, tentant de battre de vitesse la pluie qui s’annonçait. Andrew aperçut sa fille de loin, ses longs cheveux roux lâchés au vent. Elle slalomait entre les moutons paresseux, trop occupés à brouter l’herbe fraîche pour la laisser passer. Ses mains caressaient la laine des petits ovins sur son passage puis s’attardaient entre les cornes des quelques bœufs de leur cheptel.
Le visage du vieux crofter s’illumina tandis qu’elle parvenait à sa hauteur. Elle lui rappelait tant son épouse. Même regard rieur, même caractère de mulet. Cette pensée lui décrocha un sourire lorsque son regard s’attardait sur la chevelure de son aînée. Des années durant, il s’était évertué à lui enseigner quelques manières de femme respectable, palliant du mieux qu’il le pouvait l’absence de sa douce. Malheureusement, il n’y avait rien à faire.
Contrairement à sa cadette, Iseabail éclatait de rire à l’idée de devenir une lady . Chaque fois, elle plantait son regard noisette dans celui de son père et répétait qu’elle n’avait que faire des conventions. Sa vie se trouvait sur le croft, au plus proche de la terre, et elle n’avait besoin de personne, surtout pas d’un mari.
Derrière son air bourru et ses faibles réprimandes, elle connaissait la fierté que ressentait son père pour Moira et elle. Il regrettait seulement que sa chère Fenella ne soit plus parmi eux pour admirer les beautés qu’elles étaient devenues. Pourtant, Andrew le savait bien, il devrait ramener ses filles à la raison, en particulier son aînée. La vieillesse le rapprochait inlassablement de la tombe, il leur faudrait prendre époux pour espérer garder le croft. L’homme secoua la tête pour chasser ces pensées, il lui restait encore un peu de temps.
Iseabail attrapa une outre d’eau fraîche et la tendit au vieil homme. Chaque jour, elle s’employait à veiller sur lui, ne manquant jamais de lui apporter à boire ou à manger. Les filles n’étaient plus des enfants, à présent elles s’occupaient de lui comme deux mères poules. S’il ne faisait pas attention, elles auraient tôt fait de prendre le commandement de la maison, répétait-il, un sourire au coin des lèvres.
— À quel Loch allons-nous demain, père ?
La question le tira du fil de ses pensées. Il réfléchit un instant, passant sa main ridée dans ses cheveux aussi roux que ceux de sa fille. Le ciel ne se montrait guère clément en cette saison et il serait préférable de ne pas trop s’éloigner du croft.
— Nous irons au Loch Briodag ! s’exclama-t-il joyeusement.
À quelques mètres de là, le jeune fils des MacKenzie ne perdait pas une miette de leur échange. Curiosité ? Intérêt pour la belle rousse qui venait d’arriver ? Dans le doute, Andrew se tourna vers sa fille et d’une voix forte s’écria :
— Paraît que le poisson y est abondant en ce moment !
— Bien, rentrons préparer les nasses, répondit-elle, en lui faisant un clin d’œil.
2. Un air de cornemuse
Le lendemain matin, Andrew et ses filles se levèrent avec les premières lueurs de l’aurore. Après un frugal petit déjeuner, Moira s’affaira à réunir le matériel de pêche. Iseabail, quant à elle, s’occupa de nourrir la basse-cour. Les volatiles accueillirent son arrivée à grand renfort de caquètements, s’empressant de picorer les grains jetés à leur intention.
Un dernier tour d’inspection du troupeau et elle partit rejoindre son père dans la petite habitation. Celui-ci finissait de dissimuler dans leur chargement les précieux trésors pour lesquels ils se réunissaient réellement chaque semaine. Une fois sa tâche achevée, il sonna le départ, imitant dans les airs les contours d’une trompette.
Le soleil éclairait faiblement les plaines lorsque le trio quitta le croft. Stornoway disparaissait lentement derrière eux, accrochant les dernières nappes de brume matinale. D’un pas rapide, ils entamèrent leur escapade en direction du Loch Briodag, une étendue d’eau située à quelques miles seulement du village.
Ce n’était pas la première fois que la famille MacAndie se rendait sur ces rives. Ce Loch demeurait parmi leurs lieux d’expédition préférés. Jamais ils n’y avaient croisé âme qui vive, qu’elle soit écossaise ou non. Seuls au milieu de la nature, ils pouvaient s’adonner sans crainte à leurs activités traditionnelles. Musique, chants et cris de joie n’attiraient pas les regards dans cet endroit isolé. Cerise sur le gâteau, une habitation en ruine leur fournissait un refuge à l’abri des gouttes de pluie. Les averses rythmaient la région à cette époque de l’année et Iseabail préférait voir l’eau dégouliner le long de la pierre plutôt que dans ses cheveux roux.
Quelques pas devant, Moira gambadait au milieu de la tourbière, imitant les oiseaux dans le ciel. Comme à son habitude, leur père s’employa à leur enseigner le nom des volatiles, pointant du doigt tour à tour un pluvier doré et un chevalier aboyeur. Leur trajet au travers des joncs et de la mousse prenait chaque semaine des airs d’apprentissage, ce qui ravissait son aînée.
La curiosité de la jeune femme pour son environnement comblait son père qui s’empressait de répondre à chacune de ses questions. Lorsqu’ils n’étaient que tous les deux, Andrew l’aidait à perfectionner son habileté à la fronde. Bien vite, l’espoir d’apprendre les mêmes techniques à sa cadette s’était évanoui. Leçon après leçon, cette dernière n’arrivait toujours pas à manier l’objet et manquait de les assommer à coups de pierre. Désormais, chacune jouait son rôle. Iseabail apprenait à manier les projectiles et ramenait le gibier au croft tandis que sa sœur plumait puis vidait les volatiles.
Le trio avançait avec entrain et, finalement, l’eau douce du Loch apparut à l’horizon. Moira accéléra encore la cadence, pressée de voir son père entamer les rituels de la journée. Comme à chacune de leurs expéditions, le cérémonial demeurait le même. D’abord, Andrew revêtait le costume traditionnel, puis la famille MacAndie s’affairait à la pêche. Au moment du repas, tandis que les prises grillaient sur un feu de bois, le patriarche se livrait à toutes sortes de récits. Il alternait ses enseignements entre histoires de famille, légendes d’Écosse, généalogie des anciens clans et terminait inlassablement par des chants de son enfance.
L’homme disparut dans l’habitation en ruine, où seule la moitié du toit en chaume subsistait encore. Il en ressortit quelques minutes plus tard, les jambes nues sous son épais kilt à carreaux rouges. Sur son épaule, le tartan assorti complétait son habit traditionnel. Comme chaque semaine, les deux filles l’observèrent redevenir un peu plus lui-même, apercevant, sous les fines ridules, le puissant Highlander qu’il fut jadis, fier de porter les couleurs du clan. Iseabail sentit ses yeux s’humidifier face à la dignité qui se dégageait de l’homme. Jamais elle ne se lassait de ce spectacle.
Solennellement, il s’approcha d’elle et déposa sur son épaule un bout de tweed décoloré par les années, mais précieux par son histoire. Souvenir inestimable du passé. Puis, il fit de même avec Moira et tous trois se regardèrent, heureux, le sang pulsant encore plus fort dans leurs veines. D’un geste tendre, Iseabail caressa doucement le tissu. Quelques secondes, elle ferma les paupières, revoyant sa mère tailler la précieuse étoffe.
Même si l’excuse de la pêche leur permettait de quitter le village une fois par semaine sans éveiller les soupçons, elle n’en demeurait pas moins un moyen d’agrémenter le quotidien. Ainsi, quelques repas pêchés au bout de la canne ravissaient les estomacs de la famille. Le trio s’employa donc à préparer matériel et appâts. Les heures suivantes se déroulèrent gaiement entre prises et anecdotes sur leurs ancêtres. Andrew imita sa grand-mère maternelle, Ailein, une vraie mégère. Les mimiques qui tordaient son visage déclenchaient à chaque fois des salves de rires chez ses filles. Le père se mettait alors à courir en rond, prétextant de s’affoler à cause du poisson qui venait de s’enfuir. Inévitablement, les pitreries du patriarche faisaient redoubler les rires des jeunes femmes.
Finalement, leurs estomacs affamés sonnèrent le glas de cette matinée passée les pieds dans le Loch. Moira s’employa à faire du pique-nique emporté un festin. Grâce aux prises de sa sœur, tous profitèrent avec délectation de la chair tendre du poisson grillé. Les dernières bouchées englouties, Andrew se dirigea vers leurs affaires entreposées sous l’abri de pierre. Tandis que le soleil réapparaissait d’entre les nuages, il sortit avec mille précautions sa cornemuse, bien emballée dans des mètres de tissu. Doucement, il entama des airs typiques des montagnes, bientôt accompagné par les voix de ses filles.
Le reste de la journée se déroula comme à son habitude. Le patriarche s’endormit au bord du Loch tandis qu’Iseabail assurait la pêche, adoucie par les murmures de sa cadette qui chantait inlassablement quelques mélodies. Les yeux perdus sur la surface, l’aînée ferma les paupières, emportée par la berceuse que leur avait apprise leur défunte mère alors qu’elles n’étaient que des enfants.
Le jour commença à décliner sur la berge et il fut temps de rentrer au croft. Relevant les pans de sa robe, elle plongea ses pieds nus dans l’étendue froide. Depuis toujours, elle aimait ce contact contre sa peau, la sensation de clapotis contre ses chevilles, la circulation de son sang qui s’accélérait, stimulée par la fraîcheur de l’eau. Elle observa son reflet à la surface du Loch. Celui d’une jeune femme libre, à la crinière flamboyante. Indisciplinée. Se remémorant les suppliques de son père, elle tenta d’aplatir les mèches rebelles qui fusaient un peu partout.
Soudain, la surface se plissa en minuscules vaguelettes. Un poisson ? se demanda-t-elle en fixant les profondeurs sombres. Elle eut beau détailler le Loch, rien ne bougeait. Tout à coup, elle crut deviner une paire d’yeux. Des yeux immenses…
Ce regard ne la quittait pas, comme s’il tentait de scruter son âme. Surprise, la jeune femme eut un mouvement de recul. Elle s’avança à nouveau mais à présent seul son propre reflet lui faisait face sur l’onde. Avait-elle rêvé ? Les légendes de son père ne commençaient-elles pas à lui causer des hallucinations ?
Cependant, l’heure n’était pas aux questions. Il fallait rentrer avant que la nuit ne s’abatte sur la tourbière. Occupée à ranger le matériel, elle oublia rapidement l’incident. Les rires ponctuèrent à nouveau leur trajet lorsque Moira tenta à son tour d’imiter grand-mère Ailein, pour le plus grand plaisir de son père.
3. Visite à Stornoway
Les jours passèrent chez les MacAndie sans qu’aucune animation ne vienne troubler le travail de la terre arable. Andrew et Iseabail s’étaient partagé les « lazy beds », chacun travaillait le sol à son rythme, ainsi ils ne se gênaient pas dans leurs tâches. De son côté, Moira amenait les moutons sur le pâturage communal. La cadette filait la laine tout en surveillant le troupeau d’ovins en compagnie d’autres femmes du village voisin.
Sur le croft, seuls les raclements de bêche résonnant contre les murets de pierre venaient rythmer les longues heures de labeur. Le chef de famille s’occupait des bandes de terre les moins faciles, parsemées de rochers récalcitrants. Sa fille aînée s’affairait aux fossés de drainage que la boue venait boucher par endroits tout en veillant à ce que leurs quelques vaches demeurent bien attachées. Ce n’était pas le moment de perdre le fruit de leur dur labeur !
Une poignée de semaines s’écoulèrent à ce rythme, même les expéditions vers les Lochs furent mises de côté. Finalement, le calme revint dans la famille MacAndie et le temps arriva de partir en direction de Stornoway pour le plus grand plaisir de Moira qui aimait la ville bien plus que les terres humides de la campagne.
Iseabail s’employa à calmer l’excitation de sa sœur. En vain. Cette dernière ne cachait pas sa joie à la perspective de cette journée et en oubliait la moitié de leur chargement. Ses chaussures battaient donc le seuil de la maisonnette tandis qu’elle y enchaînait les allées et venues, riant de ses étourderies.
— Active-toi ! À ce rythme-là, il fera nuit noire à notre arrivée ! pesta son aînée.
Pourtant, elle avait beau souffler et s’agacer, rien n’y faisait ! Elle n’était toujours pas prête. Tandis que la cadette entamait un nouveau va-et-vient, sa sœur envisagea de la traîner de force en direction de la ville. Cependant, lorsque la tête blonde réapparut dans l’encadrement, ce fut avec un large sourire.
— Calme-toi, Isea ! Je suis prête, aucune raison de te fâcher !
Les deux jeunes femmes se mirent en route, lançant des coups d’œil inquiets vers le ciel. De lourds nuages gris menaçaient de répandre des trombes d’eau sur les landes. D’un même élan, elles accélérèrent la cadence. Plus tôt elles seraient à Stornoway, plus tôt elles pourraient s’abriter. Malgré la précipitation, Moira n’avait de cesse de lisser ses cheveux et d’ajuster son jupon. Iseabail ne comprenait pas cet élan de coquetterie, elle qui n’accordait que peu d’intérêt à sa propre apparence.
— On va vendre de la laine, pas parader devant les jeunes à marier !
— On peut toujours joindre l’utile à l’agréable, non ? lui répondit l’intéressée, en riant à nouveau.
De son côté, la grande sœur trouvait la compagnie des moutons bien plus agréable que la foule de la ville. Comme son père, elle préférait le calme de la campagne à l’effervescence de la cité. Une native de l’île pure souche, fille rebelle d’un Highlander des montagnes. Malheureusement, les années défilaient trop vite, et bientôt viendrait le temps de se marier. Son père n’était plus tout jeune et il fallait assurer un avenir pour sa cadette. Peu importait son bonheur personnel, elle ferait son devoir pour sa famille. Pour autant, elle profitait encore de sa liberté, reculant toujours un peu plus la conclusion d’un tel arrangement.
Au détour du chemin, les habitations de pierre se dessinèrent à l’horizon. Plus que quelques yards à parcourir. À peine furent-elles arrivées à Stornoway que le visage d’Iseabail se transforma. Un sourire de façade vint étirer ses fines lèvres en un rictus ridicule. Sa tête s’inclinait, ci et là, en guise de salut, l’honneur de la famille dépendait de leur attitude. Alors, elle se dissimulait sous des simulacres de bonnes manières, tentant d’écourter leur visite au possible.
Toutefois, il fallait bien qu’elles vendent leur laine aux tisserands de l’île. Seuls ces précieux instants, à observer la confection du tweed, animaient à nouveau son regard. Avec passion, elle apprenait les secrets de fabrication ancestrale, caressant du bout des doigts les fibres de laine finement entremêlées. De son côté, Moira furetait dans les tissus, rêvant de jolies tenues pour sa garde-robe.
Tandis que les deux sœurs contournaient l’échoppe d’une herboriste, des accents anglais ramenèrent Iseabail à la réalité. Les s assenachs avaient bien compris la valeur de leurs étoffes et profitaient de ce juteux marché au détriment des habitants de l’île. Le mois dernier encore, un croft avait brûlé, une famille de plus s’était exilée pour laisser plus de place aux troupeaux. La valeur des animaux dépassait celle des hommes, contraints de quitter leur terre natale. Peu importait le prix tant que l’or remplissait les poches de l’envahisseur.
En dépit de sa colère, elle reconnaissait leur chance. Malgré la famine et la pauvreté qui régnaient sur l’île de Harris et Lewis, leur dur labeur permettait à la famille MacAndie de se nourrir à sa faim et de vivre plus confortablement que la plupart des crofteurs de la région. Le trio possédait bien plus d’une corde à son arc pour améliorer le quotidien.
En plus de leur activité sur le croft et de leurs excursions à la pêche, Moira s’occupait des bobines de laine. Elle teintait les fibres grâce au lichen ramassé sur les rochers de la côte. Iseabail, de son côté, s’employait à suivre son père qui l’éduquait comme le fils qu’il n’avait jamais eu. Leurs escapades fournissaient oiseaux et petit gibier, de quoi remplir les estomacs affamés des membres du foyer.
Pourtant ce jour-là, pas de chasse ni de pêche, l’heure était à la vente et la boutique du tisserand se trouvait de l’autre côté de la ville. Un étrange tapage agitait la cité davantage qu’à l’accoutumée, agaçant un peu plus la jeune femme, obligée de houspiller sans cesse sa sœur pour la faire avancer.
— Nous ne sommes pas là pour nous détendre, Moira ! Plus vite nous aurons vendu la laine, plus vite nous retournerons chez nous !
— Cesse un peu d’être si rabat-joie ! Je me demande ce qui se trame par ici ! Jamais je n’ai vu tant de monde sur la place.
Effectivement, au cœur de la petite ville, l’agitation battait son plein. Au milieu de la foule, un homme leur fit de grands gestes avant de s’approcher, en claudiquant, des deux arrivantes. Teàrlach, un ami de leur père, à la langue aussi pendue que celles des commères des échoppes, s’empressa de les renseigner sur les raisons d’un tel attroupement. Le vieux MacLeod, seigneur et propriétaire des terres, mariait sa cadette dans les jours à venir. Chacun s’activait aux préparatifs de la noce de la fille de leur ancien chef de clan.
— Tu crois qu’on pourra assister à la cérémonie ? s’enquit Moira.
Pour toute réponse, Iseabail acquiesça. Elle avait beau exécrer ce genre de rassemblements, sa romantique de sœur, elle, les adorait. De plus, un mariage d’une telle ampleur n’était pas monnaie courante dans les environs et elle ne comptait pas priver Moira de cet événement. Son père donnerait son accord, dans le secret espoir qu’une de ses filles trouve mari parmi la foule rassemblée. Andrew leur répétait sans cesse qu’elles devaient fréquenter plus de jeunes gens. Ce serait l’occasion idéale !
Iseabail finit par tirer sur la manche de sa sœur. Elles avaient perdu assez de temps dans la cohue, il leur fallait reprendre leur chemin vers la maison du tisserand. Sa sœur, les yeux brillants, contemplait avec envie les hommes et femmes qui circulaient autour d’elle. Des toilettes plus riches les unes que les autres se succédaient devant ses prunelles émerveillées.
La jeune MacAndie emboîta le pas à sa sœur, non sans quitter des yeux celles et ceux venus pour l’occasion. Tant absorbée à détailler les robes des femmes, la romantique ne regardait pas devant elle et soudain, se heurta à un obstacle qui la sortit de son étourderie. Face à elle, un brun à la carrure imposante la contemplait de son regard moqueur.
— Vous voilà bien distraite, mademoiselle !
L’inconnu se mit à rire devant les joues rouges et le regard gêné de Moira. Cette dernière se confondit en excuses et se précipita pour rattraper son aînée. Quelques pas plus loin, Iseabail observait la scène, amusée par les bourdes de sa sœur.

***

Une heure plus tard, les sœurs MacAndie saluèrent le commerçant avec de grands gestes. Dans la bourse d’Iseabail, quelques pièces supplémentaires cliquetaient gaiement. Fergus, comme à son habitude, avait acheté la totalité de leurs bobines. Sa femme leur avait même servi quelques biscuits tout juste sortis du four. Il faisait bon vivre chez les tisserands, qui les accueillaient inlassablement avec un sourire sur leurs visages fatigués. Moira aimait cette femme généreuse qui la couvait comme sa propre fille à chacune de leurs visites. Plus que des échanges commerciaux, un vrai lien affectif s’était tissé au fil des ans.
Le temps passait vite à Stornoway et déjà il leur fallait retourner au croft. Leurs pas les éloignèrent de la petite boutique, les menant à nouveau vers la place. Moira jetait des regards à la ronde, espérant secrètement revoir le beau brun au détour d’une ruelle. Pourtant ce fut un autre Écossais qui se matérialisa à leurs côtés. Angus ne manquait pour rien au monde leur venue à la ville, calquant ses pérégrinations à la cité sur les leurs. Soulevant son chapeau, il salua les deux jeunes femmes, son regard s’attardant particulièrement sur l’aînée MacAndie.
— Les filles, c’est toujours un plaisir de vous voir à Stornoway ! s’exclama-t-il avec entrain, ne lâchant pas la rousse des yeux.
— Salut, Angus ! Tu as vu toute cette agitation ?
— Y avait longtemps qu’on n’avait pas vu un mariage pareil se préparer ! Espérons que, comme la fille MacLeod, les plus réticentes se décident à prendre époux !
Moira éclata de rire tandis que sa sœur changeait de couleur. Les deux idiots se moquaient ouvertement d’elle ! À chacune de leurs visites, le jeune homme tentait par tous les moyens de séduire l’aînée des MacAndie. Peine perdue. Iseabail n’accordait pas un regard à celui qu’elle considérait trop faible pour elle. Au fond, elle attendait un peu d’aventure et de passion. Son cœur ne palpitait pas pour le commerçant épris d’elle.
Soudain, quelques gouttes de pluie s’écrasèrent sur le front de la jeune femme. Après un rapide au revoir à Angus, elle entraîna sa sœur au cœur de Stornoway. À travers ses mèches trempées, cette dernière jeta un dernier regard vers les habitations. Vers l’inconnu dont elle entendait encore le rire.
Iseabail observait sa sœur à la dérobée. Elle lui enviait sa candeur et son incorrigible romantisme. Rencontrerait-elle, elle aussi, un homme capable de la faire rougir de la sorte ? Existait-il sur la lande un Écossais taillé pour vivre à ses côtés ? L’image du jeune MacKenzie souriant bêtement s’imposa à elle. Plutôt s’exiler en Angleterre, pensa-t-elle, tandis que le croft se dévoilait à l’horizon.
4. Rainish Eilean Mor
Le printemps céda peu à peu sa place à l’été sur le lopin de terre des MacAndie. Les nuages blanchirent pour ne plus refléter que des amas cotonneux sur la surface des Lochs. Afin de fêter le retour de la belle saison, Andrew décida d’emmener ses filles plus loin qu’à l’accoutumée. Ses yeux brillaient à l’idée de leur faire découvrir le fameux Loch Orasaigh, situé à une dizaine de miles de Stornoway. Cette excursion ravissait l’ensemble du foyer, heureux de s’éloigner de sa routine le temps d’une journée.
Les membres de la petite famille s’étaient levés aux aurores ce jour-là. Chacun s’activa à ses tâches quotidiennes avec plus d’entrain que le reste de la semaine. En un rien de temps, les bêtes furent nourries et le matériel réuni. À quelques yards de là, le coq des MacTavish entamait à peine son chant matinal, réveillant doucement la lande. Les MacAndie, eux, disparaissaient déjà sur le sentier d’un pas décidé. Tous trois sillonnaient au travers de la bruyère, espérant ainsi atteindre leur destination avant que le soleil ne soit à son zénith.
Cette escapade privilégiée permit à Iseabail de se détendre. Elle profita de leur cheminement pour taquiner sa sœur sur l’inconnu de Stornoway qui hantait ses pensées depuis des mois déjà. Le mariage n’était plus qu’à quelques jours et elle espérait croiser celui qui la troublait tant. Son père joua l’offusqué et Moira rougit à vue d’œil, faisant redoubler les rires de ses deux compagnons de route. Constatant son trouble, Andrew la serra dans ses bras d’une accolade maladroite. La gêne envolée, le trio s’amusa à découvrir l’identité de l’homme.
— Le fils d’un Laird, suggéra la rêveuse.
— Un soigneur, peut-être ! renchérit la rousse.
— Tant qu’il n’est pas anglais…
Aux paroles de leur père s’enchaînèrent leurs rires. Lasse de l’attention portée sur elle, Moira ne tarda pas à rendre la pareille à sa sœur. Elle taquina son aînée sur un sujet épineux.
— Dis, Isea… faudrait pas qu’tu tardes à te trouver un gentil mari !
— De quoi je me mêle ! répondit l’intéressée, des éclairs dans le regard.
— Bah, c’est que je n’aimerais pas que tu flétrisses comme la vieille Kennocha…
Iseabail arracha une poignée de hautes herbes et la lança sur sa jeune sœur.
— Je suis encore jeune, dis donc !
Esquivant les projectiles, la cadette se tourna alors vers son père.
— Le jeune fils de Kenneth MacKenzie est tombé sous le charme de notre...

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