Au-delà du ciel
216 pages
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Au-delà du ciel , livre ebook

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Description

Tout ce qu’Éloanne voulait était de vivre sa vie normalement. En refermant son troisième œil, elle croyait avoir réglé le problème. Lorsqu’une étrange breloque lui est remise par une entité noire, elle comprend que son don ne l’a jamais quittée. Entre l’école et le skate, elle évite d’en parler surtout depuis qu’elle côtoie son beau Nathan, mais, lorsqu’il disparaît dans la vieille église et que son cousin est retrouvé mutilé, elle comprend que l’entité est sérieuse. Jamais elle n’aurait pensé qu’elle allait devoir se servir de son don maudit et encore moins qu’il avait un lien avec la mystérieuse disparition de son père. Elle fera face à des événements allant au-delà de ce qu’elle n’aurait pu imaginer. Assumer un destin qu’elle n’a jamais souhaité pour devenir la grande Élianna-Lisbeth. Accepter l’inacceptable et cesser de voir le gris et le noir pour croire enfin... que le blanc existe !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 janvier 2022
Nombre de lectures 1
EAN13 9782925144731
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Chantale Marois
 
 
 
 
 
 
AU-DELÀ DU CIEL
 
Tome 1
 
 
 
 
 


Conception de la page couverture : © Essor-Livres Éditeur
Images originales de la couverture : shutterstock_239099179 et iStock_16905197
 
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
 
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182  
 
© Essor-Livres Éditeur Lanoraie ( Québec) J 0K 1E0 Canada distribulivre@bell.net www.essor-livresediteur.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2021
 
ISBN papier  : 978-2-925144-53-3
ISBN epub : 978-2-925144-73-1
 
 
Imprimé au Canada
 
 
 
 
 
 
Ne force rien. L’essentiel est que tout va tout seul et avec le temps, tout ce
Qui doit arriver arrivera. Si une chose n’est pas faite pour toi et que tu la
Gardes quand même, un jour ta vie la rejettera. Si elle doit faire partie de ta vie, mais que tu l’as rejetée, elle reviendra quand même. Il n’y a donc pas de bonne ou de mauvaise décision. Ceux qui doivent faire partie de ta vie en feront partie, et les autres disparaitront un jour.
Auteur inconnu
 
 
TABLE DES MATIÈRES
TABLE DES MATIÈRES
 
 
CHAPITRE 1
GUS
CHAPITRE 2
LES JUMEAUX
CHAPITRE   3
LA CRIQUE
CHAPITRE 4
RÉVÉLATIONS INNATENDUES
CHAPITRE   5
LE SKATE
CHAPITRE   6
LE SONGE
CHAPITRE   7
NATHAN
CHAPITRE   8
CHLOÉ
CHAPITRE   9
LA CARCASSE VIDE
CHAPITRE   10
LE SOCLE
CHAPITRE 11
L’ENTRE-TROIS
CHAPITRE   12
STELLA
CHAPITRE 13
LÉON
CHAPITRE 14
TRISTAN
CHAPITRE   15
LA LIBRAIRIE-CAFÉ
CHAPITRE   16
L’OUROBOROS
CHAPITRE 17
LE BALCON
Chapitre 18
PAPA
Chapitre 19
Le sacrifice
Chapitre   20
LE BAL
Chapitre 21
ÉPILOGUE DE L’ANGE



 
CHAPITRE 1
GUS
 
 
 
—  Hummm, lâche-moi   ! Sérieux, je viens de te dire nooon   ! … Pourquoi t’insistes, merde   ! bredouilla Élo en frappant sur son oreiller.
Qu’est-ce qui se passe, tout est flou   ? Noir, blanc avec un tout petit peu de gris   ! pensa-t-elle en essayant d’ouvrir les yeux.
Une petite raideur bloqua partiellement son dos tandis qu’elle essaya d’esquiver les coups de patte qu’il lui destinait. Un deuxième et sans attendre arriva un troisième.
Misère   ! Gus qui fait encore des siennes   !
Gus, c’est mon chat. Un gros chat. Vraiment obèse. Le chat de la famille, mais surtout mon mortel préféré. Il est gros comme moi, avec une bedaine qui pendouille. Je n’ai pas de bedon comme lui, mais je travaille fort pour en avoir un. Gus est orange et blanc. Un chat ordinaire, avec une fourrure comparable à de la rouille que l’on aurait mélangée avec de la neige. Il n’est pas chanceux ce Gus. En plus d’avoir un pelage rappelant l’automne, il lui manque un œil. Un chat éclopé qui a été trouvé, un jour de pluie. Il n’avait que quelques mois, mais sûrement déjà vécu plusieurs aventures, pour se retrouver abandonné, affamé et seul dans un fossé sur le bord de la route. C’est là que leur première rencontre avait eu lieu. Dans un trou de vase, à la pluie battante, et il n’avait jamais été question de le laisser repartir.
Nos différences   ?
Y’en a pas tant que ça. Bien sûr, j’ai mes deux yeux, fonctionnels en plus, et une légère bedaine, mais Gus et moi, on se ressemble. J’ai les cheveux mauve et noir. On a deux couleurs, mais pas les mêmes. Il est paresseux et moi   ? Bien… Je dirais que je gère mon temps d’une façon pas toujours constructive. Il aime manger, mais c’est une fine bouche. Moi aussi. Pour dire vrai, je ne suis pas son maître puisque Gus n’a pas de maître. Il est son propre maître. Il est né libre et malgré le fait qu’il a désormais une maison et une famille, il part quelquefois à l’aventure, et ce, durant plusieurs jours, sans même donner de ses nouvelles. Il a peut-être une double vue   ?
Comme moi   !
Elle l’entendit miauler.
— Pffffff   ! Eh merde   ! C’est une conspiration contre moi   ! Le voilà qui s’applique à me faire suer ce matin   ! dit-elle en essayant de se bouger un peu.
À tâtons, dans l’obscurité, mais surtout pour ne plus recevoir de petites notes, elle essaya d’attraper le félin en passant sa main sur le lit. Tout ce qu’elle attrapa fut ses draps emmêlés qu’elle venait de pousser sur le plancher de sa chambre. Quelque peu intriguée, elle fronça les sourcils. Un éclair traversa tout à coup la pièce. Éloanne recula. Du moins, elle essaya.
Merde   ! Mais qu’est-ce qui se passe   ?
Acculée au mur… Qui était bien trop près et terriblement froid d’ailleurs   ! Son regard chercha quelques repères, mais elle se rendit vite compte qu’elle en était incapable puisqu’elle n’était plus dans sa chambre.
Noir, blanc et gris   !
Voilà ce qu’était le décor qui l’entourait… Mais, elle perçut un tout petit détail… À bien y penser… C’était plutôt une subtile altération.
Une pièce d’un noir profond, d’un blanc pur et d’un gris… Étrangement connu.
La raideur anormale de son cou lui rappela que malgré tout ce qui se déroulait devant ses yeux, elle devait bouger, essayer de trouver pourquoi elle avait atterri dans cet endroit si lugubre et, surtout, qui l’avait amenée jusqu’ici. Un autre éclair apparut au-dessus de sa tête. Élo s’allongea sur le ventre, écrasant violemment son visage sur le sol froid et râpeux. Ses pieds frottant contre les parois du mur, elle se retrouva étendue de tout son long.
—  Aie   !
Elle souleva doucement la tête. Sans vraiment comprendre ce qui venait de se passer, elle commença à répertorier tous les membres de son corps. Deux pieds, deux jambes que je peux bouger, mon dos… Semblable à une longue jérémiade, elle poursuivit le décompte du reste de son corps. Comme chaque fois qu’elle sentait qu’elle allait perdre son sang-froid, elle répétait inlassablement ces mêmes mots. Sa mère lui avait donné ce truc un jour, pour qu’elle puisse laisser un peu de temps, à sa tête et à son esprit, de reprendre leur place et de ne pas céder à la panique. De précieux instants pour emmagasiner, mais surtout comprendre, ce qui était sur le point d’arriver… Parce que ce n’était pas terminé. Sa confiance, clairement défaillante, l’avait quittée au moment exact où son esprit était entré en contact avec cet étrange endroit. Elle devait faire quelque chose… Peut-être se lever   ? … Oui   ! Elle devait se relever.
Doucement… Tout doucement   !
Une douleur lancinante traversa son œil gauche. En le tâtant, elle comprit que son contour commençait à gonfler dangereuse-ment…
Misère   !
Elle sentit autre chose, mais cette fois, ce n’était pas avec son nez. Une odeur certes, mais plutôt cette bouffée éthérique qu’elle discernait, chaque fois qu’elle Le voyait. Un mélange d’encens et de terre fraîche. Comme s’il venait directement de l’au-delà… Ou du cimetière   !
C’est alors qu’elle le vit.
—  Bonjour Éloanne   !
Il l’avait amenée jusqu’ici.
Encore lui   !
—  Ahhhhh   ! Non, Monsieur Henri, je vous avais dit que je ne voulais plus de ça. Pourquoi m’amener ici   ? lui cria-t-elle mentalement.
Il ne releva pas.
Beaucoup trop silencieux, elle sut qu’elle en aurait pour un bon moment. Quand il gardait le silence, cela voulait dire qu’on devait parler, quoi qu’elle en pense. Alors, aussi bien essayer de trouver une position confortable… Parce que ce sera long   ! Éloanne prit une grande respiration puis essaya de s’asseoir. Elle lâcha quelques jurons en essayant de se déplier et éviter de trop souffrir. Il était là… Debout à côté d’elle, bien droit et attendant patiemment, comme s’il jouait un rôle. Elle leva doucement les yeux vers lui. Son apparence se définissait par le corps d’un humain, homme par surcroit, dans la soixantaine, peut-être plus. Éloanne ne pouvait pas le dire précisément. De l’autre côté, l’âge ne se calculait pas comme ici.
Il la regarda avec ce même regard doux et bienveillant qu’il avait à chaque fois qu’ils se voyaient.
Comme un père qui regarde sa fille   !
En tout cas, elle le présumait. Il était bien maigre ce Monsieur Henri, mais avait les yeux d’un bleu profond et intense. Elle le voyait quelques fois, sous sa forme originale, c’est-à-dire lumineux et translucide, mais aujourd’hui, il avait choisi de se présenter, pareil à un humain, même s’il ne l’était pas.
— Mais où suis-je   ? finit-elle par cracher en sursautant légèrement de s’entendre parler aussi fort… Dans sa tête.
Chaque fois, c’était la même chose, puisqu’elle se sentait comme dans un vase clos où la moindre vibration prenait des proportions plus qu’énormes. Il ne répondit pas, se contentant de rester debout à côté d’elle avec son air béat… Qu’elle avait l’habitude de qualifier en rigolant : «   Un air de béa-titude   !   »
— Tu sais que je n’aime pas quand tu m’amènes je ne sais où pour me parler   ! lui dit-elle en se relevant lentement. Regarde mon œil, il est tout cramoisi. Et… Pourquoi ce vol plané vers l’autre monde   ? Pourquoi m’amener ici   ? Pour me faire voir des éclairs   ? Et pourquoi ses couleurs   ? Toujours les mêmes d’ailleurs   ! … Explique-moi   ! Je ne suis pas d’humeur à jouer aux devinettes   !
Monsieur Henri garda encore le silence.
Hum… Pourquoi ne parle-t-il pas   ?
À deux reprises, il s’était exprimé par la bouche, mais il ne l’ouvrait pas souvent. Élo l’entendait, mais pas comme tout le monde. Elle le discernait dans son esprit. Le dialogue se faisant par télépathie, elle distinguait ses mots, sa voix. Toujours la même. Elle ressentait les émotions aussi, se traduisant par une impression, un sentiment. Quelques fois, des images, des gens ou des mondes qu’elle ne connaissait pas…
Et que je ne veux pas connaitre   ! Je lui ai pourtant répété que cela ne m’intéressait pas, mais il s’acharne… vraisemblablement   !
Elle l’appelait Monsieur Henri parce qu’un jour, il lui avait demandé de trouver un nom. Celui qui lui plairait. Celui qui la mettrait à l’aise. Il lui avait signifié que son nom n’avait pas d’importance pour lui, mais qu’il comprenait que pour nous, les humains, c’était important de nommer les choses et les gens. Le nom de «   Monsieur Henri   » est donc né à cet instant. Lorsqu’elle était dans le ventre de sa mère, elle le connaissait déjà, ce Monsieur Henri. Elle l’avait vu avant de naître et donc, après sa naissance, il venait se payer de petites visites dans ses rêves. Elle savait qu’il était là. Jamais bien loin, à rôder et tournoyer autour d’elle. Elle le sentait, mais elle ne le voyait pas, contrairement aux entités désincarnées, qui occupaient, elles, tout le reste de son espace et de sa vie.
Quelques jours après ses 12 ans, elle le vit réellement. En chair et en os, si on peut dire. L’expression n’était pas tout à fait exacte, mais c’étaient les mots qu’elle avait utilisés pour expliquer à sa mère l’étrange petit Monsieur qui tournait autour d’elle. Elle comprit très tôt qu’elle était la seule à le voir. Dans la cour d’école ou même dans la cuisine, lorsque sa mère préparait le souper, il était là. Sa mère ne le voyait pas, mais quelquefois Éloanne aurait juré qu’elle avait un doute sur sa présence. Il la faisait rire. Vraiment beaucoup. Réfléchir aussi, lorsqu’une situation problématique se présentait, mais avec le temps, il était devenu de plus en plus insistant et énigmatique.
Maintenant, à 17 ans, Élo ne l’avait pas revu depuis quelques mois. En fait, depuis qu’elle l’avait chassé de sa vie et de ses rêves. Elle lui avait crié de ne plus revenir et, c’est ce qu’il avait fait…
Mais aujourd’hui… Il était là.
Il était petit. Plus petit que dans ses souvenirs qui dataient pourtant de seulement quelques mois. À moins que ce soit elle qui ait encore grandi. De toute façon, Élo avait toujours été plus grande et plus costaude que la plupart des gens. Elle dut donc incliner la tête pour le regarder dans les yeux. Quelque chose semblait transcender de tout son être. Il venait d’où d’ailleurs   ? Il lui avait dit un jour être là pour elle, qu’elle le repousse ou non, et ce, jusqu’à sa mort et même après.
Élo sentit une froide colère monter en elle. Elle ne voulait pas être là et il lui faisait clairement perdre son temps.
Elle lui signifia son impatience en soupirant et se détourna de son regard.
—  Élo   ! lui souffla-t-il enfin. Regarde bien les couleurs et essaie de voir au-delà… Au-delà de ce qu’elles semblent t’inspirer… Ne te laisse pas prendre dans le jeu et vois au-delà   !
—  Voir au-delà   ? Qu’est-ce que ça veut dire ça voir au-delà   ?... Je ne comprends rien   ! beugla Élo en frottant doucement son œil blessé.
Une forme au loin attira son attention et elle plissa les yeux pour mieux voir, oubliant sa blessure. Un petit cri frisant plus l’impatience que la douleur elle-même traversa la pièce. Même la réverbération jouait contre elle, puisqu’elle s’était contentée de lui renvoyer une réponse, sous la forme d’une puérile et troublante indiscrétion. Quel embarras   ! Maudissant le moment, elle recommença à se masser le côté du visage. Au fond de la pièce, elle distingua un objet de grande taille. Un miroir sur pied ou ce qui parut en être un. Il était plus grand qu’elle et de forme ovoïdale. De mignonnes petites fleurs argentées étaient incrustées dans la bordure de bois qui l’entourait. On aurait dit un jardin de fleurs duquel jaillissait une douce et scintillante lumière. Malgré la faible luminosité de la pièce, une chaude énergie semblait en découler. Tout en elle se sentit en alerte. Son corps, mais surtout son esprit. Au-delà de la curiosité, elle sentit qu’elle devait aller voir, que sa vie en dépendait. Elle prit quelques secondes pour essayer de comprendre pourquoi elle se sentait attirée par cet objet pourtant si banal. Il n’y avait rien d’autre autour, seulement de tristes murs noirs, un plancher un peu trop râpeux qui était blanc et gris et cet objet au centre de cette vaste pièce.
Elle chercha instinctivement Monsieur Henri du regard.
Je suis dans un songe après tout… Le sien… Pas le mien   !
Elle avait besoin de son approbation pour être certaine que c’était ce qu’il voulait. Lui assurer que c’était bien lui le chef d’orchestre de toute cette mise en scène. Il ne broncha pas, mais ses yeux rassurants, lui donna l’élan qu’elle avait besoin pour regarder enfin devant elle. S’avançant à petits pas, elle s’arrêta devant la glace. Il n’y avait rien   ! Oh, si   !... Peut-être   ! L’énergie chaude et rassurante qui l’attirait était plutôt un mélange de sombres sphères, apparaissant puis disparaissant, pour finir entremêlées entre elles, et ce, dans une infinie ritournelle   ! Finalement, à bien y penser… Rien d’extraordinaire. On aurait dit un ancien sauve-écran d’ordinateur.
— Misère   ! T'es sérieux là   ? dit-elle en se retournant.
—  Élo, tu dois ouvrir ton cœur et laisser la chance aux gens de t’aimer. Ta peur t’éloigne de l’essentiel   ! lui souffla-t-il à l’oreille.
Elle cessa d’écouter, lorsqu’une forme apparut dans le miroir. Méfiante, elle cligna des yeux en examinant le simulacre qui lui sembla tout à coup familier. Ne pouvant dire de quoi il s’agissait, elle pouvait tout de même en deviner les pâles contours. Son pouls accéléra lorsqu’une apparente silhouette humaine s’exhiba.
C’était elle. Une représentation presque parfaite d’elle. C’est-à-dire, elle, regardant au loin. Éloanne examina le miroir, stupéfaite puis recula de quelques pas pour mieux l’évaluer. Son doux reflet était entouré d’un superbe halo blanc. Une fine bruine virevoltait doucement autour de sa silhouette. Sa peau était de couleur cellophane et ses yeux presque feutrés. Tout de l’image qu’on lui envoyait était identique ou presque… Les cheveux bicolores, les yeux creux et foncés. Son petit nez percé d’un anneau et même ses lèvres discrètes. Tout y était. C’était bien elle, mais on aurait pu croire que quelqu’un avait repris les contours de son corps, en les affinant avec un crayon. Silencieuse, avec Monsieur Henri encore à ses côtés, elle considéra chaque détail, chaque parcelle de sa peau, allant même jusqu’à étudier ses expressions corporelles. Il y avait quelque chose de déstabilisant. C’était bien elle, mais avec une autre énergie. Elle était belle et riche, sans peur ni tristesse. Son double parfait. Même âge, mêmes traits physiques, mais pas avec les mêmes intentions. Oui   !... Différente était le bon mot. L’image du miroir la déroutait. Elle se pinça la lèvre du bas avec les doigts, pensive, comme chaque fois qu’elle ne comprenait pas ce qui se passait.
La personne devant moi est une étrangère   ! Le reflet qu’on me renvoie est une version plus belle que je ne le suis en réalité   ! Ce personnage est une autre que moi, une jumelle ou une version fantasmagorique et améliorée de moi… Mais pas moi   !
Elle aurait aimé s’en persuader, mais il y avait trop de différences. Elle n’était certainement pas «   Elle   ».
— Trouve-la   !
Surprise de l’entendre murmurer, elle se retourna vers lui.
Il avait disparu.
Comme à chaque fois et pareil à un léger tourbillon, elle sentit qu’on l’aspirait à l’extérieur d’elle-même. Le songe était terminé et Monsieur Henri la ramenait tout doucement dans la réalité.
Dans ma réalité   ! … Ahhhhh   ! Encore et toujours cette impression de se réveiller d’un long et pénible cauchemar   !
Elle resta quelques secondes les yeux fermés, en essayant de faire passer cette nausée qui la prenait à chaque retour dans son corps. Ressassant les images qu’elle venait de voir, elle repensa à son image dans le miroir. Elle était belle et tellement… Libre… Comme Gustave   ! Après chaque expérience, elle se souvenait toujours de tout. 
Misère   ! Comment pourrais-je oublier ce que j’ai vu   ? Est-ce donc mon terrible fardeau, celui d’une ado qui n’en porte que le nom   ? se dit-elle en soupirant.
Une ennuyeuse confirmation de sa navrante impuissance l’affligea. Elle dut se faire violence pour ne pas laisser le découragement prendre la place. Depuis toute petite, elle savait qu’elle était différente des autres enfants. Pas au début, mais petit à petit. Elle se rendait bien compte que les autres ne voyaient rien, n’entendaient pas les bruits, les mots, ni même les plaintes. Très tôt, elle dut admettre qu’elle était bien loin de ressembler à sa grande sœur Emma ou même à sa mère et que dire de son père. Elle ne le connaissait que très peu. Cette bonne vieille sensation de solitude qui lui tenait compagnie depuis toujours remonta en elle tout doucement. Elle ne comprenait pas et surtout ne voulait pas admettre qu’elle pouvait voir.
Voir ce que personne ne voit… Entendre, quelquefois des mots difficiles… Et sentir, en touchant accidentellement les gens. Quelle emmerdeuse cette vie   !
Elle se leva péniblement de son lit. Il faisait jour depuis peu. Gustave était bien là. Il la dévisagea du mieux qu’il le put avec son œil ouvert.
— Ne me juge pas Gus   ! lui dit-elle en tirant la langue. Et je t’en prie, ne te mêle pas de ça   ! ajouta-t-elle comme s’il pouvait comprendre ce qu’elle lui disait.
Il quitta lentement le lit en lui jetant un regard de frustration puis disparut. Élo marcha d’un pas lent, vers la salle de bain, prenant bien soin de ne pas réveiller sa mère. En voyant son œil meurtri, elle aurait appelé les urgences, mais elle aurait surtout joué au détective. Et qu’aurait-elle bien pu lui répondre   ?
Je ne sais pas maman, j’ai fait un vol plané sur le plancher et je me suis retrouvée dans un endroit que je ne connaissais pas   ! 
Enfant, elle ne se contentait pas que des personnages imaginaires pour l’accompagner et combler sa solitude. Elle avait aussi des amis particuliers comme les appelait sa mère. Ils vivaient tous autour d’elle… Jour et nuit. Certains plus intenses et dramatiques que d’autres. Il y avait bien eu Bidule et Bateau, des animaux qui étaient de vrais personnages imaginaires. Les seuls qui n’existaient pas vraiment et chez qui elle avait trouvé du réconfort. Les autres se contentaient de venir la voir et de demander de l’aide. Certaines nuits étaient plus mouvementées que d’autres. Elle se faisait réveiller par des voix, qui avaient décidé que c’était le bon moment pour parler. Un jour, on l’avait même réveillée en sursaut en criant son prénom. Des corps translucides passant près d’elle en lui demandant, suppliant même, de venir avec eux. Des ombres qui traversaient la maison en l’ignorant, la frôlant quelques fois. Mais le plus dégoûtant était de sentir l’énergie des gens qu’elle rencontrait. Elle avait cette facilité à reconnaître et sentir les intentions dans le cœur des gens. Ceux-ci l’imprégnaient littéralement et puisqu’elle en connaissait leurs teneurs, il était difficile pour elle d’être autrement qu’influencée par leurs énergies. Cela lui venait, comme viennent les idées soufflées dans notre esprit de temps à autre. Lorsqu’elle en avait trop vu, il en résultait des nuits excessivement troublées, et le seul moyen qu’elle avait pour se débarrasser de ses cauchemars, était de se faufiler jusqu’au pied du lit de sa mère. Elle se couchait sur le sol pour écouter le souffle réconfortant de sa respiration et finir par s’endormir. Tôt le matin, elle repartait dans sa chambre, sur la pointe des pieds. Lorsqu’elle racontait ses aventures à sa mère, celle-ci l’écoutait sans l’interrompre. Quelques fois, elle semblait comprendre réellement ce qu’elle vivait et lui parlait même des gens de l’au-delà. Quelques fois, elle lui disait que ces énergies autour d’elle étaient naturelles et quelquefois… Elle ne disait rien. Elle l’écoutait, en silence comme si tout cela dépassait ses aptitudes parentales. Elle lui avait souvent répété qu’elle avait un don et qu’il faisait partie d’elle. Le renier ne faisait que retarder son évolution. Mais, elle sentait que sa mère n’avait plus de réponses. Elle aurait préféré qu’elle lui fasse la promesse de geler son don pour toujours et choisir plus tard si elle le voulait ou non. Vivre avec, quand elle serait adulte, si elle le voulait. Elle savait que cela n’était pas possible. Un vague souvenir, une simple expérience qu’elle voulait oublier, mais la réalité était tout autre et cela ne faisait que l’emmerder   !
Puis, en grandissant, mais surtout pour survivre et ne pas devenir folle, elle avait compris que de baisser les yeux ou même les fermer quelques fois faisait en sorte que les entités passaient leur chemin sans s’arrêter. Elle s’était entrainée, secrètement, à les voir et les sentir, mais de moins en moins pour ensuite fermer son esprit et les oublier. Elle se forçait à négliger des détails de ce qui lui était arrivé. De plus en plus et chaque jour. Pour en venir à ne plus en parler du tout, ridiculisant les vieilles histoires du passé comme pour faire croire à sa mère, mais surtout à elle-même, que tout cela était des lubies d’enfants. Elle était tellement convaincante et convaincue dans ce rôle qu’elle s’était forgée, que même sa mère semblait vouloir le croire. Elle n’avait presque plus ce regard inquiet lorsqu’elle la regardait et semblait plus heureuse, plus épanouie. Non   ! C’était la chose à faire. Elle s’était presque convaincue, espérant tellement avoir une vie normale, essayant de toutes ses forces d’oublier son enfance et tout ce qui avait un rapport de près ou de loin avec les morts, tout ce qui semblait ésotérique ou qui sortait de l’ordinaire. La vie paisible d’une ado de son âge.
Tout se passait quand même bien depuis presque un an. Elle était normale. Elle était complètement seule. Sans entités qui rôdaient ou qui sollicitaient son aide.
Ouff   !! Des nuits sans rêves ni ressentis   !
Cela lui plaisait. Certains jours, elle se sentait heureuse. Elle essayait d’oublier cette lourdeur qu’elle trainait depuis son tout jeune âge. Puis, il y a quelques jours de cela, durant un petit voyage dans une serre avec l’école pour le cours d’horticulture, elle avait revu Monsieur Henri. Il s’était retourné et il l’avait regardée avec son magnifique sourire, en lui tendant une tomate. La nuit suivante, tous étaient revenus. Entités, fantômes et rêves prémonitoires. On aurait dit qu’ils s’étaient donné le mot pour venir lui rendre visite et lui faire un petit coucou pour fêter leurs retrouvailles et ensuite repartir tout doucement.
Maudit sois-tu, Monsieur Henri ! cria-t-elle dans sa tête comme s’il pouvait l’entendre.
Bien sûr, il entend tout   ! se dit-elle en ravalant sa salive. 


 
CHAPITRE 2
LES JUMEAUX
 
 
 
Élo ferma doucement la porte de la chambre de bain et se dirigea vers le miroir du lavabo pour constater les dégâts. Son œil avait déjà commencé à cerner. Une raideur dans le cou était bien présente. Les douleurs étaient donc réelles.
—  Mais qu’est-ce qu’il essaie de me dire celui-là   ! se dit-elle, en déposant une compresse d’eau froide sur son œil blessé. 
Elle n’en était pas à son premier voyage avec Monsieur Henri, mais jamais aucun ne se terminait ainsi.
Elle vit une ombre passée derrière elle.
J’aimerais tellement être quelqu’un d’autre   ! soupira-t-elle en fermant les yeux.
Une larme coula sur sa joue.
Élo traina les pieds jusqu’à l’école. D’une démarche lente et pesante, elle finit par arriver au coin du stationnement de la polyvalente. L’année scolaire se terminait bientôt et sa vie d’étudiante au secondaire aussi. Grande étape qui devait la mener au Cégep. Élo y était bien inscrite, mais ne savait pas quoi faire de son avenir. Le néant l’attendait en septembre   ! disait-elle en blaguant à ses cousins Tristan et Chloé lorsqu’ils se réunissaient dans sa chambre pour parler de tout et de rien.
Ils étaient jumeaux. Cousins et jumeaux d’Élo, mais surtout ses meilleurs amis. Ils avaient été quasiment plus souvent ensemble durant leurs enfances qu’Élo et sa propre sœur Emma. Sa grande et unique sœur âgée de trois ans de plus qu’elle. Bien qu’elles vécussent sous le même toit, Emma n’était pas souvent à la maison. Elle était du genre à avoir besoin de plus de 24 heures dans une journée pour pouvoir tout faire. Comme si elle était poussée par une urgence de vivre, elle avait décidé qu’être à la maison était passé de mode. Elle avait obtenu son permis de conduire aussitôt qu’elle eut ses 16 ans et Élo, qui ne la voyait déjà pas beaucoup, ne la voyait que rarement désormais. Elle entretenait donc une timide relation avec sa grande sœur.
Plus jeunes, elles avaient partagé quelques activités et Élo pouvait même certifier que, durant un court moment, elles étaient comme deux sœurs siamoises. Malgré leurs différences d’âge, elles avaient entretenu une belle et franche complicité qui n’avait duré que quelques mois, après la disparition de leur père. Comme si elles avaient eu besoin l’une de l’autre, elles s’étaient soutenues dans la tristesse et l’ignorance qu’elles partageaient, essayant du mieux qu’elles le pouvaient de s’adapter à leurs nouvelles vies.
Elle est trop différente de moi pour avoir des affinités et même être ma sœur   ! 
De toute façon, je suis désormais sûrement très bizarre à ses yeux, répondait-elle chaque fois à sa mère, lorsqu’elle discourait sur le grand thème de la famille. Un jour, je suis convaincue que vous aurez besoin l’une de l’autre   ! finissait-elle toujours par lui répondre.
Ouff   ! C’est tellement lourd   !
Mais comme chaque fois, elle ne laissait rien paraître, pour ne pas faire de la peine à sa mère. Un sentiment de dégoût et d’infinie tristesse l’enveloppa. Comment peut-elle parler de famille lorsqu’il n’y a pas de papa   ? Une famille c’est avec une mère et un père. Pas juste une mère et ses filles, se dit-elle en se mordant la lèvre du bas presque au sang.
Maudit sois-tu, espèce de faux père !
Elle entra dans la cour arrière de la polyvalente. Les autobus se stationnaient l’une derrière l’autre, laissant sortir les étudiants tantôt turbulents ou un peu trop heureux d’aller à leurs cours, tantôt endormis et marchants comme des zombies jusqu’à l’entrée de l’école.
Tristan et Chloé étaient déjà arrivés depuis un bon moment et s’étaient collés à un groupe d’amis qu’Élo reconnus presque juste à leurs cris et leurs drôles de commentaires. Attroupés et excités , quelques-uns semblaient regarder un vidéo sur un téléphone cellulaire. Il devait être très amusant puisqu’elle les entendit s’esclaffer de rire. Certains fumaient, d’autres textaient. Ils ne la virent donc pas arriver. Chloé leva la tête et la vit apparaitre au loin. Son visage s’éclaira pour ensuite laisser place à une inquiétude qu’elle eut du mal à dissimuler. Elle se dégagea du petit groupe pour aller la rejoindre. Tristan, qui avait remarqué l’angoisse de sa sœur, les rejoignit, quelques secondes plus tard.
—  Woooo   ! Élo, mais qu’est-ce qui t’es arrivée   ? Ton œil   ? s’exclama Tristan, un peu trop fort. 
Élo le dévisagea en anticipant la suite. En effet, en quelques secondes, presque tout le groupe se retourna pour essayer de comprendre ce qui se passait.
—  Pouahhh   ! Élo, t’es-tu battue   ? cria Morneau en pointant son œil. 
Tous s’esclaffèrent. Comme un troupeau, le groupe s’avança doucement vers elle en riant et en gesticulant. Morneau était la grande gueule du groupe. Il aimait rire, mais surtout rire des autres. Charlotte Tremblay et Amy Sauvageau regardèrent Élo, inquiètes.
—  Est-ce que ça va aller Élo   ? Que t’est-il arrivé   ? dit Charlotte en se retournant vers elle. 
Comme à son habitude, elle prit une mèche de ses cheveux et la tourna doucement entre ses doigts et fit une grosse bulle avec sa gomme. En entendant le bruit de claquement qu’elle venait de faire, elle pouffa de rire. Sans attendre sa réponse, elle gloussa de plus belle.
—  Je me suis frappé la tête sur une porte   ! Je vais bien   ! répondit-elle en baissant la tête comme pour dissimuler son mensonge.
—  En tout cas, tu ne t’es pas manqué   ! ajouta Morneau en riant, comme pour étirer le spectacle.
Tous se mirent à rire, sauf Tristan et Chloé qui prirent Élo par le bras et se dirigèrent avec elle vers l’entrée de l’école. En ouvrant la porte d’entrée, Élo crut entendre une voix plus que familière. Celle de Nathan. Elle ne l’avait pas revu depuis quelques semaines. Sa mère était décédée d’une longue maladie. Levant discrètement les yeux, elle l’examina. Il était aussi beau que la dernière fois qu’elle l’avait vu dans son cours de science. C’était lui, mais… Il avait quelque chose de différent. Une pâle absence d’émotion dans son regard. Quelque chose qui n’était pas là auparavant. Elle était douce et subtile, mais semblait tellement lourde à porter.
Élo soupira. En s’obligeant à entrer à l’intérieur de l’école, elle ne verrait pas cette petite lueur qui semblait vouloir attirer son attention. En se retournant, elle la perçut, bien malgré elle, par la fenêtre de la porte vitrée. Une présence l’accompagnait. C’était bien elle, c’était sa mère. Élo la sentait. Elle avait déposé sa main sur une des épaules de Nathan, et l’avait enveloppé d’une belle lumière blanche et translucide. Elle veillait sûrement sur lui. Élo sentit son cœur se contracter. 
Oui   ! Tout est bien revenu   !  
Pas à moitié, mais en totalité et il lui sembla que c’était encore plus fort. Elle l’avait bien ressenti en Nathan. Comme devant un gigantesque écran, elle voyait chaque détail de sa peine et de sa détresse qu’il cherchait à cacher. Étalés et bien exposés, elle le ressentit comme un coup de poignard au cœur. Les émotions des terribles événements qu’il avait vécus et les efforts qu’il avait dû faire pour accepter l’inacceptable.
—  Merde, je ne veux pas voir ça   ! Merde, merde, merde   ! siffla-t-elle entre les dents.
Elle se dirigea à son casier sans regarder ses cousins qui la dévisageaient. C’était inutile de poser des questions, ils savaient ce qui se passait ou du moins s’en doutaient. Chloé grimaça et regarda son frère. Elle lui mima discrètement d’essayer de dire ou de faire quelque chose.
Chloé ne parlait pas beaucoup. Elle ne parlait presque jamais en fait. Discrète, c’était le cerveau du trio. Se sentant de trop partout, elle laissait son frère faire le travail. Véritable bouffon, il ne manquait pas une occasion de blaguer. Pour lui, la vie n’était qu’un jeu... Et pourquoi ne pas la pimenter d’humour !
—  La porte c’était rigolo, mais avoue que tu t’es pris les pieds dans tes draps ce matin en sortant du lit   ? lâcha-t-il comme pour initier la conversation.
Il savait qu’il allait se faire répondre du tac au tac par Élo, mais il était prêt. La joute verbale pouvait commencer.
Élo ne répondit pas.
Étrange.
Elle, qui a généralement la langue bien pendue, ne manquerait pas la belle occasion de boucher son cousin. Élo se contenta de les regarder et ferma son casier.
Tournant les talons, elle lâcha presque en chuchotant :
—  C’est revenu   !
Tristan et Chloé se regardèrent, surpris.
Boummm   !
Cela eut l’effet d’une bombe. Surpris, mais soulagés de savoir enfin ce qui la tenaillait, ils coururent derrière elle pour essayer de la rattraper. Chloé arriva la première. Elle se plaça volontairement devant sa cousine, la forçant à s’arrêter au beau milieu du grand escalier les menant à leur premier cours. Elle tira doucement son bras pour l’emmener loin des étudiants qui essayaient de monter et de descendre en vitesse pour ne pas être en retard en classe. Chloé se tourna vers sa cousine, elle prit doucement son visage entre ses mains et plongea ses yeux dans ceux d’Élo. Sans dire un mot, elle cherchait quelque chose dans son regard. L’infime lueur d’un malentendu ou du moins d’une mauvaise compréhension de ces quelques mots, lourds de conséquences ! Élo ferma les yeux doucement et sentit des larmes couler sur ses joues. Elle s’écarta doucement d’elle et sans rien dire, elle monta lentement les marches menant à son cours de mathématiques.
Tristan arriva sur l’entre-fait. Il regarda sa sœur sans parler et tous les deux la suivirent du regard, monter les quelques marches restantes, l’amenant à son cours. Il n’y avait pas d’ambiguïté, Élo l’avait confirmé. Ils savaient qu’à un moment ou à un autre, Monsieur Henri reviendrait. Tristan se gratta la tête et prit sa sœur par le cou. Il se devait d’être là pour elle… Encore une fois.
Même s’il ne comprenait pas tout ce qui lui arrivait, il se devait de l’écouter et de l’aider. Chloé regarda son frère en se frottant les lèvres du revers de sa main libre. Des souvenirs récents remontaient déjà.
Elle soupira.
Chloé était dans la même classe qu’Élo et alla donc la rejoindre quelques minutes après l’épisode des escaliers. En entrant dans la classe, elle la dévisagea en silence.
Pourquoi s’inquiète-t-elle outre mesure pour tout ce qui se passe   ? Elle est ma meilleure amie et ma confidente   ! C’est vrai qu’ ils avaient été témoins de plusieurs événements et tragédies, elle, Tristan, et cela… Malgré eux .
La dernière et la plus récente avait été particulièrement difficile. Ils avaient été témoins du passage de leur grand-mère de l’autre côté du miroir. Elle était décédée l’année précédente d’une longue maladie. Ils étaient tous présents, lorsque leur grand-mère les avait quittés puisque sa famille la veillait, et ce, depuis quelques jours. Lorsque son âme quitta son corps physique, au moment précis où tout était fini, ils avaient été témoins d’un magnifique spectacle. Ils étant elle, Tristan et Chloé. Pourquoi seulement eux   ? Élo lui avait répondu ne pas savoir pourquoi seulement les enfants avaient pu être témoins de ce spectacle assez particulier. Ils virent l’âme de leur grand-mère s’extirper tout doucement de son corps qui était couché dans son lit et flotter au-dessus d’eux. À ce moment, Élo ne savait pas et n’avait pas compris que ses cousins étaient témoins de ce qui se passait. À voir leurs visages figés, elle sut tout de suite que quelque chose clochait.
Tristan avait crié .
—  Mamie   ! C’est bien toi   ?
Chloé avait vu le même spectacle que lui. C’était véritablement la première fois. Ils étaient les oreilles qui écoutaient les aventures d’Élo, mais jamais ses cousins n’avaient été témoins de quelque chose de semblable.
Élo leur avait raconté avoir vu Monsieur Henri apparaître doucement tout près d’eux. Il lui avait soufflé… Qu’ils devaient voir pour comprendre   !
Puis, il avait disparu.
D’immenses ailes blanches avaient entouré le corps translucide de sa grand-mère. La dernière image qu’ils purent voir fut son magnifique sourire. Ils restèrent longtemps silencieux. Puis, sans faire de bruit, ils étaient sortis en douce de la chambre. Élo les avait suivis de près. Chloé s’étant dirigée dans la salle de bain pour vomir et Tristan, quelque peu chambranlant, cherchait un endroit tranquille pour reprendre ses esprits. Élo leur raconta plus tard qu’elle était entrée dans une grande colère.
Pourquoi ne pas les épargner   ? Il y a assez de moi qui doit subir ce fardeau   ! avait-elle dit.
Elle en voulait à Monsieur Henri, à celui qui gouvernait notre univers, mais surtout à tous ceux qui avaient permis que cela puisse se produire.
Ce ne fut que quelques semaines après les funérailles qu’ils purent en parler librement et sans trop d’émotion. Le trio s’était réuni comme à l’habitude dans la chambre d’Élo, située au grenier de leur grande maison. Sans avertissement, Chloé s’était mise à pleurer. Ils parlèrent longuement de ce qu’ils avaient vu. Pour une rare fois, Élo sembla heureuse de pouvoir les rassurer. Les rôles étaient temporairement inversés.
Mais aujourd’hui, elle était dans un tout autre état. Elle savait qu’elle allait devoir composer avec son don tôt ou tard, mais pas là, pas maintenant. Son répit avait été de courte durée. Elle se força à sourire et fit un clin d’œil complice à Chloé. Elle se retourna vers le professeur qui avait déjà commencé son bla-bla habituel.
Le cours de mathématiques était donné par monsieur Serge Plamondon. Élo se plaisait à l’appeler Serge parce que même si son nom était plutôt Bertrand Plamondon, elle était persuadée que son vrai nom, celui qu’on aurait dû lui donner à la naissance, était Serge. Tout ce qu’il dégageait était comme pour un homme qu’on aurait pu appeler affectueusement Serge. Sa voix, sa moustache, ses habits et même ses cheveux étaient du type Serge. C’est-à-dire brun . Il sortait tout droit des années 80, ou n’en était jamais sorti. Élo savait qu’il y avait de ses gens qui restaient accrochés à une époque comme si c’était celle qui les avait rendus heureux.
Et ces fameuses couleurs transparaissaient non seulement dans la personnalité, mais aussi et surtout, dans leurs énergies vitales. Sans surprise, Élo se remit à voir les couleurs qui entouraient les corps des étudiants autour d’elle, incluant celles de son professeur. En majorité, elles étaient toutes pareilles, teintées de jaune, de bleu et de rose. Celles de Serge étaient joyeuses et même intenses pour un professeur. Il aimait sûrement ce qu’il faisait puisque son énergie semblait doubler lorsqu’il s’adressait à ses étudiants. On sentait bien qu’il nourrissait encore, malgré ses nombreuses années d’expérience, une véritable passion pour l’enseignement. Élo remarqua même des teintes de violet. Surprenant pour un professeur de mathématiques aussi ennuyeux. Quelques fois, elle apercevait des traces de gris ou même de noir. Elle savait qu’elle ne devait pas s’en approcher. Trop de négatif ou même d’idées noires n’était pas bien bon. Déjà qu’on lui imposait ce spectacle, elle ne voulait pas jouer à la sauveuse en plus. No way ! Elle se contentait de baisser les yeux et de continuer son chemin et voilà donc qu’elle devait recommencer à vivre avec toute une panoplie d’arcs-en-ciel qui s’étalait devant elle.
Je ne m’ennuyais pas de ce spectacle   ! Non   ! Je ne veux pas devenir la mère Térésa des âmes perdues… Pas question   ! 
Élo se sentit tout à coup empoignée par le bras et tirée vers l’arrière, pour ensuite rebondir un peu trop fort sur le banc servant de siège aux élèves. Stupéfaite, elle resta figée quelques secondes puis regarda autour d’elle en cherchant le coupable. Personne. Mais tous les regards étaient désormais tournés vers elle. Elle était tombée sur le cul par terre. Elle se releva d’un bond et courut se rassoir discrètement . Ce n’était pas le mot approprié pour décrire ce qui venait de se passer. Se considérant comme un éléphant marchant avec des talons hauts, Éloanne était tout, sauf discrète. Tous les élèves pouffèrent de rire à l’unisson. Elle chercha Chloé du regard qui, elle-même, tentait d’étouffer un petit fou rire. Elles ne purent se retenir plus longtemps et se joignirent à l’écho des rires de la classe.
Dans un craquement cynique, le prof fit taire la classe d’un coup.
—  Pouvez-vous faire encore plus de bruit, Mlle Éloanne s’il vous plait ! Il me semble que vous ne dérangez pas encore assez toute la classe. Daignez faire attention, sinon sortez   ! dit-il, de façon plus que dramatique et en fixant Élo droit dans les yeux. 
Elle vit son énergie doubler et toucher presque le plafond. Il s’était appuyé sur le bureau avec un livre à la main qu’il ouvrait et fermait doucement comme s’il était vivant. Il le posa finalement sur son bureau et fit mine d’attendre une réponse.
Élo ne releva pas et se contenta de regarder en avant d’elle, dans le vide. En se calant le plus profondément qu’elle le put dans le banc, elle attendit que le cours reprenne. Professeur Serge reprit donc son long discours. Nathan, qui était assis non loin d’elle, continua à la regarder. Élo leva les yeux et soutint son regard. 
Une, deux, trois secondes. Ahhhhh   !
Une chaleur traversa son corps. Il lui sourit timidement et se retourna pour continuer à écouter les explications du professeur.
Élo essaya de se calmer.
Était-ce ce qu’elle croyait ou bien seulement la surprise de voir de si près son œil meurtri   ? Son sourire était-il par compassion ou   ...? Hein   ! non   !
Son cœur se mit à battre dans sa poitrine. 
Que se passe-t-il   ? Non, je ne suis pas en train de… Ahhhhh. Nonnnnn   ! Moi, la bizarroïde   ! se dit-elle en soupirant.
Elle releva la tête et le regarda à nouveau du coin de l’œil. Elle étudia sa silhouette. Il était grand et large pour son âge. Ses cheveux châtain blond relevés à l’avant lui donnaient une allure de James Dean des années 2000. Ses yeux bleus étaient ce qu’Élo aimait le plus de lui. Lorsqu’elle l’avait regardé, à peine pouvait-elle soutenir son regard tellement il était intense.
Non, calme-toi   ! Tu ne dois pas… Tu ne dois jamais   ! Tant que t’auras un pied dans chacun des deux mondes, tu ne dois pas t’approcher de lui. Il va te traiter de folle de toute façon   ! Je ne peux pas et ne veux pas   ! se répéta-t-elle comme pour se convaincre. 
Chloé tourna la tête et fronça les sourcils. Pendant quelques secondes, Élo jura avoir eu l’impression que sa cousine avait entendu ses réflexions tordues. Toutes les deux se regardèrent quelque peu confuses. Elle eut une légère nausée… Ou était est-ce la lassitude qui reprenait doucement sa place, dans son cœur   ? Non, elle le pressentait. Laisser entrer Nathan ou toute autre personne dans sa vie n’était pas une bonne idée. Il allait souffrir et elle aussi. Une partie d’elle le voulait terriblement, et cela jusqu’à la nuit dernière, mais désormais l’autre côté d’elle, lui criait à tue-tête de s’éloigner pour mieux le protéger. Sa mère venait de le quitter. Elle la devinait tout autour de lui. Le jaune pâle mélangé au gris l’entourait et elle ne voulut pas en rajouter une couche. Elle chassa ces idées qu’elle plaça dans la filière des idées absurdes et commença à essayer de se concentrer sur les grandes théories de Monsieur Serge. 
Il est tellement brun   ! pensa-t-elle en se perdant dans la vision de son sombre et dégarni toupet huileux.
L’avant-midi fut fort chargé et le trio ne put discuter des propos du matin qu’à l’heure du lunch. Installés dans un coin, Tristan attendait le bon moment pour enfin oser initier la conversation.
—  Alors ma chanceuse, Monsieur Henri is back ? osa-t-il dire en lui donnant une petite claque dans le dos.
Élo regarda autour d’elle comme s’il l’avait crié à tue-tête . Elle soupira et se contenta de lui faire les gros yeux.
—  Tristtt. Ne parle pas de ça ici   ! Tu le sais que ce n’est pas l’endroit   ! dit Chloé en le grondant.
—  Tu le savais que ça reviendrait pourtant   ! Ça revient toujours   ! répondit Tristan, sans se préoccuper de la réprimande de sa sœur. Il attendit la réponse de sa cousine qui tardait à venir.
Il y avait cet évident mélange de peur et de rancune dans sa voix.
—  Tu ne peux pas vivre comme si cela allait te quitter un jour, ça fait partie de toi, Élo. Que tu le veuilles ou non   ! reprit-il plus doucement.
—  Je sais   ! se contenta-t-elle de répondre en frottant doucement son œil meurtri.
Elle voulait oublier l’épisode de cette nuit, mais son œil, témoin de sa petite aventure, lui rappela que tout cela avait été bel et bien réel. Elle courba le dos, lâcha un autre long soupir puis se frotta le menton pour ensuite égarer son regard le plus loin possible de ses cousins. Tristan et Chloé comprirent que la discussion était désormais close et que de toute façon, rien de bon n’en sortirait. Entourée de dizaines d’énergies qui semblaient exploser et imploser à la fois, Élo se réfugia dans sa tête. Là où elle était certaine que personne ne la verrait, ni même la jugerait. Assise sur son petit tabouret, elle regardait dehors par une toute petite fenêtre sans rideau ni décoration. Elle se balançait d’en avant en arrière, la main sur la bouche en réfléchissant. Dans sa pièce à une fenêtre, il ne venait jamais personne. C’était son endroit, lorsqu’elle voulait être véritablement seule. Quelle importance l’endroit, elle était dans « SA » tête. Par la fenêtre, une ombre attira son regard. Une silhouette d’enfant qui ne fit que passer. 
Moi qui croyais que je pouvais être seule… Mais peut-être était-ce mon imagination   ?
Elle le vit repasser, puis s’immobiliser. Il avait décidé de se présenter à elle finalement. Petite tête blonde, grassouillet, yeux verts. Il avait, tout au plus, 8 ou 9 ans. Il tourna autour d’elle en souriant et en marmonnant une comptine qu’elle n’arrivait pas à comprendre.
—  Qui es-tu et que fais-tu dans ma tête, étrange petit garçon   ? murmura-t-elle prudemment, en le regardant s’éloigner tout à coup.
—  Je suis Théo et toi Élo   ! Je te connais et toi aussi   ! répondit-il en chantonnant.
—  Théo   ? Attends   ! dit-elle à haute voix comme pour rattraper le garçon.
—  Je ne peux pas te parler plus longtemps, elle va me gronder   ! répondit-il.
—  Qui   ? … Va te gronder   ? 
Mais la question resta sans réponse puisqu’il avait de nouveau disparu. 
—  Élo   ! … dit une voix vaguement familière derrière son dos.
Élo sursauta et se leva vivement comme pour partir, mais perdit l’équilibre pour se retrouver nez à nez avec… Un visage… Mais pas n’importe lequel.
Celui de Nathan.
Afin de reprendre son espace, mais surtout pour ne pas tomber au sol en amenant Élo avec lui, il recula d’un pas.
Un malaise accablant s’installa tout à coup
—  Allô, ça va   ? dit Élo machinalement comme pour se reprendre et regagner un peu de sa dignité envolée.
Elle se défendit en ajoutant :
— Désolée, j’étais dans la lune. Ça va toi   ?
Ah   ! Je l’ai déjà demandé   ! 
Elle se gratta le cou nerveusement et leva finalement les yeux pour enfin le regarder.
—  Oui, ça roule   ! finit-il par répondre. Je voulais savoir si tu venais au skatepark demain soir ? Il va y avoir une petite compétition maison. Tout le monde se rencontre pour chiller. Ça vous dit   ?
La dernière partie de sa phrase s’adressait particulièrement à ses cousins.
Au même moment, la cloche annonçant le début des cours d’après-midi se fit entendre. Élo muette et figée ne put répondre. Elle sentit rougir ses joues et son cœur fondre dans sa poitrine.
—  Ehhhh… Oui, non   ! Je ne sais pas trop en fait   !
—  En tout cas, à plus, peut-être   ! dit-il en courant rattraper ses amis qui sortaient de la cafétéria.
Il était parti quand Élo lui répondit timidement et d’un seul souffle :
—  Oui   ! Peut-être   ! On verra   ! 
Mais il était trop tard.
—  Ahahaha   ! Élo   ! As-tu vu tes joues, tu es toute rouge et tu dégoulines   ! dit Tristan en la pointant du doigt pour la taquiner. Il te fait de l’effet celui-là   !
—  Arrête, Tristtt… Tu vois bien qu’elle est tout à l’envers   ! gronda encore une fois sa sœur.
Élo se ressaisit et les regarda en riant.
—  Je ne sais pas de quoi tu parles   ! Tristtt, y fait très chaud ici   ! répondit-elle en feignant volontairement la vérité. 
Elle jeta un regard complice à Chloé. La deuxième cloche venait de retentir. Ils devaient se dépêcher pour arriver à l’heure pour leur premier cours de l’après-midi.
—  Alors, on y va demain soir au skatepark   ? dit Tristan en prenant ses deux acolytes par le cou.
—  Oui, on y va, et tu sais quoi   ? … On va tous les battre   ! répondit Éloanne faussement joyeuse. 
En longeant le corridor menant à son cours de français, elle comprit qu’elle cherchait à noyer les événements des dernières heures. 
Et pourquoi pas   ? se dit-elle, pas du tout convaincue de la suite.


 
CHAPITRE   3
LA CRIQUE
 
 
 
La journée fut interminable. Lorsque la sonnerie se fit entendre, Élo se leva, impatiente et prit la direction de son casier sans regarder personne. Comme à l’habitude, Emma venait la chercher en voiture, ses cousins et elle, pour les ramener à la maison.
Chaque vendredi soir, souper familial obligatoire. Tenant mordicus aux soi-disant liens familiaux, sa mère exigeait la présence de ses deux filles au moins une fois par semaine. Sachant pertinemment que si elle ne l’imposait pas, elle ne les verrait presque jamais, et ce, même si elles demeuraient toutes dans la même maison. Ce soir, le fameux souper familial était quelque peu modifié puisque Tristan et Chloé y assistaient avec leur mère Claudia.
La mère d’Élo entretenait un lien puissant avec sa sœur Claudia, surtout depuis qu’elle s’était retrouvée, elle aussi, seule avec la charge parentale, il y avait de cela quelques années. Les deux femmes se soutenaient mutuellement depuis toujours et encore plus depuis que le père de ses deux filles avait disparu, sans donner signe de vie. Cela faisait dix ans aujourd’hui.
—  Enfin   ! dit Emma en voyant arriver le trio.
Élo ouvrit la portière côté passager et s’écrasa gauchement sur le siège. Tristan et Chloé prirent place sur les sièges arrière en silence. Aussitôt la dernière porte fermée, elle partit en trombe pour sortir du stationnement de l’école. Habitués à la conduite quelque peu déficiente d’Emma, aucun d’entre eux ne releva le fait qu’elle passa tout près d’un étudiant qui tardait à traverser la rue.
—  Maman nous attend pour le souper   ! finit par dire Emma comme pour meubler le silence un peu trop lourd à son goût. 
Élo grimaça dans son coin, perdue dans le décor qui se présentait par la fenêtre.
—  Mais… Rien ne nous empêche de prendre quelques détours avant d’arriver. À cette heure-ci, il y a tellement de circulation   ! reprit-elle en se retournant pour apprécier la réaction de sa sœur.
Elle fut instantanée. Si vive que c’était comme si on la réveillait d’un lourd sommeil. Élo regarda sa sœur avec un large sourire. Tristan et Chloé applaudirent d’excitation. Emma prit la première avenue et s’engouffra dans les petites rues qui menaient au village voisin. Le volume de la radio au maximum, la petite voiture accéléra. 
Quelque temps après l’achat de son auto, Emma avait proposé au trio de partir en randonnée, à l’aventure. Juste pour le plaisir d’être ensemble. Le plus difficile était d’être tous disponibles au même moment et cela exigeait, bien souvent, un véritable tour de force ou un heureux hasard. Cela survenait lorsqu’Emma était libre et donc disposée à leur donner quelques minutes ou même une heure… S’ils étaient vraiment chanceux, mais depuis quelque temps, ces petites sorties improvisées avaient plutôt été reléguées aux oubliettes. Ils allaient se promener en voiture, dans l’endroit le plus étrange qu’ils connaissaient et qui était situé à quelques kilomètres de chez eux. Le minuscule village de Sainte-Augusta.
Localisé entre deux grosses villes, il n’avait rien de bien particulier. Le temps semblait même s’être figé, à la porte de cette cité, comme dans plusieurs petites bourgades pullulant la grande région. Plusieurs bâtiments avaient été restaurés certes, mais il avait gardé un certain cachet plutôt vieillot, digne de l’ancien temps. Habité par au plus une centaine d’habitants, il regorgeait de vergers et de superbes jardins. Très bien situé, il était au pied d’une petite vallée et ses habitants protégeaient jalousement leurs terres riches et opulentes, naturellement très opportunes à la fabrication de produits tels ceux du terroir. En plus d’être une référence en matière de produits locaux, on se vantait de posséder un des plus beaux vestiges naturels du passé. Bien sûr considéré comme étant impures par certains traditionalistes du coin… Sainte-Augusta abritait plusieurs grottes aborigènes, duquel provenaient de petites sources d’eau, dévalant directement de la montagne. Et c’était justement à cet endroit qu’Emma pensa, lorsqu’elle proposa de s’amuser.
Après quelques minutes à rouler sur un chemin sinueux entouré d’une forêt particulièrement dense, ils virent apparaître des chaumières, fabriquées avec de véritables pierres des champs. Bordées par de vieilles clôtures de bois, le paysage plutôt bucolique commençait à peine à se remettre d’un hiver acerbe et d’un printemps encore trop timide, qui semblait vouloir laisser le vent, mordre encore un peu ce coin de pays. De petites fleurs, gage d’un impérissable renouveau, cherchaient à provoquer l’instant, en forçant le printemps à s’installer officiellement dans le patelin. Telles de petites fresques indisciplinées, elles se dévoilaient ici et là, et ce, tout le long de la route. Ils passèrent devant l’église du village et juste à ses côtés, son vieux cimetière. Élo ferma spontanément les yeux.
La musique jouait à tue-tête lorsqu’ils virent pointer le pont devant eux. Il était plutôt vieux, même très vieux et datait d’au moins une centaine d’années. La municipalité avait payé pour le faire restaurer et lui laisser son aspect d’antan. Comme à chaque fois que le quatuor venait sur place, Emma stoppa la voiture sur le côté de la route et éteignit le moteur. Doutant qu’elle puisse s’y aventurer avec sa voiture, ou peut-être était-ce par respect pour ce vestige du passé, elle n’avait jamais obéi, à cette vaine témérité qui vagabondait dans son esprit et qui lui dictait d’essayer de le traverser.
Qu’est-ce qui m’arrive   ? pensa-t-elle.
Emma respira un bon coup et ouvrit la fenêtre de sa voiture. Le silence s’installa subtilement dans la voiture. Comme à chaque fois qu’ils venaient à cet endroit, personne n’osait dire un mot, laissant la délectable brise froide, celle parcourant les abîmes solitaires, se glisser par la fenêtre pour leur caresser les joues, en signe de bienvenu. Le soleil, illuminant encore les abords, malgré l’heure tardive, couvrit leurs visages comme une douce étreinte.
On aurait dit qu’une paisible exaltation nous a tous conquis   ! Admiratifs, devant ce superbe paysage   !
Élo ouvrit la porte la première, donnant le coup d’envoi aux autres. Tristan sortit et, sans attendre, s’élança en direction du pont, gambadant joyeusement. Le vieux pont avait été construit avec de grosses pierres des champs. Les mêmes qui avaient servi à bâtir les maisons du village. Ayant contribué au transport de charrettes et des habitants qui y circulaient autrefois, il faisait en sorte que le petit ilot, qui regorgeait de plusieurs grottes, pouvait se raccorder au village. Les paysans y circulaient librement puisqu’à l’époque, le pont menait essentiellement à la célèbre crique. Les gens allaient y puiser leur eau potable et ce n’est que plus tard qu’elle devint de l’eau magique .
—  Magique, mon œil   ! avait répondu Tristan, un jour lorsqu’ils avaient lu pour la première fois la pancarte fixée tout près de l’entrée d’une des fameuses criques.
Elle n’était pas magique, elle provenait seulement d’un tout petit affluent qui se déversait là. Et donc, l’eau pure était bonne à boire. Avec le temps, elle était devenue la crique magique de Sainte-Augusta. Une attraction pour attirer les touristes, donnant ainsi la chance aux petits commerçants du coin, d’écouler leurs marchandises agricoles tout au long de l’année. Le petit chemin, s’arrêtant non loin de là, laissait la place à un petit boisé désormais converti en un merveilleux parc familial. On avait installé de petits bancs, des airs de jeux et une piste pour marcheurs, mais à ce temps-ci de l’année, encore personne ne rôdait dans les alentours, au grand bonheur du petit groupe. Surtout Tristan, qui s’enthousiasma un peu plus que les autres, puisqu’il pouvait enfin, se donner certaines libertés vocales.
Le quatuor s’avança doucement sur le pont, blaguant notamment sur la nouvelle coupe de cheveux de Tristan qui était particulièrement étrange. Surexcité d’être avec ses cousines, il parlait sans s’arrêter. Volubile de nature, il aimait raconter des histoires presque drôles, en mimant exagérément ses personnages. Cette fois-ci, il imitait son professeur d’art dramatique, Mme Mouffette , surnom que lui donnait ses étudiants et qui lui plaisait particulièrement, puisqu’elle se faisait une fierté de porter une large mèche de cheveux blonde, devenue jaune avec le temps, dans une houppette talquée et entourée de cheveux brun foncé. Parodiant sa démarche quelque peu désinvolte, il clopina devant les filles en secouant son toupet de tous les côtés, terminant sa prestation par une maladroite jambette et feignant sa tombée dans la petite rivière qui passait sous le pont.
Élo remarqua que c’était la première fois de la journée, qu’elle se sentit presque bien. Le rire et l’énergie de son cousin, alimentés par les commentaires, pas toujours utiles de Chloé et les blagues de sa sœur, lui fit presque oublier Monsieur Henri et toutes les entités et énergies qui repeuplaient désormais son existence. Pendant l’heure qu’elle passa avec ses humains préférés, elle se sentit elle-même. Chaque fois qu’ils étaient ensemble, une énergie sincère et magique se dégageait du groupe et laissait retomber ses bienfaits comme une pluie sur chacun d’eux. Ils étaient bien ensemble.
Sans contrainte ni justification… Juste bien   ! J’aurais tellement aimé arrêter le temps   !
Après avoir traversé le pont, le groupe entra dans le bois, qui les mena à une petite grotte. Bien que minuscule, elle était peu profonde, mais pouvait s’étaler sur plusieurs kilomètres sous la terre. On pouvait descendre par des escaliers, taillés dans la pierre et tout en bas, s’y assoir, pour écouter l’écho de la douce descente du ruisselet qui le traversait. Tristan encore bien trop bavard, et voulant surtout se rendre intéressant, lâchait de petits cris pour faire rebondir le son de sa voix, sur les parois de pierres. Elle sonnait comme un écho malgré sa tonalité aiguë de l’adulte en devenir qu’il était. Pendant quelques secondes, elle sembla remplir tout l’espace et résonner un peu trop fort.
Élo et Chloé s’agenouillèrent et mirent leurs mains pour recueillir un peu d’eau fraîche qui s’écoulait doucement. Emma ne put s’empêcher de plaisanter au sujet de la voix plutôt haut perchée de son cousin.
—  Ahhhhh, tu as une voix de fillette   !
Tous s’esclaffèrent et l’écho de leur rire emplit tout l’espace, encore une fois. 
Tristan répliqua en parodiant la voix d’un lutteur bien connu.
—  Je suis le vainqueur   ! mima-t-il en montrant ses muscles inexistants.
Après les blagues de Tristan et les trop longues explications de Chloé sur la provenance de la réverbération dans un milieu clos, le petit groupe décida, sans vraiment se consulter, de garder le silence. L’endroit était calme et l’air, bien qu’humide, donnait envie de s’y reposer. Cela ne dura pas très longtemps, mais Éloanne eut le temps de distinguer le subtil écho des clapotis de l’eau, se répandant délicatement sur les cloisons rocheuses.
Emma regarda sa montre.
— Je crois qu’on devrait y aller, sinon ça va gueuler   ! Chuchota-t-elle, comme pour ne pas faire déguerpir trop vite, le silence encore bien installé autour d’eux.
Éloanne soupira. Elle se releva et suivit les autres qui commençaient déjà à remonter. Rendue en haut des marches de pierre, elle entendit un petit cri, provenant de l’intérieur de la crique. Se doutant bien qu’il était tout, sauf normal, elle se retourna. Du coin de l’œil, elle vit des cheveux blonds briller au soleil.
Misère   !
Sans rien dire, elle courba le dos et accéléra le pas pour aller rejoindre les autres.
 
*
 
— Bon, enfin, les voilà   ! Il était temps   ! cria une voix familière, provenant de la maison. Où étiez-vous passés   ?
—  Ah   ! Tu sais, la circulation le vendredi   ! répondit Emma, en passant devant sa mère. 
Jetant un regard attendu à ses acolytes qui la suivaient de près, elle lança un subtil clin d’œil à Chloé qui, elle, baissa les yeux subrepticement, contemplant ainsi le sol, pour ne pas laisser transparaître un sourire qui commençait à se dessiner un peu trop vite sur son visage.
—  Bien sûr   ! se contenta de répondre sa mère en sortant les assiettes.
—  Allez vous mettre à table, le souper est prêt depuis trop longtemps   ! dit Claudia en vidant sa coupe de vin.
En attendant les enfants, les deux femmes avaient débouché la bouteille de vin. Ce qui avait commencé par une coupe s’était transformé en plusieurs autres, pour irrémédiablement la terminer avant d’avoir même entamé le repas. La mère des cousins, un peu trop heureuse, leva son verre vide et fit un toast au bon souper qu’ils s’apprêtaient à prendre. Comme pour chaque souper du vendredi soir, chacun racontait ce qui lui était arrivé dans la semaine. Et comme à son habitude, Tristan embellissait ses anecdotes, que Chloé rectifiait une à une. Il s’ensuivait des rires aux éclats et des discussions très animées.
Élo, elle, restait silencieuse, riant quelquefois aux blagues de son cousin et renchérissant si nécessaire, mais elle demeura discrète sur ce qui lui était arrivé dans la journée. Se contentant de dire qu’elle avait été pareil aux autres.
—  Regarde-moi Éloanne   ! dit sa mère tout à coup. Qu’est-ce que tu as à l’œil   ?
Elle prit le menton de sa fille entre ses mains et tourna son visage vers elle pour mieux la voir. La surprise et la suspicion emplissaient son regard.
Éloanne s’éloigna délicatement de l’emprise maternelle et se leva.
—  Ah   ! En me levant ce matin, je me suis frappée sur la porte de ma chambre, répondit-elle d’un air faussement dégagé.
—  Viens que je regarde de plus près Élo   ! dit sa tante, la bouche un peu pâteuse.
—  Ça va   ! Ça va, je vais bien   ! ajouta-t-elle en se levant.
Élo se dirigea vers les marches menant à sa chambre et les monta deux par deux en se dépêchant de fermer la porte derrière elle. Sa mère regarda Emma, en attente d’une réponse… qui ne vint pas.
—  Je n’avais même pas vu son œil   ? Je ne sais rien   ! se contenta-t-elle de dire en ramassant son assiette, pour ensuite quitter la cuisine.
Marchant doucement vers sa chambre, Emma s’en voulut de ne pas avoir vu l’œil bleui de sa sœur.
Seuls à la table, les cousins se consultèrent du regard. Les deux mères spéculaient sur la provenance de ce bleu et ne semblaient plus s’occuper du tout du souper de famille. C’était donc le bon moment pour quitter en douce vers la chambre de leur cousine.
Élo entendit un petit frottement sur sa porte. 
Puis, une voix qui disait.
—  Éloooo… On peut entrer   ? … Pleaaassseeee !


 
CHAPITRE 4
RÉVÉLATIONS INNATENDUES
 
 
 
Le soleil réchauffait son visage. Il était certainement midi. Elle le savait parce qu’il était haut dans le ciel et qu’elle devait se casser le cou pour goûter sa chaleur. Allongée sur l’herbe, elle huma d’un grand coup les effluves qui se dévoilaient subtilement à elle. Le vent caressait doucement les feuilles des arbres, de son souffle chaud, pour ensuite venir lui titiller le visage. Au loin, quelques oiseaux célébraient la chaleur en la gratifiant de leurs plus belles et douces mélodies. Un calme régnait sur l’endroit.
Ah que c’est bon   ! se dit-elle en soupirant.
Elle resta ainsi, couchée sur l’herbe, le visage dans les nuages à écouter sa respiration lente et réparatrice pendant quelques minutes. Le va-et-vient des branches, au gré du vent, gribouillait des ombres incessantes lorsqu’elle ferma les yeux. Elle sommeilla quelques instants.
Se voir dormir dans un rêve, c’est étrange tout de même   !
Elle n’étira pas sa réflexion plus loin, fatiguée de se poser des milliers de questions.
Il me semble que je serais bien ici… Loin de tous ces regards et ses jugements   !
Puis… Plus rien. Tout devint silencieux. Trop silencieux.
Elle ouvrit les yeux sachant que quelque chose ne tournait pas rond.
Le paysage n’était désormais plus le même. Le parc, les arbres, les oiseaux y étaient, mais le soleil avait cédé sa place à un ciel gris et orageux.
—  Oh non, pas encore   ! cria Élo à tue-tête comme pour exorciser la scène qui se présentait à elle.
Eh merde   !
Le paysage était devenu statique. Plus de chant d’oiseaux et de chaleur. Juste une sorte de grisaille d’automne qui semblait s’accrocher de toutes ses forces pour ne pas céder la place à l’hiver. Le vent se leva. Un grand frisson lui traversa le corps et une vapeur blanche confirma qu’elle ne rêvait plus. Son cœur, flairant l’incongruence dans le paysage, tambourina nerveusement dans sa poitrine.
Elle se leva un peu trop vite et une nausée lui fit tourner la tête. Une bourrasque de vent la poussa brusquement et elle se retrouva acculée à un arbre.
Mais qu’est-ce qui se passe   ?
Scrutant l’horizon, à la recherche de la moindre réponse, elle discerna un minuscule vélum grisâtre et hachuré. Elle plissa les yeux pour mieux voir.
Au loin, très loin… Une silhouette… Peut-être deux.
Elles marchaient vers l’horizon et ne les regardaient pas. L’image se précisa un peu.
Un enfant… Oui, c’était bien cela. Il y avait quelqu’un ou quelque chose à ses côtés.
Elle ne distingua qu’une large silhouette. Était-ce un humain   ? … Un adulte ? Un homme ou une femme   ? 
Elle ne put le dire.
Éloanne voulut avancer d’un pas, mais quelque chose l’en empêcha. Ses jambes étaient paralysées. Paniquée, elle essaya de se dégager, mais sans succès.
La silhouette tient la main du petit garçon   ! 
C’est alors qu’elle sut que ce jeune enfant était Théo.
Encore lui   ! 
—  Théo   ? C’est bien toi   ?
La silhouette se retourna doucement et lui sourit . C’était bien lui. Il ressemblait à tous les enfants du monde avec un superbe sourire, sans malice ni arrière-pensée.  
—  Papa, regarde, c’est Éloanne   !
La silhouette sembla se retourner pour la regarder. Elle le vit souffler quelque chose de sa main libre. Ils disparurent comme une faible lueur qui se fusionna doucement avec l’horizon.
Cloc ! Cloc ! Cloc ! Et encore un… Cloc   !
Elle jeta un regard au-dessus d’elle. Le ciel était chargé et encore plus menaçant. Sans trop comprendre, elle étira la main pour toucher son visage.
De la pluie   ? Tiens, le temps est reparti   ? se dit-elle en regardant les gouttes de pluie tomber partout autour d’elle. 
Son esprit remonta tout à coup à la surface. Elle ouvrit doucement les yeux.
—  Ahhhhh   ! Mais qu’est-ce que vous faites là   ? cria-t-elle, confuse. 
Sans attendre la réponse, elle tira les draps pour se couvrir la tête. Les cousins, mal à l’aise devant la réaction quelque peu excessive d’Élo, reculèrent gauchement, pour finir quelques secondes plus tard, cul par-dessus tête sur le plancher.
— Mais qu’est-ce que vous faites là   ? répéta Élo. Vous êtes tout mouillés en plus. Qu’est-ce qui se passe et il est quelle heure   ? Je ne vous ai pas entendus arriver   !
Sans véritablement vouloir répondre aux nombreuses questions, les cousins tournèrent instinctivement la tête en même temps pour regarder le réveille-matin qui indiquait 16 h 33.
—  Regarde l’heure, il est temps d’aller au skatepark. On nous attend sûrement   ! dit Chloé en se relevant.
—  On est venus te chercher pour le skate, tu te souviens   ? On ne venait pas à bout de te réveiller et Chloé a eu l’ingénieuse idée d’essayer de te réveiller en te faisant le supplice du verre d’eau   ! cria Tristan, de la salle de bain. 
Dans tout ce brouhaha, il avait reçu la quasi-totalité du verre d’eau sur son chandail et sur le visage. Élo se frotta les yeux et prit un mouchoir dans la boîte sur sa table de chevet pour éponger les gouttelettes d’eau qui coulaient le long de sa joue.
Chloé s’assit sur le lit et s’essuya les bras avec le revers de sa veste.
—  À qui parlais-tu durant ton sommeil   ?
—  Hein   ? Euhhh   ! … À personne   !
Elle se gratta la tête et regarda Chloé.
— J’ai parlé pendant que je dormais   ?
—  Bien, j’ai entendu le nom de Théo   !
La fenêtre de la chambre s’ouvrit dans un grand fracas. Elle se mit à balloter au vent comme si quelqu’un avait frappé avec ses poings pour l’ouvrir.
Les deux filles se retournèrent, inquiètes. Tristan et Emma qui entraient au même moment dans la chambre stoppèrent leurs élans. 
Emma lâcha même un cri de surprise. 
—  Qu’est-ce qui se passe, Élo   ? Je pense que ta fenêtre est brisée, mais tu n’as pas besoin de pousser aussi fort pour l’ouvrir   ! dit-elle sèchement.
Les visages surpris et quelque peu inquiets des filles lui firent comprendre que ce qu’elle venait de dire n’avait pas vraiment de sens puisqu’aucune d’elles n’était près de la fenêtre. Élo se leva de son lit et s’y dirigea prudemment. Elle dut baisser la tête pour éviter la poutre de bois qui soutenait la charpente et frôler le mur pour se rendre à l’extrémité ouest de sa chambre. À cette heure-ci, le soleil venait souvent lui faire un petit coucou. Depuis toujours, elle habitait dans cette vieille maison et les fenêtres n’avaient jamais été changées et donc, pas très étanches. Souvent, durant l’automne, le vent la faisait vibrer, mais à cette période de l’année, c’était plutôt rare. 
C’est le vent dans la fenêtre   ! Juste le vent   ! Il faut que ce soit ça   ! Il le faut   ! se cria-t-elle intérieurement, en examinant la fenêtre encore ouverte.
Éloanne avait choisi cette chambre parce qu’elle était le plus loin possible du boucan de la cuisine. Elle était grande et assez spacieuse pour pouvoir y placer un grand lit, un bureau, un coin télé avec des poufs pour pouvoir s’y écraser. Le plancher était en vieux bois vernis, caché en partie par un grand et long tapis à poils blancs. On avait le goût de se rouler dedans tellement il avait l’air confortable. Rien sur les murs, Élo n’aimait pas ça. Épuré, aurait pu être son deuxième nom. Comme au Moyen Âge. « Éloanne l’épurée ». Elle était la Jeanne d’Arc de la simplicité volontaire. Rien sur les murs et les bureaux, donc pas de poussière à ramasser. De toute façon, les murs et le plafond étaient recouverts de lambris blanc, donc pas facile de faire tenir quoi que ce soit dessus.
À l’extérieur, comme dans sa chambre… C’était blanc.
Pas de vent.
Étrange   !
Seulement des nuages qui étaient bas et prêts à expulser des litres d’eau. Elle eut une brève pensée pour son rêve, duquel elle venait tout juste de sortir. Une étrange et malaisante ressemblance avec sa réalité lui rappela que quelquefois, ses rêves étaient annonciateurs de mauvaises nouvelles.
Ravalant sa salive, elle se retourna.
Son visage était pâle.
Chloé qui avait suivi sa cousine, mit la main sur sa bouche et ne put s’empêcher de crier, en pointant l’horizon.  
—  Élo   ! Regarde   !
Élo se retourna et suivit des yeux la direction que pointa sa cousine. Une grosse masse noire avançait doucement vers eux. Pas de bruit, juste… Un léger bruissement d’ailes.
Elle recula à la dernière seconde et poussa sa cousine pour la protéger de l’étrange chose, qui se dirigeait vers elles.
Chloé perdit pied et se cogna la tête sur le coin du mur derrière elle. Avec désinvolture, elle s’infiltra brusquement par la fenêtre pour ensuite s’arrêter net. Semblant chercher quelque chose, elle se précipita sur Éloanne. Immobilisée au-dessus de sa tête, l’étrange chose foncée aux contours étriqués commença à tournoyer encore et encore, et de plus en plus vite. Après quelques secondes, elle changea de direction. Sa surface altérée cherchait à s’élargir. Dans un grondement étrange et surnaturel, elle débuta une série de montées et de descentes, pour ainsi essayer d’atteindre la cime de ses cheveux. Devant cette tourmente, Élo plaça ses mains sur sa tête pour essayer de se protéger. Vivante et déchainée, la virulente masse descendit doucement pour tenter d’envelopper son corps.
Ma foi, elle est vivante   ?
De dramatiques coups d’ailes noirs, tels de minuscules crochets, fouettèrent sauvagement son visage et tout son corps.
En plus de vouloir me fissurer, j’entends l’écho dramatique de leurs cris dans mon esprit.
Complètement paniquée, Emma s’avança pour essayer d’aider sa sœur.
—  Non, Emma   ! Ne viens pas   ! Recule-toi   ! souffla doucement Élo, en posant sa main devant elle, pour l’empêcher d’avancer.
Emma figea quelques secondes. Il fallait qu’elle fasse quelque chose… Mais quoi   ?
Constatant que sa cousine, encore accroupie dans le coin de la chambre, semblait dans un piteux état, elle jugea que d’aller la chercher était une bonne idée.
—  Viens   ! dit-elle… Sortons d’ici   !
Elle souleva sa cousine pour l’aider à se relever.
—  Non   ! Attends   ! cria-t-elle, figée devant le spectacle.
Emma l’empoigna pour l’amener de force en direction de la porte de la chambre, tirant sur le chandail encore humide de Tristan lorsqu’elle passa juste à côté de lui.
—  Viens Tristan   ! Sortons   !
Il resta figé sur place.  
—  On ne peut pas laisser Élo comme ça toute seule   ! cria Chloé en s’adressant à son frère.
—  Nooonnnnn   ! renchérit Tristan, la main devant les yeux tout en essayant de se protéger du vent qui virevoltait autour d’eux.
Pâlissant quelque peu, Éloanne la vit devenir grise puis blanche.
Elle cherche à ne faire qu’un avec moi   !
Élo paniquée, essaya de se dégager. Gesticulant et criant à tue-tête, elle se rendit vite compte que ses efforts étaient vains. Acculée au mur, elle ne pouvait plus bouger. Elle devait abandonner. Une subtile attente, celle contenue entre deux mini-secondes, agrippa l’instant… Qu’elle discerna, pour la deuxième fois...
Enfin   !
Le temps s’arrêta. Imperceptible et discret, elle vit Monsieur Henri passer à travers la masse comme pour la contenir durant quelques instants. Au lieu d’exploser, elle se contracta. Frémissante, elle devint tout à coup solide. L’épaisse masse sombre s’était transformée en une pierre translucide et brillante. Encore au-dessus de sa tête, elle semblait prête à éclater. Monsieur Henri fixa Élo en lui souriant tendrement puis lui fit un signe de la tête. Elle avança sa main devant elle et il y plaça la pierre désormais inoffensive.
Le temps réapparut.
De petites lumières dorées jaillirent de la pierre, comme de minuscules mouches à feu, tournoyant doucement autour d’une bruine feutrée qui les escortait joyeusement. Changeant tout à coup d’aspects, ils se métamorphosèrent en de magnifiques petits papillons. Leurs dorures, exceptionnellement brillantes, laissaient paraitre des extrémités parsemées de fils d’or. La fine bruine blanche, encore présente et ressemblant curieusement à une aura humaine, les enveloppa et dans un énorme fracas, les papillons se fusionnèrent pour ne devenir qu’un. Sous une gerbe de lumières, il apparut. Majestueux et presque phosphorescent, on pouvait voir son inusitée genèse, circulant à travers l’énergie blanche le définissant désormais.
Les jambes d’Éloanne lâchèrent. Inconsciente, elle tomba à genou pour ensuite s’étendre de tout son long sur le plancher de sa chambre.  
—  Élo, réveille-toi   ! dit doucement Emma en lui caressant la joue.
Elle ouvrit doucement les yeux. Encore confuse, elle constata que le trio s’était regroupé autour d’elle.
—  Woooo   !! finit-elle par dire en s’asseyant.
—  Est-ce que ça va   ? s’empressa d’ajouter Chloé.
Sans répondre et essayant de retrouver son aplomb, elle ouvrit doucement la main.
Le papillon y était encore, mais avec beaucoup moins d’éclat. Objet presque vivant il y a quelques minutes, il était devenu une petite broche grise et terne. Tout autour de ses ailes, de petites pierres argent l’enjolivaient quelque peu.
Chloé remarqua deux formes rondes. Pareils à des yeux noirs, ils semblaient la regarder fixement. Et au milieu du corps, elle vit quelque chose d’étrange et d’inhabituel… Une tête de mort. Elle ne put s’empêcher de lâcher un cri.
—  Un Sphinx   ? C’est bien ça, c’est un Sphinx, Élo. Tu sais que c’est un papillon de nuit   ! dit-elle en s’éloignant.
—  C’est quoi ça ? dit Emma, incrédule. Qu’est-ce qui vient de se passer   ? Je rêve ma foi, pourquoi ai-je l’impression que je suis la seule ici à avoir été traumatisée par ce qui vient d’arriver   ?
Personne n’osa répondre.
—  Qu’est-ce qui vient de se passer là   ? Quelqu’un peut me répondre   ? retenta Emma en regardant sa sœur.
Élo soupira.
Dévisageant ses cousins, elle se releva et prit la main de sa sœur, la forçant à s’asseoir sur le lit, tout près d’elle. Éloanne ne savait pas par quoi commencer, mais elle était persuadée que sa sœur en avait trop vu pour ne pas lui dire la vérité. Il est peut-être temps finalement   ! Après avoir rassemblé tout le courage qui lui restait, et juste au moment où elle voulut débuter son récit, elle vit Monsieur Henri assis dans le coin de sa chambre qui l’observait, en souriant.
Dis-lui, il est temps   ! lui souffla-t-il.
Elle leva les yeux au ciel, quelque peu exaspérée de le voir encore là, mais soulagée, tout de même, qu’il soit intervenu. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Malgré le fait que ce ne soit pas la première fois qu’un événement surnaturel se produisait, elle essaya de garder une certaine contenance devant sa sœur, mais sentit tout de même son estomac se nouer.
Pour la première fois depuis des années, sa sœur était prête à l’écouter. 
Espérons qu’elle ne me reniera pas   ! 
—  Tu te souviens quand on était jeune et que tu m’as dit que j’étais bizarre parce que je parlais toute seule   ? Eh bien, tu avais raison. Je suis bizarre, mais je ne parlais pas toute seule   !
Emma fronça les sourcils et s’empressa d’essayer de la rassurer, mais elle lui coupa la parole.
—  Laisse-moi continuer s’il te plait Emma   ! C’est extrêmement difficile pour moi d’en parler alors écoute moi jusqu’au bout   ! dit-elle en regrettant, presque aussitôt, les mots et le ton qu’elle avait pris pour la faire taire. 
Elle regarda ses cousins, prit la main de sa sœur et continua.
— Je suis pris avec quelque chose que Maman appelle un don et que moi j’appelle plutôt La pire chose de ma vie   ! … Je vois des choses pas toujours jolies… Jolies, mais j’ai malheureusement de la facilité à voir les…
—  Les morts   ! dit promptement Chloé, impatiente. Elle peut leur parler   ! ajouta-t-elle tout à coup mal à l’aise.
—  Et pas que ça   ! ajouta Tristan.
—  Les cousins, laissez-moi parler   ! 
—  Attends, les cousins sont au courant   ? dit Emma, intriguée.
Tous parlèrent en même temps. Les cousins gesticulaient tout en essayant de s’innocenter tandis qu’Élo, elle, tentait de rectifier ce qui venait de se passer.
—  Chutttt ! Arrêtez   ! Je ne comprends rien. Ne parlez pas tous en même temps   ! cria Emma maintenant debout.
Les cousins dévisagèrent Élo, qui reprit :
—  Oui, Tristan a raison, il n’y a pas que ça   ! marmonna-t-elle, presque timide d’en ajouter un peu. Je sens l’énergie des gens quand je les touche. Il arrive que je puisse lire en eux et ça me traumatise chaque fois   ! finit-elle par dire la voix presque éteinte par un sanglot qui pinça sa gorge.   
Emma resta silencieuse puis, sans dire un mot, tourna les talons, s’arrêta avant de se retourner doucement en se frottant le menton.
—  Alors ça explique bien des choses   ! souffla-t-elle, en allant se rasseoir.
Éloanne, encore un peu réticente, décida tout de même de continuer son récit. Elle lui parla de ce qu’elle pouvait voir, entendre et lui marmonna quelques mots, au sujet de Monsieur Henri, qui justement tournoyait avec insistance autour d’eux. Négligeant sa présence, elle évita soigneusement son regard pendant son récit, et ce, même si elle l’entendit répéter inlassablement la même phrase.
—  Dis-leur pour le miroir   ! Dis-leur pour le miroir   !
Elle se referma scrupuleusement sur ses paroles, bien que son insistance qu’elle jugea démesurée n’aurait contribué qu’à leur faire peur. Depuis deux jours, les évènements se bousculaient et la panique commençait sérieusement à la submerger. Elle avait besoin de souffler un peu, mais surtout de faire le point avec elle-même. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer, d’où venait la broche et encore moins qui était l’enfant qui hantait ses visions. Elle ne savait plus. Qu’aurait-elle pu leur dire, sinon qu’elle avait de plus en plus de rêves qui la poussaient à s’ouvrir et lui livrer un message... Mais quoi   ? 
J’aurais voulu vivre autre chose de spécial avec eux, mais surtout pas ça   !
Elle sentit intérieurement que tout en elle était sur le point de flancher. C’était trop. Trop en si peu de temps.
Misère   !
Elle aurait voulu tout oublier et même s’en foutre, mais trop d’évènements étaient survenus, sachant pertinemment qu’elle ne pourrait s’y souscrire.
Élo se sentit lasse et fatiguée.
Non   ! Ne pas en ajouter était la meilleure chose à faire   ! Chaque chose en son temps. Je ne veux pas qu’Emma se sauve en courant   ! Alors, allons-y pour l’essentiel.
Elle parla de ce qui s’était passé lors du décès de leur grand-mère. De ce que les cousins avaient vu. Tristan sentit le besoin d’en ajouter. Il prit la relève et raconta ce qu’il avait vu.
Quand tout fut raconté, Élo s’écrasa dans son lit, épuisée.
Emma resta silencieuse. Elle sembla prendre quelques secondes pour essayer d’assimiler toutes ces nouvelles informations.
Elle finit par ouvrir la bouche.
—  Ah, je comprends maintenant pourquoi j’étais la seule à être en panique tout à l’heure   !
Elle s’approcha de sa sœur, la prit dans ses bras et la serra très fort.
Élo ressentit un grand soulagement et remarqua, pour une rare fois, qu’elle n’était pas seule dans cette galère. L’idée de savoir qu’elle ne la jugea pas lui réchauffa le cœur. Sa grande sœur, celle qui avait réponse à tout, celle qu’elle avait toujours admirée en secret, savait désormais, et en plus, elle ne la trouvait pas folle.
Une larme coula doucement sur sa joue. Emma la reprit dans ses bras et lui sourit. Tristan et Chloé s’approchèrent et tous les quatre se serrèrent dans leurs bras en se faisant un gros câlin.
—  On est avec toi, Élo   ! On ne te laissera pas tomber   ! la rassura Chloé.
—  Oui   ! ajouta Tristan.
Emma leva la tête et regarda sa sœur dans les yeux.
—  Hey, petite sœur, je suis là désormais   ! Tu n’es plus seule là-dedans et non tu n’es pas folle. Je te dirais même que je m’en doutais, mais je ne voulais pas le voir   !
—  Merci   ! souffla Élo en s’essuyant les yeux.
Chloé lâcha le petit groupe et se jeta sur le portable qui était sur le bureau de la chambre.
—  Je suis certaine que si nous cherchons un peu, nous aurons des réponses.
—  Quelles réponses   ? demanda Emma, intriguée.
—  Au sujet du Sphinx   !
—  Mais d’où vient cette magie   ? Pourquoi l’avons-nous tous vue et pourquoi les papillons se sont-ils transformés en une broche   ? ajouta Tristan en allant rejoindre sa sœur.
—  Qu’est-ce qu’y est arrivé au juste   ? Pourquoi avons-nous vu tout cela   ?
Chacun y alla d’une théorie. Elles étaient aussi invraisemblables les unes que les autres.
Élo resta silencieuse. Faisant fi des commentaires des autres, elle se leva et se dirigea vers la fenêtre qui était restée ouverte. Dehors, les nuages avaient disparu. La nuit s’était doucement installée. L’air était bon. Tout semblait calme pour un soir de mai.
—  As-tu une petite idée du pourquoi de cette broche, Élo   ? dit Emma en se dirigeant vers elle.
Elle ouvrit sa main et frotta doucement le papillon du bout du doigt.
—  Je ne sais pas   ! Je ne le sais vraiment pas   ! se contenta-t-elle de répondre en fixant l’horizon.


 
CHAPITRE   5
LE SKATE
 
 
 
— Ouvre vite le coffre Emma, je vais prendre ma planche et me dépêcher à aller sur le spot me réchauffer un peu avant la compétition. Je n’ai pas pratiqué depuis quelques semaines et je me sens rouillée. Tristan, dépêche-toi sinon on va se faire traiter de perdant si on arrive les derniers. Peux-tu amener la cire, Chloé, ils ont changé quelques rampes à ce que j’ai entendu dire. Vite   ! Si on est chanceux, on va pouvoir s’échauffer un peu avant que ça commence   ! cria Élo, tout d’un trait, en courant vers le skatepark, Tristan juste en avant d’elle. 
C’était la plus longue phrase qu’elle avait dite depuis leur départ de la maison. Elle était restée muette et pensive pendant de longues minutes devant la fenêtre, son esprit transporté très loin. Emma et Chloé se retournèrent vers Élo, agréablement surprises de la voir de retour… Un peu plus «   Elle-même   ». Elles suivirent des yeux Tristan, courir devant elles, enjambant gauchement les vélos et dépassant les jeunes qui continuaient à se masser sur les buttes de gazons étalées autour de la piste de skate.
Au loin, on entendit une légère agitation. On aurait dit le prélude d’un futile bourdonnement qui semblait vouloir s’égarer dans la cacophonie d’un soir sans vent.
Un mélange d’excitation et de joie   ! De jeunes prépubères, un peu trop excités par l’herbe et la bière   ! pensa Emma en fermant le coffre de son auto. 
Une vague d’applaudissements et de cris de joie retentit tout à coup.
—  Ahhhhh   ! Je crois qu’Élo et Tristan viennent d’embarquer sur le bowl   ! dit Chloé en rigolant. La compétition va pouvoir commencer   !
Le skatepark était situé en plein centre-ville. Les cris étaient nombreux, mais ils étaient quelque peu étouffés par les arbres qui semblaient les retenir. Cherchant un élément rassembleur, la ville avait fait construire un centre sportif tout près et facilement accessible, ainsi qu’un terrain de baseball et de tennis. Convaincue que les jeunes, occupés à faire du sport, seraient moins enclins à consommer de la drogue et à être attirés par des délits criminels, la mairie avait mis le paquet et construit un skatepark à la fine pointe. Il était jonché de rampes, de rails et de plusieurs bowls profonds et de nombreux snakes. Sans être un skate de compétition, il pouvait assouvir facilement les petites ambitions des skateurs en herbe qui cherchaient un endroit pour pratiquer leur sport favori.
Élo était gauche dans la vie, mais habile sur une planche de bois. Malgré sa stature plus large que celle des filles de son âge, elle s’était découvert un certain talent pour la planche. Un sport peu commun et peu pratiqué par les jeunes filles de son âge. La toute première fois qu’elle toucha à une planche, c’était à l’âge de 9 ans. Elle venait d’hériter, sans vraiment l’avoir demandé, du vieux skateboard de Tristan qui lui le pratiquait depuis déjà deux ans. Le soir, souvent seule et sans amis pour s’amuser avec elle, elle faisait des oilles et essayait de pratiquer le fakie. À l’âge de 13 ans, elle avait déjà fêlé et même cassé plusieurs planches, mais n’avait jamais cessé de pratiquer ce sport. Depuis qu’elle avait décidé d’opter pour le longboard, sa façon de rouler avait changé. Puisqu’il était plus long, cela lui donnait une meilleure adhérence et une bonne prise de vitesse. C’est à ce moment qu’elle avait commencé à faire de petites compétitions amicales avec ses amis.
Une autre vague de cris, comme un petit crépitement, se fit entendre.
—  La compétition commence   ! dit Chloé en tirant le chandail de sa cousine. Vite, on va manquer le début   !
Malgré l’insistance de Chloé, sa cousine continua à marcher lentement en direction du skatepark. Elle s’arrêta tout à coup.
—  Tu en penses quoi de ce qui s’est passé tout à l’heure   ? Pourquoi est-ce que j’ai l’impression que tout le monde fait comme si rien ne s’était passé   ? Je n’ai pas rêvé, Chloé, tu as vu ce que j’ai vu   ? Tout cela est irréel… Est-ce que c’est Élo qui l’a fait apparaître   ? Ce serait possible, tu sais   !
Chloé lâcha le chandail de sa cousine et fit mine d’avancer et de n’avoir rien entendu. Elle s’arrêta après quelques secondes, soupira doucement et finit par se retourner. Hésitante, elle soutint son regard quelques secondes et s’avança vers elle pour lui prendre les mains, comme elle le faisait toujours lorsqu’elle parlait de choses importantes.
—  Ma chère et belle cousine, je t’annonce que tu fais officiellement partie des gens qui sont au courant du grand secret de ta sœur. Désolée que tu ne l’aies pas su avant. Depuis des années, je me fais un devoir de supporter Élo et de l’aider   !
Elle prit une pause, attendant de voir si sa cousine allait réagir puis devant un regard qui semblait en demander encore, elle inspira un bon coup et continua :
—  Tout ce que je sais, c’est qu’Élo n’a aucun contrôle sur tout cela. Elle a vu ce qu’elle a vu et… Pour avoir été témoin depuis quelques années, de choses qui lui arrivent… Je ne suis pas un médium… Mais, j’ai fait quelques recherches et il y a deux choses que je peux confirmer   !
Elle arrêta de parler et regarda autour d’elle pour s’assurer qu’elles étaient seules. Elle reprit :
—  Premièrement, ce genre de chose dont tu as été témoin est, selon moi, bien différent de ce qu’elle a déjà vécu. Je suis aussi déstabilisée que toi et… Deuxièmement… Elle regarda encore autour d’elle et avança doucement son visage près de l’oreille de sa cousine en murmurant :
—  J’ai un mauvais feeling, Emma   !
Elle arrêta de parler comme prise en flagrant délit de quelque chose de grave. Elle lâcha les mains de sa cousine pour commencer à se frotter la bouche avec le revers d’une de ses mains, en scrutant le ciel nerveusement. Emma chercha son regard.
—  Hé   ! C’est OK… Tout va bien Chloé   ! Dis-moi le fond de ta pensée   ! dit-elle, en la prenant par le cou.
Chloé essaya de se calmer.
—  Euuuh   ! … Bien   !
Elle sautilla sur elle-même, excitée et inquiète à la fois. Sa cousine lui posait enfin la question.
—  Le papillon de nuit qu’elle avait dans la main… Tu te souviens, j’ai dit qu’on l’appelait le Sphinx … Et… En plus d’être apparu comme cela… D’on ne sait où   ? … Ça ne me dit rien de bon. Il ne s’est sûrement pas matérialisé comme ça sans raison. Voir des fantômes, c’est une chose, mais matérialiser des objets… C’en est une autre   ! J’ai peur pour elle. Tout cela me dépasse   !
Elle se retourna tout à coup comme si elle venait de dire quelque chose d’irrespectueux.
Emma la regarda en silence. Se retenant pour ne pas laisser monter en elle le petit sentiment de panique qui commençait à s’installer sournoisement, elle essaya de se calmer, mais tout s’était mis à rouler à cent à l’heure dans sa tête. Que sa sœur soit médium… So What ! OK … Il y avait bien ce petit quelque chose d’étrange qui émanait d’elle. Une sorte d’énergie chaude, bienveillante, mais sauvage qu’elle percevait depuis toujours. Elle avait inlassablement nié les histoires qu’elle lui racontait lorsqu’elles étaient jeunes, mettant cela sur le dos de son imagination un peu trop grande. Elle comprit tout à coup que c’était la peur qui l’avait empêchée d’être la sœur qu’Élo aurait sûrement voulu qu’elle soit. La dernière fois qu’elle en avait parlé, Emma s’était moquée d’elle…
Une sueur froide lui traversa le corps et sentit que des tremblements voulaient poindre en elle. Comme si de vieilles histoires ressortaient du passé, une vague et lointaine culpabilité manifesta sa présence et elle se souvint tout à coup que c’était depuis ce jour que leurs chemins s’étaient quelque peu distendus. Emma ravala sa salive et respira doucement. Elle sentit sa poitrine se comprimer douloureusement et fut envahie par un énorme besoin de rattraper le temps. Elle le savait, elle le sentait depuis toujours que sa sœur avait un petit quelque chose de spécial . Aujourd’hui, elle pouvait l’accepter et vivre avec. Le morceau manquant sur lequel elle n’avait pas réussi à mettre le doigt et qui expliquait la distance entre elles lui apparut. De savoir qu’elle était seule pour affronter tout ça et peut-être même en danger lui était tout simplement inconcevable.
Elle eut un haut-le-cœur. La dernière chose qu’elle voulait était de céder à la panique, mais comme Chloé, elle sentit que quelque chose ne tournait pas rond dans ce qui venait de se produire. Mais que pouvait-elle faire   ? En quelques heures, elle venait d’être témoin de trucs vraiment étranges qu’elle ne pouvait pas expliquer rationnellement, en plus d’apprendre que sa sœur voyait l’invisible. Elle qui ne croyait pas à toutes ses salades avant cet après-midi. Maintenant, en plus de devoir gérer cette annonce, elle sentait qu’elle devait la protéger. Mais la protéger de quoi   ? Elle n’y connaissait rien en spectres et trucs paranormaux.
Depuis la disparition de leur père, elle ressentait cette fragilité qui avait pris toute la place dans leur famille. Incapable de faire face, elle s’était réfugiée dans les bras du travail et des amis, question d’oublier, de ne plus être déçue et de nier le sentiment d’abandon qu’elle ressentait et qu’elle ne voulait surtout pas affronter. Tout mettre sous le tapis pour ne jamais y faire le ménage avait été la meilleure option à cette époque. Mais quelque chose en elle venait de s’ouvrir et elle ne pouvait plus le nier. Tout comme Chloé, elle aimait sa petite sœur et la sentir en grand danger la rendait mal à l’aise. Elle ne savait pas contre qui Élo allait devoir se battre.
Si on lui voulait du mal, bien sûr   ! Et si on ne voulait que lui envoyer un message. C’est possible ça, non   ?
Si elle acceptait la théorie de Chloé, quelqu’un ou quelque chose cherchait à lui envoyer un message. Une breloque ancienne, ornée de pierres, ne peut pas apparaître comme cela et sans raison, qu’on y croit ou pas. Elle sentit que son esprit commençait à se perdre, en conjectures et suppositions.
—  Alors qu’est-ce que l’on doit faire   ? finit-elle par dire, après avoir repris quelque peu son calme.
—  Je vais faire quelques recherches. J’ai ma petite idée où chercher et à qui m’adresser. Une chose est sûre, Élo reste silencieuse et ce n’est pas son genre. Comme si elle était… Résiliente…
—  Ou inconséquente   ?
—  Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’elle nous répète et nous rebat les oreilles depuis des années qu’elle a en horreur les visions qui la poursuivent et qu’elle a des haut-le-cœur à voir et entendre des choses.
Elle s’arrêta et poursuivit comme pour elle-même. 
—  Et tout à l’heure… Rien   ! Je ne comprends pas   !
—  Peut-être qu’elle ne nous dit pas tout   ? dit Emma à voix basse.
—  Je crois que non   ! finit-elle par répondre, en baissant les yeux, presque honteuse de penser ainsi de sa cousine.
Les deux filles s’avancèrent en silence en direction du bowl, enjambant les jeunes étendus un peu partout. Chloé se frotta les mains vigoureusement comme pour faire partir quelque chose. Elle se retourna, sourit à Emma et lui fit signe de se dépêcher. La discussion était terminée pour le moment.
Emma essaya de se concentrer sur le spectacle. Elle repoussa les milliers de questions qu’elle avait en tête, mais ne put s’empêcher de penser, avec une pointe de culpabilité, qu’elle devait prendre du temps pour être avec sa petite sœur dans les prochaines semaines. Une seule image lui trottait dans la tête et malgré le fait qu’elle essaya de la chasser vigoureusement, celle-ci revenait la tourmenter subtilement comme un sentiment de déjà-vu. L’image qui lui martelait l’esprit était celle du papillon. Se forçant à avancer, elle se retourna pour examiner le terrain de skate.
—  C’est un départ pour la première figure imposée   ! cria Morneau dans son micro. 
Il s’était improvisé animateur de ce genre de soirée. Ayant délaissé le skate, il y a quelques années, il avait préféré pratiquer un autre sport, qu’il aimait plus encore, c’est-à-dire parler et animer ce genre de soirée, informelle. Après tout, il était l’instigateur de ce genre de regroupement, toléré, par la ville. Pourvu qu’il n’y ait pas de grabuge et de beuverie   ! avait répondu un policier lors d’une des dernières compétitions. Morneau, agrippé au petit micro de fortune, y mettait toute son énergie et sa bonhomie, comme lui seul pouvait le faire. En sachant très bien que tôt ou tard, ce genre de rencontre ne serait plus tolérée puisqu’après chaque compétition, certains jeunes refusaient de quitter. Ils squattaient le parc jusqu’à tard dans la nuit. Certains avaient même brûlé les installations. Avec l’énergie de la dernière chance, il stimulait dangereusement la foule comme pour essayer de la lever et peut-être même de la faire éclater. Les débuts modestes de ces compétitions amicales avaient tout à coup pris des proportions démesurées l’an passé lorsqu’un jeune avait laissé couler l’information, naïvement bien sûr , un mercredi après-midi, déformant partiellement l’événement qui devait se dérouler, seulement , entre amis. L’événement s’était transmis de bouche à oreille et avait subi tellement de transformation que le lendemain, la radio étudiante commanditait l’événement et le vendredi suivant, une foule d’étudiants s’était attroupée autour du skatepark attendant fébrilement, le début du «   gros spectacle   ». Élo était de la compétition malgré elle, et devint une sorte de coqueluche du skate. «   Vous vous devez d’y être lorsqu’une compétition a lieu   !   » avait répondu un jour Morneau, au journal local.
Tristan s’élança directement sur le bowl sans véritable réchauffement, ayant tout juste le temps d’ajuster l’axe de sa planche. Il avait son skate concave, son préféré, mais surtout celui sur lequel il était le plus à l’aise. Quelques oilles plus tard, il sauta sur une rampe et termina par un kick flip. La foule, excitée par le début de la compétition, se mit à applaudir. Il était définitivement le meilleur. Mentore d’Élo, elle ne se lassait pas de le voir sauter. Il ressemblait à une gazelle qui s’envolait. Il ne cessait de lui répéter que c’était parce qu’il était maigre et trop grand à son goût qu’il performait autant. Élo lui répondait toujours les mêmes mots… «   Tout n’est pas seulement dans ta façon de bouger Tristtt   ! Tout est dans ta frange de cheveux   !   » En effet, Tristan, bien que très grand et mince, avait une chevelure particulièrement fournie et sombre qui était surmontée d’une frange qui lui retombait dans les yeux. Et à chaque fois qu’Élo lui rebattait les oreilles de sa théorie farfelue, ils s’esclaffaient ensemble.
Comme de doux mouvements harmonieux et précis, il s’exécuta à la perfection. Élo avait passé tellement d’heures à le regarder travailler, elle se disait que jamais elle ne pourrait démontrer autant d’agilité et de maîtrise. Malgré le fait d’avoir été proclamée «   grande gagnante   » l’an passé, elle restait convaincue que c’était lui le maître du skate.
Élo replaça sa gomme et ajouta de la cire à son longboard. Du coin de l’œil, elle vit Nathan faire quelques échauffements musculaires.
Ne le regarde pas, ne le regarde pas   ! se dit-elle
Ahhhhh, trop tard   !
Elle avait déjà tourné la tête. Elle feint de tousser et se retourna, fixant la scène, les yeux dans le vide et attendant qu’il se rende compte qu’elle ne le regardait pas vraiment. 
Avec un peu de chance, il ne m’aura pas vu le regarder   ! se dit-elle encore.
—  Élo   !
—  Quoi   ! cria Élo un peu trop fort, en se retournant vers la voix.
Silence.
Élo voulut mourir.
—  Cool, que tu sois finalement venue   ! finit par dire la voix.
—  Oui, hum   ! … Désolé du retard   ! … Hum   ! … murmura-t-elle en se retournant une deuxième fois pour se retrouver dos à lui.
Sauvé   ! Ouff   ! Si je ferme les yeux, peut-être quittera-t-il le terrain   !
De petites gouttes de sueur commençaient à perler sur son front et ses mains devenaient de plus en plus moites.
Ah non   ! Je vais perdre de l’adhérence si mes mains sont toutes mouillées   !
La panique commença à monter tout doucement le long de sa colonne.
Oh, non   ! … Il est toujours là. Il regarde la prestation de Tristan.  
Élo sentit son pouls s’accélérer.
—  Viens-tu au party chez Morneau après la compétition   ? demanda-t-il sans la regarder.
Son cœur battait tellement fort qu’elle n’était plus certaine de l’avoir entendu parler.
—  Éloanne, c’est à ton tour   ! Vas-y   ! dit Tristan en sortant du bowl.
Comme une douche glacée qu’elle recevait en plein visage, elle prit machinalement sa planche et, sans se retourner, courut à toute vitesse. Se sauvait-elle de quelque chose   ? Ou de quelqu’un   ? Presque soulagée d’entrer sur le bowl, elle se sentit délivrée d’un énorme poids. Honteuse, elle le savait, mais quoi faire d’autre ? Avec tout ce qui lui tombait dessus, elle ne voulait pas le faire entrer dans sa vie, même si une partie d’elle en avait terriblement envie.
Tant que «   Tout ça   » n’aura pas cessé, personne ne doit m’approcher   ! se dit-elle en entrant sur le bowl, encore déstabilisée.
Les voix juvéniles entourant le bowl s’exclamèrent tout à coup. Tous étaient là, pour faire comme les autres parce que c’était La Place à être ce soir, mais en voyant entrer Élo sur le bowl, des cris et des applaudissements retentirent.

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