Chroniques d Avonlea
305 pages
Français

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Chroniques d'Avonlea , livre ebook

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Description

Tandis qu’Anne Shirley n’est encore qu’une jeune fille à Avonlea, plusieurs personnages colorés peuplent le village et ses environs. Que ce soit la vieille Mlle Lloyd que l’on croit avare et excentrique, le petit Félix et sa passion pour le violon, Pa Sloane et son amour des encans ou Prissy Strong à qui on fera une cour bien particulière, tous s’avèrent des êtres fascinants aux histoires tendres et amusantes !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 12 novembre 2013
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764412152
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

De la même auteure chez Québec Amérique
Anne… La série (10)
1) Anne. . . La Maison aux pignons verts
2) Anne d’Avonlea
3) Anne quitte son île
4) Anne au Domaine des Peupliers
5) Anne dans sa maison de rêve
6) Anne d’Ingleside
7) La Vallée Arc-en-ciel
8) Rilla d’Ingleside
9) Chroniques d’Avonlea I
10) Chroniques d’Avonlea II


Anne… La suite (5)
11) Le Monde merveilleux de Marigold
12) Kilmeny du vieux verger
13) La Conteuse
14) La Route enchantée
15) L’Héritage de tante Becky


Les nouvelles (4)
1) Sur le rivage
2) Histoires d’orphelins
3) Au-delà des ténèbres
4) Longtemps après
Chroniques d’Avonlea
Nouvelle édition dirigée par Stéphanie Durand, éditrice

Lecture de sûreté : Sabrina Raymond
Mise en pages et versions numériques : Studio C1C4
Couverture : Julie Villemaire
Crédit photo : fr.123rf.com/photo_4330124_lupins-in-the-foreground-of-a-prince-edward-island-farm-landscape.html / V.J. Matthews
Conversion au format ePub : Studio C1C4

Québec Amérique
329, rue de la Commune Ouest, 3 e étage
Montréal (Québec) Canada H2Y 2E1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Montgomery, L. M. (Lucy Maud), 1874-1942
[Romans. Extraits. Français] Chroniques d’Avonlea
Nouvelle édition.
(Collection QA Compact)
Traduction de : Chronicles of Avonlea et Further chronicles of Avonlea.
Publié à l’origine dans la coll. : Collection Littérature d’Amérique. Traduction.
ISBN 978-2-7644-2552-7 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1214-5 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1215-2 (ePub)
I. Rioux, Hélène. II. Montgomery, L. M. (Lucy Maud), 1874-1942. Chronicles of Avonlea. Français. III. Montgomery, L. M. (Lucy Maud), 1874-1942. Further chronicles of Avonlea. Français. IV. Titre.
PS8526.O55C414 2013 C813’.52 C2013-941081-3
PS9526.O55C414 2013

Dépôt légal : 4 e trimestre 2013
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

© Éditions Québec Amérique inc., 2013.
quebec-amerique.com
Lucy Maud Montgomery
Chroniques d’Avonlea
À la mémoire de M me William A. Houston, une amie très chère.
Chroniques d’Avonlea I
1 Ludovic se hâte
C’était le samedi soir et Anne Shirley était dans le salon de Theodora Dix, blottie dans le fauteuil auprès de la fenêtre, contemplant rêveusement les étoiles au loin, derrière les collines du couchant. Passant quinze jours de ses vacances au Pavillon de l’Écho où M. et M me Stephen Irving étaient installés pour l’été, Anne en profitait souvent pour venir à la vieille maison des Dix bavarder quelques moments. Ce soir-là, elles avaient fini de parler et Anne s’abandonnait au plaisir de construire un château en Espagne. Elle inclina sa jolie tête couronnée de tresses d’un roux chaud contre la fenêtre, et ses yeux gris évoquèrent des étangs ombreux où rayonnait la lune.
Puis elle aperçut Ludovic Speed qui descendait l’allée. Il était encore loin de la maison, car l’allée des Dix était longue, mais même de loin, Ludovic était facile à reconnaître. Personne d’autre à Middle Grafton n’avait une silhouette aussi élancée, légèrement voûtée, empreinte de placidité. Toute la personnalité de Ludovic s’y exprimait.
Anne émergea de sa rêverie, se disant qu’il serait plus délicat de prendre congé. Ludovic courtisait Theodora. Tout Grafton était au courant ou du moins, si quelqu’un l’ignorait, ce n’était pas parce qu’il n’avait pas eu le temps de le découvrir. Il y avait déjà quinze ans que Ludovic venait ainsi voir Theodora, de cette manière indolente et décontractée.
Lorsque Anne, qui était mince, jeune et romantique, se leva pour partir, Theodora, qui était rondelette, d’âge mûr et terre à terre, lui dit, l’œil brillant :
« Rien ne presse, petite. Asseyez-vous et continuez votre visite. Vous avez aperçu Ludovic dans l’allée et j’imagine que vous avez cru que vous seriez de trop. Vous avez eu tort. Ludovic, tout comme moi, aime bien la compagnie d’une troisième personne. Cela anime la conversation. Quand un homme vous rend visite deux fois par semaine depuis quinze ans, il arrive que vous n’ayez plus grand-chose à vous dire. »
Theodora n’avait jamais simulé de pudeur en ce qui concernait Ludovic. C’était sans aucune timidité qu’elle parlait de lui et de sa cour nonchalante. Cela semblait plutôt l’amuser.
Anne se rassit donc et elles regardèrent ensemble marcher Ludovic dans l’allée en contemplant sereinement les champs de trèfle luxuriants et les méandres bleus de la rivière qui serpentait plus bas dans la vallée brumeuse.
Anne jeta un coup d’œil aux traits placides et finement ciselés de Theodora en essayant d’imaginer comment elle se sentirait si c’était elle qui était assise là à attendre un vieil amoureux qui, semblait-il, tergiversait encore. Mais même l’imagination d’Anne ne put y parvenir.
« En tout cas, songea-t-elle avec impatience, s’il m’intéressait, je pense que je trouverais un moyen de l’activer. Ludovic Speed ! Il n’aurait pu avoir un nom qui ne lui convenait moins ! Que cet homme porte ce nom relève de la tromperie et du mépris 1 . »
Ludovic venait d’arriver à la maison, mais il resta si longtemps sur le seuil, en proie à une méditation mélancolique, contemplant le feuillage emmêlé des cerisiers, que Theodora se leva finalement pour aller lui ouvrir avant même qu’il n’ait frappé. En le conduisant au salon, elle adressa une mimique amusée à Anne par-dessus son épaule.
Ludovic sourit gentiment à Anne. Elle lui plaisait ; elle était la seule jeune fille de sa connaissance, car il évitait habituellement les jeunes filles en présence desquelles il se sentait gauche et déplacé. Mais Anne ne lui faisait pas cet effet. Elle avait l’habitude de s’entendre avec toutes sortes de gens, et même s’ils ne la connaissaient pas depuis longtemps, Ludovic et Theodora la considéraient tous deux comme une vieille amie.
Ludovic était grand et quelque peu dégingandé, mais son indéniable sérénité lui conférait une dignité qu’il n’aurait pas eue autrement. Il avait une moustache brune tombante et soyeuse, et une barbiche à l’impériale considérée excentrique à Grafton où les hommes avaient soit le menton rasé, soit une barbe complète. Ses yeux étaient rêveurs et sympathiques, et leurs profondeurs bleues recelaient une touche de mélancolie.
Il s’assit dans le gros fauteuil rembourré qui avait appartenu au père de Theodora. C’était toujours là que Ludovic s’asseyait et Anne se dit que le fauteuil avait fini par lui ressembler.
La conversation s’anima bientôt, Ludovic était un interlocuteur intéressant quand il avait quelqu’un pour le faire parler. Il était cultivé et étonnait souvent Anne par la pertinence de ses commentaires sur des gens et des choses du monde dont seulement de faibles échos parvenaient à Grafton. Il avait aussi un faible pour les discussions religieuses avec Theodora qui n’était pas très portée sur la politique et l’histoire, mais était avide de doctrines et lisait tout ce qui s’y rapportait. Quand la conversation aborda la science chrétienne et devint une prise de bec amicale entre Ludovic et Theodora, Anne comprit que sa présence n’était plus utile.
« Les étoiles sont levées et l’heure est venue de vous dire au revoir », annonça-t-elle avant de partir tranquillement.
Mais elle dut s’arrêter pour rire un bon coup dès qu’elle fut hors de vue de la maison, dans un pré verdoyant où des pâquerettes blanches et dorées ressemblaient à des étoiles. Une brise embaumée soufflait gentiment. Anne s’appuya contre un bouleau blanc qui se dressait dans un coin et rit de bon cœur, comme elle avait coutume de le faire chaque fois qu’elle pensait à Ludovic et Theodora. À ses jeunes yeux, leurs fréquentations paraissaient très cocasses. Ludovic lui plaisait bien tout en l’agaçant quelque peu.
« Chère grosse oie insupportable ! prononça-t-elle à voix haute. On n’a jamais vu un idiot plus adorable. Il fait penser à l’alligator de la vieille comptine qui ne voulait ni avancer ni rester immobile et se contentait de barboter. »
Deux soirs plus tard, Anne se trouvant chez Theodora, toutes deux se mirent à parler de Ludovic. Theodora, qui était la personne la plus adroite au monde et qui avait la manie des travaux d’aiguille, occupait ses doigts lisses et potelés à un centre de table de dentelle Battenburg très compliqué. Anne, renversée dans une petite berçante, ses mains fines croisées sur ses genoux, regardait Theodora. Elle prit conscience que celle-ci était très belle dans son genre majestueux évoquant la déesse Junon ; elle avait une chair ferme et blanche, des traits bien dessinés et de grands yeux bruns sereins. Quand Theodora ne souriait pas, elle paraissait très imposante. Anne se dit que c’était peut-être cela qui intimidait Ludovic.
« Est-ce que vous et Ludovic avez discuté de la science chrétienne toute la soirée de samedi ? » demanda-t-elle.
Theodora esquissa un large sourire.
« Oui, et nous nous sommes même querellés. C’est-à-dire que moi, je me suis querellée avec lui. Ludovic ne se querellerait jamais avec personne. C’est comme si on se battait avec de l’air quand on se dispute avec lui. J’ai horreur d’affronter quelqu’un qui ne rend pas les coups. »
« Theodora, reprit Anne d’un ton enjôleur, je vais me montrer curieuse et impertinente. Vous n’êtes pas obligée de me répondre. Pourquoi vous ne vous mariez pas, vous et Ludovic ? »
Theodora rit sans gêne.
« Voilà une question que les gens de Grafton se posent depuis pas mal de temps, je suppose, Anne. Ma foi, je n’ai aucune objection à épouser Ludovic. C’est assez clair pour vous, n’est-ce pas ? Mais il n’est pas facile d’épouser un homme qui ne vous le propose pas. Et Ludovic ne me l’a jamais demandé. »
« Il est peut-être trop timide », insista Anne. Comme Theodora était d’humeur à en parler, Anne entendait aller au fond de cette histoire déconcertante.
Theodora posa son ouvrage et regarda songeusement les vallons verts de l’été.
« Non, je ne crois pas que ce soit une question de timidité. Il est comme ça, tout simplement. Les Speed sont comme ça. Ils sont tous terriblement circonspects. Ils passent des années à réfléchir à une chose avant de décider de la faire. Parfois, ils s’habituent tellement à y penser que jamais ils ne passent à l’acte, comme le vieux Alder Speed qui parlait toujours d’aller rendre visite à son frère en Angleterre et ne s’y est jamais rendu, bien que rien ne s’opposait à ce voyage. Ils ne sont pas paresseux, vous savez, mais ils aiment prendre leur temps. »
« Et dans le cas de Ludovic, c’est poussé au paroxysme », suggéra Anne.
« Tout à fait. Il ne s’est jamais hâté de sa vie. Seigneur, ça fait six ans qu’il pense à faire repeindre sa maison. Il m’en parle à tout bout de champ, choisit la couleur, et les choses en restent là. Il m’aime bien et songe à me demander un jour ma main. La seule question est : ce moment arrivera-t-il un jour ? »
« Pourquoi ne le bousculez-vous pas ? » demanda Anne avec impatience.
Theodora rit de nouveau en reprenant son ouvrage.
« Si Ludovic doit être bousculé, ce n’est certainement pas moi qui le ferai. Je suis trop timide. Cela peut paraître ridicule d’entendre une femme de mon âge et de ma taille dire ça, mais c’est pourtant la vérité. Je sais évidemment que c’est la seule façon d’amener un Speed au mariage. J’ai, par exemple, une cousine qui a épousé le frère de Ludovic. Je ne prétends pas que c’est elle qui le lui a proposé, n’ayez crainte, Anne, mais c’est presque ça. Je serais incapable de le faire. J’ai vraiment essayé, une fois. Quand je me suis aperçue que je devenais flétrie et mûre et que toutes les filles de ma génération quittaient la scène d’une façon ou d’une autre, j’ai essayé de suggérer l’idée à Ludovic. Mais les mots me sont restés dans la gorge. Et cela m’est égal, à présent. Si je ne peux changer le nom de Dix pour celui de Speed sans être obligée de faire des avances, eh bien, je porterai celui de Dix pour le reste de mes jours. Ludovic ne se rend pas compte que nous vieillissons, vous savez. Il nous prend encore pour de jeunes écervelés qui ont tout le temps devant eux. C’est la faiblesse des Speed. Ils ne prennent pas conscience d’être en vie avant le moment de leur mort. »
« Vous aimez bien Ludovic, pas vrai ? » demanda Anne qui avait décelé une note de réelle amertume parmi les paradoxes de Theodora.
« Bien sûr que oui », répondit candidement cette dernière. Elle ne crut pas nécessaire de rougir en avouant ce fait établi. « Je pense tout le bien possible de Ludovic. Et il a certainement besoin de quelqu’un pour prendre soin de lui. Il est négligé et il a l’air à bout de patience. Vous-même avez pu le constater. Sa vieille tante s’occupe de la maison à sa manière, mais elle ne s’occupe pas de lui. Et il arrive à un âge où un homme a besoin qu’on veille sur lui et le dorlote un peu. Je m’ennuie ici, et Ludovic s’ennuie là-bas et cela semble ridicule, n’est-ce pas ? Pas étonnant que nous fassions l’objet de continuelles plaisanteries à Grafton. Dieu sait combien cela me fait rire moi-même. Il m’est quelquefois passé par l’esprit que si je pouvais rendre Ludovic jaloux, il réagirait peut-être. Mais je n’ai jamais été capable de flirter et même si je le pouvais, il n’y a personne avec qui le faire. Ici, tout le monde me considère comme la propriété privée de Ludovic et personne ne songerait à lui mettre des bâtons dans les roues. »
« Theodora, s’écria Anne, j’ai une idée ! »
« Qu’est-ce que vous pouvez bien avoir derrière la tête ? » s’exclama Theodora.
Anne le lui dit. Pour commencer, Theodora protesta en riant. À la fin, elle céda à contrecœur, vaincue par l’enthousiasme d’Anne.
« Eh bien, essayez, se résigna-t-elle. Si Ludovic se fâche et me quitte, je serai encore plus malheureuse. Mais qui ne risque rien n’a rien. Et il y a une chance de réussite, je suppose. D’ailleurs, je dois admettre que je suis fatiguée de cette valse-hésitation. »
Anne retourna au Pavillon de l’Écho, toute au plaisir que lui procurait son idée. Elle partit à la recherche d’Arnold Sherman et lui expliqua ce qu’on attendait de lui. Arnold Sherman écouta et éclata de rire. C’était un veuf d’âge mûr, ami intime de Stephen Irving, et il était venu passé une partie de l’été avec ce dernier et sa femme à l’Île-du-Prince-Édouard. C’était un bel homme plein de maturité qui avait pourtant conservé un soupçon d’espièglerie en lui et c’est pourquoi il adhéra rapidement au projet d’Anne. La perspective de bousculer Ludovic Speed l’amusait et il savait pouvoir compter sur Theodora Dix pour tenir son rôle. Quel que soit le résultat, la comédie ne serait pas ennuyeuse.
Le rideau se leva sur le premier acte après l’office religieux du jeudi soir suivant. La lune brillait quand les gens sortirent de l’église et tout le monde put voir ce qui se passa. Arnold Sherman se trouvait sur le parvis près de la porte et Ludovic Speed était, comme il l’était depuis des années, appuyé à la clôture dans un coin du cimetière. Les gamins disaient qu’il avait usé la peinture de l’endroit en question. Ludovic ne voyait aucune raison pour se poster contre la porte de l’église. Theodora sortirait comme d’habitude et il lui emboîterait le pas lorsqu’elle passerait près de lui.
Mais voici ce qui se passa : Theodora descendit les marches, sa silhouette imposante et sombre soulignée par la lueur de la lampe du porche. Arnold Sherman lui demanda l’autorisation de la raccompagner chez elle. Theodora prit calmement son bras et ils passèrent de concert devant un Ludovic pétrifié qui les fixa d’un air désespéré, comme s’il ne pouvait en croire ses yeux.
Il fut pendant quelques instants incapable de bouger ; puis il prit le chemin derrière sa dame volage et son nouvel admirateur. Les garçons et quelques jeunes gens irresponsables se ruèrent à sa suite, espérant être témoin de quelque chose d’excitant. Ils furent déçus, car Ludovic marcha à grandes enjambées jusqu’à ce qu’il atteigne Theodora et Arnold Sherman, puis il les suivit humblement.
Theodora eut peine à apprécier cette promenade, même si Arnold Sherman se montra particulièrement en verve. Son cœur languissait de Ludovic dont elle entendait les pas traînants derrière elle. Elle craignait de s’être montrée très cruelle, mais elle devait à présent aller jusqu’au bout. Elle se blinda en se disant que c’était pour le bien de Ludovic et elle conversa avec Arnold Sherman comme s’il était le seul homme au monde. Le pauvre Ludovic abandonné, qui les suivait docilement, l’entendait, et si Theodora avait su combien amère était la coupe qu’elle tendait à ses lèvres, elle n’aurait jamais eu le courage de la lui présenter, quel qu’eût été le but ultime. Quand elle tourna à la barrière avec Arnold, Ludovic dut s’arrêter. Theodora jeta un coup d’œil par-dessus son épaule et le vit immobile sur la route. Sa silhouette désolée la hanta toute la nuit. Si Anne n’était pas accourue le lendemain pour ranimer ses convictions, elle aurait pu tout gâcher en abandonnant prématurément la partie.
Entre-temps, Ludovic demeura figé sur le chemin jusqu’à ce que Theodora et son rival aient disparu de sa vue sous les sapins du creux de son allée, tout à fait inconscient des éclats et commentaires du contingent de gamins très amusés. Il rebroussa alors chemin et retourna chez lui, non pas de sa démarche indolente habituelle, mais d’un pas perturbé qui témoignait de son agitation intérieure.
Il se sentait déconcerté. Si la fin du monde était soudain arrivée ou si la paresseuse et serpentante rivière Grafton s’était mise à déborder de son lit et à submerger la colline, Ludovic n’aurait pas été plus stupéfait. Cela faisait quinze ans qu’il raccompagnait Theodora chez elle après l’office religieux ; et voilà que cet étranger d’âge mûr, auréolé par tout l’éclat des « États », venait de lui piquer calmement sa place et cela, sous ses propres yeux. Le plus affreux de l’histoire — et le plus cruel, aussi — était que Theodora était partie avec lui de son plein gré ; pis encore, elle avait, de façon évidente, apprécié sa compagnie. Ludovic sentit l’aiguillon d’une juste colère remuer dans son âme affable.
Arrivé au bout de l’allée qui menait chez lui, il s’arrêta à la barrière et contempla sa maison, érigée dans un croissant de bouleaux. Même dans la faible lumière du clair de lune, son aspect négligé était clairement visible. Songeant à la « résidence somptueuse » à Boston que la rumeur attribuait à Arnold Sherman, il tapota nerveusement son menton de ses doigts basanés. Puis il serra le poing et en assena un coup sur le poteau de la clôture.
« Que Theodora n’imagine pas qu’elle va me plaquer comme ça après m’avoir tenu compagnie pendant quinze ans, dit-il. J’aurai mon mot à dire, Arnold Sherman ou pas. Quel pantin impudent ! »
Le lendemain matin, Ludovic se rendit à Carmody et embaucha Joshua Pye pour repeindre sa maison et ce soir-là, bien qu’il ne fût pas attendu avant le samedi, il alla rendre visite à Theodora.
Arnold Sherman était arrivé avant lui et était actuellement assis dans le fauteuil que l’usage avait consacré à Ludovic. Ce dernier fut obligé de se poser sur la nouvelle berçante en osier de Theodora dans laquelle il avait l’air et se sentait lamentablement déplacé.
Si Theodora eut l’impression que la situation était saugrenue, elle s’en tira néanmoins superbement. Elle n’avait jamais paru plus belle et Ludovic se rendit compte qu’elle avait mis sa deuxième plus belle robe de soie. Il se demanda, malheureux, si elle l’avait fait pour recevoir la visite de son rival. Elle n’avait jamais mis de robe de soie pour lui. Ludovic avait toujours été le plus humble et le plus doux des mortels, mais il se sentait des instincts d’assassin, assis là à écouter, muet, la conversation brillante d’Arnold Sherman.
« Vous auriez dû le voir broyer du noir, confia Theodora à une Anne ravie, le lendemain. C’est peut-être mesquin de ma part, mais j’étais vraiment contente. J’avais peur qu’il boude et ne vienne pas. Tant qu’il vient, même en boudant, je ne m’inquiète pas. Mais il souffre suffisamment, le pauvre, et je suis vraiment rongée de remords. Il voulait partir après M. Sherman hier soir, mais il n’a pas réussi. On n’a jamais vu de créature plus découragée que lui marcher d’un pas pressé dans l’allée. Oui, d’un pas vraiment pressé. »
Le dimanche soir suivant, Arnold Sherman accompagna Theodora à l’église et s’assit avec elle. Quand ils entrèrent, Ludovic Speed se leva brusquement dans son banc sous le jubé. Il se rassit aussitôt, mais tous les gens près avaient été témoin de la scène et, ce soir-là, tout Grafton River discuta de cette scène dramatique avec un plaisir aigu.
La cousine de Ludovic, Lorella Speed, raconta à sa sœur qu’il avait bondi comme s’il avait été poussé sur ses pieds pendant que le pasteur lisait le chapitre.
« Il avait le visage blanc comme un drap et les yeux sortis de la tête, poursuivit-elle. Je n’ai jamais été aussi excitée, tu peux me croire. Je m’attendais presque à le voir se ruer sur eux. Mais il a seulement fait entendre un son étranglé avant de se rasseoir. J’ignore si Theodora Dix l’a vu ou non. Elle avait l’air aussi désinvolte et détachée que tu peux l’imaginer. »
Theodora n’avait pas vu Ludovic, mais si elle paraissait désinvolte et détachée, son apparence était trompeuse, car elle se sentait misérable et troublée. Elle n’avait pu empêcher Arnold Sherman de venir à l’église avec elle, mais elle avait l’impression d’aller trop loin. À Grafton, les gens n’allaient pas à l’église ni ne s’asseyaient ensemble à moins d’être presque fiancés. Qu’arriverait-il si, plutôt que de réveiller Ludovic, cela infusait en lui le narcotique du désespoir ? Elle fut malheureuse pendant toute la durée de l’office et n’entendit pas un seul mot du sermon.
Ludovic n’avait pourtant pas terminé ses performances spectaculaires. Les Speed étaient peut-être lents à démarrer, mais une fois que c’était fait, leur élan était irrésistible. Quand Theodora et M. Sherman sortirent de l’église, Ludovic attendait sur les marches. Il se tenait d’un air sévère et raide, la tête rejetée en arrière et les épaules carrées. Il jeta sur son rival un regard où le défi s’exprimait sans équivoque et toucha, d’une main de maître, le bras de Theodora.
« Puis-je vous raccompagner chez vous, M lle Dix ? » demanda-t-il d’un ton qui signifiait : « Je vais vous raccompagner, que vous le vouliez ou non. »
Jetant un regard d’excuse à Arnold Sherman, Theodora prit son bras et Ludovic lui fit traverser le champ au milieu d’un silence que même les chevaux attachés à la clôture-tempête semblaient partager. Ce fut, pour Ludovic, une heure de gloire bien remplie.
Anne partit d’Avonlea le lendemain pour entendre les nouvelles. Theodora souriait avec complaisance.
« Oui, tout s’est finalement réglé, Anne. En me raccompagnant à la maison hier soir, Ludovic m’a demandé tout de go de l’épouser dimanche. Il faut le faire tout de suite, car Ludovic ne veut pas attendre une semaine de plus que nécessaire. »
« Ainsi, Ludovic Speed a fini par se presser, commenta M. Sherman quand Anne, enchantée de cette nouvelle, se rendit au Pavillon de l’Écho. Et vous êtes ravie, évidemment, et c’est ma pauvre fierté qui en fait les frais. Grafton se souviendra toujours de moi comme de l’homme qui voulait épouser Theodora Dix mais ne put l’obtenir. »
« Mais ce sera faux, vous le savez », répondit Anne pour le réconforter.
Arnold Sherman songea à la mûre beauté de Theodora et à l’agréable compagne qu’elle s’était révélée pendant leur brève relation.
« Je n’en suis pas tout à fait sûr », soupira-t-il.
2 La vieille dame Lloyd
I. Les fleurs de mai
Les commères de Spencervale prétendaient toujours que la « vieille dame Lloyd » était riche, avare et orgueilleuse. La rumeur, comme d’habitude, avait raison pour un tiers, et tort pour les deux autres. La vieille dame Lloyd n’était ni riche ni avare ; elle était, en réalité, pitoyablement pauvre, si pauvre que Jack « le Bossu » Spencer, qui creusait son jardin et fendait son bois, vivait, en comparaison, dans l’opulence : lui, au moins, avait toujours mangé ses trois repas par jour tandis que la vieille dame Lloyd ne pouvait parfois en manger plus qu’un. Mais elle était vraiment très orgueilleuse, si orgueilleuse qu’elle aurait préféré mourir que laisser les habitants de Spencervale, sur lesquels elle avait régné dans sa jeunesse, soupçonner l’ampleur de son dénuement et les extrémités auxquelles elle se trouvait parfois réduite. Elle préférait de beaucoup qu’ils la considèrent pingre et bizarre, elle, vieille souveraine recluse qui n’allait jamais nulle part, même pas à l’église, et versait pour le salaire du pasteur la plus petite souscription de toute la congrégation.
« Quand on pense qu’elle roule sur l’or ! s’exclamaient les gens indignés. Eh bien, elle n’a pas hérité son avarice de ses parents. Ils étaient vraiment généreux et sympathiques, eux ! On n’a jamais vu d’homme plus gentil que le vieux docteur Lloyd. Il comblait toujours les gens de ses bontés ; et il avait une façon de le faire qui vous donnait l’impression que c’était vous qui lui accordiez une faveur. Eh bien, eh bien, laissons la vieille dame Lloyd garder son argent pour elle si c’est ce qu’elle désire. Si notre compagnie ne l’intéresse pas, nous n’allons pas la lui imposer, c’est tout. Elle ne doit pas être plus heureuse avec tout son argent et sa fierté. »
Oh non, la vieille dame Lloyd n’était certainement pas plus heureuse, c’était hélas la vérité. Il n’est pas facile d’être heureux quand sa vie est rongée par la solitude et le vide du côté spirituel et quand, du point de vue matériel, tout ce qu’on a entre soi et la misère est le peu d’argent que nos poules nous rapportent.
Le vieille dame Lloyd vivait, retirée, dans la vieille maison Lloyd, comme on continuait à l’appeler. C’était une jolie maison aux avant-toits bas, avec de grosses cheminées et des fenêtres carrées, entourée de touffus bosquets d’épinettes. La vieille dame Lloyd habitait là toute seule et il y avait des semaines où elle ne voyait personne d’autre que Jack le Bossu. Ce que la vieille dame Lloyd faisait d’elle-même et comment elle passait son temps constituait une énigme insoluble pour les habitants de Spencervale. Les enfants pensaient qu’elle s’amusait à compter l’or qu’elle gardait dans une grosse boîte noire sous son lit. Les enfants de Spencervale avaient mortellement peur de la vieille dame ; certains d’entre eux — ceux de la route de Spencer —, la considéraient comme une sorcière ; tous prenaient leurs jambes à leur cou si, cherchant des baies ou de la résine d’épinette dans les bois, ils apercevaient la silhouette maigre et droite de la vieille dame qui ramassait des fagots pour son feu. Seule Mary Moore était certaine qu’elle n’était pas une sorcière.
« Les sorcières sont toujours laides, proclamait-elle d’un ton catégorique, et la vieille dame Lloyd ne l’est pas. Elle est même très jolie, avec ses cheveux blancs si doux, ses grands yeux noirs et son petit visage pâle. Les enfants de la route ne savent pas de quoi ils parlent. Maman dit qu’ils sont très ignorants. »
« Eh bien, elle ne va jamais à l’église et elle marmonne et parle toute seule tout le temps en ramassant les fagots », maintenait Jimmy Kimball d’un air buté.
Si la vieille dame parlait toute seule, c’est parce qu’elle appréciait la compagnie et la conversation. Bien entendu, quand on n’a eu personne d’autre que soi-même à qui parler pendant presque vingt ans, cela risque de devenir monotone ; et parfois, la vieille dame aurait tout sacrifié, à l’exception de sa fierté, pour un peu de compagnie humaine. Ces fois-là, elle se sentait très amère et en voulait à la vie de lui avoir tout enlevé. Elle n’avait rien à aimer et c’était à peu près la pire condition de vie possible pour n’importe qui.
C’était toujours plus difficile au printemps. Jadis, la vieille dame — quand elle n’était pas la vieille dame, mais la jolie, volontaire et spirituelle Margaret Lloyd — jadis donc, la vieille dame avait aimé le printemps ; à présent, elle l’exécrait parce qu’il la faisait souffrir ; et ce mois de mai en particulier lui faisait encore plus mal que tout autre auparavant. La vieille dame sentit qu’elle ne pourrait plus en supporter la douleur. Tout lui faisait mal : les nouvelles pousses vertes des sapins, les vapeurs délicates montant du vallon de bouleaux derrière la maison, la fraîche odeur de la terre rouge que Jack le Bossu avait retournée dans son jardin. Une nuit de clair de lune, la vieille dame ne put dormir et pleura tellement elle avait le cœur serré. La faim de son âme lui fit même oublier celle de son corps ; et la vieille dame avait eu plus ou moins faim, au cours de la dernière semaine. Pour payer Jack le Bossu qui creusait son jardin, elle avait dû se contenter de biscuits et d’eau. Quand, derrière les épinettes, le ciel se teinta des couleurs douces de l’aube, la vieille dame enfouit son visage dans son oreiller et refusa de le regarder.
« Je déteste ce nouveau jour, dit-elle d’un ton révolté. Il sera aussi dur et ordinaire que les autres. Je ne veux pas me lever et le vivre. Et oh ! quand je pense qu’autrefois je tendais joyeusement les bras vers chaque nouvelle journée, comme vers un ami m’apportant de bonnes nouvelles. J’aimais les matins, alors, ensoleillés ou gris, ils étaient pour moi une source de plaisir comme un livre à ouvrir, et maintenant, je les déteste, déteste, déteste ! »
La vieille dame se leva néanmoins, car elle savait que Jack le Bossu arriverait tôt pour terminer le jardin. Elle coiffa soigneusement son opulente chevelure blanche et revêtit sa robe de soie violette ornée de petits motifs dorés. C’était pour des raisons d’économie que la vieille dame portait de la soie. Cela coûtait beaucoup moins cher de porter une toilette ayant appartenu à sa mère que d’acheter du tissu imprimé au magasin. La vieille dame possédait de nombreuses robes de soie ayant appartenu à sa mère. Elle les portait le matin, le midi et le soir et les gens de Spencervale considéraient cela comme une autre preuve de sa fatuité. En ce qui concernait leur coupe, il était bien évident que c’était par pure avarice qu’elle ne les faisait pas refaire. Ils n’auraient jamais pu imaginer à quel point la vieille dame souffrait quand elle portait une de ses robes démodées et que même le regard que Jack le Bossu jetait sur les remplis et tabliers antiques étaient plus que sa vanité féminine pouvait supporter.
Malgré le fait que la vieille dame eût accueilli sans chaleur le nouveau jour, sa beauté la charma lorsqu’elle sortit pour une promenade après le dîner, c’est-à-dire après son biscuit de midi. La journée était si fraîche, si douce, si virginale ; et les futaies d’épinettes autour de la maison, à travers lesquelles scintillaient des ombres et des lueurs légères, étaient toutes à leurs fébriles occupations printanières. Une partie de leur bonheur toucha le cœur triste de la vieille dame pendant qu’elle marchait parmi les arbres et quand elle parvint au petit pont de planches qui enjambait le ruisseau, au-dessous des bouleaux, elle se sentit de nouveau bienveillante et tendre. Il y avait là un gros bouleau que la vieille dame chérissait particulièrement pour des raisons personnelles, un grand et gros arbre au tronc évoquant la hampe d’une colonne de marbre gris et qui étendait ses branches feuillues au-dessus de la mare dorée et immobile que formait le ruisseau au-dessous. Il avait été un jeune arbre autrefois, à l’époque de gloire de la vieille dame aujourd’hui révolue.
Celle-ci entendit des voix et des rires d’enfants plus loin dans l’allée conduisant à la maison de William Spencer, à l’orée de la forêt. L’allée avant de cette maison rejoignait la route principale dans une direction différente, mais l’allée arrière constituait un raccourci qu’empruntaient toujours les enfants Spencer pour se rendre à l’école.
La vieille dame se hâta de se dissimuler derrière un bosquet de jeunes épinettes. Elle n’aimait pas les enfants Spencer parce qu’ils avaient toujours l’air de la craindre. À travers l’écran que formaient les épinettes, elle put les voir descendre joyeusement l’allée, les deux aînés devant, les jumeaux derrière, tenant les mains d’une jeune fille élancée, sans doute le nouveau professeur de musique. La vieille dame avait entendu le vendeur d’œufs raconter que ce professeur allait habiter chez les Spencer, mais elle n’avait pas saisi son nom.
Elle la regarda avec curiosité au moment où ils passèrent près d’elle et, aussitôt, son cœur lui donna un grand coup et se mit à battre comme il ne l’avait pas fait depuis des années, sa respiration s’accéléra et elle se mit à trembler violemment. Mais qui donc pouvait bien être cette jeune fille ?
Sous le chapeau de paille du nouveau professeur de musique, une magnifique chevelure châtaine dans laquelle la vieille dame reconnut les boucles et la teinte d’une autre tête de son passé ; et sous ses boucles, de grands yeux d’un bleu violet aux cils et aux sourcils très noirs, et la vieille dame connaissait ces yeux comme elle connaissait les siens ; et le visage du nouveau professeur de musique, avec toute la beauté de ses traits délicats, le joli teint et l’optimisme de la jeunesse, ce visage était un visage du passé de la vieille dame, la réplique exacte d’un autre visage ; exacte, sauf en un point : le visage dont se souvenait la vieille dame avait été velléitaire, malgré tout son charme ; mais celui de cette fille possédait une volonté et une force douce et féminine. Alors qu’elle passait près de l’endroit où se dissimulait la vieille dame, elle éclata de rire à une remarque d’un des enfants ; et oh ! comme la vieille dame reconnut ce rire ! Elle l’avait déjà entendu résonner sous ce même bouleau.
Elle les regarda jusqu’à ce qu’ils eussent disparu dans la colline boisée au-delà du pont ; ensuite, elle retourna chez elle comme si elle marchait dans un rêve. Jack le Bossu creusait vigoureusement dans le jardin ; d’habitude, la vieille dame ne parlait pas beaucoup avec Jack le Bossu, car elle n’aimait pas sa tendance à commérer ; mais cette fois-là, elle le rejoignit dans le jardin, majestueuse silhouette drapée de soie violette mordorée, sa chevelure immaculée rayonnant dans le soleil.
Jack le Bossu l’avait vue partir et s’était dit que la vieille dame n’était pas très en forme ; elle était pâle et avait les traits tirés. En la voyant, il conclut qu’il s’était trompé. Les joues de la vieille dame étaient roses et ses yeux brillaient. Elle avait perdu au moins dix années quelque part dans sa promenade. Jack le Bossu s’appuya sur sa pelle et décréta que rares étaient les femmes paraissant mieux que la vieille dame Lloyd. Dommage qu’elle fût si radine !
« M. Spencer », commença aimablement la vieille dame qui s’adressait toujours aimablement à ses subalternes, « pouvez-vous me dire le nom du nouveau professeur de musique qui loge chez M. William Spencer ? »
« Sylvia Gray », répondit Jack le Bossu.
Le cœur de la vieille dame donna un autre grand coup. Mais elle le savait, elle avait su en la voyant que cette fille qui avait les cheveux et les yeux de Leslie Gray devait être sa fille.
Jack le Bossu cracha dans sa main et reprit son ouvrage, mais sa langue allait plus vite que sa pelle, et la vieille dame l’écouta avidement. C’était la première fois qu’elle appréciait et bénissait la loquacité et les commérages de Jack le Bossu. Chacune de ses paroles était pour elle une pomme d’or dans une image d’argent.
Il avait travaillé chez William Spencer le jour où le nouveau professeur de musique était arrivé, et ce que Jack le Bossu ne pouvait découvrir sur une personne en une journée — du moins en ce qui concernait la vie extérieure — ne valait pour ainsi dire pas la peine d’être découvert. En plus de découvrir les choses, il aimait les raconter et il serait difficile de déterminer qui de Jack le Bossu ou de la vieille dame prit le plus de plaisir à la demi-heure qui suivit.
Voici, en résumé, ce qu’avait découvert Jack le Bossu : M lle Gray avait perdu ses deux parents quand elle n’était alors qu’un bébé ; elle avait été élevée par une tante ; elle était très pauvre et très ambitieuse.
« Elle veut étudier la musique, conclut Jack le Bossu, et nom d’une pipe ! faudrait qu’elle le fasse, parce que jamais j’ai entendu une voix comme la sienne. Elle a chanté pour nous ce soir-là après le souper et j’avais l’impression d’entendre un ange. Ça coulait comme un rayon de lumière. Les jeunes Spencer sont déjà fous d’elle. Elle a vingt élèves dans Grafton et Avonlea. »
Quand la vieille dame eut tout entendu ce que Jack le Bossu pouvait lui apprendre, elle rentra dans la maison et s’assit près de la fenêtre de son boudoir pour y réfléchir. L’excitation la faisait vibrer de la tête aux pieds.
La fille de Leslie ! Cette vieille dame avait un jour vécu une histoire d’amour. Autrefois, il y avait quarante ans, elle avait été fiancée à Leslie Gray, un jeune étudiant d’université qui, une année, enseigna à Spencervale pendant l’été, l’été le plus merveilleux de la vie de Margaret Lloyd. Leslie était un beau jeune homme timide et rêveur rempli d’ambitions littéraires qui lui apporteraient un jour gloire et fortune, du moins en étaient-ils convaincus, Margaret et lui.
Ils s’étaient stupidement querellés à la fin de cet été de rêve. Leslie était parti fâché ; peu de temps après son départ, il avait envoyé une lettre ; mais Margaret, encore pétrie d’orgueil et de rancœur, lui avait répondu durement. Aucune autre lettre n’était venue. Leslie Gray n’était jamais revenu ; et un jour, Margaret avait pris conscience qu’elle avait pour toujours écarté l’amour de sa vie. Elle sut que jamais elle ne le connaîtrait de nouveau ; et à partir de ce moment, elle avait quitté la jeunesse pour dégringoler vers la sombre vallée d’une vieillesse solitaire.
Plusieurs années plus tard, elle apprit le mariage de Leslie ; puis elle apprit son décès, survenu après une existence qui n’avait pas comblé ses rêves. Elle n’avait rien appris d’autre, rien, jusqu’à ce jour où elle avait vu sa fille passer près d’elle, cachée dans le bosquet de bouleaux.
« Sa fille ! Et elle aurait pu être la mienne, murmura la vieille dame. Oh ! Si seulement je pouvais la connaître et l’aimer et peut-être réussir à me faire aimer d’elle en retour ! Mais c’est impossible. Il ne faut pas que la fille de Leslie Gray connaisse mon dénuement et ma déchéance. Et quand je pense qu’elle vit si près de moi, la chère petite, juste au bout de l’allée et au sommet de la colline. Je pourrai la voir passer tous les jours, j’aurai au moins ce cher bonheur. Mais oh ! si seulement je pouvais faire quelque chose pour elle, lui donner quelque petit plaisir. Comme cela me rendrait heureuse ! »
Quand la vieille dame se rendit dans la chambre d’ami ce soir-là, elle vit une lumière briller par un interstice dans les arbres sur la colline. Elle sut que cette lumière brillait dans la chambre d’ami des Spencer. C’était donc la lampe de Sylvia. La vieille dame resta immobile dans le noir à la fixer jusqu’à ce qu’elle s’éteigne ; elle la regarda le cœur rempli de douceur, semblable à celle qui émane des pétales des roses fanées quand on les agite. Elle imagina Sylvia bouger dans sa chambre, brossant et tressant ses longs cheveux luisants, rangeant ses colifichets et bijoux de jeune fille, se préparant pour la nuit. Quand la lumière s’éteignit, la vieille dame se figura une svelte silhouette blanche agenouillée près de la fenêtre dans la lumière des étoiles ; alors la vieille dame s’agenouilla et, par solidarité, récita elle aussi ses prières. Elle prononça les paroles simples qu’elle avait toujours dites ; mais un nouvel esprit parut les inspirer ; et elle termina par une nouvelle requête : « Faites-moi penser à quelque chose que je pourrais faire pour elle, cher Père, une toute petite chose que je pourrais faire pour elle. »
La vieille dame avait dormi dans la même chambre toute sa vie, celle qui donnait vers le nord parmi les épinettes, et elle l’aimait ; c’est pourtant sans regret qu’elle déménagea, le lendemain, dans la chambre d’ami. Ce serait désormais sa chambre ; elle devait être là où elle pouvait apercevoir la lumière de Sylvia ; elle plaça le lit de façon à pouvoir, une fois couchée, regarder cette étoile terrestre qui avait soudainement brillé à travers les ombres crépusculaires de son cœur. Elle se sentait très heureuse ; il y avait tant d’années qu’elle n’avait éprouvé de bonheur ; un nouvel intérêt merveilleux, loin des dures réalités de son existence, mais néanmoins réconfortant et séduisant, était entré dans sa vie. En outre, elle avait pensé à quelque chose qu’elle pourrait faire pour Sylvia, une « toute petite chose » qui lui ferait peut-être plaisir.
Les habitants de Spencervale avaient coutume de se plaindre qu’il n’y ait pas de fleurs de mai dans leur village ; lorsqu’ils en voulaient, les jeunes de Spencervale devaient se rendre aux landes d’Avonlea, six milles plus loin. La vieille dame Lloyd connaissait un secret. Au cours de ses longues randonnées solitaires, elle avait découvert une petite clairière loin dans la forêt, une butte sablonneuse descendant vers le sud sur une étendue de forêt appartenant à un homme qui vivait en ville, butte qui, au printemps, était parsemée des étoiles roses et blanches des aubépines.
La vieille dame s’y rendit cet après-midi-là ; dans les sentiers et sous la voûte sombre des épinettes, elle avait l’air d’une femme marchant vers un but qui la comblait de bonheur. D’un seul coup, le printemps était redevenu une saison belle et aimable ; car l’amour était revenu dans son cœur, et son âme affamée se régalait de cette nourriture divine.
La vieille dame Lloyd trouva une abondance de fleurs de mai sur la butte sablonneuse. Elle en remplit son panier, se réjouissant de leur beauté qui ferait plaisir à Sylvia. De retour chez elle, elle écrivit « Pour Sylvia » sur une feuille de papier. Il était improbable que quelqu’un de Spencervale connût son écriture, mais elle préféra tout de même la contrefaire, traçant de grosses lettres rondes comme celles d’un enfant. Elle apporta ses fleurs de mai dans le vallon et les empila entre les grosses racines d’un vieux bouleau, avec la petite note enfoncée à travers une tige du haut.
Ensuite, la vieille dame se cacha délibérément derrière le bosquet d’épinettes. Pour être bien camouflée, elle avait mis sa robe de soie vert foncé. Elle n’eut pas longtemps à attendre. Sylvia descendit bientôt la colline en compagnie de Mattie Spencer. Arrivée au pont, elle aperçut les fleurs et poussa une exclamation ravie. Puis elle vit son nom et son expression se changea en étonnement. Regardant à travers les branches, la vieille dame aurait ri de plaisir devant le succès de son plan.
« Pour moi ! s’écria Sylvia en prenant les fleurs. Peuvent-elles vraiment être pour moi, Mattie ? Qui a bien pu les laisser là ? »
Mattie gloussa.
« Je pense que c’est Chris Stewart, dit-elle. Je sais qu’il se trouvait à Avonlea, hier soir. Et maman dit que vous lui plaisez, elle le sait par la façon dont il vous regardait quand vous avez chanté avant-hier soir. Ce serait tout à fait son genre de faire quelque chose de bizarre comme ça, il est si timide avec les filles. »
Sylvia fronça légèrement les sourcils. Elle n’aimait pas les expressions utilisées par Mattie ; mais elle aimait les fleurs de mai et Chris Stewart, qui lui avait simplement semblé un jeune campagnard sympathique et modeste, ne lui avait pas déplu. Elle leva le bouquet et y enfouit son visage.
« De toute façon, je remercie la personne qui me les a offertes, qui qu’elle soit, dit-elle joyeusement. Il n’y a rien que j’aime davantage que les fleurs de mai. Oh ! Comme elles sont jolies ! »
Après leur départ, la vieille dame émergea de sa cachette, le triomphe enflammant ses joues. Cela ne la vexait aucunement que Sylvia crût les fleurs offertes par Chris Stewart ; non, c’était même préférable, car ainsi elle risquait moins de soupçonner l’identité de la donatrice. Le principal était que Sylvia en eût éprouvé du plaisir. Cela satisfaisait complètement la vieille damé qui rentra à sa maison solitaire le cœur réjoui.
La rumeur se répandit bientôt à Spencervale que Chris Stewart déposait tous les jours des fleurs de mai dans le vallon des bouleaux pour le professeur de musique. Chris lui-même nia le fait, mais personne ne le crut. Pour commencer, il n’y avait pas de fleurs de mai à Spencervale ; ensuite, Chris devait se rendre à Carmody tous les jours porter du lait à la fabrique de beurre, et c’est à Carmody que poussaient les fleurs de mai ; enfin, les Stewart avaient toujours eu une tendance au romantisme. Cela ne constituait-il pas une preuve circonstancielle suffisante pour tout le monde ?
Quant à Sylvia, cela ne la dérangeait pas que Chris éprouvât pour elle une admiration juvénile et l’exprimât avec cette délicatesse. Elle trouvait que c’était vraiment très gentil de sa part et en autant qu’il ne l’importunait pas par d’autres avances, elle était très contente de profiter de ses fleurs de mai.
La vieille dame Lloyd entendit rapporter tous ces potins par le vendeur d’œufs et les écouta avec un éclair de joie au fond de ses yeux. Le vendeur d’œufs s’en alla en se disant qu’il n’avait jamais vu la vieille dame aussi alerte que ce printemps ; elle paraissait vraiment intéressée par les faits et gestes de la jeunesse.
La vieille dame garda son secret et cela la fit rajeunir. Elle se rendit à la colline aux fleurs de mai aussi longtemps qu’elles durèrent ; et elle continua à se cacher parmi les épinettes pour voir passer Sylvia Gray. Elle l’aimait chaque jour davantage et languissait d’elle de plus en plus profondément. Toute la tendresse longtemps refoulée de sa nature déborda pour cette jeune fille qui en était inconsciente. Elle tirait fierté de la grâce et de la beauté de Sylvia, de la douceur de sa voix et de son rire. Elle commença à aimer les enfants Spencer parce qu’ils vénéraient Sylvia ; elle enviait M me Spencer qui pouvait veiller sur Sylvia. Même le vendeur d’œufs semblait une personne extraordinaire parce qu’il apportait des nouvelles de Sylvia : sa popularité au sein de la société, ses succès professionnels, l’affection et l’admiration qu’elle avait déjà conquises.
Jamais la vieille dame n’aurait songé à se faire connaître de Sylvia. Dans son état de dénuement, il n’aurait pu être question de cela pour le moment. Ç’aurait été charmant de la connaître, de l’inviter à la vieille maison, de bavarder avec elle, d’entrer dans sa vie. Mais c’était impossible. L’orgueil de la vieille dame était encore beaucoup plus fort que son amour. C’était la seule chose qu’elle n’avait jamais sacrifiée et qu’elle ne pourrait jamais sacrifier, du moins en était-elle convaincue.
II. Une belle voix
En juin, il n’y pas de fleurs de mai ; mais le jardin de la vieille dame était à présent tout fleuri et, chaque matin, Sylvia trouvait un bouquet près du bouleau : l’ivoire parfumé des narcisses blancs, le rouge flamme des tulipes, les délicates branches de cœurs saignants, le blanc rosé des petites roses précoces épineuses. La vieille dame ne craignait pas d’être découverte, car les fleurs qui poussaient dans son jardin étaient les mêmes que celles qui poussaient dans tous les autres jardins de Spencervale, y compris celui des Stewart. Quand on le taquinait à propos du professeur de musique, Chris Stewart se contentait de sourire et tenait sa langue. Chris savait parfaitement qui donnait les fleurs. Il s’était organisé pour le découvrir quand les rumeurs avaient commencé. Mais comme il était évident que la vieille dame Lloyd ne souhaitait pas faire connaître son identité, il n’en parla à personne. Chris aimait la vieille dame depuis le jour où, dix ans plus tôt, l’ayant trouvé pleurant dans la forêt parce qu’il s’était coupé le pied, elle l’avait ramené chez elle, avait baigné et pansé sa blessure et lui avait donné dix sous pour s’acheter des bonbons. La vieille dame avait dû se passer de souper ce soir-là, mais Chris ne l’avait jamais su.
La vieille dame trouvait que c’était un merveilleux mois de juin. Elle ne détestait plus voir se lever le jour ; au contraire, elle l’accueillait avec chaleur.
« À présent, chaque jour est un jour différent des autres », disait-elle avec jubilation, car chaque jour ne lui permettait-il presque pas toujours d’apercevoir Sylvia ? Même les jours de pluie, la vieille dame bravait vaillamment ses rhumatismes pour se camoufler dans le bosquet d’épinettes dégoulinantes et regarder passer Sylvia. Les seuls jours où elle ne pouvait voir Sylvia étaient les dimanches ; et jamais dimanches n’avaient paru plus longs à la vieille dame que ceux de ce mois de juin.
Un jour, le vendeur d’œufs lui apporta des nouvelles.
« Le professeur de musique va chanter un solo au moment de la quête, demain », lui annonça-t-il.
Les yeux noirs de la vieille dame brillèrent d’intérêt.
« J’ignorais que M lle Gray était membre de la chorale », dit-elle.
« Ça fait deux dimanches qu’elle en fait partie. J’vous assure que notre musique vaut la peine d’être entendue à présent. L’église va être bondée demain, j’suppose. Elle est connue dans tout le canton pour son chant. Vous devriez venir l’entendre, M lle Lloyd. »
Le marchand n’avait dit cela que par bravade, pour montrer qu’il n’avait pas peur de la vieille dame, malgré les grands airs qu’elle se donnait. Comme celle-ci ne répondit pas, il crut l’avoir offensée. Il s’en alla en regrettant ses paroles. S’il avait su que la vieille dame avait alors complètement oublié l’existence de tous les vendeurs d’œufs du monde ! Sa dernière phrase les avait complètement effacés, lui et son insignifiance, de la conscience de la vieille dame. Toutes ses pensées, tous ses sentiments et ses espoirs étaient à présent submergés par le tourbillon de son désir d’entendre Sylvia chanter ce solo. Elle rentra dans la maison bouleversée et essaya de mater ce désir. Elle n’y parvint pourtant pas, même en appelant tout son orgueil à sa rescousse. L’orgueil lui disait :
« Tu devras aller à l’église pour l’entendre. Tu n’as pas de vêtements convenables pour porter à l’église. Et de quoi auras-tu l’air devant tout le monde ? »
Mais, pour la première fois, une voix plus insistante que celle de sa fierté parla à son âme et, pour la première fois, la vieille dame l’écouta. C’était vrai qu’elle n’avait jamais mis les pieds à l’église depuis le jour où elle avait dû commencer à porter les robes de soie de sa mère. La vieille dame trouvait, elle aussi, que c’était très mal ; et elle essayait d’atténuer ce mal en respectant strictement le dimanche et célébrant toute seule un petit office, matin et soir. Elle chantait trois hymnes de sa voix chevrotante, priait à voix haute et lisait un sermon. Mais elle ne pouvait se décider à se présenter à l’église dans ses toilettes démodées, elle qui avait un jour établi la mode à Spencervale ; et plus elle restait à l’écart, plus il lui semblait impossible d’y aller un jour. L’impossible était à présent devenu, non seulement possible, mais nécessaire.
La congrégation de Spencervale éprouva une émotion forte le lendemain après-midi. Juste avant le début de l’office, la vieille dame Lloyd remonta l’allée et prit place dans le banc de sa famille, depuis si longtemps inoccupé, devant la chaire.
La vieille dame avait le cœur déchiré. Elle se rappelait le reflet qu’elle avait aperçu dans sa glace avant son départ : la vieille robe de soie noire à la mode d’il y avait trente ans et l’étrange petit bonnet froncé en satin noir. Elle pensa à quel point elle devait avoir l’air absurde aux yeux du monde.
En fait, elle n’avait pas l’air absurde du tout. Ç’aurait peut-être été le cas pour d’autres femmes ; mais le port majestueux et la distinction de la vieille dame commandaient si subtilement le respect que les questions vestimentaires perdaient toute importance.
La vieille dame l’ignorait. Mais ce qu’elle savait, c’est que M me Kimball, la femme du propriétaire du magasin général, froufroutait dans le banc voisin dans une toilette du dernier cri ; elle et M me Kimball avaient le même âge et il avait été un temps où cette dernière s’était contentée de pâles imitations des costumes de Margaret Lloyd. Mais le propriétaire du magasin l’avait demandée en mariage et les choses avaient changé ; et l’infortunée vieille dame était assise là, à ressentir douloureusement ce changement, regrettant presque d’être venue à l’église.
Mais l’Ange de l’Amour toucha soudain ces pensées frivoles, issues de la vanité et d’un orgueil maladif, et elles fondirent comme si elles n’avaient jamais existé. Sylvia Gray venait de prendre place au milieu de la chorale et là où elle était assise, un rayon de soleil d’après-midi tombait sur sa magnifique chevelure et lui faisait comme un halo. La vieille dame la contempla dans un état de ravissement et à partir de ce moment, l’office devint une bénédiction, comme toute chose engendrée par un amour désintéressé, qu’elle soit d’essence humaine ou divine. Car ne sont-elles pas une seule et même chose, et n’est-ce pas seulement leur niveau qui les distingue ?
Jamais la vieille dame n’avait si bien vu Sylvia Gray. Elle ne l’avait auparavant qu’aperçue fugitivement. À présent, elle pouvait la regarder tout son saoul, s’attardant avec délices sur chacun de ses charmes : la façon dont les cheveux luisants de Sylvia ondulaient derrière son front, sa charmante habitude de baisser rapidement ses paupières aux longs cils devant un regard trop direct ou trop curieux, et ses mains fines et belles — si pareilles à celles de Leslie Gray — qui tenaient son livre de cantiques. Elle était très simplement vêtue d’une jupe noire et d’une blouse blanche ; pourtant, aucune des autres jeunes filles de la chorale, avec toutes leurs jolies plumes, ne lui arrivait à la cheville, ainsi que le vendeur d’œufs le fit remarquer à sa femme au sortir de l’église.
La vieille dame écouta les hymnes d’ouverture avec un véritable plaisir. La voix de Sylvia vibrait à travers les autres et les dominait. Mais quand les marguilliers se levèrent pour procéder à la quête, une onde d’excitation parcourut l’assistance. Sylvia se leva et s’avança à côté de Janet Moore, à l’orgue. Aussitôt après, sa voix merveilleuse envahit l’édifice comme si c’était l’âme même de la mélodie, franche, claire, puissante et douce. Personne à Spencervale n’avait jamais entendu une telle voix, à l’exception de la vieille dame Lloyd qui avait, dans sa jeunesse, entendu suffisamment de chant de qualité pour être en mesure de porter un jugement. Elle se rendit immédiatement compte que la fille de son cœur avait un véritable don, un don qui lui apporterait un jour gloire et fortune, si elle était convenablement formée et développée.
« Oh ! Comme je suis contente d’être venue à l’église », songea la vieille dame Lloyd.
Quand le solo fut terminé, la conscience de la vieille dame l’obligea à retirer ses yeux et ses pensées de Sylvia pour les reporter sur le pasteur qui, pendant toute la première partie de l’office, s’était flatté que la vieille dame Lloyd fût venue à l’église pour lui. Il s’agissait d’un nouveau pasteur, en charge de la congrégation de Spencervale depuis quelques mois seulement ; c’était un petit homme intelligent et il crut sincèrement que c’était sa renommée comme prédicateur qui avait attiré la vieille dame Lloyd à l’église.
À la fin de l’office, tous les voisins de la vieille dame vinrent vers elle, un large sourire aux lèvres, pour lui parler et lui serrer la main. Ils pensaient que cela l’encouragerait à continuer, à présent qu’elle avait fait un pas dans la bonne direction ; leur cordialité plut à la vieille dame, surtout parce qu’elle y détecta la même déférence et le même respect inconscient auxquels elle avait été habituée autrefois, un respect et une déférence que sa personnalité dictait à tous ceux qui l’approchaient. La vieille dame eut la surprise de s’apercevoir qu’elle pouvait encore susciter ces sentiments en dépit de son bonnet démodé et de sa toilette antique.
Janet Moore et Sylvia Gray rentrèrent de l’église ensemble.
« As-tu vu la vieille dame Lloyd aujourd’hui ? demanda Janet. J’ai été stupéfaite quand je l’ai vue entrer. À ma souvenance, c’est la première fois qu’elle vient à l’église. Quelle vieille dame bizarre ! Elle est très riche, tu sais, mais elle porte les vieux vêtements de sa mère et ne s’achète jamais rien. Certaines personnes pensent qu’elle est avare, mais moi, conclut charitablement Janet, je prends cela pour de l’excentricité. »
« J’ai senti que c’était M lle Lloyd dès que je l’ai aperçue, même si je ne l’avais jamais vue avant, remarqua rêveusement Sylvia. J’espérais la voir… pour une certaine raison. Elle a un visage très frappant. J’aimerais la rencontrer, la connaître. »
« Cela m’étonnerait que tu y parviennes, répondit négligemment Janet. Elle n’aime pas les jeunes et ne va jamais nulle part. Je ne crois pas que j’aimerais la connaître. Elle me ferait peur, elle a des manières si imposantes et des yeux si étranges, si perçants. »
« Moi, je n’aurais pas peur d’elle, se dit Sylvia en tournant dans l’allée des Spencer. Mais je ne m’attends pas à faire jamais connaissance avec elle. Je suppose qu’elle ne m’aimerait pas si elle savait qui je suis. J’imagine qu’elle ne se doute pas que je suis la fille de Leslie Gray. »
Pensant qu’il est bon de battre le fer quand il est chaud, le pasteur se présenta chez la vieille dame Lloyd le lendemain après-midi. Il y alla tremblant de peur, à cause de ce qu’il avait entendu raconter sur elle ; mais, fidèle à sa bonne éducation, elle se montra si affable qu’il fut enchanté de sa visite et, de retour chez lui, il confia à sa femme que les gens de Spencervale ne comprenaient pas M lle Lloyd. C’était parfaitement vrai ; mais il est absolument certain que le pasteur ne la comprenait pas davantage.
Il ne commit qu’un impair ; mais comme la vieille dame ne s’en offusqua pas, il ne sut jamais qu’il avait manqué de tact. En partant, il avait dit : « J’espère que nous vous verrons à l’église dimanche prochain, M lle Lloyd. »
« Vous pouvez compter sur moi », avait répondu la vieille dame avec assurance.
III. Le plat à raisins
Le premier jour de juillet, Sylvia trouva, au pied du bouleau dans le vallon, une petite barque en écorce de bouleau pleine de fraises. Ces fraises étaient les premières de la saison ; la vieille dame les avait dénichées dans une de ses cachettes secrètes. Elles auraient constitué un ajout savoureux au maigre menu de la vieille dame ; mais il ne lui serait jamais venu à l’idée de les manger. Elle éprouva un plaisir beaucoup plus grand à la pensée que Sylvia s’en régalerait avec son thé. Après cela, les fraises alternèrent avec les fleurs aussi longtemps que leur saison dura ; ensuite vinrent les bleuets puis les framboises. Les bleuets poussaient très loin et la vieille dame avait une longue route à faire pour aller les cueillir. Parfois, les os lui faisaient mal, le soir, après ces courses, mais est-ce que cela ne lui était pas égal ? Une douleur dans les os est plus facile à supporter qu’une douleur à l’âme et, pour la première fois depuis bien des années, l’âme de la vieille dame avait cessé de la faire souffrir. Une manne céleste la nourrissait.
Un soir, Jack le Bossu vint réparer quelque chose qui fonctionnait de travers dans le puits de la vieille dame. Cette dernière se dirigea aimablement vers lui, car elle savait qu’il avait travaillé chez les Spencer toute la journée et qu’elle pourrait recueillir des bribes d’information à propos de Sylvia.
« J’suppose que l’professeur de musique doit avoir le cafard, ce soir », remarqua Jack le Bossu, après avoir mis la patience de la vieille dame à rude épreuve en dissertant sur la nouvelle pompe de William Spencer, la nouvelle machine à laver de M me Spencer et le nouveau prétendant d’Amelia Spencer.
« Pourquoi ! » s’enquit la vieille dame en pâlissant. Était-il arrivé quelque chose de fâcheux à Sylvia ?
« Ma foi, elle a été invitée à une grande réception en ville, chez le frère de M me Moore, et elle a pas de robe à se mettre, expliqua Jack le Bossu. Tout le monde va être sur son trente-six. C’est M me Spencer qui m’en a parlé. Elle dit que M lle Gray peut pas s’permettre d’acheter une robe parce qu’elle aide à payer les factures du docteur de sa tante. Elle dit qu’elle est sûre que M lle Gray est vraiment déçue, même si elle le laisse pas paraître. Mais M me Spencer dit qu’elle sait qu’elle a pleuré hier soir après être montée se coucher. »
La vieille dame lui tourna le dos et rentra chez elle. C’était épouvantable. Sylvia devait aller à cette réception, il le fallait. Mais comment cela pouvait-il se faire ? Dans sa tête, la vieille dame passa en revue les robes de soie de sa mère. Mais aucune ne conviendrait, même si on avait le temps d’en faire retoucher une. Jamais la vieille dame n’avait autant regretté sa richesse envolée.
« Je n’ai que deux dollars dans la maison, dit-elle, pour subvenir à mes besoins jusqu’à la venue du marchand d’œufs. Y a-t-il une chose que je pourrais vendre ? Oui, oui, le plat à raisins. »
Jusqu’à ce jour, la vieille dame aurait préféré vendre sa tête plutôt que le plat à raisins. Ce dernier avait deux cents ans et il appartenait à sa famille depuis le jour de sa fabrication. C’était un gros vase ventru orné de petites grappes de raisins roses et dorés ; un poème était imprimé sur un de ses côtés et il avait été offert en cadeau de mariage à son arrière-grand-mère. D’aussi loin que remontaient les souvenirs de la vieille dame, il était posé sur la tablette du haut du vaisselier encastré dans le mur du salon, beaucoup trop précieux pour être utilisé.
Deux années plus tôt, une dame qui collectionnait de la porcelaine ancienne était venue à Spencervale et, ayant entendu parler du plat à raisins, elle s’était sans façon présentée chez la vieille dame et avait offert de l’acheter. Jusqu’au jour de sa mort, jamais elle n’oublierait comment elle avait été reçue ; elle avait néanmoins eu la présence d’esprit de laisser sa carte en disant à la vieille dame que si d’aventure elle changeait d’idée et décidait de le vendre, elle, la collectionneuse, n’aurait pas changé la sienne et l’achèterait. Les gens qui ont pour passe-temps de collectionner la porcelaine de famille doivent accepter les vexations avec humilité, et cette dame n’avait jamais rien vu qu’elle convoitât autant que le plat à raisins.
La vieille dame avait déchiré la carte ; mais elle se rappelait le nom et l’adresse. Elle se dirigea vers le vaisselier et prit le plat bien-aimé.
« Je n’aurais jamais cru devoir m’en séparer, soupira-t-elle mélancoliquement, mais Sylvia doit avoir une robe, et c’est le seul moyen. Et après tout, quand je ne serai plus là, qui l’aura ? Des étrangers s’en empareront ; alors, aussi bien qu’ils l’aient tout de suite. Il faut que je me rende en ville demain matin, car il n’y a pas une minute à perdre si la réception est vendredi soir. Je déteste l’idée de ce voyage encore plus que de me séparer du plat. Mais c’est pour le bien de Sylvia ! »
Le lendemain matin, tout Spencervale sut que la vieille dame s’était rendue en ville, portant une boîte qu’elle gardait précieusement. Tout le monde se demanda où elle était allée ; la plupart des gens pensèrent que, comme il y avait eu deux cambriolages à Carmody, elle était devenue trop craintive pour conserver son argent dans une boîte noire sous son lit et avait décidé de le déposer à la banque.
La vieille dame chercha la maison de la collectionneuse de porcelaine, tremblant de peur qu’elle fût morte ou déménagée. Mais la collectionneuse était là, bien vivante, et aussi désireuse que jamais d’acquérir le plat à raisins. La vieille dame, que la douleur de voir sa fierté bafouée rendait livide, vendit le plat et s’en alla, convaincue que son arrière-grand-mère avait dû se retourner dans sa tombe au moment de la transaction. La vieille dame avait l’impression d’avoir trahi les traditions.
Elle se dirigea néanmoins sans broncher vers un grand magasin et, guidée par une Providence particulière qui veille sur les vieilles âmes simples pendant leurs périlleuses excursions dans le monde, elle tomba sur une vendeuse sympathique qui comprit exactement ce qu’elle cherchait et le lui trouva. La vieille dame choisit une très jolie robe de mousseline ainsi que des gants et des escarpins et elle fit expédier le tout immédiatement, port payé, à M lle Sylvia Gray, aux soins de M. William Spencer, Spencervale.
Ensuite, elle paya — la toilette coûta le prix du vase moins un dollar et demi pour le billet de train — d’un air absolument désinvolte et partit. Pendant que, très droite, elle descendait l’allée du magasin, elle croisa un homme corpulent à la mine prospère. Quand leurs yeux se croisèrent, l’homme sursauta et son visage blême s’empourpra il souleva son chapeau et s’inclina d’un air confus. Mais le regard de la vieille dame le traversa comme s’il n’existait pas et elle poursuivit son chemin sans faire mine de le reconnaître. Il lui emboîta le pas, puis s’arrêta et fit volte-face, et esquissa un sourire plutôt désagréable en haussant les épaules.
En la voyant sortir en vitesse, personne n’aurait soupçonné combien le cœur de la vieille dame débordait de répulsion et de mépris. Même pour l’amour de Sylvia, elle n’aurait jamais eu le courage de venir en ville si elle avait su qu’elle rencontrerait Andrew Cameron. Le seul fait de le voir ouvrait de nouveau dans son âme une fontaine d’amertume scellée mais d’évoquer Sylvia parvint à refouler le torrent et la vieille dame sourit d’un air plutôt triomphant, songeant à juste titre qu’elle s’était bien tirée de cette rencontre inopportune. Elle n’avait en tout cas ni faibli ni rougi, et n’avait pas perdu contenance.
« Et cela n’a pas été le cas pour lui », se dit vindicativement la vieille dame. Elle était ravie qu’Andrew Cameron pût perdre, devant elle, ce masque inflexible qu’il présentait au monde. Il était son cousin, et la seule créature vivante que la vieille dame haïssait ; et elle le haïssait et le méprisait avec toute l’intensité de sa nature. Il leur avait fait beaucoup de tort, à elle et aux siens, et la vieille dame était convaincue qu’elle préférerait mourir que condescendre à faire cas de sa présence.
Elle résolut de chasser Andrew Cameron de son esprit. C’était un sacrilège de penser en même temps à lui et à Sylvia. Quand elle posa sa tête fatiguée sur son oreiller ce soir-là, elle se sentait si heureuse que même la pensée de la place vide sur l’étagère de la pièce au-dessous où le plat à raisins s’était toujours trouvé, ne lui serra que momentanément le cœur.
« C’est agréable de se sacrifier pour la personne qu’on aime, c’est agréable d’avoir quelqu’un pour qui se sacrifier », songea la vieille dame.
Le désir croît selon ce qui l’alimente. La vieille dame pensa qu’elle était satisfaite ; mais quand arriva le vendredi soir, elle avait tant envie de voir Sylvia dans sa robe de soirée qu’elle en était fiévreuse. Il ne lui suffisait plus de l’imaginer ; la voir était la seule chose qui comptait.
« Et je vais la voir », décida la vieille dame, regardant par la fenêtre la lumière de la chambre de Sylvia qui brillait à travers les sapins. Elle se drapa dans un châle de couleur sombre et se faufila dehors, se glissant vers le vallon puis remontant le sentier au milieu du bois. C’était une nuit de brume éclairée par la lune et une brise embaumant le trèfle souffla à sa rencontre dans l’allée.
« Je voudrais prendre ton parfum, ton essence même, et la verser dans sa vie », dit tout haut la vieille dame à la brise.
Sylvia Gray était debout dans sa chambre, prête à partir pour la fête. M me Spencer et sa fille Amelia ainsi que toutes les fillettes de la famille se tenaient auprès d’elle en un demi-cercle d’admiratrices. Il y avait une autre spectatrice. Dehors, sous le lilas, se tenait la vieille dame. Elle voyait distinctement Sylvia, vêtue de sa jolie robe, avec, dans ses cheveux, les roses pâles que la vieille dame Lloyd avait ce jour-là déposées pour elle au pied du bouleau. Elles avaient beau être roses, elles ne l’étaient pas autant que ses joues, et ses yeux scintillaient comme des étoiles. Amelia Spencer leva la main pour replacer une rose qui avait légèrement glissé, et la vieille dame en éprouva une pointe d’envie.
« Cette robe vous va si bien, on dirait qu’elle a été faite pour vous, commenta M me Spencer avec admiration. N’est-elle pas adorable, Amelia ? Qui a bien pu l’envoyer ? »
« Oh ! Je suis certaine que la bonne fée est M me Moore. Je ne vois personne d’autre. C’est tellement gentil de sa part, elle savait à quel point je désirais aller à cette réception avec Janet. Je voudrais que ma tante puisse me voir en ce moment. » Malgré sa joie, Sylvia soupira légèrement. « Il n’y a personne d’autre pour s’en réjouir beaucoup. »
Ah ! Sylvia, comme tu avais tort ! Il y avait quelqu’un d’autre, quelqu’un qui se réjouissait beaucoup, une vieille dame camouflée sous le lilas, qui te dévorait avidement des yeux et qui, en ce moment, s’enfuyait dans le verger au clair de lune, comme une ombre, qui retournait chez elle avec une vision de toi dans la splendeur de ta jeunesse pour lui tenir compagnie au cours de cette nuit d’été.
IV. Le cercle de couture
Un jour, la femme du pasteur fit ce que les gens de Spencervale avaient toujours craint de faire : elle alla carrément demander à la vieille dame de se joindre à leur cercle de couture qui se réunissait un samedi sur deux.
« Nous sommes en train de remplir une boîte pour envoyer à notre missionnaire à Trinidad, expliqua la femme du pasteur, et nous serions heureuses de pouvoir compter sur votre présence. »
La vieille dame faillit refuser avec hauteur. Non pas qu’elle s’opposât aux missions ni aux cercles de couture, bien au contraire ; mais elle savait que chacune des membres était censée verser dix cents par semaine pour l’achat des fournitures ; et la pauvre vieille dame ne pouvait se permettre cette dépense. Mais une pensée soudaine refoula son refus avant qu’il n’eût atteint ses lèvres.
« Certaines des jeunes filles font partie du cercle, j’imagine », s’enquit-elle astucieusement.
« Oh ! Elles en font toutes partie, répondit l’épouse du pasteur. Janet Moore et Sylvia Gray sont nos membres les plus enthousiastes. C’est très gentil de la part de M lle Gray de nous consacrer ses samedis après-midi, les seuls jours où elle ne donne pas de leçons. Elle a le caractère le plus aimable. »
« Je vais me joindre à votre cercle », déclara la vieille dame. Elle y était déterminée, même si elle devrait se contenter de deux repas par jour pour payer sa cotisation.
Le samedi suivant, elle se rendit au cercle de couture qui se tenait chez M me James Martin et y cousit les plus jolis points. Elle était une experte et n’avait pas besoin de se concentrer sur ce qu’elle faisait, heureusement, car Sylvia occupait toutes ses pensées ; elle était assise dans le coin opposé, cousant, de ses mains gracieuses, une chemise de petit garçon en calicot grossier. Personne ne songea à présenter Sylvia à la vieille dame, et cette dernière en fut soulagée. Elle cousait à l’écart et écoutait de toutes ses oreilles le bavardage juvénile qui lui parvenait du coin opposé de la pièce. Elle apprit bientôt que l’anniversaire de Sylvia était le 20 août et fut aussitôt enflammée par le désir d’offrir à Sylvia un cadeau. Elle ne put pratiquement pas fermer l’œil cette nuit-là ; elle se demandait si elle serait en mesure de le faire et en arriva à la triste conclusion que c’était absolument hors de question, peu importe jusqu’à quel point elle se priverait. Cela préoccupa absurdement la vieille dame et la hanta comme un spectre jusqu’à la réunion suivante du cercle de couture.
Il se réunissait chez M me Moore et celle-ci se montra particulièrement gentille avec la vieille dame Lloyd, insistant pour la faire asseoir dans la berçante de rotin dans le salon. La vieille dame aurait préféré prendre place dans le boudoir avec les jeunes filles, mais elle se soumit par courtoisie, et elle en fut récompensée. Sa chaise se trouvait juste derrière la porte du salon, et Janet Moore et Sylvia Gray vinrent s’installer dans les marches du couloir à l’extérieur où elles étaient rafraîchies par une brise fraîche soufflant dans les érables qui flanquaient la porte d’entrée.
Elles parlaient de leurs poètes favoris. Janet paraissait adorer Byron et Scott tandis que Sylvia éprouvait un penchant pour Tennyson et Browning.
« Savais-tu, dit doucement Sylvia, que mon père était un poète ? Il a déjà publié un petit recueil, et, Janet, je n’en ai jamais vu un exemplaire. Si tu savais comme cela me plairait ! Il l’a publié pendant ses études à l’université ; ce n’était qu’un tirage limité, pour ses amis. Pauvre papa, il n’a jamais rien publié d’autre ! Je crois que la vie l’a déçu. Mais comme j’aimerais voir son livre ! Je n’ai rien de ce qu’il a écrit. Si je l’avais, cela serait comme si je possédais quelque chose de lui, de son cœur, de son âme, de sa vie secrète. Il serait davantage qu’un nom pour moi. »
« Il n’en possédait pas un seul exemplaire ? Ni ta mère ? » s’étonna Janet.
« Maman n’en avait pas. Elle est morte à ma naissance, tu sais, mais ma tante dit que le recueil de mon père ne se trouvait pas parmi les livres de ma mère. Selon ma tante, maman n’aimait pas beaucoup la poésie ; ma tante non plus, d’ailleurs. Papa est parti pour l’Europe après la mort de maman, et il y est décédé l’année suivante. Rien de ce qu’il avait apporté avec lui ne nous fut renvoyé. Il avait vendu la plupart de ses livres avant son départ, mais il avait confié quelques-uns de ses préférés à ma tante pour qu’elle me les garde. Son propre recueil n’en faisait pas partie. Je n’en trouverai jamais d’exemplaire, j’imagine ; mais je serais au comble de la joie si j’y parvenais. »
De retour chez elle, la vieille dame prit dans le tiroir du haut de sa commode une boîte marquetée en bois de santal. Elle contenait un livre mince et à la reliure souple, enveloppé dans un papier de soie, le trésor le plus précieux de la vieille dame. Les mots « À Margaret, avec l’amour de l’auteur » étaient écrits sur la page de garde.
La vieille dame tourna les feuillets jaunis en tremblant et, à travers le voile de ses larmes, elle lit les vers qu’elle connaissait par cœur depuis des années. Elle allait offrir le livre à Sylvia pour son anniversaire et ce serait un des cadeaux les plus précieux jamais donnés, si leur valeur se mesurait au sacrifice impliqué. Ce petit livre renfermait un amour immortel, des rires et des larmes passés, une ancienne beauté qui s’était autrefois épanouie comme une rose ; et il en avait conservé la douceur comme des pétales séchés.
Elle enleva la page de garde ; et tard dans la nuit précédant l’anniversaire de Sylvia, la vieille dame se glissa, sous le couvert de la noirceur, dans les sentiers et à travers champs, comme pour quelque expédition infamante, jusqu’au petit magasin de Spencervale où se trouvait le bureau de poste. Elle glissa le mince paquet dans la fente de la porte et retourna chez elle, éprouvant une étrange sensation de perte et d’abandon. C’était comme si elle venait de renoncer au dernier lien qui la rattachait à sa jeunesse. Mais elle ne regretta rien. Cela ferait plaisir à Sylvia et cette considération était devenue la passion dominante dans le cœur de la vieille dame.
Le lendemain soir, la lumière resta allumée très tard dans la chambre de Sylvia et la vieille dame, qui comprit ce que cela voulait dire, le ressentit comme un triomphe. Sylvia était en train de lire les poèmes de son père et, dans le noir, la vieille dame les lisait avec elle, se murmurant sans fin les phrases. Tout compte fait, il n’était pas très important qu’elle eût donné le livre puisqu’elle en possédait toujours l’âme, et la page de garde portant, écrit de la main de Leslie, ce prénom que plus personne ne lui donnait.
La vieille dame était assise sur le canapé des Marshall l’après-midi du cercle de couture suivant quand Sylvia arriva et vint s’asseoir à côté d’elle. Les mains de la vieille dame tremblaient légèrement et l’un des côtés du mouchoir, qui fut par la suite offert à Noël à un jeune coolie de Trinidad au teint olivâtre, n’était pas cousu de façon aussi exquise que les trois autres.
Sylvia commença par parler du cercle, puis des dahlias de M me Marshall, et la vieille dame était si heureuse qu’elle se croyait au septième ciel, bien qu’elle prît soin de ne pas le faire voir et se montra même un peu plus hautaine et guindée que d’habitude. Lorsqu’elle demanda à Sylvia si elle se plaisait à Spencervale, celle-ci répondit :
« Beaucoup. Tout le monde est si gentil avec moi. De plus », Sylvia baissa le ton de façon à n’être entendue de personne d’autre que la vieille dame, « j’ai une bonne fée qui fait pour moi les choses les plus belles et les plus merveilleuses. »
Étant dotée d’un instinct sûr, Sylvia ne regarda pas la vieille dame en prononçant ces paroles. Mais l’eût-elle regardée qu’elle n’aurait rien vu. La vieille dame n’était pas une Lloyd pour rien.
« Comme c’est intéressant », commenta-t-elle d’un ton indifférent.
« N’est-ce pas ? Je lui suis tellement reconnaissante et j’aurais tellement aimé qu’elle sache comme elle m’a fait plaisir. J’ai trouvé de jolies fleurs et des baies tout l’été. Je suis certaine que c’est elle qui m’a envoyé ma robe de soirée. Mais le cadeau le plus adorable est arrivé la semaine dernière, pour mon anniversaire : un petit recueil des poèmes de mon père. Je ne peux exprimer ce que j’ai ressenti en le recevant. J’ai tellement hâte de rencontrer ma bonne fée pour la remercier. »
« Un mystère tout à fait fascinant, n’est-ce pas ? Vous n’avez vraiment aucune idée de son identité ? »
La vieille dame posa cette dangereuse question avec un succès marqué. Elle n’aurait pas eu autant de succès si elle n’avait pas été convaincue que Sylvia ignorait totalement l’amour qui avait existé entre la vieille dame et Leslie Gray. Pour l’instant, elle se reposait sur la certitude d’être la dernière personne pouvant être soupçonnée par Sylvia.
Sylvia hésita un imperceptible instant. Puis elle dit :
« Je n’ai pas essayé de le découvrir, parce que je pense qu’elle préfère me laisser dans l’ignorance. Au début, quand il s’agissait des fleurs et de la robe, j’ai évidemment essayé de percer le mystère ; mais quand j’ai reçu le livre, j’ai été convaincue que c’était ma bonne fée qui faisait tout ça et j’ai respecté son désir de rester dans l’ombre et le respecterai toujours. Peut-être qu’un jour elle se fera connaître à moi. C’est du moins ce que j’espère. »
« Si j’étais vous, je ne l’espérerais pas, répondit la vieille dame pour la décourager. Les bonnes fées — du moins dans tous les contes que j’ai lus — ont quelque peu tendance à être des personnes bizarres et tordues, beaucoup plus agréables quand elles sont enveloppées de mystère que quand on les rencontre face à face. »
« Je suis sûre que la mienne est tout le contraire et que mieux je la connaîtrai, plus je découvrirai combien elle est attachante », répliqua gaiement Sylvia.
C’est à cet instant que M me Marshall vint demander à Sylvia de chanter. M lle Gray ayant gentiment accepté, la vieille dame se retrouva seule et plutôt soulagée. Elle appréciait davantage se remémorer ses conversations avec Sylvia une fois de retour chez elle. Quand une vieille dame se sent coupable, elle devient nerveuse, ce qui détourne ses pensées du plaisir du moment. Elle se demanda, un peu mal à l’aise, si Sylvia la soupçonnait. Puis elle conclut que c’était impossible. Qui soupçonnerait une vieille dame mesquine et sauvage, qui n’avait pas d’amis et ne versait que cinq cents au cercle de couture quand toutes les autres membres en donnaient dix ou quinze, qui donc pourrait la soupçonner d’avoir reçu des présents de jeunes et romantiques aspirants poètes et d’être une bonne fée qui offrait de ravissantes robes de soirée ?
V. Une faveur personnelle
En septembre, se remémorant l’été, la vieille dame se dit qu’il avait été étrangement heureux, avec les dimanches et les journées du cercle de couture se démarquant comme des signes de ponctuation dorés dans un poème de la vie. Elle avait l’impression d’être une femme totalement différente ; et c’est ce que les autres pensaient aussi. Les femmes du cercle de couture la trouvèrent si sympathique, et même cordiale, qu’elles commencèrent à se dire qu’elles l’avaient mal jugée et que son bizarre mode de vie n’était, après tout, qu’une question d’excentricité et non d’avarice. À présent, Sylvia Gray venait toujours bavarder avec elle les après-midi où se réunissait le cercle et la vieille dame gardait précieusement dans son cœur chacune de ses paroles et se les répétait interminablement dans la solitude de ses nuits.
À moins d’être priée de le faire, Sylvia ne parlait jamais d’elle-même ou de ses projets ; et la timidité de la vieille dame l’empêchait de lui poser des questions personnelles ; leurs conversations restaient donc superficielles et c’est la femme du pasteur qui confia finalement à la vieille dame les plus chères ambitions de Sylvia.
L’épouse du pasteur était allée rendre visite à la vieille dame un soir de la fin de septembre, alors qu’une brise glacée soufflait du nord-est et gémissait autour des avant-toits de la maison, et semblait dire que « la moisson était terminée et que l’été s’en était allé ». La vieille dame l’écoutait en tressant un petit panier de glycéries pour Sylvia. Elle avait, la veille, marché jusqu’aux dunes d’Avonlea pour en trouver, et elle se sentait très fatiguée. Et son cœur était triste. L’été qui avait tant enrichi sa vie était presque fini ; et elle savait que Sylvia Gray parlait de quitter Spencervale à la fin d’octobre. À cette pensée, le cœur de la vieille dame était lourd comme du plomb et elle accueillit presque comme un soulagement la visite de la femme du pasteur, même si elle avait désespérément peur que celle-ci vint lui demander une contribution pour le nouveau tapis de la sacristie et que la vieille dame n’avait absolument pas les moyens de donner un sou.
Mais la femme du pasteur s’était tout simplement arrêtée en revenant de chez les Spencer et ne fit aucune demande embarrassante. Elle parla plutôt de Sylvia Gray et ses paroles tombèrent dans l’oreille de la vieille dame comme les notes enchantées d’une musique indescriptiblement douce. La femme du pasteur ne tarissait pas d’éloges à l’égard de Sylvia, qu’elle trouvait si gentille, si ravissante et si irrésistible.
« Et quelle voix ! poursuivit-elle avec enthousiasme. Quel dommage qu’elle ne puisse suivre les cours qui s’imposent, ajouta-t-elle en soupirant. Elle deviendrait sûrement une grande cantatrice, des critiques compétents le lui ont déjà dit. Mais elle est si pauvre que jamais elle n’y parviendra, à moins d’obtenir une des bourses Cameron, comme on les appelle ; et elle a très peu d’espoir d’en gagner une, bien que son professeur de musique ait proposé son nom. »
« Que sont les bourses Cameron ? » demanda la vieille dame.
« Ma foi, je suppose que vous avez entendu parler d’Andrew Cameron, le millionnaire ? » répondit la femme du pasteur, sereinement inconsciente que, sous l’effet de ses paroles, les os du squelette familial s’entrechoquaient dans leur placard.
Le visage blême de la vieille dame rougit brusquement, comme si une main grossière l’avait giflée.
« Oui, j’en ai entendu parler », dit-elle.
« Eh bien, il paraît qu’il avait une fille qui était très belle et qu’il idolâtrait. Elle avait une jolie voix et il devait l’envoyer à l’étranger pour qu’elle suive des études de chant. Mais elle est morte. D’après ce que j’ai compris, cela lui a presque brisé le cœur. Mais depuis, en mémoire de sa fille, il envoie une jeune fille en Europe chaque année pour lui faire poursuivre des études musicales avec les meilleurs professeurs. Il en a déjà envoyé neuf ou dix ; mais je crains que Sylvia Gray n’ait pas beaucoup de chance, et c’est ce qu’elle croit aussi. »
« Pourquoi pas ? demanda fougueusement la vieille dame. Je suis sûre qu’il existe peu de voix comparables à celle de M lle Gray… »
« C’est exact. Mais, voyez-vous, les bourses dont je parle sont des affaires privées et ne dépendent que de la fantaisie et du choix d’Andrew Cameron lui-même. Évidemment, lorsqu’une jeune fille a des amis qui peuvent exercer leur influence, c’est souvent elle qu’il enverra sous leur recommandation. On prétend que, l’an dernier, il a choisi une candidate qui n’avait pas beaucoup de voix simplement parce qu’elle était la fille d’un de ses vieux collègues. Mais Sylvia Gray ne connaît personne qui pourrait, pour employer une expression triviale, avoir le bras assez long auprès d’Andrew Cameron, et elle-même ne l’a jamais rencontré. Eh bien, je dois partir ; j’espère que nous vous verrons au presbytère samedi, M lle Lloyd ; c’est chez nous que le cercle se réunira, vous savez. »
« Oui, je sais », répondit la vieille dame d’un air absent.
Après le départ de la femme du pasteur, elle laissa tomber son panier de glycéries et resta longtemps assise, les mains sur ses genoux et ses grands yeux noirs fixant sans le voir le mur devant elle.
La vieille dame Lloyd, si misérablement pauvre qu’elle devait manger moins de six craquelins par semaine pour être en mesure de payer sa contribution au cercle de couture, savait qu’il était en son pouvoir d’envoyer la fille de Leslie Gray poursuivre des études musicales en Europe ! Si elle décidait d’user de son influence sur Andrew Cameron — c’est-à-dire si elle allait le voir pour lui demander d’envoyer Sylvia Gray à l’étranger l’an prochain —, elle n’avait aucun doute quant au résultat de sa démarche. Tout reposait sur elle, si… si seulement elle pouvait écraser sa fierté jusqu’à s’abaisser à demander une faveur à l’homme qui les avait si cruellement trompés, elle et les siens.
Des années auparavant, son père, obéissant aux conseils pressants d’Andrew Cameron, avait investi toute sa petite fortune dans une entreprise qui avait finalement fait faillite. Abraham Lloyd avait perdu jusqu’au dernier de ses dollars et sa famille avait été réduite à la misère. On aurait pu pardonner à Andrew Cameron d’avoir commis une erreur ; mais on soupçonnait fortement, et on en était presque sûr, qu’il s’était rendu coupable d’une faute bien pire qu’une erreur en ce qui concernait l’investissement de son oncle. Rien n’avait pu être prouvé juridiquement ; mais il était certain qu’Andrew Cameron, déjà connu pour ses pratiques « peu scrupuleuses », s’était tiré de cette situation enrichi, après un imbroglio qui avait ruiné un grand nombre des hommes parmi les meilleurs ; et le vieux docteur Lloyd était mort le cœur brisé, convaincu d’avoir été escroqué par son neveu.
Andrew Cameron n’était pas allé jusque-là ; il avait, pour commencer, eu de bonnes intentions à l’égard de son oncle et il avait par la suite tenté de justifier son acte selon la doctrine que chacun aspire à la victoire.
Margaret Lloyd ne lui trouvait aucune excuse ; elle le tenait responsable, non seulement de les avoir ruinés, mais d’avoir causé la mort de son père, et ne lui avait jamais pardonné. À la mort de M. Lloyd, Andrew Cameron, peut-être en proie à des remords de conscience, était venu, humblement et onctueusement, lui offrir son aide financière. Il veillerait, l’avait-il assurée, à ce qu’elle ne manque de rien.
Margaret Lloyd avait refusé son offre avec des termes on ne peut plus précis. Elle mourrait, l’avait-elle assuré avec passion, avant d’accepter un sou ou une faveur de lui. Il avait conservé un calme apparent, exprimé qu’il regrettait sincèrement l’opinion injuste qu’elle avait de lui et avait pris congé en l’assurant mielleusement qu’il demeurerait toujours son ami et serait ravi de lui rendre tout service en son pouvoir quand elle déciderait de le lui demander.
La vieille dame avait vécu vingt années fermement convaincue qu’elle mourrait à l’hospice — ce qui, en fait, ne semblait guère improbable — avant de solliciter une faveur à Andrew Cameron. Et elle l’aurait vraiment fait, si ç’avait été pour elle. Mais pour Sylvia ! Pouvait-elle s’humilier à ce point pour l’amour de Sylvia ?
La question ne fut ni aussi facilement ni aussi rapidement réglée que celles du plat à raisins et du livre de poésie. Pendant une semaine entière, la vieille dame dut lutter contre sa fierté et son amertume. Parfois, pendant ses nuits sans sommeil, alors que toutes rancœurs humaines semblaient insignifiantes et méprisables, elle pensa les avoir vaincues. Mais le jour, avec le portrait de son père qui, suspendu au mur, la regardait, et le frou-frou de ses robes démodées, usées à cause de la duplicité d’Andrew Cameron, elles triomphaient d’elle à nouveau.
Toutefois, l’amour que la vieille dame éprouvait à l’égard de Sylvia était devenu si fort, si profond et si tendre qu’aucun autre sentiment ne lui était comparable. L’amour accomplit des miracles ; et jamais son pouvoir ne se manifesta aussi clairement que ce froid et morne matin d’automne où la vieille dame marcha jusqu’à la gare de Bright River et prit le train jusqu’à Charlottetown pour aller faire une course dont la seule pensée rendait son cœur malade. Le maître de gare qui lui vendit son billet pensa que la vieille dame était anormalement pâle et tendue, « comme si elle n’avait ni fermé l’œil ni avalé une bouchée depuis une semaine », confia-t-il à sa femme à l’heure du dîner. « J’imagine qu’elle a un problème avec ses affaires. C’est la deuxième fois qu’elle va en ville cet été. »
Quand la vieille dame arriva à la ville, elle mangea son maigre casse-croûte avant de marcher jusqu’à la banlieue où se trouvaient les usines et entrepôts Cameron. C’était pour elle une longue marche, mais elle n’avait pas les moyens de prendre une voiture. Elle était très fatiguée quand elle fut introduite dans le bureau brillant et luxueux où Andrew Cameron trônait à son pupitre.
Après le premier regard de surprise, il s’avança en rayonnant, la main tendue.
« Eh bien, cousine Margaret ! Que voilà une agréable surprise ! Asseyez-vous… permettez, ce fauteuil est beaucoup plus confortable. Êtes-vous arrivée ce matin ? Et comment va tout le monde à Spencervale ? »
La vieille dame avait rougi en entendant ses premières paroles. D’entendre le nom que lui donnaient son père, sa mère et son amoureux sur les lèvres d’Andrew Cameron lui parut une profanation. Mais elle se dit que l’époque de la pruderie était révolue. Si elle était capable de solliciter une faveur à Andrew Cameron, elle pouvait supporter des souffrances moindres. Pour l’amour de Sylvia, elle échangea une poignée de mains avec lui et pour l’amour de Sylvia, elle prit place dans le fauteuil qu’il lui désigna. Mais l’amour d’aucun être humain n’aurait pu infuser de la cordialité dans les manières ou les paroles de cette vieille dame déterminée. Elle alla droit au but, avec la simplicité des Lloyd.
« Je suis venue vous demander une faveur », commença-t-elle en le fixant d’un regard ni humble ni docile comme il aurait convenu à une personne adressant une requête, mais sûre d’elle, comme si elle de défiait de lui opposer un refus.
« Ravi de l’entendre, cousine Margaret. » Jamais paroles n’avaient été prononcées sur un ton plus doucereux, plus gracieux. « Je ne serai que trop heureux de faire quoi que ce soit pour vous. Je crains que vous ne m’ayez considéré comme un ennemi, Margaret et j’ai beaucoup souffert de votre attitude injuste à mon égard, je vous assure. Je sais bien que les apparences sont contre moi, mais… »
La vieille dame leva la main et freina d’un geste son éloquence.
« Je ne suis pas venue pour discuter de cela, coupa-t-elle. Nous ne parlerons pas du passé, si vous le voulez bien. Je suis venue solliciter une faveur, non pas pour moi, mais pour une de mes très chères jeunes amies, M lle Gray qui a une voix remarquable et qui aimerait poursuivre des études. Comme elle est pauvre, je suis venue vous demander de lui accorder une de vos bourses. D’après ce que j’ai compris, son nom vous a déjà été proposé, avec une recommandation de son professeur. J’ignore ce qu’il vous a dit à propos de sa voix, mais je sais qu’il a difficilement pu la surestimer. Si vous l’envoyez faire un stage de formation à l’étranger, vous ne vous tromperez pas. »
La vieille dame se tut. Elle avait la certitude qu’Andrew Cameron accéderait à sa requête ; elle espérait pourtant qu’il le ferait avec rudesse et de mauvais gré. Il lui serait tellement plus facile d’accepter cette faveur si on la lui jetait comme un os à un chien. Mais Andrew se montra au contraire encore plus suave que jamais. Rien ne lui ferait plus plaisir que d’agréer la demande de sa chère cousine Margaret, il aurait seulement souhaité que cela eût exigé davantage d’effort de sa part. Il lui garantissait que sa petite protégée suivrait des études musicales, qu’elle irait en Europe l’an prochain et il était ravi…
« Merci, l’interrompit la vieille dame. Je vous suis très obligée, et je vous demanderais de ne pas parler de mon intervention à M lle Gray. Je n’abuserai pas davantage de votre précieux temps. Bon après-midi. »
« Oh ! Ne partez pas tout de suite », dit-il, une bonté véritable ou un esprit de famille perçant la détestable cordialité de sa voix, car Andrew Cameron n’était pas entièrement dénué des qualités ordinaires de l’homme moyen. Il avait été un bon époux et un bon père ; il avait un jour beaucoup aimé sa cousine Margaret ; et il regrettait vraiment que les « circonstances » l’eussent « obligé » à agir comme il avait fait dans cette vieille histoire de l’investissement de son père. « Il faut que vous soyez mon invitée, ce soir. »
« Je vous remercie. Mais je dois retourner chez moi ce soir », répliqua fermement la vieille dame ; et son ton indiqua à Andrew Cameron qu’il était inutile d’insister. Il la pria cependant de le laisser téléphoner pour que sa voiture la reconduisît à la gare. La vieille dame accepta, car elle craignait que ses propres jambes ne suffisent pas à la porter jusque-là ; elle lui serra même la main avant de partir, et le remercia de nouveau de lui avoir accordé cette faveur.
« Ce n’est rien, dit-il. Et j’aimerais que vous tentiez de penser à moi avec un peu plus de bienveillance, cousine Margaret. »
À son arrivée à la gare, la vieille dame découvrit avec consternation que son train venait de partir et qu’elle avait deux heures à attendre avant celui du soir. Elle alla s’asseoir dans la salle d’attente. Elle était épuisée. Toute la fébrilité qui l’avait soutenue avait disparu, et elle se sentait vieille et faible. Elle n’avait rien à manger, ayant cru qu’elle arriverait chez elle à temps pour le thé ; la salle d’attente était glaciale et elle frissonnait dans son mince châle de soie. La tête et le cœur lui faisaient mal. Elle venait de combler le désir de Sylvia, mais cette dernière sortirait de sa vie, et la vieille dame ne voyait pas comment elle pourrait continuer à vivre après cela. Elle resta pourtant assise immobile pendant deux heures, vieille silhouette droite et indomptable, menant silencieusement son dernier combat contre les forces de la souffrance physique et mentale, pendant qu’allaient et venaient des passants heureux qui riaient et bavardaient devant elle.
À huit heures, la vieille dame descendit du train à la gare de Bright River et se glissa, sans être vue, dans la noirceur du soir humide. Elle avait deux milles à marcher, et il tombait une pluie froide. La vieille dame fut bientôt trempée jusqu’aux os et glacée jusqu’à la moelle. Elle avait l’impression d’avancer dans un cauchemar. Seul un instinct aveugle la guida pendant le dernier mille et dans l’allée qui menait chez elle. Comme elle tâtonnait pour ouvrir la porte, elle s’aperçut qu’elle n’était plus transie de froid, mais brûlante de fièvre. Elle passa le seuil en titubant et ferma la porte.
VI. Le délire
Deux jours après que la vieille dame fût revenue de son voyage à la ville, Sylvia Gray marchait joyeusement dans le sentier de la forêt. C’était un beau matin d’automne, clair, cristallin et ensoleillé ; les fougères givrées, détrempées et battues par l’averse de la veille, exhalaient un parfum délicieux ; ça et là, dans les bois, un érable agitait une bannière écarlate, et l’or pâle d’une branche de bouleau se détachait contre les épinettes sombres et immobiles. L’air était pur et vivifiant. Sylvia marchait d’un pas léger et la tête haute.
Elle fit une pause au bouleau du vallon, mais il n’y avait rien pour elle au milieu des vieilles racines grisâtres. Elle était sur le point de poursuivre son chemin quand le petit Teddy Kimball, qui vivait dans la maison voisine du presbytère, arriva en dévalant la colline de la vieille maison Lloyd. Le visage pivelé de Teddy était livide.
« Oh ! M lle Gray ! bredouilla-t-il, j’pense que la vieille dame Lloyd a fini par devenir folle. La femme du pasteur m’a envoyé lui porter un message à propos du cercle de couture, et j’ai cogné et cogné à la porte et comme personne est venu répondre, j’ai pensé que j’pourrais juste entrer et laisser la lettre sur la table. Mais quand j’ai ouvert la porte, j’ai entendu un rire bizarre et effrayant et une minute plus tard, la vieille dame est arrivée à la porte du salon. Son visage était tout rouge et ses yeux épouvantablement fous, et elle marmonnait et se parlait toute seule et riait comme une folle. J’ai eu tellement peur que j’me suis enfui. »
Sans prendre le temps de réfléchir, Sylvia saisit la main de Teddy et monta la pente en courant. Il ne lui vint pas à l’esprit d’avoir peur, même si, comme Teddy, elle crut que la pauvre, solitaire et excentrique vieille dame avait vraiment fini par perdre la tête.
La vieille dame était assise sur le canapé de la cuisine quand Sylvia entra. Teddy, trop effrayé la suivre, resta dehors sur la marche à regarder. La vieille dame portait encore la robe de soie noire toute mouillée dans laquelle elle était revenue de la gare. Son visage était rouge, ses yeux, hagards, sa voix, rauque. Mais elle reconnut Sylvia et se recroquevilla.
« Ne me regardez pas, gémit-elle. Allez-vous-en, je vous en prie… je ne peux pas supporter que vous sachiez combien je suis pauvre. Vous allez partir pour l’Europe… Andrew Cameron va vous envoyer là-bas… je le lui ai demandé… et il ne pouvait pas me refuser. Mais allez-vous-en, je vous en prie. »
Sylvia ne partit pas. Du premier coup d’œil, elle avait compris qu’il ne s’agissait pas de démence mais de maladie et de délire. Elle dépêcha Teddy chez M me Spencer et quand cette dernière arriva, elles réussirent à convaincre la vieille dame d’aller se coucher et envoyèrent chercher le médecin. Le soir venu, tout Spencervale était au courant que la vieille dame Lloyd avait attrapé une pneumonie.
M me Spencer annonça qu’elle avait décidé de rester chez la vieille dame pour lui servir de garde-malade. Plusieurs autres femmes offrirent leur aide. Chacun se montra bon et prévenant. La vieille dame n’en sut pourtant rien. En proie à une forte fièvre, elle délirait. Elle ne reconnaissait même pas Sylvia Gray qui venait s’asseoir auprès d’elle chaque minute qu’elle avait de libre. Sylvia Gray savait à présent que tout ce qu’elle avait soupçonné était vrai, que la vieille dame était sa bonne fée. Cette dernière ne cessait de bredouiller à propos de Sylvia, révélant tout son amour pour elle et trahissant tous les sacrifices qu’elle avait faits. Le cœur de la jeune fille lui faisait mal d’amour et de tendresse, et elle priait sincèrement que la vieille dame se rétablît.
« Je veux qu’elle sache que je lui rends son amour », murmura-t-elle.
Tout le monde savait à présent combien la vieille dame était pauvre. Elle laissa échapper tous les secrets jalousement gardés de son existence, à l’exception de son amour pour Leslie Gray. Même dans son délire, quelque chose lui scella les lèvres sur ce sujet. Mais tout le reste fut révélé : son angoisse à propos de son accoutrement vieillot, ses expédients et ses privations pitoyables, son humiliation quand elle devait porter des vêtements démodés et qu’elle ne payait que cinq cents alors que toutes les autres membres du cercle de couture en payaient dix. Les femmes bienveillantes qui veillaient sur elle l’écoutaient les yeux pleins de larmes et regrettaient les jugements sans pitié qu’elles avaient portés par le passé.
« Mais qui aurait pu s’en douter ? fit remarquer M me Spencer à la femme du pasteur. Personne n’aurait imaginé que son père avait perdu tout son argent, même si les gens supposaient qu’il en avait perdu une partie dans cette vieille histoire de mine d’argent dans l’ouest. Quand on pense à la façon dont elle a vécu toutes ces années, manquant souvent du nécessaire et obligée d’aller se coucher les soirs d’hiver pour économiser le mazout. Quoique, l’eussions-nous su, nous n’aurions pu faire grand’chose pour elle, je présume, tellement elle est fière. Mais si elle survit et nous laisse l’aider, les choses seront différentes, désormais. Jack le Bossu dit qu’il ne se pardonnera jamais de s’être fait payer pour les petits travaux qu’il a effectués pour elle. Il dit que, si elle le lui permet, il fera désormais gratuitement tout ce qu’elle lui demandera. N’est-ce pas étrange qu’elle se soit mise à éprouver une telle fascination à l’égard de M lle Gray ? Quand on pense à tout ce qu’elle a fait pour elle l’été dernier, qu’elle a même vendu son plat à raisins et tout ? Eh bien, la vieille dame n’est sûrement pas mesquine, mais personne ne s’est trompé en la qualifiant de bizarre. Tout cela semble si désespérément pitoyable. C’est très difficile pour M lle Gray. On dirait qu’elle éprouve à l’égard de la vieille dame les mêmes sentiments que la vieille dame éprouve à son égard. Elle est si préoccupée qu’elle n’a même pas l’air d’avoir envie d’aller en Europe l’an prochain. Elle y va vraiment, elle a reçu la réponse d’Andrew Cameron. Je suis si contente, car il n’existe pas de fille plus gentille au monde ; mais elle dit que la vie de la vieille dame serait trop cher payée. »
Apprenant la maladie de la vieille dame, Andrew Cameron se rendit en personne à Spencervale. Il ne fut évidemment pas autorisé à la voir ; mais il demanda à toutes les personnes intéressées de ne pas regarder à la dépense et au médecin de Spencervale de lui envoyer sa facture sans se préoccuper de rien. Plus encore, de retour chez lui, Andrew Cameron envoya une infirmière diplômée prendre soin de la vieille dame ; c’était une femme compétente et bonne qui s’efforça de prendre les choses en main sans offenser M me Spencer et, à cet égard, on ne peut que rendre hommage à son tact !
La vieille dame ne mourut pas. La constitution des Lloyd lui permit de passer à travers. Un jour, quand Sylvia entra, la vieille dame lui adressa un sourire faible, léger et intelligent, et murmura son nom ; et l’infirmière déclara que le danger était passé.
La vieille dame se montra une patiente exemplaire et une invalide docile. Elle fit exactement ce qu’on lui disait de faire et accepta, comme allant de soi, la présence de l’infirmière.
Mais un jour, quand elle fut assez forte pour parler un peu, elle dit à Sylvia :
« Je suppose que c’est Andrew Cameron qui a envoyé M lle Hayes ici, n’est-ce pas ? »
« Oui », répondit un peu timidement Sylvia.
La vieille dame remarqua sa timidité et sourit, avec, dans l’œil, un peu de son humour et de son esprit passés.
« Il fut un temps où j’aurais chassé sans cérémonie quiconque aurait été envoyé ici par Andrew Cameron, dit-elle. Mais, Sylvia, j’ai traversé la vallée de l’ombre et de la mort où j’espère avoir laissé pour toujours mon orgueil et ma rancune. Je n’éprouve plus les mêmes sentiments à l’égard d’Andrew Cameron. Je suis même capable d’accepter de lui une faveur personnelle. Je peux enfin lui pardonner le mal qu’il nous a fait, à moi et aux miens. Sylvia, j’ai découvert que j’ai laissé pas mal de chats sortir du sac au cours de ma maladie. Tout le monde connaît ma pauvreté, à présent, mais on dirait que cela ne me dérange plus du tout. Je regrette seulement d’avoir toujours tenu mes voisins à l’écart de ma vie à cause de ce stupide orgueil. Tout le monde a été si gentil avec moi, Sylvia. À l’avenir, si ma vie est épargnée, je la vivrai très différemment. Je vais l’ouvrir à toute la bonté et la camaraderie que je pourrai trouver chez les jeunes comme chez les vieux. Je vais faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour les aider et leur permettrai de me venir en aide. Je peux aider les autres, j’ai appris que l’argent n’est pas la seule façon de le faire. Quiconque a de la sympathie et de la compréhension à offrir possède un trésor qui n’a pas de prix. Et oh ! Sylvia, vous avez découvert ce que je n’aurais jamais voulu que vous sachiez. Mais cela aussi m’est égal, à présent. »
Sylvia prit la main blanche et décharnée de la vieille dame et l’embrassa.
« Je ne pourrai jamais vous remercier suffisamment pour ce que vous avez fait pour moi, très chère M lle Lloyd, dit-elle sincèrement. Et je suis si contente que tout mystère soit effacé entre nous et de pouvoir vous aimer autant et aussi ouvertement que je le désire depuis si longtemps. Et je suis si contente et si reconnaissante que vous m’aimiez, chère bonne fée. »
« Savez-vous pourquoi je vous aime tant ? demanda mélancoliquement la vieille dame. Est-ce que j’ai révélé cela aussi ? »
« Non. Mais je pense le savoir. C’est parce que je suis la fille de Leslie Gray, n’est-ce pas ? Je sais que mon père vous a aimée, son frère, oncle Willis, m’a tout raconté. »
« J’ai gâché toute ma vie à cause de ma détestable fierté, reprit tristement la vieille dame. Mais vous m’aimerez quand même, n’est-ce pas, Sylvia ? Et vous me rendrez visite parfois ? Vous m’écrirez après votre départ ? »
« Je viendrai vous voir tous les jours, répondit Sylvia. Je vais rester à Spencervale encore une année, juste pour être près de vous. Et quand j’irai en Europe l’an prochain, grâce à vous, chère bonne fée, je vous écrirai chaque jour. Nous serons les meilleures amies du monde et nous vivrons une merveilleuse année d’amitié. »
La vieille dame sourit de plaisir. Dans la cuisine, la femme du pasteur, qui avait apporté un plat de gelée, parlait du cercle de couture avec M me Spencer. Par la fenêtre ouverte, où pendaient les vignes rouges, entrait la brise d’octobre, embaumée et ensoleillée. Un rayon de soleil tomba sur la chevelure châtaine de Sylvia, la couronnant de beauté et de jeunesse.
« Je me sens vraiment comblée de bonheur », dit la vieille dame en prenant une longue inspiration ravie.
3 Chacun parle sa propre langue
Un soleil d’automne d’une couleur de miel tombait dru sur les érables rouges et ambrés flanquant la porte de la maison d’Abel Blair. La maison du vieil Abel ne comptait qu’une seule porte et elle était presque toujours grande ouverte. Un petit chien noir auquel il manquait une oreille et qui boitait d’une patte d’en avant, dormait presque constamment sur la plaque de grès rouge usée qui servait de seuil à la maison d’Abel ; et sur le rebord encore plus usé de la fenêtre, un gros chat gris dormait presque constamment lui aussi. À l’intérieur, tout près de la porte, dans un antique fauteuil aux pattes arquées, le vieil Abel était presque toujours assis.
C’est là qu’il était assis cet après-midi-là, petit vieillard triste et perclus de rhumatismes ; il avait une tête anormalement grosse, coiffée d’une longue tignasse noire et frisée ; son visage brûlé par le soleil était creusé de rides ; il avait les yeux noirs et enfoncés où scintillait parfois une étincelle dorée. Un homme d’aspect étrange que ce vieux Abel Blair ; et les gens de Carmody-en-bas vous auraient confirmé qu’il était aussi bizarre qu’il en avait l’air.
Le vieil Abel était presque toujours sobre, ces dernières années. Il l’était ce jour-là. Tout comme son chien et son chat, il aimait baigner dans ce mûr soleil ; ce faisant, il regardait presque toujours par la porte en direction du beau ciel bleu qui s’étalait au-dessus du sommet des érables pressés l’un contre l’autre. Ce jour-là, pourtant, il ne regardait pas vers le ciel, mais fixait les chevrons noirs et poussiéreux de sa cuisine, où pendaient des pièces de viande séchée, des ficelles d’oignons, des bouquets de fines herbes, des agrès de pêche, des fusils et des peaux.
Mais le vieil Abel ne voyait rien de cela ; son visage était celui d’un homme qui a des visions où se mêlaient un plaisir céleste et une douleur infernale, car il voyait ce qu’il aurait pu être… et ce qu’il était ; c’est ce qu’il voyait toujours quand Felix Moore jouait du violon pour lui. Et l’effrayante joie de rêver qu’il était jeune de nouveau, avec, devant lui, une vie encore intacte, était si grande, si irrésistible, qu’elle compensait pour la souffrance que lui faisait subir sa vieillesse sans honneur, suivant les années où il avait dilapidé la richesse de son âme de façons où la Sagesse n’avait pas eu son mot à dire.
Felix Moore se tenait en face de lui, devant un poêle sale où le feu du midi s’était éteint en cendres pâles et éparpillées. Sous son menton, il avait placé le violon brun et cabossé du vieil Abel ; il avait, lui aussi, les yeux fixés vers le plafond ; et lui aussi voyait des choses qu’il vaut mieux ne pas exprimer dans une autre langue que celle de la musique ; et de toutes les musiques, seul le violon peut transmettre une telle angoisse. Pourtant, ce Felix n’avait qu’un peu plus de douze ans, et son visage était encore celui d’un enfant ignorant tout du chagrin, du péché, de l’échec et du remords. Mais dans ses grands yeux gris-noir, il y avait quelque chose qui n’appartenait pas à l’enfance, quelque chose qui parlait de l’héritage des innombrables cœurs, désormais en cendres, ayant autrefois connu la souffrance et le bonheur, le combat et l’échec, la victoire et la déchéance. Les cris inarticulés de leurs attentes étaient passés dans l’âme de cet enfant, et s’étaient transmutés dans l’expression de la musique.
Felix était un bel enfant. Les habitants de Carmody, qui étaient sédentaires, le pensaient ; et le vieil Abel Blair, qui avait roulé sa bosse dans tant de pays, le pensait aussi ; et même le révérend Stephen Leonard, qui enseignait et essayait de croire que la faveur est trompeuse et la beauté, vaine, était de cet avis.
C’était un garçon svelte, aux épaules voûtées, au mince cou brun sur lequel sa tête, qu’il tenait haut, était posée avec la grâce d’un cerf. Ses cheveux, coupés droits au-dessus de ses sourcils et tombant derrière ses oreilles, selon la fantaisie de Janet Andrews, la gouvernante du pasteur, était d’un noir luisant aux reflets bleutés. La peau de son visage et de ses mains ressemblait à de l’ivoire ; ses yeux, aux pupilles dilatées, étaient grands et d’un gris ravissant ; ses traits évoquaient ceux d’un camée. Les mères de Carmody le considéraient de constitution délicate et prédisaient depuis longtemps que le pasteur ne pourrait jamais l’amener à l’âge adulte ; mais en entendant ces prédictions, le vieil Abel tirait sa moustache grise et souriait.
« Felix Moore vivra, affirmait-il. On peut pas tuer ce type de personnes avant qu’elles aient accompli leur travail. Il a un travail à faire, si le pasteur veut bien qu’il le fasse. Et si le pasteur lui met des bâtons dans les roues, alors j’voudrais pas être dans ses souliers le jour du jugement, non, j’aimerais encore mieux être dans les miens. C’est terrible de s’opposer aux projets de la Providence, que ce soit pour sa propre vie ou celle des autres. Des fois, j’pense que c’est ça qu’on appelle le péché impardonnable, oui, c’est c’que j’pense ! »
Les gens de Carmody n’avaient jamais demandé à Abel Blair ce qu’il voulait dire. Ils avaient depuis longtemps renoncé à poser ce genre de questions. Quand un homme avait vécu comme le vieil Abel avait vécu la plus grande partie de sa vie, rien d’étonnant à ce qu’il tienne des propos insensés. Et quant à insinuer que M. Leonard, un homme réellement presque trop bon pour vivre, fût coupable de quelque péché, voire d’une faute impardonnable, eh bien, il était totalement inutile de tenir compte des discours incohérents du vieil Abel ! Bien entendu, un violon ne pouvait faire de tort et, sur ce point, M. Leonard se montrait peut-être un peu trop sévère avec l’enfant. Mais fallait-il s’en étonner ? Il y avait son père, voyez-vous.
Felix baissa finalement le violon et revint en soupirant dans la cuisine du vieil Abel. Ce dernier lui sourit mélancoliquement, du sourire d’un homme que ses bourreaux viennent de libérer.
« C’est terrible comment tu joues… terrible, dit-il en frissonnant. J’ai jamais rien entendu de pareil. Et quand j’pense que t’as jamais eu de cours depuis l’âge de neuf ans et que t’as presque jamais pratiqué sauf quand tu viens ici à l’occasion jouer sur mon vieux violon cabossé. Et quand j’pense que tu y arrives tout seul ! J’présume que ton grand-père voudrait jamais entendre parler que t’étudies la musique, pas vrai ? »
Felix hocha la tête.
« Je sais qu’il ne voudra pas, Abel. Il désire que je devienne pasteur. C’est une bonne chose d’être pasteur, mais je crains de ne pouvoir le devenir. »
« Pas un pasteur qui prêche, en tout cas. Il y a différentes sortes de pasteurs, et chacun doit parler aux hommes dans sa propre langue s’il veut vraiment leur faire du bien, reprit le vieil Abel d’un air songeur. Ta langue à toi, c’est la musique. Bizarre que ton grand-père ne s’en aperçoive pas, lui qui est un homme à l’esprit si ouvert. C’est le seul pasteur pour qui j’aie jamais eu de l’estime. C’est vraiment un homme de Dieu. Et il t’aime, tu peux m’croire, il t’aime comme la prunelle de ses yeux. »
« Et je l’aime aussi, répondit Felix avec chaleur. Je l’aime tant que je vais même essayer de devenir pasteur pour lui faire plaisir, même si je n’en ai pas envie. »
« Qu’est-ce que tu voudrais devenir ? »
« Un virtuose, répondit l’enfant, un rose vif animant soudain ses joues ivoirines. Je voudrais jouer pour des milliers de personnes et voir leurs yeux ressembler aux vôtres quand vous m’écoutez jouer. Parfois, vos yeux me font peur, mais quelle peur extraordinaire ! Si j’avais le violon de mon père, je jouerais encore mieux. Je me rappelle l’avoir déjà entendu dire que son violon avait une âme qui subissait un purgatoire pour ses fautes quand il avait vécu sur terre. j’ignore ce qu’il voulait dire, mais j’avais l’impression que son violon était en vie. C’est avec cet instrument qu’il m’a enseigné à jouer dès que j’ai été assez grand pour le tenir. »
« Aimais-tu ton père ? » lui demanda le vieil Abel en le regardant d’un œil perçant.
Felix rougit de nouveau ; mais il regarda sans ciller son vieil ami.
« Non, dit-il, je ne l’aimais pas ; mais, ajouta-t-il d’un ton grave et résolu, je pense que vous n’auriez pas dû me poser cette question. »
Ce fut au tour d’Abel de rougir. Les gens de Carmody n’auraient jamais cru cela possible ; et peut-être qu’aucun être vivant, à l’exception de cet enfant aux yeux gris et à l’expression désapprobatrice, n’aurait pu provoquer cette rougeur sur la joue tannée.
« Non, j’imagine que j’aurais pas dû, acquiesça-t-il. Mais j’fais toujours des gaffes. J’ai jamais rien fait d’autre. C’est pour ça que pour les gens de Carmody, j’suis rien d’autre que “l’vieil Abel”. Personne d’autre que toi et ton grand-père m’a jamais appelé “M. Blair”. Pourtant, William Blair qui tient le magasin là-bas, aussi prospère et respecté qu’il soit, n’était pas la moitié aussi intelligent que moi quand on a débuté dans la vie ; tu le croiras peut-être pas, mais c’est vrai. Et le pire, jeune Felix, c’est que la plupart du temps, ça m’est égal qu’on m’appelle M. Blair ou vieil Abel. C’est juste quand tu joues que ça prend de l’importance. Ça me fait éprouver le même sentiment que j’avais ressenti devant l’expression des yeux d’une fillette, il y a quelques années. Elle s’appelait Anne Shirley et elle vivait chez les Cuthbert à Avonlea. On avait bavardé, une fois, au magasin Blair. Cette fille pouvait tenir la jambe à n’importe qui, c’est moi qui te l’dis. À un moment, j’avais dit à propos de quelque chose que ça avait pas d’importance pour une vieille carcasse de soixante ans finie comme moi. Elle m’avait regardé avec ses grands yeux innocents, un peu choqués, comme si j’avais proféré quelque chose d’affreusement hérétique. “Vous ne pensez pas, M. Blair, qu’elle m’avait demandé, que plus on vieillit, plus les choses devraient nous importer ?”, aussi grave que si elle avait eu cent ans plutôt que onze. “Les choses sont si importantes pour moi à présent, qu’elle avait continué en se joignant les mains comme ça, et je suis certaine qu’à soixante ans, elles le seront cinq fois plus.” Ma foi, à la voir et à l’entendre, j’avais eu honte de n’plus accorder d’importance aux choses. Mais t’occupe pas de ça. Mes misérables vieux sentiments valent pas grand-chose. Qu’est-ce qui est advenu du violon de ton père ! »
« Grand-père l’a pris quand je suis venu ici. Je pense qu’il l’a brûlé. Et je m’en ennuie si souvent. »
« Eh bien, il te reste mou vieux violon brun pour jouer quand tu en as envie. »
« Oui, je le sais. Et ça me fait plaisir. Mais j’ai envie d’un violon tout le temps. Et je ne viens ici que lorsque l’envie devient trop insupportable. J’ai l’impression que même alors, je ne devrais pas venir, et je me promets toujours de ne plus le faire, parce que grand-père ne serait pas content, s’il était au courant. »
« Il te l’a jamais défendu, pas vrai ? »
« Non, mais c’est parce qu’il ignore que je viens ici pour ça. Cela ne lui a jamais traversé l’esprit. Je suis sûr qu’il me l’interdirait, s’il le savait. Et cela me rend très malheureux. Et pourtant, il faut que je vienne. M. Blair, savez-vous pourquoi grand-père ne peut tolérer que je joue du violon ? Il adore la musique, et cela ne le dérange pas que je joue de l’orgue, si je ne néglige pas les autres choses. Je n’arrive pas à comprendre. Et vous ? »
« J’en ai une bonne idée, mais j’peux pas te l’dire. Ce secret m’appartient pas. Peut-être qu’il t’en parlera lui-même, un jour. Mais dis-toi, jeune Felix, qu’il a de bonnes raisons pour agir comme ça. Sachant ce que je sais, j’peux pas vraiment le blâmer, même si j’pense qu’il se trompe. À présent, joue-moi encore quelque chose avant de t’en aller, quelque chose de joyeux et de léger, cette fois, pour me laisser avec un bon goût dans la bouche. Le dernier morceau que t’as joué m’a fait monter directement au ciel, mais le ciel est rudement proche de l’enfer, et à la fin tu m’as fait basculer dedans. »
« Je ne comprends pas ce que vous dites », fit Felix en fronçant ses minces sourcils noirs d’un air perplexe.
« Non, et j’voudrais pas que tu m’comprennes, non plus. Tu pourrais pas comprendre à moins d’être un vieillard qui avait tout pour devenir un homme mais qui s’est conduit comme un fou plein de malice. Mais il doit y avoir quelque chose en toi qui comprend les choses, toutes sortes de choses, sinon tu pourrais pas jouer de la musique comme tu le fais. Comment tu fais, dis-moi, comment tu fais, jeune Felix ? »
« Je ne sais pas. Mais je joue différemment selon les gens à qui je m’adresse. J’ignore comment ça se fait. Quand je suis seul avec vous, il faut que je joue. d’une certaine façon ; et quand Janet vient écouter, je me sens tout à fait différent, moins ému, mais plus heureux et plus seul. Et le jour où Jessie Blair est venue m’entendre, j’avais l’impression d’avoir envie de rire et de chanter, c’était comme si le violon voulait rire et chanter tout le temps. »
L’étrange reflet doré brilla dans les yeux caves du vieil Abel.
« Grand Dieu, marmonna-t-il dans un souffle, on dirait que ce gamin peut entrer dans l’âme des gens, et jouer ce que son âme à lui y voit. »
« Qu’est-ce que vous avez dit ? » demanda Felix en caressant le violon.
« Rien… aucune importance… vas-y. Quelque chose d’animé, à présent, jeune Felix. Arrête de sonder mon âme où t’es trop jeune pour te trouver, et joue-moi quelque chose qui te ressemble, de joli, d’heureux et de pur. »
« Je vais jouer ce que je ressens les matins de soleil, quand les oiseaux gazouillent et que j’oublie que je dois devenir pasteur », déclara simplement Felix.
Un écho enchanteur, roucoulant et joyeux, comme le chant emmêlé d’un oiseau et d’un ruisseau, flotta dans l’air immobile, le long du sentier où tombaient doucement, une par une, les feuilles rouges et mordorées des érables. Le révérend Stephen Leonard, qui marchait sur le chemin, l’entendit et sourit. Et quand Stephen Leonard souriait, les enfants couraient vers lui et les adultes avaient l’impression de regarder du mont Nebo vers quelque terre promise au-delà des problèmes de leurs ternes existences terrestres.
M. Leonard adorait la musique, de la même façon qu’il aimait les belles choses, qu’elles viennent du monde matériel ou du monde spirituel, même s’il n’avait pas conscience à quel point c’était pour leur beauté seule qu’il les aimait tant, sinon il aurait été bouleversé et bourrelé de remords. Il était lui-même très beau. Sa silhouette était droite et jeune, malgré ses soixante-dix ans. Son visage était mobile et charmant comme celui d’une femme tout en exprimant une force et une fermeté viriles, et ses yeux bleu foncé brillaient comme s’il avait eu vingt ans ; même sa soyeuse chevelure argentée ne parvenait pas à faire de lui un vieillard. Tous ceux qui le connaissaient le vénéraient et il était, autant qu’un mot tel puisse l’être, digne de cette vénération.
« Voilà le vieil Abel qui s’amuse encore avec son violon, songea-t-il. Quelle pièce délicieuse il est en train de jouer ! Il a vraiment du talent pour le violon. Mais comment ce vieux malabar décrépit qui, à un moment ou un autre de sa vie, s’est vautré dans presque tous les péchés où peut sombrer la nature humaine, peut-il jouer un tel air ?

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