Cortisol Queen
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Description

À 35 ans, Lou enchaîne les rencontres sans lendemain, nourrit une sexualité à la fois libérée et torturée. Il n’a pas de plan de carrière et vit au jour le jour avec pour seules constantes les angoisses qui lui pourrissent la vie, et Sacha, son meilleur ami.


Sacha, il le connait depuis l’adolescence. Avec lui, il a survécu aux années collège, affronté les moqueries, les insultes, les coups. Ils luttaient contre les mêmes démons.


Lorsque Lou apprend le suicide de son meilleur ami, le traumatisme qu’il avait méticuleusement emballé et étouffé lui explose en pleine face. Si Sacha, qui était si fort, a succombé aux idées noires, comment pourrait-il y survivre, lui ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 12
EAN13 9782375211793
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Arnaud Arseni
Cortisol Queen
Mix Éditions

N° ISBN Papier : 978-2-37521-178-6
N°ISBN Numérique : 978-2-37521-179-3
© Mix Éditions 2021, tous droits réservés.
© Mix Éditions, pour la présente couverture.
Suivi éditorial et correction : Natacha Rousseau
Dépôt légal : Janvier 2021
Date de parution : Janvier 2021
Mix Éditions :
200 route de Bordeaux, 40 190 Villeneuve de Marsan
Site Internet : www.mix-editions.fr
 
Art L122-4 du CPI : Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l'adaptation ou la transformation, l'arrangement ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque.
 
Art L335-2 du CPI : Toute édition d'écrits, de composition musicale, de dessin, de peinture ou de toute autre production, imprimée ou gravée en entier ou en partie, au mépris des lois et règlements relatifs à la propriété des auteurs, est une contrefaçon et toute contrefaçon est un délit. La contrefaçon en France d'ouvrages publiés en France ou à l'étranger est punie de trois ans d'emprisonnement et de 300 000 euros d'amende. Seront punis des mêmes peines le débit, l'exportation, l'importation, le transbordement ou la détention aux fins précitées des ouvrages contrefaisants. Lorsque les délits prévus par le présent article ont été commis en bande organisée, les peines sont portées à sept ans d'emprisonnement et à 750 000 euros d'amende.
 
Art L335-3 du CPI : Est également un délit de contrefaçon toute reproduction, représentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d'une œuvre de l'esprit en violation des droits de l'auteur, tels qu'ils sont définis et réglementés par la loi. Est également un délit de contrefaçon la violation de l'un des droits de l'auteur d'un logiciel définis à l'article L. 122-6.

 
 
Qu’on le veuille ou non, nos corps traînent le placard derrière eux, même à l’âge adulte.
Annesa Flentje
 
1.
La langue de ce parfait inconnu me lèche le corps depuis plusieurs minutes. Ses mains, légèrement tremblantes, suivent le mouvement et parcourent ma peau comme on aborde un mur d’escalade, sans pouvoir choisir où se poser, sans trouver de prise assez rassurante pour s’y attarder. Il change de position dès que je ressens une once de plaisir, d’une manière lourde et gauche, en prenant appui sur des parties de mon corps qui n’ont rien fait pour mériter ça. J’en arrive à me demander si je dois lui montrer le chemin ou s’il cherche quelque chose d’autre. Une grotte qui me serait inconnue, planquée sous des couches de trauma ou sous des draps défraîchis.
Son sexe est parfaitement opérationnel, je l’ai senti m’effleurer poliment la cuisse il y a quelques instants. Il semble depuis avoir battu en retraite et je commence à m’ennuyer. Je ne reverrai jamais ce mec, c’est une certitude, et pourtant, il sera à jamais gravé dans ma mémoire comme le mauvais coup qui était couché sur moi quand ma vie a littéralement implosé.
Les préliminaires sont mécaniques, sans la moindre parole, il exécute une figure des plus banales qui consiste à passer lentement ses lèvres de ma bouche à ma nuque, à descendre, langue sortie, vers mon sexe qui s’impatiente, puis à me lancer un regard que je ne parviens pas à définir et dont je me permets de douter de l’utilité. C’est là qu’il remonte me lécher les tétons avant de recommencer ce cycle lassant. Je devrais, sans mauvais jeu de mots, prendre les choses en main, retourner son corps et sa pudeur, m’asseoir sur lui et faire le job. Mais ce n’était pas le deal. Nos échanges sur Grindr ont été brefs mais clairs : je le voulais entreprenant, dominant, aux commandes. Il est arrivé à l’heure prévue, j’avais laissé la porte entrouverte et je l’attendais nu sur le canapé. Il ne voulait ni boire ni fumer. Il désirait que je lui indique le chemin de la chambre pour baiser directement. Cela me convenait.
J’ignore à quel moment le plan a foiré. Sa photo est récente. Il est plutôt beau garçon, dans le style fils à papa qui suit de hautes études commerciales, avec son polo kaki, un pantalon beige, des chaussures en cuir et des lunettes rectangulaires. J’avais cru discerner en lui un potentiel de baiseur décomplexé. J’avais refusé de croire à ce look trop lisse. Je me suis bien planté.
De l’index, je caresse mon téléphone pour combler le vide d’un peu de musique. Inside my Love de Minnie Ripperton, la chanson la plus sensuelle que je connaisse. Il est littéralement impossible de rester de marbre à l’écoute de cette soul qui sent bon le sexe, bercé par cette voix qui emplit la pièce de désir. Et pourtant rien n’y fait, le mec continue d’exécuter cette boucle ridicule. Je lui demande si ça va. Non pas que je m’intéresse particulièrement à sa personne, mais si mon odeur lui déplaît – ce qui n’est, au passage, jamais arrivé, je tiens à le préciser – si la petite taille de mon matelas le mine et le fruste dans ses fantasmes d’acrobate, si ma pilosité peu entretenue le dérange ou si la couleur de mes murs le perturbe, bref, si quoi que ce soit interfère avec sa capacité à me baiser décemment, je désire en être informé. Il me répond en murmurant que non, tout va bien. Je soupire, incapable de refouler mon ennui.
Je pense à Sacha, mon seul et véritable ami sur cette planète anxiogène. Le seul être humain à qui je peux tout dire, le seul qui me connaît assez pour savoir quand il peut rire ou quand il doit compatir. Je vois déjà son visage quand je lui raconterai cette expérience dans les moindres détails. Il se foutra royalement de moi et il aura raison. Je connais son rire par cœur, un son suraigu, sincère et communicatif. Je suis certain que je rirai avec lui. Mais pas ce soir. Pas maintenant. Je veux baiser. Je veux baiser, là, tout de suite.
Sa tête est à la hauteur de la mienne. Lorsqu’il se penche pour m’embrasser une énième fois, je lui saisis les épaules et le renverse. Je ramasse le tube de lubrifiant qui gît à même le sol et m’assieds sur mon plan cul. Je fixe son visage et j’ignore ce qui m’interpelle le plus. Il a l’air surpris. On dirait qu’il aime ça. Tous ces mecs qui s’affirment entreprenants et dominants, puis qui rendent les armes avec tant de facilité, sans même faire semblant de lutter, tous ces types me procurent le même dégoût qu’un vin blanc en cubi.
Je plonge mes yeux dans les siens et je le laisse doucement entrer en moi. Ses traits se détendent enfin, comme un étudiant qui sort d’un examen avec l’impression d’avoir réussi de justesse. Je scanne les rebords du matelas, attrape le flacon de poppers et en sniffe une dose généreuse. Je lui en propose. Il refuse. Il me dit que ça le fait débander. Une chaleur intense et rapide me submerge et je me retrouve à la manœuvre. À cet instant précis, je me dis simplement que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même.
La lecture aléatoire du logiciel de musique de mon téléphone lance Orion’s Belt de Sabrina Claudio, un son tout aussi adéquat pour une partie de jambes en l’air. Le morceau est interrompu par plusieurs vibrations. Je n’y prête que très peu d’attention. Quiconque essaye de me contacter à trois heures du matin connaît le risque encouru. Le mec, dont j’ignore encore le prénom – appelons-le le mec bi discret, c’est son pseudo sur l’application de rencontre jaune – se mordille les lèvres en me regardant aller et venir sur lui. Il ferme parfois les yeux et laisse échapper quelques timides gémissements. Vu d’en haut, ce n’est franchement pas excitant. J’accélère le rythme de mes mouvements et son visage se contracte. Il ne devrait pas faire ça, cela ne rend pas justice à sa jolie gueule de geek. J’essayerai de me rappeler de le lui dire quand tout ceci sera terminé. C’est à ce moment précis qu’il me demande d’arrêter. Je m’immobilise et l’interroge du regard. Il me dit qu’il a éjaculé et que c’était super. Je me raidis : cet abruti n’a laissé transparaître aucun signe de jouissance. Sa tronche est restée impassible. Sa respiration avait la régularité d’un métronome. Il a joui sans émettre le moindre son. Le rapport a duré quarante secondes. Affligeant.
Je me retire sans broncher et dépose mon corps déçu à ses côtés. Je coupe la musique pour que le malaise ambiant comble la chambre, et jette un œil aux messages qui clignotent sur l’écran de mon téléphone. Cinq appels manqués d’Aurélie, une amie d’enfance qui ne m’a pas contacté depuis le siècle dernier. Un message vocal que je n’écouterai pas – je ne les écoute jamais – ainsi qu’un texto court et déchirant : «  Hey, Lou, Sacha est mort, viens vite. » Je ferme le message et dépose mon portable à l’endroit exact où il se trouvait. Je me laisse retomber sur le matelas, incapable de la moindre réaction. Pas de larmes, pas un cri, juste un effort surhumain pour continuer à respirer. Ma tête tourne comme si j’avais vidé seul le contenu d’un mini-bar. Le mec bi discret se lève et enfile ses vêtements. Je lui demande s’il veut rester dormir. Il me répond qu’il adorerait ça, en souriant comme un bêta. J’éteins mon téléphone comme si mon geste avait le pouvoir de commander l’Univers. Comme si la vie de Sacha se prolongeait jusqu’à ma prochaine lecture du message. J’éteins mon téléphone pour arrêter le temps.
2.
Treize petits kilomètres séparent Liège de mon bled natal. En Belgique, cette distance suffit à réduire drastiquement la cadence des visites familiales. Si mon meilleur ami n’avait pas eu la grande idée de caner, j’aurais continué à briller par mon absence. C’est raté. J’ai droit à mon propre épisode de « Rendez-vous en terres convenues ». Pour survivre au trajet, je me suis programmé une playlist de chansons supposées me donner la pêche, ou du moins me prêter un sourire à arborer le temps de ces funèbres réjouissances. D’ailleurs, pourquoi sourire en pareilles circonstances ? Le sourire est un outil qui fait le tri. Il éloigne les gens qui ont besoin de vider leur sac comme il repousse ceux qui viennent chercher une épaule pour pleurer. Je n’ai nullement envie de me coltiner des sacs de souvenirs et de regrets ou de me noyer sous les larmes d’autrui. Je n’aurai pas d’anecdotes à partager avec les gens présents au funérarium. Je ne les connais pas. Je sais juste que les instants de vie que j’ai eu la chance de partager avec Sacha n’appartiennent qu’à nous et qu’ils feraient rougir l’assemblée entière.
Je bats le rythme de la tête. Les enceintes merdiques de ma voiture crachent un rock alternatif légèrement enjoué. Je ne suis pas encore prêt à écouter trop d’accords majeurs successifs. Si la route qui coupe la campagne en deux n’est pas trop encombrée, j’arriverai à destination dans cinq chansons. Je roule lentement pour fumer le plus de clopes possible et pour retarder l’inévitable : les retrouvailles avec ma mère, qui ne manquera pas l’occasion de me reprocher, à juste titre, de ne jamais lui rendre visite ; revoir les amis d’enfance, ceux qui sont restés ici et ceux qui vont sans doute revenir pour rendre un dernier hommage à Sacha. Je n’aurai rien à leur dire. Ils appartiennent à un monde que j’ai fui. Une petite ville de province étriquée, semblable à une zone géographique coincée à tout jamais dans une boucle spatio-temporelle. Et en guise de dernier selfie à imprimer dans ma mémoire : mon ami de toujours, raide mort dans une boîte rectangulaire. Quelle merde.
Aurélie n’a répondu à aucun de mes appels ni à mes textos demandant des précisions sur la mort de Sacha. Je n’en attendais pas moins de sa part. Elle a décidé de couper tout contact avec notre cercle d’amis au moment où elle a entamé sa troisième cure de désintoxication. J’ai toujours respecté sa décision, même si je la trouve extrême. Je n’ai jamais pris de ses nouvelles, j’avais bien compris le message. Elle voulait zapper sa vie d’avant, tirer un trait définitif sur ce qu’elle avait fait, sur qui elle avait été. Elle voulait devenir quelqu’un d’autre, peut-être. Je ne crois pas à toutes ces foutaises, mais si elle est parvenue à trouver son équilibre, alors je suis heureux pour elle. Elle en a tellement bavé, à l’école comme à la maison. Elle en a même bavé autant que Sacha et moi. C’était cette putain de souffrance qui nous avait liés les uns aux autres, comme un ennemi commun.
Je me souviens de notre rencontre, début septembre 1995 à l’Athénée royal de Soumagne. Une commune perdue qui n’a ni le charme d’un village ni les facilités et l’énergie d’une ville. Ce jour-là, le soleil était bouffé par des nuages épais et le vent glacial me rongeait les joues, les oreilles et le nez. Tous les élèves étaient regroupés dans la cour extérieure et attendaient d’entendre leur nom, énoncé par une femme frêle à l’air hostile, au tailleur pastel et à la frange trop courte, avant de rejoindre un sous-groupe en fonction des options d’enseignement proposées par l’établissement. Devant nous se dressait un bâtiment austère, gris et rectangulaire, couvert d’un alignement de vitres et de plaques ternes à la matière indéfinissable. Je me remémore les regards, des centaines de regards. On s’examinait. On se jaugeait. Allures, attitudes et manières, tout y passait, jusqu’aux marques de vêtements, ces indices criants sur l’origine sociale de nos futurs compagnons ou adversaires. Quand la directrice prononça mon nom, il me fallut quelques secondes pour réagir. D’un air exaspéré, elle le répéta une seconde fois et je sortis timidement de la masse pour rejoindre un petit groupe presque entièrement constitué. C’est à ce moment précis que Sacha vint me parler. Il s’était approché de moi, discrètement, pendant que la directrice continuait à s’époumoner ou à trébucher sur des noms difficiles à prononcer. Il m’observa d’un regard franc et direct et me dit qu’il était content que je sois dans son groupe. Je lui avais souri, puis je lui avais demandé pourquoi. Il me répondit que son radar ne se trompait jamais. Sur le moment, je n’avais pas compris de quel radar il parlait, mais j’avais continué à sourire en me disant que je lui poserais la question plus tard.
Aurélie arriva en cours d’année. Elle était originaire de Bruxelles et venait d’emménager dans la région. Sacha et moi l’avions accueillie sur-le-champ. Il faut avouer qu’une part de notre bonne action était motivée par un certain sentiment de pitié. Passer de Bruxelles à Soumagne ne devait pas être une mince affaire. Ensuite, son look grunge nous plaisait. Coupe de cheveux ébouriffée, très courte, à la garçonne, pull de sport beaucoup trop large et pantalon qui frôlait le sol. Une Nathalie Imbruglia aux cheveux roux et aux yeux verts, débarquant directement de la Pop Culture deux ans avant que son tube Torn ne monopolise les ondes radio. Une sorcière de la mode qui semblait tout faire pour qu’on ne l’aime pas, pour instaurer une distance minimale à ne pas franchir, sous peine de se faire cracher dessus.
Il y avait une place libre à côté de Sacha, qui lui avait immédiatement fait signe. Elle nous avait rejoints sans vraiment nous prêter attention. Avec le recul, on peut affirmer qu’elle nous avait carrément snobés. On avait trouvé ça mignon. Quelques semaines plus tard, elle nous avoua qu’elle avait tout de suite deviné qu’on était gays. Que c’était gravé au cutter sur notre front, et que c’était pour ça qu’elle nous avait approchés. Je me souviens ne pas avoir aimé cette phrase. Sacha, lui, l’avait trouvée trop cool .
Je gare le taudis qui me sert de voiture à deux pas du funérarium. J’ouvre la vitre, coupe le moteur et m’allume une dernière cigarette en repensant à ce qui m’amène ici. Depuis deux jours, j’ai chassé de mon esprit toutes les pensées concernant la mort de Sacha. Un suicide, d’après ce que j’ai finalement appris. Plus les nouvelles sont glauques, plus elles se propagent rapidement. Apprendre que Sacha s’est donné la mort, ça a été comme recevoir un coup de pelle en pleine gueule. Ça m’a, sans doute, ramené à mon propre mal-être, aux pulsions de mort contre lesquelles je luttais moi aussi depuis longtemps, sans jamais les comprendre entièrement, avec la force d’un boomerang qui revient bien trop vite pour qu’on puisse le rattraper sans se faire mal. Sacha… Tu paraissais si fort. Je te connaissais pourtant tellement bien. Mais non : je croyais te connaître tellement bien. J’étais persuadé que si l’un d’entre nous devait survivre, ce serait toi. J’aurais misé tout ce que j’avais sur toi. Mes certitudes n’étaient que des conneries. Un bon tas de croyances fébriles basées sur le besoin d’être rassuré, sur le besoin de pouvoir poser la tête sur l’épaule de quelqu’un de plus stable et de plus solide que soi.
J’écrase ma cigarette et pousse la porte vitrée du funérarium. Le stress de me tromper de salon me prend par surprise et je vérifie deux fois le nom du défunt avant de pénétrer dans une petite pièce oppressante comblée d’un étroit cercueil en bois massif qui pue plus l’argent que la mort. Entouré de quelques bouquets de fleurs, l’objet est coiffé d’une ancienne photo de Sacha. Une image provenant du temps où il souriait constamment et affichait sans complexe ses deux cent soixante-sept dents parfaitement blanches et alignées, ses cheveux mi-longs qui lui tombaient sur les épaules et ses yeux clairs. Comment oublier ses yeux clairs ?
Une dame au regard familier s’approche de moi d’un pas indécis. Je vois qu’elle comprime ses paupières pour contenir ses larmes et j’ai envie de la prendre dans mes bras, de lui dire qu’elle a le droit de pleurer, mais je n’en fais rien. Elle me demande d’où je connais son fils. Je lui réponds que je m’appelle Lou et qu’elle a sûrement déjà entendu parler de moi. Elle m’adresse un sourire de convenance, puis elle rejoint un groupe de personnes qui squatte les canapés. Aucune surprise pour moi : Sacha m’avait raconté comment sa famille vivait son « choix de vie » et combien ses parents avaient prié pour que leur fils reprenne ses esprits, se trouve une nana dans un bar, l’engrosse vite fait et achète une maison avec un grand jardin dans un patelin de la région. On se marrait souvent de cette succession de clichés qu’on allait éviter, au risque d’en adopter d’autres, bien entendu. Le père ne prend pas la peine de venir me saluer. Je m’approche du cercueil un instant et je ressens une sombre vague de tristesse faire son chemin à travers mon corps, comme un tsunami, pour faire trembler mes jambes, me retourner l’estomac dans tous les sens, me serrer la gorge de ses mains salées, mouiller mes yeux, puis mes joues. Je me concentre pour ne pas craquer, pour ne pas m’effondrer devant cette caisse de bois glacée dans laquelle repose mon meilleur ami. Je m’agenouille devant le cercueil et je me mets à chuchoter… Est-ce pour ne pas lui faire honte ou peut-être pour lui souffler que je respecte son choix, ou du moins que je le comprends. Je n’ai rien évoqué de très constructif. Ce que l’on murmure à un mort, on se le dit surtout à soi-même.
3.
Y a-t-il pire devoir que d’affronter le regard désapprobateur d’une mère dépressive que vous ne voyez pas assez souvent ? Christine – je l’ai toujours appelée par son prénom – se laisse littéralement tomber dans mes bras en m’enveloppant dans son peignoir bleu ciel et dans son parfum de vanille trop prononcé.
— Rentre, rentre. Ne reste pas devant la porte.
— Bonjour Christine.
— Bonjour, mon ange. Tu as fait bonne route ?
— Je vis à treize kilomètres, ce n’est pas vraiment un road trip , tu sais.
— Treize kilomètres qui t’empêchent de passer me voir plus souvent, dit-elle en me libérant de son étreinte.
— Stop, Christine, ne gâche pas tout.
— Rentre, je te dis. Allons prendre un café. Il fait trop froid. Tu vas attraper la mort.
La vapeur du café bouillant se mélange à la fumée de nos cigarettes. On se dévisage sans prononcer le moindre mot. Le temps n’efface pas l’amour, il se contente de rouiller les conversations. La maison est comme je l’ai laissée, chaleureuse et désuète. Le mobilier en chêne foncé ne reviendra, je l’espère, jamais à la mode, et que dire du papier peint « imitation brique » grossièrement collé aux murs, des quelques tableaux impersonnels, produits à la chaîne et achetés dans des grandes surfaces, des coussins dépareillés posés nonchalamment sur les canapés, et de cette accumulation de bibelots à en suffoquer, des chats en veux-tu en voilà, en porcelaine, en verre soufflé, en terre cuite ou en céramique… Bref, ma mère adore les chats et estime que quiconque pénètre dans sa demeure doit en être informé.
— J’ai appris pour ton ami.
Je la regarde, dubitatif. Désire-t-elle avoir une discussion sérieuse ?
— Je suis désolée. Tu l’aimais beaucoup.
— Merci. Oui, c’était quelqu’un de très important.
Ma mère lève les yeux au ciel. Elle ne m’a jamais cru. Elle adorait Sacha. Elle aurait souhaité nous voir ensemble et ne comprend pas l’amitié entre deux hommes gays, tout comme elle suppose impossible l’amitié entre une femme et un homme hétérosexuels. Cette croyance est d’une banalité désolante. Ma mère est comme ça, pleine de principes et d’angles droits.
— Ta chambre est prête. Tu peux y monter tes affaires.
— Merci.
— Elle est tout le temps prête, tu sais.
— Christine, arrête.
— Prenons un verre. Un petit apéro, ça te tente ? dit-elle en souriant, pensant détendre l’atmosphère étouffante qui vient de s’installer. Tu aimes encore le chardonnay ?
— Oui, toujours autant. Mais je suis sous traitement. Je ne dois pas boire.
Ma mère s’immobilise et lance un regard perdu en direction du meuble qui lui sert de bar.
— Tu es sous traitement ?
— Christine, tu sais bien que je consulte une psychiatre depuis plus de quatre ans.
— Ah oui, oui, c’est vrai, ajoute-t-elle, embarrassée.
— Mais je veux bien un verre. Juste un. Je suis un être faible, dis-je en souriant.
Elle reprend vie et sort deux beaux verres à vin du bar. Elle les tient par la base et les dépose sur une table basse faite de palettes de bois mal poncées. J’observe ces verres élégants, aux pieds fins et aux larges épaules, réservés aux grandes occasions. Christine referme le frigo et revient dans le salon avec une bouteille de chardonnay australien déjà entamée, recouverte d’un horrible bouchon en plastique jaune qu’elle retire aussitôt. Elle évite le contact des yeux, comme si elle pensait que je pourrais la juger parce qu’elle boit seule de temps en temps. Si tu savais, maman, comme les chiens ne font pas de chats.
Je déguste ce verre comme si c’était le dernier avant une longue vie d’abstinence. Je laisse glisser chaque gorgée en appréciant ce moment et le silence qui l’accompagne. J’aime ces échanges taciturnes, quand l’instant est réel, palpable, et que la parole n’est pas nécessaire au partage. Ma mère en est moins fan et ne peut s’empêcher de les combler de questions.
— Est-ce que tu vas bien, Lou ?
Elle se raidit dans le canapé. Sa question a fusé sans l’accord préalable de son cerveau. Gênée, elle plonge son regard dans son verre de vin.
— Si je vais bien ? Que veux-tu dire, exactement ?
— Je te demande si tu vas bien, simplement.
— Pourquoi cette question ? Pourquoi maintenant ?
Je ne suis pas surpris. Ma mère aime foncer dans les sujets délicats. Elle n’est pas comme moi, qui pense que moins on remue le fumier, moins il sent mauvais. Je sais très bien où elle veut en venir, mais je veux qu’elle crache le morceau pour pouvoir être aussi franc qu’elle en retour. Pour qu’elle ne m’en laisse pas le choix.
— Je n’ai… Je n’ai pas envie de te retrouver au bout d’une corde. Je n’ai pas envie de recevoir un appel pour me dire que tu n’es plus là. Je n’ai pas envie de me demander pourquoi tu t’es fait du mal. Je n’ai pas envie que tu meures sans savoir pourquoi. Je n’ai pas envie que tu meures tout court.
Je l’observe tendrement. Elle détend les muscles de sa mâchoire et expire longuement en m’interrogeant de ses yeux humides. Les larmes qu’elle peine à retenir contiennent toute la tristesse du monde. Je ne sais que répondre à cet uppercut. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle frappe droit au but, et surtout du premier coup. J’ai presque envie de la remercier tant elle fait preuve de lucidité et d’honnêteté, tant elle me fait un cadeau inespéré en ouvrant cette porte, en me tendant cette perche. Elle me pose cette question, elle me confie cette crainte, elle met son cœur et ses tripes sur la table, et moi, je suis bien incapable d’en faire autant. Je suis tiraillé entre l’impossibilité de lui expliquer concrètement les pensées noires qui m’abîment et l’envie de lui mentir, de la rassurer. Alors je souris, comme souvent.
— Je ne veux pas mourir, Christine.
Je devine que ma réponse ne la satisfait qu’à moitié. Je sens qu’elle comprend que j’élude le fond de sa question, qu’elle comprend qu’elle n’aura peut-être jamais la réponse qu’elle attend, et son regard se voile d’une noirceur profonde. Cela me brise le cœur.
— Tu veux manger quelque chose ? conclut-elle solennellement.

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