Destinés - 1 - Nouveau départ
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Description

Dystopie - 550 pages


Lénia vit dans un monde où toute mélodie est interdite ! Réfugiée sous des dômes insonorisés depuis plus d’un siècle, la population s’est résignée à cette existence. Mais contrairement à ses semblables, la jeune adolescente se sent opprimée, prisonnière de règles et de lois qui lui sont imposées.


Sa rencontre avec Tristan va profondément bouleverser sa vie et apporter toute la lumière sur les origines de son mal-être, sur le mystère qui l’oppresse, inconsciemment... Lénia va découvrir qui elle est réellement.


Hantée jusque dans ses cauchemars par une ombre inquiétante, animée par le désir de percer tous les secrets qui l’entourent, son regard se porte désormais au-delà du dôme.


Quelles émotions envahiraient votre âme si, pour la première fois, vous entendiez les notes d’une musique, le chant de la nature ou la complainte du vent... à rompre le silence ?



Une Dystopie qui va faire du bruit !


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 22
EAN13 9782379612589
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Destinés – 1 – Un nouveau départ

1 - NOUVEAU DEPART


LUCIE BARNASSON
1 - NOUVEAU DEPART


LUCIE BARNASSON




Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-258-9
Couverture : Didier de Vaujany
CHAPITRE 1


J’ouvre lentement les paupières, la lumière qui envahit ma chambre est très intense ce matin. Nous allons avoir une belle journée ensoleillée, je n’aurais pu rêver mieux pour mon dernier jour à la maison.
Je me lève et fais le tour de mon antre en tentant de garder en mémoire un maximum de détails : la grande baie vitrée qui donne sur mon balcon, duquel on a une vue époustouflante sur la vallée ; la porte de mon dressing qui lui fait face, juste à côté de celle de ma salle de bains ; la couleur crème des murs, la fresque derrière mon lit, représentant un paysage dont j’ai rêvé il y a des années de cela.
Ma mère a failli avoir une attaque le jour où je l’ai peinte, mais j’avais eu le sentiment, à l’époque, que je devais absolument garder cette image avec moi, ne pas l’oublier. J’avais alors environ dix ou onze ans. Elle ne symbolise plus désormais que le souvenir d’une journée de punition et de dispute entre mes parents pour décider si on la gardait ou si elle devait être recouverte de blanc. Étonnamment, car ce n’est presque jamais le cas, mon père avait eu gain de cause et elle était restée là. Avec le temps, j’ai fini par ne plus la regarder.
Néanmoins, en cet instant, la contempler me fait du bien même si elle renvoie une vision très sombre : une rue de nuit, des immeubles en flammes et cette grande silhouette encapuchonnée de noir. Flippant !
Après quelques minutes, je prends conscience que l’heure tourne. Plus je rêvasse, moins j’aurai le temps de courir ; je dois être rentrée pour le petit-déjeuner en famille à neuf heures tapantes.
Je saute dans mon short, enfile à la va-vite un tee-shirt et mes baskets puis, mes lunettes de soleil rivées sur le nez, dévale le grand escalier qui mène dans le hall de la maison. Je sors sans avoir croisé âme qui vive. La gouvernante et la femme de ménage ne travaillent pas le dimanche, et à cette heure, mes parents sont encore couchés. C’est calme dehors aussi, sauf de rares voisins matinaux qui vont chercher le pain et les croissants pour leur famille.
Je croise le père d’une de mes anciennes camarades de classe. Je le salue, il me répond d’un sourire crispé. Les parents de mes « amis » ne m’ont jamais trop appréciée, et c’est pire encore depuis que j’ai été renvoyée du lycée ! Je n’ai plus eu de nouvelles d’eux depuis, mais ça ne me dérange pas. Le terme « amis » n’est qu’un mot pour moi, il n’a jamais signifié un attachement quelconque comme le perçoivent la plupart des gens. Je n’aime pas me lier aux autres, ni les contacts physiques, d’ailleurs, et les évite au maximum.
Quelques rues plus loin, je me rends compte qu’une famille vient de faire installer une gigantesque fontaine devant sa maison, ce qui reflète à la perfection la façon de vivre et de penser des habitants à cet étage de la ville. Tout est fait pour impressionner le voisin ! C’est le cas de toute la partie haute de la cité.
Celle-ci est érigée en terrasses sur une des collines les plus élevées de la région. Dans notre société, notre situation géographique est directement liée à notre rang social. Du fait des métiers respectifs de mes parents, nous vivons à l’avant-dernier étage. L’ultime étant réservé, s’ils le souhaitent, à nos dirigeants ainsi qu’aux différents bâtiments officiels. Les niveaux les plus bas et le côté nord de la vallée accueillent les quartiers pauvres. Au sud se trouve un immense parc, et en périphérie, les lotissements populaires et zones industrielles. Tout cela est englobé sous un immense dôme qui, bien qu’invisible à l’œil nu, me fait penser depuis toujours que je vis dans la plus grande et belle prison jamais construite.
Je commence à ressentir la douleur familière dans mes muscles. C’est cet instant que je préfère : dominer son propre corps, avancer quand même ! Certains me prennent pour une folle quand j’explique ce que je ressens, je n’en parle que rarement. Le sport n’est pas tout à fait le centre d’intérêt le plus répandu dans notre civilisation. En général, les gens préfèrent la culture, la poésie, la lecture, la peinture. Bref, toutes ces choses qui me passent bien au-dessus de la tête. Courir me permet d’évacuer le trop-plein d’énergie qui m’envahit dès le réveil et de me sentir moins triste.
Dans le dernier kilomètre de mon parcours, mon regard divague au loin, dans la vallée, il se pose sur un des trente-sept générateurs qui alimentent le dôme. Toutes nos villes sont protégées par ces bulles. Cependant, celle d’Amalica est la plus grande. Elles empêchent sons et matières de nous atteindre. Vous ne verrez jamais un oiseau, insecte ou autre dans nos cités. Par peur des infections, me direz-vous ? Non ! Par peur de la mélodie…
La musique est mauvaise, toute personne normalement constituée ne supporte pas de l’entendre. Il y a longtemps de cela, elle a été utilisée par une population mal intentionnée pour déstabiliser et anéantir le pouvoir en place. S’en est suivi une guerre nucléaire qui a failli anéantir toute vie sur Terre sans pour autant accorder la victoire aux anarchistes. La riposte du premier Master et de son nouveau gouvernement a été immédiate. Tout ce qui touchait de près ou de loin à un son mélodieux a été interdit. Une rafle a alors été organisée parmi les musiciens, chanteurs ou compositeurs soupçonnés, à tort ou à raison, d’être impliqués dans le projet antigouvernemental. Les dômes ont été conçus et mis en place quelques années plus tard, après la reconstruction, mais surtout dès le lancement de la campagne de vaccination. La propagande sur les méfaits de la musique avait eu un tel impact que personne ne s’était alors opposé à l’idée d’intégrer dans l’ADN de chacun un gène « amusique » à caractère héréditaire : le gène Z. À cause de ce dernier, toute suite de notes harmonieuses, volontaire ou non, procure de telles douleurs que même le chant des oiseaux est devenu insupportable. La fonction du bouclier est donc de protéger les citadins de ces nuisances sonores.
Les chimistes ont ensuite mis au point des molécules capables de reproduire les effets des insectes et des animaux sur la végétation afin de les bannir des cités sans pour autant risquer la destruction des espaces verts.
Toute sortie du dôme nécessite le port d’appareils antibruits, des stop-sons, permettant de supporter le vacarme extérieur. Ceux-ci ont été conçus pour ne laisser passer que les décibels de la voix humaine. Les derniers modèles, ultraperfectionnés, sont sortis directement des usines de mon cher papa.
Les survivants du cataclysme nucléaire et des purges gouvernementales se sont transmis le gène Z, de génération en génération. On raconte que chez certaines personnes déclarées génétiquement déficientes, le caractère « amusical » n’a aucun des effets escomptés. Ces individus sont donc recherchés avec ardeur afin d’être « soignés ». C’est du moins la version officielle, car ce qui se murmure concernant les « soins » n’évoque en rien un séjour en thalasso !
Je pense être une de ces personnes…
De retour à la maison, je me rends compte à l’instant de passer la porte que je ne sais pas quand j’aurai à nouveau l’occasion de courir dans ces rues. Ce soir, c’est le départ vers Solcadina, un pensionnat aménagé en bordure d’Azuria, la ville la plus proche, à une centaine de kilomètres d’ici.
Mes parents m’envoient là-bas avec l’espoir qu’ainsi je ne manquerai plus les cours et ne fuguerai plus. Le lycée et ses environs possèdent leur propre bouclier, il n’y a aucun moyen de s’en échapper. Je dois avouer que je l’ai bien cherché : deux lycées, deux fois renvoyée ! Mais je m’en fiche, j’ai dix-sept ans. Dans un an, je serai majeure. Je ferai alors ce que je voudrai. Un peu moins de douze mois d’attente, voilà ce que signifie pour moi cet exode, rien de plus.
Après une bonne douche, je m’appuie sur le lavabo et observe mon reflet dans le miroir. Je ne me trouve pas jolie, je suis quelconque. Tant de choses me différencient de la majorité de mes pairs, selon moi. En sus de mes cheveux d’un roux flamboyant et du fait que, où que j’aille, je suis souvent la plus petite, la couleur de mes yeux, d’un bleu presque transparent, est une réelle singularité. Je ne les aime pas. Heureusement pour moi, depuis plus d’une centaine d’années, la mode est aux lentilles de couleur. Certaines se gardent à la journée, d’autres se changent mensuellement. Il en existe de toutes teintes et de toutes formes. Tout le monde en porte, à tel point qu’il arrive qu’un époux et sa femme ne connaissent jamais la véritable couleur de leurs iris respectifs. Il y a même des personnes qui se les colorent directement, comme les cheveux.
De nos jours, on assortit ses yeux à ses vêtements ou à son humeur. Pour ma part, je porte systématiquement des lentilles noires. Ainsi elles correspondent aux deux, à chaque fois.
— Lénia !
Ah, elle est réveillée… et je dois être en retard pour le petit-déjeuner. Je jette un coup d’œil à l’horloge : huit heures cinquante-huit.
Tu es en avance de deux minutes, maman !
Dans la cuisine, ma mère, une belle femme brune, assez grande et déjà habillée comme si elle allait à un gala de charité, essaie en vain de faire fonctionner la nouvelle cafetière expresso. Alors que mon père, un homme bien bâti, épaules larges avec un sourire permanent vissé sur le visage, semble s’amuser de la voir peiner ainsi, caché derrière son journal. Je retiens un rire et indique à ma mère le bouton qu’elle a oublié d’enclencher. Elle me remercie et nous nous installons chacune à un bout de la table.
— Tes affaires sont prêtes, mon ange ? me questionne papa.
Il a replié son journal et s’obstine à mélanger son café qu’il ne sucre jamais.
— Presque. Je terminerai à mon retour, en fin d’après-midi.
— Tu sors aujourd’hui ? intervient brutalement ma mère.
— Oui, je vais dire au revoir à quelques amis, acquiescé-je, lui mentant sans le moindre scrupule.
— Ne traîne pas trop, nous partons à seize heures ! Je ne tiens pas à être en retard à Solcadina… ni au dîner.
— Ne t’inquiète pas, chérie, je suis sûr qu’elle sera là à temps. De toute façon, nous ne sommes qu’à une demi-heure d’Azuria en train, nous serons rentrés bien avant le lancement de la soirée.
Mes parents ont été conviés à un gala organisé par le Master en personne. C’est le plus haut dirigeant du pays, je dois reconnaître que j’aurais aimé y participer, ne serait-ce que pour le voir au moins une fois en chair et en os. Cela aurait été une bonne occasion de faire saliver de jalousie nombre de mes connaissances.
Mais quelle importance ? À l’heure où mes parents le salueront, je serai dans une chambre du pensionnat à tenter de me faire accepter par des adolescents dont je me fiche complètement. Là, tout de suite, la seule chose dont j’ai envie, c’est de respirer l’air pur et d’écouter le vrai chant de la nature, hors de la cité.
Mon café à peine ingurgité, je quitte la table pour aller préparer mon escapade. Cette sortie est loin d’être une première, mes gestes n’en sont que plus mécaniques. Elle ne nécessite que peu de matériel, juste beaucoup d’habilité pour ne pas me faire repérer par les innombrables caméras de surveillance de la ville. Il y en a partout « pour notre propre sécurité ». Ce slogan est placardé à chaque coin de rue. Néanmoins, je sais depuis longtemps comment les déjouer, et aujourd’hui, de grosses lunettes de soleil feront l’affaire. Parfois, un maquillage noir très marqué est tout aussi efficace, mais vu le temps magnifique, l’option une sera la plus adaptée. J’avoue être passée maîtresse dans l’art du camouflage, aidée des dossiers sur la sécurité de la ville que papa laisse traîner régulièrement à la maison.
Tout le monde est parti quand je ressors. Même si le soleil brille déjà haut dans le ciel, la fin de la saison chaude se rappelle à moi sous la forme d’une légère brise, dernier pied de nez de la nature au bouclier. En effet, malgré le fait que le dôme atténue beaucoup le son du vent, les experts qui ont analysé ses effets sur la population déconseillent depuis toujours de nous en priver totalement. Ce serait, selon eux, mauvais pour l’organisme.
Pour rejoindre les frontières de la ville, je dois tout d’abord atteindre le pied de la colline. L’accès le plus rapide reste l’ascenseur intérieur, creusé dans la roche et pouvant contenir des centaines de personnes. Il est cependant très surveillé, surtout à cet étage. N’ayant pas encore le droit de conduire, je vais donc marcher. Une fois arrivée en bas, je suis cueillie par une atmosphère radicalement différente de celle des étages supérieurs, on sent qu’ici la vie est plus difficile. Les gens sont pressés, des SDF réclament quelques sous aux passants indifférents qui naviguent entre la montagne et sa banlieue. Quand j’ai le temps, j’essaie de les aider en leur donnant de quoi manger, mais pas aujourd’hui.
Je prends le premier bus qui arrive. Il choisit ma destination. Je compte sur le hasard pour brouiller les pistes et éviter que l’on devine où je me rends en n’ayant aucune logique dans mes trajets. Cette fois ce sera le lac, mon endroit préféré, comme si le destin avait compris qu’aujourd’hui serait ma dernière escapade.
Cela fait déjà trente minutes que je suis dans les transports en commun. Encore dix et je serai arrivée au terminus à une centaine de mètres à pied de la barrière invisible.
Pour m’occuper, j’observe les personnes qui m’entourent. Nous ne sommes que cinq, en plus du chauffeur. Les gens vont rarement aussi loin du centre, sauf s’ils habitent aux limites de la ville ou se rendent au poste-frontière avant de quitter la cité en train. Train sécurisé, bien sûr !
Le couple assis juste derrière le conducteur doit vivre ou travailler dans le quartier. Ils sont habillés simplement, mais n’ont pas l’air d’être dans le besoin comme c’est le cas de ceux vivant au pied de la colline, qui attendent de l’aide des étages supérieurs. Ici, la population est active, elle ne craint pas la délinquance.
La vieille dame, installée quelques sièges derrière eux, semble connaître le chauffeur, car elle lui a longuement parlé lors de l’arrêt pour la correspondance. Peut-être attend-elle qu’il finisse son service ?
Le dernier passager est un jeune homme aux cheveux bruns qui doit avoir plus ou moins mon âge. Il tient un bloc-notes sur lequel il ne cesse de griffonner. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais j’ai la certitude qu’il ne dessine pas, on dirait plutôt qu’il décrit ce qu’il voit. Il a toujours les yeux fixés sur l’extérieur. Nos regards se sont croisés lorsque je suis passée devant lui afin de rejoindre la banquette du fond. Le sien est aussi noir que le mien. Cherche-t-il lui aussi à cacher des iris qu’il n’aime pas ou est-ce naturel ?
Nous arrivons au terminus. Les gens descendent les uns après les autres, sauf la dame âgée qui va certainement poursuivre le trajet jusqu’au garage avec le chauffeur. Le couple se dirige vers une ruelle avoisinante. Le garçon, lui, s’est appuyé contre un mur et continue de détailler le paysage. Il va falloir que je m’éclipse sans qu’il remarque quoi que ce soit. Il tourne enfin la tête, j’en profite pour me faufiler derrière des broussailles et atteindre le dôme.
Il est matérialisé par une ligne au sol. S’en approcher trop vite vous assure un douloureux choc frontal, comme en témoignent à l’extérieur les cadavres des nombreux oiseaux qui s’y sont frottés sans le vouloir. Ils seront bientôt emportés par les employés du ramassage des ordures qui sortent régulièrement, protégés par leur casque stop-sons.
Il ne me reste plus à présent qu’à trouver la faille. Il y en a une non loin de chaque générateur qui soutient le bouclier. Je ne sais pas si tout le monde en est capable, mais moi, j’arrive à trouver sans difficulté là où l’on peut passer. Il suffit ensuite d’attendre le bon moment. Quand un train entre dans la cité, grâce à une action des douaniers qui m’est inconnue, le dôme est fragilisé. Si on connaît le truc, et à certains endroits seulement, on peut alors traverser sans risque de choc. Une fois le passage localisé, je patiente. Il y a des trains toutes les dix minutes en journée. Ils ramènent les nombreux travailleurs des usines alentour jusqu’au centre-ville en semaine et permettent les échanges touristiques et familiaux entre les cités durant le week-end. En voilà un qui arrive, et je passe… maintenant !
C’est de plus en plus facile. J’ai l’impression de pouvoir capter l’instant de fragilité de la structure. Ou peut-être est-ce mon imagination ?
Un vent intense fait aussitôt voler mes cheveux. Je respire à pleins poumons. L’air est tellement plus pur à l’extérieur ! J’apprécie les sons que j’entends. Rien à voir avec les klaxons, les voitures, la ville. Ici, tout est si calme, harmonieux. Mes oreilles adorent, et moi aussi. Mais aujourd’hui, quelque chose ne va pas. Je me sens observée. Quelques brefs coups d’œil autour de moi… rien. Je deviens parano ?
Direction le lac, ses clapotis et ses oiseaux. Je me hâte vers le but de mon escapade. Il est déjà onze heures trente, je dois encore parcourir pas loin d’un kilomètre.
Je ne me lasse pas de ces paysages bruts. On voit clairement que la nature a repris ses droits sur ces lieux autrefois colonisés par l’homme, tant il est difficile de progresser parmi les ronces, buissons et autres racines. Heureusement, j’ai découvert depuis peu un petit sentier, emprunté sans doute par les scientifiques ou les gardes forestiers qui se rendent régulièrement au lac. La seule difficulté est de rester concentrée pour ne pas me faire surprendre au cas où quelqu’un viendrait. J’ai néanmoins l’avantage d’être très discrète et de pouvoir les entendre arriver.
Je sais que je ne risque pas de croiser de bêtes féroces, il n’y en a pas si près des villes. Nous sommes dans la zone protégée, isolée du monde sauvage par la grande muraille électrifiée qui entoure les abords de la cité. Je ne l’ai jamais atteinte à pied, pourtant, je sais qu’elle existe bel et bien. D’une part parce qu’il est nécessaire de protéger efficacement les paysans qui travaillent dans les champs et les employés des usines localisées hors du dôme, et d’autre part, lorsque les écoles organisent des sorties pour leurs projets pédagogiques, les élèves et les enseignants doivent être en sécurité.
On ne franchit cette enceinte que lorsque l’on se rend dans les autres villes du pays ou que l’on est banni.
Pour les curieux et les enfants, une partie de la faune indigène est visible dans le zoo situé à l’est d’Amalica, en dehors du bouclier.
J’aperçois le reflet de l’eau. Plus que cinq minutes et je pourrai y tremper mes pieds. Je choisis un coin de prairie assez proche du rivage pour goûter les embruns des vaguelettes que forme le vent, tout en restant suffisamment éloignée des endroits surveillés pour ne pas être vue.
On n’est jamais trop prudent.
Après un petit grignotage, je m’allonge dans l’herbe et écoute le vent, les oiseaux, les milliers de petits bruits de cet après-midi ensoleillé. Je ferme les yeux, pensant à ce que devait être la vie à l’époque où les dômes n’existaient pas. D’après mes parents, qui restent toujours très vagues sur le sujet, elle était chaotique. Les conflits entre le gouvernement et des groupuscules d’anarchistes qui voulaient rendre le pouvoir au peuple étaient incessants.
En effet, le système politique d’après-guerre n’a jamais autorisé d’élections. Chaque Master choisit son successeur, la plupart du temps parmi les nombreux chanceux qui gravitent autour de lui. Seules deux règles sont imposées : désigner une personne qui n’appartient pas à sa famille et qu’elle ne soit pas plus âgée que le Master en place. Ce dernier ne règne qu’un temps, généralement entre cinq et dix ans, cette durée est fixée par le Conseil constitué des sages de la cité. Ces prélats sont au nombre de quinze, choisis en fonction de critères bien définis et très subjectifs : lignée, profession, âge et popularité.
À l’époque des insurrections, la musique était soi-disant le moyen de communication des rebelles, une façon de propager leurs idées et de manipuler les foules en leur faisant croire à une utopie. À grands coups de rafles et de délations, les anarchistes ont été arrêtés et jugés, tandis que les mélodies étaient bannies de nos villes et de notre société.
Mes pensées continuent de vagabonder jusqu’à ce que je m’assoupisse.
Un bruit me réveille en sursaut. Quelqu’un arrive !
Après avoir récupéré à la hâte mes affaires, je m’éloigne autant que possible du côté d’où m’est parvenu le son inhabituel. De toute façon, il est quatorze heures trente, il faut repartir.
J’évite le sentier sur les cent premiers mètres, progressant avec peine, griffée par les buissons. Par peur de prendre trop de retard, je décide de le rejoindre malgré mon appréhension. Personne, plus un bruit. Je parcours le reste du trajet en pressant le pas par précaution. Après quelques instants d’attente, un train arrive et me revoilà sous l’immense bulle. Dix minutes plus tard, je suis dans le bus pour rentrer.
Quand je pousse la porte de chez moi, il est presque seize heures. Je me précipite dans ma chambre, fourre les affaires qui manquent dans ma valise, passe rapidement à la salle de bains pour me rafraîchir… et la douce voix de ma mère se fait entendre.
Une voiture nous attend devant la maison. Le chauffeur chargé de nous emmener jusqu’à la gare s’occupe de ranger mes bagages dans le coffre tandis que nous prenons place à l’arrière.
Je regarde défiler les rues de la ville comme je le faisais quelques heures auparavant dans le bus. Cette fois, tout me semble fade. Mon humeur, qui s’était bien améliorée en dehors du dôme, redevient maussade. Ma mère semble répéter en silence les sujets qu’elle souhaite aborder avec le Master ce soir. Quant à mon père, il me jette de temps à autre des coups d’œil inquiets comme s’il craignait que je m’apprête à faire quelque chose de stupide.
À peine arrivés, nous embarquons dans le train. Malgré la vitesse, je parviens à discerner les paysages qui défilent, ils sont magnifiques : beaucoup de verdure, de hautes collines, de grands arbres qui doivent avoir des centaines d’années. Comment ont-ils résisté à la guerre atomique ? Peu à peu, on distingue au loin les reflets du dôme d’Azuria. Nous franchissons l’enceinte électrifiée et, quelques minutes plus tard, nous arrivons. La première étape de mon plus grand voyage en dehors d’Amalica est terminée.
Malheureusement pour moi, faute de temps, je n’aurai pas l’occasion de visiter la ville aujourd’hui, mais d’après la brochure de Solcadina, des sorties peuvent y être organisées pour ceux qui le souhaitent.
Sur les quais, un homme à l’air sinistre s’approche de mon père. C’est le chauffeur qui doit nous conduire jusqu’au lycée. La voiture est tout aussi luxueuse que celle qui nous a accompagnés à la gare.
Le pensionnat est situé à l’écart de la cité, bien que toujours au sein de la muraille. La première chose que j’en aperçois est son mur de clôture, surmonté de l’indispensable bouclier.
CHAPITRE 2
 
 
L’établissement se situe dans une gigantesque propriété datant de la reconstruction, rénovée récemment et entourée de hauts murs en pierre. En son centre s’élève une large bâtisse autour de laquelle s’organise un immense parc arboré. Des bancs blancs sont installés çà et là et, sur de belles terrasses ombragées, je distingue des tables où les étudiants doivent sans doute déjeuner ou étudier. Sont également visibles plusieurs autres constructions de la même époque, un peu plus petites et plus éloignées, sans doute d’anciennes dépendances, et bien évidemment, les générateurs alimentant le bouclier.
Apparemment, la rentrée des anciens élèves se fait aussi aujourd’hui. Des jeunes de tous les âges sortent de grosses valises des voitures, aidés de leurs parents, et se dirigent vers le bâtiment central comme s’ils avaient déjà fait cela des milliers de fois. Je sens des regards se poser sur moi lorsque nous gagnons l’entrée principale où une femme en tailleur sombre attend les nouveaux arrivants. Elle porte un badge indiquant « Mlle Sophia, surveillante ». Elle m’accueille avec un entrain tout sauf naturel. Mes parents suivent, ainsi que le chauffeur qui semble avoir disparu sous mes affaires.
— Vous devez être monsieur et madame Madina ? s’exclame mademoiselle Sophia en tendant une main vers mon père.
Le reste de la conversation m’échappe. Il semblerait que je ne sois pas la seule nouvelle. Tandis que les anciens élèves s’approprient déjà les lieux, quelques étudiants restent encore avec leurs familles, ils ont l’air d’attendre que quelqu’un leur dise quoi faire.
C’est alors qu’un épouvantable bruit de ferraille déchire la tranquillité du dôme. Une voiture, qui doit avoir au bas mot une centaine d’années, franchit le portail et se gare non loin de celle avec laquelle je suis arrivée quelques minutes auparavant.
Un jeune homme brun en sort, lance un sac sur son épaule, salue la surveillante en détaillant les alentours, moi incluse, et s’éloigne, sans laisser deviner un seul instant que nous nous sommes déjà croisés, ce matin, dans un bus, à plus de cent kilomètres d’ici.
— Lénia ? Tu m’écoutes ?
Ma mère me tire brutalement de ma stupeur. Mademoiselle Sophia, à ses côtés, semble quelque peu dépitée. Je suppose que Maman vient de lui annoncer qu’elle et mon père devaient partir, ayant mieux à faire que de m’accompagner pour visiter l’endroit où je vais vivre durant toute une année. Elle a un don particulier pour mettre les gens mal à l’aise !
— Nous allons te laisser maintenant, d’accord ? continue-t-elle dès qu’elle voit qu’elle a capté mon attention. Amuse-toi bien… et ne fais pas de bêtises, ajoute-t-elle comme si elle s’adressait à une enfant de six ans.
— Je vais faire du mieux que je peux, répliqué-je avec un petit sourire.
— À bientôt, mon ange, enchaîne mon père avant qu’une nouvelle répartie ne fasse perdre la face à ma mère. Tu vas nous manquer, termine-t-il en déposant un baiser sur mon front.
Puis, ils repartent en direction de la voiture, me laissant seule avec « Miss Jovialité » qui retrouve instantanément son sourire bien trop grand pour son visage.
— Quelqu’un va venir chercher vos affaires, claironne-t-elle afin d’être entendue de tous. Nous allons vous faire visiter les locaux, si vous voulez bien me suivre.
Tous les nouveaux, beaucoup plus jeunes que moi pour la plupart, suivent le mouvement, leurs parents à leurs côtés. Je les laisse passer devant et suis le groupe un peu distraitement quand une fille qui doit avoir mon âge nous rattrape et règle son allure sur la mienne. Je jette un coup d’œil en arrière, une voiture attend devant la barrière de sortie. Une retardataire…
— Salut ! me dit-elle. Je m’appelle Hestia !
— Moi, c’est Lénia. Toi aussi, tu es nouvelle ?
— Oui. Ça te dérange si je reste avec toi ? Je n’aime pas trop l’idée qu’ils soient tous en famille.
— Pas de soucis !
Pour la première fois depuis longtemps, je souris à quelqu’un. Elle est à peu près aussi grande que moi, c’est-à-dire plus petite que la moyenne, et un peu ronde. Elle a de très longs cheveux raides, épais, d’un blond presque blanc qui, à côté des miens, doivent donner l’impression que je prends feu.
Nous suivons mademoiselle Sophia et le cortège qui la talonne, et entrons dans le couloir principal de la bâtisse. Il dessert les pièces communes, dont le réfectoire où des dizaines de tables sont éparpillées de façon à ce que chacun s’installe comme il le souhaite, trois salles de repos avec canapés, fauteuils, billards, télévisions et jeux vidéo, et enfin, la grande salle d’étude où nous sommes censés passer quelques heures en fin de journée.
Elle nous précède ensuite dans un immense escalier qui mène au premier étage vers les salles de classe et l’infirmerie. Au second, zone à laquelle nous ne sommes pas autorisés à accéder, se trouvent les lieux de vie des professeurs.
En redescendant, elle nous explique que d’autres bâtiments complètent celui-ci. Là-bas se trouvent les chambres des pensionnaires, un gymnase et deux piscines, l’une intérieure et l’autre extérieure, ainsi que quelques autres salles de classe.
Une fois la visite terminée, nous rejoignons les habitués des lieux pour le discours de bienvenue. Tout le monde est réuni dans le parc, devant l’entrée principale. Sur une estrade, mademoiselle Sophia salue un homme grand, mince et dégarni qui, d’après son allure et son attitude, doit être lui aussi un surveillant ; ainsi qu’une femme d’une cinquantaine d’années, très stricte dans son tailleur de grand couturier, et au chignon si serré que je me demande s’il ne resterait pas en place même si on lui enlevait ses pinces. D’après les murmures de l’assemblée, c’est la directrice de l’établissement, madame Vitani.
À peine s’avance-t-elle que tous les bavardages cessent. Eh bien ! C’est ce qui s’appelle avoir une autorité naturelle.
— Chers anciens et nouveaux élèves, chers parents, bienvenue à Solcadina. Toute l’équipe enseignante se joint à moi pour…
Encore du blabla. Ma capacité à rester concentrée a fortement diminué depuis un certain temps, sans que je puisse m’expliquer pourquoi… Je préfère m’adonner à mon passe-temps favori : l’observation.
Mon regard se pose sur une fille, quelques rangs devant moi, qui se repoudre le nez, puis une autre, plus jeune, qui semble littéralement boire les paroles de madame Vitani. Un garçon, plus loin sur ma droite, se dandine sur sa chaise et un autre, au dernier rang, le teint mat et les cheveux très noirs, jette tout comme moi des coups d’œil à gauche et à droite. Je crois qu’il est nouveau lui aussi. Nos regards se croisent un instant, nous devons avoir l’air aussi bêtes l’un que l’autre de nous être surpris. Je détourne rapidement les yeux et continue de scanner la foule jusqu’à le retrouver enfin, je ne pensais pourtant pas le chercher. Le garçon du bus. Il est accoudé au rebord d’une fenêtre et écoute sans en avoir l’air, en surveillant quelqu’un que je ne distingue pas.
Enfin, les applaudissements annoncent la conclusion de la directrice qui nous convie à prendre un verre, après avoir invité les parents restants à dire au revoir à leurs enfants.
— Tu connais déjà quelqu’un avec qui partager ta chambre ?
Visiblement, j’ai dû rater un épisode… voire plus. Hestia semble le comprendre sans que j’aie besoin d’ouvrir la bouche.
— On peut choisir notre colocataire ou laisser notre nom pour un tirage au sort, m’explique-t-elle. On pourrait peut-être s’installer ensemble, si tu es d’accord.
— Oui, bien sûr, acquiescé-je en pensant qu’après tout, pourquoi pas ?
— Je vais prévenir monsieur Nelsinaux, me dit-elle en s’éloignant.
J’aurais peut-être dû écouter un peu plus…
...

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