Dors-tu content, Voltaire ? , livre ebook
44
pages
Français
Ebooks
2017
Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne En savoir plus
Découvre YouScribe et accède à tout notre catalogue !
Découvre YouScribe et accède à tout notre catalogue !
44
pages
Français
Ebooks
2017
Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne En savoir plus
DORS-TU CONTENT, VOLTAIRE ?
Nouvelles
© Éditions Complicités, Paris, 2017 ISBN : 9782351201169
www. editions-complicites.com
Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5.2° et 3°a), d’une part que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective », et d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (Art. L-1222-4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Daniel Valot
DORS-TU CONTENT, VOLTAIRE ?
Nouvelles
Éditions Complicités
Nouvelles
SOMMAIRE
Dors-tu content, Voltaire ?
OLIVIA
CIRCONFLEXE ET RÉSISTANT
OISEAU DE MALHEUR
NOTICE NECRO
L’HOMME D’ACIER
MON PÈRE À MOI
LE GRAND YAKA
LA PESTE BRUNE
Dors-tu content, Voltaire ?
Quoi de plus insensé que de flatter le peuple pour une candidature, d’acheter ses suffrages, de pourchasser l’applaudissement de tant de fous, de se complaire à être acclamé, de se faire porter en triomphe comme une idole ou de se voir en statue d’airain sur le forum ?
Érasme
L a campagne bat son plein. Sur les marchés, on tracte. Sur le moindre pan de mur, les candidats, plus beaux les uns que les autres, exhibent leur tronche aux yeux des électeurs fascinés. Comme c’est bizarre : alors que le pays s’enfonce dans la récession, le chômage de masse, la peur du lendemain, les assassinats terroristes, le trouillomètre à zéro, toutes ces tronches placardées aux murs promettent des lendemains qui chantent, la joie et le bonheur, le nirvana. Regardons-les, écoutons-les.
Le candidat Démago Mèpatro promet une légère cure de responsabilité budgétaire (non non non pas une purge, mais non voyons, juste un petit poil d’équilibre du budget), ensuite de quoi l’avenir sera radieux pour tous. C’est certain : nous avons tellement d’atouts, d’entrepreneurs, de talents, d’enthousiasme créatif, dans notre beau pays de France, qu’en deux temps trois mouvements, nous serons le peuple le plus heureux de toute la terre. Suffit juste de voter pour moi.
Pas du tout, vocifère le candidat Pludémago Kemoi Yapa, n’écoutez pas les Docteurs Purgon. A force de saigner le patient, ils vont le faire crever, c’est-à-dire VOUS faire crever. Ecoutez-moi : j’ai la bonne recette. Vous manquez de pognon ? C’est ça, votre problème ? Hein ? Et ben, c’est tout simple : faut ratiboiser les riches. Votez pour moi : au-dessus de 20 fois le smic, je prends tout. Le pognon va quitter les poches privées pour venir garnir le coffre public, qui pourra de ce fait financer toutes sortes de gâteries : hausse des salaires, réduction des impôts, baisse de l’âge de la retraite. Comme les masses populaires auront plus de pognon à dépenser, du coup, l’économie va repartir en flèche. C’est Keynes, un sacré cerveau, qui l’a démontré par a + b. Fin du chômage, fin de la misère, fin de la précarité. Il vous suffit de voter pour moi, et vous allez voir ce que vous allez voir.
Tous des rigolos, prétend Archidémago. Le fond du problème, c’est tous ces salauds de capitalisses : les patrons, ces salauds, qui n’ont de cesse d’abaisser les salaires et de licencier à tout-va, juste pour pouvoir verser d’énormes dividendes à ces salauds d’actionnaires. Ce qu’il faut faire, c’est simple : d’abord interdire les licenciements. C’est le meilleur moyen de faire baisser le chômage, évidemment. Ensuite, faire en sorte que ça soye les salariés qui dirigent les entreprises. Et par conséquent, fini les dividendes. Et par conséquent, de quoi augmenter formidablement les salaires. Croyez-moi, tous nos problèmes viennent de ces salauds de patrons. On élimine les patrons, et hop, la vie devient belle pour toutes les travailleuses et tous les travailleurs de France.
Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre comme âneries, s’exclame Moidéma Godabord. La vérité vraie, écoutez-moi, c’est que tous les malheurs de notre beau pays de France viennent des immigrés. On n’arrête pas de laisser entrer des zigotos venant de toute la terre. Or la France a déjà 10 % de chômeurs. Davantage d’immigrés, c’est davantage de chômage. Il n’y a pas assez de logements pour les Français de France, mais il faut bien loger les immigrés. Ils s’entassent donc dans des banlieues dangereuses, propres à fabriquer des terroristes. Avec nous au pouvoir, vous allez voir ! On rétablit nos frontières, on renvoie tous les étrangers douteux, on arrête d’en accueillir d’autres et la France est sauvée. La France d’abord ! Votez pour moi.
Tous ces politichiens fatigués sont de plus en plus fatigants, soupire Lotentic Démago. Quand ils sont au pouvoir, ils ne cessent de proclamer que toutes les difficultés que nous traversons proviennent, non pas de leur mauvaise gestion, bien sûr, mais des gnômes malfaisants de Bruxelles. Et, au moment des élections, ils parlent d’autres choses. Il faut être cohérent. Si c’est la faute à Bruxelles, il faut quitter Bruxelles pour retrouver notre liberté, que les gnômes de Bruxelles ont abusivement confisquée. Allons-y, lançons le FREXIT, revenons au bon vieux franc français, mettons des gabelous à tous nos postes frontières, construisons des murailles, et la France sera sauvée. Dimanche prochain, votez pour moi !
Écœuré par une telle avalanche de démagogie, je me suis pointé à Ferney, histoire d’enguirlander le dénommé Voltaire, qui a puissamment contribué à l’abolition de la royauté en France. Au château, j’ai sonné. On m’a ouvert. Le grand homme dormait paisiblement. J’ai proféré d’une voix forte : « Dors-tu content Voltaire , et ton hideux sourire voltige-t-il encore sur tes os décharnés ? » Il s’est réveillé de très mauvais poil. Je me suis présenté : Antoine Lavaud, journaliste devant Dieu et les hommes. On a discuté. Il m’a expliqué qu’il avait toute sa vie milité pour la justice, pour la liberté, et donc pour une monarchie sans arbitraire, comme celle qu’il avait étudiée dans le royaume britannique. En revanche, l’idée du suffrage universel, non, non, non, ça ne vient pas de moi, dit le grand homme. D’ailleurs, je me souviens d’avoir écrit des choses définitives sur ce sujet. C’était dans… laissez-moi me souvenir, euh euh euh, ah oui, c’était dans dans mon Essai sur les Mœurs et l’Esprit des Nations. Ne bougez pas. Je vais retrouver la bonne page. Nous y voici. Écoutez :
« Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle est en tout pays uniquement occupée du travail des mains : l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne. Certainement cet esprit de la nation chinoise est le plus ancien monument de la raison qui soit sur la terre. »
Vous comprenez bien, Monsieur le gazetier, que sous la férule des rois de France, j’évitais de parler trop ouvertement de la France. Je prétendais parler de la Chine, comme Montesquieu faisait semblant de parler de la Perse.
Mais, comme je vous l’ai montré, ce n’est pas moi l’inventeur du suffrage universel. Donner le droit de vote aux citoyens éclairés, oui, mais à la populace, ce serait stupide et suicidaire, à mon avis. Cherchez plutôt chez chez des esprits creux comme Rousseau, Montesquieu, Condorcet ou de jeunes excités comme Saint-Just. Je peux retourner dormir, maintenant ? Merci, Monseigneur.
Et il a filé vers sa chambre.
Fatigué du voyage et de la discussion, je me suis allongé sur le grand fauteuil… Voltaire que j’avais aperçu dans le vestibule en entrant. Tout en roupillant, mon cerveau a poursuivi ses recherches sur cette sombre histoire de droit de vote universel. Je me suis souvenu de ceci : pendant plus d’un siècle après la Révolution française, on a vu s’opposer royalistes et républicains. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les républicains n’étaient pas chauds pour l’adoption du suffrage universel. Ils considéraient les travailleurs des villes comme mal informés et par conséquent trop sensibles à la démagogie (tiens, déjà les démagos !). Ils préféraient donc le suffrage censitaire (réservé à ceux qui payaient un certain niveau d’impôts) ou capacitaire (lié à un certain niveau d’éducation.)
Inversement, les royalistes, certains de trouver dans les campagnes un soutien majoritaire, réclamaient le suffrage universel : pour eux, le suffrage censitaire, c’était un régime inacceptable, basé sur le « règne de l’argent » Quelle horreur !
Il a donc fallu attendre la révolution de 1848 pour que le suffrage universel soit instauré. Il faut toutefois préciser que ce suffrage dit « universel » était en réalité réservé aux mâles. Les radicaux-socialistes qui gouvernèrent la France durant la IIIe République, étaient en effet persuadés que les femmes, toujours fourrées à l‘église, auraient tendance à voter pour la droite. Ce n’est donc finalement qu’à partir de 1944 que la France s’est dotée d’un droit de vote véritablement universel.
Et du coup, nous y voici : ayant donné le droit de vote à la « populace », comme dit Voltaire, on nage dans l’océan de la démagogie.
Encore faut-il distinguer. Il y a les candidats classiques, ceux qui promettent la félicité pour demain matin (suffit juste de voter pour eux) et les candidats plus subtils, qui vous jurent qu’ils sauront vous faire échapper au