Du côté des Laurentides, tome 3 : La maison du docteur
158 pages
Français

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Description

Après la tragédie qui a ébranlé le village et causé le décès de Bérangère, Agnès tâche de reprendre les rênes de sa vie. Sa correspondance avec Marion lui procure un soutien inestimable et lui permet de garder contact avec la vie au manoir et avec son amie qui, enfin, semble envisager l’avenir avec espoir.
Chez les Théberge, par contre, les tensions s’amplifient. Persuadés que Jérémie a causé l’incendie, les habitants s’en prennent à lui tandis que les proches du jeune homme tentent de le protéger; Juliana, de son côté, combat toujours un mal-être profond qui inquiète de plus en plus son entourage. Arrivera-t-elle à vaincre ses démons une fois pour toutes?
En attente d’une décision gouvernementale qui scellera leur avenir, Fulbert entame des démarches pour se rapprocher de sa belle, à Saint-Clément. Agnès et lui pourront-ils enfin s’unir pour la vie et s’installer au village? Si seulement la carrière de la jeune fiancée ne reposait pas entre les mains de fonctionnaires et de lois si rigides…
Savourez la conclusion émouvante d’une série aussi magnifique que son décor laurentien où l’amitié, l’entraide, la résilience et l’amour permettent de surmonter les mauvais coups du destin tout autant que d’apprécier petits et grands bonheurs. Un autre chef-d’œuvre de Louise
Tremblay d’Essiambre!

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 août 2020
Nombre de lectures 16
EAN13 9782897589561
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du côté des
Laurentides
TOME 3 – La maison du docteur
DU MÊME AUTEUR CHEZ LE MÊME ÉDITEUR :
Du côté des Laurentides, tome 1 : L’école de rang, 2019
Du côté des Laurentides, tome 2 : L’école du village, 2020
Mémoires d’un quartier 1 : Laura (2008), Antoine (2008) et
Évangéline (2009), réédition 2020
Mémoires d’un quartier 2 : Bernadette (200 9), Adrien (2010) et
Francine (2010), réédition 2020
Mémoires d’un quartier 3 : Marcel (2010), Laura, la suite (2011) et
Antoine, la suite (2011), réédition 2020
Mémoires d’un quartier 4 : Évangéline, la suite (2011), Bernadette, la suite (2012) et
Adrien, la suite (2012), réédition 2020
Entre l’eau douce et la mer, 1994 (réédition de luxe), 2019
Histoires de femmes, tome 1 : Éléonore, une femme de cœur, 2018
Histoires de femmes, tome 2 : Félicité, une femme d’honneur, 2018
Histoires de femmes, tome 3 : Marion, une femme en devenir, 2018
Histoires de femmes, tome 4 : Agnès, une femme d’action , 2019
Une simple histoire d’amour, tome 1 : L’incendie, 2017
Une simple histoire d’amour, tome 2 : La déroute, 2017
Une simple histoire d’amour, tome 3 : Les rafales, 2017
Une simple histoire d’amour, tome 4 : Les embellies, 2018
L’amour au temps d’une guerre, tome 1 : 1939-1942, 2015
L’amour au temps d’une guerre, tome 2 : 1942-1945, 2016
L’amour au temps d’une guerre, tome 3 : 1945-1948, 2016
L’infiltrateur, roman basé sur des faits vécus, 1996, réédition 2015
Boomerang, roman en collaboration avec Loui Sansfaçon, 1998, réédition 2015
Les demoiselles du quartier, nouvelles, 2003, réédition 2015
Les héritiers du fleuve, tome 1 : 1887-1893, 2013
Les héritiers du fleuve, tome 2 : 1898-1914, 2013
Les héritiers du fleuve, tome 3 : 1918-1929, 2014
Les héritiers du fleuve, tome 4 : 1931-1939, 2014
Les années du silence 1 : La tourmente (1995) et La délivrance (1995), réédition 2014
Les années du silence 2 : La sérénité (1998) et La destinée (2000), réédition 2014
Les années du silence 3 : Les bourrasques (2001) et L’oasis (2002), réédition 2014
La dernière saison, tome 1 : Jeanne, 2006
La dernière saison, tome 2 : Thomas, 2007
La dernière saison, tome 3 : Les enfants de Jeanne, 2012
Les sœurs Deblois, tome 1 : Charlotte, 2003
Les sœurs Deblois, tome 2 : Émilie, 2004
Les sœurs Deblois, tome 3 : Anne, 2005
Les sœurs Deblois, tome 4 : Le demi-frère, 2005
De l’autre côté du mur, récit-témoignage, 2001
Au-delà des mots, roman autobiographique, 1999
« Queen Size » , 1997
La fille de Joseph, roman, 1994, 2006, 2014 (réédition du Tournesol, 1984)
Visitez le site Web de l’auteur : www.louisetremblaydessiambre.com

Guy Saint-Jean Éditeur
4490, rue Garand
Laval (Québec) H7L5Z6
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Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
© Guy Saint-Jean Éditeur inc., 2020
Révision : Isabelle Pauzé
Conception graphique et mise en pages : Christiane Séguin
Page couverture : Toile peinte par Louise Tremblay d’Essiambre, « La maison du docteur»
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Bibliothèque et
Archives Canada, 2020
ISBN : 978-2-89758-955-4
ISBN EPUB : 978-2-89758-956-1
ISBN PDF : 978-2-89758-957-8
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par quelque procédé que ce soit, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur. Toute reproduction ou exploitation d’un extrait du fichier EPUB ou PDF de ce livre autre qu’un téléchargement légal constitue une infraction au droit d’auteur et est passible de poursuites légales ou civiles pouvant entraîner des pénalités ou le paiement de dommages et intérêts.

Guy Saint-Jean Éditeur est membre de
l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).
À mon fils Frédérik, avec cette fierté
devant l’objectif atteint, et l’amour d’une mère
qui espère toujours en des jours meilleurs
pour ses enfants.
Je t’aime.
« La vie est vraiment simple,
mais nous insistons à la rendre compliquée. »
C ONFUCIUS
Note de l’auteur
Chers lecteurs,
Dehors, c’est l’hiver et je pense à vous avant de commencer l’écriture de ce troisième et dernier tome de la série « Du côté des Laurentides » .
Je tiens à vous dire combien le paysage est beau, emmitouflé dans sa couette immaculée. Ici, à l’orée du boisé voisin, la pollution n’a pas droit de séjour, et la neige reste vraiment blanche. C’est magnifique. Vous n’aurez donc pas vraiment de difficulté à me croire quand j’affirme que je n’ai aucun regret d’avoir quitté ma rivière.
D’autant plus que mes amies les outardes ne m’ont pas oubliée !
En effet, en octobre dernier, alors que je lisais bien installée dans un fauteuil dans la cour, elles sont venues me saluer en passant directement au-dessus de ma nouvelle maison. Quel bonheur ! Puis, je ne sais pas si le beau cardinal qui vient me réveiller tous les matins est celui qui se perchait sur mon olivier de Bohême à mon ancienne demeure, mais il lui ressemble beaucoup et sa présence me réconforte. J’aime bien me sentir toute proche de la nature, je crois vous l’avoir déjà dit, non ?
Finalement, moi qui espérais un automne haut en couleurs, j’ai été comblée ! Durant plus d’un mois, j’ai été littéralement entourée d’or et de pourpre, exactement comme je l’aime quand viennent les jours plus frais. Que puis-je demander de plus ? Je le répète, je suis heureuse ici !
Depuis mon déménagement, j’ai parfois l’impression d’avoir le meilleur de deux mondes et j’en remercie la vie.
Voilà pour le décor qui m’attend chaque matin, et l’état d’âme qui est le mien depuis l’été dernier.
En ce moment, le jour commence à peine à se lever. Il faut dire cependant qu’en ce début de janvier, la clarté se laisse désirer, et j’en profite. Je suis de ces gens qui, en prenant de l’âge, deviennent de plus en plus paresseux. Que voulez-vous ! Il faut bien avoir quelques défauts, n’est-ce pas ? J’ai donc renoué avec une vieille habitude d’adolescence, et je me permets de dormir tout mon saoul.
Fini les réveils à cinq heures du matin !
Il n’en reste pas moins qu’en ce moment, je suis très heureuse de m’adresser à vous. En fait, l’urgence d’écrire finit toujours par me tirer du lit ! Dès que je pense à l’histoire inachevée, une espèce de fébrilité s’empare de moi et il n’y a rien à faire, je ne peux me rendormir. Et le même phénomène se produit quand je lis un roman qui me captive. Quand je dis que l’écriture et la lecture découlent d’une même passion !
En ce moment, toutefois, je suis heureuse de ces quelques mots que je vous adresse, car ça ressemble à une conversation. Je trouve cela plus facile que de plonger dans l’écriture d’une histoire dont je ne connais pas grand-chose au départ, et comme je dois me familiariser avec un nouvel ordinateur, ça fait bien mon affaire d’avoir à vous parler. J’ai cependant très hâte de me sentir à l’aise avec ce nouvel outil de travail comme je l’étais avec mon fidèle compagnon d’écriture qui a rendu l’âme dimanche dernier, après dix ans de bons services.
Peut-être n’a-t-il pas aimé la fin du tome précédent ?
Il est vrai que de voir partir la petite école rouge en fumée, emportant l’âme de Bérangère avec elle, a été tout un choc. Même pour moi !
Alors, imaginez un peu ce que ça doit être pour Agnès… Elle est là, avec moi, avec nous, devrais-je plutôt dire, et je m’apprête à écouter ce qu’elle a de bon à nous raconter. Elle est songeuse et je n’ai aucune difficulté à deviner ce qui la rend aussi triste. Elle se berce tout doucement dans un coin de mon bureau, le regard vague, l’œil sec… Quoi qu’il en soit, elle semble assez calme, bien que très affligée. On le serait à moins, n’est-ce pas ?
Je vous l’ai souvent dit, et je le pense sincèrement, les confidences ne se brusquent pas, et il ne sert à rien d’essayer de les provoquer, sinon elles risquent de s’enfuir pour ne jamais revenir. Non, les confidences se présentent en leur temps, parfois de façon inattendue, et c’est pour cette raison qu’il faut rester attentif, l’oreille à l’affût.
Voilà pourquoi je vais attendre qu’Agnès soit prête à me parler, comme elle l’a fait avec sa tante Lauréanne, l’autre jour. Malheureusement, je n’étais pas là, et je ne sais pas du tout ce qu’elles se sont dit. Mais ce n’est pas grave. Je fais entièrement confiance à Lauréanne pour trouver les bons mots et la manière de les dire afin de réconforter celle qu’elle aime comme une fille. De toute façon, dès qu’il est question d’émotion, je sais me montrer patiente, moi qui ne le suis guère en temps normal. Alors, en ce moment, j’ai tout mon temps pour Agnès. Nous allons donc rester silencieuses tant et aussi longtemps que cela sera nécessaire. Dans le fond, moi aussi, je suis infiniment triste d’avoir vu mourir Bérangère de façon aussi bête, aussi inutile. En effet, en quelques pages seulement, je m’étais déjà attachée à cette toute jeune femme énergique, mais malheureusement, je ne pouvais rien changer à sa destinée…
C’est triste à dire, et je sais que je me répète, mais je n’ai aucun contrôle sur la vie de mes personnages. Pas plus que j’en ai sur la mienne, d’ailleurs ! C’est donc avec une douloureuse surprise que j’ai vu Bérangère s’éloigner de l’histoire que je racontais, et depuis, je respecte le silence d’Agnès. En pensée, je me contente de l’accompagner dans son deuil. Ainsi, quand elle sera prête à me confier son chagrin et ses espoirs, car ces derniers finissent toujours par renaître, je serai là pour accueillir ses propos, ou ses larmes, ou sa colère…
Si vous restez à mes côtés, nous serons deux à lui dire combien nous l’aimons, et que pour cette raison, nous allons l’écouter avec beaucoup de tendresse. Peut-être finirons-nous par comprendre, ou accepter, pourquoi la vie s’amuse parfois à être si dure, si mesquine ? Peut-être…
Installez-vous confortablement dans le fauteuil là-bas, car devant le visage fermé d’Agnès, je crois que l’attente risque d’être un peu longue. Néanmoins, elle peut être belle à sa manière.
Êtes-vous prêt ? Oui ? Alors allons-y et bonne lecture…
Oh, j’allais oublier…
Il y a un petit quelque chose qui me turlupine depuis quelques semaines, et comme ces quelques phrases que je vous adresse au début de chacun de mes livres sont le lien le plus direct qui nous unit, j’ose croire que ça me permet de vous parler de moi, en toute amitié. Je vais donc en profiter.
Je ne sais trop à qui est venue l’idée, ni pourquoi elle est devenue subitement d’une importance capitale, mais je déteste cette nouvelle façon de nous désigner, nous, les femmes qui écrivons. Est-ce le « politiquement correct» qui a joué dans ce dossier ? Probablement, mais je tenais à le dire : je déteste le mot « autrice» ! Si on veut à tout prix féminiser le terme, le mot « auteure » faisait bien le travail, et celui d’écrivaine existe depuis des lustres, porteur de respect et de rêve. Alors, de grâce, ne m’appelez jamais « autrice» ! Ça risque de me donner de l’urticaire… Voilà, c’est dit.
Et maintenant, c’est vrai : bonne lecture !
Liste des personnages
Agnès Lafrance : Personnage qu ? on a rencontré dans les séries précédentes (Histoires de femmes et Une simple histoire d’amour). Fille de Jaquelin et Marie-Thérèse; elle a été élevée en partie par son oncle Émile et sa tante Lauréanne. Elle a enseigné à l’école du rang 3 de Saint-Clément-des-Laurentides et est maintenant à l’école du village. Elle est fiancée à Fulbert Morissette. Grande amie de Marion, elle entretient avec celle-ci une correspondance régulière.
Cyprien Morissette : Docteur Morissette, le père de Fulbert.
Donatienne Garnier : La gouvernante chez le docteur Morissette.
Félicité Gagnon : Grand-tante d’Agnès Lafrance.
Marion Couturier : Grande amie d’Agnès avec qui elle entretient une correspondance régulière. Elle est cuisinière au manoir des O’Gallagher dans la petite ville de Villeneuve. James O’Gallagher (le fils de la famille O’Gallagher) et elle sont amoureux. Elle travaille sous la supervision de madame Éléonore, épouse du majordome, Théodule Tremblay.
Les habitants de Saint-Clément-des-Laurentides :
Bérangère Martineau : La nouvelle institutrice de l’école de rang, décédée dans un incendie à la fin du tome précédent.
Honorine Théberge (née Langlois) : Épouse de Romuald. Elle a pris en charge la famille de ce dernier après le décès de sa première épouse.
Romuald Théberge : Veuf après avoir eu cinq enfants (dont un qui est décédé à la naissance), il épouse Honorine Langlois en secondes noces. Il s’occupe du verger et est accompagnateur de ski.
Fernand Théberge : Aîné de Romuald, frère jumeau de Fernande, il suit les traces de son père.
Fernande Théberge : Aînée de Romuald, soeur jumelle de Fernand, elle est entrée chez les soeurs cloîtrées à l’âge de 16 ans.
Jérémie Théberge : Fils de Romuald, handicapé intellectuel.
Juliana Théberge : Fille de Romuald.
Jean-Baptiste Théberge : Fils d’Honorine et de Romuald.
Omer Dompierre : Le boulanger.
Gracia Dompierre : La boulangère, épouse d’Omer.
Damien Dompierre : Fils d’Omer et de Gracia Dompierre.
Jacinthe Dompierre : Fille d’Omer et de Gracia Dompierre.
Jonas Lacombe : Le propriétaire du magasin général.
Rolande Lacombe : Épouse de Jonas Lacombe, propriétaire du magasin général.
Henri Cadrin : Le forgeron.
Émérentienne Jutras : Une voisine d’Agnès qui tient la boutique de mercerie et qui lui montre à tricoter.
Curé Jodoin : Curé de la paroisse de Saint-Clément-des-Laurentides.
« Madame Curé» : Madeline Jodoin, la mère du curé Jodoin.
PREMIÈRE PARTIE Hiver 1933
Chapitre 1
Lettre de Marion à Agnès
« Très chère amie,
Quel drame que celui que tu traverses présentement, et quelle tristesse de savoir ce qui est arrivé à Bérangère… Je t’offre toutes mes condoléances, chère Agnès. Bérangère n’était peut-être qu’une amie toute récente, je sais tout de même qu’elle était devenue plus qu’une connaissance pour toi et que tu l’appréciais beaucoup. Tu me l’as dit. Quant à moi, je la trouvais bien gentille. C’est pour cela que je tenais à te dire tout de suite que tu peux compter sur moi, sur mon amitié. À mes yeux, tu es comme une sœur, tu le sais, n’est-ce pas ? Et madame Éléonore aussi l’a compris depuis longtemps. Alors, devant mon désarroi, elle m’a chassée de la cuisine. En ce moment, je suis donc dans ma chambre, penchée sur mon papier à lettre afin de t’écrire tout de suite au lieu d’être restée dans la cuisine en train de préparer le dîner.
La nouvelle de l’incendie nous est arrivée ce matin, un peu avant le dîner, alors que les cendres de la petite école devaient être encore chaudes. Vraiment, le téléphone nous permet en temps réel de partager nos joies et nos peines avec tous ceux que nous aimons, et c’est ce matin que j’en prends conscience.
Toujours est-il que c’est ta tante Félicité qui a téléphoné au manoir pour nous faire part de la triste, que dis-je ! de la terrible nouvelle. Laisse-moi te dire que madame Éléonore était dans tous ses états quand elle est redescendue à la cuisine. Elle en avait les larmes aux yeux quand elle nous a raconté que tu avais appelé chez ton oncle Émile, depuis le presbytère, et ce, dès le petit matin, pour leur annoncer que la petite école rouge n’existait plus et que Bérangère était décédée dans l’incendie. J’ai su aussi que ton oncle et ta tante étaient partis dans l’heure pour te rejoindre à Saint-Clément-des-Laurentides. En ce moment même, ils doivent déjà être avec toi. Tant mieux. Il y a certains événements, comme celui qui vient de frapper ton village, qui se vivent plus facilement en compagnie des siens. Surtout qu’en ce moment, c’est d’un incendie dont nous parlons, et je sais que tu as déjà vécu pareil drame durant ton enfance. Ça doit être doublement difficile pour toi.
Je ne peux m’empêcher de penser aux parents de Bérangère, même si je ne les connais pas. C’est certainement affreux pour eux de perdre une belle grande fille aussi gentille et lumineuse. Tu vois, c’est le mot qui me vient spontanément à l’esprit quand je pense à ta jeune amie : lumineuse ! C’est donc l’image d’une toute jeune femme souriante et resplendissante dont je garderai le souvenir.
Je t’aime beaucoup, Agnès, et je partage ta tristesse. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour toi, tu n’as qu’à le dire.
Maintenant, je vais profiter de cette lettre pour te parler de nos petites joies du quotidien. Même si ça peut te paraître déplacé, je crois au contraire que ça va t’aider à reprendre pied dans la réalité de tous les jours, car la vie continue malgré tout. Ça, c’est monsieur Tremblay qui l’a dit, tout à l’heure, avant de remonter à l’étage.
Tout d’abord, les jumeaux !
Imagine-toi donc que la petite Martine s’est mise à marcher, il y a de cela deux jours à peine. Probablement qu’elle en avait assez de tourner en rond autour des chaises qu’elle prenait comme appui depuis un bon moment déjà, mais la première chose qu’on a su, c’est qu’elle se dirigeait toute chancelante vers sa maman. C’est en riant que la mignonne petite fille s’est jetée sur sa mère en s’agrippant à sa jupe. Notre chère cuisinière s’est aussitôt mise à pleurer de joie. Puis, ses larmes ont redoublé quand elle a dit que bientôt, elle n’aurait plus de bébés. Une vraie fontaine qui n’arrêtait pas ! J’ai dû courir à l’autre bout du manoir pour demander à monsieur Tremblay de venir voir les prouesses de sa fille. Laisse-moi te dire que notre majordome m’a vite dépassée dans le corridor qui mène à l’escalier. Quand je suis entrée dans la cuisine à mon tour, c’était tout bonnement merveilleux de les voir s’extasier devant leur petite, comme si Martine était la première enfant au monde à savoir marcher.
Quant à Martin, il ne semble pas pressé du tout de se tenir sur ses jambes. Chaque fois qu’on essaie de le mettre debout, il se met à gigoter comme un beau diable et quand on le dépose sur le plancher, il plie les genoux et il se dépêche de filer à quatre pattes jusqu’au bout de la cuisine, en riant à gorge déployée, comme s’il se moquait de nous. Par contre, il mange déjà tout seul avec sa petite cuillère, et très proprement, et il a commencé à dire quelques mots. Chaque fois que le petit garçon dit « mama» , madame Éléonore se met à rougir de fierté. Tout comme son mari quand il entend prononcer le mot « papa» . En fiait, tous les domestiques deviennent un peu gagas dès qu’il est question des bébés. Même notre jardinier Quincy se laisse prendre au jeu. L’autre jour, je l’ai surpris assis sur le plancher de la cuisine, en train de jouer avec les jumeaux. Avec une patience d’ange, il empilait des blocs en bois que les petits s’amusaient à faire dégringoler.
Voilà pour les nouvelles de la cuisine.
Si je monte à l’étage, maintenant, et que je pense aux parents de James, je peux t’annoncer sans me tromper que le vent a bel et bien tourné. Même monsieur O’Gallagher s’est mis à me sourire chaque fois que je le croise et il me salue toujours sur un ton gentil. Puis, James continue de revenir au manoir tous les vendredis, sans exception. C’est Adam et mademoiselle Tiffany qui vont le chercher à l’université ou chez sa tante, qui habite Montréal, dès qu’ils ont fini de travailler à l’entrepôt. Quant à monsieur O’Gallagher, il vient de s’acheter une autre auto, car il préfère ne pas avoir d’horaire fixe.
Même si James doit étudier durant la fin de semaine et que je n’ai pas la chance de beaucoup le voir, il tient tout de même à être tout près de moi, au moins deux jours par semaine. Je me sens toute légère quand il est là, pas trop loin. Dès que je vais le voir, tout à l’heure, au moment du repas, je vais lui faire part du drame qui vous frappe.
Ce qui me fait penser à ton fiancé, ce cher Fulbert.
J’espère très sincèrement que si tu as besoin de sa présence, et te connaissant, ça risque bien d’être le cas, tu sauras le dire sans la moindre hésitation pour qu’il puisse être à tes côtés aussi longtemps qu’il le faudra.
Et tant pis pour les messieurs du ministère !
Ces gens-là ont tellement besoin de toi à Saint-Clément-des-Laurentides, surtout en ce moment, qu’ils ne peuvent te mettre à la porte pour une entorse comme celle-là à leur protocole un peu ridicule. D’un grand malheur, tu pourras peut-être tirer quelques bons arguments en ta faveur, et devenir ainsi la première institutrice de campagne à être mariée sans pour autant perdre son emploi. Pourquoi pas ?
C’est ce que j’avais envie de t’écrire, en cet instant où tu occupes toutes mes pensées. Je déplore la distance qui nous sépare, car présentement, j’aimerais te prendre dans mes bras et te répéter que je t’aime beaucoup.
C’est certain que tu resteras dans mes pensées durant les jours qui nous séparent d’une rencontre, et je t’embrasse très fort.
Ton amie, Marion»

Le dimanche 5 février 1933, dans la chambre d’Agnès
Quand Agnès se glissa enfin sous ses draps, au beau milieu de la nuit, elle était frigorifiée et elle avait le cœur en lambeaux. Elle avait assisté au moment où le corps de Bérangère avait été retiré des décombres. Elle était étroitement blottie tout contre Honorine, une main sur la tête de Jean-Baptiste, qui se cachait les yeux dans un pan du manteau de sa mère, puis, vidée de ses larmes, Agnès était repartie. À pied, parce qu’elle n’avait pas envie de parler à qui que ce soit. Tout ce qu’elle souhaitait, c’était de retrouver la chaleur rassurante de sa propre demeure. Sans hésiter, elle avait remis sa robe de nuit, déposant sur les marches de l’escalier ses vêtements qui sentaient la fumée. Elle n’attendrait pas au lundi soir, le jour où elle s’obligeait à faire la corvée de la lessive, et elle les savonnerait durant la journée.
Puis, Agnès se coucha. Elle espérait de toute son âme que le sommeil viendrait lui ravir les images qui tournoyaient en boucle dans sa tête.
Malheureusement, sur le coup, elle n’arriva pas à se rendormir, malgré un état d’épuisement total. Elle s’agita un moment sous la couverture, souhaitant que la fatigue finisse par l’emporter. Ce fut long, mais ses paupières acceptèrent enfin de se fermer d’elles-mêmes. Cependant, dès qu’elle glissa enfin vers le sommeil, les cauchemars qui avaient souvent interrompu ses nuits d’enfant, à la suite de l’incendie de leur maison à Sainte-Adèle-de-la-Merci, revinrent en force, mélangeant allègrement les deux événements : le feu qui avait détruit la petite école rouge et celui qui avait emporté la maison de ses parents.
Peu de temps après, Agnès s’éveilla en sursaut, le visage inondé de larmes, elle qui croyait bien sincèrement les avoir toutes épuisées. Par la fenêtre dont elle avait oublié de fermer les rideaux, elle constata qu’il faisait toujours nuit. Une main sur sa poitrine pour calmer son cœur en émoi, elle se recoucha et ferma les yeux pour tenter de se rendormir. En vain. Les flammes continuaient de valser derrière ses paupières closes. Après de longues minutes à se retourner entre ses draps, Agnès se releva, et en désespoir de cause, elle vint se réfugier dans la cuisine.
Une fois la lumière ouverte, les fantômes reculèrent dans les recoins d’ombre et ils furent aussitôt moins envahissants. Il ne restait que sa peine.
Agnès se fit un thé, qu’elle sirota à toutes petites gorgées en pensant à son amie Bérangère.
Puis, ce fut le nom de Jérémie qui se greffa à sa détresse, et les larmes se remirent à couler de plus belle.
Pourquoi, la nuit dernière, souriait-il ainsi ? Était-ce sa fascination pour le feu qui était poussée à son comble devant pareil incendie ?
Ou était-ce autre chose ?
Agnès secoua la tête dans un grand geste de négation. Même si Jérémie avait toujours dit qu’il détestait la petite école, parce qu’elle portait en elle de mauvais souvenirs qui lui revenaient parfois quand il y mettait les pieds, le jeune homme ne pouvait pas avoir pensé à la réduire en cendres. Après tout, il disait aussi que chez lui, il n’avait pas le droit d’allumer le poêle, ni de l’alimenter.
— Mon père me l’a pas encore montré, lui avait-il confié, de sa grosse voix caverneuse. Pis j’ai pas le droit de toucher aux allumettes, parce que je pourrais me faire mal.
Et quand Jérémie ne connaissait pas quelque chose, ou quand on lui interdisait de faire quelque chose, il s’en abstenait.
Alors…
Dès que l’aube glissa ses premières lueurs au-dessus de la montagne, Agnès s’habilla chaudement et sortit de chez elle. Elle eut aussitôt l’impression que le mercure avait chuté. Elle remonta le col de son manteau et cala sa tuque, se disant, néanmoins, que la chaleur intense de la nuit qu’elle avait passée à côté du brasier venait probablement fausser ses perceptions.
Durant un court instant, elle resta immobile sur le bord de la chaussée, ne sachant vers où diriger ses pas. Puis, elle aperçut une faible lumière à la fenêtre de la cuisine du presbytère et elle s’y dirigea. Tout comme elle, monsieur le curé ne devait pas arriver à se rendormir. Peut-être serait-il content de ne pas être seul ? De plus, Agnès ressentait le besoin d’entendre la douceur réconfortante d’une voix familière, et il y avait un téléphone au presbytère. L’excuse pour oser déranger à une heure aussi indue était toute trouvée.
— Venez, mademoiselle Lafrance. Entrez. Donnez-moi votre manteau.
Le curé ne paraissait nullement surpris de voir Agnès. Même qu’il semblait heureux de cette visite.
— Le sommeil est difficile à trouver, n’est-ce pas ?
Sa question n’en était pas une. Agnès se contenta de hausser les épaules avant de retirer son manteau.
— Si ça ne vous dérange pas, j’aimerais beaucoup appeler à Montréal, déclara-t-elle toutefois. Est-ce que je peux ? Je vous paierai les frais, bien entendu.
Comme les parents d’Agnès étaient en visite chez leur fils Cyrille et que ce dernier n’avait pas encore le téléphone, elle appela donc chez son oncle Émile et ce fut finalement la voix de sa tante Lauréanne qui répondit, déclenchant une autre crise de larmes chez la jeune institutrice. À ce moment-là, son oncle reprit l’appareil. Il écouta la conversation en posant une oreille contre celle de Lauréanne, et il annonça à Agnès que son épouse et lui allaient prendre la route dès qu’ils seraient habillés.
— Espère-nous, ma belle, on s’en vient. Nom d’une pipe ! C’est pas dit qu’on va te laisser toute seule après un grand drame comme celui-là. Calcule deux, trois heures environ, selon l’état des chemins, pis on est là. À tantôt.
À la simple pensée qu’elle pourrait bientôt se blottir contre sa tante, Agnès se sentit réconfortée. Elle raccrocha en essuyant ses dernières larmes du revers de la main.
— Mononcle et matante s’en viennent, fit-elle tout simplement.
Le curé Jodoin approuva d’un bref hochement de la tête, puis il lui offrit de prendre un café.
Un peu plus tard, le curé proposa à la jeune femme qu’ils aillent se recueillir ensemble dans la sacristie, là où les restes de Bérangère avaient été placés dans un humble cercueil en planches de sapin. Tout en marchant entre le presbytère et l’église, le prêtre lui donna quelques détails concernant le déroulement de la semaine à venir.
— Tout à l’heure, je vais appeler mon confrère de la paroisse où habitent les parents de mademoiselle Martineau pour qu’il puisse les prévenir. Les détails concernant la famille de la jeune institutrice figurent dans son contrat d’embauche et j’en ai une copie, comme j’en possède une pour vous aussi. Un simple télégramme n’aurait pu suffire pour annoncer pareil drame à des parents, n’est-ce pas ?
— C’est bien certain.
— C’est ce que je me suis dit… Selon mon expérience, monsieur Martineau ne devrait pas tarder à prendre les dispositions qui s’imposent, et il me semble correct de dire qu’il viendra chercher sa fille dès demain. Mon expérience me fait estimer que les funérailles auront lieu mercredi, fort probablement. Quoi qu’il en soit, nous dirons une messe de Requiem pour elle ici, mercredi matin. C’est le moins qu’on puisse faire… Ah oui ! Avant de nous séparer, la nuit dernière, les marguilliers et moi, nous avons convenu de garder l’école du village fermée pour quelques jours. Je vais en aviser les parents concernés lors de l’homélie, plus tard ce matin, durant la messe dominicale. Il me faut aussi prévenir les fonctionnaires du ministère du terrible incendie que la paroisse vient de connaître. Je discuterai avec eux pour savoir ce que nous ferons des élèves du haut de la paroisse… On ne peut tout de même pas les laisser à eux-mêmes, les pauvres enfants !
— C’est vrai… Ils n’ont plus d’école, reconnut Agnès sur un ton consterné.
— Ni d’institutrice, ce qui est encore infiniment plus triste, nota le curé Jodoin, tout en ouvrant la porte donnant dans la sacristie, à l’arrière de l’église. Entrez et suivez-moi. Nous avons posé le cercueil tout près de la porte latérale, qui est restée entrouverte, à cause de l’odeur assez forte. Ensemble, nous allons prier pour le repos de l’âme de mademoiselle Martineau.
Quand Agnès y repenserait plus tard, elle comprendrait que la seule éclaircie dans cette longue semaine éprouvante aurait été la visite rapide de son oncle Émile et de sa tante Lauréanne, alors que Juliana était restée à Montréal.
— Quand elle a appris la nouvelle, Juliana est devenue blanche comme un drap, pis elle a dit qu’elle préférait rester en ville, répondit Lauréanne quand Agnès, après avoir pleuré une ondée de larmes sur l’épaule de sa tante, s’était interrogée sur l’absence de la jeune fille. J’avoue que ça m’a soulagée un peu, parce que notre chère tante Félicité tousse un brin depuis un petit bout de temps. Ça m’aurait inquiétée de la savoir toute seule. Surtout que tes parents sont pas en ville, eux autres non plus.
— Matante est malade ? demanda Agnès en reniflant.
— À vrai dire, pas vraiment, modula Lauréanne. Pas dans le sens de ce qu’on a connu avec ton grand-père, quand il a failli mourir d’une pneumonie. Même que notre bonne Félicité serait venue avec nous autres, si je l’avais laissée faire. Mais comme je lui ai dit : à son âge, avec sa petite toux sèche qui persiste, vaut mieux prendre aucun risque.
— Ça lui ressemble, ça, constata Agnès, nullement surprise. Chère vieille dame ! Toujours prête à vouloir aider les autres. J’espère que ce n’est pas trop grave, sa vilaine toux.
— C’est ben fin de ta part, Agnès, de te soucier de…
— Et moi je te dis de surtout pas t’inquiéter pour la tante Félicité, grommela Émile, coupant ainsi la parole à son épouse, à qui il faisait de gros yeux.
Puis, il se radoucit, en se tournant vers Agnès.
— Tu connais Lauréanne, non ? Elle a la fichue manie de faire des montagnes avec des riens. Elle a pas tellement de défauts, ma femme, ça je suis capable de le reconnaître, sauf peut-être cette tendance à s’affoler tout le temps, et souvent pour pas grand-chose. Astheure, si on allait sur le rang 3 ? Après tout, c’est pour ça qu’on est venus jusqu’ici.
Ainsi, tous les trois ensemble, ils se rendirent sur le rang 3 pour se recueillir durant un moment devant l’école, dont les ruines dégageaient encore un peu de chaleur, puis, au retour, ils s’arrêtèrent chez les Théberge.
Curieusement, Honorine était seule dans la cuisine. Elle semblait dévastée et, de toute évidence, elle avait beaucoup pleuré.
— Dieu soit loué, vous n’êtes pas seule, Agnès ! lança-t-elle en ouvrant la porte… Je pensais justement à vous et je m’apprêtais à partir pour vous rejoindre, après avoir bu un thé pour me réchauffer… Je n’arrête pas de grelotter. J’ai l’impression d’avoir pris froid, la nuit dernière.
Puis, elle se tourna vers l’oncle et la tante d’Agnès.
— Malgré les circonstances, ça me fait plaisir de vous revoir, monsieur Émile et madame Lauréanne… Mais entrez, venez vous asseoir. J’ai justement une pleine théière qui est prête…
À peine Honorine avait-elle prononcé ces quelques phrases que Jean-Baptiste descendait bruyamment l’escalier. Depuis sa chambre, il avait entendu la voix d’Agnès. Sans dire un seul mot, il se précipita vers elle, avant même qu’elle eut fini d’enlever son manteau. La jeune femme s’accroupit pour être à sa hauteur, et elle serra le petit garçon très fort tout contre elle.
— Comment vas-tu ce matin, mon beau Jean-Baptiste ?
— J’ai de la peine, chuchota le petit garçon à l’oreille de son ancienne institutrice. Beaucoup de peine.
— Et c’est normal. Moi aussi, tu sais, j’ai beaucoup de peine, répondit Agnès sur le même ton. Je viens de perdre une amie que j’aimais sincèrement.
— C’est vrai, approuva Jean-Baptiste en reniflant… Mademoiselle Bérangère était votre amie. Hier, on faisait même du ski ensemble, souligna-t-il d’une voix chevrotante, tout en s’écartant légèrement pour pouvoir regarder Agnès dans les yeux. Ça me fait tout drôle de penser à ça ! Me semble que ça se peut pas qu’hier, on était sur la pente de ski avec mademoiselle Bérangère pis que là, elle est morte… Pourquoi ça arrive, des choses de même, mademoiselle Lafrance ? C’est-tu parce que le Bon Dieu est méchant, des fois ?
— Mais non, bredouilla Agnès, tout en levant un regard troublé vers Honorine. En effet, que pouvait-elle répondre à une question qui semblait si pertinente ? Elle-même en voulait terriblement au Ciel d’avoir permis une telle injustice et c’était avec un certain soulagement qu’elle avait omis la messe dominicale, prétextant devant le curé Jodoin qu’elle devait attendre sa visite. Sa prière aurait été plutôt une bordée de reproches.
Honorine sembla comprendre le regard alarmé qu’Agnès lui lança, car elle s’approcha tout de suite de son fils.
— Viens ici, mon garçon, ordonna-t-elle en l’écartant de son ancienne institutrice. Je crois que nous allons avoir une longue discussion, toi et moi.
— Pourquoi ?
— On va essayer de comprendre ce qui s’est passé…
— Parce que tu le sais, toi, ce qui s’est passé ?
Il y avait tant de confiance et de soulagement contenus dans cette simple observation qu’Honorine ne put s’empêcher d’esquisser un petit sourire ému.
— Plus tard, Jean-Baptiste, exhorta-t-elle, nous parlerons de tout ça tantôt, quand nous serons tout seuls tous les deux… Et maintenant, si tu invitais nos visiteurs à prendre place à la table, ça serait bien gentil.
Le temps de s’installer autour de la table, et la conversation se poursuivit en parlant de Juliana.
— Comment se fait-il que Juliana ne soit pas avec vous ? demandait justement Honorine, tout en versant du thé dans les tasses.
— Elle a dit qu’elle avait un examen à préparer, s’empressa de répondre Lauréanne. Comme matante Félicité file un mauvais coton, j’ai pas insisté, expliqua-t-elle d’emblée.
— Bateau d’un nom, Lauréanne, arrête de dire ça ! interrompit encore une fois Émile, visiblement irrité. Tu vas finir par inquiéter tout le monde. À t’entendre, on dirait que Félicité est sur le point de mourir. Pis c’est pas le cas pantoute. C’est ben juste si notre vieille tante tousse une couple de fois par jour. Pas de quoi s’énerver le poil des jambes !
— Mettons, oui, que j’exagère un peu. Mais je préférais quand même qu’elle reste chez nous, pis j’avais pas envie de la savoir toute seule… Comme Juliana devait étudier, ça a fait l’affaire de tout le monde.
Sur ce, Lauréanne se tourna vers Honorine.
— Vous savez, Honorine, votre Juliana, elle me fait penser à Agnès au même âge : elle est ben à son affaire pis elle a d’excellentes notes à l’école… Mais vous devez déjà être au courant de tout ça, rapport qu’elle vous écrit une belle lettre à toutes les semaines…
— Oui, elle nous écrit une fois par semaine, bien régulièrement, comme son père l’avait exigé. Et je vous avoue que ça fait mon bonheur, parce que cette année, mon mari nous revient tous les samedis soir, sans exception. Il ne l’a avoué à personne, mais mon petit doigt me dit que c’est l’ennui de sa fille qui le ramène comme ça. Il se dépêche toujours de décacheter l’enveloppe quand il arrive… C’est pour cette raison qu’il était là, lui aussi, la nuit dernière…
Un ange passa. Puis, d’une voix retenue, Émile demanda :
— Sans vouloir tourner le fer dans la plaie, Honorine, et au-delà du Bon Dieu pis de Ses intentions, qu’est-ce qui s’est passé exactement ? En savez-vous un peu plus à matin ?
— Non… Quelques hommes du village sont revenus pour examiner les ruines et personne ne comprend ce qui a bien pu se produire pour que tout flambe aussi vite. C’était quand même un bon bâtiment. Très rudimentaire, j’en conviens, mais solide ! Habituellement, les maisons ne brûlent pas comme ça, comme une botte de foin.
— Oh oui, ça arrive, contredit aussitôt Lauréanne. Pis cette fois-ci, je fais pas une tempête dans un verre d’eau, Émile ! lança-t-elle en glissant un regard en coin à son mari. Demandez à Agnès, pour voir ! La maison de mon frère aussi était un bon bâtiment, construit par notre père lui-même. Le feu a pris en pleine nuit, comme ici, pis à l’aube, il en restait plus rien.
— C’est vrai, murmura alors Agnès.
— Et moi, je me souviens que vous m’en aviez parlé, souligna Honorine, en tournant brièvement la tête vers Agnès. Mais tout ça n’explique pas comment le feu a pu commencer et se répandre suffisamment vite pour que notre pauvre mademoiselle Bérangère ne puisse pas s’en tirer.
Encore une fois, il y eut un court silence, puis Agnès déclara, dans un soupir :
— Chez nous, c’était l’annexe à l’huile qui avait fait défaut… Du moins, c’est ce que mon père a toujours cru.
À ces mots, Jean-Baptiste assena une tape sur la table, faisant sursauter tout le monde.
— Ben coudonc ! Peut-être que c’est la même chose qui s’est produit ici, lança le petit garçon, qui avait suivi la discussion avec grand intérêt. Il y en avait une, annexe à l’huile dans la réserve, dans la « shed» , comme disait mademoiselle Bérangère. Elle nous avait dit que ça serait plus confortable quand on irait au petit coin. Mais elle nous avait prévenus que c’était ben dangereux, pis qu’il fallait surtout pas y toucher… Elle voulait même pas qu’on s’en approche. Ça se peut-tu, ça, qu’une annexe à l’huile mette le feu vite comme la nuit dernière ?
— Comment le savoir ? répondit alors Honorine sur un ton hésitant.
Puis, après une courte réflexion, elle étaya les dires de son garçon.
— C’est vrai que le petit poêle à l’huile était dans le tambour, à côté de l’école, et qu’en ce moment, il ne reste absolument rien de cette petite rallonge. C’est comme si elle avait disparu.
Sur ces mots, Agnès secoua la tête en soupirant.
— Probablement qu’on ne saura jamais ce qui a réellement provoqué l’incendie, mais je trouve que ça ressemble étrangement à ce qui s’était passé chez mes parents.
Puis, elle se tourna vers Honorine.
— Mais où sont les autres ? demanda-t-elle. Je m’attendais au moins à voir Fernand… Ses blessures aux mains sont-elles graves au point où il est allé voir le docteur ?
— Exactement ! J’ai eu beau lui mettre de la pommade, il n’a presque pas dormi de la nuit, tellement il souffrait. Alors, Romuald et Fernand ont pris le premier train du matin en partance pour consulter le docteur de Sainte-Agathe. Normalement, ils devraient me revenir avec celui du soir.
— Et Jérémie ?
— Il est parti avec les hommes. C’est Romuald qui l’a obligé à suivre parce qu’à cause de l’incendie de la nuit dernière, notre pauvre Jérémie est resté comme tout excité, tout fébrile. Il sursaute chaque fois qu’on l’interpelle… Je crois que lui non plus n’a pas beaucoup dormi.
— Ah bon… C’est vrai qu’il aime le feu et sa chaleur et que la nuit dernière, ça en était tout un.
Agnès fut alors sur le point de dire qu’elle l’avait surpris en train de sourire devant l’école en flammes, mais sans trop savoir pourquoi, elle se retint à la dernière minute. Elle déclara plutôt :
— Jérémie m’a justement avoué, un peu avant Noël, à quel point il aimait regarder les flammes de la forge. Un vrai passionné !
— Oui, c’est vrai, reconnut Honorine. C’est depuis qu’il est tout jeune qu’il va faire son tour à la forge plus souvent qu’autrement… Mais peut-on parler d’une passion, dans son cas ? Je ne le crois pas. C’est peut-être péjoratif de le voir comme ça, mais je trouve par moments que ça ressemble plutôt à une obsession… Si je ne dis rien, chaque fois qu’il me demande la permission d’aller voir monsieur Henri, c’est que je me répète que ça l’occupe et que tout le monde y trouve son profit, moi la première. D’autant plus qu’Henri affirme que Jérémie ne le dérange pas du tout. Toutefois, l’école en train de brûler n’avait rien à voir avec les tisons de la forge.
— Pour lui, c’était peut-être tout simplement comme un grand feu de joie, suggéra Agnès, qui espérait que ce soit effectivement le cas, et non le résultat d’une mauvaise intention.
— Peut-être, oui, que la nuit dernière, Jérémie n’a vu qu’un feu de joie, comme on en allume à l’occasion durant l’été… Mais comme sa réflexion est plutôt primaire, ajouta Honorine en soupirant, fort probablement qu’il ne comprend pas que ce qu’il aime autant puisse causer un si grand malheur. Et j’avoue que je ne sais trop comment en discuter avec lui. Je ne sais même pas s’il a compris que l’institutrice était morte durant l’incendie.
Sur ce, Honorine se tourna vers Lauréanne.
— Ça serait peut-être une bonne idée que Juliana puisse venir, suggéra-t-elle. Dans notre famille, et sans le moindre doute, d’ailleurs, c’est elle qui est la meilleure pour parler à Jérémie.
— Alors, je vais lui en glisser un mot, promit Lauréanne.
Un peu plus tard, les visiteurs se retirèrent. Lauréanne et Émile insistèrent pour prendre le repas du midi à l’hôtel en compagnie d’Agnès, puis ils repartirent en direction de Montréal.
— Promis, j’vas téléphoner à Fulbert pour le mettre au courant, assura Lauréanne. À moins que la tante Félicité l’aye déjà faite… Pis toi, tu vas me promettre de manger dans le sens du monde. Ça serait pas le temps d’avoir une faiblesse, parce que j’ai dans l’idée que les prochaines semaines risquent d’être ben chargées pour toi.
— Comment ça ?
— Me semble que c’est clair, ma pauvre enfant ! Va ben falloir que quelqu’un s’occupe des enfants du haut de la paroisse, comme vous dites par ici. En plus de ceux du village !
Quelques instants plus tard, Agnès se retrouva toute seule. Incapable de supporter le silence de sa petite maison, sursautant au moindre craquement des murs, elle remit son manteau et se permit d’aller frapper à la porte de sa voisine, une gentille vieille dame qui tenait la boutique de mercerie. Émérentienne Jutras lui ouvrit sa porte et ses bras.
— Quelle nuit éprouvante vous avez dû vivre, mademoiselle Lafrance ! Venez, nous allons passer un peu de temps ensemble… Qu’est-ce que vous diriez de vous choisir un écheveau de laine ?
— Pour quoi faire ?
— Je pourrais vous montrer à tricoter des bas… Quand mon mari est décédé, le tricot a été ma planche de salut ! Ça m’a empêchée de sombrer dans le désespoir. Être occupée éloigne les pensées sombres et l’ennui, vous savez !
Agnès, bien qu’un peu sceptique, choisit alors une laine toute douce, d’un bleu pervenche, puis les deux femmes montèrent à l’étage, où habitait madame Jutras, dans un petit logement qui sentait la lavande.
Le lendemain, comme il n’y avait pas de cours, Agnès tourna en rond chez elle durant une bonne partie de l’avant-midi, replaçant inutilement cossins et rideaux, pupitres et chaises. Puis, sur un coup de tête, elle se présenta au presbytère, une seconde fois.
— Je suis désolée de vous déranger, monsieur le curé, surtout sur l’heure du dîner, comme ça, mais j’aurais une faveur à vous demander.
Ce fut ainsi qu’Agnès parla enfin à Fulbert, qui prenait souvent le repas du midi chez lui, en compagnie de son père et de sa gouvernante. Comme le curé Jodoin avait été mis dans la confidence, au retour des vacances des fêtes, et qu’il savait qu’Agnès avait un fiancé, celui-là même qui, avec un peu de chance, deviendrait le médecin de Saint-Clément-des-Laurentides dès l’été suivant, il n’y avait qu’à partir du presbytère qu’Agnès pouvait tenter de le rejoindre et parler librement sans risquer les commérages.
Le curé Jodoin mena donc Agnès jusque dans son bureau, et il s’esquiva discrètement pour qu’elle puisse parler en toute intimité avec son fiancé.
— Il m’a dit qu’il va monter jusqu’ici pour me voir samedi prochain, annonça Agnès, quand elle revint à la cuisine pour remercier le curé.
— Profitez-en donc pour venir me le présenter. Comme ça, je saurai de qui je parle quand je vous défendrai devant les fonctionnaires, pour que vous puissiez garder votre poste, même mariée… Ah oui ! La réunion prévue pour mercredi soir a été reportée à la semaine prochaine.
— C’est peut-être mieux ainsi.
— Bien d’accord avec vous. On va laisser retomber un peu de poussière avant de reparler d’avenir. Et maintenant, vous allez devoir m’excuser, mais je dois préparer la cérémonie de mercredi prochain.
Chapitre 2
Lettre d’Agnès à Marion
« Chère amie,
Quel plaisir j’ai eu à te lire ! Ta lettre a mis un peu de soleil dans un ciel bien sombre. Merci d’être là et de savoir le dire aussi bien. Malgré la distance qui nous sépare, je sens ta présence, ton amitié, et ça me fait chaud au cœur.
Tu avais raison : la visite de mon amoureux a permis de calmer mon cœur affolé et les images de flammes qui n’arrêtaient pas de s’imposer un peu n’importe quand ont fini par accepter de se faire beaucoup plus rares. Quant aux cauchemars, ils ont presque disparu.
Comme mes parents accompagnaient Fulbert, on a passé un beau moment en famille et finalement, c’est notre curé qui s’est déplacé en venant chez moi. Inutile de dire que la rencontre entre Fulbert et monsieur le curé s’est très bien passée. Tu connais mon fiancé, non ? Quand vient le temps de charmer les gens, il ne laisse pas sa place, et je sais maintenant que je vais avoir, en la personne du curé Jodoin, un allié de taille quand viendra le temps de discuter avec les messieurs du ministère.
Même mon père s’en est mêlé ! Lui qui ne parle habituellement pas beaucoup, il s’est permis de dire qu’il était heureux de voir que Fulbert et moi nous songions à nous établir à Saint-Clément-des-Laurentides, car il trouvait que c’était un très beau village. Notre curé était rouge de plaisir.
— Il me fait penser à Sainte-Adèle-de-la-Merci, où j’ai vécu la majeure partie de ma vie, qu’il a expliqué à notre curé. Sauf que c’est beaucoup moins loin de Montréal et pour un père qui aime bien voir sa fille de temps en temps, ça vaut son pesant d’or !
J’ai bien l’impression qu’à ce moment-là, c’est moi qui me suis mise à rougir comme une tomate parce que j’avais des chaleurs.
Lentement, la vie au quotidien reprend ses droits et c’est avec une joie très vive que j’ai retrouvé mes élèves. Comme ils connaissaient très peu Bérangère, ils ne semblaient pas vraiment affectés par le drame, sinon qu’ils discutaient joyeusement des vacances improvisées qu’ils venaient d’avoir, puis les cours ont repris là où on les avait laissés avant l’incendie. Bien sûr, on a d’abord fait une courte prière pour l’institutrice décédée, puis on a ouvert nos cahiers de français pour faire une dictée. Inutile de dire que je suis bien heureuse d’être à nouveau débordée et les corrections du soir ne sont plus du tout une corvée. Au contraire, elles m’aident à moins penser.
Puis, quand je n’ai plus rien à faire, je tricote en écoutant un peu de musique. Chère madame Jutras ! C’est une vraie soie, cette femme-là, et je vais te la présenter quand tu viendras me voir. Elle avait entièrement raison en disant que le tricot peut s’avérer une belle échappatoire ! Comme je ne suis pas encore très habile avec les longues aiguilles, je dois me concentrer sur ce que je fais et ainsi, je ne pense à rien d’autre.
J’attends toujours une décision des gens du ministère concernant les enfants qui fréquentaient l’école du rang 3. Il semblerait qu’ils sont en discussion avec certains parents qui habitent le haut de la paroisse. Pour l’instant, je n’en sais pas plus. Comme personne autour de moi n’a mentionné la possibilité d’embaucher une nouvelle institutrice, j’ai bien peur que les fonctionnaires vont s’en remettre à moi pour reprendre le flambeau. Je n’ai aucune espèce d’idée comment est-ce que je pourrais m’occuper d’une vingtaine d’enfants de plus, mais bon… De toute façon, ma classe est nettement trop petite pour qu’on puisse y caser d’autres pupitres, il va vraiment falloir trouver un autre endroit… et moi, je vais essayer de me diviser en deux. Non, vraiment, je ne vois pas comment on va arriver à se débrouiller pour que chaque enfant ait droit à un peu d’attention. Dossier à suivre !
Je ne sais pas si je te l’avais dit, mais le frère aîné de Jean-Baptiste, celui qui s’appelle Fernand, a été blessé durant l’incendie. Il a été brûlé aux bras et aux mains en tentant de sauver Bérangère. Si je te parle de lui, c’est que ça ne va pas très bien. Je ne l’ai pas vu, parce qu’il paraîtrait qu’il est plutôt faible et qu’il dort souvent, mais selon Honorine, il souffre le martyre parce que ses mains prennent beaucoup de temps à cicatriser. Pour l’instant, il n’est pas question pour lui de reprendre le travail, et si ça ne va pas mieux d’ici une semaine, il va retourner à Sainte-Agathe pour revoir le médecin. Ce qui a fait dire à notre curé, l’autre samedi, quand il nous a visités, qu’il était grand temps d’avoir un médecin dans la paroisse. Laisse-moi te dire qu’à ce moment-là, la discussion a repris de plus belle au sujet de l’installation de Fulbert à Saint-Clément-des-Laurentides.
Je pense souvent à Bérangère, tu sais, et je crois que c’est normal, mais j’ai réussi à me convaincre qu’au moins, elle n’a pas souffert. Sinon, comme je l’ai connue, elle aurait tout tenté pour sortir de l’école ou à tout le moins, elle aurait crié par la fenêtre, et alors, on ne l’aurait sûrement pas retrouvée encore couchée dans son lit.
Voilà ! Tu connais à peu près tout de ce qui se passe dans ma vie. J’ai très hâte de savoir ce qui me pend au bout du nez concernant les élèves qui se sont retrouvés sans école, mais pour le reste, ça va un peu mieux.
Et j’ai un bas de tricoté !
Je t’embrasse, et j’espère au moins une lettre, à défaut d’une visite, si jamais tu ne pouvais pas t’absenter du manoir.
À très bientôt, donc,
Agnès»

Le dimanche 19 février 1933, dans la cuisine des Théberge, par une journée pluvieuse
— Maudit vinyenne ! T’as-tu vu ça, Honorine ? Il pleut encore à boire deboute !
Devant la fenêtre, Romuald avait déclaré ces quelques mots sur un ton consterné.
— Hé oui, Romuald, j’ai vu la pluie ! Je l’ai même sentie tomber sur moi, puisque j’ai assisté à la même messe que toi.
— Voir qu’on avait besoin de ça !
— Je le sais bien que tu détestes la pluie en hiver, mais…
— Il y a pas de « mais » qui tienne, Honorine !
Romuald s’était détourné de la fenêtre, et présentement, il fixait sa femme avec une évidente impatience dans le regard.
— Avec Fernand encore icitte à rien faire pour un bon bout de temps, expliqua-t-il, je peux pas me permettre de rater ben gros d’ouvrage, pis comme la température joue au yoyo cette année, ça nuit au ski. Bonyenne d’affaire ! Soit il fait trop frette ou ben c’est trop doux, comme à matin. Si ça continue de même, on va finir par manquer d’argent.
— Et pourquoi aurait-on besoin d’autant d’argent que ça ? demanda Honorine sur un ton léger, car la météo n’avait jamais eu la moindre emprise sur elle.
Assise à la table, elle sirotait un thé, tout en reprisant des bas.
— Pour toute, Honorine, on a besoin d’argent pour toute ! À commencer par tes commissions chez Jonas Lacombe, pis les quelques piastres que je voudrais envoyer à Juliana à chaque mois ! Il est pas dit que ma fille va vivre aux crochets des Fortin pour tous ses petits besoins, comme si on était des pouilleux.
— Voyons donc, Romuald ! Des pouilleux ? Vraiment ?
Honorine jeta un regard amusé au-dessus de ses lunettes en demi-lune qu’elle devait porter pour tous les petits travaux qui demandaient de la minutie.
— Tu ne trouves pas que tu y vas un peu fort, mon mari ? À mon avis, personne ne va penser qu’on est des miséreux, parce que ce n’est pas le cas. Tu fais très bien vivre ta famille, mon homme, c’est évident pour tout le monde, et je peux te dire que je suis fière de toi. Si jamais tu faisais un peu moins d’argent avec le ski, cette année, et même si Fernand ne pouvait pas travailler du tout, on s’arrangerait. J’irais même jusqu’à dire que si, à cause de ça, on se retrouve un peu serrés, tu puiseras dans notre bas de laine, avant qu’on puisse prendre le dessus en vendant nos pommes.
— Pas question ! C’est pour nos vieux jours, cet argent-là, pis j’aime mieux crever de faim que d’y toucher tout de suite !
— Décidément, Romuald, la pluie doit vraiment jouer sur ton caractère, parce que je serais d’avis que tu exagères un peu. Mais tu peux faire à ta guise, mon mari. Moi, dans le fond, je parlais pour parler.
— Ouais, justement, pour ce qui est de parler…
Subitement, Romuald sembla indécis. Il soupira, se gratta la tête puis, admettant en son for intérieur qu’à deux, ils y verraient peut-être un peu plus clair, il se jeta à l’eau.
— Ouais, ça fait un petit bout de temps que je voulais t’en parler, exposa-t-il, tout hésitant, en s’approchant de la table pour s’asseoir lui aussi. Mais d’une chose à l’autre, finalement, j’ai rien dit… As-tu remarqué, toi, comment c’est que les gens nous regardaient à la sortie de l’église, t’à l’heure ?
Honorine leva les yeux vers son mari, en soulevant un sourcil.
— Remarquer les gens ? Non, pas vraiment… En fait, je me suis occupée de marcher le plus vite possible en donnant la main à Jean-Baptiste pour qu’on puisse se mettre à l’abri dans le bogey, en dessous du grand ciré. Je n’avais pas du tout envie de me retrouver toute détrempée. Ça ne serait vraiment pas le temps pour moi d’attraper une grippe.
— Ben d’accord avec toi pour dire qu’il fait mauvais sans bon sens, mais moi, même si je me suis dépêché, j’ai remarqué ben des regards désobligeants à notre égard, pis j’aime pas ça pantoute.
— Allons donc ! Des regards désobligeants ? Tu dois te faire des idées noires à cause de la pluie qui te tombe sur les nerfs. De toute façon, pourquoi, grands dieux, les gens nous en voudraient-ils ? On a toujours eu de bonnes relations avec tout le monde et on n’a rien fait de mal.
— Avant l’incendie, oui, je suis d’accord avec toi. Mais astheure…
En fait, même si Honorine n’avait rien remarqué de particulier, Romuald n’avait pas tout à fait tort en parlant ainsi, et c’était de cela dont il voulait discuter avec son épouse. En fait, et il l’avait compris en sortant de l’église, tout à l’heure : il n’avait que trop tardé.
Pour dire vrai, la rumeur avait commencé à circuler à l’occasion de la messe de Requiem célébrée à la mémoire de mademoiselle Bérangère, alors que les paroissiens s’entretenaient de l’incendie, regroupés sur le parvis de l’église après la cérémonie. Nul d’entre eux n’aurait su dire qui avait prononcé le nom de Jérémie en premier, mais celui-ci avait vite fait le tour des petits groupes qui discutaient à voix basse. Quand Romuald avait entendu prononcer le nom de son fils, il était resté figé, ne sachant trop ce qu’il devait en penser.
Après tout, ce n’était un secret pour personne que Jérémie passait des heures à fixer le brasier de la forge, fasciné par les flammes et les étincelles.
Et plusieurs savaient aussi qu’il avait détesté les années vécues à la petite école de rang, où il avait souvent été la risée des autres élèves.
— Un plus un, ça fait deux, avait clairement entendu Romuald, car cette fois-ci, on n’avait pas parlé en sourdine.
Peut-être voulait-on expressément que Romuald entende ?
Quoi qu’il en soit, le ton employé était grave et rauque, comme si la personne qui avait prononcé ces mots mordait dans chacun d’entre eux. Et à travers les paroles, on entendait clairement le ressentiment, la colère.
Le cœur de Romuald s’était aussitôt mis à battre la chamade.
Et si les gens avaient raison ?
Et si Jérémie avait quelque chose à voir avec l’incendie ?
Le pauvre homme décontenancé s’était glissé discrètement derrière la foule, et il avait brusquement allongé le pas, remorquant derrière lui un Jean-Baptiste qui n’avait eu d’autre option que de se mettre à galoper aussi vite qu’il le pouvait pour suivre la cadence toute militaire imposée par son père, même si celui-ci n’était pas très grand.
— Coudonc, pâpâ, que c’est qui se passe pour qu’on parte vite de même ?
— C’est juste qu’Honorine est seule à la maison, pis que j’aime pas ça. Envoye, grouille mon garçon !
— Je me grouille, pâpâ, je me grouille… Mais pourquoi vous avez peur que maman soye toute seule ? C’est nouveau, ça là… C’est-tu à cause du feu ?
Tout en parlant, le père et le fils étaient déjà arrivés à l’arrière de l’église, là où étaient alignées les carrioles. Si on comparait la température de cette matinée de février avec toutes celles du mois de janvier, qui avait été glacial, la journée était plutôt clémente. Néanmoins, une vapeur blanche montait des naseaux des chevaux placides qui attendaient le retour de leur maître. Tandis que Romuald s’était affairé à détacher les rênes de leur cheval, Jean-Baptiste, lui, avait continué de questionner.
— Ça se pourrait-tu que notre maison soye comme la petite école, pis que le feu pogne chez nous de la même manière que l’autre ?
— Veux-tu ben te taire, oiseau de malheur… Non, ça se peut pas, avait interrompu rudement Romuald. Envoye, grimpe dans le bogey, qu’on parte !
— Ben quoi ! Ça se peut, avoir peur du feu, avait insisté Jean-Baptiste, qui n’en menait pas large depuis la nuit du samedi précédent.
— Ben, c’est pas mon cas, avait grommelé Romuald. J’ai pas peur du feu, j’ai pas peur du diable, non plus. Si on est prudents, rien de malheureux peut arriver.
À ces mots, Jean-Baptiste s’était arrêté brusquement de grimper dans le bogey, et il avait écarquillé les yeux, en se tournant vers son père.
— Parce que vous pensez que le diable aurait quelque chose à voir dans l’incendie de la petite…
— Ben non, voyons ! Que c’est ça, cette idée de fou-là ? Bonyenne que t’es fatigant avec tes questions, Jean-Baptiste ! C’est juste des mots pour expliquer que j’ai pas peur de grand-chose.
— Ah bon ! C’est tant mieux, parce que moi, je le sais pus trop quoi penser de tout ça.
Sur ce, le petit garçon avait poussé un soupir, où découragement et soulagement étaient intimement entremêlés, puis il s’était assis sur la banquette du bogey. Ensuite, à gestes rapides, il avait placé le plaid écossais sur ses genoux pour ne pas avoir froid.
— Faudrait surtout pas que tu t’empêches de dormir à cause de ça, avait alors répondu son père, en grimpant sur le banc du conducteur… Le feu dans la petite école, c’était juste un accident… M’as-tu ben compris, Jean-Baptiste ? Un accident. Pis des accidents, ben, ça arrive pas à toutes les jours.
Tout en essayant de rassurer son garçon, Romuald s’était demandé à ce moment-là qui il tentait de convaincre : son fils ou lui-même ? Cependant, il ne s’était pas interrogé très longtemps, car le petit garçon n’en avait pas encore fini avec ses questions.
— Je comprends encore moins, d’abord ! Si c’était juste un accident, comme vous dites, pis qu’il y a pas de danger pour chez nous, pourquoi vous voulez aller vite de même ? avait répété Jean-Baptiste, se glissant sans le savoir dans les pensées de son père.
Ce dernier avait sursauté.
— C’est ça qui est ça ! avait-il alors grommelé.
C’était là le genre de réponse qui ne pouvait satisfaire un enfant appelé Jean-Baptiste, n’est-ce pas ? Alors, le gamin s’était permis d’insister.
— Ben si vous pensez VRAIMENT que notre maison risque rien, pâpâ, avait-il lancé, tout en ajustant la couverture autour de ses cuisses, comme sa mère lui avait enseigné à le faire, on a pas besoin de se dépêcher tant que ça… Je le sais qu’on a toute ben gros de la peine, mais maman est pas toute seule. Auriez-vous oublié que Fernand pis Jérémie sont avec elle ?
— J’ai rien oublié pantoute, mais ça change pas grand-chose au fait que j’veux aller chez nous au plus sacrant… J’ai pas juste ça à faire, moi, aller à la messe en plein milieu de la semaine. Faut que je pense au ski, pis à l’obligation que j’vas avoir de me démener comme un beau diable, rapport que ton frère a les mains pis les bras pas mal maganés. J’ai ben peur qu’il sera pas question pour lui de refaire du ski cette année.
— C’est ben vrai ! J’avais pas pensé à ça…
— Ça arrive, ouais, que tu penses pas plus loin que le bout de ton nez… Pis si ton frère peut pas travailler, on risque de manquer d’argent quand le printemps va arriver. Les piastres, maudit vinyenne, ça pousse pas dans les arbres, mon pauvre Baptiste !
— Je le sais, voyons !
— Encore une chance ! Ça fait que j’vas me retrousser les manches, pis j’vas travailler pour deux. Astheure, tu vas me faire le plaisir de te fermer le mâche-patates, parce que j’ai les oreilles tannées de t’entendre.
Sur ce, d’un geste précis, Romuald avait fouetté le dos de leur vieux cheval d’un petit coup sec.
— Astheure, hue, mon Goliath ! On rentre à maison…
Cependant, une fois arrivé chez lui, et apercevant son fils Jérémie debout devant la fenêtre qui donnait sur l’école en ruines, alors que celui-ci se balançait lourdement d’un pied à l’autre, le courage avait manqué à Romuald.
Jérémie avait l’air si malheureux, si perdu… En fait, il avait l’air déstabilisé, troublé, et surtout très inquiet !
« Peut-être, oui, que les villageois ont raison » , avait alors songé Romuald, bien malgré lui.
À cette pensée, son cœur avait bondi douloureusement dans sa poitrine et il s’était vite détourné.
C’était ainsi que le pauvre homme n’avait pas parlé à Honorine des commentaires malveillants qu’il avait entendus sur le parvis de l’église.
Puis, le lendemain au réveil, il n’était plus du tout certain d’avoir bien saisi la portée de ces quelques paroles.
Romuald avait donc gardé ses craintes pour lui jusqu’à aujourd’hui, pour ne pas inquiéter Honorine inutilement. Elle en avait déjà plein les bras avec Fernand qui était blessé, Jérémie qui s’ennuyait de Juliana et le montrait par sa mauvaise humeur permanente et Jean-Baptiste qui n’allait plus en classe, faute d’avoir une école.
Et dire que Juliana n’était même plus là pour aider sa belle-mère !
Par la suite, quelques jours passés sur les pentes avec les touristes, et le reste du temps à Sainte-Agathe à aider son ami Jean-Marie à leur boutique de location de skis avaient permis à Romuald d’oublier en partie les mots qu’il avait entendus. Il en était même venu à se convaincre qu’il avait dû se tromper. Et si jamais ce n’était pas le cas, les gens avaient probablement fini par comprendre que, malgré son caractère difficile et sa jugeote déficiente, Jérémie n’était pas du genre à poser des gestes aussi inconsidérés. Il ne comprenait peut-être pas grand-chose à la vie, son fils, mais il n’était pas méchant, et tout le monde à Saint-Clément-des-Laurentides le savait.
Ou aurait dû le savoir.
Puis, il y avait eu la messe de ce matin.
Romuald avait alors vite réalisé que les regards étaient franchement hostiles, même ceux dirigés vers Jean-Baptiste, comme si un enfant aussi jeune pouvait y être pour quelque chose, dans tout ce gâchis. Heureusement, il pleuvait beaucoup, et personne ne s’était attardé après la messe. Et c’était tant mieux, car avec le caractère bouillant de Romuald, une engueulade aurait pu facilement éclater et vite dégénérer en échauffourée.
Mais comme il pleuvait des cordes, ce matin, tout le monde était pressé de se mettre à l’abri. Alors, Romuald, Honorine et Jean-Baptiste avaient pu quitter le village sans se faire apostropher, ce qui serait sûrement arrivé par beau temps. De cela, Romuald était convaincu, tout comme il était persuadé que ce n’était plus qu’une question de jours ou d’opportunité avant que la grogne des villageois éclate bruyamment.
— Alors, Honorine, qu’est-ce qu’on fait avec ça ? demanda Romuald, une fois qu’il eut fini de raconter toute son histoire.
La pauvre femme avait l’air atterrée. D’un geste las, elle repoussa son panier à couture.
— Que veux-tu qu’on fasse, mon pauvre mari ? Il nous reste juste à attendre que la poussière retombe d’elle-même, et prier pour que rien de malheureux n’arrive d’ici là.
— Ben voyons donc ! Veux-tu ben me dire à quoi tu penses, Honorine ? On peut surtout pas attendre sans rien faire ou sans rien dire. On peut pas faire « à semblant» que j’ai rien entendu. C’est beaucoup trop risqué. Si jamais Jérémie se faisait bardasser un peu fort quand il va au village, je me le pardonnerais jamais.
— Les gens n’iront jamais à s’en prendre physiquement à Jérémie, voyons donc ! Qu’est-ce que tu vas penser là, Romuald ? On ne vit pas dans le Far West, ici.
Tout en parlant, Honorine jetait de petits regards inquiets vers l’escalier qui menait à l’étage. Si Jérémie ne risquait pas de comprendre vraiment ce qui était en train de se dire dans la cuisine, Jean-Baptiste, lui, saisirait toute la portée de leur discours, et le jeune garçon n’avait surtout pas besoin de s’inquiéter pour son frère, en plus des mauvais rêves qu’il faisait chaque nuit depuis l’incendie. Comme pour l’instant, Jean-Baptiste lisait dans sa chambre, tout juste en haut de l’escalier, ça inquiétait Honorine.
— Non, Romuald, je pense vraiment que tu t’en fais pour rien, ajouta-t-elle, en baissant le ton, tentant ainsi de rassurer son mari. Les habitants de Saint-Clément, ce sont de bonnes personnes !
— Pas certain de ça, moi ! Pas pour tout le monde, en tout cas. Il y a un tas de personnes au village qui se moquent de Jérémie depuis toujours, faut surtout pas l’oublier, ma femme ! Même si ça lui fait de la peine, pis qu’on en a parlé à ben des gens autour de nous pour que ça cesse, nos demandes ont rien donné, pis ça continue encore. Des p’tits fins finauds qui s’amusent aux dépens de Jérémie en répétant qu’il est drôle, il en rencontre régulièrement ! C’est sûr qu’il y a quelques exceptions, comme Henri, à la forge, pis monsieur le curé, comme de raison… Mais pour les autres, Jérémie attire plus souvent qu’autrement les moqueries pis les impatiences.
— Sur ce point, tu n’as pas tout à fait tort… Même monsieur Lacombe n’est pas trop patient avec lui… J’ajouterais toutefois qu’il y a Agnès aussi, qui aime bien Jérémie, et si jamais il arrivait qu’elle soit témoin d’un incident, je suis persuadée qu’elle se porterait à sa défense.
— Je te l’accorde, mais au bout de la ligne, ça pèserait-tu assez lourd devant le reste de la paroisse ? Pas sûr de ça, moi. C’est un peu pour cette raison-là, vois-tu, que je me dis que ça serait une bonne idée d’éloigner Jérémie pour un boutte. C’est à ça que je pensais dans le bogey, t’à l’heure, en revenant ici.
— Éloigner Jérémie ? Quelle drôle d’idée ! Premièrement, je suis loin d’être certaine qu’il accepterait. Tu le sais comme moi que la maison, c’est son refuge. C’est peut-être ici qu’il est le plus heureux. Et deuxièmement, où voudrais-tu l’emmener, mon pauvre Romuald ? Personne ne va vouloir s’occuper de lui.
— Ça, c’est pas un problème !
Romuald se détendait, heureux de la solution qui lui était venue à l’esprit. Il osa même un petit sourire à l’intention de son épouse.
— Jérémie aurait juste à venir à Sainte-Agathe avec moi, suggéra-t-il d’une voix moins anxieuse. C’est sûr que la maison à Jean-Marie, c’est pas la plus grande qui existe, pis que Jérémie, de par sa nature, prend pas mal plus de place que son frère Fernand, mais je pense qu’on pourrait s’arranger sans trop de problème, le temps que ça se tasse ici. Pis en plus, Jérémie pourrait donner un petit coup de main à la boutique. Tu sais à quel point il aime aider !
— Pour ça…
Honorine était pensive. L’idée de Romuald avait peut-être du bon, mais une petite voix en elle disait que ce n’était pas la bonne chose à faire.
— Et si, au contraire, en éloignant Jérémie, on ne faisait qu’attiser la grogne autour de nous ? demanda-t-elle d’une voix songeuse
— Je te suis pas. Je vois pas pantoute comment les gens pourraient en vouloir à quelqu’un qui est pas là. Me semble que…
— Laisse-moi finir ! exhorta Honorine, interrompant son mari d’un geste de la main.
Les sourcils de Romuald se froncèrent de nouveau et le restèrent tout au long de l’explication d’Honorine.
— Tu vas voir, il n’y a rien de compliqué là-dedans ! À mon avis, éloigner Jérémie risquerait peut-être de donner à penser qu’effectivement, il est responsable de l’incendie, et que pour le protéger, on a choisi de l’envoyer à Saint-Agathe.
— Ben non, voyons donc !
— Avant de rejeter ma supposition du revers de la main, penses-y comme il faut, Romuald. J’ai peut-être raison et on ne peut pas le négliger.
— Ouais…
— Si tel est le cas, je ne vois pas le jour où Jérémie pourrait revenir parmi nous. Et qui nous dit que personne n’irait jusqu’à Sainte-Agathe pour le retrouver ?
— Ouais…
Romuald semblait perplexe et découragé, et les mots lui manquaient.
— Et même si l’hiver passe sans qu’il soit harcelé, poursuivit Honorine, qu’est-ce qu’on ferait quand la saison du ski serait terminée ? Jean-Marie ne serait sûrement pas d’accord pour le garder avec lui durant tout l’été.
— Pis moi, j’ai besoin de lui dans le verger…
Maintenant, Romuald semblait désemparé.
— Maudit vinyenne, Honorine ! J’avais pas pensé à tout ça, mais t’as peut-être ben raison… Qu’est-ce qu’on fait, d’abord ?
— Je vais le garder avec moi, tout simplement.
À ces mots, Romuald leva les yeux au plafond en soupirant, comme si Honorine avait dit une absurdité.
— Ça a juste pas d’allure ! C’est toi qui vas devenir folle, ma pauvre femme ! Jean-Baptiste d’un bord, qui peut pus aller à l’école pis qui parle tout le temps; Jérémie d’un autre bord, qui va se lamenter qu’il peut pus aller au village pour passer le temps à la forge, parce que ça serait une bonyenne de mauvaise idée de le laisser partir tout seul… Pis ça, c’est sans compter les soins à donner à Fernand… Non, non, ça a pas de bon sens ce que tu proposes là. Tu y laisserais ta santé, Honorine.
— Mais non, voyons ! On a beau dire, mais ça serait juste passager, Romuald. De toute façon, as-tu une autre suggestion à me faire ?
— Même pas… Pourquoi c’est que le malheur nous tombe dessus comme ça ? Me semble qu’on est pas du mauvais monde… Astheure, avec Jérémie qui va devoir rester ici avec toi, pis après toute ce que j’ai entendu à l’église, j’vas me faire du sang de punaise chaque fois que j’vas partir pour travailler.
— Allons, Romuald ! Les gens ne s’en prendront sûrement pas à moi. Ni à Jean-Baptiste, et surtout pas à Fernand. C’est quand même lui qui a risqué sa vie pour essayer de sauver celle de mademoiselle Bérangère… Pour cette simple raison, les gens ne viendront pas nous déranger ici, chez nous, j’en suis persuadée. Moi, en tous les cas, je ne suis pas inquiète, et je pense sincèrement que tu peux partir travailler l’esprit tranquille.
— Ouais… Mais j’vas quand même éviter d’emmener Jérémie avec moi à la messe le dimanche quand j’vas être par icitte… Question de pas raviver la colère des gens… Pis j’veux pas non plus que tu te rendes à l’église toute seule avec Jean-Baptiste. On tentera pas le diable !
Ce fut au tour d’Honorine de pousser un long soupir.
— Si ça peut te rassurer, c’est ce que je vais faire, Romuald, accepta-t-elle, quelques instants plus tard. De toute façon, avec Fernand qui a besoin de moi pour à peu près tout, j’ai une bonne excuse pour rester ici. Même monsieur le curé me l’a dit, l’autre jour, quand il est venu se recueillir devant les ruines de l’école, avant de venir prendre des nouvelles de Fernand… Mais j’avoue que c’est quand même un peu inquiétant de savoir qu’on a quasiment tout un village à dos, si jamais ce que tu dis est vrai, bien entendu… Surtout qu’on sait très bien, toi et moi, que notre fils n’a rien à voir avec l’incendie de l’école.
Romuald apprécia qu’Honorine parle de Jérémie comme s’il était son propre enfant, et que spontanément, elle l’ait mis hors de cause. Ce qui n’était peut-être pas tout à fait le cas, puisqu’elle ajouta, dans un murmure :
— Que peut-on ajouter à tout ça, mon pauvre mari ? Quand on saura vraiment ce qui s’est passé cette nuit-là, on avisera.
Un ange passa, puis Romuald et son épouse échangèrent un long regard chargé d’incertitude et d’inquiétude.
— De la manière que tu parles, on dirait ben que tu gardes quand même quelques doutes, non ? demanda alors Romuald d’une voix cassée.
Honorine poussa un long soupir.
— Oui et non… Quand je regarde Jérémie, je pense que non. Je le connais depuis qu’il est tout jeune et malgré les grosses colères qu’il pique sans raison, selon moi, il ne pourrait même pas avoir une telle idée. Il ne réfléchit pas assez profondément pour avoir l’intention de se venger de quelqu’un ou de quelque chose… Par contre, quand je me tourne vers les ruines noircies, j’ai le cœur qui se serre. Je pense alors à mademoiselle Bérangère, et je me mets à douter de tout. On le sait, n’est-ce pas, à quel point Jérémie a détesté la petite école rouge ?
— C’est pas moi qui vas te contredire là-dessus. Mais c’est-tu une raison suffisante pour y mettre le feu ? Comme je connais Jérémie, je dirais que non. À date, ce garçon-là a jamais fait de mal à une mouche. Je vois pas pourquoi ça aurait changé tout d’un coup… Par contre, quand on s’est réveillés, toi pis moi, à cause des cris dehors, il était déjà pus dans son lit, pis ça, ça m’achale un peu.
— Non, Jérémie n’était plus ici, acquiesça Honorine en hochant la tête. Il était avec Fernand et nos voisins d’en face. Rappelle-toi ! Par un concours de circonstances et parce que leurs fenêtres de chambre donnent sur la route, ce sont eux qui ont vu en premier que l’école brûlait. Ça on le sait parce que Fernand nous l’a dit : la lueur l’a réveillé ! Il a tout de suite sauté dans ses culottes et il a couru jusqu’à l’école à peu près au même moment où nos voisins sortaient de leur maison, eux aussi. À partir de là, tout est allé trop vite et Fernand lui-même ne se rappelle pas avoir vu Jérémie ! Nos voisins se sont mis à crier pour réveiller mademoiselle Bérangère, et c’est à ce moment-là que Fernand a essayé d’entrer dans l’école pour la sauver. Nous deux, on avait été réveillés par leurs cris, et une poignée de minutes après, tu sautais dans le bogey pour aller prévenir le monde au village, tandis que moi, j’essayais de rassurer Jean-Baptiste, qui pleurait sans arrêt… Quand vous êtes revenus du village avec monsieur le curé, j’arrivais devant l’école à mon tour, mais il était déjà trop tard… Personne n’a pensé à Jérémie, cette nuit-là, Romuald, personne ! Il n’y a que lui, en fait, qui pourrait nous raconter ce qu’il a fait.
— S’il s’en souvient, ouais…
— S’il s’en souvient, effectivement. C’est probablement le genre d’événements que sa petite cervelle s’est dépêchée d’oublier… Tu le sais comme moi, non ? Avec Jérémie, rien n’est jamais facile.
— Comme tu dis… J’ai ben essayé de lui tirer les vers du nez, mais il m’a tourné le dos en marmonnant je sais pas trop quoi, sinon que j’ai entendu le nom de Juliana, pis il est parti en direction de la grange. Mon questionnement s’est arrêté là.
— Quant à moi, j’ai demandé à madame Lauréanne de dire à Juliana que ça serait une bonne chose si elle venait nous visiter. Dès le lendemain matin, quand ils sont venus me voir, tandis que tu étais à Sainte-Agathe, j’ai demandé qu’on dise à Juliana de revenir pour au moins une journée. J’ai expliqué que c’était pour Jérémie, surtout. Tu sais comme moi l’importance que Juliana a aux yeux de son frère, n’est-ce pas ?
— Pour ça, il y a pas de doute : Juliana sait s’y prendre avec Jérémie. S’il y a quelqu’un capable de lui faire retrouver ses souvenirs pis de nous raconter ce qu’il a fait, ce soir-là, c’est ben Juliana.

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