Enchantement Tome 4 : Le chasseur
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Description

Avant, on me surnommait Hetty ; maintenant c’est 326, le numéro qu’il m’a attribué. On me parle de magie et on me dit que les légendes sont réelles, mais depuis qu’il m’a capturée je ne vois que noirceur et cruauté !
Celui dont je vous parle, c’est Silas, un sorcier noir, fils du Lord Suprême. Pour devenir Chasseur, il devait rapporter une proie : une femme dont le sang nourrirait les autres comme lui… Il m’a enlevée.
Je suis prisonnière de ce château des horreurs, contrainte d’obéir à ses moindres ordres. Il me dit qu’il n’est pas comme ces ignobles magiques noirs et qu’il va me libérer. J’aimerais bien le croire, mais comment peut-il lutter contre une soif qui lui dévore l’âme ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782925009061
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Même au travers de la noirceur, une petite étincelle de magie peut faire naître la plus grande des explosions.


Préface
SILAS, SIX MOIS PLUS TÔT
Je me sens souvent comme si j’étais l’ombre de quelqu’un d’autre ; plus précisément, celle de mon père, Thanatos, le Lord Suprême, comme il se fait nommer. Je le hais si profondément que cela hante mon esprit en permanence.
J’ai l’impression qu’il ne reste plus rien en moi, si ce n’est cette aversion dévorante. Cet homme a tout pris : la pureté de ma mère et ma jeunesse. Il m’a transformé comme le docteur Frankenstein, je suis sa créature maudite. Il m’a créé, puis façonné afin que je devienne exactement ce qu’il attend de moi : un être ignoble assoiffé de sang, ce liquide rouge qui est devenu mon obsession, ma drogue.
Il y a deux sortes de magiques noirs dans ce monde pourri : ceux qui sont nés ainsi et ceux qui sont conditionnés à le devenir.
Je suis né d’un père magique noir et d’une mère magique blanche. Mon père a kidnappé ma mère ; il aime pourrir ce qui est pur et elle est la pureté incarnée, du moins elle l’était.
Lorsque Thanatos a compris qu’en réalité je n’étais qu’un magique ordinaire et que je n’avais pas hérité de son gène destructeur, il m’a forcé… Un magique noir se souvient toujours de la première fois où il goûte au sang ; c’est un moment marquant. Cela n’a pas fait exception dans mon cas, mais d’une manière beaucoup plus sombre et tordue.
J’avais quinze ans… Même si, au fond de moi, je savais bien qu’il allait m’y obliger, une partie de moi espérait qu’il me laisse tranquille, qu’il me laisse être comme elle… comme ma mère. Elle me répétait tous les soirs à quel point je n’étais pas comme eux, à quel point elle m’aimait. Malheureusement, tout l’amour du monde n’est pas une armure assez puissante contre la noirceur qui habite ce peuple de morts-vivants, car c’est ce que nous sommes, nous sommes morts à l’intérieur.
Mon père est venu me chercher le matin de mes quinze ans et je l’ai su. J’ai vu dans son regard le dédain qu’il éprouvait envers moi, je savais que ce jour-là serait celui de ma mort. J’allais devenir comme eux…
Il m’a guidé jusqu’à une cellule à l’intérieur de laquelle se trouvait une jeune femme à peine plus âgée que moi. Elle était humaine.
— Tu vas rester ici jusqu’à ce que tu aies assez bu de son sang pour avoir les yeux noirs, m’a dit mon père en me laissant avec la fille en pleurs.
Bien entendu, je n’ai rien fait. Je n’avais pas, comme lui, cet instinct en moi. Je n’ai pas parlé à la jeune femme, même si elle m’a imploré, secoué, supplié de lui dire ce qui se passait. Ce jour-là, j’ai fermé un interrupteur dans ma tête, j’ai éloigné le peu d’émotion qu’il me restait. Il le fallait, car je savais où mon père allait me conduire et pour cela je devais éteindre mon humanité, comme un pare-feu de l’esprit.
Après deux jours sans nourriture, mon père est revenu auprès de nous. Il s’est approché de moi et m’a frappé au visage, ensuite le pire est arrivé. Lentement et méthodiquement, il a retiré ses gants. J’aurais pu courir et m’enfuir, mais j’avais peur de ce qui arriverait à ma mère si je partais. Elle n’a que moi et, de toute manière, j’étais déjà mort à l’intérieur.
Ce qu’il m’a obligé à faire ce soir-là est gravé en moi et me hante toutes les nuits. Lorsque je suis seul, je repense à cette fille. Si je pouvais revenir en arrière, je confronterais mon père ; j’en mourrais, c’est certain, mais au moins, elle, elle serait en vie.
J’entends encore ses supplications pour la laisser vivre, mais je ne pouvais pas m’arrêter. Mon père avait usé de son don de manipulation pour m’obliger à la vider de son sang. Il a pris la première morsure et m’a ensuite guidé vers le cou frêle de la jeune fille. Par la suite, j’ai vomi pendant des heures, mais le sang avait commencé son obscur travail. Lorsque la pauvre est tombée, sans vie, sur le sol et que mon père a vu mes bras s’assombrir, il m’a dirigé devant un miroir craquelé au mur.
— Voilà ce que tu es vraiment, fils… Ne me défie plus jamais !
Il est parti en me laissant avec le corps de la défunte, mais tout ce que je voyais c’était mon reflet dans le miroir, une image qui me suivra pour le restant de mes jours.
Je suis resté là, dans cette cellule, pendant plusieurs heures. Ce sont des cris d’horreur qui m’ont sorti de mon état de transe.
— Nooooooooon ! Mais que t’a-t-il fait ? Que t’a-t-il obligé à faire ? Non !
Ma mère, qui me cherchait, je présume, m’a trouvé. Je suis certain que c’est Thanatos qui lui a indiqué ma position. Il voulait qu’elle me voie ainsi, il voulait lui montrer que sa noirceur était plus forte que l’amour qu’elle me portait. Il désirait gagner sur elle.
J’étais trop tétanisé par les événements pour répondre à ma mère. J’ai alors remarqué que sa robe blanche, auparavant immaculée, était maintenant rougie par son étreinte, par le sang qui me recouvrait le visage et le corps.
Je suis resté muet pendant des jours. Ma mère, habituellement calme et soumise, était hystérique. Elle a frappé mon père, lui a crié toutes les injures du monde, mais celui-ci se contentait de sourire comme le psychopathe qu’il est.
Pendant des jours, elle m’a répété que je n’étais pas comme lui, mais il était trop tard, le feu était mort en moi ; il l’avait remplacé par de la cendre et du sang.
Un jour, Thanatos en a eu assez d’entendre ma mère essayer de me convaincre que je n’étais pas un magique noir. Il est passé à côté de moi, la main dénudée, et il m’a forcé à brûler une rune sur le corps de ma mère. Il voulait la contraindre au silence pour qu’elle ne puisse plus m’atteindre. Tous les jours, il me nourrissait d’hémoglobine, comme ces canards que l’on gave de force. Tranquillement, ma mère s’est éteinte elle aussi, ne devenant que le fantôme d’elle-même.
Je me sens souvent comme un animal coupé de sa conscience, agissant seulement par instinct, animé d’une rage territoriale qui me pousse à dévorer mes congénères, devenant ainsi cannibale. Je sais très bien que c’est contre nature, mais une rage si puissante m’envahit que la soif prend le dessus sur la raison.
Aujourd’hui, je pars pour Hawaï. Je dois trouver ma proie pour la prochaine cérémonie qui aura lieu dans six mois. Comme j’ai très peu d’occasions de partir du château, j’ai voulu au moins choisir une destination qui m’intrigue.
Au fond de moi, je sais très bien que ce que je m’apprête à faire est cruel et insensé, mais en même temps, je suis désormais cette personne et j’ai envie de devenir un chasseur. Je tourne en rond depuis tellement d’années, j’ai besoin de quelque chose de nouveau. Je pourrais m’enfuir et ne jamais revenir, mais je n’ose penser à ce que Thanatos ferait de ma mère, et celle-ci n’a plus que moi, même si je ne suis plus que l’ombre de moi-même.


CHAPITRE 1
« Un oiseau né en cage pense que voler est une maladie. »
Alejandro Jodorowsky
HENRIETTA
— Hé ! Viens ici tout de suite ! Je ne t’ai pas sorti de cette cage pour devoir te courir après.
— Vite, Henrietta, sors de là, laisse faire ce sale oiseau ; il va revenir bientôt, me lance Ally par la fenêtre du salon.
Je croise les bras en fixant l’ara bleu qui s’est perché sur le ventilateur. Je suis entrée chez ma chipie de voisine pour libérer ce pauvre volatile. Je ne peux pas supporter qu’un animal soit en cage, surtout pas quand sa propriétaire est une horrible petite dame.
— Rentre chez toi, sale hippie ! me crie le perroquet entre deux battements d’ailes.
Je ne peux pas croire qu’elle lui ait appris à dire ceci ! C’est ce qu’elle me crie toujours lorsque je fais mon yoga sur la plage le soir.
J’ai emménagé ici il y a un an. Je devais venir passer l’été chez ma cousine Ally pour ensuite m’inscrire à l’école de théâtre de Londres, mais Hawaï est un peu comme un filet à papillons : une fois attrapé, difficile d’en ressortir. Je reste donc chez ma cousine qui a une petite maison blanche et bleue sur la plage. Ce serait le paradis, si ce n’était de la voisine. J’aperçois son perroquet par la fenêtre depuis des mois et je me suis promis de venir le libérer lorsque l’occasion se présenterait, et maintenant, ce foutu volatile ne veut plus redescendre de son perchoir.
— Je voulais simplement t’aider, moi, mais je vais te laisser ici.
Je pars à toute vitesse, juste à temps, puisque la femme arrive dans sa vieille automobile rouillée.
— Il va falloir que tu arrêtes de faire cela, Hetty, me dit ma cousine en agrippant le collet de ma robe blanche pour me tirer à l’intérieur de notre maison.
J’ai toujours aimé qu’elle me surnomme Hetty. J’adore mon nom, je le trouve ancien et majestueux, mais Hetty me convient aussi.
— Tu veux que j’arrête de faire quoi ?
— Libérer des animaux.
— Comme si les laisser en cage était une meilleure idée !
— Ça l’est, à moins que tu désires un jour te retrouver toi-même dans une cage !
— Tu parles d’une prison ?
— C’est la même chose.
— Bref ! Trêve de bavardages, j’ai une surprise pour toi.
— Oh ! Tu sais que j’adore les surprises, qu’est-ce que c’est ? lui demandé-je, impatiente.
— Nous allons au zoo ! Je voulais fêter ta première année parmi nous et il se trouve qu’un garçon qui me tourne autour y travaille.
— Mais quelle idée ! Ally, tu sais bien que je ne supporte pas de les voir enfermés.
— Mais c’est là que ta surprise débute, ma chère Hetty, tu vois. Tu me devras ton éternelle reconnaissance car je vais devoir aller souper et passer la soirée avec ce type en échange d’un service. Il m’a confié qu’il s’était fait mettre à la porte, c’est son dernier jour de travail, alors il est peu soucieux des conséquences. Tu vas pouvoir libérer l’animal de ton choix, mis à part les animaux dangereux. Il va laisser l’enclos ouvert. Qu’en dis-tu ? me demande ma cousine, les yeux pleins d’espoir.
Je lui saute au cou et l’embrasse sur la joue.
— Ally, tu es la meilleure des meilleurs ! C’est mon rêve de faire cela, alors qu’est-ce qu’on attend pour y aller ?
***
Nous nous y rendons toutes les deux à bord de sa Jeep kaki. Le zoo se trouve à Hilo, une ville de l’île d’Hawaï, et nous habitons à environ une demi-heure de là. C’est la deuxième fois que j’y vais. La première fois, je me suis rappelée pourquoi je détestais ce genre d’endroit. C’est superbe, mais la simple vue de tous ces animaux en cage me rend cinglée.
Je trouve qu’Ally a eu une idée géniale en me conduisant là-bas pour délivrer un de ces animaux. Je ne sais pas comment je vais faire pour choisir, mais je vais laisser mon instinct me guider. Jusqu’à présent, il m’a toujours conduite vers le meilleur et c’est d’ailleurs grâce à lui que je vis maintenant dans l’un des plus beaux endroits au monde.
Ma mère me demande souvent quand je vais rentrer à la maison, mais après avoir vu un tel paradis, je ne crois pas retourner de sitôt en Oregon. Je pense plutôt que je vais laisser tomber l’idée d’aller à Londres et m’inscrire à l’université d’Honolulu en théâtre. Je ne l’ai pas encore dit à Ally qui me harcèle pour connaître mes projets. Je crois qu’elle sera hystérique lorsqu’elle saura que je ne pars plus. Je suis d’ailleurs convaincue que notre petite virée d’aujourd’hui fait partie de son plan machiavélique pour me garder auprès d’elle. Je ne le lui dirai pas, mais cela fonctionne plutôt bien.
— Alors nous y voilà ! On doit rejoindre Tim dans le stationnement, il nous attend.
Près de la pancarte d’entrée du parc est appuyé un jeune homme âgé d’une vingtaine d’années. Je comprends pourquoi Ally me dit qu’elle me rend un service quand je vois l’allure du garçon. Lorsqu’il l’aperçoit, il se dépêche d’allumer une cigarette, mais il paraît évident qu’il ne fume pas et qu’il cherche à se donner une attitude. Ses cheveux sont gras et lissés sur le dessus de sa tête. Il a des lunettes maintes fois rafistolées avec du ruban adhésif et ses jeans sont du style « j’ai récupéré les pantalons de mon père, car c’est vintage ». Bref, il aura besoin d’un petit relooking s’il souhaite que ma cousine s’intéresse un tant soit peu à lui. Personnellement, je me contrefous de l’apparence d’un gars s’il a quelque chose à dire, mais je sais que pour Ally, c’est différent.
— Alors, mesdames, prêtes pour la virée de votre vie ? demande Tim en écrasant maladroitement sa cigarette.
— Combien on te doit pour les billets, Tim ? lui demandé-je avant que nous allions plus loin.
— Mais rien, c’est gratuit ici.
Oh ! J’avais oublié que ce zoo est gratuit, il ne prend que les dons. Je me sens tout d’un coup un peu mal à l’aise par rapport à ce que nous allons faire sous peu…
— Très bien, nous te suivons, enchaîne Ally en poussant dans le dos de Tim.
Pendant que nous avançons vers l’entrée du zoo, Tim passe son bras autour des épaules de ma cousine et je retiens un rire étouffé.
— Alors, pour notre sortie, j’ai pensé te recevoir à souper avec ma spécialité : le macaroni au fromage ! Ah ! Mais attention, pas n’importe lequel, j’utilise du vrai fromage !
Alors là, je ne peux me retenir de rire aux éclats.
— Veux-tu dire qu’il existe du macaroni au fromage avec du faux fromage ? lui demandé-je en me tenant le ventre (il est marrant même s’il ne le sait pas).
— Mais oui, la poudre dans ces boîtes toutes faites. Moi je le râpe, mon fromage !
Il a l’air de prendre cela à cœur.
— Je veux bien y goûter si tu me promets de ne pas m’empoisonner, et nous avons dit un souper et c’est tout, nous sommes bien d’accord ? lui dit Ally en repoussant le bras de Tim toujours posé sur elle.
— Oui, mais après un souper, tu ne pourras plus te passer de moi, lui répond-il en lui envoyant un clin d’œil maladroit.
Décidément, il ne sait pas comment s’y prendre. Comme il est distrait, le pauvre trébuche sur une racine et tombe au sol devant nous.
— Tim, tu dois regarder devant toi, lui dit ma cousine en l’aidant à se relever.
Le garçon est soudain très mal à l’aise et il se dirige rapidement vers l’entrée. Nous le suivons et entrons dans le zoo avec lui.
Nous passons l’heure suivante à l’écouter nous parler des différentes créatures qui s’y trouvent et il semble très passionné. Ceux qui aiment les animaux sont mes amis ! Je me demande pourquoi ils l’ont renvoyé, il semble à sa place. Comme je suis une curieuse, je me risque à le lui demander.
— Pourquoi est-ce que tu as perdu ton emploi ? Tu à l’air d’adorer travailler ici.
Il se frotte le derrière de la tête en fixant le sol avant de répondre en mâchant ses mots :
— Je n’ai pas une très bonne mémoire, j’arrive souvent en retard et j’ai oublié de nourrir certains animaux. Mais ce qui a été le coup de grâce, c’est que la semaine dernière, je me suis endormi au volant du mini kart et j’ai abouti droit dans l’enclos des singes.
— Mais tu es donc bien lunatique ! lui dit Ally qui semble consternée.
— En fait, je manque de sommeil ces jours-ci.
— Est-ce que tu passes tes nuits à jouer à des jeux vidéo ?
— Non, ce n’est pas ça. Ma mère est rentrée à l’hôpital et mon père reste avec elle la nuit, alors je m’occupe de ma petite sœur handicapée. Elle a beaucoup de difficulté à dormir lorsque mes parents ne sont pas avec elle.
Nous ne parlons plus. Il ne faut jamais se fier aux apparences, ce garçon a un cœur d’ange. Pauvre Tim qui vient de perdre son emploi.
— Tu devrais le dire à tes employeurs, ils comprendraient sûrement, lui dis-je pour essayer de lui remonter le moral.
— Ce n’est pas important, je vais aller travailler pour la compagnie de mon père.
— Quel genre de compagnie a ton père ?
— Les hôtels Bolton.
— Quoi ? Ton père est le propriétaire des hôtels Bolton ! s’exclame Ally.
— Oui.
— Mais, mais… Si ton père a autant d’argent, comment se fait-il que tu t’habilles ainsi et que tu travailles dans un zoo ?
Il soupire et semble déstabilisé par sa question.
— Je ne croyais pas que l’apparence était si importante pour toi. Quand je t’ai rencontrée dans cette soirée au pub, je trouvais que tu avais l’air facile d’approche et sociable, mais je trouve cela dommage que tu sois aussi superficielle.
Il marche vers l’enclos des singes et il agrippe le grillage… elle l’a blessé.
— Pourquoi lui as-tu dit cela ? Tu ne peux pas dire tout ce qui te passe par la tête, Ally !
— Mais tu as vu son accoutrement, je ne comprends pas.
Elle n’est pas aussi superficielle que Tim le pense. Au contraire, ma cousine a un style de vie plutôt simple, avec une petite maison sur le bord de la mer qu’elle a héritée de sa grand-mère paternelle, une Hawaïenne de souche. Elle entretient sa résidence avec le salaire qu’elle fait en travaillant dans un café qui n’est pas trop casse-tête et qui lui laisse assez de temps pour surfer autant qu’elle le désire. Par contre, elle a cette manie de la perfection. La maison doit être impeccable ainsi que sa voiture et, bien entendu, son allure. Alors je présume que l’aspect dépareillé et négligé de Tim la laisse perplexe.
Nous le rejoignons près de la cage… juste le fait de penser au mot cage me donne la nausée ; je hais toute forme de contrainte qui brime la liberté.
— Tim, dit-elle en posant sa main sur son épaule, je suis navrée, je ne voulais vraiment pas te blesser. Tu ne t’étais pas trompé sur moi, je suis simple… mais j’ai un défaut : le perfectionnisme. C’est presque un TOC. J’ai ma cousine qui m’aide à ne pas devenir trop stricte quant au ménage et au reste, mais je dois dire que des jeans usés et des lunettes brisées… c’est à la limite de ce que je peux endurer.
Elle serre les dents comme si elle espérait que rien n’explose après ses aveux.
— Écoute Ally, c’est dommage que l’on se rencontre à cette période de ma vie, il n’y a rien qui fonctionne pour moi avec tout ce qui se passe. Ma mère devait rester à l’hôpital seulement une semaine et cela fait un mois qu’elle y est… Je n’ai vraiment pas d’énergie pour quoi que ce soit alors, oui j’avoue… j’ai manqué de temps pour m’arranger correctement aujourd’hui, mais ma sœur n’a pas dormi une seule minute cette nuit… pas une ! Et j’ai perdu mes verres de contact il y a deux semaines… Et je n’ai pas eu le temps d’aller m’en faire d’autres, alors cette paire de vieilles lunettes est tout ce que j’ai trouvé. Pour le linge, je travaille dans un zoo, Ally, je ramasse du fumier à longueur de journée, j’espère que tu comprends pourquoi je mets ces vieux jeans. Écoute, je n’ai même pas eu le temps de prendre une douche depuis deux jours, alors je suis navré que tu sois obligée de subir ceci, mais ton petit trouble de personnalité va devoir endurer cela. L’autre jour, lorsqu’on s’est rencontrés au pub, je revenais du travail. Je devais aller chercher mon frère, qui est barman, pour qu’il s’occupe de ma sœur à son tour afin que je dorme un peu, mais il a fini plus tard que prévu, alors j’ai dû l’attendre. Tu ne devrais pas te fier aux apparences.
Ally a la bouche grande ouverte. Tim est tellement confiant lorsqu’il lui parle, je crois que ni elle ni moi ne l’avons jugé correctement. Ouch ! Je dois me souvenir de ceci, l’habit ne fait assurément pas le moine.
— Merde ! J’ai même commencé à fumer tellement je suis stressé.
Ah ! Voilà qui explique sa façon maladroite de fumer.
— Je suis tellement désolée ! Et si l’on reprenait du début ? Je suis Ally et je suis une perfectionniste cinglée qui adore le surf. Et toi ? lui dit Ally en lui tendant la main.
Tim sourit bêtement et prend sa main.
— Je suis Tim et si tu me laisses ma chance, tu verras que je suis bien plus qu’une paire de jeans et des lunettes rafistolées.
— Et si je t’invitais ce soir ? J’organise une soirée spéciale pour fêter l’arrivée de ma cousine sur l’île il y a un an. Nous allons dans un club au bord de l’océan et il paraît que ce sera légendaire.
Tim croise les bras et semble réfléchir, puis finalement il sourit en nous répondant d’un ton coquin :
— Est-ce que je peux quand même t’inviter ce week-end pour souper avec moi ?
— Mais oui ! Une promesse, c’est une promesse et je meurs d’envie de goûter à tes macaronis au VRAI fromage.
Maintenant que je commence à connaître un peu plus Tim, je comprends son sens de l’humour par rapport au macaroni et je crois qu’Ally aussi. Si cela lui permet d’enfin rencontrer un bon gars à la place de tous ces prétentieux qui lui tournent autour d’habitude.
— Alors c’est marché conclu. Vous me donnerez l’adresse et je vous rejoindrai là-bas ce soir. C’est parfait, car mon frère a l’un de ses rares congés et il me remplace auprès de ma sœur, donc je vais être libre et j’aurai peut-être même le temps de prendre une douche, dit-il en envoyant un clin d’œil vers Ally.
— Alors Henrietta, as-tu choisi quel animal tu veux libérer ? poursuit-il en pointant les enclos qui nous entourent.
— Tu es certain que tu veux faire cela ? Et si on se faisait prendre ? lui demandé-je, mal à l’aise.
— Arrête de trop réfléchir et choisis ; mon travail ici se termine dans trente minutes et j’ai déjà pris une pause un peu trop longue avec vous deux, nous devons donc faire vite.
— Eh bien, j’ai vraiment un faible pour les oiseaux… as-tu quelque chose à me proposer ?
Il sourit et nous entraîne au travers des chemins de terre. Après quelques minutes de marche, nous arrivons devant la volière d’un cacatoès parapluie blanc. L’oiseau se met à crier lorsqu’il aperçoit Tim.
— Voici Einstein. Il est très aimé des touristes, mais lui et moi, ce n’est pas l’amour fou. Il m’a mordu à quelques reprises, alors je crois qu’il serait un bon candidat.
— Super ! J’adore les grognons !
Je m’approche de la cage et l’oiseau semble m’observer. J’aimerais tellement pouvoir parler aux animaux. Je pourrais lui dire qu’il sera bientôt libre et qu’il pourra partir rapidement.
— Alors, quel est ton plan de match ? lui demande ma cousine.
— Ceci !
Tim ouvre la volière avec son trousseau de clés, puis il ouvre la porte pendant que nous nous éloignons.
Je suis heureuse chaque fois que je libère un animal, je me sens un peu plus libre moi-même.
— Hé ! Hé vous trois ! Mais qu’avez-vous fait !? hurle un gardien de sécurité qui s’empresse de refermer la porte de la volière à ma grande déception.
— Oh non ! Courez les filles, je vais m’en occuper.
Nous commençons à prendre la fuite, puis nous nous arrêtons subitement pour voir Tim qui se fait tirer à l’intérieur d’un bâtiment par le gardien qui lui serre le bras.
— On ne peut pas le laisser seul face aux conséquences, Hetty, me dit Ally, le regard plein de remords.
— Non, je suis tout à fait d’accord avec toi, ce n’est pas juste, c’est moi qui voulais cela.
Nous rejoignons Tim à l’intérieur et nous le voyons taper dans la main du gardien avec un air de complicité.
— Mais qu’est-ce qui se passe ?! demande Ally en posant ses mains sur ses hanches.
— Je… euh… zut ! dit-il, visiblement pris au dépourvu.
— Oh ! Je te laisse t’occuper de tout ça, Tim, dit le gardien en levant les bras en l’air avant de partir en retenant un rire.
— Explique-moi ! lui demande Ally toujours aussi sérieusement.
— Écoute Ally, au pub, j’étais fasciné en t’écoutant parler de ta vie, de ta passion pour le surf et de ta cousine. Tu avais l’air si passionnée que lorsque tu m’as raconté à quel point elle tenait à libérer les animaux, je n’ai pas pu m’empêcher de te proposer de le faire, même si en réalité ce n’est pas possible. Je voulais la rendre heureuse pour que tu le sois toi aussi. Ton sourire a vraiment mis un baume frais sur tous les problèmes qui m’arrivent et sérieusement, je voulais voir jusqu’où vous iriez.
Ally lui donne un coup sur l’épaule.
— Ce n’est pas correct, nous avons roulé jusqu’ici pour qu’elle puisse réaliser un de ses rêves.
— Écoutez les filles, la plupart des animaux ici sont nés en captivité, ils ne sont pas faits pour être relâchés. Ils sont nourris et entretenus et, croyez-moi, ici ils ont vraiment le bien-être des animaux à cœur.
— Tu t’es moqué de nous, ce n’est pas bien !
— Je ne me suis pas moqué de vous, Ally ; n’avez-vous pas aimé l’excitation de le faire ?
— Je n’aime pas les menteurs, dit Ally avant de partir en trombe.
— Ne t’en fais pas pour elle, ça va lui passer. Rejoins-nous à cette adresse, lui dis-je en inscrivant le lieu de notre club favori sur un bout de papier. Merci pour tout, je comprends pourquoi tu as fait cela, et à ce soir.
Je rejoins Ally qui est déjà presque rendue à la voiture.
— Non, mais je rêve, il n’est pas possible ce mec ! dit-elle en entrant dans son Jeep.
— Vraiment pas possible, répliqué-je pour ne pas éveiller les soupçons.
Ce soir, la poussière sera retombée et ces deux-là pourront faire la paix.
— Si cela se trouve, il ne s’est même pas fait renvoyer du zoo, dit-elle en poussant un soupir.
***
Une fois rendue à la maison, j’aperçois la voisine qui se berce sur le balcon en me dévisageant comme si elle savait exactement ce que j’avais fait chez elle un peu plus tôt aujourd’hui. Je me contente de lui offrir mon plus beau sourire en lui envoyant la main. Elle ouvre la bouche, consternée, et rouspète en entrant chez elle rapidement.
— Alors Hetty, qui seras-tu ce soir ? me demande Ally en déposant ses clés sur notre petite table en bois peint turquoise.
Elle fait référence à notre tradition. Vous voyez, je capote sur le film Cinquante premiers rendez-vous avec Adam Sandler. J’ai toujours adoré le début, lorsqu’il se fait passer pour différentes personnes afin de draguer des touristes. Alors quand je suis arrivée ici, parce que je ne veux pas perdre la main en tant que future actrice, j’ai taquiné Ally avec cette idée et elle m’a poussée à le faire. C’est alors devenu notre tradition.
Toutes les deux semaines, je me déguise et je prends une autre identité pour un soir. OK, je sais, cela n’est pas très correct pour ces garçons, mais pour la plupart, nous ne nous rendons pas plus loin qu’un verre ou deux. Et de plus, ils sont en vacances et cherchent eux aussi des expériences. J’ai été toutes sortes de filles : des intellos, des rockeuses, des marginales, des petites filles sages, mais toujours en essayant d’être la plus crédible possible. Je prends toujours soin de m’inventer un passé et une vie, et pour le reste, j’improvise !
Ally est toujours super avec moi et elle s’amuse bien trop pour que j’arrête maintenant. Nous avons même un code : si je dis « J’ai envie d’une glace à la pistache », elle doit trouver une excuse pour que nous partions.
J’ai utilisé ce code une seule fois pour un mec du Texas qui avait les mains un peu trop baladeuses à mon goût. Sinon, la plupart du temps, je discute avec des gars super intéressants et je trouve ensuite une raison pour partir… Je ne suis pas du type à passer à l’action le premier soir, quoi que j’aie cédé à la tentation deux ou trois fois cette année.
— Hé ! Sors de tes rêveries et réponds-moi. Ce soir, tu seras qui ?
— Je serai Inna, une Russe qui a perdu ses parents dans un accident de voiture il y a trois ans et qui vit seule depuis. Je suis étudiante en droit, mais j’ai pris une session de congés pour faire un voyage de rêve ici, à Hawaï.
— Très bien, Inna, alors quel sera ton look ? me demande ma cousine en me saisissant les cheveux, tout en examinant mon reflet dans le miroir du salon.
Je suis plutôt petite – un mètre six – et j’ai juste assez de courbes là où il faut. Mes cheveux sont d’un brun foncé, très longs, épais et ondulés. Mon teint est basané à cause du soleil d’Hawaï (alléluia !). Ce qui me donne un air de Brésilienne, bien que je sois cent pour cent de l’Oregon.
— J’ai envie d’avoir un air sérieux et distingué. As-tu une idée ?
— Oui ! Attends-moi !
Ally court dans notre réserve personnelle, une troisième chambre qui nous sert de garde-robe. Elle revient les bras chargés.
— Alors, tu mettras cette perruque. Je crois que les cheveux brun foncé, mais très courts et droits iraient parfaitement. Ensuite, je crois que nous devrions montrer tes superbes jambes et pour cela, voici une mini-jupe noire et des souliers à talons dont le lacet s’enroulera autour de tes mollets.
Ally mime le tout sur elle en me montrant les articles avant de poursuivre :
— Pour le haut, je pensais à ce chandail sans manches en soie moulante et tu pourras mettre ce collier qui descend juste assez dans le décolleté. Tu seras superbe !
Normalement, nous choisissons le tout ensemble, mais j’aime quand elle me surprend, ça donne toujours les plus belles tenues.
— Laisse-moi juste aller attraper une vague ou deux et je reviens me préparer, lui lancé-je en enfilant mon maillot.
— D’accord, mais dépêche-toi, on doit partir dans maximum deux heures.
En général, nous allons dans des bars plus près de chez nous, mais parfois nous prenons la route vers Waikoloa Village pour celui de l’hôtel Hilton, qui est juste magnifique. Et ce soir, il y a une grosse soirée avec DJ sur la plage, ce sera épique ! Le trajet prend environ une heure trente, alors j’espère que Tim ne sera pas découragé.
En sortant de la maison, je lui envoie un message texte pour m’assurer qu’il y sera, car au fond, je suis certaine qu’il est celui qu’il faut à Ally. Il me répond aussitôt qu’il viendra et qu’il a même réservé une chambre à l’hôtel. Nous avons fait la même chose, alors ce sera super comme soirée !
Je prends ma planche de surf et me dirige vers l’océan. OK, je n’ai aucun talent, mais c’est l’intention qui compte, non ? Ce n’est pas évident, il faut avoir une bonne force musculaire et un bon équilibre en plus de bien comprendre le mécanisme de la vague. J’ai toujours aimé l’océan, même lorsque je vivais en Oregon. Nous vivions près de la côte et je passais des heures à marcher sur la plage à la recherche d’un trésor perdu. Mais l’idée d’essayer le surf m’est venue seulement lorsque je suis arrivée ici.
Je passe la prochaine demi-heure à tomber et à me relever, ressentant chacune des vagues m’envahir. Finalement, je m’étends sur la plage et je respire au rythme de l’océan qui passe sur mon corps.
— Henrietta, ramène tes fesses ici, on doit partir dans une heure ! me hurle Ally du balcon de notre petite maison.
Lorsqu’elle utilise mon nom complet, je sais que c’est sérieux. Je me lève donc, sortant de ma petite bulle relaxante pour retourner à l’intérieur.
Après une bonne douche et ma préparation pour la soirée, nous sommes prêtes à partir. J’ai complété ma tenue avec un rouge à lèvres écarlate et un maquillage noir charbonneux pour les yeux. En me regardant, j’ai l’impression d’être une autre fille, ou plutôt, une femme.
— Allez, sexy, on y va !
— D’accord !
***
Après un long trajet à chanter à tue-tête avec ma super cousine, nous arrivons finalement à l’hôtel. Nous prenons les clés de notre chambre et, aussitôt, je plonge dans mon rôle. Pendant que nous nous dirigeons vers le bar de la plage pour prendre un verre avant le souper, je reçois un message texte de Tim signifiant qu’il nous y attend déjà. Je range discrètement mon portable dans mon petit sac à main afin de ne pas éveiller les soupçons d’Ally.
Je croise le regard de quelques gars qui semblent me dévorer des yeux. Décidément, je vais devoir ressortir cette Inna plus souvent.
Une fois rendue à la plage, je cherche pour trouver notre nouvel ami.
— Es-tu en train de repérer ta future proie ? me demande Ally.
Soudain, je me mords les lèvres en apercevant notre Tim. Là, devant nous, il est totalement métamorphosé et il se dirige dans notre direction, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.
Ally est tellement surprise qu’elle laisse tomber son portable. Je comprends, à sa bouche ouverte, qu’elle est complètement bluffée. Il y a de quoi. Tim s’est changé, il porte un bermuda de marque ainsi qu’un T-shirt blanc qui nous montre qu’il est en fait très bien bâti. Il ne porte plus ses affreuses lunettes — je parie qu’il a eu le temps d’aller chercher ses verres de contact, finalement. Il a aussi eu le temps de prendre une douche puisque ses cheveux bruns ondulent parfaitement en retombant sur son visage, ce qui lui donne un air espiègle. Je suis certaine qu’il comprend l’effet qu’il fait à ma cousine, car il se tient devant elle les bras croisés et le sourire aux lèvres, un sourcil dans les airs en attendant sa réaction.
— Je… euh… je…
Ally semble avoir perdu la parole, ce qui n’est vraiment pas dans ses habitudes.
— Tu es désolée pour aujourd’hui, tu me trouves sensas et tu veux bien me laisser t’offrir un cocktail, s’empresse de lui dire Tim d’un ton confiant.
— Euh, je… oui à tout cela, fini-elle par répondre en replaçant une mèche de ses cheveux.
Tim se retourne vers moi et me lance un regard, incertain de mon nouveau look du jour.
— Henrietta ?
— Oh, je vais laisser le soin à Ally de t’expliquer, moi je dois commencer la phase « seule » de mon plan.
Je ne commence pas toujours ma soirée seule, mais comme Ally est bien accompagnée, j’ai envie de tenter l’expérience. Mon amie se retourne vers moi pour articuler un merci silencieux avec ses lèvres. Je lui envoie un clin d’œil et me dirige vers une étroite table haute près de la piscine. De l’autre côté de celle-ci, des danseurs typiquement hawaïens jonglent avec des flambeaux en feu en suivant le rythme de la musique. L’espace d’un instant, j’oublie que je suis Inna pour ce soir et je suis simplement moi, Henrietta. Je suis captivée par l’ambiance.
Soudainement, je sens comme un regard insistant sur moi. Je me replonge aussitôt dans mon rôle et, d’un geste de tête maîtrisé, je me retourne pour voir qui me fixe ainsi. À environ trois mètres de moi, un homme blond extrêmement séduisant me mange des yeux. Son dos est bien droit et l’un de ses bras tient solidement le dossier de l’autre chaise. Son regard est presque… furieux… ou possédé, je n’en sais rien ; ce n’est pas un style que j’ai croisé souvent. Peu importe, c’est bien moi qu’il fixe ainsi. Normalement, l’éthique voudrait que l’on détourne la tête après une seconde ou deux, mais cet homme ne semble pas connaître cette règle non écrite. J’ai beau regarder ailleurs, je sens qu’il me fixe toujours ; mais que veut-il ?


CHAPITRE 2
« Ce monstre qui porte sur son visage la noirceur de son âme. »
Charles Baudelaire
SILAS, UN PEU PLUS TÔT
C’est la première fois que je pars aussi loin de notre château. Je suis allé un peu partout en Angleterre et j’ai accompagné mon père à quelques endroits en Europe ces dernières années. Je me sens loin de mes repères sur cette île perdue au milieu de l’océan. Quelle idée j’ai eu de venir ici ; j’aurais pu trouver cette fille à Londres, il me semble que cela aurait été bien plus simple.
On dirait que je voulais me reconnecter. J’ai entendu un jour un proverbe hawaïen qui m’a interpellé. Cela disait : ohi kau ka lau e hana i ola honua, ce qui veut dire « Vis ta vie pendant que le soleil luit toujours ». Je suis resté accroché à cette phrase pendant des années, me disant que tant qu’il restait un peu de lumière en moi, je trouverais la force de continuer. Je me disais qu’en venant ici, je pourrais peut-être activer la lumière.
Mais tout ceci n’est qu’une ridicule erreur. Je me sens mort à l’intérieur. Même ici, à l’autre bout du monde, dans un endroit prétendument paradisiaque, je ne ressens rien. La seule chose qui m’envahit depuis mon départ, c’est cette soif ; la soif du sang. Ce qui est traître avec le sang, c’est que plus tu en bois, plus tu en veux.
Ce n’est pas comme les vampires tirés des contes d’humains, non, notre soif n’est pas vitale, mais plutôt obsessive, comme une drogue. C’est d’ailleurs le seul truc actuellement qui me fait ressentir quelque chose. C’est une émotion négative, mais c’est quand même une émotion.
À mon arrivée, j’ai reçu un collier de fleurs, j’ai vu des danseurs traditionnels et des couples amoureux apprécier le paysage, mais rien n’a réussi à me faire ressentir ne serait-ce qu’une once d’étincelle. Tout ce que j’ai en tête, c’est de mordre quelqu’un… n’importe qui. Malheureusement… ou heureusement, j’ai toujours été gavé par mon père, je n’ai donc jamais mordu quelqu’un. On a fait aiguiser mes canines par un maître en la matière. C’est subtil, on ne remarque rien si l’on n’y porte pas d’attention particulière, mais elles sont aussi coupantes qu’un scalpel. Je crois que mon père voit ce petit voyage comme un test, mais il ne doit pas me faire confiance puisque lorsque je suis arrivé dans ma chambre d’hôtel, j’ai reçu un appel vidéo de lui et ma mère. Il m’a rappelé que si je déconnais, il allait la faire souffrir en la torturant pour le restant de ses jours et je sais trop bien qu’il en est capable. Je ne pourrais pas le supporter, elle est tout ce qu’il me reste de bon dans cette vie pourrie.
Je n’ai pas de plan pour la sélection de ma proie, mais j’ai un mois pour la choisir. C’est le délai qu’on m’a donné. Ici, c’est moi le monstre. Toute cette pureté qui m’entoure et ces gens si heureux d’être en vacances ne font qu’amplifier les remords et la noirceur qui m’habitent depuis tellement d’années.
J’ai reçu une formation par les autres chasseurs pour le processus d’identification de ma proie. Je dois choisir une jeune femme avec le moins d’attaches possible. Je me suis dit que je choisirais rapidement.
La plupart des chasseurs la sélectionnent avec leur envie de luxure. La proie appartient à la communauté de magiques noirs, mais surtout à son chasseur, alors beaucoup d’entre eux prennent une fille avec qui ils aimeraient s’amuser pour les six prochains mois puisque la sélection revient deux fois par année.
Personnellement, je n’ai pas vraiment d’appétit pour ce genre de plaisir. Il m’arrive de temps à autre de le faire avec une magique noir, mais c’est plus pour me geler le cerveau que par attirance. Il n’y a personne là-bas pour moi, ni même où que ce soit dans le monde.
Je décide de regarder un peu la télévision avant de me rendre au bar pour débuter mes recherches. Je ne sais pas pourquoi, j’ai une obsession pour les documentaires, comme si je voulais remplir mon cerveau de connaissances aussi variées qu’inutiles.
Le seul documentaire que je trouve est celui sur les techniques de chasse des félins. L’image s’agrandit sur un lion en train de dévorer sa proie et je sens la salive se former dans ma bouche. Je dois boire, et maintenant.
Je me lève d’un bond et croise mon regard dans le miroir. C’est celui d’un prédateur. Je détourne les yeux et je sors de ma chambre, arpentant les couloirs pour trouver une cible. L’hôtel est immense et j’essaie d’observer chaque recoin. Mon don est la téléportation, mais je dois avoir vu l’endroit où me téléporter pour pouvoir m’y rendre dans le futur. Pendant mon exploration, je remarque une jeune femme seule qui semble tituber légèrement en avançant ; cela doit être dû à une grande consommation d’alcool. C’est parfait, ce sera plus facile pour moi. Je m’approche d’elle et la blonde se redresse aussitôt à ma vue tout en replaçant inutilement sa robe.
— Hé ! Bonsoir, bel homme, me dit-elle.
Mais je me concentre sur les environs, m’assurant qu’il n’y ait personne autour. Lorsque je vois que nous sommes seuls, j’empoigne la jeune femme par la gorge et je nous téléporte aussitôt dans ma chambre. Je place la main sur sa bouche, car elle hurle de manière déchaînée.
Je ressens, l’espace d’un instant, un certain remords, mais je pousse aussitôt ce sentiment au fin fond de mon être. Il faut que j’étanche ma soif pour avoir l’esprit clair afin de bien choisir la femme que je vais condamner.
Je guide la jeune femme ivre vers le lit en la forçant à s’y étendre. Elle se débat en tentant de se relever, mais je suis plus grand et plus puissant ; ses agissements n’ont donc aucun effet. J’approche ma bouche de son cou et je place mes canines sur sa gorge, poussant doucement contre sa peau. Je revois soudain la fille que j’ai tuée lorsque j’avais quinze ans… et je relâche ma proie aussitôt. Prise de panique, elle hurle en courant vers la sortie. Après avoir repris mon souffle, je me téléporte entre elle et la porte, puis je sors de ma poche la poudre d’oubli. La jeune femme semble alors plus calme et complètement perdue.
— Où suis-je ? me demande-t-elle.
— Vous avez bu et avez frappé à ma porte, je vous ai laissée utiliser mon téléphone, mais vous ne vous souveniez plus de votre numéro de chambre ; êtes-vous OK ? lui demandé-je comme si rien ne s’était produit, mais je remarque deux petits trous sur la peau de la fille et je veux juste qu’elle parte.
J’ouvre la porte en lui indiquant la sortie et elle s’éclipse après m’avoir remercié. Je referme et me laisse tomber sur le lit tout en me passant les mains sur le visage. Mais qu’est-ce que je vais faire ? Je suis ignoble et une partie de moi a envie de ne plus avoir de remords, de se laisser aller dans cette folie sans plus aucune arrière-pensée.
***
Je m’assoupis pendant environ une heure et c’est la musique du bar près de la plage qui me réveille. Je soupire et secoue la tête, résigné ; c’est l’heure. Je dois le faire, sinon mon père va faire payer ma mère. De toute façon, je ne connais rien d’autre et une partie de moi cherche la reconnaissance de mon père, aussi malsain que cela puisse être. Arriver avec une proie serait certainement quelque chose qui aiderait.
Je choisis ma tenue la plus chic et décontractée à la fois : un short noir et une chemise blanche en soie. Voici le conseil numéro un que j’ai reçu des autres : un chasseur se doit d’être attirant, car plus la proie sera séduite, plus elle livrera des informations aidant ainsi à la sélection et la liant à son chasseur… Alors, testons cette pratique.
Je me rends au bar et je croise quelques regards qui me laissent croire que la tactique charme fonctionne. La plupart d’entre elles sont déjà accompagnées et sont donc exclues de ma liste. Je décide de prendre une bière sur l’une des étroites tables hautes près de la piscine. Je contemple le spectacle de l’autre côté et je suis légèrement hypnotisé.
Soudain, une odeur envahit mes narines et tous mes sens s’éveillent. Un parfum sucré, mélangé au sang irrésistible. Je ne sais pas si c’est la soif qui me crée cette envie, mais je dois voir d’où cela provient. Une femme passe à mes côtés et l’odeur devient si forte que je dois tenir la chaise pour éviter de me téléporter avec elle à l’instant. Le faire devant toute cette foule trahirait ma couverture.
Je prends quelques respirations pour me maîtriser, mais le parfum de cette fille est si puissant que j’ai du mal à rester immobile. Un million d’images me viennent en tête et c’est toujours moi qui saute sur elle en la mordant pour goûter à son précieux liquide rouge. Après quelques secondes, je me ressaisis et j’observe la propriétaire de ce délice. La première chose que je remarque, c’est son visage ; il est illuminé et elle sourit en regardant les danseurs de l’autre côté de la piscine. Je suis envoûté par elle, par sa façon de sourire, elle semble si heureuse. J’aimerais pouvoir vivre une émotion pareille, mais être spectateur de ce moment me suffit aussi. Je voudrais être un peintre et fixer cet instant dans le temps, mais ce que je désire par-dessus tout, c’est de la capturer et ne plus la laisser partir. Pour consommer juste un peu d’elle, doucement, en me laissant envahir par sa sève de vie qui semble si vive. Je ne sais pas si c’est ce que les chasseurs appellent la proie parfaite, une proie qui vous obsède jusque dans vos moindres cellules.
Je la fixe pendan tun assez long momen tet elle finit par se figer, perdant sa spontanéité. Elle se raidit et ses traits deviennent sé rieux. Puis elle se tourne vers moi et me fixe avec un regard confus. Je ne suis pas capable de détourner le regard, il y a en moi une nouvelle émotion qui prend vie, comme un besoin primal de la posséder. Comme si elle était déjà à moi, car si cette fille n’a pas de port d’attache, elle sera ma proie…


CHAPITRE 3
Il a le charme du diable. Elle a la force des anges.
– Marc Levy
HENRIETTA
Je ne sais pas si je devrais m’enfuir, aller lui parler, ou rester figée ! Pourquoi est-ce qu’il me fixe ainsi ? Puis, je suis sauvée, car un homme fin trentaine approche de moi avec un sourire qui trahit ses intentions ; mais peu importe, je préfère le côté direct et prévisible de ce type plutôt que l’homme qui me fixe anormalement.
— Est-ce que je peux vous offrir un verre, mademoiselle ? me demande le type en agitant la main pour indiquer au serveur de venir prendre sa commande.
Il n’attend pas ma réponse et prend place à ma table. Je me ressaisis pour reprendre mon rôle et pratiquer mon accent russe.
— Je prendrais bien une vodka sur glace.
— Parfait !
Je tourne légèrement la tête, suffisamment pour apercevoir l’homme blond qui me fixe toujours. Cette fois, il s’est placé de manière à être complètement orienté vers moi, comme si plus rien autour de lui n’existait, comme si j’étais la seule chose qu’il pouvait regarder. J’aurais envie de me retourner et de lui demander quel est son problème, mais je ne suis pas certaine de vouloir connaître ses motivations. Personne de normal n’agirait ainsi, à moins qu’il n’ait un ego plus grand que ce complexe hôtelier.
Je cherche Ally du regard et je l’aperçois finalement au bar, elle semble heureuse et rit en agitant la tête ; je crois que Tim et elle sont bien assortis. Elle remarque que je la regarde, puis elle sourit en voyant l’homme assis à ma table. Elle me porte un toast dans les airs, je lui souris en retour… erreur monumentale. L’étranger cesse de me fixer et se tourne aussitôt vers Ally. Il remarque qu’elle me fait des gestes et il se lève pour aller au bar… non ! Je n’ai pas envie qu’il mêle Ally à son petit scénario de mec étrange.
— Hé ! Est-ce que je t’embête, tu ne m’écoutes pas! lance l’homme à ma table, visiblement affecté par mon manque d’intérêt.
— Dé… désolée !
J’en oublie un instant mon accent, mais je me reprends aussitôt :
—Il y a ce type qui me fixe depuis plusieurs minutes, mais c’est bon, il est parti.
— Est-ce que tu veux que j’aille le voir ? me demande-t-il en regardant autour de nous.
— Non, merci, c’est gentil.
— Alors, d’où viens-tu pour avoir un accent aussi adorable ? dit-il en me tapotant le bout du nez avec sa bière… charmant !
— De Russie.
— Russie ! C’est sexy, j’aime ça !
Bon, je sais déjà qu’il n’y aura pas une longue suite à notre conversation. De toute façon, je dois dire que l’envie de me retourner pour voir ce que mon admirateur persistant fabrique est prédominante. Est-il allé voir Ally ou simplement se commander quelque chose au bar ? Je résiste à l’envie de me retourner car il pourrait prendre cela comme une invitation.
— Merci, me contenté-je de répondre.
Nous passons la demi-heure suivante à discuter de tout et de rien, enfin lui parle et moi j’écoute. Je suis fière de moi car je réussis à ne pas me retourner et, de toute manière, je parie qu’il est déjà parti à cause de mon manque d’intérêt envers lui.
L’homme en face de moi ne cesse de parler et je dois dire qu’il commence à m’énerver. Je décide de tenter la cassure directe.
— Écoute, cela ne fonctionnera pas, dis-je en nous pointant, ça n’ira pas plus loin. Alors si tu souhaites trouver quelqu’un à ramener à ta chambre, je te suggère de changer de cible ou tu risques de manquer de temps.
Je sais, parfois je suis directe, mais je suis d’avis que nous réglerions une panoplie de malentendus et de déceptions si nous étions plus francs.
L’homme se lève, visiblement insulté.
— Tu aurais pu me le dire au début au lieu de me faire perdre tout ce temps à écouter tes conneries.
Plutôt l’inverse, mais cela ne servirait en rien d’en rajouter.
— Bonne soirée, me contenté-je de lui dire en souriant.
— Pff !
Je me frotte les tempes… quelle drôle de soirée ! Soudain, une Ally un peu réchauffée arrive derrière moi et me saisit dans ses bras.
— Mon amie chérie, toute seule à sa table ! dit-elle en soufflant sur moi son haleine de crème de menthe.
Au moins, elle réussit à sauvegarder mon identité et ne m’appelle pas sa « cousine chérie », ce qui m’aurait trahi. Garder mon rôle coûte que coûte est vraiment un défi que je tiens à relever. Je n’ai jamais failli en un an de carrière et ce n’est certes pas cette étrange soirée qui créera un précédent.
Ally prend place en face de moi, Tim à ses côtés.
— Nous t’avons ramené un ami, me dit-elle.
Mon cœur tressaute et je ressens une présence envahissante dans mon dos, comme une chaleur subite. Je me retourne lentement et je le vois, un léger sourire en coin… l’homme blond est là.
Il est très grand et… et… vraiment séduisant, malheureusement. Pourquoi les plus beaux sont-ils toujours les plus étranges ? Ally se lève de sa chaise lorsqu’elle voit que personne ne parle.
— Inna, voici Silas, notre nouvel ami. Silas, voici Inna, mon amie de longue date qui vient de Russie.
Nous ne parlons toujours pas. Son regard sur moi est si intense que je préfère qu’il brise la glace lui-même.
— OK, malaise…, dit Ally d’un ton très sarcastique.
Elle finit par prendre la main de Silas et la pose dans la mienne pour ensuite les secouer comme si nous étions deux pantins qu’elle manipule. Lorsque mes doigts touchent les siens, il y a comme un courant et mon cœur saute à nouveau, mais cette fois, c’est comme si un mini gorille en était prisonnier et qu’il frappait pour en sortir.
—  Privet , dit-il d’une voix masculine déstabilisante.
Je reconnais ce mot en russe comme « bonjour », et j’espère que c’est le seul mot qu’il connaît, car je n’en maîtrise que quelques-uns de base.
— Bonjour, me contenté-je de lui répondre en gardant mon sérieux et mon accent.
Ally a relâché nos mains, mais je poursuis le geste en secouant la sienne comme si j’étais hypnotisée par son regard. Ses yeux sont d’un vert si pur, on dirait de petites pierres précieuses, mais même si ceux-ci sont magnifiques, il les utilise mal car il me fixe encore avec ce regard de prédateur.
Je relâche rapidement sa main lorsque je me rends compte que je la tiens toujours. Nous nous fixons et la tension est palpable.
— Venez vous asseoir, vous deux ; c’est un peu étrange pour nous de vous regarder pendant que vous vous fixez ainsi, nous dit Ally en tapotant ma chaise.
Je brise le contact en premier et Silas se dirige vers la dernière chaise qui se trouve juste à côté de la mienne. Il s’y rend lentement, maîtrisant chacun de ses gestes, toujours en me regardant. Mais qu’est-ce qu’il a ce type, et pourquoi Ally l’a-t-elle conduit jusqu’à moi ?
Je dévisage Ally en lui faisant les gros yeux, tentant de pointer vers Silas pour qu’elle m’explique son plan machiavélique.
— Pendant que tu flirtais avec monsieur gros muscles tantôt, Silas est venu nous parler au bar. Tu savais qu’il vient de Londres ?!
Elle annonce cette dernière information comme une gamine surexcitée, car elle sait à quel point je rêve d’y aller un jour.
Pourquoi cet homme doit-il venir de mon endroit favori au monde ?! Silas ne parle pas, mais m’offre un petit sourire en coin comme lorsqu’il est arrivé à ma table.
— Sa famille possède un château, tu te rends compte ?!
— Pff ! Personne n’a un château, je crois que ton cher Silas te mène en bateau, répliqué-je avec mon éternelle franchise.
Silas se redresse et me fixe sans relâche.
— Il y a plusieurs centaines de châteaux en Angleterre, Inna et, selon tes dires, personne n’aurait de château ! Alors à qui sont-ils ?
Je ne peux m’empêcher de fixer ses lèvres lorsqu’il parle ; elles sont si parfaites et la seule chose qui résonne en moi à l’instant, c’est sa manière de dire Inna, comme si c’était un poème complet dans un si petit mot. Je n’ose imaginer ce que serait l’entendre dire mon nom… Henrietta… Henrietta…
— Alors ! Il t’a bouchée, Inna ? Tu as perdu ton sens de la répartie.
Ally me sort de ma rêverie.
— Peu importe, je n’aime pas les hommes qui font étalage de leur fortune.
Et vlan ! Cela devrait le remettre à sa place. Non, mais ! Qui balance des trucs pareils… un château !
Silas se penche vers moi, me fixant d’un peu plus près.
— Alors quel genre d’homme aimes-tu, Inna ?
Encore une fois, je ressens des frissons lorsqu’il prononce mon nom fictif, mais je me ressaisis aussitôt pour reprendre ma confiance habituelle.
— Oh là là ! As-tu du temps ? Sa liste est si longue et compliquée qu’on pourrait y passer la nuit. Je crois qu’elle en rajoute un peu toutes les fois pour être certaine de rester seule, lance ma cousine en réponse à Silas.
Mais franchement, pourquoi dit-elle une chose pareille ?
— Ce n’est pas vrai !
— Dis-nous, je suis curieux, poursuit Silas en se reculant dans sa chaise et en croisant les bras.
— Eh bien, premièrement, il ne doit pas être un psychopathe !
Je le sens se raidir légèrement.
— Ce n’est pas un critère à mettre sur une liste, Inna, c’est juste normal, me dit Tim en sirotant une bière.
— Je tiens quand même à le préciser ! Ensuite, il doit pouvoir être empathique et courageux. Il doit être prêt à me suivre dans toutes mes folies et être protecteur, mais pas envahissant. Il doit aimer les animaux, le surf et la fondue au chocolat. Il doit aimer danser et chanter, ou du moins tolérer que moi j’adore danser et chanter. Je veux pouvoir me sentir petite dans ses bras et en sécurité. Il doit me laisser être qui je suis et ne pas avoir peur de qui il est. Voilà, en gros, c’est cela.
— C’est pour cela que nous nous cassons la tête pour vous séduire, les filles ; comment voulez-vous que l’on fasse compétition à vos petites listes d’épicerie ? reprend Tim en levant les bras au ciel.
— La mienne est beaucoup plus simple, répond Ally. Il doit me faire rire, et me surprendre.
Elle lui sourit, car je crois qu’il répond tout à fait à ses critères.
— Ah ! Et il doit aussi savoir faire les meilleurs macaronis au fromage, ajoute-t-elle.
Tim se tape dans les mains en souriant. Je ris aussi ; ma cousine a toujours su dire la bonne phrase au bon moment. Je me retourne vers Silas et lui semble perplexe, comme s’il réfléchissait encore à ce que j’ai dit sur les hommes. J’ai vraiment envie de savoir pourquoi ma cousine l’a guidé jusqu’à moi. Elle me connaît bien, et elle devrait savoir que l’attitude de cet homme ne m’intéresse pas. Comme si elle lisait dans mes pensées, ma cousine intervient pour nous donner un peu de temps seules.
— OK, les hommes, nous avons besoin d’aller aux toilettes ; pourquoi n’en profitez-vous pas pour nous commander quelques tapas ?
Je dois avouer que je meurs de faim.
— Ah, les femmes et leur besoin d’aller aux toilettes en équipe ! Tu ne verras jamais deux hommes faire la même chose, dit Tim en secouant la tête tout en ricanant.
Nous ne prenons pas le temps de répliquer et partons directement.
— Pourquoi as-tu emmené ce type jusqu’à moi ?
— Pourquoi ? Mais l’as-tu seulement regardé, Hetty, c’est une œuvre d’art vivante, cet homme!
— Une œuvre d’art psychopathe, oui !
— Pourquoi dis-tu cela ? Il est super gentil.
— Je ne sais pas, tout ce qu’il a fait c’est me fixer sans relâche… comme s’il voulait me kidnapper ou un truc cinglé du genre.
— C’est parce que tu l’hypnotises.
— Oh, voyons… que t’a-t-il dit au bar?
— Il a fait le lien entre toi et nous lorsque nous nous sommes échangés des regards. Il a juste été gentil et il voulait vraiment qu’on l’introduise à toi. Je crois qu’il te trouve tout à fait de son goût.
— Eh bien, ce n’est pas réciproque.
— Oh ! Arrête, j’ai vu ton visage lorsqu’il était à la table ; tu as de la difficulté à garder ton rôle ce soir.
— Ce n’est pas à cause de lui.
— Oh ! Pas à moi, Henrietta, je te connais trop bien et je sais que c’est exactement ton genre de type. Tu devrais au moins lui laisser une petite chance.
— On verra.
Nous retournons auprès des garçons qui ont pris place à une table plus grande près du restaurant. La terrasse où se trouvent les tables est magnifique, toute en dalles de pierre larges. Le soleil se couche et la vue est à couper le souffle. Quelques flambeaux ont été allumés autour de nous et je me sens aussitôt un peu plus calme. Silas me fixe toujours silencieusement, mais je crois que je vais suivre les conseils de ma cousine et lui donner une chance.
Tim se lève pour tirer la chaise d’Ally qui sourit en y prenant place. Silas a le bras autour du dossier de la seule chaise libre et ne bouge pas d’un poil. Je m’assois donc tant bien que mal sur celle-ci, me plaçant le dos le plus droit possible afin d’éviter de le toucher. Je le regarde du coin de l’œil, car sa fixation me déstabilise et je ne sais pas du tout comment briser la glace. Ally le regarde et fronce les sourcils comme si elle remarquait elle aussi l’attitude étrange de Silas.
— Alors, Silas, que fais-tu dans la vie ? demande Tim, probablement pour briser le silence inconfortable.
Silas détourne le regard de ma personne pour parler à Tim :
— Je travaille pour la compagnie familiale, dans les investissements.
Il reste bref…
— Et toi, dit-il lentement en se retournant à nouveau vers moi, quel est ton travail ?
— Je suis…
J’ai failli lui dire que je veux devenir comédienne, mais je dois conserver mon rôle. Surtout qu’Ally m’a un peu mise au défi tout à l’heure en me disant que je n’étais plus à fond dans celui-ci. C’est tellement important pour moi, je vais redoubler d’efforts et faire de cette soirée MA soirée de performance ultime.
Je redresse les épaules et reprends confiance en moi.
— Je suis avocate.
— Intéressant.
Le serveur arrive à la table et nous sert une panoplie de tapas. Ils sont tous aussi délicieux les uns que les autres. Je savoure chaque bouchée, fermant les yeux pour apprécier chaque saveur. J’ai toujours aimé la nourriture, je crois que c’est l’un des plaisirs de la vie.
Je me tourne vers Silas et je remarque qu’il fixe mes mouvements jusqu’à ma bouche. La sienne est d’ailleurs entrouverte comme s’il goûtait à travers moi. Il cligne des yeux rapidement en reprenant ses esprits. Je dois dire qu’il est très séduisant lorsque son enveloppe extérieure s’attendrit pour laisser voir un peu plus de lui.
Soudain, il passe ses doigts au-dessus des plateaux de tapas pour sélectionner l’un d’entre eux, mais au lieu de le porter à sa bouche, il le guide directement vers la mienne. Sans réfléchir, je prends une bouchée de ce qu’il m’offre tout en fermant les yeux à nouveau ; je sens ses doigts caresser doucement mes lèvres lorsque le dernier morceau entre dans ma bouche. Wow, il dégage une énergie si forte et intense que j’en perds la raison.
Silas ne refait pas le geste, comme s’il venait de se rendre compte de ce qu’il a fait. Il retire même son bras de ma chaise.
— Ça, c’était intense ! lance Ally en nous servant du champagne. J’adore les bulles.
Quelques minutes passent à discuter avant que nous recevions le dessert ; un haupia cake. C’est délicieux, avec la noix de coco et le pouding. Nous nous servons chacun un morceau généreux de ce délice. Silas saisit sa fourchette et se sert une bouchée en l’observant attentivement.
— Est-ce que tu connais ? osé-je lui demander.
Il se contente de faire non de la tête puis, doucement, il prend la bouchée et ferme les yeux à son tour. Il les ouvre et me regarde. Il dévore le reste du gâteau comme si c’était son premier repas depuis plusieurs mois.
— C’est vraiment délicieux !
— Tu parles, tu l’as dévoré en moins de deux, lui lance Ally.
Tim et elle ont occupé presque toute la conversation et j’en suis heureuse car je ne sais pas quoi dire à cet homme.
— Et si nous allions au spa nous baigner ? demande ma cousine.
— Oui, très bonne idée, il y a une grotte artificielle et cela a l’air génial, renchérit Tim.
— Je veux bien, leur réponds-je.
Je me retourne sérieusement vers Silas, comme une invitation silencieuse. Je ne suis pas certaine encore de mon opinion sur lui, mais j’ai envie de pousser mon enquête un peu plus loin.
— Je vous rejoins là-bas dans quelques minutes…


CHAPITRE 4
« Il ne t’est jamais donné un désir sans que te soit donné le pouvoir de le rendre réalité. Tu peux être obligé néanmoins de peiner pour cela. »
 Richard Bach
SILAS
Je vais devenir fou. Il y a quelque chose chez cette Inna qui m’obsède. J’ai passé la dernière heure à observer chacun de ses gestes, à boire chacune de ses paroles. Mais ce qui rendait fou, c’était l’odeur de son sang. Je le sentais même à un mètre de distance. Je me suis retenu au dossier de sa chaise pour éviter de me téléporter avec elle loin des regards indiscrets.
Je ne parlais pas, je la regardais en m’imaginant en détail chacun des gestes que je ferais. Comment je la tiendrais, quel angle je prendrais pour poser mes canines sur son cou élancé, anticipant quel goût aurait sa peau lorsque mes lèvres la toucheraient. Je veux boire son sang, mais aussi goûter chaque parcelle de son corps, la posséder toute entière, me remplir d’elle comme d’un élixir qui guérirait mon âme noire. Mais je crains de ne pouvoir m’arrêter.
Je devrais lui poser mille et une questions, mais je ne peux me concentrer avec cette obsession. Je dois boire du sang avant de retourner la voir. Il faut que je reprenne le dessus afin de mieux la connaître.
Je regarde Inna s’éloigner avec les deux autres et, une fois qu’ils sont hors de ma vue, je scrute les alentours pour trouver une cible potentielle. Une jeune femme qui semble seule se lève de table pour se diriger vers l’intérieur. Je la suis à distance et lorsque nous sommes isolés dans un corridor, je lui saisis le bras, me téléporte jusqu’à ma chambre et me laisse guider par mes instincts.
Je place ma main sur sa bouche en lui faisant inhaler par le fait même une poudre de silence. La femme se calme et reste assise sur le lit à contempler le néant. Je recule et je sens le vomi remonter le long de ma gorge ; la seule idée que j’accomplisse exactement ce que mon père attend de moi me fait me haïr davantage. Mais je suis las de lutter contre la nature qu’il a implantée en moi. Même si je hais celui que je suis, je ne peux plus ignorer le prédateur qui sommeille en moi. Je prends une grande respiration et je m’approche d’elle, m’assoyant à ses côtés. Je pousse ses cheveux châtains d’un côté et je saisis sa nuque de ma main pour la maintenir en place. J’avance lentement, puis je place mes canines sur son épiderme. Je peux sentir son pouls, il est lent à cause de la poudre, mais la puissance de celui-ci est comme un aimant et je plante aussitôt mes dents dans sa gorge frêle. La sensation ressemble un peu à celle de croquer dans une pomme. Après une seconde ou deux, le sang entre en moi et je me sens en transe. Je suis habitué à me faire gaver de sang, mais le goût n’est pas pareil, un peu comme un fruit cueilli directement de l’arbre plutôt qu’au supermarché.
Après quelques gorgées, je suis frappé de plein fouet par l’image d’Inna lorsqu’elle prenait du plaisir à manger, et sa pureté me ramène à ma réalité. Je me retire aussitôt et, c’est une chance, puisque je n’ai pas vidé la pauvre innocente. Je me lève d’un bond et me tire les cheveux en faisant les cent pas. Le cou de la jeune femme n’est pas recouvert de sang, il y a seulement deux trous là où mes crocs ont transpercé sa peau. Je suis un animal… une brute.
Je passe devant le miroir et l’horreur qui se dresse devant moi me confirme mes pensées. Mon chandail est rouge et mon menton dégouline, mes avant-bras sont recouverts de veines foncées et mes yeux sont inondés d’une marée noire.
J’avance près du miroir et je le frappe de toutes mes forces en criant. Il se fracasse, dédoublant mon reflet. Je reprends mon souffle et me raccroche à ma mission : trouver ma proie. Je retourne donc près de la jeune fille maintenant inconsciente et dépose sur son cou un peu de poudre de cicatrisation ; le parfait petit kit pour un chasseur magique noir. Les deux trous précédemment causés par mes canines ont maintenant disparu. Je me dirige vers la fenêtre de ma chambre et je remarque un petit banc de parc et personne aux alentours. Je donne finalement un peu de potion d’oubli à la jeune femme et lui commande d’oublier la dernière demi-heure. Je lui souffle à l’esprit qu’elle a trop bu et que c’est pour cela qu’elle se sentira faible et qu’elle ne se souviendra pas des derniers moments. Puis, je me téléporte près du banc de parc et l’y dépose doucement avant de me téléporter à nouveau dans ma chambre.
Je m’étends sur le lit, car je dois attendre quelques minutes que mes yeux et mes bras retrouvent leur couleur habituelle.
J’allume le téléviseur, c’est un peu ma seconde drogue après le sang. Mon père n’aime pas l’idée que j’écoute des émissions et des films d’humains, mais je trouve qu’ils sont la seule chose sensée dans ce monde. Même si je ne comprends pas toutes les variantes d’émotions qu’ils éprouvent, ils me fascinent. Comme si je vivais par procuration au travers d’eux. Quand je les regarde, je sors de mon corps, je ne suis plus la créature de mon père, mais plutôt l’un des personnages de ce que j’écoute.
Ce qui me fascine, ce sont les histoires d’amour, car c’est ce qui se rapproche le plus pour moi d’un film de science-fiction. Je ne comprends absolument pas ce qu’est l’amour. C’est une valeur inexistante dans ma vie. Ma mère est ce qui aurait pu se rapprocher le plus d’une certaine forme d’amour, mais mon père l’a éteinte.
Après quelques minutes à parcourir les chaînes sans succès, je me dirige vers le miroir brisé et je constate que les effets du sang sont partis. Je ressens la force intérieure qui m’habite après l’absorption de ce liquide. J’enfile mon maillot et ma robe de chambre, puis je rejoins les autres à pied, car je ne peux pas me téléporter près d’eux.
L’hôtel est magnifique et l’air chaud du soir sur cette île me fait du bien. J’ai choisi Hawaï aussi parce que c’est l’un de ces endroits où il n’y a pas de ville magique. Je préfère me tenir loin d’eux durant mon voyage.
Je me rends finalement au spa en empruntant le petit pont, et je me retrouve dans l’immense grotte artificielle. Mes nouveaux amis sont déjà là.
— Te voilà ! Tu es plus long qu’une fille pour te préparer. J’avais hâte qu’un autre homme vienne à mon secours contre ces deux femmes.
Je ralentis un peu mon avancée lorsque j’aperçois Inna. Elle est magnifique. Elle porte un bikini à fleurs qui laisse bien voir les courbes de son corps. Elle sort de l’eau pour s’asseoir sur le rebord du spa et j’ai l’impression que chacun de ses gestes est au ralenti. Je retire ma robe de chambre et la dépose la rampe du pont. Inna me fixe, comme si elle était hypnotisée. Peut-être que je devrais jouer la carte de la séduction, elle serait probablement plus facile à amadouer pour le reste de la mission.
Je descends dans l’eau, la température est parfaite, puis je me dirige droit vers elle. On dirait qu’elle ne sait plus où regarder : une seconde elle me fixe et l’autre elle regarde le plafond. De mon côté, je ne détourne pas le regard, comme je le fais depuis le début de la soirée. Je veux comprendre cette fille, percer sa carapace. Je termine à ses pieds et je m’appuie sur le côté du spa, juste à côté d’elle.
— Tu t’es décidé à nous rejoindre, dit-elle en fixant toujours le plafond.
— Oui, je me suis dit que je n’avais rien de mieux à faire de toute manière.
— Oh ! Alors nous sommes ton plan de consolation ! dit-elle en me fixant cette fois.
Son accent n’est pas un accent russe commun, mais bon, ce n’est pas la langue que je connais le plus. Je suis comme une éponge d’apprentissage, j’imagine que comme je suis vide à l’intérieur, cela laisse beaucoup de place pour des connaissances inutiles comme regarder des documentaires ou bien apprendre le russe.
Je ne réponds pas à son accusation, je me contente de fixer ses jambes qui sont à quelques centimètres seulement de moi. Maintenant que j’ai bu du sang, je peux aimer toutes les autres odeurs subtiles qui recouvrent son corps. Instinctivement et sans réfléchir, je m’approche et je hume sa peau.
— Que fais-tu ? dit-elle, un sourcil en l’air.
Je me place devant elle et j’avance, la forçant à ouvrir les jambes. Je place mes mains de chaque côté d’elle et cela semble la déstabiliser au plus haut point… bien !
— Il me semble que c’est évident, je te sens.
— Pourquoi fais-tu ça ?
— J’aime les odeurs et la tienne est vraiment délicieuse.
— Oh ! Là ! Vous deux, nous sommes encore à côté de vous ! dit Ally en posant les mains sur ses hanches.
— Oh, ne sois pas offusquée, je suis certain que Tim a déjà reniflé ton odeur maintes fois déjà, lui réponds-je sans quitter Inna des yeux.
— L’as-tu fait ? demande Inna à Tim, qui semble embêté.
— Hé ! Et que fais-tu du « Bro code », Silas ? me dit Tim en me lançant de l’eau.
Je sais très bien qu’il fait référence à Barney Stinson dans How I Met Your Mother  — j’ai déjà écouté tous les épisodes.
— Je n’ai pas eu le choix Tim, miss Inna m’a mis au pied du mur.
— Tu n’as pas nié, alors tu m’as reniflée ! poursuit Ally en lançant de l’eau à Tim cette fois.
— OK ! OK ! Je me rends, j’ai bien senti une ou deux fois.
Ally sourit et arrose de plus belle Tim, qui réplique à son tour.
— Hé ! Arrête, je reçois toute votre eau, lance Inna.
Sans réfléchir, je la saisis par la taille, la descends dans l’eau avec moi et me dirige aussitôt sous la chute. Elle hurle et se débat, puis, c’est le choc. Sur l’eau à côté de moi flotte… une perruque ! Je la saisis et la brandis en l’air.
— Mais… qu’est-ce que c’est que ça ?
Je me retourne vers Inna qui sort de sous la chute et j’ai le souffle coupé, elle est… magnifique. Si elle était belle avec cette perruque, elle est incroyable avec ces longs cheveux qui ondulent. Inna me regarde et ne semble pas savoir quoi dire.
— Oh ! Inna a bien voulu servir de cobaye pour ma nouvelle gamme de perruques, j’en ai acheté plusieurs, car j’adore changer de look et je voulais absolument qu’elle essaie celle-ci.
— Oui, elle m’y a forcée, finit par ajouter Inna en tordant son épaisse chevelure.
Nous restons là… je suis sans mot, surpris. Elle aurait pu être la muse de peintres célèbres. Je pourrais rester là à la fixer pendant toute la nuit, mais cela semble la déstabiliser.
— Et si nous allions danser, je crois que le groupe de musique a commencé sur la plage, lance Ally probablement pour couper la tension qui s’est installée.
— Bonne idée, répond Inna en sortant du spa.
***
Nous sortons de la grotte et je les suis un peu en retrait. Je suis hypnotisé par cette beauté et le sang absorbé un peu plus tôt brouille mon esprit. Je voudrais la prendre par la taille et la téléporter dans ma chambre pour… je ne sais quelle raison. La posséder, la découvrir… ou boire son sang. Trois envies qui tournoient dans mon esprit comme un tourbillon sans fin. J’avance au travers de la foule, enveloppé par la chaleur et la musique qui nous entoure, mais je ne détourne jamais le regard d’elle.
Je la vois se retourner à plusieurs reprises et ses yeux me laissent perplexe. Est-ce de la curiosité ou de la peur ? Je suis si confus avec les émotions humaines. Celles-ci me fascinent autant qu’elles me perturbent. J’envie les humains de pouvoir toucher à toutes ces facettes de leur âme, car j’ai l’impression que nous, les magiques, avons un voile permanent sur le fond de nos pensées. C’est pourquoi je me noie dans les films et les livres des humains, pour comprendre, ou du moins, être le spectateur de leurs vies.
La réalité est bien plus captivante que ce que l’on voit à la télévision. Voir les humains d’aussi près est déstabilisant. Je dois dire que même si leurs émotions me fascinent, être entouré de tous ces gens extatiques et enthousiastes me déconcerte. Les seules émotions humaines que j’ai côtoyées sont celles des proies ramenées par les chasseurs et leurs émotions ne s’en tenaient qu’à deux registres : la peur et le désespoir.
Je sais que je vais devoir moi-même choisir une proie et que je n’ai pas le choix. C’est comme si mon être au grand complet était à la recherche de sa moitié, ce vide infini ne pouvant être rempli que lorsque ma mission sera exécutée, et que, lors de la sélection, je me serai abreuvé du sang de ma proie.
La brise du soir passe doucement dans les cheveux longs d’Inna et, jusqu’à mes narines, l’odeur me rend fou. Je voudrais partir avec elle, loin des autres, pour m’en enivrer.
Nous arrivons au bar près de la piscine où le DJ sur la scène fait danser la foule. Je suis fasciné par ce rituel des humains à danser ainsi. Les magiques dansent aussi, mais de manière moins extatique, moins enveloppante. Nous prenons place à une petite table haute. L’étroitesse de celle-ci nous force à nous rapprocher les uns des autres. Le bras d’Inna est appuyé sur le mien et elle fixe la piste de danse. Parfois, le vent chaud pousse ses longs cheveux sur mon visage et j’ai l’impression que tout dans cette soirée me guide vers elle. La musique change et Inna devient lumineuse.
—  What About Us, de Pink. C’est ma chanson ! Allez, on va danser, dit Inna à son amie.
— Non ! Vas-y toi, je veux terminer ma margarita !
Inna me regarde comme pour m’inviter, mais je reste figé… Je ne danse pas. Elle prend mon inaction pour un refus et se dirige donc seule vers la piste de danse. Aussitôt, comme si la nature voulait ruiner ce moment de pureté, il se met à pleuvoir intensément. La foule ne semble pas découragée par ce soudain déluge, au contraire, le DJ monte le son de la musique et le public est en délire. Je cherche du regard Inna et la foule se disperse légèrement ; je l’aperçois comme une vision angélique au milieu de celle-ci. Elle saute sur place en brandissant les bras en l’air et chantant à tue-tête. Elle semble si heureuse, j’aimerais tellement pouvoir vivre cette émotion. Soudain, elle fige et lève le visage vers le ciel en fermant les yeux. Comme si elle voulait se laisser envahir par ce moment.
— Parfaite !
Je ne peux m’empêcher de murmurer à voix haute, captant l’attention d’Ally.
— Elle te plaît, hein ? me dit-elle en me donnant un coup de coude dans les côtes.
Je ne lui réponds pas et me contente de fixer Inna. Je me dis que je dois sortir de ma transe et poursuivre mon enquête sur elle. J’ai une certaine réticence à poser trop de questions, car je sais que je veux la faire mienne. Si elle peut entrer dans les critères d’une proie potentielle.
— Dis-moi, sa famille est-elle toujours en Russie ?

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