Entre Deux Temps
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Description

Nathan, enfant timide et solitaire, nourrit l’ambition de prouver à tous sa valeur. Souffre-douleur de sa classe, puis de son professeur de piano, il vit dans l’angoisse des brimades, jusqu’au jour où il se découvre un extraordinaire pouvoir : le bang. Peu à peu, il apprend à contrôler ce don étrange. Il profite largement de ses avantages, même si celui-ci s’avère redoutable : tous les êtres vivants qu’il touche pendant le bang meurent inévitablement. Mais un jour, le bang se bloque. Tout est figé. Plus rien ne bouge. Nathan abandonne peu à peu tout espoir, renonçant à son humanité, jusqu’à ce qu’il rencontre une vieille femme, Lise, comme lui prisonnière du temps. Pourquoi tout s’est-il arrêté ? Lise, va-t-elle répondre à ses questions ?

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 23
EAN13 9791093889368
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Hélène Goffart
 
 
 
Entre Deux Temps
 
 
 
 
 
 
Éditions Sarah Arcane
 
 
 
 
 
 
 
 
Copyright © Éditions Sarah Arcane, 2018
Tous droits réservés pour tous pays
 
 
 
-1-
 
 
Nat avait trébuché dans l’escalier. C’était loin d’être la première fois. L’absence de lumière qui lui était pourtant familière, lui avait encore une fois fait rater une marche. Depuis le temps qu’il empruntait ce couloir, dans cette obscurité visqueuse, Nathan avait bien dû tomber une dizaine de fois – il avait même songé sérieusement à déménager vers un endroit éclairé – mais il ne s’était jamais blessé, du moins pas gravement, jusqu’à cet instant. Son pied, posé trop en avant sur la latte en bois, l’avait fait basculer, son corps lourd accentuant la chute. Il avait tenté de se rattraper sur la marche suivante, mais, en atterrissant, sa cheville droite, dans un sinistre craquement, l’avait totalement déstabilisé. Accompagné d’une succession de chocs mous, il avait dévalé la volée d’escaliers et atterri dans la porte entrebâillée. Après quelques secondes d’inconscience, les flèches de douleur qui le transperçaient de la cheville à la tête, lui déchirant aux passages les bras et les côtes, le ramenèrent à la réalité. Il s’assit, laissant échapper un gémissement de douleur.
— Putain, c’est cassé !
Se redressant aussi complètement que possible, il s’appuya sur la porte, posant ses yeux humides vers l’extérieur, vers l’obscurité de fin de nuit qu’il connaissait si bien.
Il aurait aimé se relever, mais l’élancement qu’il ressentait dans sa chaussure droite l’en dissuadait.
Finalement, il pouvait bien rester un peu là, contre la porte… Personne ne l’attendait…
Il ferma les paupières sur ses iris noirs, et souffla, pour évacuer la sensation nauséeuse que lui renvoyait sa cheville qui gonflait dans sa chaussure. C’était atroce : les lacets serrés comprimaient ses chairs dilatées . Nat détestait la douleur physique. Au-delà du ressenti réel, simple inconfort ou sensation insupportable, il haïssait la perte de contrôle que son corps lui faisait ressentir. Dans ce monde qu’il avait cru dominer quelques années avant de s’y perdre, Nat s’était longtemps appliqué à garder la maîtrise de son corps. Mais il n’y arrivait pas. Il n’y arrivait plus.
Il avait depuis longtemps abandonné l’idée de structurer son quotidien : dormant et mangeant selon le cycle de ses envies, se lavant lorsque le dégoût de son odeur surpassait le fait que seuls ses effluves arrivaient encore à le rassurer.
Souvent il humait sa sueur, comme un chien se renifle. Forte, musquée, elle le convainquait – un peu – de son existence.
Il avait aussi aboli de longue date le besoin de contrôler ses envies et ses pulsions. Ce monde putride et obscur se désagrégeait peu à peu, et il ne pouvait rien faire pour empêcher cela. Ni sa révolte ni ses larmes ne modifieraient la réalité. Mais, au moins, cet univers vérolé était à lui, et à lui seul. Il en faisait ce qu’il voulait, ou ce qu’il pouvait… Et si cela lui faisait du bien, ne fût-ce que par moments, c’était toujours cela de gagné.
Assis contre la porte, les paumes collées au sol, les doigts recroquevillés contre le carrelage, tentant d’éloigner de lui la terre et la douleur, Nat ne trouvait plus aucun réconfort dans son corps. Il tenta de mettre sa cheville à distance en se projetant dans ce qu’il appelait « son monde d’enfant ».
Il séparait depuis longtemps les deux réalités qu’il avait connues : le monde d’enfant, et le monde du bang .
Le monde d’enfant, c’était avant le bang . Ou au début en tout cas. Le monde d’enfant, c’était la normalité : Maman et Papa, les vacances à la mer, le chocolat chaud, les soirs d’hiver devant la télévision.
C’était Marie, la voisine. Oui, surtout Marie…
C’était bien sûr le bruit et l’agitation.
C’étaient toutes les mauvaises choses aussi. Il ne les avait pas oubliées, ni la peur de ce qu’il pouvait ressentir face au regard des autres. Tous ces jugements expéditifs qui ne reconnaissaient pas la valeur de Nathan, et la nécessité absolue de s’en affranchir. Et cet impératif besoin si anxiogène de montrer qu’il était le meilleur.
Mais c’était avant le bang .
Avant que Nathan ne devienne différent. Ou surtout avant que le monde ne se transforme en cette réalité malsaine.
Dans l’esprit résigné et de plus en plus confus de Nat, bonnes ou mauvaises, les choses d’avant le bang étaient à chérir, comme les seuls souvenirs précieux d’une vie réelle. Les jours s’écoulaient, différents ou semblables, douloureux et parfois désordonnés, mais ces événements, il le savait maintenant, étaient vivants, mus par une dynamique qu’il ne comprenait pas, mais qu’il percevait.
Alors que maintenant…
Maintenant c’était différent.
Dans le monde d’enfant, Nathan allait à l’école, avec Marie, la voisine. Il aimait beaucoup Marie et ses longues mèches brunes qui coulaient comme une cascade sombre sur ses épaules. Il l’avait vue grandir : passer du statut d’enfant à celui d’un ange. Un ange aux cheveux sombres, aux yeux frangés de cils jais, à la bouche aussi charnue qu’un fruit à croquer. La bouche de Marie… Quand il y pensait… Il tressaillit sur ce dernier souvenir d’un univers chaud. Il aimait dessiner aussi, et lire. Les journées d’été, il jouait avec Théo, son chien, jusqu’à ce que Maman l’appelle pour le souper. Il traversait alors le jardin en courant :
— Maman ! Tu es rentrée !
Et Maman embrassait en riant son petit garçon.
— Nat, mon chéri ! Tu as répété ton piano ?
Nathan se raidit soudainement, des aiguilles de douleur traversant son corps lui remémorant de sombres souvenirs… Le piano… La leçon de piano de Gaspard. Gaspard… Et Basile. Gaspard, Basile, Gaspard, Théo, Basile, Gaspard, Théo…
 
*
 
Il se réveilla d’un coup. Toujours adossé contre la porte entrouverte. Combien de temps avait-il dormi ? Il n’en savait rien. Des minutes ou des heures. L’obscurité était de toute façon la même. Il se sentait misérable, avec sa veste collant à sa chemise elle-même plaquée contre son torse trempé de sueur glacée.
Glissant un doigt prudent contre sa cheville, il gémit. À travers le cuir épais, il pouvait palper le gonflement de son articulation. Le coassement que laissait échapper son pied droit l’épouvantait. Se sentant un peu mieux, il décida qu’il pouvait à présent agir avant d’avoir trop froid. Il ne s’inquiétait plus de la douleur ; Maman, qui était migraineuse à ses heures les plus noires, possédait un stock d’antalgiques impressionnant dans l’appartement. Il n’aurait aucun mal à trouver de quoi se faire une injection de morphine s’il le souhaitait. Ce qui inquiétait le plus Nathan, c’était la difficulté qu’il allait avoir à immobiliser lui-même son pied pour… Pour combien de temps au fond ? Il n’en savait rien. Quelques semaines en tout cas. Il soupira, autant de douleur que de désarroi. Le long calvaire qu’était l’existence ne lui apportait de repos que lorsqu’il se livrait à des expéditions qui nécessitaient toute sa force physique. Il devait se soigner. Et pour cela, il lui fallait trouver des bandages ou une attelle.
Une pharmacie dans laquelle la lumière était allumée se trouvait à seulement deux rues de là. Nathan était passé devant des centaines, sinon des milliers de fois. Il en repérait de loin la devanture, seul carré lumineux sculptant l’espace de la rue opaque.
Nat se mit progressivement debout, en s’aidant du chambranle de la porte. Il grognait de douleur et, bien vite, des gouttes de transpiration perlèrent sur ses tempes. L’assurance qu’il avait tenté de retrouver se lézarda.
Il gémit.
— Putain, et putain de bang  !
Il tenta de poser son pied au sol, mais un éclair de souffrance lui traversa la jambe et il manqua de retomber.
— Du calme.
Il tenta de se reprendre et de ralentir son cœur qui partait en débandade. Il repéra une pelle qu’il avait laissée contre la façade de la maison quelque temps auparavant et se dirigea vers l’outil en s’aidant du mur. Il imaginait s’en servir comme béquille, mais la pelle était à la fois trop courte et trop lourde pour cet usage.
— Putain de bang  ! redit-il encore.
Il n’y avait pourtant qu’un seul choix possible : il lui fallait rejoindre la pharmacie, dans l’espoir d’y trouver des béquilles. Il aperçut un skate-board qui avait sans doute appartenu en son temps à un enfant du voisinage, et se laissa glisser sur le sol afin de se traîner vers la planche.
Bloc de chair meurtrie, chaque centimètre gagné en rampant lui arrachait un gémissement. Sa cheville n’était en outre pas la seule touchée : il saignait. En heurtant une marche, son front s’était ouvert sur une large tranchée de chair tuméfiée. Il sentait le sang couler sur sa joue, pourpre sur sa peau blême.
Lentement, Nathan progressa, frottant de temps à autre de sa manche le sang et la sueur qui troublaient sa vue. Il attrapa d’une main la planche à roulettes et put enfin se hisser lourdement sur le jouet. S’aidant de ses mains et de son pied valide, il se mit à rouler sur le trottoir. Il avait mal, vraiment mal, et la douleur le faisait transpirer plus abondamment encore. Malgré la souffrance, Nathan sentait à quel point il puait… Sa propre odeur, au remugle de saleté, viciée par la transpiration, lui fit plisser le nez.
Il changeait de vêtements uniquement si la nécessité l’imposait : lorsqu’il était couvert de terre, ou parfois, lorsqu’il revenait d’expédition. De temps en temps aussi, lorsque sa propre odeur lui devenait intolérable. Il se rendit compte qu’il ne s’était plus changé depuis longtemps. C’était difficile de se faire une idée précise de sa dernière toilette, mais il évaluait cela à au moins trente réveils… Plus peut-être.
— Non, bien plus…, dit-il à voix haute.
Pour se rassurer, par besoin d’entendre des sons, Nathan se parlait souvent à lui-même. Il progressa ainsi vers la pharmacie, en ânonnant ce qu’il voyait, comme un enfant un peu demeuré.
— Ici, c’est la propriété des Dupuis. C’est une des premières que j’ai ouvertes. J’ai bien fait : il y avait du poulet grillé sur la table ! Une chance à cette heure-ci… Ah, et cette celle-là, je ne sais pas à qui elle est, mais il y a ma bibliothèque, et la lumière est allumée. Et dans cette autre, il y avait cette dame, comme Marie, avec des cheveux bruns bouclés. Ce fut très agréable de s’y arrêter.
Il continuait à glisser doucement sur sa planche à roulettes.
— Au bout de la rue, c’est la maison de ce connard de Gaspard.
Il prononça ces mots d’une voix métallique et froide, puis s’arrêta devant le bâtiment mitoyen qu’il n’avait jamais ouvert.
— Connard, murmura-t-il, c’est ta faute. Si tu y vivais encore, je serais venu te crever !
Nathan arriva ensuite au coin de la rue. Il dut forcer un peu pour faire tourner la planche, ce qui lui arracha un nouveau gémissement. Bordel, que ça pouvait faire mal ! La fenêtre éclairée se rapprochait – heureusement – et son calvaire ne durerait plus trop longtemps. Au fond, pensa-t-il, c’est une chance de ne jamais avoir eu besoin de la pharmacie depuis tout ce temps… Malgré tout, je n’ai pas été prévoyant : j’aurais dû penser à faire une réserve de matériel médical.
Il arriva devant l’officine et constata que la porte d’entrée était une simple ouverture à poignée. Ce fut un soulagement, car son état ne lui donnait guère l’envie de devoir fracturer une vitre si l’ouverture avait été électrique. Il s’approcha, toujours assis sur le skate-board, et leva le bras.
Une boule dure palpita dans son ventre
— Si c’est fermé…
Mais non, la porte était ouverte, et il n’eut aucun mal à la pousser.
Sans tenter de se relever, cette fois, il se glissa sur les genoux à l’intérieur du magasin. L’odeur de l’officine lui emplit immédiatement les narines, comme un barrage qui aurait cédé. Les relents de sa propre saleté s’effacèrent derrière ceux du camphre et du désinfectant.
Malgré l’inconfort de la situation, Nathan respira l’odeur médicale à pleins poumons. Cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus senti de telles odeurs. Madeleine de Proust, nostalgie bénie, comme un souvenir lointain des consultations médicales ou des visites chez le vétérinaire pour Théo. Réellement, il aurait dû y entrer plus tôt dans cette pharmacie !
Les rayonnages propres et bien rangés s’alignaient, chargés de boîtes de pilules colorées. Du sol où il se trouvait, Nathan parvenait à reconnaître certaines d’entre elles : la molécule qui lutte contre la bronchite et celle qui combat les diarrhées, et les vitamines au goût d’orange chimique qu’il recevait, enfant, au petit déjeuner. Le monde d’enfant…
Il tendit le bras pour en prendre une boîte et la glissa dans sa poche
— Ça ne peut pas faire de mal.
Au fond de la pharmacie, Nathan aperçut une étagère sur laquelle se trouvait ce qui semblait être des bandes de gaze. Au prix d’un nouvel effort, il s’en approcha. La chance lui souriait ; sans avoir à se lever, il pouvait prendre plusieurs bandes autocollantes et, ô joie ! une chevillère orthopédique. Les articles rejoignirent les vitamines au fond de sa poche, sauf la chevillère qu’il enroula rapidement autour de son poignet.
La pharmacie était déserte de clients, et personne ne semblait présent pour la garder. Pas que cela puisse changer quoi que ce soit, mais Nathan aimait encore contempler ses semblables desquels il n’avait jamais espéré grand-chose de plus que de l’admiration. Un jour, sans doute, il arrêterait d’attendre quoi que ce soit, mais ce serait probablement le jour de sa mort. Il se faufila derrière le comptoir où trônait la caisse enregistreuse moderne. Les chiffres électroniques figés indiquaient encore le dernier montant de treize euros vingt-cinq qui y avait été payé.
Une ouverture à l’arrière du comptoir semblait donner sur une arrière-boutique. Nathan, toujours en rampant et en geignant, s’y glissa. Il lui sembla qu’il s’habituait progressivement à la douleur, car les déplacements devenaient moins pénibles. Il entra dans une seconde pièce plus petite et remplie de cartons. Une femme, vêtue d’une blouse blanche, était penchée sur une boîte grande ouverte, figée dans une attitude qui laissait à penser qu’elle cherchait quelque chose à cette heure si matinale. Grande, blonde, le bras droit tendu vers l’avant, elle semblait vouloir saisir un objet. Nathan jeta un rapide coup d’œil à la scène d’existence banale qui se déroulait devant lui. Il aurait aimé plonger dans le regard de la jeune femme puisqu’elle faisait partie des rares humains dont les paupières étaient ouvertes à cette heure, mais elle ne fixait, hélas, que le contenu du carton.
Dommage…
Le seul point de contact qui lui restait avec les autres était pourtant souvent là : dans les yeux. Il aimait les pupilles, fragiles passerelles noires qui le liaient encore aux êtres humains. Et lorsqu’il en ressentait le besoin, c’étaient les yeux des autres qu’il cherchait, en marchant au hasard des rues.
Parfois il pouvait encore fréquenter des filles, et les connaître « de l’intérieur ». Nat le savait bien : on peut toujours apprendre ce qui se cache derrière l’apparence physique figée des jolies femmes.
Et celle-ci ? Peut-être pourrait-il lui plaire, à la jolie pharmacienne ? Peut-être lui plairait-elle en retour. Certainement oui, elle lui plairait. Elle lui plaisait déjà beaucoup. Mais la règle était établie : un seul rendez-vous, pas plus. Un deuxième rencard aurait été de l’abus. Il fallait faire les choses proprement, toujours ; trancher dans le vif et ne jamais se revoir lorsqu’on s’est aimé… Or il pourrait bien avoir encore besoin de la pharmacie à l’avenir. Il lui faudrait revenir en ce cas.
Nathan Frémit.
Son œil fut tout à coup arrêté par un objet – ou plutôt une paire d’objets – posé contre un mur. Des béquilles ! Il fit un sourire à la pharmacienne en déclarant :
— Cool ! Merci madame, tu m’as bien aidé pour le coup, et finalement, je reviendrai, tu peux me croi…
Mais ces derniers mots s’étranglèrent subitement en un coassement dans sa bouche.
Nathan venait d’entendre un bruit !
La panique lui vrilla l’esprit. Une décharge d’adrénaline fulgurante emballa son cœur. Ce n’était pas possible ! Il jeta un coup d’œil à la femme qui était toujours penchée sur son carton, dans une attitude d’immobilité parfaite, et entendit distinctement la porte extérieure de la pharmacie s’ouvrir dans la pièce à côté, avant que des pas légers se fassent entendre. Toutes les alarmes du danger se mirent à cogner aux tempes de Nathan. Ses poumons se remplirent de glace, puis son ventre, sa gorge, son cerveau. Cela ne pouvait pas être vrai. Il n’y avait personne dans le bang . Il ne pouvait y avoir personne !
Le peu de raison qu’il avait encore tentait de le pousser à réagir, à crier, mais sa gorge se resserra sur ce bloc de glace qui le figeait un peu plus à chaque tentative d’ouvrir la bouche. Pendant ce temps, il entendait qu’on bougeait à côté, qu’on manipulait des boîtes de médicaments. La terreur qu’il ressentait le tenait encore plus immobile que sa cheville blessée. Il en oubliait même à ce moment précis à quel point il avait pu souhaiter qu’un tel événement se produise. Il en avait tant rêvé, implorant la nuit de le soulager de sa solitude, suppliant en vain, au point de renier jusqu’à son athéisme. Et pourtant, face à l’invraisemblance de la situation, la panique le tenait figé. Collé contre le mur de l’arrière-salle, tentant de limiter le vacarme de son cœur lancé au galop, il ferma les yeux à s’en blesser les paupières.
Il entendait que la recherche se poursuivait dans la pièce d’à côté ; des bruits de médicaments qu’on reposait sur les étalages, de boîtes qu’on faisait glisser.
Soudain, un petit cri de victoire se fit entendre.
— Aaah ! Voilà ! s’exclama une voix féminine, avant que le bruit de pas ne reprenne.
Il resta encore quelques minutes, prostré, avant de réaliser l’ampleur de la catastrophe. Il venait de laisser échapper un événement unique, la seule opportunité qu’il avait eue de renouer avec un être vivant.
— Quel con ! murmura-t-il.
Soudain parfaitement réveillé, Il se mit debout, aussi rapidement que sa cheville le lui permettait ; il attrapa les béquilles et sautilla à travers la pharmacie jusqu’à la porte. Il ouvrit celle-ci et sortit dans la rue, si vite qu’il manqua de trébucher.
Il ne vit personne.
— Il y a quelqu’un ?
Il insuffla l’air frais et hurla :
— Il y a quelqu’un ?
Mais il n’y eut pas de réponse, juste l’habituel silence. Il n’y avait plus personne.
Il tomba à quatre pattes sur le trottoir, réalisant que la panique lui avait laissé échapper ce qui était peut-être sa seule chance. Une unique opportunité s’était présentée à lui. Et il l’avait laissée filer.
— Quel con ! Mais quel con !
Il se serait giflé.
La plaie de son front palpitait au rythme fiévreux de son cœur. Des gouttes de sang s’écrasaient sur le sol. L’idée de son hémoglobine coulant sur le trottoir lui redonna la nausée et le fit vomir. Des jets bruyants, chauds et acides giclèrent sur les pavés et sur lui. Rouge visqueux, jaune bile, les couleurs se mêlèrent pour se fondre dans le gris sale et éternel de la nuit.
Le bang , le putain de bang ressemblait à un cauchemar. C’en était un…
 
 
-2-
 
 
Il avait dix ans, presque onze lorsque le bang avait eu lieu la première fois. Ou plutôt, lorsqu’il l’avait créé pour la première fois.
Bien avant cela, il en avait rêvé, l’avait souhaité, avec cette croyance naïve que, lorsqu’on souhaite une chose en y jetant mentalement toutes ses forces, elle finit par se produire. Avec la même conviction qu’il mettrait, une éternité plus tard, à souhaiter que le bang ne fût jamais advenu, il l’avait appelé de tous ses vœux.
Chaque samedi, il voyait son père acheter un ticket de Loto. Il l’observait, rejouant toujours les mêmes numéros, sélectionnés pour des raisons symboliques. Son père, si cartésien, embrassait avec une ferveur chaque fois renouvelée le morceau de carton, avant de terminer le rituel en le rangeant dans la poche gauche de son blouson, contre son cœur. Cher homme, il y croyait ; il imaginait que s’il le souhaitait suffisamment fort, sa volonté influencerait une main plus grande que la sienne, et que cette main aurait un jour la clémence de sortir les six numéros vénérés.
Nathan avait désiré le bang avec cette même ferveur mystique, et bien que ne croyant plus à la magie ou aux super-héros, il avait inlassablement continué à se concentrer pour provoquer ce moment magique, mais si les numéros fétiches de son père n’avaient jamais été tirés au sort, le bang avait fini par se produire. Et avec lui avaient commencé les vrais ennuis pour Nat.
 
*
Souvent, Nathan avait eu peur. Il avait crevé d’envie d’échapper à des moments douloureux, ou inconfortables. Disparaître, fondre, se désintégrer face à l’inopportun est un désir fréquent, et Nat en avait souvent rêvé. Plus que la plupart des gens , estimait-il.
Il avait des faiblesses, comme tout un chacun, et en était parfaitement conscient. Lucide, il se savait lâche devant certains événements, mais ne désirait pas surmonter sa peur. Il préférait simplement éviter les moments fâcheux.
C’était dans ces instants, le cœur battant la breloque et les jambes flageolantes, qu’il désirait arrêter la course du temps, et se soustraire à tout ce qui pouvait lui apporter un désagrément.
C’était cela le bang.
Lorsque sa famille était venue habiter cette petite ville, Nat avait six ans. Il n’avait encore jamais été scolarisé avec d’autres enfants. Maman avait arrêté de travailler à sa naissance pour s’occuper exclusivement de son fils chéri. Lorsque Papa avait été muté en ville, elle avait estimé que ce nouveau départ pouvait être l’occasion de reprendre une activité professionnelle. Maman avait fait des études littéraires, et elle avait trouvé sans difficulté un emploi de bibliothécaire, ce qui l’avait remplie de bonheur.
Il avait alors fallu inscrire Nathan à l’école.
C’était une bonne école. Le niveau d’enseignement y était reconnu, et c’est le critère que Papa et Maman avaient retenu avant d’inscrire leur précieux enfant. Réussir dans les études était pour eux le premier pas vers une vie épanouie.
Pour le reste, c’était un établissement scolaire des plus classiques. Comme toute organisation dans laquelle des humains se côtoient, l’école est une petite société où chacun obtient, ou pour les plus vindicatifs, s’octroie un rôle, et si ces rôles sont souvent définis de manière injuste, ils restent fréquemment immuables.
Dès son entrée en classe, Nathan perçut dans les regards, davantage hostiles que curieux, la logique de meute que peuvent avoir les enfants. Avec le temps, la socialisation muselle artificiellement les pulsions agressives des individus. Chez la plupart des gens, en tout cas. Mais cela prend du temps, des années, et c’est la raison pour laquelle les relations sont bien plus violentes entre enfants qu’on ne le croit.
Nat, lui, n’avait que très rarement été en contact avec d’autres jeunes de son âge. Il était le petit, le fragile, le timide, celui qui ne maîtrisait pas les règles du groupe. Très vite, il apparut qu’il allait être celui qui nécessitait d’être abattu pour renforcer la cohésion d’une classe.
Le premier jour, il s’assit sur son banc, et tenta de se fondre discrètement au milieu de la marée d’échines ployées sur des cahiers lignés. Tous semblaient se concentrer : écrire trois mots, deux calculs, les effacer… Soupeser ses réponses comme des poids en fonte dans la balance de la réussite, et en plus de tout cela, ne pas oublier de décocher un discret coup de pied au nouvel élève .
Nathan comprit vite qu’il n’était pas le bienvenu et choisit la place qu’il pouvait alors occuper, celle qui était encore libre, qu’il suffisait d’aller chercher : celle du premier de la classe. Il s’agirait pour lui de ne briller que par ses résultats, et ne jamais faire de bruit au sein de la grosse vingtaine d’élèves que comptait la classe.
Dans tout groupe scolaire, on remarque toujours plus facilement les éléments perturbateurs que les élèves consciencieux. C’est ainsi que Nat comprit qu’il lui fallait se méfier d’un enfant agité qui laissait tomber souvent son stylo ou son cahier au sol.
Âgé de sept ans et demi, Basile était un gamin lourdaud et plus grand d’une demi-tête que le reste de la classe. Le visage dur, marqué par une coupe en brosse très courte, il aimait crier fort et ne dérogeait jamais, malgré son jeune âge, à démontrer que sa force physique était plus importante que celle des autres. Et puisque cela semblait amuser ses camarades et renforcer son statut de leader, il entreprit d’utiliser sa force pour marquer les bras et les jambes de Nathan d’hématomes. Bousculades dans la cour, croche-pieds dans les rangs et ballons malencontreusement envoyés dans la figure, devinrent le lot quotidien de celui qu’on surnomma vite « Nat la blatte ».
Nathan ne se plaignait pas. Il aurait aimé le dire à Maman, mais il savait que cela lui aurait fait de la peine. Il voulait qu’elle rît.
Lorsqu’elle le revoyait le soir. Il savait qu’elle était heureuse d’avoir repris le travail, et il ne voulait pas gâcher son bonheur par ses peccadilles d’enfant trop fragile.
Il aurait pu en parler à d’autres adultes, mais il n’y avait même pas pensé. La peur qu’il ressentait lui ôtait toute capacité de réfléchir à une solution possible. Au final, ce qui lui parut le moins inconfortable fut de devenir aussi invisible qu’il le pouvait afin d’éviter les brimades.
Il arrivait à l’école au moment où retentissait la sonnerie, et allait s’asseoir directement en classe. Il suivait les leçons, en calme observateur, tel un chat qui attend son heure. Lorsque la récréation arrivait, il se dissimulait aux toilettes, muni d’un livre, et attendait, en solitaire qu’il était, la fin de la période dangereuse. La solitude ne le dérangeait pas, et Nathan pensait avoir ainsi réglé son problème.
Malheureusement...

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