Ernest
133 pages
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Ernest , livre ebook

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Description

Thriller Horrifique - 230 pages



Des années que les autres manipulent son corps à leur guise. Ernest n’a quasiment aucun souvenir de sa propre existence, mais maintenant qu’il est réveillé, il a bien l’intention de connaître les détails des actes fomentés par les habitants de son esprit.


Aidé par « les autres », il va dérouler le film de sa vie tout en expérimentant le présent.



Qui a vraiment buté les vieux ?


Qu’est-il arrivé à la Réjane ?


Et l’Émile... pourquoi qu’on le mange pas, l’Émile ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782379613609
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ernest

Gab Stael
Gab Stael






Mentions légales
Éditions Élixyria
http://www.editionselixyria.com
https://www.facebook.com/Editions.Elixyria/
ISBN : 978-2-37961-360-9
Photo de couverture : Nomad Soul
Avant-propos


J’ai écrit ce roman, car j’estimais ne pas en avoir terminé avec Ernest. Pendant de longs mois, il a continué à me hanter, comme pour s’assurer d’un semblant de réalité. J’ai donc décidé de remonter le fil d’Ariane à ses côtés.
Ernest n’est en rien une suite, si vous avez lu Human Food, vous savez. L’intrigue se déroule avant sa rencontre avec Burke et Barbara. Ne vous attendez pas à une enquête du même genre, cela n’aurait aucun sens. Je vous propose de marcher sur ses traces, c’est tout.
Cet ouvrage est un accès à son quotidien, à son vécu, à ses pensées, mais également à celles des personnages qui l’ont façonné. Vous allez écouter ses voix intérieures et, peut-être, prendre conscience du rôle qu’elles jouent vraiment dans l’existence d’Ernest.
Il paraît que le meilleur moyen de connaître quelqu’un n’est pas de se fier à ses actes, mais d’enfiler ses bottes.
Alors, bon voyage dans la folie,
Gab.
Partie 1


« Tout comme les taupes, certains souvenirs sont hémophiles. »
Anonyme.
1

Souvenirs


Tapi dans l’ombre, Ernest est allongé sur le ventre, une oreille collée sur le vieux plancher du grenier. La morve au nez, il écoute ses parents s’écharper.
— Tu es bon qu’à semer des graines pourries ! Tu m’toucheras pas c’soir, l’tordu !
— Spèce de salope ! Viens me le dire en face !
Ce soir, son père est rentré avec les yeux vitreux, l’air mauvais et l’haleine parfumée au whisky. Ernest redoute qu’une fois encore, tout s’achève au cimetière. Son petit corps tremble de terreur, il a comme un tambourin endiablé en guise de palpitant dont les battements résonnent contre ses tympans.
— Tu as qu’à aller t’faire sucer l’gland vérolé par une chèvre, moi, y’est hors de question que j’la regarde, Ducon !
Les portes claquent. Les murs essuient la vaisselle. Le mobilier, en bon spectateur, offre des projectiles décoratifs que maman balance sur papa en guise de bouclier. Hurlements rauques et stridents embrassent un florilège d’insultes. L’ensemble se balade de droite à gauche et de gauche à droite dans l’espace à la manière d’une danseuse étoile. Ernest a une scène à l’esprit ; souvenir d’un panneau publicitaire sur lequel une princesse en tutu se trémousse avec un yaourt dans les mains. Appétissante dans sa robe immaculée, aussi onctueuse que le contenu du précieux pot de crème dessert qu’elle lève au ciel tel un trésor. On se rassure comme on peut. Malheureusement pour lui, la belle étoile s’évapore tout à coup de son esprit pour laisser place au physique ingrat du paternel.
— Ernesttttttttttt, ta mère ne veut pas que j’la baise !
Il a les bras fichés sur les hanches, sa langue de serpent caresse d’agacement un râtelier bruni par la nicotine, l’alcool et le manque d’hygiène. Dans son regard vitreux, Ernest lit un scénario terrifiant qui le force à se reconnecter illico à la réalité.
— Ernesttt ! D’où que tu t’planques encore, spèce de trouillard !
Au rez-de-chaussée, son géniteur braille son prénom en boucle, le traque dans toute la maison comme une bête, cavale de la grange à la cave à moins que ce ne soit de la salle de bain à la cabane à outils. « Ernest ! Ta mère pique une crise d’hystérie, bon sang, viens m’aider ! » « Ernest, ramène ta fraise, sinon je vais encore être obligé de l’assommer ! »
Pas folle, la guêpe ! Ernest préfère rester dans sa cachette. Quand l’Hector distribue des marrons, il cherche toujours à se placer en victime. Si jamais il se montre, Ernest sait très bien ce qui va arriver. Y’a belle lurette qu’il l’a compris ! Descendre en temps de crise, c’est finir avec des bleus sur tout le corps, l’esprit confus avec la vision trouble, si la chance passe par là. Pour rien au monde, Ernest ne souhaite répondre à l’appel. Certains des membres de sa famille l’ont fait, ils ont disparu depuis.
L’Hector l’affirme : la vieille est cintrée. Pourtant, c’est la seule à le protéger. La seule à savoir où il se terre quand les choses dégénèrent. Elle lui a indiqué cette planque, l’autre jour, en rentrant de l’enterrement d’Émile. « Ne reste pas là, il va te tuer ! » qu’elle avait décrété . « Grimpe au grenier ! Il te croit peureux, il ne t’y cherchera pas ! »
Elle avait eu raison. Même si le vieux avait littéralement pété un câble ce soir-là et frappé tout ce qui se trouvait à portée de main, il s’était contenté de se tenir au bas de l’échelle sans jamais poser un pied dessus. « Les monstres sont parfois terrorisés par leurs souvenirs », qu’elle lui avait expliqué. « Je veux que tu viennes ici quand il rentrera en titubant. »
Ernest applique cette consigne à la lettre et ça lui réussit plutôt bien. Roulé en boule dans son refuge, il songe souvent aux autres. À l’Émile en particulier, car c’est un peu à cause de lui s’il doit passer des nuits entières à frissonner dans ce grenier pourri. Papa ne s’en prenait jamais à lui avant ça, mais depuis que son frère a choisi de se planter entre le canon d’un fusil et un sanglier, les choses ont changé.
2

2015


— Bon sang, Ernest ! Bouge ta graisse de ce fauteuil, on a du pain sur la planche ! ordonne Rodolphe.
— Comme quoi ? Tuer papa et maman ? C’est déjà fait, j’te signale !
— Écoute, on ne t’a pas sorti de ce merdier pour que tu passes tes journées devant la télé. Refile-moi le contrôle, bordel !
— Certainement pas ! Je l’ai, je le garde ! Des années que vous vous servez de mon corps pour exister !
— Espèce d’ingrat ! Si on n’avait pas été là, tu serais devenu un légume. Regarde-toi !
Ernest est prostré dans son canapé depuis des semaines. Il passe ses journées devant des feuilletons américains en ruminant sa colère. Les Autres ont saboté les freins de l’auto sans qu’il soit au courant. Méritaient-ils vraiment de crever maintenant, après toutes ces années sans l’avoir rossé ? Hector s’était calmé, aucun coup à son encontre depuis qu’il s’était cassé une guibolle en glissant sur une flaque d’huile dans le cabanon à outils. Ernest avait quoi, onze ans ? Ce vieux schnock avait fini par capter qu’un descendant en vie assurerait l’aide et la survie. Lors de sa convalescence, il avait appris à Ernest à chasser, tirer, dépecer une bête, à s’occuper du gîte pour attirer les randonneurs. Si le fils savait comment ramener du fric à la maison, son paternel pouvait cuver son vin et sa mère délirer pénarde face à son miroir aux alouettes. Pour une raison obscure, elle s’était mise à poser devant la glace quand il avait neuf ou dix ans. Elle prétendait apercevoir des gens qui voulaient l’attraper à l’intérieur ; elle occupait ses journées à les en dissuader. Elle entendait des voix ? À la bonne heure ! Ernest aussi, et pas qu’une seule d’ailleurs. La preuve, les Autres le faisaient royalement tourner en bourrique en le coinçant dans des rêves-souvenirs abominables pour prendre le contrôle du véhicule (de son corps) . Maman lui avait montré la planque au grenier, appris à éviter les raclées du géniteur. Allumée du cigare ? Peut-être. Mais pas mégère pour un sou.
— Pas mégère pour un sou ? Mais mon pauvre Ernest, tu refuses la vérité, se lamente Giselle.
— Elle m’a aidé durant des mois et supporté les coups de poing à ma place sans jamais dire où je me cachais ! En guise de remerciements, elle est morte à côté de lui !
— Tu ne te souviens vraiment de rien du tout ? s’inquiète Rodolphe.
— De quoi je devrais me souvenir ?
— À force de vouloir le protéger, nous en avons fait un amnésique, s’étrangle Giselle.
— Et l’école ? Tu te rappelles l’école quand même, se rassure Rodolphe .
— Juste qu’on me surnommait Frisch le débile et Frisch l’obèse. Madame Martin m’envoyait au fond de la classe, car les vieux ne répondaient jamais à ses mots. Elle pensait que je ne les donnais pas. Je me souviens de quelques camarades, des récréations où j’en voyais des vertes et des pas mûres, des heures de colle récoltées parce que je n’apprenais pas mes leçons, celles dont Marlon devait s’occuper par exemple.
— Marlon ! s’offusque Giselle.
— Il est con comme un manche à balai parce que Simon et moi sommes allés en classe pour lui ! Ouvre les yeux, sœurette ! Il a cinquante piges et il ne sait ni lire ni écrire , rétorque l’incriminé.
— Hé oh, ça va ! Tu sais ce qu’il te dit, le balai ? J’ai oublié toute ma vie à cause de vous !
— Je me souviens la nuit, je me levais pour pisser à ta place afin d’éviter à maman de s’indigner devant les draps ou de patauger dedans durant plusieurs jours quand elle était en « crise majeure », confie Simon, l’érudit de la bande . Tu étais présent dans les moments que l’on considérait tranquilles… du moins, à ma connaissance. Il ne m’étonnerait pas d’apprendre qu’il en fut autrement pour certains de tes serviteurs…
— Oh, hé, ça va, le complotiste ! Mets-la en veilleuse ! On n’a pas vraiment besoin qu’Ernest croie qu’on a fichu sa vie en l’air, tempête Rodolphe. On a fait ce qu’on pouvait pour lui faciliter l’existence. C’était bien le but de notre venue dans sa cervelle, nan ?
— Arrêtez de vous disputer, c’est infernal ! Montrez-moi tout ce que j’ignore. Je veux tout savoir.
— Avant ça, dis-moi au moins que tu te rappelles quand je suis arrivé dans ta tête, demande Rodolphe.
3

Des Flash-back


Il se souvient du corps de son frère, fraîchement embaumé pour ses funérailles. L’Émile porte son dernier costume du dimanche. «  Un ange endormi  », dit le prêtre en larmoyant. «  Un bon petit gars  » affirme une voisine entre deux quintes de toux. Le paternel fait semblant de sangloter sur la dépouille du frangin, alors qu’il se féliciterait devant celle du sanglier, chanceux de s’être carapaté.
— Pourquoi on ne le mange pas, l’Émile ?
Sa question de gamin perturbé résonne dans toute l’église. Elle est accueillie comme un attentat. Tous les membres de l’assemblée convergent dans sa direction.
Désapprobateurs, choqués, moqueurs, les regards attendent tous la réaction de ses parents qui le fixent l’air grave. Ernest demeure pantois d’inquiétude, de la graine qu’il vient de semer va pousser un champ de tartes. Il se tient droit comme un I face à son géniteur et observe, impuissant, son poing s’élever au plafond avant de foncer sur sa joue.


Maman n’est pas remontée le voir depuis un moment drôlement long. Tellement long qu’il s’est uriné dessus. La grosse commission dans un coin du grenier. Pas le choix, quand faut y aller, faut y aller ! En attendant, il est à l’abri des coups et de la mort, alors, il patiente. Ce n’est pas la première fois qu’elle lui demande de se cacher. Il a l’habitude de voir son père cogner tout ce qui bouge, de prendre une raclée aussi. « Tu es le dernier » qu’elle lui a affirmé. « Tu es celui qui doit tous nous sauver, nous réunir » qu’elle a ajouté. « Émile a échoué, tu es notre dernière chance ». Il n’a pas compris pourquoi ni en quoi c’était une chance d’être le dernier survivant de la fratrie Frisch. Parfois, maman yoyotte un peu de la crinière, c’est certain. M’enfin, elle a voulu le protéger d’une mort certaine et il lui en demeurera reconnaissant jusqu’à son dernier souffle. Dernier , c’est la fin. La fin de quoi ? Il l’ignore. Ce mot résonne dans sa tête comme une cloche d’église dans une vallée. Cette fin a déclenché une avalanche qui a englouti les nerfs du paternel et la raison de sa mère.
Trois jours qu’il moisit dans le grenier. Il a des crampes sur tout le corps et lorsqu’il tousse, ça provoque une douleur insupportable.
« Des côtes cassées, c’est ce qu’on attrape quand on est débile » a hurlé le vieux en lui flanquant une flopée de châtaignes dans le dos avant que maman décide de suspendre la séance de torture à grands coups de tisonnier.
« Débile, viens ici ! »
« Débile, viens par-là ! ».
« Débile ! »
Parfois, lorsque papa l’appelle Débile, les coups pleuvent si fort qu’Ernest s’endort et se réveille sans aucun souvenir.
« Tu vas apprendre à fermer ta grande gueule, Débile ! »


Une oreille contre le plancher poussiéreux, son petit corps recroquevillé en boule tant il crève de froid, Ernest écoute encore ses parents s’engueuler. Comme tous les soirs, ça se termine en bagarre. Au menu, une dispute au sujet de la mort de l’Émile. Son père a beau jurer l’accident de chasse, maman le soupçonne de lui avoir tiré dessus parce qu’il l’agaçait.
— Comment qu’on vivra nos vieux jours si tu jettes au feu tous nos bâtons de vieillesse, hein ?
— Hé, oh, ça va, la morue ! J’suis pas l’unique responsable du déclin familial, j’te rappelle ! Tu as aussi ton lot de casseroles sanglantes sur les bras !
— Y’en reste plus qu’un seul ! Celui-là, j’le protégerai jusqu’au bout ! Tu peux me battre jusqu’à en crever, tu ne devineras jamais d’où que j’lai caché !
— Ernest sait fort bien que je ne l’ai pas fait exprès, il était avec nous !
Mais Ernest n’a pas assisté à la scène. Quand le coup de feu est parti, il courait après un écureuil, et le vieux est capable du pire, avec ou sans alcool dans les veines.
« T’avise pas de raconter nos affaires à des étrangers ! »
Les heures s’égrènent, le soleil faiblit. Une lueur orangée jaillit par la fenêtre à sorcières. Ernest a faim, soif, froid et peur. Peur de regarder sa peau se détacher de son squelette ou d’être digéré par les rats qui galopent auprès de lui. Ses pleurs l’inondent, des spasmes secouent son corps gelé. Il aimerait se sentir en sécurité, mais la nuit s’installe et la terreur avec. Des ombres dansent autour de lui, des bruits de craquements l’encerclent, il n’entend rien d’autre, mais cela n’est pas forcément plus rassurant. Papa ronfle sûrement dans le canapé. Maman cause sans doute à son reflet, le visage tuméfié, l’esprit embrouillé. Combien de temps va-t-il encore devoir passer ici ? Il se demande. Sa question à l’enterrement n’était pourtant pas dénuée de sens. On ne laisse pas perdre la viande, d’habitude !
— Les vieux sont dingues, mon pauvre garçon ! T’es pas sorti de l’auberge !
La voix est arrivée de nulle part. Le cœur d’Ernest bat la chamade.
— Qui est-ce ? bredouille-t-il en chevrotant.
— Un monstre, pardi !
— Les monstres, ça n’existe pas, qu’il marmonne sans certitude.
Par précaution, il recule en glissant sur ses fesses jusqu’à atteindre le mur le plus éloigné, doucement, sans un bruit. Des larmes roulent sur ses joues, des frissons l’envahissent. Est-ce à cause de ça que son père craint si fort de grimper dans le grenier ? Est-ce qu’il va mourir ici ?
— Cesse de pleurnicher, Ernest ! Tu es plus un bébé !
— Vous êtes qui à la fin ? demande-t-il en geignant.
— C’est Rodolphe !
— Rodolphe est mort, c’est un mensonge !
— Je suis revenu te protéger ! Allez, allez, arrête de couiner. Si tu réveilles le vieux, j’pourrai rien pour toi !
Vraiment ? Rodolphe a volé à son secours ! Ce frère qu’il n’a presque pas connu a déménagé du Paradis pour s’installer dans son esprit… Chic alors !
— Je prendrai ta place chaque fois qu’ils te feront du mal ; j’te le promets.


— Et j’tiens toujours mes promesses, MOI, éructe Rodolphe pour achever son histoire.
— Toujours, toujours, n’abuse pas non plus , le charrie Giselle. Tu m’as promis de m’apporter de quoi faire des terrines pour le marché y’a une semaine, j’attends encore !
— Patience n’est pas affaire de femmes, on m’avait prévenu, qu’il marmonne pour lui-même . Écoute, je vais te ramener du beau gibier, ne te bile pas pour ça, faut juste qu’il accepte de revenir dans le quartier.
Ernest écoute ces deux-là se taquiner de la même manière qu’il épiait les vieux se chamailler. En silence. Ils ne font pas aussi fort, ne se balancent pas de vaisselle à la tronche (faut dire qu’il n’y a plus grand-chose à balancer en même temps), mais font suffisamment de boucan pour l’aider à s’endormir. Car sans ce vacarme rassurant, Ernest a beaucoup de mal à fermer l’œil. Depuis que les vieux ont cassé leur pipe, les nuits sont longues et les draps le savent bien.
4

2015


La matinée est silencieuse, cela ne lui plaît pas du tout ! Heureusement, il connaît le meilleur moyen pour entrer en contact avec les Autres quand ils décident de l’ignorer. Suffit d’appliquer la recette de maman. Sans hésiter, il se plante devant le miroir de la salle de bain, s’observe attentivement, grimace.
— Tu es vraiment qu’un gros porc, le Débile !
— Mais comment tu fais pour te supporter ?!
Trois mois qu’il garde le contrôle et il ne ressemble plus à rien. Ce n’était déjà pas très glorieux, mais là, c’est le pompon ! Les Autres ont raison. Il se néglige beaucoup trop ces derniers temps. Il a la barbe longue et ébouriffée ; elle cache une partie de son visage gras et crasseux. Son cou et ses mains sont recouverts d’un mélange de saletés indescriptible. Quant à ses fringues, elles tiendraient probablement debout toutes seules, s’il ne les portait pas. Des jours que son corps n’a pas vu de savon. Des semaines qu’il n’a pas changé d’habits. Maintenant qu’il s’observe, tout sur lui le démange.
— Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ? lance Simon, ravi de s’imaginer dans la peau du Docteur Knock 1 .
— Je dirais bien les deux, mon cher Docteur , répond la Giselle sur un ton théâtral. Et puis ça suinte… ça suinte beaucoup, beaucoup ! D’où l’horrible odeur de faisan faisandé !
— Grand Dieu , poursuit Simon, amusé. Je pense qu’il n’y a qu’une solution. Un peu d’eau savonneuse et une cuillère à café de poudre de perlimpinpin !
— Un bain, s’écrie joyeusement petit Sam . Depuis le temps que j’attends ça ! Sortez mes canardssssssssssss !
D’évidence, prendre une douche de suite est tout sauf un luxe. C’est une véritable urgence. Ernest crève d’envie de se foutre à poil et de sauter dans la baignoire. Seulement, avant de soulager tout le monde, il est résolu à obtenir des réponses à ses questions.
— Ohh, la barbe, souffle Simon, Il y a des tas de choses que tu ignores et d’autres dont tu ne peux te souvenir, quoi que nous te disions !
— Si vous avez tout vécu à ma place, c’est logique !
— Après notre bain, je te montrerai un peu de ce que j’ai fait pour toi, promet Rodolphe , mais on devra grailler un brin avant, frérot, parce qu’on a l’estomac gargouillant.
C’est vrai qu’il a besoin de becqueter !
— Lave-toi bien partout , ordonne Giselle. Cuisiner dans cet état, ce n’est pas la meilleure idée de l’année.
— On pourrait se tripoter avant de sortir de l’eau ? Si ça ne dérange pas, évidemment. C’est que le corps est au bord de l’explosion , avoue Simon, érudit, mais accro au sexe.
Petit Sam, d’ordinaire silencieux, réclame son bain. Il est entré en phase d’agitation avancée et effectue des cris d’animaux que l’on étriperait dans un abattoir. S’il ne cède pas maintenant, le gosse va brailler pendant des heures. On ne peut véritablement rien lui refuser, sous peine d’y perdre ses tympans, c’est un fait avéré. Ernest commence à se déshabiller. Il dévisse le robinet de la baignoire, entreprend de se raser en sifflotant.
— Depêcheeee-toiiii, mille sabords ! On va se faire attaquerrrrrrrrr ! hurle le môme.
— Ouais, ouais, laisse-moi me déplumer tranquille, p’tit, sinon, j’vais encore saloper le boulot.
— Accordé.
Une fois les poils de son visage dans l’évier et la cuve pleine, Ernest coupe l’eau, puis plonge dans la piscine improvisée en échappant un soupir. Il s’astique de la tête aux pieds, se rince en éclaboussant toute la pièce et offre à Sam quelques minutes de jeu dans la pataugeoire savonneuse.
— Tu as un quart d’heure, bonhomme. Et vous autres, foutez-lui la paix !
Un clignement de cils plus tard, Sam se barre l’œil d’un bandeau de mousse. Pas gêné par l’embonpoint du corps, il pose ses fesses sur le rebord de la baignoire pour glisser comme sur un toboggan. L’eau jaillit de toute part.
— Le krakennnnnnnnnnn ! Il va nous couler, mille sabords !
— Sam, attention, tu en mets partout ! Je vais encore devoir tout nettoyer, se lamente Giselle .
— Oh, c’est bon, rétorque Rodolphe . Il ne remonte pas souvent à la surface, laisse-le se défouler !
— En garde, Barbe noire, cette fois-ci, tu vas payer ! lance Simon pour participer.
Sam-Ernest s’imprègne le menton d’une énorme couche de mousse.
— Je suis Barbe Blanche, marin d’eau douce ! Barbe noire est mon ennemi juré. Un jour, il nourrira les poissons ! Va me chercher de quoi me rincer le gosier ! Hop là, ho !
— Quinze marins sur le bahut du mort Hop là, ho ! Une bouteille de rhum ! À boire et l’diable avait réglé leur sort ! Hop là, ho ! Une bouteille de rhum 2  !
Reprennent en chœur tous les Autres .
— Terre en vue, mon Capitaine ! claironne Marlon pour signifier la fin de la récréation . Terre en vue !
— Nous voilà enfin arrivés sur l’île au trésor, gardez le cap, matelots !
Petit Sam sait qu’il est temps de redonner la barre du navire aux adultes, mais ne peut s’empêcher de les narguer. Il se dresse dans l’eau fièrement en levant un bras.
— J’ai vaincu le Kraken. Grâce à moi, vous êtes saufs, mais vous serez obligés de tout nettoyer, ahaa !
La tirade déclenche l’hilarité générale. La bonne humeur demeure durant le séchage et l’habillage du corps. Toute la fratrie poursuit le jeu joyeusement. On se charrie, on chahute sur tout et rien, le moral des troupes au beau fixe.
Plus tard, dans la cuisine, Ernest qui a récupéré le contrôle sans difficulté jette une tranche de foie de sanglier dans une poêle frémissante de beurre, ouvre un bocal de haricots verts maison sur les conseils de Giselle et prépare le tout comme elle le suggère. En moins d’une heure, ils ont tout dévoré. Ernest s’en retourne repu à son canapé pour visionner la suite de son nouveau feuilleton favori : l’histoire de sa vie.
5
 
Flash-back : Rodolphe-Ernest
 
 
Ce matin, papa travaille à l’usine, il est seul avec sa mère paniquée. Elle crie, se débat sur son lit.
— Va chercher la voisine, dépêche-toi, le bébé arrive !
Sans moufter, il sort et avale les cinq cents mètres en courant. Il martèle la porte à l’aide de ses deux petits poings, trépigne d’impatience sur le paillasson à l’effigie d’un chat bienheureux. Germaine Duchemolle semble se traîner, il recommence à frapper de toutes ses forces. Il ajoute des appels à l’aide.
— Germaine, c’est Ernest, vite ! Maman a besoin de toi !
Un bruit sourd résonne, quelque chose a sans doute échappé des mains de la voisine avant d’exploser sur le carrelage. Il l’entend courir dans les escaliers. « J’arrive, j’arrive ! »
Rodolphe-Ernest piétine littéralement le chat, il craint que sa mère ne le réprimande pour chaque seconde attendue. Et si elle en mourait ?
Germaine n’a plus vingt ans, il semble à Rodolphe-Ernest qu’elle met des heures à le rejoindre. Quand elle ouvre enfin la porte, il la découvre toute décoiffée, la mine éberluée.
— Mais que se passe-t-il ? qu’elle demande, affolée, en agitant ses bras en l’air. J’ai cassé le pot de ma cafetière tant tu m’as fait peur !
— Vite, vite, maman a très mal au ventre ! Le bébé arrive !
— Déjà ?
— Oui, je dois te ramener à la maison.
— Je vois. Calme-toi, ça va aller.
Germaine s’agenouille devant lui, sourit, le rassure, frotte ses avant-bras, car il tremble de tout son être.
— Tu es gelé !
Transi de froid, mais bientôt grand frère. Rodolphe-Ernest n’a pas eu le temps d’enfiler une veste. Il n’y a pas songé à vrai dire, il craint trop les foudres qui s’abattront s’il échoue dans sa mission.
— Viens par ici, dit-elle, en déposant un gilet en laine sur ses épaules. On va prendre la mobylette, on y sera beaucoup plus rapidement.
Après avoir attrapé son attirail de sage-femme dans le boudoir, Germaine tire sur la porte métallique de son garage. Elle enfourche son véhicule sous les yeux ébahis du jeune garçon qu’elle soulève dans les airs avant de l’asseoir à califourchon sur la selle, les mains bien en place sur le guidon.
Une seconde plus tard, l’engin pétarade jusqu’à la maison. Sur le trajet, Rodolphe-Ernest apprécie le vent sur ses joues, il a l’impression de rentrer chez lui tel un chevalier sur son fier destrier. Une fois à bon port, Germaine ne perd pas un instant. Les cris qui s’échappent des fenêtres ont de quoi mettre la pression à la plus habile des sages-femmes. Les deux derniers se sont présentés par le siège et ont bien failli tuer leur mère. Germaine s’active en épongeant son front qui perlé de sueur. D’abord, une gamelle d’eau sur la cuisinière, ensuite, il faut trouver des linges propres dans ce capharnaüm.
— J’ai besoin de toi, qu’elle explique à Rodolphe. Va vite me chercher des serviettes et des draps, veux-tu ?
 
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