Exomonde - Livre II : Möa, le temps suspendu
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Exomonde - Livre II : Möa, le temps suspendu

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Description

Möa, année 2306.
Une singularité dans l’espace-temps a ramené Lola à l’époque de sa naissance.
Son bond dans le passé a tragiquement modifié la réalité : Lola a trouvé Zven, mais elle a perdu « les grands ». Unique Terrienne du 24e siècle, au sein d’un peuple au développement encore archaïque, elle va devoir s’adapter à sa nouvelle vie, d’autant plus que les événements liés à sa présence ont fortement bouleversé la société möam.
Mais elle va aussi avoir dix-sept ans pour essayer de percer le mystère de son retour en arrière.
Dix-sept ans pour comprendre que les Möams constituent une véritable énigme. D’où viennent-ils ? Que cachent les profondeurs du sanctuaire qu’ils nomment Ylstérion et qui peut générer un rayon capable de détruire un vaisseau spatial ? Et qui est vraiment Zven ? Ses aptitudes mentales se révèlent de plus en plus exceptionnelles, alors qu’il ne souhaite qu’une chose : mener une existence ordinaire avec Lola.
Dix-sept ans pour que la jeune fille devienne adulte, se prépare à vivre la 71e nuit de Zra en 2323 et puisse tenter l’impossible : retrouver ceux qui l’ont élevée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 mars 2019
Nombre de lectures 142
EAN13 9782370116567
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EXOMONDE
Livre II – Möa, le temps suspendu

Emma Cornellis



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Science-fiction. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-656-7
Prologue


Ça y est, elle est à nouveau seule. Pourtant, elle peut encore sentir le goût de leur dernier baiser sur ses lèvres. Il avait passé un bras autour de ses épaules qui tremblaient un peu et avait murmuré :
— Cela fait dix-sept ans que tu attends ce jour, c’est normal d’être angoissée.
— Et si nous nous sommes trompés ? Si je ne reviens jamais…
Il lui avait posé un doigt sur la bouche avant de répondre :
— Tu reviendras. Le temps ne nous a pas empêchés de nous rencontrer, il ne nous séparera pas. Si la réunion ne fonctionne pas, dans neuf jours Zra sera à son zénith et c’est moi qui te rejoindrai.
— Tu es prêt à tout abandonner pour me suivre ?
— Nous en avons parlé des centaines de fois, Lola. Tous ceux que nous aimons peuvent très bien se passer de nous…
— Mais si nous avons faux sur toute la ligne ! Si la brèche ne s’ouvre pas !
— Arrête de te faire mal en pensant au pire, tout ira bien. Il y a dix-sept ans, tu as traversé cette faille en sens inverse. Nous avons vécu tout ce temps en sachant qu’un jour nous atteindrions à nouveau ce moment. Elle s’ouvrira. Bientôt, les nôtres accueilleront la venue de Zra et le Chemin de Lumière se déclenchera accidentellement exactement de la même manière qu’il y a dix-sept ans, parce que cet instant existe, a existé et existera toujours. C’est bien toi qui nous as appris ça ?
Dans un élan, Lola s’était blottie contre l’homme qu’elle aimait depuis si longtemps. D’instinct, il savait la rassurer, pourtant, cette nuit, elle était sûre que ce n’était que des mots : au fond de lui, une peur identique à la sienne était tapie. Il l’avait enlacée fermement et avait enfoui son visage dans les boucles brunes de la jeune femme. Elle avait senti les larmes de son amant couler au creux de son cou, et sa voix avait résonné dans son esprit :
— Je ne pourrais plus jamais me passer de toi. L’idée de ne plus pouvoir sentir ton corps contre le mien est insupportable. Mais si tu ne traverses pas, tu le regretteras pour le restant de ton existence… Tu dois les rejoindre, Lola.
Non sans mal, et surtout grâce aux données extraites du vieux flexi de Lola, ils avaient retrouvé le lieu où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Mais, sur la pente aride qui descendait vers l’abysse, aucun signe ne pouvait corroborer la position indiquée. Ce n’est que lorsque l’éclair s’était enfin abattu devant eux qu’ils avaient su, avec certitude, qu’ils étaient au bon endroit. Tandis que le brouillard s’était mis à scintiller, comme si des milliards de cristaux tombaient du Néant, Lola avait senti les battements de son cœur s’affoler.
Des hurlements terrifiés avaient retenti au loin et, avec une légère moue d’exaspération, Zven avait dû, encore une fois, rassurer leurs compagnons :
— San, Aza, calmez-vous et faites-moi confiance ! Le feu du ciel a seulement frappé le sol et il ne reviendra pas !
— Ne sois pas dur avec eux ! était intervenue Lola, heureuse de cette distraction. Finalement, c’est la première fois qu’ils sont vraiment témoins du phénomène ! Sans compter que leur compréhension du monde est bien plus restreinte que la nôtre.
Lola s’était ensuite dégagée de l’étreinte de Zven, à contrecœur, sans pour autant lui lâcher les mains. Enveloppée par la nuit froide et le brouillard, sous la lumière blafarde de Zra, elle avait voulu imprimer dans sa mémoire l’image du compagnon qui partageait sa vie depuis dix-sept ans. Il était toujours aussi incroyablement attirant avec ses iris d’ambre aux reflets noirs. Certes, quelques rides s’épanouissaient maintenant aux coins de ses yeux quand il souriait, mais le temps avait modelé le garçon à la beauté étrange en un homme au corps athlétique et terriblement séduisant.
Soudain, le scintillement s’était métamorphosé en un rideau lumineux, ondoyant à quelques pas devant eux : c’était le moment. Ils s’étaient embrassés une dernière fois et elle s’était éloignée avec, dans la tête, les paroles de Zven qui l’accompagnaient :
— Aie confiance ! Dans quelques jours, nous serons à nouveau réunis.
Elle avait traversé le phénomène lumineux avec une impression de déjà-vu familière. Mais, cette fois, elle ne s’était pas précipitée de l’autre côté, elle avait regardé la toute jeune fille qui croisait son chemin dans le sens inverse et lui avait souri, en espérant lui insuffler un peu de courage. Elle s’était souvenue de l’angoisse, mais aussi de l’étrange sensation qui l’avait étreinte dix-sept ans auparavant, quand elle avait cru voir son propre visage, comme dans un miroir au milieu du chatoiement verdâtre. Comment aurait-elle pu comprendre, à l’époque, que le reflet n’en était pas un et qu’il s’agissait bien d’elle. Une version d’elle-même, plus vieille de dix-sept ans et sur le point de changer à nouveau le cours du temps ?
Première partie – Seule sur Möa
– 1 –


Le vieil homme s’arrête pour souffler et finit par se laisser glisser le long du mur. Il n’en peut plus, il doit se reposer. Depuis combien de temps déambule-t-il dans le Labyrinthe ? Une journée, deux ? Son regard balaie le souterrain étroit où il se trouve. Des couloirs luminescents, creusés dans la roche, des embranchements à deux, trois ou jusqu’à dix possibilités et pas une porte ! Pas la moindre pièce ! Mais qui étaient donc leurs ancêtres créateurs pour construire une fourmilière aussi absurde ! Un rire étrange s’échappe de sa gorge sèche, cela fait une éternité qu’il n’a plus d’eau et il sent qu’il ne tiendra plus très longtemps. Il a bien essayé d’appeler Zven, de tendre son esprit à la recherche d’un autre Möam, mais rien. Pas le moindre murmure n’est venu perturber le silence. Alors il se résigne, la mort ne lui fait pas peur à son âge et ce tombeau est magnifique pour un saltimbanque ! Bien sûr personne ne brûlera son corps afin que son âme rejoigne Yls, mais qu’importe, il n’a jamais vraiment cru à ces histoires de vie éternelle. Trop las, il ferme les yeux. Son seul regret est de devoir mourir sans savoir ce qu’il est advenu de Zven…
* * *
Le jour se lève et Yls découvre les enfants de ses enfants en état de choc. Une aurore rosée succède à la nuit, Zra s’en est allé sans son combat, et le Néant Obscur n’est pas monté des profondeurs de l’Abysse pour envahir la terre des vivants. Désemparés, les Möams errent par petits groupes autour de la place Noire transformée en champ mortuaire. Une trentaine de corps meurtris s’alignent déjà. Certains ont péri brûlés par le Chemin de Lumière devenu fou, d’autres, tués par les débris de l’explosion de l’Explorer I. D’autres, encore, ont succombé de la main d’un congénère. Ceux-là, personne n’ose les approcher. La honte est dans tous les regards, comment des Möams ont-ils pu s’entre-tuer ? Comment ont-ils pu transgresser cet interdit ?
— C’est à cause du fils de Zra ! Vous ne voyez donc pas que le règne de l’Obscur est là ! s’écrie soudain Yota.
Le sage au visage haineux s’est posté à quelques pas du cercle du Chemin de Lumière. Ses habits de cérémonie sont maculés, mais, sur sa tête, la coiffe à cinq branches, symbole de sa fonction, a retrouvé sa place. Non loin de lui, la dépouille de Jedehia a été posée sur un brancard confectionné à la hâte. Tandis que les gens s’approchent de plus en plus nombreux autour de lui et des gardiens fidèles à Jedehia, Yota poursuit sa diatribe :
— Il y a soixante-dix cycles, nos ancêtres créateurs furent anéantis par le fils de Zra qui se cachait sous les traits de l’Élu et notre terre fut envahie par l’Obscur ! Quand les légendes parlent d’un cycle où le monde fut plongé dans les ténèbres, il ne s’agit pas de nuit éternelle ! C’est dans nos cœurs que les brumes de l’Obscur sont tapies ! Cette nuit, il nous a envoyé son fils, une nouvelle fois ! Cette nuit, comme il y a soixante-dix cycles, notre doyen a péri en s’opposant à lui ! Zven le maudit est de retour, mais il ne nous réduira pas en esclavage ! Nous, les orphelins d’Yls, nous avons grandi et nos âmes sont plus fortes qu’alors ! Que l’on amène le fils de Zra devant moi, je jure de le renvoyer à son père et, si la colère d’Yls doit s’abattre sur moi pour avoir tué l’une de ses créatures, j’en accepte les conséquences avec joie et humilité !
À ses côtés, Néthi secoue sa crinière grise chargée de cendre en signe de désapprobation :
— Yota, mesure tes paroles ! s’exclame-t-elle d’une voix forte. Tu n’es pas notre doyen, c’est à Hadj qu’il appartient de parler ! La nuit de Zra que nous venons de vivre est unique dans notre histoire et nous sommes nombreux à ne pas partager ton interprétation…
Le visage de Yota devient rouge de fureur, mais Hadj le calme d’un petit geste et s’avance à son tour. Le plus âgé des sages a l’air épuisé. Lui, à l’esprit d’ordinaire si vif, semble abattu. Son regard vide se pose sur les rescapés :
— Mes amis, peuple de Möa, l’heure est grave et aucune décision ne sera prise à la légère ou sous le coup de la colère. Je vous demande de vous rassembler dans la Coupole Blanche lorsque Yls sera à son zénith. Prévenez tout le monde, notre peuple doit être uni et accordez-vous un moment de repos et de réflexion en attendant… Comme moi, je vais le faire.
Les gens se dispersent, tandis que le vieux doyen, soutenu par quelques gardiens, se dirige vers le palais d’Ylstérion. La tour, qui autrefois se dressait vers Yls, tel un hommage permanent, n’est plus qu’une ombre calcinée, mais la coupole semble intacte. Yota ravale sa fierté, il a parlé trop vite, comme toujours ! Il s’approche du brancard où gît Jedehia. Le visage de l’ancien doyen a l’air presque heureux dans la mort. Seule une vilaine blessure sur la tempe rappelle la violence de son départ. A-t-il été tué par le rayon létal de la fille de l’Abysse ? Par le pouvoir de Zven ou par le Chemin de Lumière devenu fou ? Personne ne le saura jamais, mais Yota, lui, a une certitude : fils de Zra ou pas, tout est de la faute de Zven !
Sur le front de Jedehia, l’anneau de fusion brille de son étrange aura. Doucement, Yota desserre le bandeau de métal couleur d’or mat, et, à son grand étonnement, celui-ci s’élargit en obéissant à sa volonté, alors qu’il n’a jamais été particulièrement doué pour le langage des âmes. Il glisse l’objet dans une poche intérieure de sa longue tunique d’apparat en veillant à ce que personne n’ait remarqué son geste.
Sur la colline, Maré a remonté sa tente soufflée par l’explosion, tant bien que mal. Elle en sort le visage creusé par la fatigue :
— Ton amie s’est endormie, dit-elle à Zven assis dans l’herbe, entre Lia et Lorgham.
Après le choc de leur découverte, c’est Lia qui leur a offert l’hospitalité de la Maison de sa grand-mère. Un groupe d’hommes et de femmes rendus fous par les événements et la perte d’êtres chers, avait réclamé vengeance et voulu les précipiter dans le Néant Obscur. Zven était entré dans une colère incontrôlable, soulevant les assaillants assez haut pour voir la peur dans leurs yeux, avant de les laisser retomber, ou arrachant les armes de fortune de leurs mains par la seule force de sa volonté. Zwaali était, pour une fois, intervenue à bon escient. Elle et les insurgés s’étaient interposés en proclamant haut et fort que Zven était l’Élu du dernier cycle et que son pouvoir était celui d’Yls et non pas de Zra. La foule craintive avait fini par se disperser. Zwaali et sa petite milice de gardiens étaient restées, protégeant le bivouac de Maré et ses occupants.
— Cette fille et ses amis me font peur ! s’exclame Maré, je ne vais pas les supporter longtemps…
— Si tu préfères me voir partir, je comprendrai Maré, commence Zven d’une voix atone et sans oser lever les yeux sur elle.
Maré se campe devant lui à défaut de pouvoir s’asseoir au sol :
— Je dis les choses sans détour et j’ai pu te paraître hostile par moments, mais je pensais que tu me connaissais mieux ! Tu fais partie de ma Maison depuis le jour où Lötte t’a amené avec lui, et cela ne changera pas, même sans lui…
Sa voix se brise et Zven se rend soudain compte qu’elle pleure son vieil ami.
— Lötte ! s’écrie-t-il en bondissant sur ses pieds.
— Il n’est pas parmi les victimes, mais personne ne l’a revu depuis qu’il s’est séparé de Juî et Lola dans le Labyrinthe, pour partir seul à ta recherche…
Le jeune homme s’en veut terriblement. Comment a-t-il pu oublier son mentor ? Pourtant la douleur à l’idée de l’avoir perdu fait bientôt place à un autre sentiment : une inquiétude diffuse mêlée de soulagement :
— Il n’est pas mort.
Il a parlé à voix basse en prenant les mains de Maré dans les siennes. La vieille femme voit avec stupéfaction les yeux dorés du jeune homme virer au noir, et son regard devenir aussi profond qu’une nuit étoilée.
Comme hypnotisé par une vision intérieure, le garçon continue :
— Je peux sentir ses pensées, mais il est trop faible pour avoir conscience de ma présence… Je n’arrive pas à comprendre où il se trouve ! Il y a trop de gens qui parlent à l’intérieur de moi !
Il relâche Maré et se laisse retomber à terre dans un mouvement de désespoir.
— Tu dois construire une barrière autour de ton esprit. Cela s’apprend…
Zven lève brusquement les yeux vers celle qui vient de lui donner ce conseil. Néthi s’est frayé un passage jusqu’à eux et elle le regarde maintenant en hochant la tête.
Non sans mal, la sage s’accroupit en face de lui, elle peut ressentir le désarroi du garçon, et, instinctivement, c’est à l’esprit de celui-ci qu’elle s’adresse :
— Tu n’es pas responsable de tous ces morts. C’était la volonté de Zra et Yls n’y pouvait rien !
— Je n’en suis pas aussi certain que toi. Si je n’avais pas tenté de contrôler le Chemin de Lumière, il ne m’aurait pas échappé non plus, et personne n’aurait péri !
Voilà la partie qui intrigue le plus Néthi, elle demande à voix haute :
— Comment as-tu fait ?
Le jeune homme relève la tête, ses yeux étranges n’expriment qu’une profonde détresse. À ce moment-là, elle ne voit qu’un adolescent perdu derrière ce regard que tous ont appris à redouter.
— Comment as-tu fait pour assujettir le Chemin de Lumière à ta volonté ? insiste-t-elle.
— Si je te disais que je lui ai tout simplement parlé par le langage des âmes, tu me croirais ?
— Après cette nuit, je ne suis plus sûre de rien, alors raconte-moi.
Zven hésite, mais ses deux compagnons l’incitent à continuer.
— Jedehia et moi, nous nous sommes retrouvés face à face, hier dans le Labyrinthe. Je savais qu’il retenait Lola prisonnière et qu’il voulait se servir d’elle pour m’obliger à me rendre. Il a utilisé le langage des âmes pour me neutraliser et je me suis réveillé dans le cœur d’Ylstérion. Il pensait m’enfermer dans l’endroit le plus sûr et le plus secret du palais, mais il ne se doutait pas des effets que cela aurait sur moi !
— Le cœur d’Ylstérion n’est pas une prison ! se récrie la vieille femme, il renferme toute la magie de nos ancêtres créateurs, et toi tu n’aurais jamais dû y entrer ! C’est peut-être le lieu le plus sacré d’Ylstérion, seuls les sages sont capables de résister à son pouvoir, et encore, pas tous !
Le regard de Zven devient plus grave :
— Néthi, il y a là-bas un esprit qui n’est pas möam, il me parlait et je me sentais comme un sojan {1} à qui l’on demanderait de comprendre nos légendes ! Mais aussi impensable que cela puisse paraître, cet être tellement supérieur s’est soudain mis à m’obéir ! J’ignore comment c’est arrivé et je ne suis pas sûr de vouloir le savoir…
— Tu parles de choses étranges. Le cœur d’Ylstérion n’a jamais livré ses secrets à l’un d’entre nous.
— Pourtant Jedehia semblait capable de se servir de sa puissance. Il utilisait ce qu’il a appelé l’anneau de fusion.
Devant la surprise de Néthi, Lorgham explique :
— Si j’ai bien compris, il s’agit du bandeau de métal qu’il portait lors de la cérémonie. C’est grâce à lui qu’il a obligé mon corps à lui obéir pendant le jugement du Chaos. Sans la fille de l’Abysse, vous m’auriez vu transpercer Zven de mon épée, alors qu’en vérité je luttais pour arrêter mon bras.
Zven acquiesce, mais Néthi reste très perplexe :
— Je n’avais jamais vu ni même entendu parler de cet anneau. Je pense que Jedehia l’a découvert et en a gardé le secret pour lui.
— Yota le connaît aussi, intervient encore Zven, il était là lorsque Jedehia l’a sorti du trône de pierre.
— Du quoi ? demande Néthi, amusée.
— Le fauteuil dans le cœur d’Ylstérion, je ne lui trouve pas de meilleur qualificatif !
— Hum, nous l’utilisons pour méditer. J’ai déjà constaté que s’asseoir dedans exacerbe la conscience d’être en relation directe avec la nature et je pense que c’est ce qui nous permet d’arriver à un niveau de maîtrise du langage des âmes bien supérieur à celui des autres Möams…
— Afin d’être les guides spirituels de notre peuple, les détenteurs de la sagesse de nos ancêtres, l’interrompt Zven, mais Jedehia s’est servi du pouvoir qu’il a découvert pour tuer et tromper ceux qui lui faisaient confiance !
— Quoi qu’il en soit, tout à l’heure, devant l’assemblée, j’aimerais que tu ne mentionnes ni cet anneau ni l’esprit que tu as rencontré dans le cœur d’Ylstérion, quand on te demandera de parler. Je ne pense pas qu’il soit bon de dévoiler la part d’obscur qui sommeillait en Jedehia ni le pouvoir qui se dissimule dans les entrailles d’Ylstérion. Cela vaut aussi pour vous deux, ajoute-t-elle en s’adressant à Lorgham et Lia.
— Tu veux cacher la vérité, une fois encore ! Et Lola ? Comment comptes-tu expliquer son existence ? s’emporte Zven.
— Tu te méprends, je veux juste éviter d’autres drames. Jedehia est mort en faisant de toi le fils de Zra, tu vas devoir prouver à tous qu’il se trompait et ce ne sera pas facile après les événements de cette nuit. Garde le secret de ton pouvoir afin que d’autres ne puissent pas s’en servir contre toi. Quant à notre doyen, il a rejoint le monde de l’Obscur en emportant son énigme, personne ne saura jamais s’il voulait t’utiliser ou s’il était sincèrement persuadé que tu étais le mal.
Zven baisse la tête, abattu par l’épreuve qui l’attend. Cela ne finira donc jamais ? Quoi qu’il fasse, les siens le rejetteront.
Comme pour lui donner tort, Lia s’insurge :
— Le fils de Zra n’a jamais existé, et nous dirons la vérité, même si certains ne peuvent pas l’entendre ! Tous ont vu la fille de l’Abysse, elle viendra, elle parlera, et les gens seront bien obligés de constater qu’elle est comme nous et que, sous l’Obscur, il existe un monde qui peut nous appartenir…
Néthi sourit devant tant d’exaltation :
— Encore une fois, je ne cherche pas à vous faire dire des mensonges. Je veux juste vous mettre en garde contre l’ignorance et la peur, deux terribles alliées qui pourraient causer votre perte si vous ne vous méfiez pas !
— Nous tiendrons compte de ton sage conseil Néthi, lui répond Lorgham, mais nous ne tairons pas le fait que la cérémonie la plus importante pour notre peuple, depuis bientôt soixante-dix cycles, n’est qu’un rituel dépassé. Plus aucun Élu ne doit donner sa vie à cette mascarade !
— Nous sommes d’accord sur ce point, mais, par Yls, laisse-moi le dire avec mes mots !
Quand Néthi est partie, Zven lance un regard interrogateur à Lorgham :
— Depuis quand sommes-nous devenus « nous » ?
— Je sais que tu ne m’apprécies guère et rassure-toi, c’est réciproque, mais nous sommes du même côté, à présent. Tu as beau être le fils de Zra, je resterai dans l’histoire comme l’Élu qui a trahi Yls et son peuple ! Si ça, ce n’est pas une raison d’être haï, ajoute-t-il avec sarcasme.
— Tu vas me faire pleurer ! s’exclame Zven.
Lia se lève et les toise avec un regard noir :
— Je ne me doutais pas que vous vous ressembliez autant ! Et croyez-moi, ce n’est pas un compliment ! lance-t-elle avec humeur, avant de reprendre : vous ne pensez pas qu’il serait plus important de parler de ce que la fille de l’Abysse nous a révélé ?
— Quoi ? Le fait qu’elle viendrait du futur ? interroge Lorgham avec un sourire qui en dit long sur le degré de sérieux qu’il accorde à sa question.
— Oui, et surtout, que nous n’existons plus dans l’avenir de Möa ! continue Lia. Nous sommes tous morts lors de la soixante-dixième nuit de Zra !
— Non, elle a dit venir d’un futur d’où nous serions absents, mais elle est aussi persuadée que son retour dans le passé a, d’une manière ou d’une autre, empêché notre peuple d’être anéanti…, corrige Zven.
— Tu y crois ? demande Lorgham.
— Bien sûr. Je la connais depuis l’enfance, elle parle souvent de manière énigmatique, mais son savoir contient plus de vérité que nos légendes. Elle pense que le Chemin de Lumière est à l’origine de sa présence ici, et mon instinct me dit qu’elle a raison. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais je suis persuadé que ce passage, ouvert pour l’Élu, entre la terre des vivants et Zra, renferme un secret que nous sommes incapables de seulement imaginer. Quand il s’est ouvert cette nuit, j’ai eu la sensation de me trouver ailleurs tout en étant bien là…
— Je suis moins convaincu que toi, dit Lorgham, mais une chose est certaine, nous ne devons surtout pas en parler. La situation est suffisamment inédite et perturbante comme ça !
— Nous sommes d’accord sur ce point.
Zven quitte ses compagnons sur ces paroles pour rejoindre Lola dans la tente préparée par Maré. Malgré la pénombre, il devine son corps recroquevillé sous la couverture de laine. Il se glisse contre elle et contemple un moment son visage endormi. Les larmes ont laissé des sillons grisâtres sur ses joues salies par la cendre. Il l’enveloppe d’un bras protecteur, la serre contre lui et soulève la masse de boucles brunes pour déposer un baiser sur la nuque de la jeune fille. Sans se réveiller vraiment, elle se blottit un peu plus contre lui avec un léger soupir. Zven ferme les yeux à son tour en se demandant comment il est possible de se sentir aussi heureux dans un moment si terrible.
* * *
— Un peu de silence, laissez-le parler ! s’exclame Hadj en se levant de son siège de doyen fraîchement désigné.
Mais il faudrait un peu plus que sa frêle voix d’aïeul pour faire taire le vacarme provoqué par les paroles de Lorgham. Les gradins de l’immense Coupole Blanche sont noirs de monde. Du plus jeune des enfants dans les bras de sa mère à la plus âgée des opahas {2} , tout le peuple de Möa est présent pour cette assemblée, qui restera dans l’Histoire comme la première du soixante-dixième cycle, ou le cycle sans Élu, comme certains commencent déjà à l’appeler.
Les six sièges des sages ont été disposés en un large cercle au centre de la Coupole et les Mères ont retrouvé leurs places au premier rang de l’auditoire, avec les prêtres d’Yls. Devant les portes et les escaliers qui montent dans les gradins, des maîtres guerriers tentent de maintenir un peu d’ordre. Tous les autres, qu’ils soient gardiens d’Yls, marchands prospères, simples bergers ou novices, se sont répartis comme bon leur semble sur les bancs de pierre.
Lorgham est debout au milieu des sages, il vient de raconter sa version de la nuit de Zra sans omettre de dire qu’il doutait d’avoir été Élu par Yls depuis la cérémonie du Choix. Il n’a pas caché non plus que Zven lui avait sauvé la vie cette nuit-là, ni le fait que Jedehia avait tenté de le manipuler comme une marionnette pendant le Grand Départ. C’est cette dernière affirmation qui a enflammé l’audience. Le jeune homme se tourne alors vers Zven, assis au premier rang avec l’étrange fille, et toujours bien gardé par Zwaali et les siens.
— Qu’est-ce que tu veux nous faire croire, Lorgham ? lance un vieillard. Que notre doyen était possédé par Zra ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit ! C’est son obsession contre Zven qui l’a aveuglé ! Je pense aussi qu’il ne pouvait pas admettre que les croyances qui régissent notre société depuis plus de mille saisons soient erronées.
Une explosion d’indignation couvre sa voix. Tandis que Néthi et Hadj tentent de calmer les esprits, Yota s’est levé les joues rouges de colère :
— Tais-toi, immonde menteur ! hurle-t-il. Tu es passé dans le giron de l’Obscur, ta parole est celle de Zra ! Peuple de Möa, notre Élu a failli et, par sa faute, Zra est parti en vainqueur ! Il voudrait nous faire croire que nous allons vivre désormais heureux sous le règne de l’Obscur ? Que Zra est un maître indulgent et bon ? Détrompez-vous ! Si nous ne réagissons pas, les brumes de l’Abysse envahiront la terre des vivants, mais, surtout, elles s’infiltreront dans nos cœurs et notre civilisation disparaîtra ! Des entrailles de nos femmes naîtront des créatures de Zra et…
— Tu n’es qu’un vieux fou sans autorité ! le coupe Zwaali brusquement en s’avançant au milieu du cercle. Tu veux nous effrayer, nous dire que nous sommes déjà morts alors que Möa, au contraire, est en pleine renaissance ! Oui, Jedehia s’était trompé, il avait refusé de voir le véritable Élu, celui qui guidera le peuple des vivants vers la vérité. Nous avons failli, c’est exact ! Mais notre seule erreur est de ne pas avoir reconnu l’Élu du dernier cycle ! S’il est encore parmi nous, c’est à cause de vous !
Elle pointe un doigt accusateur sur les sages puis continue :
— Oui, vous, les gardiens d’Yls, aveuglés par mille saisons de pouvoir et de confort ! Vous l’avez rejeté au lieu de le préparer à sa mission sacrée, vous…
Alors que la voix de Zwaali monte dans les aigus pour dominer le vacarme, l’atmosphère commence à dégénérer. Yota, dans une tentative maladroite pour faire taire la jeune fille, la pousse sans ménagement de côté, il est aussitôt molesté par l’un des fidèles de Zwaali et l’assemblée s’embrase comme un seul homme devant ce manque de respect. Les gardiens d’Yls, peu habitués à de tels débordements, hésitent à user de violence et se contentent d’empêcher la foule de sortir des gradins. Soudain, alors que le chaos semble inévitable, une injonction retentit dans tous les esprits :
— Arrêtez ! Plus personne ne mourra à cause de moi !
Les gens s’immobilisent et Zven rejoint Zwaali, Lorgham et Yota au centre de la coupole. Lola est avec lui, elle a l’impression d’être en plein cauchemar. Pourtant, après le choc d’avoir perdu les grands et de se retrouver seule humaine sur cette planète, elle se dit que rien de pire ne peut plus arriver. Accrochée à Zven, les yeux écarquillés, elle ne s’est jamais sentie aussi fragile. De toute sa vie, elle n’a jamais vu autant de monde et les débordements de passion, dont elle vient d’être témoin, lui font peur. Pourquoi ces gens ne peuvent-ils pas discuter calmement comme le feraient les grands ? Elle a conscience des doigts de Zven qui se resserrent autour de sa main, il a entendu sa frayeur.
Yota et Néthi ont repris leurs places respectives parmi les sages tandis que Zwaali et les siens se retirent du cercle. Seul Lorgham reste avec eux. Lola est plus que jamais frappée par la différence entre Zven et ses congénères. Les Möams, dans leur ensemble, s’apparentent étonnamment aux peuples humains occidentaux avec leur teint très clair, leurs yeux bleus et leurs chevelures aussi noires que la nuit. Zven est unique, elle s’en rend vraiment compte. Cela n’émane pas de ses iris extraordinaires, ni de sa peau plus ambrée que brune qui semble pailletée d’or, mais de son allure tout entière. Il émane de son corps quelque chose de foncièrement étranger, comme si c’était lui qui venait d’ailleurs et non elle.
Des voix s’élèvent à nouveau, mais cette fois ce n’est qu’un bruit de fond d’où sourdent l’inquiétude, la peur, et même la haine. Zven ressent cette hostilité, il a soudain la certitude que tout ce qu’il pourra dire n’y changera rien. Son regard devient plus dur alors qu’il s’adresse de nouveau à l’assemblée en utilisant le langage des âmes. Il a bien conscience d’être le seul à pouvoir le faire, et que cela renforce son image d’Élu de l’Obscur pour les uns ou du Limpide pour les autres, mais il veut les mettre en garde :
— D’abord, vous m’avez rejeté parce que mon corps était différent, ensuite, vous avez fait de moi le fils de Zra parce que sa marque est inscrite dans mes yeux, et maintenant, quoi ? Vous voudriez que je porte sur mes épaules la chute de vos belles croyances ? Ou bien que je devienne votre sauveur ? Mais réveillez-vous, je ne suis ni le fils de Zra, ni l’Élu du dernier cycle ! Je ne sais pas pourquoi je maîtrise le langage des âmes sans jamais l’avoir appris, j’ignore pourquoi je peux commander l’inerte, mais je suis certain d’une chose : je suis l’un d’entre vous.
Il baisse la tête, soudain ému, il n’avait pas prévu de se dévoiler autant, et le silence qui règne dans la coupole lui serre la gorge. Pourtant il choisit de continuer de sa voix d’homme. D’abord hésitant, presque intimidé, peu à peu son ton s’affirme :
— Quand je me suis rendu compte que je pouvais agir sur le Chemin de Lumière, j’ai aussi compris qu’il n’avait rien de divin ! J’ai cru pouvoir l’arrêter parce qu’il obéit au langage des âmes. Je voulais vous montrer que le Chemin de Lumière n’est qu’une création de nos ancêtres et que Zra n’a aucun pouvoir, pour la simple raison qu’il n’est qu’une invention ! Une invention qui a fait de moi un paria et à laquelle nous sacrifions la vie d’un homme à chaque nouveau cycle !
— Blasphème ! Tu es la preuve vivante que Zra est parmi nous ! Saisissez-vous de lui et jetez-le dans l’Obscur ! s’étrangle Yota en se levant de son siège.
— Laisse-moi finir ! J’ai autant le droit de parler que toi ! tonne Zven.
Puis son visage s’éclaire d’un étrange sourire et le vieux sage se sent soudain soulevé de terre. Incapable de maintenir une position digne, ses bras s’agitent dans le vide tandis que ses pieds semblent glisser sur l’air. Il hurle d’indignation en lançant des ordres incompréhensibles quand Zven prend enfin pitié de lui et lâche son emprise. Personne dans l’assemblée n’ose le regarder, mais il remarque, çà et là, des gens qui ont du mal à cacher leur hilarité. Il poursuit :
— Rassure-toi Yota, quand j’aurai fini, je partirai. J’irai rejoindre l’Obscur, tu n’auras pas à m’y contraindre, ajoute-t-il. Après la nuit du Choix, alors que vous vouliez me voir affronter Lorgham pour déterminer que j’étais bien l’envoyé de Zra, je me suis enfui dans l’Obscur, j’ai traversé une mer de brumes éternelles, une contrée glacée et hostile où vivent de rares animaux et les géants…
Un brouhaha effrayé l’interrompt et une jeune femme se lève pour l’interpeller :
— Toi aussi, tu veux nous faire croire à ce conte ! Les géants n’existent pas, l’Abysse est le territoire de Zra et n’est peuplé que des âmes de nos ancêtres !
— Les géants sont des êtres bien réels, mais ce ne sont pas les monstres décrits par nos légendes, lui rétorque Zven, sans eux, Lola et moi serions morts de froid ! Quant à l’Abysse, c’est une terre aussi vivante et riche que Möa ! L’Obscur n’est qu’une immense couche de nuages qui nous sépare du reste du monde ! ajoute-t-il avec passion. Möa est une île au sommet d’une gigantesque montagne ! C’est comme si nous vivions sur le pic le plus haut d’Er Madè et ignorions l’existence des plaines fertiles du lac Tamé !
— Et dans ce monde, il y a des êtres comme elle ? demande encore la fille, en désignant Lola du menton.
— Lola y vivait bien, mais elle et les siens venaient d’une terre bien plus lointaine…
— Pourquoi parles-tu soudain au passé ? interroge une voix d’homme perspicace.
Zven explique ce qui peut l’être en espérant que personne ne perçoive la vérité au fond de son âme :
— J’ai utilisé le passé parce qu’ils sont morts. Quand le Chemin de Lumière a échappé à mon contrôle, vous l’avez tous vu heurter un objet gigantesque qui semblait tomber du Limpide ? C’était une sorte de navire qui peut flotter sur le Limpide. Mais le rayon qui est sorti des entrailles d’Ylstérion l’a détruit…
— Tu veux dire le Chemin de Lumière ! s’exclame Yota, c’est le pouvoir d’Yls qui a anéanti les créatures de Zra et leur engin !
Zven secoue la tête, abattu. Il a sciemment évité de nommer le phénomène, imaginant ainsi qu’il pouvait lui ôter sa nature divine, mais qui est-il pour ébranler mille ans de croyance ? Alors que, dans la grande salle immaculée, les joutes verbales se déchaînent à nouveau, il se concentre sur l’énergie qu’il sent aussi bien en lui qu’à l’extérieur de son corps et laisse sa pensée se répandre comme le murmure d’un souffle de vent :
— Alors, dis-moi Yota, pourquoi Yls ne m’a-t-il pas fait disparaître ? Celui qui donne la vie à notre monde n’a rien à voir avec le Chemin de Lumière ! Zra est énigmatique comme les Monts Suspendus qui éclairent le Limpide quand Yls s’en va, mais ce n’est pas un dieu ! Yls et Zra n’ont aucune volonté, voilà ce que je pense et ce que je comprends lorsque le cœur d’Ylstérion me parle ! Mais je ne vous demande pas de me croire, juste de me laisser en paix ! Il y a, sous le Néant Obscur, un monde qui n’attend qu’à être exploré, un monde où l’horizon est si loin qu’un Möam ne pourrait l’atteindre, même s’il marchait toute une vie… Je vais partir et vous pourrez vous renfermer dans votre ignorance et prétendre que j’ai rejoint l’Obscur ou bien mon père ! Mais la vérité, c’est que je vivrai sur cette terre que vous refusez de voir !
Ému au point de sentir des larmes d’impuissance l’envahir, il reprend la main de Lola et sort précipitamment sans lever la tête. Il traverse la cour blanche et passe la porte donnant sur le bord du monde pour ne s’arrêter qu’une fois loin de la muraille. Là, le regard perdu dans le vide, il s’adresse enfin à Lola :
— Je suis désolée, Lola, ils ne veulent pas de moi ni de toi… Nous allons devoir redescendre et apprendre à survivre seuls…
Elle l’entoure de ses bras, se hisse sur la pointe des pieds pour nicher son visage tout contre celui du jeune homme :
— Tu n’y es pour rien ! Quant à moi, j’ai toujours vécu coupée de mon propre monde, je suis née chez des survivants, tu sembles l’oublier. Ce qui m’importe vraiment, c’est de comprendre comment j’ai pu faire un bond de dix-sept ans dans le passé ? Comment avons-nous pu communiquer pendant des années alors que tu es mort le jour où ma mère a atterri sur cette planète ? Comment…
Zven pose ses lèvres sur la bouche de Lola et l’embrasse.
— Pour moi, la seule chose qui compte, c’est de t’avoir trouvée, commence-t-il, même si nous ne découvrons jamais la réponse, je ne regretterai jamais…
— Moi non plus…
La réplique de Lola est sortie spontanément. L’inconnu qui l’attend, la perte douloureuse des grands, l’inexplicable situation où elle est piégée, rien de tout cela ne peut atténuer la sensation extraordinaire d’être enfin dans les bras de celui qu’elle aime. Des cris leur font tourner la tête vers la forteresse d’Ylstérion. C’est Lia qui les appelle en courant. La jeune fille, hors d’haleine et le visage illuminé, se précipite sur eux :
— Zven ! Lola ! hurle-t-elle. Revenez, c’est incroyable ! Je pars avec vous, nous partons avec vous ! C’est Labro, et ma tante, et d’autres encore ! Ils se sont réunis dans la cour blanche pour te suivre, Zven ! Ils veulent tous descendre voir cette terre dont tu as parlé !
– 2 –


Lola s’étire avec un grognement. La fraîcheur de l’aube l’a réveillée et elle hésite entre se blottir contre Zven ou se lever. Finalement, elle opte pour la deuxième solution. Elle enfile ses chaussures de marche et une sorte de poncho par-dessus sa tunique et se glisse sans bruit hors de leur cabane. En fait de cabane, il s’agit plutôt d’une hutte de branchages dans laquelle il est impossible de se tenir debout ! Mais c’est provisoire et cela a l’avantage d’être facile à chauffer ! Sur l’espace défriché devant elle, quelques dizaines d’abris, semblables au sien, s’éparpillent au gré du relief. Les premières habitations dignes de ce nom apparaissent dans la végétation qui monte au-dessus du Mur. Car les exilés ont vite compris que construire leurs maisons en hauteur était la meilleure façon de se protéger des prédateurs, tout en laissant le sol libre pour de futures cultures.
Cela fait seulement trois mois que leur groupe s’est installé ici. À l’endroit exact où Jonathan avait fait atterrir l’hydravion. Lola chasse cette pensée de sa tête avec une certaine résignation : cela ne sert à rien de se morfondre pour un passé qui n’existe plus et auquel elle ne peut plus rien changer. Elle suit un petit sentier dessiné dans l’herbe par les allées et venues répétées de ses pas pour se retrouver tout au bord du Mur. À ses pieds, trois mille mètres plus bas, la forêt primaire est recouverte d’une brume rose. Yls brille sur l’horizon, il ne tardera pas à s’élever, réchauffant l’atmosphère et effaçant les ombres fantasmagoriques de l’aube. Lola se penche par-dessus la barrière de végétation : trois mille mètres de forêt verticale infranchissable. Ou presque. Elle ne devrait pas se lever si tôt, cela la rend nostalgique ! Elle repense au camping, aux matins tièdes où elle descendait se baigner dans la Bahia Rosa avec le chien, ou aux grands, assis autour de la table sous l’ apatam … Trois mois, déjà, que tout a disparu. Elle se détourne résolument du spectacle immuable de la nature pour regarder sa nouvelle vie.
Ils sont une petite centaine, quatre-vingt-dix-sept pour être exact, à avoir décidé de les accompagner. Quatre-vingt-dix-sept hommes et femmes, tous jeunes et seulement trois enfants parmi eux. C’est peu, pourtant leur nombre avait surpris. Yota et les prêtres les plus conservateurs n’avaient pas supporté que tant de personnes bravent les enseignements des gardiens d’Yls. Ils avaient tenté de les dissuader en brandissant la peur ancestrale de l’Abysse, leur prédisant, au mieux, une vie de misère dans le royaume de l’Obscur, avec impossibilité de revenir, au pire, une mort atroce entre les griffes des géants monstrueux qui peuplent les terres de Zra. Mais Zven était revenu et la fille de l’Abysse n’avait rien d’effrayant. Elle parlait d’un monde infini qui n’attendait qu’eux, un monde dont on ne pouvait pas atteindre le bord et où Yls brillait comme sur Möa. C’est plus le désir de découvrir cette terre que le rejet de leurs croyances qui les avaient décidés, mais Yota s’était révélé d’une intransigeance terrible. Refusant toute idée d’exploration, comme il était question au départ, il avait proclamé que ceux qui s’en iraient seraient considérés comme bannis à tout jamais. Néthi et Hadj s’étaient opposés à lui, mais les partisans de la peur étaient les plus nombreux et les deux autres sages, Zan et Ylstar, s’étaient rangés du côté de cette majorité. Les discussions avaient encore une fois failli dégénérer, entre les défenseurs d’une interprétation souple des croyances et les adeptes de la tradition. Il avait fallu l’intervention des Mères pour calmer enfin la situation. Elles s’étaient réunies avec les sages à huis clos et, quand le peuple avait à nouveau été admis sous la coupole Blanche, c’est Maré qui s’était levée pour réciter le nâham {3} décidé par l’assemblée :
— Vous parlez de découvrir un monde nouveau ? Mais, depuis que notre peuple existe, on nous apprend que, sous le Néant, c’est l’Obscur qui règne. Vous voulez risquer vos vies sur les paroles d’un homme à peine sorti de l’enfance ? Mais qui vous dit qu’il n’est pas le fils de Zra que vous avez toujours vu en lui ? Alors, que ceux d’entre vous qui veulent braver la vérité enseignée par nos ancêtres créateurs le fassent. Mais nous ne pouvons laisser la colère de Zra s’abattre sur le monde des vivants à cause de vos actions. Nous ne pouvons pas non plus laisser le chaos et la discorde s’installer dans nos villages. Si vous partez, l’exil sera définitif.
Maré s’était tue, visiblement émue par ses propres paroles et Zwaali l’avait interpellée d’une voix inhabituellement peu assurée :
— Mais Möa est aussi notre terre, je parle au nom des gardiens qui, comme moi, croient que l’Élu du dernier cycle est parmi nous : nous ne voulons pas partir ! Nous voulons répandre la vérité sur la terre des vivants, pas dans l’Abysse !
C’est Néthi qui s’était levée pour lui répondre :
— Zwaali, ton groupe a été jusqu’à kidnapper l’Élu pour l’empêcher d’accomplir son devoir. Crois-tu que nous puissions vous faire confiance ? Penses-tu être capable de reprendre ta place de gardienne au sein d’Ylstérion et taire tes convictions ? Nous ne voulons pas d’affrontements, la séparation est inévitable.
Les sages leur avaient donné un délai de dix-sept jours pour se préparer et faire leurs adieux. Dans la Maison de Maré, Lia et Jeïla n’avaient surpris personne en déclarant qu’elles s’en allaient, par contre personne ne s’était attendu à ce qu’Ulmej fasse aussi ses bagages. La seconde fille de Maré voyait, dans cet exil, l’opportunité de fonder sa Maison, puisque, selon la tradition, c’est à son aînée, Milbra, que reviendrait un jour la charge de la Maison de leur mère.
— De plus, il faudra bien quelqu’un de responsable pour s’occuper de Lia et Jeïla ! avait-elle ajouté sur un ton moqueur.
Juî, inconsolable depuis la disparition de Lötte, s’était résolu à suivre Lia. La jeune fille était si excitée à l’idée de partir qu’elle n’avait vu les larmes de sa mère que le jour du départ. Elle s’était jetée dans ses bras en pleurant, se rendant enfin compte que la séparation serait définitive.
— Sèche tes yeux, ma fille, lui avait dit Milbra, s’il y a une chose que cette nuit de Zra m’a apprise c’est que rien n’est immuable. J’ai la conviction que je ne mourrai pas sans t’avoir embrassé à nouveau.
Le jour venu, ceux qui avaient fait le choix de l’exil s’étaient rassemblés derrière le village à la lisière de la forêt des Brumes Éternelles. À l’opposé d’Er Madè et d’Ylstérion. Zven comptait les guider en suivant le chemin qu’il avait pris avec Lola pour remonter, plutôt que la pente chaotique qu’il avait empruntée le jour où il s’était jeté dans le Néant Obscur depuis le bord du monde. Beaucoup de gens s’étaient réunis pour les voir partir, parmi eux, Yota, qui voulait s’assurer que tous s’en aillent, et Néthi, qui leur promettait que leurs âmes seraient toujours dans les pensées des vivants de la terre des hommes. Vêtus pour affronter le froid, ils portaient ce qu’ils pouvaient emporter dans des sacs à dos. La plupart des villages perdaient un ou plusieurs membres, et ils avaient mis un point d’honneur à équiper leurs exilés du mieux qu’ils le pouvaient, leur faisant don, parfois, de semences particulières pour leur communauté, de quelques outils ou même d’animaux. Une femme portait dans une écharpe en bandoulière un couple de bébés varains minuscules.
Après la traversée de la forêt, qui ne présentait aucune difficulté, la découverte de la pente aride enveloppée de sa brume épaisse et froide avait un peu émoussé les enthousiasmes, mais ce fut la rencontre avec les géants qui fut leur première véritable épreuve. Zven les avait sentis bien avant le reste du groupe. Il marchait en tête avec Lola, Lorgham et Lia derrière eux avec un compagnon inattendu, mais qui s’avérait extrêmement précieux : Labro, l’ancien amant de Jeïla. En effet, le chasseur d’araignée, habitué aux falaises d’Er Madè, avait l’air d’avoir parcouru ce terrain toute sa vie. Avec une douzaine d’autres chasseurs, ils aidaient les marcheurs les moins assurés et plaisantaient avec ceux qui commençaient à douter, en leur affirmant que, si c’était cela l’Abysse, alors les pics d’Er Madè aussi devaient appartenir à l’Obscur !
Zven avait d’abord senti la présence de No. Il lui avait communiqué son émotion de la retrouver et avait tenté de lui faire entendre qu’il traversait leur territoire avec les siens et ne souhaitait que passer en paix pour atteindre la forêt du dessous. L’esprit de No exprimait la curiosité de le revoir et une certaine joie. Mais il percevait également un soulagement qu’il ne s’expliquait pas, ainsi qu’une peur tapie au fond de la conscience de la femelle. Quelque chose était arrivé depuis leur séparation. Il avait aussi repéré la présence du mâle plus hargneux et il n’était pas sûr que celui-ci voudrait les comprendre. Il devait donc mettre tout le monde au courant :
— Les géants savent que nous sommes là, commença-t-il en utilisant le langage des âmes. Ils vont venir à notre rencontre, ne faites aucun geste agressif, ils nous considèrent comme des monstres dangereux, mais ils nous connaissent, Lola et moi, et nous font confiance.
Tous étaient devenus très nerveux lorsque des ombres grises étaient apparues, rôdant autour du groupe, et, soudain, ils s’étaient retrouvés nez à nez avec une dizaine de bêtes immenses, marchant sur leurs pattes arrière et se servant de leurs membres antérieurs comme les Möams. Quand Jeïla vit la frayeur dans le regard de l’une de ses compagnes de route, elle fut la première à tendre son esprit vers le reste de la colonie. C’était une technique que l’on apprenait aux jeunes novices pour éviter les mouvements de panique. Se rassurer les uns les autres par des pensées apaisantes pour créer une vague d’énergie positive. Même Lola pouvait ressentir la détermination nouvelle qui émanait de leur groupe. Elle avait la sensation d’appartenir à une entité unique dégageant un message pacifique. Autour du mâle que Zven avait bien reconnu, la horde de géants entendait cet appel, pourtant, la peur sourdait de leurs esprits. Zven identifia San et Aza, mais il s’approcha délibérément du mâle en colère :
— Tu n’as pas peur de moi , dit-il. Qu’est-il arrivé pour effrayer ainsi les géants des brumes ? Lötte !
Le visage de son mentor s’était soudain imposé à l’esprit de Zven et cette pensée venait du mâle, qui le fixait de ses yeux dorés ! Puisque les géants n’avaient pas de mots pour formuler leurs pensées, Zven devait se concentrer sur les émotions qui émanaient du groupe et les images qui surgissaient dans son esprit. C’était confus, il voyait la grotte, les parois qui tombaient sur ses habitants, la sortie bouchée, puis une brèche énorme et lumineuse qui s’ouvrait… Il commençait à comprendre, lorsque Lola poussa un cri en se précipitant vers Aza. Une forme humaine et recroquevillée sur elle-même passait de bras en bras pour arriver dans ceux de la jeune géante. C’était bien Lötte, et il était vivant ! Mal en point, mais vivant. Aza remit son fardeau à Zven, puis les géants s’éloignèrent comme ils étaient venus. Mais, tandis qu’ils disparaissaient dans la brume, San fit soudain demi-tour jusqu’à Zven. Après s’être balancé d’une jambe sur l’autre d’un air gauche, le jeune lui envoya une tape affectueuse qui fit tomber le garçon à la renverse et provoqua un mouvement de défense parmi les Möams. Mais Zven les rassura, il voulait seulement lui montrer que leur complicité lui manquait.
On trouva un manteau pour Lötte, et les hommes du groupe le portèrent tour à tour pendant tout le trajet. Cette nuit-là, alors qu’ils campaient juste devant les arbres qu’ils allaient devoir escalader pour descendre vers le Mur, le vieil homme raconta comment il s’était perdu dans le Labyrinthe et comment ces animaux extraordinaires lui avaient sauvé la vie. Quand la terre avait tremblé et que le couloir où il se situait s’était soudain rempli de poussière, il avait déjà accepté l’idée de sa propre mort, mais un réflexe de survie l’avait poussé à se relever pour échapper aux éboulements. Il avait entendu des cris de frayeur et, croyant retrouver enfin le monde civilisé, il s’était dirigé vers eux. Les géants avaient été aussi surpris que lui de le voir et semblaient sous l’emprise d’une grande panique. Lötte les avait suivis, tant bien que mal. Ils étaient arrivés par une brèche ouverte par le tremblement de terre et venaient d’une caverne où tout s’était écroulé. Finalement, un individu bienveillant avait pris le vieux Möam sur son dos et la tribu avait fini par dégager un passage vers l’extérieur. Les animaux avaient découvert un autre refuge, une sorte de faille étroite et profonde où il faisait extrêmement froid. Lötte avait alors compris qu’il se trouvait dans l’Abysse et que ces bêtes aux yeux semblables à ceux de Zven étaient des géants. Le groupe le soignait tout en recouvrant ses habitudes, mais Lötte se rendait bien compte qu’il ne tiendrait pas longtemps dans ce climat avec la faim qui le rongeait. Les géants avaient bien essayé de le nourrir, mais Lötte, même en se forçant à ingurgiter de la chair morte, ne parvenait pas à retenir cette pitance contre nature dans son corps. Il devait se contenter de mousse et de champignons trouvés dans les aspérités de la roche. Le temps passait, il n’arrivait pas à faire le décompte des jours dans ce brouillard permanent et commençait à s’imaginer qu’il était bien mort, et prisonnier du royaume de Zra, jusqu’au moment où les géants avaient retrouvé les exilés. Ulmej avait immédiatement remarqué :
— Si nous retrouvons cette grotte, nous aurons accès au Labyrinthe d’Ylstérion et donc à Möa ! Nous pourrions nous en servir pour communiquer avec nos familles et ceux qui ne voulaient pas de cette séparation !
— Ou pour faire des échanges ! avait ajouté Labro.
Zven, quant à lui, n’avait pensé qu’à la possibilité qui lui était offerte de rejoindre le cœur d’Ylstérion pour percer ses mystères. Il s’en était ouvert à Lola et, depuis, elle était partagée entre son désir de construire une nouvelle vie et l’envie de trouver l’explication à sa présence ici, dix-sept ans avant sa propre naissance…
— À quoi rêves-tu ?
Un bras bruni par Yls s’enroule autour de sa taille. Lola sursaute avant de se caler tendrement contre le corps de Zven.
— Je repensais aux événements qui nous ont conduits ici et à tout ce qu’il reste à faire.
— Et nous n’en verrons pas la fin. Nous sommes les premiers, ceux par qui le changement arrive, comme mon homonyme il y a soixante-dix cycles ! C’est lui qui en tuant nos ancêtres créateurs est à l’origine de la société d’aujourd’hui.
Lola se retourne vers lui avec un sourire amusé :
— Peut-être que tout est lié à un prénom ! Tous les Zven qui verront le jour seront voués à écrire l’histoire !
— Alors aucun de nos enfants ne portera ce prénom, marmonne le garçon, et nous n’écrivons pas l’histoire, nous la contons ! ajoute-t-il avec emphase.
Elle oublie souvent que certaines choses, évidentes pour elle, n’existent pas ici. Comme l’écriture, l’heure ou la roue ! Elle avait été tellement choquée lorsqu’elle s’était rendu compte que cette dernière invention n’existait pas dans cette civilisation vieille d’au moins mille ans, que cela avait été sa toute première contribution à la construction du village du Mur. Un premier véhicule de transport muni d’un essieu reliant deux rondins de bois avait vu le jour, mais le succès avait vraiment été total lorsqu’elle s’en était servie pour fabriquer une poulie. Elle doit aussi avouer qu’elle n’y serait jamais arrivée sans l’inventivité de Lia. La jeune fille fait preuve d’une aptitude assez étonnante à comprendre et utiliser les notions techniques.
— Tu es encore partie dans tes pensées, lui rappelle Zven en la faisant pivoter face à lui.
— Oui, c’est la vue ici qui me rend nostalgique…
Elle tourne la tête vers le tapis de verdure en contrebas et reprend :
— Un jour, nous construirons une montgolfière et je t’emmènerai voir l’océan. J’en ai parlé à Lia et elle a déjà des dizaines d’idées pour fabriquer un ballon, cette fille est un génie !
— En attendant, tu es toujours décidée à nous accompagner pour aller à la chasse d’une colonie d’araignées ? Parce qu’en fait, je te cherchais pour te dire que nous partons.
Trois heures plus tard, Lola sue à grosses gouttes en se hissant dans les méandres de la végétation, à presque deux mille mètres au-dessus du Mur. Elle grimpe en tête de l’expédition avec Zven et Labro. Au-dessous d’elle, elle peut entendre Zwaali maudire sa lenteur et la jeune Lia prendre sa défense en argumentant que sans Lola, ils ne connaîtraient pas le chemin à suivre. Lola ne dit rien, sa maîtrise encore fragile du langage parlé de ses nouveaux compatriotes ne lui permettant aucune réplique cinglante. Leur petit groupe est complété par Lorgham, un fidèle de Zwaali, que Zven reconnaît vaguement, ainsi que deux chasseurs d’araignées.
Si Lola a bien compris les explications de Labro, les chasseurs d’araignées sont plus des voleurs de cocons que des chasseurs ! Ils se contentent d’éloigner les individus de leur nid pour prendre ce qui ne leur appartient pas et évitent de les affronter sans y être obligés. Car l’espèce dont il s’agit est une redoutable carnivore pouvant atteindre la taille d’un petit mammifère comme le lièvre. Les araignées vivent en colonie sur les hauteurs escarpées et froides d’Er Madè, mais il leur est déjà arrivé d’en trouver quelques-unes égarées sur l’Île, tout près des bords du monde. Pour cette raison, Labro et ses amis sont persuadés que des colonies existent sur les terres rocheuses et désolées du territoire des géants, et ils n’ont pas eu à convaincre le reste de la communauté de l’utilité d’une telle expédition.
En effet, la soie, une fois tissée, devient une étoffe remarquable, très isolante et imperméable, qui sera très précieuse aux exilés.
Alors qu’ils font une pause, Lola entraîne Lia et Lorgham vers l’extérieur de la forêt verticale. Car, depuis leur départ, ils grimpent, enfoncés dans la végétation d’une bonne dizaine de mètres afin de profiter des branches les plus solides, mais la visibilité est réduite à un horizon de feuilles et de lianes entrelacées. Elle invite donc les deux plus curieux à la suivre prudemment, mais, bientôt, tout le groupe se retrouve perché en lisière du vide. Lia ne peut retenir une exclamation d’émerveillement devant le spectacle et même Zwaali a les yeux qui brillent. Des centaines d’oiseaux inconnus peuplent le ciel autour du Mur. Parfois en nuée, ou isolés, ils volent le long des branches, s’y posent ou en repartent, planent, tels des milliers de cerfs-volants multicolores, pour créer un véritable tableau mouvant. Au loin, les eaux de Téthys apparaissent comme un large ruban courbe de mercure au-dessus de la jungle.
— Vous pensez que c’est le Chaos Éternel ? demande Lorgham en utilisant le langage des âmes.
— Ça ne peut être que la fin du monde, là où Limpide et Obscur se rejoignent, répond Zwaali par la même voie.
Lola, qui a entendu leurs réflexions, tente d’expliquer ce qu’elle sait en se servant d’un mode de communication identique :
— C’est un océan. Une étendue d’eau salée qui entoure la Terre. D’ici, on commence à voir que Möa est ronde, c’est pour cela que la ligne d’horizon apparaît courbée.
— Alors, nous vivrions en haut d’une boule ? demande Zwaali, sarcastique. mais ton océan, comment fait-il pour ne pas être précipité dans le Néant ?
— Une boule qui n’a ni haut ni bas et qui tourne sur elle-même ! L’océan ne peut pas s’échapper, comme les cailloux que tu fais tournoyer avec ta fronde et qui ne tombent pas sur ta tête ! Mais tu n’es pas obligée de me croire …, réplique Lola énervée par l’animosité de la jeune gardienne.
— Tu devrais ouvrir ton esprit Zwaali. Le peuple de Lola a des connaissances sur le monde bien plus avancées que nous , intervient Zven.
— Et toi tu devrais être moins crédule ! s’emporte-t-elle. Nous ne savons même pas d’où elle vient ! Tu ne trouves pas cela étrange, des êtres supérieurs qui s’échouent sur Möa, ne soupçonnent même pas notre existence et disparaissent avant que nous puissions les voir ?
Zven jette un coup d’œil à Lorgham et Lia. Leur tentative de cacher la vérité aux autres risque bien de faire naître encore plus de doutes.
C’est Labro qui finit par désamorcer le conflit en parlant de vive voix :
— Arrêtez de vous chamailler comme des novices, vous venez tous d’entrer dans le second cycle de votre vie, il est temps de devenir adultes ! Surtout toi, Zwaali, tu as quoi ? Vingt-deux ou vingt-trois saisons ?
— Vingt, répond l’intéressée, qui n’a pas l’habitude d’être remise à sa place.
Labro se radoucit :
— Tu es une meneuse d’hommes et tu as fait preuve d’une grande bravoure en reprenant le combat de Pavel, je te donnais quelques saisons de plus. Ne laisse pas la colère dominer tes paroles, il n’y a pas d’ennemis ici.
Lorsqu’ils arrivent enfin sur la partie où il est de nouveau possible de progresser en marchant sur le sol, Yls a presque disparu sous l’horizon. Ils établissent donc leur bivouac du mieux qu’ils le peuvent, entre les racines des arbres plutôt que d’essayer d’atteindre la limite de la forêt. Obligés d’allumer deux feux pour pouvoir tous profiter d’un peu de chaleur, Zwaali et son ami insurgé commencent par ne pas se mêler aux jeunes gens, préférant la compagnie plus facile des trois chasseurs. Après un repas frugal, constitué de champignons ramassés pendant l’ascension, et de tubercules cuits sous la cendre, Zven se lève pour aller rejoindre Zwaali :
— Je crois qu’elle et moi devons avoir une conversation, explique-t-il à Lola. Labro a raison, nous ne pouvons pas laisser des querelles futiles, abîmer la cohésion de notre groupe.
Quand il s’assied à côté de la jeune fille, les quatre autres s’éloignent et l’un des chasseurs sort une petite flûte. Une musique douce et un peu mélancolique envahit le sous-bois, tandis que Zven commence :
— Lola n’est en rien responsable de ce qui est arrivé à notre monde, pourquoi te méfies-tu autant d’elle ?
Zwaali évite son regard tout en répondant :
— Je n’y peux rien, dit-elle, je trouve son histoire étrange et je pense qu’elle va te détourner de ton rôle.
Le jeune homme fronce les sourcils :
— Quel rôle ? Celui d’Élu du dernier cycle ?
Elle acquiesce et il sent l’exaspération monter en lui :
— Je ne veux pas de ce rôle, tu comprends ? J’ai passé les dix-sept premières années de ma vie à penser que j’étais le fils de Zra, c’était une légende fabriquée par la peur ! Les gens ici l’ont compris et ne me craignent plus. Je ne suis qu’un Möam qui a eu la malchance de naître avec un physique anormal, rien de plus !
— Tu oublies aussi que, par deux fois, Yls nous a envoyé un signe que Jedehia a voulu ignorer ! D’abord pendant la nuit du Choix, lorsque Lorgham a été désigné comme Élu, il nous a montré sa colère en ouvrant le Chemin de Lumière ! Jamais, depuis que notre peuple existe, une telle chose ne s’était produite ! Et, pendant la nuit de Zra, le Chemin de Lumière t’a obéi ! Tu appelles cela de la malchance, s’exalte Zwaali. Mais c’est toi qui dois regarder la réalité en face et accepter enfin ce que tu es !
— Tu te trompes, Zwaali, notre peuple n’a plus besoin d’Élu, nous n’avons plus peur de Zra ! Il peut revenir dans dix-sept ans et nous serons la preuve vivante que le règne de l’Obscur est un leurre !
— Il ne reviendra pas, tu l’as chassé à tout jamais : « Le règne de l’Obscur est terminé. Peuple de Möa, célèbre le renouveau ou meurs comme tes créateurs ! Car, par moi s’accomplira l’Histoire… »
En écoutant ses propres mots dans la bouche de Zwaali, Zven ressent plus d’abattement que de colère. Quelle inspiration idiote lui a dicté de remanier la terrible phrase prophétique I du Zven de la légende ?
Comme si elle l’avait entendue, Zwaali lui répond :
— Tu es l’enfant d’Yls, il parle à ton âme et tu ne pourras échapper à ton destin…
Zven se lève en secouant la tête :
— Dans ce cas, mon destin est terminé ! J’ai chassé Zra ! Alors si tu as un peu de reconnaissance envers moi, évite de traiter Lola comme une ennemie, elle est étrangère à nos querelles. Tu peux bien faire cela pour moi ?
Zwaali se détourne avec colère en crachant presque sa réplique :
— Je ne peux rien te promettre ! Et ton destin est loin d’être achevé. Si Yls ne t’a pas fait prendre le Chemin de Lumière pour vaincre l’Obscur c’est parce que tu dois achever ce que tu as commencé.
— C’est-à-dire ?
— « Peuple de Möa, célèbre le renouveau », cite à nouveau Zwaali, qui ajoute, les yeux brillants : tu es l’Élu, tu dois accepter d’être notre guide pour ce renouveau. Les Élus qui t’ont précédé ont tous influencé le cycle qui porte leur nom ! Nous entrons dans le cycle de Zven, le cycle du renouveau, et, toi, tu es encore parmi nous. Si ça, ce n’est pas un signe de la volonté d’Yls !
— Tu oublies une chose, Zwaali : je ne crois plus en Yls.
* * *
Le lendemain, une surprise de taille attend le petit groupe. Alors qu’ils ont atteint les pentes nues et parsemées de plaques de glace, un intrus couvert de longs poils blancs s’aventure à leur rencontre.
— N’ayez pas peur ! s’exclame Zven en voyant les premiers arcs se lever avec défiance. Je le connais et il a senti ma présence.
Le jeune homme se rapproche du géant qui tente de communiquer avec lui. San pose ses mains puissantes sur les épaules de son ami, il le touche, passe ses doigts dans la fourrure dorée qui lui couvre la tête en signe d’affection et aussi parce qu’il entend mieux sa voix ainsi. Les autres assistent au spectacle, médusés :
— On dirait qu’il prend Zven pour un jouet, s’exclame Labro en riant.
— Tu ne crois pas si bien dire, répond Lola, c’est un jeune mâle et il est très joueur.
Zven se tourne vers eux en criant :
— San va nous aider à trouver des araignées ! Lui et sa tribu les chassent parfois, bien qu’ils n’aiment pas particulièrement leur goût et leur venin ! Il nous conseille quand même de ne pas trop approcher la colonie qu’il connaît, c’est l’époque des naissances et cela les rend très agressives.
Alors que les Möams se remettent en marche derrière le géant, Lola demande à Labro :
— Ces araignées dont vous parlez, je commence à douter qu’elles correspondent à ce que je connais. On parle bien d’insectes, enfin, plutôt d’arachnides, pour être vraiment précise, pas plus gros qu’une main et dotés de huit pattes ?
Labro la considère avec un éclat amusé au fond de ses yeux presque gris :
— Les araignées que nous chassons sur les falaises d’Er Madè peuvent atteindre la taille d’un enfant âgé d’une saison, elles sont venimeuses et vivent en colonie de plusieurs centaines d’individus. Je ne connais pas celles d’ici, mais, si notre nouvel ami les craint, je pense que nous allons rencontrer de magnifiques spécimens !
Deux heures plus tard, Lola est sur le point de défaillir en découvrant ce qu’est une colonie d’araignées sur les flancs du mont Olympe. Après avoir gravi la pente, le groupe de chasseurs se retrouve au pied d’une falaise abrupte que Lola estime haute d’au moins soixante mètres, et presque aussi large. Comme si l’on avait enlevé un morceau de montagne d’un coup de hache gigantesque. La paroi est accidentée et traversée par plusieurs failles. Sur cette étendue grise enfoncée dans le brouillard, Lola a d’abord remarqué les toiles. D’amples rideaux de dentelle obstruant les crevasses, ou tendus à l’horizontale entre deux aspérités, de véritables cordes faites de fils de soie, s’accrochant à la roche, tel un réseau de ponts et d’échelles, ainsi que tout un amalgame de toiles plus anciennes, déchirées et pendant en d’immenses lambeaux sales, chargés d’humidité et de restes d’animaux. Quand elle distingue enfin les tisseuses de cette cité de toile, Lola agrippe impulsivement son pistolet déjà en mode létal. Ce sont bien des araignées ; les formes noires qui déambulent avec célérité dans ce labyrinthe de fils de soie sont très familières. Quatre paires de pattes articulées situées sur un thorax rond dont la partie avant est également la tête avec ses crochets venimeux. Lola compte six yeux brillants dissimulés dans les poils de la bête, deux sur le dessus et le dessous, et un de chaque côté, pour une vision panoramique presque parfaite. Un abdomen noir et allongé, couvert d’arabesques plus claires, et terminé en pointe, complète leur anatomie. Mais le plus terrifiant, c’est leur taille, avec des pattes aussi grandes que des jambes d’hommes, et un corps à peine plus petit, la jeune fille prend conscience qu’elle se trouve devant de redoutables prédatrices. Zven la sort de sa contemplation morbide, il a entendu la peur viscérale qui la paralyse :
— Tu peux rester avec San et nous couvrir avec ton arme, suggère-t-il.
— Mais vous voulez faire quoi ? Leur demander gentiment de vous tisser une ou deux pelotes de soie ?
Il rit et tente de la rassurer :
— Labro et ses amis sont parmi les meilleurs chasseurs. Nous allons rester en limite extérieure de la colonie ; ils ont repéré une crevasse pleine de cocons éclos et qui semble à l’abandon. On se contentera d’en détacher quelques-uns pour les faire tomber par ici et les récupérer. Il nous suffira de rester sous le vent, elles voient peut-être très bien, mais n’ont aucun odorat…
Pas vraiment rassurée, Lola se poste un peu plus haut, avec un San curieux et excité, pour surveiller l’ascension du groupe. Les trois chasseurs commencent par se déployer en triangle, Lorgham, Zven, Zwaali et son amie suivent en demeurant bien entre les trois hommes. Lorsque le premier accède à la faille, il disparaît à la vue de Lola pour réapparaître plus haut, perché sur un tas de bois et de déchets. Labro se poste plus bas, sur le côté jouxtant la partie la plus proche de la colonie et son compagnon escalade l’autre versant. Les quatre jeunes gens s’engouffrent avec agilité dans la faille. Large comme un homme en bas, elle s’élargit en montant pour atteindre les proportions d’une maison möam avant de se resserrer dans sa partie élevée.
Lorgham et Zven se suivent de près. Sur un signe de Labro, ils s’enfoncent au plus profond, là où les araignées déposent leurs cocons. Tous communiquent maintenant en utilisant le langage des âmes, et même Lola peut entendre leurs voix dans son esprit. Comme elle s’en étonne et que Zven est incapable de se l’expliquer aussi, c’est Lorgham, sur son ton légèrement sarcastique, qui lui répond :
— Si ton bien-aimé avait été plus assidu aux enseignements des gardiens, il saurait que nous relions nos esprits entre eux et que les plus doués du groupe traduisent les paroles des moins bons. Je pense que ta voix passe par la sienne et qu’il ne s’en rend même pas compte !
— Et c’est plutôt agaçant, souligne Labro, si l’on sait que la plupart d’entre nous mettent sept ans, seulement pour être capables de parler le langage de nos ancêtres créateurs !
Zven est sur le point de répondre, lorsque tous ressentent la surprise qui interrompt ses pensées. Une ombre plus foncée est en train de se détacher de la paroi au-dessus de lui. L’araignée est sur lui avant qu’il n’ait pu esquisser le moindre geste. Zven tombe à la renverse, entraînant l’animal dans sa chute. Avant même que Labro ne trouve un appui pour bander son arc, Lorgham, sécurisé par une corde, s’élance à la suite de Zven.
Le jeune homme a atterri sur une toile pleine de trous et couverte de résidus. Les yeux et la gorge irrités par la poussière qu’il a soulevée dans sa chute, il a du mal à prendre conscience de son environnement. Allongé sur le dos, une jambe dans le vide, il cherche des points d’ancrage à tâtons. Mais ses mains ne font que percer de plus belle la toile en lambeaux. Zven sent la panique monter en apercevant les crochets de l’énorme araignée au-dessus de lui.
Labro est accroché un peu plus haut, il escalade la roche pour mieux voir le monstre suspendu à son fil.
— Surtout, sois précis ! ordonne-t-il à Lorgham. Si tu la blesses, nous sommes tous morts. Il faut la tuer d’un seul coup en visant juste entre ses yeux et les crochets.
L’instant d’après, alors que la flèche de Lorgham se fiche exactement à l’endroit où Labro le voulait, un hurlement terrible résonne dans les esprits du groupe de Möams. Un hurlement de colère et des mots que tous comprennent avec effarement :
— Misérables bêtes de chair molle ! On ne traverse pas le territoire des reines du brouillard vivant !
— Qu’est-ce que c’était ? demande Lola en brisant le silence des âmes.
— La voix de l’araignée, relayée par l’esprit de Zven , explique Labro, encore sous le choc. Comment fais-tu cela ? Une araignée ne peut pas parler le langage de nos ancêtres créateurs !
— Je ne sais pas comment je fais, j’entends son esprit, comme celui de n’importe quel être vivant, mais je ne savais pas que je pouvais le traduire par des mots.
Il contemple la forme recroquevillée plus bas avec un respect nouveau et ajoute :
— Elle était vieille et aigrie. Ici, c’était un peu son refuge secret pour s’isoler des autres…
Lorgham l’aide à se dépêtrer du piège de toile, tandis que Labro observe :
— C’était bien une femelle dominante très âgée, reconnaissable à ses poils plus gris. Ton aptitude à entendre les créatures d’Yls pourrait être très utile, je veux que tu me l’enseignes !
Une voix courroucée retentit dans les esprits de tous :
— C’est contraire aux enseignements d’Ylstérion ! Seule des êtres évolués comme nous, Möams, avons accès au langage des âmes !
— Eh bien, Zwaali, reprend Labro, il faut croire qu’Ylstérion a tort ! À moins que tu trouves une autre explication à ce que nous venons de vivre ?
— Je n’ai pas d’explication, je ne suis ni sage ni prêtre, mais si Zven est l’unique personne à avoir ce don cela ne peut signifier qu’une seule chose…
Zven retire son esprit du groupe avec impatience et se hisse vers les cocons abandonnés pour ne plus l’entendre divaguer sur lui. Lorgham lui emboîte le pas et ne peut s’empêcher de lui lancer :
— Ne t’inquiète pas, fils de Zra, je serai toujours là pour te rappeler à la modestie !
– 3 –


Lola ouvre un œil puis ramène la couverture sous son menton. Le cocon qui lui sert de chambre a beau garder la chaleur de manière étonnante, l’air n’en reste pas moins frais et humide pour une fille née trois mille mètres plus bas ! L’idée de transformer les cocons délaissés par les araignées en chambre était venue d’elle. Lorsqu’elle avait vu ces grandes structures oblongues aussi légères que robustes, elle avait tout de suite fait un parallèle avec les tentes qu’utilisaient les grands. Lola et Zven avaient été les premiers à essayer. Ils avaient construit une plate-forme entre les branches d’un arbre solide, pour y fixer le cocon à l’aide de lianes. Comme pour une tente, ils avaient dû inventer une armature intérieure faite de piquets de bois, pour maintenir la forme en position. Le résultat était agréable, avec un lit en mezzanine au-dessus du sol incurvé, des paniers de feuilles tressées accrochés sur les montants pour ranger leurs maigres possessions et des parois douces au toucher, isolantes et très imperméables.
Un souffle chaud passe sur ses paupières, avec une grimace mi-agacée, elle sort un bras pour repousser son persécuteur.
— Je me lèverai quand je sentirai l’odeur de la soupe d’Ulmej monter jusqu’ici…, marmonne-t-elle avec un regard endormi.
Zven est assis en tailleur sur leur lit. Enfin, sur la paillasse d’herbes sèches qui en tient lieu. Sa tête touche presque le cocon de soie traversé par les premiers rayons d’Yls. Une lumière douce et diffuse l’enveloppe tandis qu’il porte à ses lèvres, la main de Lola :
— Je suis un égoïste, j’adore te regarder quand tu te réveilles. Désolé ! rajoute-t-il sans la moindre culpabilité.
Elle lui rend son sourire.
— Moi aussi , pense-t-elle, je pourrais passer ma vie à te regarder…
Il se penche pour l’embrasser :
— Seulement si je peux te faire l’amour comme cette nuit, jusqu’à la fin des temps…
Lola sent son pouls s’accélérer à cette évocation, mais Zven s’écarte d’elle avec une moue d’excuse sur le visage et reprend la parole :
— En attendant, je dois rejoindre Lorgham et Zwaali pour ma séance d’entraînement quotidienne à la maîtrise du langage de nos ancêtres !
— Comment cela se passe avec Zwaali ? demande-t-elle avec une note d’appréhension.
Il hausse les épaules :
— Elle a changé d’attitude envers moi. Elle ne cherche pas constamment à me convaincre que je suis l’Élu et j’en arrive même à l’apprécier !
— Elle t’aime, idiot !
Cette pensée-là, Lola l’a gardée pour elle et tandis qu’il sort, elle est surprise de la facilité avec laquelle elle a réussi à élever une barrière autour de ses pensées. C’est Jeïla qui le lui a appris, comme c’est elle aussi qui lui a ouvert les yeux sur Zwaali. Il y a quelques jours, alors qu’elle aidait la jeune femme à défricher un champ fraîchement semé, Lola s’était étonnée de l’animosité persistante de Zwaali :
— J’ai l’impression qu’elle me déteste encore comme si j’étais la cause de tout ce qui est arrivé ! Mais c’est elle qui s’est mise à douter de vos croyances, bien avant de savoir que j’existais !
— Elle te déteste parce que Zven t’aime.
Jeïla avait éclaté de rire devant l’air abasourdi de Lola.
— Elle est jalouse, tout simplement, avait-elle ajouté. Elle voudrait être à ta place.
— Mais… non, avait bafouillé Lola. Elle pense qu’il est une sorte de sauveur, elle ne le regarde même pas comme un homme.
— Tu te trompes, et pas besoin de parler la langue des âmes pour le sentir ! Mais d’où viens-tu pour être aussi naïve ?
Lola n’avait pas relevé la remarque, faite sans mauvaise intention. Oui, sa vie au camping, entourée de six adultes aimants, avait été très protégée, et elle ne savait que penser. Elle devrait ressentir encore plus de colère contre Zwaali, pourtant c’était le contraire, la jeune femme intransigeante était devenue soudain plus humaine à ses yeux : elle avait une faiblesse. Que cette faiblesse soit le garçon qu’elle aime ébranlait un peu Lola, malgré cela, elle était incapable d’éprouver de la jalousie. C’était peut-être naïf, comme le disait Jeïla, mais elle savait que les sentiments qui l’unissaient à Zven étaient aussi forts que réciproques. Que Zven ne se soit rendu compte de rien en était bien la preuve. Selon Jeïla, il était en extase totale devant Lola et cela le rendait aveugle.
— J’aimerais bien que Labro soit comme lui, avait-elle ajouté, mais il ne faut pas rêver, c’est un coureur et il ne sait pas dire non à une femme !
— Au moins, ici, il n’a pas trop de choix ! s’était esclaffée l’une des jeunes femmes qui travaillaient à leurs côtés.
Lola avait alors été perdue dans une discussion de filles à laquelle elle ne comprenait pas la moitié des mots.
Elle jette sa couverture d’un coup de pied énergique en se disant qu’elle a encore beaucoup à apprendre, et pas seulement en ce qui concerne le langage. Malgré son isolement, Lola avait intégré les codes des sociétés terriennes d’où étaient originaires les grands, mais après plusieurs mois avec les Möams, elle se rend déjà compte que ses repères sont en train de changer. Elle avait l’habitude de discussions interminables et de décisions prises à l’unanimité, ici on débat, mais celle qui finit par imposer son autorité est toujours Ulmej ou l’une des autres femmes les plus âgées de la communauté. Même, Labro, qui a des qualités de leader incontestées, se soumet volontiers à leurs décisions. Ce sont elles, par exemple, qui ont jugé qu’il valait mieux construire les habitations en hauteur pour garder le plus de surface plane pour les cultures. Elles qui organisent la vie autour de leur foyer, distribuant les tâches en fonction des goûts, mais surtout des aptitudes de chacun et des besoins de la communauté. Lola, qui n’est ni très grande, ni très forte, s’est vite vue cantonnée aux préparations des dîners et à l’entretien ménager. Heureusement, Ulmej commence à comprendre l’utilité de ses connaissances étrangères et lui laisse de plus en plus de temps pour se consacrer à ses propres recherches. Elle permet même à Lia de passer le plus clair de son temps avec Lola, mais il faut avouer aussi que pour imposer quelque chose à la jeune fille, il faut se lever tôt, comme dit sa tante.
Ce matin, alors que Lola entre dans la grande hutte posée à quatre mètres du sol, qui fait office de pièce commune à la Maison d’Ulmej, la jeune Mère {4} tente de convaincre sa nièce d’accompagner un groupe qui doit ramasser des racines comestibles à l’ouest de leur village :
— Je sais bien que creuser des trous pour arracher des tubercules, ce n’est pas l’occupation la plus intéressante qui soit. Mais notre Maison doit participer à l’expédition si l’on veut pouvoir profiter de la récolte sans avoir l’impression de demander la charité !
Lia lui lance un regard boudeur et réplique :
— Juî peut très bien y aller ! Lola voulait m’apprendre ce qu’est une équation…
— Juî y va et vous ne serez pas trop de deux !
Lola se fait discrète et va s’asseoir à côté de Jeïla, qui lui sert un grand bol de soupe chaude. La hutte, faite principalement de branches de saule tressées, laisse passer la lumière du jour et l’air par plusieurs portes réparties sur sa circonférence. Les parois intérieures sont recouvertes de plaques de soie, découpées dans les cocons que rapportent les chasseurs d’araignées. En plus d’isoler du froid, cela donne un aspect confortable à l’espace. Comme dans les maisons traditionnelles sur Möa, un imposant foyer occupe le centre de la pièce, mais il est entouré de longues tables rectangulaires sur trois côtés, car les convives ne peuvent pas s’asseoir directement au sol comme c’est la coutume. L’aire étant beaucoup trop réduite, comparée aux habitations möams, ils ont dû trouver une autre solution. C’est Lola qui a suggéré cette organisation héritée de ses habitudes terriennes, mais très vite adoptée par le reste de la communauté.
— Pourquoi Jeïla n’irait-elle pas ramasser des racines ? demande Lia en se traitant immédiatement d’idiote.
Jeïla, avec son ventre qui commence à s’arrondir, n’était vraiment pas la meilleure candidate ! Par contre, c’est elle qui trouve enfin l’argument convaincant :
— On m’a dit que Lorgham serait de la partie, la Maison de Tilda ne peut compter que sur lui en ce moment, car la plupart de ses habitants sont occupés par la construction de leur grande hutte.
Lia lance un regard assassin à sa cousine qui insinue, devant tout le monde, qu’elle pourrait être intéressée par ce prétentieux de Lorgham. Ce qui, bien sûr, est vrai, mais ne concerne personne !
Lola vient finalement à son secours :
— On fera des équations en rentrant, j’ai bien envie d’y aller aussi. Le premier palier {5} est très étroit par là-bas, je me demande s’il ne finit pas par disparaître… Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je les accompagne, Ulmej ?
La réponse pragmatique claque avec sécheresse :
— Tant que tu rapportes assez de racines !
Leur conversation est interrompue par l’arrivée de Lötte. Le vieil homme s’assied en bout de table avec un long soupir. Il est l’un des rares habitants du premier palier à vivre encore sur la terre ferme et, pour monter jusqu’à la hutte d’Ulmej, il dispose d’un large escalier de planches solide. Mais, pour ses jambes fatiguées, c’est une torture quotidienne, alors, une fois en haut, il ne redescend en général pas avant la tombée de la nuit.
L’homme volontaire et plein d’entrain que Lola avait rencontré à son arrivée sur Möa s’était transformé en triste vieillard. Il mettait cela sur le compte de sa mésaventure avec les géants, s’excusant de n’avoir pas complètement retrouvé sa condition physique d’autrefois, mais cela ne trompait pas grand monde : sa vie sur Möa lui manquait, Maré lui manquait. Cela n’avait pas échappé non plus à son ancien élève. Zven avait confié à Lola son impuissance devant la tristesse de celui qui lui avait tout appris. Lötte dépérissait sur cette étroite bande de terre où ses talents de conteurs et de musiciens ne servaient qu’à égayer les veillées. Sa vie d’itinérant, libre et sans contraintes, lui manquait terriblement. En plus de se sentir inutile et à la charge de ses amis, il rêvait des douces collines de Möa, de ses rivières paisibles et de son ciel pur et sans nuages.
Tandis que Lola, Lia et Juî prennent des paniers et des petites fourches pour retourner la terre, Jeïla s’approche du vieux troubadour :
— Dis-moi, Opaco {6} , tu ne voudrais pas m’aider à descendre jusqu’à la terre ferme et m’accompagner jusqu’à ma future Maison ? Je voudrais m’assurer que Labro et ses chasseurs d’araignées suivent correctement mes instructions !
Le visage de Lötte s’illumine :
— Avec plaisir ! Je ne peux guère t’aider dans la construction, par contre je peux te raconter comment Mirna, il y a de cela plus de vingt cycles, réussit à fonder une Maison là où personne n’y avait jamais pensé !
Lola regarde la jeune femme prendre le bras de Lötte pour sortir. À vingt-six ans, vingt-six saisons, comme disent les gens ici, Jeïla semble radieuse malgré les responsabilités qui pèsent sur ses jeunes épaules. Non contente de devenir mère, la jeune femme s’est persuadée de fonder sa propre Maison. Lola a bien compris que cela allait à l’encontre des traditions möams. Si Jeïla était restée au village du lac, elle aurait mis au monde son enfant dans la Maison de sa tante Maré, car, pour créer sa propre Maison, une femme devait pouvoir nourrir toutes les personnes y résidant. Jeïla lui avait expliqué que les champs autour des plaines du lac Tamé étaient déjà tous occupés et qu’il aurait fallu que les Mères de plusieurs villages se réunissent pour se mettre d’accord sur un nouveau découpage, afin d’attribuer de l’espace à la nouvelle venue. Cela se faisait, mais le processus pouvait être très long et la prétendante devait d’abord faire ses preuves dans sa Maison d’origine.
— Sur Möa, j’aurais dû attendre d’avoir au moins trente-cinq saisons, pour que les Mères m’accordent une petite place parmi elles ! Et encore, regarde Ulmej ! Maré, qui ne veut pas faire de préférence entre ses deux filles, a dit depuis toujours que sa Maison reviendrait à la charge de son aînée, Milbra, comme le veut la tradition. Depuis trois saisons au moins, Ulmej demande aux Mères le droit de construire sa propre Maison et, chaque fois, elles répondent qu’elle doit d’abord attendre que sa sœur prenne la place de sa mère. Parce que si Milbra s’en va pour le royaume de Zra avant sa mère, la Maison de Maré reviendrait à Ulmej. Alors, imagine si moi aussi je réclamais !
— J’ai quand même du mal à comprendre pourquoi tu ne veux pas laisser toutes les charges d’une Maison à tes tantes, avait objecté Lola. Toi et Labro, vous allez avoir un enfant à élever, c’est déjà une responsabilité énorme ! Je n’arrive même pas à m’imaginer avec un bébé.
Jeïla était partie d’un grand éclat de rire :
— Moi et Labro ? Il n’est pas question que je laisse à un homme la responsabilité de mon enfant ! Quant aux obligations inhérentes à la charge d’une Mère, je sais que je suis encore jeune et inexpérimentée, mais je suis persuadée que je suis faite pour ça. Comment t’expliquer, je le sens !
* * *
Alors qu’Yls arrive à son zénith, les cueilleurs ont déjà parcouru une bonne distance. Ils se sont d’abord frayé un passage à grands coups de hache dans la forêt qui borde leur clairière, avant de déboucher sur un nouveau plateau dégagé. Les arbres, aux branches entrelacées et chargées de mousses, ont laissé la place à un véritable champ de fougères. De grosses fleurs rouges s’épanouissent çà et là, rendant l’endroit particulièrement accueillant. La récolte de tubercules n’est pas mauvaise et le groupe décide de profiter des lieux pour faire une halte. Lola pose son panier avec ceux des autres et s’éloigne avec un coup d’œil amusé pour Lia. La jeune fille n’a pas décroché une parole de toute la matinée et a du mal à dissimuler sa déception : Lorgham n’est finalement pas parmi les cueilleurs, il a préféré une séance d’entraînement au maniement des armes avec Zven et Zwaali. Juî, toujours attentif aux humeurs de sa meilleure amie, essaie de la distraire en la mettant au défi de rattraper des morceaux de pain avec la bouche. Les Möams appellent ces épaisses galettes de farine du brai , par référence à bread , un mot appris de Lola et impossible à prononcer. Depuis peu, la jeune fille tente, en vain, de leur enseigner quelques mots de sa propre langue, mais les sons étrangers les amusent beaucoup et ses élèves aiment mieux se moquer de son accent plutôt que d’apprendre une langue parlée par une seule personne. Le brai, donc, que tout le monde commence à apprécier, même elle, est fabriqué à partir d’un mélange de céréales sauvages qui poussent sur le premier palier.
Lola se dirige vers le bord du plateau, la végétation s’y arrête net, comme si la roche s’était coupée. Elle s’avance prudemment au-dessus de la falaise pour essayer d’en apercevoir le bas, mais elle finit par renoncer. Ils sont en pleine saison froide, ce qui est aussi synonyme de pluie sur Perle, et un tapis de mousse couvre la roche, la rendant extrêmement glissante.
En cette saison, les nuages qui enveloppent le mont Olympe paraissent raser la cime des arbres, et le premier palier est souvent plongé dans un brouillard humide qui peut durer des jours entiers. Pourtant, aujourd’hui, Yls est bien visible. Un disque opalescent d’une intense luminosité au milieu de la grisaille.
Aux pieds de l’Olympe, trois mille mètres plus bas, la brume perlée d’étoiles, qui recouvre la forêt, semble scintiller sous les rayons de l’astre. Lola se dit que si elle était au bord de la Bahia Rosa, elle verrait le bleu du ciel. Elle se dit aussi qu’elle ferait mieux de ne pas y penser parce que retourner là-bas est tout simplement impossible. Et qu’y ferait-elle ?
Des cris lui font tourner la tête. Les fougères bruissent, deux sillons sombres y zigzaguent vers leur groupe. Soudain, les sillons se transforment en félins aux poils drus ; ils surgissent au dernier moment et attaquent l’homme qui a la malchance d’être le plus proche d’eux. Lola court vers lui, arme au poing, elle tire une première fois pour effrayer les animaux. Cela fonctionne, deux regards verts se tournent vers elle avec des feulements énervés. Paralysée par la peur, la jeune fille voit les bêtes sauvages prêtes à lui bondir dessus. Quand tout à coup, l’homme à qui elle vient de sauver la vie se lance à mains nues contre l’un des prédateurs. Il le ceinture en hurlant et roule avec lui dans les fougères. Lola pointe son arme, mais l’homme et la bête ne forme qu’une seule masse. Impuissante, elle voit les crocs de l’animal déchirer les vêtements de son sauveur ; alors, risquant le tout pour le tout, elle tire. À son grand soulagement, le félin s’effondre en lâchant sa proie.
L’autre carnivore gît aussi sur le flanc, une flèche en travers de la gorge. C’est l’œuvre de Lia. Tout est allé si vite, la jeune fille est encore en position de tir quand son regard croise celui de Lola.
— Ça ne va pas ? demande-t-elle en remarquant la pâleur de celle-ci.
Les mains agitées de tremblements, Lola essaie de sourire :
— C’est la première fois que je me fais attaquer, c’est tout. Heureusement que je ne me sépare plus de mon arme… Heureusement qu’il était là, ajoute-t-elle les yeux fixés sur la victime, allongée contre le pelage du félin sans vie.
Les autres se rapprochent des deux filles. Sans arme, ils avaient fait ce qu’il y avait de mieux en telle circonstance : s’éloigner pour se protéger. Maintenant, les compliments et les tapes amicales pleuvent sur les deux filles tandis que l’on s’occupe du blessé.
— Il t’a sauvé la vie, fait remarquer Juî à Lola.
Elle acquiesce, sans l’intervention plus que téméraire de ce garçon qu’elle ne connaît même pas, elle ne serait plus là. Ses mains se remettent à trembler.
— Peut-être, s’interpose un homme, mais, si la fille de l’Abysse, n’avait pas détourné de lui l’attention des deux bêtes avec son arme étrange, il serait mort. C’était très brave de sa part, bien que très imprudent. D’ailleurs, continue-t-il, lui aussi a agi de manière irréfléchie en se jetant sur cette bête…
Malî, l’unique Mère faisant partie de leur expédition, ajoute :
— Oui, Jerö a oublié qu’il n’avait pas un Möam en face de lui, mais un animal sauvage. Sur Möa, les prédateurs n’osent pas s’attaquer à nous. Mais ici nous vivons sur leur territoire. Il va falloir s’imposer et apprendre à tuer si nous voulons survivre…
— On va devoir fabriquer un brancard et rapidement, les interrompt un autre homme, Jerö ne va pas bien du tout.
Le garçon, qui ne doit pas être beaucoup plus vieux que Lola, est grièvement blessé. L’animal lui a profondément entaillé l’abdomen et l’avant-bras. Lola se remet à trembler en s’éloignant à la recherche de bois pour la confection du brancard. Dans sa tête, des pensées plus noires les unes que les autres se bousculent. Ils n’ont absolument rien pour le soigner ! Même s’ils arrivent à le ramener vivant jusqu’au village, personne ne pourra rien faire pour lui ! Une main se pose avec douceur sur son épaule et la fait tressaillir. C’est Malî, la jeune femme ne lâche pas Lola et fixe sur elle un regard limpide :
— Tu as tellement peur que tes pensées sont comme des cris , lui dit-elle. Calme-toi, avant que ton inquiétude n’envahisse tout le groupe…
— Pardon, c’est plus fort que moi, tente d’expliquer Lola, mais il va mourir et nous ne pouvons rien faire !
Malî s’étonne :
— Pourquoi dis-tu cela, il y a plusieurs guérisseurs au village. Tilda est très douée, et Lëo aussi… De plus, on m’a dit que le vieux Lötte connaissait les chants qui guérissent mieux que n’importe quel conteur.
Lola ne peut empêcher un sentiment de stupeur agacée traverser son esprit :
— Mais on ne peut pas le recoudre avec des chansons !
Elle se reprend immédiatement :
— Excuse-moi, Malî, je ne veux blesser personne, mais Jerö a besoin d’un chirurgien, pas de musique !
La jeune femme sourit :
— Je ne sais pas ce qu’un chirurgien peut faire, mais les chants, oui ! Fais-moi confiance, Tilda et Lëo sont de bons guérisseurs, il s’en sortira !
Lola lui rend son sourire. Elle est loin d’être convaincue, pourtant le calme et la détermination de la jeune femme lui font reprendre son sang-froid : après tout, que sait-elle des connaissances de ce peuple en matière médicale ?
La civière est assemblée en un temps record et ils sont de retour au village en milieu d’après-midi. Tout au long du trajet, les compagnons de Jerö se sont relayés auprès de lui, une main sur sa blessure béante et le regard perdu dans leurs pensées. Lola interroge Lia :
— Vous lui parlez avec le langage des âmes ? Pour quoi faire ?
— Pour que son esprit reste avec nous, le royaume de Zra l’appelle.
* * *
Un violent coup dans les abdominaux le plie en deux, puis le bâton lui fauche les jambes par-derrière. Zven s’écrase lourdement sur le tapis d’herbe trempé de rosée. Le souffle coupé, et les bras en croix, il reste allongé en maudissant son adversaire. Il n’y arrivera jamais !
— Debout, fils de Zra ! l’interpelle Lorgham, ça devient vraiment trop simple de te battre ! Comment veux-tu que j’améliore ma technique avec un adversaire aussi piteux ?
— Lorgham, nous ne sommes pas ici pour toi, mais pour l’aider à maîtriser son don.
Zwaali a répliqué en essayant de garder son calme. Elle se lève du roc qui lui sert de point d’observation et s’approche des deux garçons.
— Un don ? grimace Zven en se relevant, tu appelles cela un don ! Je peux soulever des cailloux par la pensée, mais me défendre en même temps, c’est impossible !
— C’est vrai que l’on devrait peut-être commencer par lui apprendre à se battre correctement ! Ce n’est pas avec ses danses de saltimbanque qu’il pourra tenir tête à des gardiens, raille Lorgham.
Zwaali a bondi sur leur terrain d’entraînement, elle se met en garde, sabre pointé sur Zven :
— Lorgham a raison sur un point : tu dois apprendre à combattre comme un gardien. Mais je suis certaine que ton esprit peut se servir de l’inerte en même temps que d’une épée ! Tu es bien capable de danser en jouant de la viole à vent ?
Elle l’attaque sans attendre sa réponse, et Zven ne lui échappe qu’en se jetant à nouveau par terre.
— Bon ! Eh bien, continuons la méthode Zwaali ! ajoute Lorgham en reprenant son bâton avec un plaisir évident.
Yls a déjà bien entamé la matinée lorsque les trois combattants s’arrêtent. Étendus à même le sol, ils récupèrent leur souffle en commentant les prouesses de Zven :
— Tu vois que tu peux te battre contre deux adversaires, commence Zwaali.
— Mais il faudrait quand même améliorer ton style à l’épée. Ça ne ressemble à rien ! se moque Lorgham.
— Désolé, répond Zven, mais il faudra t’y faire ! Je ne vais pas rattraper huit saisons d’apprentissage de l’art du combat en une seule ! Je préfère te battre sans aucune élégance plutôt que de mourir avec style !
Lorgham se tourne vers lui en riant :
— Premièrement, tu ne m’as pas battu, et ensuite, tu fais une grave erreur en sous-estimant l’importance de la façon dont tu assènes tes coups. Est-ce que je me trompe, Zwaali ?
Depuis qu’ils ont commencé à entraîner Zven ensemble, Lorgham a vite compris que la jeune gardienne le dépasse largement en technique de combat. Mais, à sa décharge, il n’était que novice en quittant Möa, alors qu’elle appartenait aux gardiens d’Ylstérion depuis presque quatre saisons.
— Une bonne technique est forcément belle ! approuve Zwaali. Mais je trouve que Zven ne manque pas de style, comme tu dis.
Elle se mord les lèvres, pourquoi a-t-elle dit ça ! Heureusement, ses deux compagnons ne comprennent pas son trouble, elle se rattrape en reprenant son rôle de professeur :
— Tu apprends vite, Zven, mais tu comptes trop sur ta force. Tu ne dois pas négliger les techniques que nous t’enseignons.
— Donc j’ai raison ! s’exclame Lorgham.
— Oui, et je dois aussi ajouter que, toi, tu aurais fait un excellent gardien, et très certainement un futur maître guerrier !
Le compliment est sorti avec enthousiasme, et Zwaali ne s’avise pas immédiatement que ce n’est pas très habile de sa part.
— Merci, mais personne n’aurait jamais pu profiter de mes talents sur Möa, ils étaient destinés à Zra ! Qui sait, j’aurais peut-être vaincu l’Obscur, si je n’avais pas fui devant mon destin ? Et qui sait où je serais à présent ? réplique le jeune homme avec un rictus sarcastique.
— Tu serais mort. Et je te rappelle que tu n’as pas fui. C’est moi qui t’ai empêché de prendre le Chemin de Lumière.
Lorgham éclate de rire, mais Zwaali s’est redressée sur son séant. Elle les observe de ses yeux pâles et soudain très sérieux :
— Vous avez vraiment perdu votre foi en Yls ?
— Je ne pense pas, s’avance Lorgham. Pour ma part, je continue de croire qu’il est le maître du vivant. Mais Zra ? On a tous constaté que l’Abysse n’est pas le royaume de l’Obscur, que les géants ne sont pas des créatures maléfiques… Alors, qui est-il vraiment ?
— Pour moi, Zra a toujours été un père et Yls est mort le jour où Jedehia m’a dit que je devais tenir mon rôle…, dit Zven froidement.
— Il a abusé de nous tous et de toi en particulier, mais tu ne peux pas renier nos dieux à cause d’un seul homme !
Zven lui lance un regard assassin :
— Tu as raison, c’est à cause de tous les autres que je ne crois plus en Yls ! Ceux qui m’ont traité comme un monstre dès que j’ai vu le jour ! Même ici, il y a des Möams qui n’osent toujours pas me regarder dans les yeux ! ajoute-t-il en se levant brusquement.
— Attends ! crie Zwaali en tentant de le retenir.
Mais il ne l’écoute plus. En quelques enjambées il a rejoint le bord du Mur, et, d’un bond souple, il disparaît de leur vue. Zwaali pousse un cri de surprise :
— Mais il est fou ! Où va-t-il ?
Lorgham s’est relevé avec un soupir :
— Ne t’en fais pas, lui et Lola aiment bien se balader là, en bas ! Je les soupçonne d’avoir une sorte de refuge secret quelque part dans cette jungle ! Personnellement, je préfère la terre ferme !
Alors qu’ils reprennent le chemin du village à travers la lande étroite du premier palier, Zwaali ne peut s’empêcher de confier sa déception à Lorgham :
— Le cycle qui vient de s’achever est un immense gâchis ! À cause d’un homme aveuglé par son orgueil, un faux Élu a été choisi et nous avons ignoré celui qui pouvait être l’Élu du dernier cycle !
— Arrête, Zwaali ! Dès que tu as mentionné Yls, j’étais sûr que tu allais remettre ça, et Zven aussi ! Il nous a faussé compagnie parce qu’il ne supporte plus ton obsession de vouloir faire de lui l’Élu.
Zwaali se renferme :
— Ce n’est pas une obsession. Contrairement à toi, je n’ai pas perdu ma foi et c’est elle qui me guide. J’ai la conviction profonde qu’il est celui qui mettra fin aux cycles de Zra.
— C’est déjà fait ! Zra peut revenir, plus aucun Élu ne prendra le Chemin de Lumière. Je ne suis pas parti combattre, Zven n’a pas anéanti le monde des vivants et l’Abysse n’est pas le royaume de l’Obscur et de la mort ! Qu’est-ce qu’il te faut de plus pour te convaincre ?
— Que tu m’expliques pourquoi autant de pouvoirs sont réunis dans le corps d’un simple orphelin d’Yls, s’il n’est pas l’Élu que nous attendons.
Lorgham expire bruyamment :
— J’abandonne, Zwaali. Nous ne serons jamais d’accord !
Ils se séparent en arrivant au village. Le jeune homme a pris ses habitudes dans la Maison de Tilda, une femme énergique et tranquille, qui, sur Möa, vivait dans la Maison de sa propre mère. Sans compter que Junil, la fille de Tilda, n’a jamais été indifférente aux charmes de l’intéressé.
Zwaali, quant à elle, vit chez Malî, mais elle passe le plus clair de son temps avec les gardiens insurgés qui l’ont suivie dans l’exil. Une petite quarantaine de jeunes gens et jeunes filles liés par leur foi et la fin tragique de leur mentor, Pavel. Le maître guerrier était parti bien trop tôt et bien trop brusquement, laissant ses adeptes dans le désarroi le plus total. Ils se destinaient à servir Ylstérion, leur rébellion même avait pour but de transformer le culte qu’ils vouaient à Yls, pas à faire d’eux des bannis. Comme Zwaali, tous ont du mal à trouver un sens à leur nouvelle vie.
Sur le Mur, leur entraînement de gardien est un atout. Ils savent que les autres exilés comptent sur eux pour protéger le nouveau village des prédateurs qui régnaient ici jusqu’à leur arrivée. Mais, dans leur petit groupe, aucun ne doit avoir plus de vingt-cinq saisons, aucun prêtre ni même un maître guerrier pour les guider. Zwaali s’est imposée comme chef par son charisme et son rôle dans la rébellion, pourtant elle sent peser sur ses jeunes épaules, les attentes de ses compagnons sans savoir comment y répondre. En fait, si elle veut vraiment être honnête avec elle-même, elle aurait souhaité que Zven prenne ce rôle de guide, qu’il assume sa destinée d’Élu de la fin des cycles. Mais il est aveugle, il s’obstine dans l’erreur et elle sait très bien pourquoi. Pour qui. Zwaali se défend de la nommer. Elle n’est pas une Möam, mais une créature de Zra ! Elle a surgi de l’Abysse comme une apparition, prétend que les siens ont tous été anéantis par le Chemin de Lumière et a envoûté celui qui annonçait la fin de Zra. Que faut-il aux autres pour ouvrir les yeux ?
Parfois, elle se dit que si elle avait été un peu plus perspicace à l’époque où Zven n’était qu’un enfant rejeté, elle aurait forcément compris qui il était. Elle aurait pu être celle dont il avait besoin. Mais elle avait été aussi aveugle que les autres et ne lui avait jamais adressé la parole avant la nuit où Pavel le leur avait présenté. Elle était comme tout le monde et n’avait vu qu’un garçon au physique étrange et au regard inquiétant.
— Comment s’est passé l’entraînement des imposteurs ?
Celui qui la fait sursauter avec sa remarque agressive est Ylan. Il s’est planté devant elle, bras croisés sur son torse et jambes écartées. Son regard acier et son visage aux traits anguleux lui donnent un air sévère, dont il a du mal à se défaire, même en souriant comme aujourd’hui.
— Tu veux me provoquer ou tu essaies de faire de l’humour ? répond Zwaali en le contournant.
— Ni l’un, ni l’autre, tu sais très bien ce que je pense. Je viens te chercher, Ulmej nous offre de partager le repas de sa Maison.
Ils se dirigent en silence vers l’escalier qui grimpe dans la végétation du Mur. Même si Zwaali n’est pas entièrement d’accord avec les idées d’Ylan, elle l’a toujours apprécié. Mais, depuis qu’ils sont sur le Mur, Ylan a développé une animosité contre Lorgham et Zven qu’elle a du mal à gérer, même si elle la comprend. Ylan voit en eux la cause de leur bannissement. Il n’est plus le gardien qu’elle a connu, soucieux d’ouvrir les yeux du peuple, mais un homme rongé par l’amertume.
— Tu devrais cesser de les appeler comme ça. Après tout, Lorgham n’est pas parti combattre comme nous le souhaitions et l’Abysse n’a pas envahi Möa, alors…

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