Exomonde - Livre III : Ylstérion, à la frontière du temps
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Description

Möa, année 2327.
Quatre années se sont écoulées depuis que Zven a disparu, happé par l’ouverture de la brèche spatio-temporelle pendant la dernière nuit de Zra. Quatre années sans le moindre contact télépathique, durant lesquelles Lola s’est concentrée sur l’éducation de ses filles, Lana et Ylssaïa, et sur son rôle de « passeuse de connaissances » dans la société möam.
Lentement, elle commence à accepter l’idée que Zven est peut-être mort.
Mais elle n’a pas le temps de s’appesantir sur son désespoir. Alors qu’elle s’inquiète pour Lana, que les croyances populaires voudraient bien transformer en une sorte de nouvelle Élue, Ylssaïa est en train de se marginaliser, profondément choquée par la disparition de son père.
Les deux jeunes filles sentent s’éveiller en elles des aptitudes similaires à celles de Zven et une intuition récurrente vient perturber leurs certitudes : serait-il possible qu’il soit prisonnier d’une autre réalité ?
En cette année 2327, un événement que plus personne n’attendait risque de changer le cours des choses encore une fois : la Terre a enfin envoyé un second vaisseau vers Perle. Ce que vont découvrir les Möams à propos de la mission Explorer II va provoquer des étincelles !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 09 décembre 2019
Nombre de lectures 118
EAN13 9782370116758
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EXOMONDE
Livre III – Ylstérion, à la frontière du temps

Emma Cornellis



© Éditions Hélène Jacob, 2019. Collection Science-fiction . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-675-8
Prologue


« La porte d’Ylstérion doit rester ouverte, pour que renaisse le passé. Croyez-moi, l’homme du futur agira comme un grain de sable dans le mécanisme complexe que nous avons réussi à créer ! Il n’aurait jamais dû naître et ne doit pas repartir ! »
Il flotte encore à la limite de la conscience, les mots entrent dans sa tête comme une mélodie indéchiffrable et pourtant son esprit les reconnaît, ce sont les paroles d’Ylstérion ! Celles qui le hantent depuis des années ! Ne pas ouvrir les yeux. Pas maintenant. Deux hommes et une femme discutent au-dessus de lui, et ils ne sont pas seuls. Zven ressent la présence de dizaines d’esprits qui lui sont totalement inconnus. Il est allongé sur un plan froid. La place Noire ? Peu à peu, les souvenirs refont surface comme des bribes d’un lointain passé. Zwaali disparaissant dans le Chemin de Lumière avec une expression extatique sur le visage, Lana dans les bras du Terrien, et Lola… les traits de Lola déformés par la peur, qui hurle son nom. Mais que s’est-il produit ? Il tend son esprit vers elle et le gouffre qu’il perçoit lui tord les entrailles. Il le connaît, il sait ce qu’il signifie, mais comment est-ce arrivé ? Les pensées des êtres qui l’entourent interrompent les siennes :
— Le tuer avant qu’il ne se réveille ? demande l’esprit féminin. Es-tu vraiment sérieux, Kala ? Tes craintes t’empêchent de réfléchir correctement ! Si nous le tuons, qu’apprendrons-nous de lui ? Nous l’avons soustrait à la réalité du futur pour éliminer son influence sur la porte, mais nous ne serions pas Manaavs si nous ne cherchions pas à savoir comment et pourquoi il a agi.
— Au risque de le voir détruire l’œuvre de dix générations ! répond la voix de l’homme en colère . Si nous le faisons disparaître maintenant, nous éliminons définitivement la possibilité de le voir détruire la porte !
L’information entre dans son cerveau comme une bombe. Aurait-il fait un saut dans le passé ? Soudain, les souvenirs se font plus précis. Il n’a pas créé le passage dans l’espace-temps qui s’est ouvert sur la place Noire, il ne l’a pas non plus traversé par accident. C’est l’œuvre de ceux qui se disputent autour de lui, et ils l’ont kidnappé !
— Même en le tuant, nous sommes incapables de faire disparaître son existence du futur , reprend la voix féminine, il a disparu aux yeux des siens, mais son influence reste…
Zven entend sans comprendre, son instinct lui dicte de persévérer à feindre l’inconscience. Qui sont ces gens ? L’homme et la femme continuent de parler sans se douter que leurs pensées sont sur écoute :
— Et que proposes-tu, Naël ? demande la voix d’homme avec hargne.
Le troisième esprit, un homme qui était demeuré silencieux jusqu’à présent, s’exprime à son tour :
— Kala, l’idéal aurait été de pouvoir empêcher sa naissance, mais au point où en sont nos connaissances, nous ne pouvons pas nous servir de la singularité pour voyager comme bon nous semble dans l’espace-temps. Nous n’avons fait que nous servir des connexions neuroniques que cet individu créait, pour le trouver et le ramener ici… Par contre, si nous le gardons en vie, comme le suggère Naël, nous pourrons en apprendre plus sur l’histoire de nos enfants et, peut-être, découvrir l’erreur que nous avons faite, et qui a permis qu’il existe.
— Tu sous-entends que nous pourrions changer l’avenir à partir d’aujourd’hui en évitant de reproduire cette erreur ?
— Si toutefois nous ne l’avons pas déjà commise, obtempère la voix de l’autre homme.
Zven ouvre les yeux, il n’a pas vraiment fait attention au sens du dernier échange verbal, seuls les prénoms se sont imprimés dans son cerveau : Kala, Naël ! Le doyen du cycle du Mal et l’Élu qui y mettra fin en tuant Zven, le fils de Zra ! C’est impossible !
— Attention, il se réveille ! s’exclame Naël en reculant.
Zven s’est redressé sur son séant, il est pris de vertige en découvrant l’endroit où il se trouve et les gens qui l’observent. Il est assis sur la pierre ronde qui ressemble à un autel, au centre du cristal. Autour de lui, plusieurs dizaines d’êtres à la peau dorée le fixent avec curiosité. Grands et bien bâtis, la plupart ont l’air d’être jeunes, leurs cheveux sont blonds et épais comme les siens et leurs yeux… leurs yeux renferment toutes les nuances de l’univers !
— Qui êtes-vous ? demande Zven.
Sa voix résonne dans tous les esprits, provoquant une vague de pensées alarmées :
— Comment peut-il s’adresser à nos esprits ? Il ne peut pas posséder d’implants de communication neuronique ! s’écrie un homme au regard rouge sang, qu’il identifie immédiatement comme étant Kala.
Celle qui répond au prénom de Naël, fixe des yeux aux iris turquoise bordés d’or sur Zven :
— Non, c’est impossible, en effet, mais vérifions tout de même.
Elle s’approche de Zven avec le sourire d’une femme qui cherche à apprivoiser une bête sauvage.
— N’aie pas peur, continue-t-elle, je vais demander à Ylstérion de scanner ta boîte crânienne. Est-ce que tu me comprends ?
Sans attendre de réponse, elle lance une série d’ordres mentaux à l’intelligence artificielle, et Zven a l’impression qu’un halo de lumière cotonneux vient s’enrouler autour de son corps. Des images apparaissent sur plusieurs des écrans muraux du cristal, mais il est incapable de les interpréter. De plus, le halo brouille sa vue, comme s’il se trouvait à l’intérieur d’une coquille emplie de brouillard. Il sent l’intelligence d’Ylstérion tout autour de lui, comme jamais auparavant. Elle s’infiltre par tous les pores de sa peau au lieu de s’engouffrer dans son esprit en hurlant. Il n’a pas besoin d’ériger de barrières mentales comme il en a l’habitude, l’IA n’est pas seule, Zven peut percevoir les pensées de plusieurs personnes en train de guider, contrôler ou ordonner les flux d’énergie qui s’échappent d’elle. Son instinct lui commande de fuir. Si seulement il pouvait déclencher le Chemin de Lumière, il pourrait s’en servir pour recréer un pont dans l’espace-temps et disparaître de ce cauchemar ! Zven ferme les yeux pour faire abstraction des êtres dorés de l’autre côté du halo de brouillard et tend son esprit vers Ylstérion. L’univers s’élargit en lui et le temps n’est plus. Pendant un instant, infime et éternel, il est auprès de Lola. Elle dort, mais son sommeil est agité. Zven avance la main pour caresser le visage de celle qu’il aime quand soudain le monde autour de lui se disloque. Avant de perdre à nouveau conscience, il entend le cri de Kala :
— Arrêtez-le ! Il est en train d’ouvrir la porte !
Première partie – Présent(s)
– 1 –


Möa, 2327

Le chant des oiseaux traverse les murs de planches sans aucune considération pour les dormeurs. Mais le pire, ce sont les piaillements stridents des poules, elles aussi particulièrement matinales ! Lola a les yeux grands ouverts, elle a encore rêvé de lui. Elle fixe la charpente de bois recouverte de fougères séchées avec résignation et finit par se lever. De toute manière, elle était déjà réveillée. La jeune femme enfile une chemise de soie légère qui lui descend jusqu’à mi-cuisses, attache ses boucles en queue-de-cheval et attrape son drap de bain avant de quitter la cabane. Une tenue un peu impudique pour les normes möams, mais, ici, au camping, personne n’y fait vraiment attention. Elle s’arrête un instant sur le pas de sa porte. Les poules, petits volatiles aux plumes blanches qui ressemblent énormément à leurs espèces homonymes terriennes se sont tues en l’entendant sortir. Elles picorent en liberté aux abords des cabanes éparpillées entre les conifères géants sans plus se préoccuper de l’intruse trop matinale. Comme toujours quand elle revient ici, une drôle d’impression de déjà-vu l’étreint alors qu’elle contemple le village endormi. Les grands n’ont pas eu trop de mal à retrouver l’endroit où, dans une autre réalité, ils avaient établi leur lieu de vie. Avec l’aide des Möams, ils ont abattu des arbres et débité des panneaux pour construire des maisonnettes, autour d’un apatam central qui sert de cuisine et de réfectoire. Bien sûr, ici, plus rien ne rappelle le crash de l’ Explorer I . Le salon, avec ses vieux fauteuils jaunes arrachés à l’épave du vaisseau spatial, a été remplacé par un foyer rectangulaire au milieu d’une vaste pièce recouverte d’un plancher lisse. Les gens viennent s’y asseoir pour manger, discuter ou simplement passer un moment ensemble. Les blocs sanitaires ont eux aussi disparu, mais William et Alice ont fini par réussir à concevoir des douches alimentées en eau douce par des canalisations de tiges creuses qui relient le camping à la rivière toute proche.
Lola emprunte le sentier qui mène à la plage. Encore un lieu sur lequel le temps ne semble avoir aucune prise, se dit-elle en voyant le bleu de l’océan s’immiscer entre les troncs noirs des conifères. Soudain, un large dos velu vient se faufiler entre ses jambes, la faisant presque tomber :
— Tu me laisses avancer, vieux lézard à poil ! lui lance-t-elle affectueusement en se penchant pour lui flatter le museau.
Elle poursuit son chemin en suivant le chien avec un sourire aux lèvres. Il avait traversé la brèche dans l’espace-temps sans que quiconque ne se préoccupe de savoir s’il était d’accord et ne s’était jamais habitué à la vie sur les Hautes Terres de Möa. Alors, le jeune Kum, qui s’était pris d’un amour quasi fusionnel pour l’animal, avait consenti, la mort dans l’âme, à se séparer de son nouveau compagnon pour le ramener au bord de son océan. Mais le garçon, dont l’esprit ne grandissait plus, avait lui aussi découvert les eaux de Téthys, et personne n’avait réussi à le convaincre de rentrer. Mina, qui l’accueillait depuis sa naissance dans sa Maison du village des Cimes, avait dû se résoudre à le laisser partir. Depuis, Kum vivait auprès de son ami le chien ; il était devenu un pêcheur d’algues heureux et apprécié de la petite communauté möam établie dans la Bahia Rosa.
Arrivée sur la plage de sable noir, Lola s’assure qu’elle est bien seule avec l’animal avant de retirer sa chemise. Elle a fini par se faire à la pudeur de son peuple d’adoption, pas si différente de celle des Terriens, mais à mille lieues de ses habitudes de sauvageonne élevée sur une planète déserte. À 38 ans, Lola a gardé sa silhouette menue, et ses boucles décolorées par la mer sont à peine striées de gris. Elle entre dans l’eau froide sans hésitation et se met à nager. Un crawl aux mouvements fluides et réguliers qui l’emporte loin de la plage et de ses préoccupations. Elle accélère le rythme, ses bras fendent l’onde de plus en plus vite, et bientôt, elle se retrouve dans une sorte d’état second. Le milieu aquatique devient son ami, tête sous l’eau, tête hors de l’eau, en apnée, respirer, en apnée… Respirer. Son cerveau n’est plus qu’un poste de commandement parfaitement automatisé, elle ne pense plus. Elle s’arrête au moment où son corps lui dit qu’elle a atteint le centre de la baie et se tourne sur le dos. Le ciel rose de Möa semble la regarder avec douceur et elle laisse son cœur reprendre un rythme plus lent.
Lola sent son esprit s’en aller vers ses fantasmes, alors, d’une pirouette adroite et de quelques battements de pieds, elle se propulse à nouveau au fil de l’eau. Elle ne doit pas rêver. Sa tête se remplit maintenant des dizaines de choses à faire aujourd’hui, des petites tâches insignifiantes aux questions importantes à régler avant de repartir ; tout est bon pour ne pas laisser ses pensées s’envoler vers lui. Quand elle s’arrête encore, elle est plus proche de la dune que de la crique où elle a déposé sa serviette. Machinalement, elle regarde la frontière entre la forêt et l’immense monticule noir, là où la dune s’accroche d’une main aride au continent vert. Une silhouette, plutôt une tâche mouvante, se promène au bord de l’eau. Elle est bien trop loin pour distinguer l’homme, mais elle sait qui il est. Elle ne veut pas lui parler. Trop tard :
— Bonjour, Lola, je savais que je te trouverais ici. Cela fait quatre jours que je sens ta présence le matin… Tu es toujours aussi matinale que moi !
— Bonjour, Léthias, répond Lola, sans pouvoir cacher sa réticence à s’adresser à lui.
— Ne t’en fais pas, je ne vais pas t’importuner longtemps. Je voudrais juste plaider ma cause auprès de toi directement…
— Tu n’en as pas besoin, Léthias, je ne vais faire que rapporter ta requête auprès de l’assemblée des Mères.
— Je sais que ma demande peut te paraître indécente après tout ce que tu as enduré, mais le bannissement pèse terriblement sur mon âme… Je ne supporte plus d’être coupé ainsi de notre communauté !
— Tu as Rhèl pour supporter la solitude ! De plus, on m’a raconté que les enfants de la Bahia viennent souvent vous rendre visite pour s’initier aux arts martiaux avec ton geôlier…
— Tu as raison d’évoquer Rhèl, il trouve de plus en plus refuge dans les vapeurs de l’alcool et cela m’inquiète…
— Je te le répète, Léthias, ce sont les Mères qui ont décidé de ton exil il y a quatre ans, et ce sont elles qui peuvent t’en libérer…
— Je ne demande pas à retrouver ma place de maître guerrier… encore moins de prêtre. Un simple pardon me suffirait amplement…
Lola doit lutter contre ses propres sentiments. Lui pardonner ! Alors qu’il les a trahis pendant plus de quinze ans ! Alors que, par sa faute, Lana a failli mourir, alors que…
— Je t’ai aussi aidée à la sauver. En libérant ton esprit des barrières que tu avais érigées, je t’ai aidée à la ramener dans le monde des vivants. Même Zven était impuissant devant…
— Ne parle pas de lui !
Les mots de la jeune femme percutent Léthias avec une violence incroyable.
— Comme tu voudras, mais ne pas prononcer son nom ne te fera pas oublier. Une dernière chose… Tu m’accuses de trahison, mais qu’ai-je fait sinon rester fidèle à mon doyen et à la mission qu’il m’avait donnée ?
— Léthias, je ne suis pas la bonne personne pour plaider ta cause. Je sais tout cela, mais je ne peux pas oublier ni pardonner. C’est au-dessus de mes forces…
— Tu n’as qu’à utiliser le langage des âmes pour voir que je suis sincère…
Léthias regarde avec un soupir le minuscule bouquet d’écume, au milieu de la Bahia, qui s’éloigne vers l’autre rive. La nageuse a de nouveau fermé son esprit, elle n’a même pas écouté sa dernière phrase. Elle ne lui a pas laissé le temps de demander des nouvelles de Lana…
Lola sort de l’eau en tremblant. Elle a nagé à en perdre haleine, le chien lui-même a été surpris par sa vélocité. Il faut dire, à la décharge de celui-ci, qu’il commence à vieillir et que les bons soins de Kum l’empâtent un peu ! Enroulée dans son drap de bain, elle fixe le petit coin de dune où elle devine la présence de Léthias. Pourquoi tient-il tant à ce qu’elle parle pour lui ? Pourquoi ne pas laisser Malî plaider sa cause ? Elle est Mère et a toujours eu un faible pour lui. Ou bien Ylan ! L’ancien bras droit de Zwaali avait bien réussi à convaincre les gens qu’il n’avait rien à se reprocher, si ce n’est d’avoir cru aveuglément aux paroles de celle que tout le monde nomme encore la Clairvoyante ! Il était allé jusqu’à faire admettre que l’empoisonnement de Lana était le résultat d’une suite de malentendus et de négligences… Personne parmi les Annonciateurs n’avait souhaité ce qui était arrivé, évidemment. Alors les circonstances avaient eu bon dos et l’assemblée des Mères avait choisi la réconciliation. Depuis, Ylan avait trouvé refuge dans la Maison d’Uma qui avait toujours eu un faible pour lui. Quant à l’autre grand responsable, celui qui s’était fait élire doyen en jouant sur la peur de ses concitoyens, il finissait sa vie dans l’ancien repaire des Annonciateurs avec Motè et Alïa pour toute compagnie. Sa vieillesse lui avait servi de circonstance atténuante !
Le cas de Léthias avait provoqué de nombreux débats houleux. Comme il vient de le rappeler à Lola, pouvait-on lui reprocher sa fidélité au doyen, la plus haute autorité morale de la communauté möam ? Ensuite, il y avait eu son rôle avec Lana… Lola elle-même devait admettre qu’il n’avait rien prémédité ni calculé, il avait simplement tout fait pour sauver une petite fille en danger de mort…
Exilé à la Bahia Rosa et placé en quarantaine, il avait accepté son sort sans sourciller. Rhèl, qui ne se remettait pas d’avoir causé le décès du vieux Lötte, avait demandé à être affecté à sa garde. Une initiative qui avait soulagé beaucoup de monde, car le cas de l’ancien général posait aussi de sérieux problèmes. Il avait été le bras armé de Yota pendant près de quinze ans. Alors, même si son rôle dans la chute du doyen avait été reconnu et si son repentir était sincère, on pouvait difficilement le maintenir parmi les gardiens d’Yls. En proposant ses services pour surveiller Léthias, il s’exilait volontairement, ce qui convenait parfaitement à l’assemblée des Mères qui n’aspirait plus qu’à retrouver un équilibre entre partisans d’Ylstérion et bannis.
Non, la seule personne vraiment frustrée, c’est elle. Elle ne croit ni à l’innocence d’Ylan, ni au repentir de Léthias, mais ils sont là, bien vivants, alors que Zven… Lola sent la douleur monter comme chaque fois qu’elle pense à lui. Bientôt, cette douleur envahira sa poitrine tout entière, et le manque oppressera son cœur avec tant de force qu’elle devra se forcer à respirer. Ne plus penser à lui ! Les visages de Lana et Ylssaïa remplacent celui de Zven dans sa conscience. Sans elles, Lola pourrait se perdre dans sa peine. Il lui suffirait de laisser son esprit s’en aller, se noyer dans des souvenirs heureux pour ne plus jamais revenir. Depuis que Léthias lui a appris qu’elle aussi parle la langue des âmes, depuis qu’elle a ramené Lana, elle sait que partir serait tellement plus facile et agréable…
Le chien, comme à son habitude, vient s’ébrouer à ses pieds et Lola hurle de surprise :
— Va-t’en, sale bête ! On n’a pas idée d’avoir autant de poils !
Elle enfile sa chemise et attrape le museau du vieil amphibien entre ses mains avant de lui chuchoter :
— Heureusement que tu es là pour me distraire de mes idées noires, mon vieux…
Elle reprend le chemin du camping – que les Möams appellent village de la Bahia – en repensant aux paroles de Léthias. Elle se rend très souvent à la Bahia et, chaque fois, elle s’arrange pour éviter de le voir. Cela l’agace de constater que les Möams qui vivent ici commencent à reprendre contact avec l’ancien maître guerrier, comme si sa trahison était oubliée. Certes, il reste à l’écart, confiné sur la dune et dans la jungle qui la borde, mais des pêcheurs d’algues lui apportent des provisions au lieu d’attendre que Rhèl vienne les chercher ; d’anciens gardiens lui rendent visite pour discuter et elle a entendu que certains jeunes viennent même lui demander des conseils pour se perfectionner dans la langue des âmes !
Depuis que les villages des Hautes Terres ont accepté l’idée que la terre de Möa s’étend aussi sous le Néant Obscur, une modeste communauté s’est installée à la Bahia Rosa : une maison traditionnelle et des petites cabanes pour les adeptes de la vie « à la terrienne » en lisière de forêt, ainsi que trois autres maisons, sur la falaise, autour de l’aérodrome de Jonathan. Là-haut, les terres mieux exposées et plus riches sont plus propices à l’agriculture.
En approchant, Lola aperçoit Mike sous l’apatam. Malgré les quatre maisons möams de la Bahia avec leurs propres salles communes, les Terriens ont tenu à construire ce lieu ouvert à tous.
L’exobiologiste est assis au milieu d’un groupe d’hommes et de femmes qui partagent le premier repas de la journée avant d’aller travailler dans les champs ou dans la forêt. Le paysage est bien différent de celui qu’avaient connu les Terriens naufragés ! La petite communauté qui s’est installée compte environ soixante-dix personnes à ce jour et, pour nourrir toutes ces personnes, la forêt autour de l’aérodrome a été défrichée en larges bandes qui serpentent en longeant le relief de la falaise. Mike et Elena vivent ici la plupart du temps et leur savoir en matière agricole est apprécié des nouveaux colons.
— Bonjour, Lola, tu as l’air soucieuse ce matin, dit Mike en lui tendant un bol de yaourt qu’il vient de servir.
Lola choisit des céréales et des fruits dans les plats qui trônent au milieu du groupe en saluant tout le monde avant de lui répondre :
— Léthias m’a parlé quand je nageais… Il voudrait que je plaide sa cause auprès des Mères, mais je ne peux pas oublier ce qu’il a fait. De plus, j’ai du mal à imaginer qu’il ait pu changer. C’est un homme ambitieux, si les Mères acceptent qu’il revienne parmi nous, dans un an, il sera à nouveau prêtre d’Ylstérion !
La réponse de Mike la prend au dépourvu :
— Et alors ? Quatre ans de prison pour trahison, ce n’est pas une sentence suffisante pour toi ?
— Premièrement, tu exagères en parlant de prison ! Et deuxièmement…, je ne pourrai jamais lui pardonner. C’est lui qui a enlevé Lana, je te rappelle…
— C’est aussi grâce à lui que tu as pu la sauver…
— Il n’a pas manqué de me le rappeler ! s’énerve Lola, peut-être pense-t-il que j’ai une dette envers lui !
— Arrête, Lola, tu sais très bien qu’il s’en veut terriblement de ce qui est arrivé à Lana.
— Alors, qu’il se contente de m’éviter et qu’il demande à quelqu’un d’autre de dire aux Mères qu’il a assez payé… Moi, je ne peux pas !
— Tu ne peux pas t’en souvenir, lui fait remarquer Mike, mais, lorsque notre vaisseau s’est écrasé ici, nous avons fait subir à Vlad un sort similaire à celui de Léthias. Personnellement, je le jugeais surtout comme un jeune irresponsable, mais je me souviens très bien que William et surtout Jonathan lui en voulaient à mort…
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Votre situation était très différente et c’est Vlad qui s’est écarté de votre groupe volontairement si j’ai bien compris…
Mike a un petit sourire entendu :
— Ce que je veux dire, Lola, c’est qu’il faut savoir pardonner un jour. C’est pour toi que tu dois le faire, plus que pour lui. La rancœur nourrit l’amertume et empêche d’avancer…
Lola oscille entre l’envoyer balader et se mettre à pleurer. Qu’a-t-il ce matin à lui faire une leçon de morale ? Mais Mike est également l’homme le plus gentil et le plus patient qu’elle connaisse, et, au fond, elle sait très bien qu’il a raison.
— Je vais y réfléchir, Mike… Mais tu ne dois pas t’inquiéter pour moi, j’avance. À petits pas, mais j’avance…
Un rire aux accents un peu rauques ponctué d’exclamations hispaniques leur fait lever la tête. Elena vient de sortir d’un cabanon avec Lana à son bras, et se dirige, elle aussi, vers le petit déjeuner. Lola a toujours un pincement au cœur en voyant sa plus jeune fille, mais il ne dure qu’un instant. Silhouette fine et peau brune comme sa mère, Lana n’est pas très grande pour une Möam, mais elle paraît immense comparée à sa compagne. Elle tient le bras d’Elena d’une main légère et semble écouter la Terrienne avec beaucoup d’amusement. Les deux femmes portent des pantalons longs et des chemises qui leur couvrent les poignets, signe qu’elles ont encore prévu de passer la journée à chercher des plantes médicinales au sein de la jungle. Elles montent les deux marches menant à l’apatam, et Elena les dirige vers Lola et Mike.
— Como estas cariño ? demande-t-elle à Mike en déposant un baiser sur les lèvres du Terrien avant de s’asseoir.
— Muy bien ! Désolé d’être rentré si tard hier soir, je n’ai pas voulu te réveiller et Bamki, de la Maison d’Urda, m’a proposé une place dans leur dortoir des hommes.
Il fait un signe de remerciement au dénommé Bamki, un jeune homme au visage franc assis dans le groupe avec lequel il déjeune. Celui-ci répond par un hochement de tête tout en continuant sa discussion.
Le dos bien droit et le regard au loin, Lana s’est assise en tailleur en face de Lola. Un sourire illumine son visage lorsqu’elle se rend compte que sa mère est présente :
— Tu reviens de la plage, n’est-ce pas, Anya {1} ? demande la jeune fille.
— On ne peut rien te cacher, ma chérie !
Lola lui sourit, elle contemple les magnifiques yeux à jamais perdus dans le vague de sa fille et le pincement au cœur est de retour. Comment pardonner à Léthias ? À cause de lui, à cause de sa trahison, portée par une ambition stupide, Lana est devenue aveugle.
Lola revoit la nuit où Zven a disparu, happé par la brèche dans l’espace-temps qu’il avait lui-même provoquée. Quand elle avait enfin retrouvé ses esprits, cela avait été pour découvrir Lana, inconsciente dans les bras de Jonathan. Elle ne se réveillait pas. Ils l’avaient transportée dans une chambre d’Ylstérion et Alïa, l’Annonciatrice, qui avait accompagné Zwaali dans sa fuite, avait avoué avoir administré à la petite fille des décoctions de fleurs du sommeil pour l’empêcher de se servir de la langue des âmes. Tandis que leurs amis möams avaient chanté pour rappeler l’âme de Lana parmi les vivants, Mike avait diagnostiqué un état comateux critique, probablement causé par le poison. En entendant les paroles de son ami, Lola avait senti un raz de marée de colère la submerger. Elle se tenait au chevet de sa fille, hébétée et silencieuse au milieu des chants de guérison möams et des chuchotements terriens, lorsque la digue avait cédé. Sa colère s’était déversée et avait presque tué Alïa. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’en imaginant ses doigts autour de la gorge de cette femme, elle était en train de l’étrangler à petit feu. Si Léthias n’était pas intervenu, Alïa serait morte, et Lana encore dans le coma. Enfermé dans une cellule du couloir des ermites, le prêtre tout juste nommé et déjà déchu avait senti ce qui était en train de se passer. Il avait forcé l’esprit de Lola à le suivre en créant une chambre immaculée autour d’eux. Instinctivement, la haine de Lola s’était retournée contre lui, mais Léthias était un excellent télépathe. Il avait littéralement ligoté l’esprit de la jeune femme afin qu’elle l’écoute. Alors, il lui avait montré le chemin pour atteindre Lana. Il ne l’avait pas accompagnée. Lola n’avait eu besoin de personne pour retrouver l’esprit de sa fille, recroquevillé au bord de l’inconscience et prêt à s’y jeter.
Depuis cette nuit, Lana a perdu la vue et Lola n’est plus sourde à la langue des âmes. Elle n’a plus besoin de l’esprit de Zven pour entendre les autres, mais cela lui rappelle aussi douloureusement qu’il n’est plus là…
— Anya , tu ne dois pas souffrir à cause de moi, je suis parfaitement heureuse… Quant à ata {2} …, pense Lana en cherchant la main de sa mère pour la prendre dans la sienne.
Lola se sent coupable de s’être à nouveau perdue dans sa peine. Elle sait bien pourtant que l’esprit de Lana est aussi réceptif que l’était celui de Zven et que la jeune fille souffre avec la même intensité qu’elle de la disparition de son père.
— Je sais, Lana , finit par répondre Lola, ta force m’émerveille chaque jour un peu plus, mais je suis ta mère et quand tu as mal, j’ai mal…
Lana lui adresse un petit sourire :
— Anya , la seule chose qui me fait mal, c’est ata qui n’est plus là… Depuis que j’ai perdu la vue, j’apprends à voir avec mes autres sens et je ne remercierai jamais assez le sort de m’avoir donné cette chance de redécouvrir le monde… d’une manière si intense.
Elena interrompt leur conversation sans même s’en apercevoir :
— Quelqu’un a vu Jonathan ce matin ? J’aimerais qu’il nous emmène, Lana et moi, en amont du fleuve avec son aile volante. À pied, nous en aurons pour la journée et je n’ai aucune envie de faire du camping dans la jungle aujourd’hui !
Elle s’est exprimée en möam pour être comprise de tous et Bamki ne peut s’empêcher de sourire avant de lui répondre dans sa langue maternelle :
— Je crois qu’il a passé la nuit avec Rhèl… Il voulait lui faire goûter sa dernière distillation à base de fougères, je ne pense pas qu’on va le revoir aujourd’hui !
Tandis qu’Elena peste et que Bamki lui propose de remplacer Jonathan, Lola se lève contrariée. Elle en veut à Jonathan. Il se complaît de plus en plus dans sa nostalgie et l’alcool, et elle ne le reconnaît plus. Elle a déjà tenté de le raisonner plusieurs fois, mais il minimise son état de déprime, argumentant qu’il n’a plus 30 ans et qu’à son âge, il faut arrêter de lui demander de s’adapter à tout. Il sait qu’il ne reverra probablement jamais la Terre, qu’il a perdu l’amour de Lola avant même de l’avoir trouvé et que maintenant sa vie se réduit à enseigner la mécanique et à jouer les papys bienveillants auprès de Lana et Ylssaïa… Alors qu’on ne l’embête pas s’il a parfois besoin de s’évader dans les limbes de l’alcool.
Cela fait quatre jours que Lola est arrivée et elle ne l’a pas encore vu une seule fois. Elle sait très bien qu’il l’évite, qu’il n’a toujours pas digéré le fait qu’elle soit devenue adulte loin de lui en une seule nuit. Une nuit pour lui, dix-sept ans pour elle… Comment lui en vouloir ?
Lola gravit les quelques marches menant à son bungalow avec une pesante impression de vide dans sa vie. Chaque fois qu’elle revient à la Bahia Rosa, c’est la même histoire. Ici, elle a trop de temps pour penser, trop de temps à consacrer à ses souvenirs, trop de temps sans lui… Elle est venue pour passer un moment avec Lana avant de la ramener au village du Mur, mais quatre jours, c’est déjà trop ; demain, elle repartira… Lana ne dira rien, comme à son habitude. Elle suivra en comprenant les sentiments de sa mère, et Lola pourra retrouver sa vie bien remplie entre la Maison de Jeïla, ses recherches dans le cristal avec Alice et ses instants de complicité avec Lia, la seule qui arrive toujours à la faire rire.
* * *
Qu’est-ce qu’il lui a pris de suivre Vlad sur la tombe de Mounia ? se demande Lola en regardant la Bahia Rosa disparaître sous la ligne d’horizon. La nacelle en osier du dirigeable tangue au gré de la brise venant de l’océan. Si les conditions de vol ne changent pas, ils arriveront au village du Mur à la tombée de la nuit. Ils sont partis avant le lever du jour et Lana, enroulée dans son manteau, s’est rendormie dans un coin. Vlad et Jerö pédalent tout en discutant pour maintenir leur drôle d’engin dans la bonne direction. Lola jette un coup d’œil vers eux. À 43 ans, Vlad n’a pas pris une ride. Avec ses cheveux blonds, qu’il porte maintenant un peu plus longs, et son regard bleu discrètement caché derrière ses lunettes de myope, il a gardé son allure juvénile de premier de la classe. Comme si le temps et les épreuves n’avaient pas d’effet sur lui. Hier, devant la stèle de bois qu’il avait façonnée à la mémoire de celle qui avait été sa maîtresse, Lola avait remarqué avec un certain fatalisme :
— Mounia Rahim, 2260-2306, une tombe vide.
— Ici, comme dans la réalité que nous avons quittée, elle est la seule à ne pas avoir survécu au crash… J’ai besoin d’un lieu qui rappelle qu’elle a bien existé… Pas toi ?
— Quand j’étais petite, oui. Mais plus maintenant. Je crois que j’ai fini par accepter que la femme qui m’a mise au monde est morte avant d’avoir pu être mère.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu me l’as dit toi-même, elle a poussé ses expérimentations trop loin, elle voulait aller au bout de cette grossesse pour la science, pas pour moi.
— Pas à la fin, Lola ! Tu ne peux pas dire ça, si tu avais vu son visage quand elle te tenait dans ses bras, tu ne…
— Qu’importe, l’interrompt Lola, je te dis que je lui ai pardonné. Je ne lui en veux plus, je sais qu’elle m’aimait… à sa manière. Tu te souviens que je venais lui parler ? demande-t-elle pour changer de conversation.
— Oui. Tu lui racontais tout et tu lui apportais des cadeaux…
Lola se rappelle les colliers de coquillages et des dessins peints sur des bouts d’écorce qu’elle déposait fièrement sur la tombe de sa mère.
— Je me demande s’ils existent toujours dans une autre dimension ou si tout n’est plus que néant. Mes gribouillis d’enfants n’ont jamais vu le jour et pourtant ils sont bien réels dans mes souvenirs…
— On ne peut pas savoir, Lola, mais j’ai tendance à penser qu’une réalité annihile toutes les autres. Nous avons créé un paradoxe temporel en nous déplaçant de l’une à l’autre, alors nous devons accepter que certaines choses restent un mystère.
« Accepter que certaines choses restent un mystère » Lola repense à cette phrase en regardant rougir l’horizon au-dessus de Téthys. Comme toujours lorsque son esprit s’égare, elle pense à lui. Zven, englouti par la pierre de la place Noire ? Disparu dans une autre dimension ? S’il a survécu, pourquoi ne l’entend-elle plus ? Est-elle en train d’accepter qu’il n’existe plus ? Est-elle en train d’accepter que sa mort reste un mystère ?
– 2 –


Le sentier qui monte vers la grotte des géants passe juste en dessous des trois blocs de pierre derrière lesquels les deux complices sont dissimulés. Les flancs du mont Olympe, à cette altitude, sont dépourvus de toute végétation – mis à part quelques lichens – et cet amas de roches en pleine pente est certainement l’unique endroit propice à un guet-apens.
— Tiens-toi prêt !
Ylssaïa bande son arc et Yen retient sa respiration. Il ne bouge plus, pourtant l’injonction de son amie l’énerve un peu :
— Yen meilleur chasseur que toi, petite femelle sans poil ! Pas besoin de tes ordres !
Ylssaïa sourit en entendant ces paroles dans sa tête. Il a raison, mais, aujourd’hui, leur chasse va prendre une tournure particulière, et Yen n’a pas intérêt à se laisser guider par son instinct.
Le jeune mâle à la fourrure grise fait mine de se redresser brutalement, arrachant un juron à sa partenaire juchée sur son dos. Une fois de plus, il n’a pas aimé qu’elle le pense incapable de se contrôler !
— C’est bon, Yen ! Je te fais confiance, mais, s’il te plaît, promets-moi d’écouter mes ordres, même s’ils ne te plaisent pas…
— Si les singes des Hautes Terres punis, Yen écoute fille Même-Sang…
Ylssaïa se sent un peu plus assurée et il est tout juste temps, car la colonne de marchands se rapproche. Ils viennent des Hautes Terres, une dizaine d’hommes et de femmes chaudement emmitouflés dans des manteaux de soie d’araignées matelassés. Trois d’entre eux portent de lourdes amphores sur leurs épaules, mais l’essentiel de leurs marchandises est convoyé par quatre géants : chacun porte une pile de coffres, de rouleaux d’étoffe ou de sacs de graines, fermement arrimés sur un support en bois en forme d’équerre, lui-même attaché par de larges sangles sur leurs dos. Les grands singes ont beau être forts et particulièrement à l’aise sur les pentes caillouteuses de leur territoire, ils peinent sous le poids de leurs charges et l’un d’eux n’arrête pas de trébucher. Un marchand möam s’énerve :
— Celui-là va finir par dévaler la pente en ligne droite jusqu’au Mur ! Quelqu’un peut lui expliquer qu’il n’aura sa ration d’alcool que si toute la cargaison arrive en bon état ?
Ylssaïa voit rouge, elle se dresse sur les étriers du harnais qui la maintient sur le dos de Yen, vise et décoche une flèche qui vient percer l’outre que porte l’homme en bandoulière. L’alcool d’aba se répand sur ses beaux vêtements tandis qu’il peste et qu’une deuxième flèche atterrit entre ses jambes. Surpris, il s’étale de tout son long sur l’étroit sentier. La caravane s’arrête. Möams et géants lèvent la tête vers les rochers qui surplombent le passage. La silhouette menaçante de Yen monté de sa cavalière se découpe dans le brouillard alors qu’il fait entendre un cri de guerre. En quelques bonds, il barre le chemin de la caravane et Ylssaïa se détache du harnais pour sauter à ses côtés. Arc toujours bandé, elle menace maintenant celui qui paraît être le chef. Elle le reconnaît et son visage s’éclaire d’un sourire ironique :
— Oter, je pensais que tu étais un homme intelligent et qu’un seul avertissement te suffirait !
L’individu, en général plutôt souriant et diplomate, n’apprécie pas l’humour :
— Demande à ton singe de se pousser de mon chemin et va jouer ailleurs, Ylssaïa ! Tu n’es plus une enfant et l’assemblée des Mères commence à en avoir assez de tes caprices !
— Je m’en irai quand tes employés traiteront avec plus de respect les géants qui acceptent de transporter tes marchandises, et quand tu arrêteras de les payer avec de l’alcool ! réplique la jeune fille.
— C’est eux qui en redemandent, ne sois pas naïve ! s’exclame le marchand.
— Oter, tu mets ma patience à rude épreuve. Ne sois pas de mauvaise foi avec moi, tu profites de leur vulnérabilité pour les traiter comme tes esclaves ! Tu les transformes en bêtes de somme intoxiquées avec ton mauvais alcool ! San ne supporte plus ton petit trafic et tes pratiques risquent de provoquer un nouveau conflit !
Oter éclate de rire :
— Allons, Ylssaïa, je ne fais que du commerce ! Certains de tes amis singes travaillent pour moi en échange de quelques carcasses puantes de chaÿms, d’autres préfèrent l’alcool d’aba ! Est-ce ma faute s’ils ont découvert les joies et les bienfaits de nos feuilles d’aba ?
Pendant qu’ils se disputent, Yen s’est rapproché de ses congénères :
— Un géant des Brumes Éternelles n’est pas un omhs ! Il chasse pour se nourrir et n’attend pas la main pleine des singes nus !
Il s’est adressé directement à leurs esprits tout en appuyant ses pensées avec des sons gutturaux pour marquer son indignation.
— Tu n’es ni notre chef ni une vieille femelle pour nous donner des leçons ! Va-t’en, Yen ! réplique celui qui avait trébuché.
Yen le toise avec arrogance :
— L’eau-de-feu ramollit ton cerveau, Jonk, tu penses comme un singe nu !
Jonk se débarrasse des marchandises qui l’encombrent et se jette sur Yen, qui l’évite sans difficulté en faisant un bond de côté. Oter voit avec horreur des ballots de tissus rouler sur la pente avec les deux géants qui se battent maintenant à mains nues. Les trois autres ont aussitôt abandonné leurs cargaisons, pour suivre le combat. Le marchand qui avait eu sa gourde transpercée par une flèche d’Ylssaïa tente de les retenir. Il parle et ses mains traduisent ses paroles en langage des gestes :
— Revenez, nous avons un accord ! Si les marchandises n’arrivent pas au village du Mur, vous n’aurez rien !
C’est Ylssaïa qui lui répond en riant :
— Ils préfèrent aller en découdre avec Yen plutôt que de porter tes paquets !
— Revenez, espèces de singes sans cervelle, s’écrie-t-il encore.
Ylssaïa écarte Oter de son passage pour attraper l’homme par sa tunique :
— Mes amis sans cervelle te font savoir que si tu n’arrives pas à descendre tes petits colis toi-même sur le Mur, ils reviendront t’aider… mais ils ne savent pas quand !
Ses yeux dorés se strient de volutes d’un noir profond et le marchand détourne le regard en pâlissant. La jeune fille le lâche et éclate de rire avant de s’élancer sur la pente à la poursuite de ses amis géants. Elle disparaît dans le brouillard sans attendre leur réaction.
L’homme qu’elle a menacé ne peut s’empêcher de frémir :
— Zven est mort, mais Zra s’est bien vengé en nous laissant sa fille ! C’est elle qui nous mènera au cycle du mal !
— Ne dis pas n’importe quoi, le reprend Oter d’une voix cinglante. Mais j’en ai plus qu’assez de cette sauvageonne, il va falloir que quelqu’un s’occupe sérieusement de son éducation !
Une femme d’âge mûr se rapproche de lui et s’accroche familièrement à son bras :
— Si elle avait suivi l’instruction des gardiens d’Yls, comme tous les jeunes le devraient, elle n’en serait pas arrivée là ! Les enfants qui grandissent sur le Mur sont élevés comme de petits animaux !
Oter approuve d’un hochement de tête, la remarque de sa compagne vient de lui donner une idée qui devrait plaire aux sages et aux prêtres d’Ylstérion.
— Ramassez tout ce que vous pourrez porter ! ordonne-t-il à ses compagnons, et mettez le reste à l’abri derrière ces rochers. Nous ferons un deuxième voyage si nos porteurs ne reviennent pas. Mais quelque chose me dit que nous n’allons pas tarder à recroiser Jonk, ce singe est un véritable ivrogne !
* * *
Lola sourit. Devant elle, Vlad vient d’attraper Jeïla par la taille pour l’attirer contre lui. Ces deux-là ont mis du temps à s’apprivoiser et, chaque fois qu’elle les voit ensemble, Lola se sent heureuse pour eux. Qui aurait pensé que la jeune veuve inconsolable tomberait sous le charme de cet étranger tellement différent de Labro ? Lui, en revanche, l’avait remarquée dès les premiers jours. Juste après la fameuse nuit de Zra, alors qu’exilés et habitants des Hautes Terres se réconciliaient, le peuple möam avait dû aussi apprendre à vivre avec une révélation de taille : le monde était bien plus vaste qu’ils ne l’imaginaient et ils n’étaient pas seuls sur la terre des vivants. Ils avaient dû admettre que ces étrangers venaient d’un autre monde. Un monde bien loin d’Yls et de Zra, où les vivants n’avaient plus de dieu. Vlad avait tout de suite remarqué cette jolie femme au regard un peu triste et qui prenait souvent la parole dans les assemblées sous la Coupole Blanche. Il ne comprenait pas un mot des débats, et Lola les lui traduisait sans se rendre compte que seules les paroles de Jeïla l’intéressaient !
Ils sont assis au milieu d’une petite foule hétéroclite, réunie autour d’un spectacle de troubadours. La nuit est tombée depuis un moment déjà, et la scène improvisée sur la place du village du Mur est éclairée par des torches, plantées dans le sol. Au-dessus d’eux, le visage triste des Monts Suspendus est bien visible en ce début de saison chaude, mais sa lumière est si pâle qu’elle n’est d’aucun secours. Devant les spectateurs, au son d’une viole à vent, Juî et Zaïa sont les maîtres du jeu. Après le succès retentissant du spectacle monté à la hâte pour dissimuler l’arrivée des Terriens, les deux saltimbanques ont vite compris qu’ils ne pourraient plus jamais revenir aux représentations traditionnelles, ne nécessitant qu’un seul conteur accompagné parfois d’un élève ou d’un vieux compère. Depuis quatre ans, ils sillonnent les chemins des Hautes Terres avec une petite troupe de musiciens et de comédiens prêts à toutes les folies pour rendre leurs histoires plus vivantes. Zaïa n’est d’ailleurs plus la seule femme à avoir embrassé cette carrière. Sa renommée a fait des émules parmi les jeunes filles, au grand dam des Mères les plus conformistes.
Ce soir, Zaïa est bien sur scène, malgré un ventre arrondi qu’elle porte avec fierté. À défaut de pouvoir danser, c’est elle qui raconte l’histoire et apostrophe le public. Lola remarque son regard félin, souligné d’indigo, qui s’attarde régulièrement sur la petite Yna, sagement assise sur les genoux de Lana. Yna est la première fille de Zaïa et Juî, elle a 3 ans et court déjà sur les chemins avec ses parents en participant parfois aux spectacles. Mais, pour l’heure, Yna est en train de s’endormir dans les bras de Lana. Lola n’a qu’à tendre l’esprit vers sa propre fille pour sentir combien celle-ci est heureuse de ce moment. Tous ses sens sont en éveil pour profiter de l’instant, ses yeux ont beau être aveugles, elle est pleinement consciente de son environnement et s’émerveille du spectacle autant que la petite fille qui lutte contre le sommeil sur ses genoux.
Un tonnerre d’applaudissements sort Lola de ses pensées, la représentation se termine et les artistes saluent leur public, une main sur le cœur, l’autre tendue vers le Limpide.
Jeïla se retourne vers elle :
— J’ai invité Zaïa et Juî à venir finir la nuit chez moi, nous allons ouvrir un tonneau qui vieillit depuis trois saisons pour fêter leur passage dans notre village. J’espère que tu vas te joindre à nous ?
Lola hésite un moment de trop et c’est Vlad qui insiste :
— Viens, William et Alice seront là aussi. Tu ne les as pas vus depuis notre retour de la Bahia.
— C’est bon, je vous suis ! capitule Lola.
Comme Vlad, William et Alice passent le plus clair de leur temps au village du Mur. Ils retournent régulièrement à la Bahia pour retrouver un peu de leur vie d’autrefois avec Mike, Elena et Jonathan, mais ils ont choisi de vivre ici. Alice, parce qu’elle ne peut s’éloigner longtemps de ses recherches sur l’intelligence artificielle découverte à Ylstérion, et William parce que la vie sur les flancs du mont Olympe, entre la chasse aux cocons d’araignées ou aux chaÿms et la convivialité du peuple möam, lui convient à merveille.
Il faut peu de temps aux trois amis pour se diriger de la place, située pas très loin du grand arbre aux allures de saule que Lola connaît bien, à la Maison de Jeïla, accrochée dans la végétation en bas du premier palier. Lana est juste derrière eux, elle fait savoir à sa mère qu’elle emmène la petite Yna dormir avec elle cette nuit, pour que ses parents puissent se reposer.
— Demain matin, nous irons écouter les oiseaux sur le Mur et nous construirons une balançoire tout près du bord pour avoir l’illusion de voler avec eux… , explique la jeune fille un peu exaltée.
Lola ne peut retenir son inquiétude :
— Fais très attention, elle n’a que 3 ans ! Pourquoi ne demandes-tu pas à Milan de vous accompagner ?
Lana ne s’emporte pas, elle se contente de rassurer sa mère et, une fois de plus, Lola est impressionnée par sa maturité :
— Yna sera mes yeux et je serai ses jambes ! Ne t’en fais pas, anya , je connais mes limites !
Elle abandonne les adultes devant la grande case qui sert de salle commune à la Maison de Jeïla pour descendre jusqu’à son propre cocon-chambre, tandis que Lola rejoint les autres à l’intérieur. Alice est déjà là, avec son inséparable Gerzath qui semble vouer à la Terrienne une admiration sans faille. Elle discute avec William, mais, dès qu’elle voit Lola entrer, elle lui fait signe de venir la retrouver.
— Lola, tu dois absolument m’accompagner au cristal et m’aider à convaincre Vlad de venir avec nous ! Gerzath et moi avons fait une découverte troublante…
— De quoi s’agit-il ?
— Ce n’est ni l’endroit ni le moment pour tout expliquer… et puis si je vous dis tout ici, vous ne prendrez pas le temps de venir au cristal ! Vlad délaisse nos travaux et c’est vraiment dommage, il y a tellement à faire…
— D’accord, vous remontez quand ?
— Demain ou après-demain, on a encore des choses à voir avec Lia pour son prototype d’aile volante…
— Tu ne t’arrêtes donc jamais ? demande Lola un peu amusée par l’enthousiasme de l’astrophysicienne.
Celle-ci la regarde plus sérieusement derrière ses lunettes bricolées :
— Comme toi, Lola, je remplis mon esprit pour ne pas penser à ce qui me fait vraiment mal… Enfin, dans mon cas, ce serait plutôt pour arrêter de me poser des questions auxquelles je n’ai aucune réponse… La douleur est intellectuelle, pas physique.
Lola sait très bien à quoi Alice fait allusion, elle acquiesce d’un sourire entendu. Depuis quatre ans, ils ont fait d’énormes progrès dans la compréhension de la technologie d’Ylstérion et Alice ne pense qu’à une chose : se servir du Chemin de Lumière pour contacter la Terre. Leur planète d’origine est devenue son obsession. En modifiant le cours du temps sur Möa, auraient-ils révolutionné l’univers tout entier ? Même si on suppose que cette altération est infime, un peuple de trois mille âmes, qui survit au lieu de disparaître, six Terriens qui vivent dans un espace où ils sont morts dix-sept ans auparavant ; ces accrocs dans le temps se sont-ils fait sentir ailleurs ? Ont-ils provoqué une onde de choc, une vague de changements qui aurait pu atteindre la Terre ? Lola entend aussi la terrible interrogation qui habite Alice : les Hommes de la Terre existent-ils encore ici ?
Un jour, Mike avait tenté de les rassurer à sa manière :
— Qu’importe le destin des Hommes sur Terre, nous sommes ici, bien vivants, parmi un peuple qui porte le même ADN que nous, c’est bien la preuve que, quoi qu’il arrive, notre espèce a sa place dans l’univers…
Le même ADN. Lola observe ses amis möams autour de la table : quatre-vingts pour cent caucasiens, huit pour cent asiatiques, dix pour cent répartis entre la corne de l’Afrique, l’Orient, et même des traces de Néandertal ! Quand Elena avait découvert les résultats de ses premières analyses sur l’ADN des Möams, elle avait dû les reprendre une bonne dizaine de fois avant de se rendre à l’évidence : ils étaient humains !
— Cela veut peut-être simplement dire que l’origine de l’Homme se trouve dans les étoiles ? avait fait remarquer Lola, sans trop comprendre l’émoi d’Elena. Et cela explique pourquoi nous nous ressemblons tant.
Mais l’exobiologiste avait secoué la tête avec agacement :
— Non ! Leur ADN est celui d’Hommes modernes ! Non seulement ce sont des homo sapiens comme nous, mais, en plus, ils possèdent des gènes extrêmement jeunes, si je peux m’exprimer ainsi. Ils présentent des mutations qui ne sont apparues sur Terre que très récemment, grâce à des phénomènes comme le métissage et la manipulation génétique…
— Mais cela ne fait que quelques centaines d’années que nous pratiquons la manipulation génétique pour éradiquer certaines maladies ou malformations congénitales, avait objecté Mike sans comprendre où elle voulait en venir.
— Exactement ! Ce qui implique que quatre-vingt-dix-huit pour cent de leur ADN vient de la Terre et ne peut pas être plus ancien que l’époque du second Moyen Âge… Ce qui, vous en conviendrez, est parfaitement impossible !
Pendant qu’Elena et les autres se perdaient en conjectures incroyables, allant même jusqu’à imaginer que leur voyage dans l’espace-temps était peut-être à l’origine de ce qui s’apparentait à un véritable casse-tête, Lola avait demandé :
— Et les deux pour cent restants ? D’où viennent-ils ?
Elle se rappelle encore la tête d’Elena quand elle lui avait répondu :
— Ça, cariña , c’est la deuxième énigme. Je n’en ai absolument aucune idée ; mes instruments sont d’ailleurs bien trop primaires pour faire de vraies analyses, ils se contentent de répéter : séquence inconnue ! Le plus étonnant, c’est que cette particularité génétique n’est pas présente chez tous les individus. Il faudrait prendre le temps de tester toute la population, mais, statistiquement, je dirais que seulement quatre personnes sur dix possèdent un pourcentage d’ADN inconnu allant d’un à deux pour cent. Autre chose…, avait-elle ajouté comme s’il ne s’agissait que d’un détail sans importance. Chez Ylssaïa et Lana, ce pourcentage monte à six pour cent…
William ramène Lola à la réalité :
— Est-ce que tu sais où se trouve Ylssaïa ? Une caravane en provenance des Hautes Terres est arrivée en fin de journée, peu de temps avant le spectacle de Juî et Zaïa et des rumeurs circulent comme quoi ta fille aurait encore fait des siennes…
Lola soupire en écoutant William lui raconter comment Ylssaïa aurait attaqué des marchands et provoqué la fuite de leurs porteurs pour le seul plaisir de les humilier.
— Nous savons bien que ce n’est pas le cas, conclut William, mais elle va s’attirer des ennuis à vouloir jouer les justicières toute seule.
— Je vais lui parler, mais elle ne m’écoute pas, répond Lola, depuis que son père n’est plus là, elle n’écoute plus personne…
Sur ces entrefaites, Zaïa et Juî arrivent, accompagnés d’une joyeuse bande de comédiens et de musiciens. L’ambiance devient de plus en plus festive et les Terriens doivent renoncer à parler sérieusement. Lola se passerait bien de ces petites fêtes où tout le monde boit un peu trop d’alcool et où elle doit faire semblant d’être heureuse. Elle finit par s’esquiver discrètement en même temps qu’Alice et Gerzath, abandonnant William, qui n’en a pas fini d’apprendre des expressions locales et d’enseigner quelques perles de la culture terrienne à ses nouveaux amis.
— Si quelqu’un m’avait dit, quand j’étais petite, que William connaissait autant de chansons paillardes, je l’aurais pris pour un très mauvais menteur, plaisante Lola.
— C’est parce qu’il attendait que tu sois couchée pour nous soûler avec ses horribles chansons ! répond Alice.
Elle prend Lola dans ses bras pour lui souhaiter bonne nuit, un geste rare chez elle, avant d’ajouter :
— Il est comme nous tous, il s’adapte et s’occupe le cerveau pour éviter de trop penser… À bientôt, Lola, et n’oublie pas de me rejoindre au cristal avec Vlad, ce que je veux vous montrer m’intrigue vraiment…
Lola les regarde disparaître sur le chemin qui mène aux installations de Lia. L’astrophysicienne a posé sa tête sur l’épaule de son compagnon tandis que celui-ci lui entoure la taille en parlant. Ils forment un couple étrange, Alice semble être la seule personne qui puisse le rendre bavard. Avec elle et pour elle uniquement, il raconte ce qu’il a dans sa tête. Quant à Alice, pourquoi est-elle avec ce grand homme taciturne ? Lola n’a aucune réponse, mais voir sa sévère tutrice d’autrefois, adoucie et souriante, lui suffit.
La jeune femme passe devant la chambre silencieuse de Lana avant de rejoindre la sienne. Elle allume une mèche plongée dans une coque de katoma remplie d’huile. La petite lampe éclaire faiblement l’intérieur du cocon. Lola s’assoit en tailleur sur la couche. Elle a du mal à ne pas penser à Zven. Elle doit s’occuper le cerveau, comme l’a si bien dit Alice ! Lola tend son esprit vers l’extérieur, la présence végétale est omniprésente. Écrasante. Son esprit se faufile entre les feuilles, s’élève vers la montagne. Elle sent l’énergie lumineuse de Lana, enroulée autour d’une petite flamme vive : Yna. Plus loin encore, Ylssaïa dort. Elle est dans la grotte des géants. La tristesse et un sentiment de profonde incompréhension ne quittent pas la jeune fille, même endormie. Lola s’inquiète pour elle. Son aînée n’arrive pas à surmonter la disparition de son père, et comment peut-elle l’aider, elle qui le pleure chaque nuit en silence ?
Ylssaïa était à l’intérieur du Cristal lorsque le Chemin de Lumière s’était ouvert, quatre ans plus tôt. Elle n’avait pas vu son père disparaître dans la pierre devenue liquide. Elle regardait ébahie, les images de l’espace projetées comme par magie sur toutes les facettes d’Ylstérion. Elle avait vu l’arche lumineuse ouvrir le ciel et la surface or et noire de Zra de si près qu’elle s’était sentie flotter dans l’espace. Quand elle avait appris la nouvelle, vu sa mère prostrée, sa sœur perdue, son cœur s’était barricadé pour arrêter de souffrir. Elle n’avait pas versé une larme.
Lola s’allonge sans éteindre la lampe. Dans une minuscule boîte faite d’écorce, elle prend une étamine de fleur du sommeil et la pose sous sa langue. Juste une, cela ne peut pas lui faire de mal et au moins elle arrêtera de penser.
– 3 –


Ylstérion, 2200

Lorsqu’il ouvre à nouveau les yeux, Zven a l’impression d’être à l’intérieur d’une cage. Une cage sans barreaux ni porte. Il met du temps à se rendre compte qu’il n’a plus que ses yeux pour voir, ses oreilles pour entendre ou sa peau pour ressentir. Son esprit est prisonnier de son propre corps et il est incapable d’en sortir. Il se souvient d’avoir rêvé de Lola, il se souvient également d’avoir senti l’intelligence d’Ylstérion prête à lui obéir, puis plus rien. Quand il s’aperçoit que ses membres aussi sont entravés, la panique l’envahit. Il est toujours allongé sur l’autel circulaire au centre du cristal. Tout autour de lui, les êtres qui lui ressemblent s’affairent au milieu des écrans remplis d’images, sans s’occuper de sa présence. Combien de temps est-il resté inconscient ? Son regard s’attarde sur la demi-sphère d’un blanc laiteux qui culmine, loin au-dessus de sa tête. Le cœur d’Ylstérion n’est plus que la clé de voûte sans âme de l’architecture qui l’entoure. Lui aussi s’est tu. Le sentiment d’isolement est insupportable ; Zven tente de bouger, mais il a beau bander ses muscles, rien n’y fait, il est cloué à la pierre. Une sensation de froid sur sa peau. Zven relève un peu la tête, le seul mouvement qu’il semble être en mesure de faire, pour s’apercevoir qu’il est entièrement nu !
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? gémit-il entre ses dents.
Zven n’est pas particulièrement pudique, mais il se sent ridicule au milieu de tous ces gens habillés. Richement habillés même. Leurs vêtements paraissent excentriques au Möam qu’il est. Il a l’impression d’être au sein d’une troupe de saltimbanques extravagants. Certains portent des pantalons moulants au niveau des fesses et qui s’évasent comme des robes sur les chevilles, tandis que d’autres ont l’air d’avoir les jambes teintées, tellement le tissu colle à leur corps. Beaucoup sont accoutrés de jupes très longues et chargées de fioritures, qui ondulent quand ils marchent. Certaines femmes sont vêtues de tuniques largement échancrées sur leur poitrine ou, au contraire, qui les couvrent jusqu’au menton. Mais, si les formes sont variées et sans aucune considération pour l’aspect pratique d’un vêtement, les couleurs quant à elles sont sobres et même un peu tristes. Des teintes de gris au mauve pâle, en passant par le beige et l’ocre.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? répète Zven avant de s’énerver. Et rendez-moi mes habits !
Un homme en jupe lui jette un coup d’œil sans lui répondre puis se détourne. L’a-t-il compris et ignoré ou bien ne parle-t-il pas la même langue ? Zven laisse retomber sa tête sur l’autel. Soudain, la fille au regard bleu et or est au-dessus de lui. Naël. Il se souvient d’elle, et les informations refluent comme un raz de marée dans son cerveau. Elle porte le nom de l’Élu qui tua le fils de Zra. A-t-il fait un bond de plus de soixante-dix cycles dans le passé pour se retrouver à l’époque de la légende fondatrice de son peuple ? Ces gens sont-ils vraiment les ancêtres créateurs si chers à ses concitoyens ? Il sait très bien que les mythes déforment l’histoire, mais là… Naël est une femme et elle n’est pas möam… Comme toutes les personnes qui l’entourent. La même peau dorée que lui, la même crinière de cheveux blonds et des yeux tout aussi étranges que les siens, mais d’une diversité comme il n’en a jamais vu. Une sensation de vertige s’empare de lui :
— Qui êtes-vous ? articule-t-il.
Naël fronce les sourcils et répond sans s’adresser directement à lui :
— C’est très ennuyeux d’avoir dû bloquer ses ondes neuroniques, il s’exprime dans un patois incompréhensible ! Il va falloir lui enseigner à parler avant de pouvoir apprendre quelque chose de lui ! Comment nos enfants ont-ils pu perdre notre langage sur une période aussi courte ?
L’homme en jupe lui répond :
— Une génération est suffisante pour que la barbarie s’installe, alors…
Mais, contrairement à eux, Zven a immédiatement reconnu leur langue, il les interrompt avec colère :
— Qui traitez-vous de barbare ? Je connais votre langue, même si, de là où je viens, plus personne ne la parle…
Les deux êtres se regardent surpris, mais Naël se reprend très vite :
— Parfait ! Tu vas donc pouvoir répondre à quelques questions qui nous intriguent profondément…
— Pas avant que vous ne m’ayez libéré et donné des vêtements, rétorque Zven en plantant son regard dans celui de la femme.
Elle est d’une beauté époustouflante ; ses yeux marine et or s’ombrent d’une frange de cils noirs démesurés. Elle observe Zven en penchant la tête de côté, et ses cheveux, relevés sur le haut de son crâne, tombent, telle une cascade dorée et soyeuse, sur l’une de ses épaules dénudées. Ses lèvres sont de la même couleur que ses iris, bleues parsemées d’étoiles, et Zven se demande si elle s’est grimée ou s’il s’agit de leur teinte naturelle. Elle porte une tunique immaculée, nouée sur la nuque, et qui épouse les courbes de son corps comme une seconde peau jusqu’à ses pieds nus.
Naël sourit et son regard s’attarde sur toute l’anatomie de la créature sans la moindre gêne ; pourtant elle concède :
— Tu as raison, c’est nous les barbares. Vivian, trouve-lui un vêtement !
Au même instant, Zven sent disparaître le champ de force qui le maintenait à la pierre. Il s’assoit avec des mouvements ralentis. Il a la tête qui tourne à force d’être resté allongé et ses muscles semblent rouillés. Il remarque les dizaines de points sombres qui lui couvrent le corps et se rend compte qu’il porte quelque chose autour du cou. Ses doigts devinent un collier de métal froid et fin. Un anneau de fusion ?
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? répète-t-il pour la énième fois en fronçant les sourcils.
— Ça ? demande Naël en passant sa main sur les piqûres suspectes qui s’étalent sur le torse de Zven.
Il a un mouvement de recul et elle rit, tandis que l’homme qui se nomme Vivian revient avec une sorte de robe fluide et d’une couleur terne indéfinissable.
— Nous avons dû procéder à quelques analyses sur ta personne afin de vérifier… certaines choses. Mais si nous commencions par nous présenter ? ajoute-t-elle en s’empressant de changer de sujet.
Puis elle se tait dans l’expectative d’une réponse.
Zven a enfilé le vêtement, mais n’a pas encore tenté de se mettre debout. Dans sa tête, les pensées défilent à grande vitesse et son instinct lui dicte de ne pas faire confiance à ces gens. Au bout d’un instant, il demande à Naël en lui adressant son plus beau sourire :
— Eh bien, j’attends ! Il me semble que tu pourrais commencer les présentations. Vous m’avez enlevé, vous me séquestrez et vous m’empêchez de communiquer par la langue des âmes, pourquoi ?
Un peu déstabilisée, Naël acquiesce :
— Tu as peut-être raison. Voici Vivian, dit-elle en se tournant vers l’homme en robe qui a des yeux d’un vert presque transparent et porte ses cheveux dorés comme un casque. Il est notre meilleur docteur en génétique virale expérimentale ! C’est aussi un excellent joueur de viole antique et un expert en matière d’histoire des arts sonores du XXI e millénaire de la dynastie Whaüm…
Alors que le dénommé Vivian se confond en remerciements, elle continue :
— Quant à moi, je suis Naël, élue par mes pairs à la Chambre des maires depuis un peu plus de onze années – en temps universel coordonné {3} , il va de soi ! – et pour les trente-neuf prochaines années si Yls me le permet !
Elle s’interrompt en le questionnant du regard, et Zven se demande si elle le fait exprès ou si elle pense sincèrement avoir répondu à ses interrogations. Il décide de lui répliquer dans la même veine :
— Je me nomme Zven, poète et musicien ambulant de formation, je suis devenu cultivateur et chasseur d’araignées par nécessité.
Le sourire de Naël vacille et il ajoute :
— Si nous arrêtions de jouer ? Vous me dites qui vous êtes, pourquoi je suis ici, et moi je vous parlerai du futur ? Parce que c’est bien ce que vous voulez ? « L’homme du futur n’aurait jamais dû naître et il ne doit pas repartir… » C’est bien de moi qu’il s’agit ?
— Je crois que nous ferions mieux de nous entretenir ailleurs, finit par dire Naël, en perdant un peu de sa superbe. Je préviens Kala.
Elle laisse Zven aux bons soins de Vivian et sort de la cellule de commandement pour rejoindre le forum où doivent se trouver les doyens et doyennes à cette heure. L’interface de communication implantée dans son cerveau avant même sa naissance lui indique le chemin à suivre. Mais elle pourrait aisément se passer de la carte qui se dessine devant ses yeux, tellement elle connaît ces couloirs. Le silence et la solitude l’accompagnent. Elle ne rencontrera personne malgré la distance qui sépare la cellule de la surface. Quelle ironie ! Avoir construit un refuge sur le modèle de leur vaisseau mère, pouvant accueillir un million d’âmes, pour s’y retrouver à moins de trois cents ! Elle emprunte l’un des puits ascensionnels en demandant à Ylstérion de la soulever jusqu’au premier niveau. Elle aime la sensation de flotter dans l’espace, le vide sous la plante de ses pieds nus, et ses cheveux qui ondulent autour de son visage. D’un mouvement leste, elle saute sur le palier de l’étage qu’elle veut atteindre et se dirige vers la sortie. En traversant le grand hall d’apparat qui, lui, n’a rien à voir avec le vaisseau mère, elle éprouve un fort sentiment de fierté pour la civilisation à laquelle elle appartient. L’architecture est grandiose, élégante et faite pour impressionner les esprits, telle une ode à la création et aux arts. La porte colossale s’ouvre sur une commande mentale qu’elle émet machinalement et elle accède à la petite cour construite avec la roche noire excavée du hall. Vide, elle aussi. En cheminant sous le passage couvert qui mène à la grande cour du forum, elle entend les rires des enfants, leurs babillages joyeux, et dans son cœur renaît l’espoir. C’est le moment de la journée où les plus âgés étudient tandis que les plus jeunes se réveillent de la sieste et écoutent des histoires. Ils ne sont pas dans la cour immaculée qui leur est réservée, et c’est tant mieux, car Naël est pressée. La jeune femme adore la compagnie des enfants, surtout les plus petits, alors, s’il lui arrive de traverser pendant leur temps de récréation, elle ne peut pas s’empêcher de rester un instant avec eux pour partager leurs jeux et s’émerveiller devant cette vie qui se développe.
Au bout de la cour, toutes les portes du forum sont grandes ouvertes. L’air peut ainsi circuler librement dans l’immense coupole de verre et on a parfois la sensation qu’une brise légère souffle sur les gradins. Des dizaines d’hommes et de femmes y déambulent par petits groupes ou en couple, c’est le lieu de rencontre favori de leur communauté. Les doyens sont là, eux aussi, une vingtaine d’hommes et de femmes dont l’âge est le critère pour accéder à cette distinction. Une distinction qui s’accompagne d’une charge bien plus importante que celle de maire dont est dotée Naël.
La jeune femme avise Kala au milieu d’un groupe et se dirige vers lui.
— Il a repris conscience, commence-t-elle sans préambule, que faisons-nous ?
— Il ne peut plus communiquer avec Ylstérion, tu en es certaine ? demande Kala avec une note d’énervement.
— C’est tout de même assez extraordinaire, s’extasie l’une des doyennes, qu’il n’ait pas besoin d’une interface pour utiliser la communication neuronale…
— Oui, c’est un développement que nous n’avions pas prévu, concède Naël poliment. Nous avons réussi à bloquer cette aptitude avec une interface externe justement. Mais, heureusement pour nous, il parle notre langue, nous pouvons donc nous passer de télépathie pour communiquer…
— C’est ennuyeux, tout de même, fait remarquer un homme qui a les mêmes yeux que Naël. Comment saurons-nous s’il dit la vérité ou s’il nous cache quelque chose ?
— Pourquoi voudrait-il nous mentir ? s’étonne une femme, d’une voix douce. Il est un descendant de l’une de nos créatures et nous avons fait en sorte qu’elles soient dociles et obéissantes !
— En effet, s’énerve Kala, mais lui est une anomalie ! Son apparence, confirmée par l’analyse de son ADN, est inexplicable ! Il n’aurait jamais dû naître et, au vu de la catastrophe dont il est à l’origine, je ne pense pas qu’il soit si soumis que ça ! Qu’est-ce qui a bien pu nous échapper ? J’ai beau me repasser les analyses faites par Ylstérion sur lui, je ne comprends pas !
— Ce ne serait pas la première fois que nous commettons une erreur ! Nous avons signé notre propre mort il y a sept ans en utilisant les gènes extraterrestres sans les précautions nécessaires…, remarque encore l’homme aux yeux bleus et or.
— Nous avons peut-être fait une grossière erreur, mais nous ne sommes pas encore morts ! Je vous interdis de perdre espoir, nous ne serons pas les derniers de notre histoire, réplique sèchement Kala.
— Les siècles ont émoussé nos connaissances… Nous sommes isolés ici depuis si longtemps, observe Lanne, la femme à la voix caressante.
Kala s’impatiente :
— Ce qui est fait est fait, nous ne pouvons pas retourner en arrière ! Occupons-nous plutôt de découvrir comment un hybride, porteur de nos gènes, a pu naître, et comment il s’y prend pour détourner la porte d’Ylstérion !
— Tu as raison, Kala, répond Naël avec un sourire. Nous ne pouvons pas retourner en arrière, quelle ironie n’est-ce pas ?
Kala la foudroie du regard, il n’aime décidément pas l’humour de sa consœur et se félicite que les maires aient perdu tout leur pouvoir de nuisance ici. Au moins une conséquence positive du Grand Effondrement !
* * *
Naël observe l’homme à côté d’elle avec émotion. Mis à part ses yeux de géant, il n’est pas différent d’elle. Avec sa peau dorée et sa longue chevelure blonde, il pourrait être un Manaav ordinaire. Ils sont assis sur le large parapet en pierre de la dernière terrasse de la tour. Un endroit où elle aime se retrouver seule d’habitude. Zven passe un doigt entre sa peau et l’interface qui lui enserre le cou.
— Suis-je vraiment obligé de porter ça ? demande-t-il sans la regarder.
Ses iris dorés se strient de volutes noires tandis qu’il fixe la mer de nuages au-delà des terres, comme si cela pouvait l’aider à digérer ce qu’il a appris la veille. Il a replié une jambe sous lui pour faire face au vide et la robe ridicule que lui a donnée Vivian couvre à peine ses jambes musclées. Sa main continue de triturer l’interface dorée autour de son cou avec un geste machinal. Naël soupire. Zven lui rappelle soudain quelqu’un, mais elle ne doit plus penser au passé et elle ne doit surtout pas s’éprendre de cet homme ! Ce mutant, comme dit Kala. Il est si jeune que cela en deviendrait presque indécent.
— Je suis désolée, dit-elle enfin pour répondre à son interrogation. Mais nous ne pouvons pas nous permettre de laisser ton esprit communiquer avec Ylstérion.
— Je suis si dangereux que ça ?
— Kala le pense.
— Et toi ?
Naël est un peu déstabilisée par la question. Qu’est-ce que cela lui importe, ce qu’elle pense ? Pourtant elle réplique avec honnêteté :
— Je ne sais pas. Je dirais que tu es menaçant sans le savoir.
— Je dois avouer qu’après ce que j’ai entendu je me sens assez insignifiant… Est-ce que je peux te résumer avec mes mots les paroles de Kala ? C’est si difficile à admettre que j’ai peur de m’être trompé quelque part… J’ai forcément compris quelque chose de travers.
Elle l’encourage d’un regard et il reprend :
— Vous venez d’un empire qui n’est pas encore né. Un empire qui régnera sur des centaines de mondes gravitant autour de centaines d’étoiles… mais tout ça n’arrivera que dans une centaine de millions d’années ?
— Jusque-là, tu as tout bon.
— Un jour… l’empire s’effondrera de lui-même, rongé par la décadence, les luttes de pouvoir et les invasions. Vos ancêtres fuiront cette nouvelle barbarie, ils partiront à la recherche d’une nouvelle Terre. Le hasard les mènera jusqu’à une étoile autour de laquelle ne gravitent plus que des mondes morts. Ils y découvriront une brèche, une déchirure dans l’univers et s’y engouffreront pour rejaillir dans le passé. Un passé si lointain que leur empire n’y est pas encore né. Un passé si ancien que leur espèce même n’a pas encore vu le jour. Vous êtes les descendants de ces survivants et Möa est au seuil de cette faille…
— Möa signifie « avant le commencement » dans notre langue… Nos ancêtres ont pensé qu’ils pourraient vivre ici, si loin dans le passé qu’ils ne rencontreraient probablement jamais leurs propres présents. Leur civilisation renaîtrait dans ce coin de l’univers bien avant l’apparition de l’empire d’où ils venaient…
— Mais pourquoi, alors, avoir construit cette porte, ce passage vers un monde en train de s’effondrer ?
— Parce que nos ancêtres n’étaient pas les uniques survivants de l’empire. Des milliers de vaisseaux se sont éparpillés dans l’univers, et tous avaient le même but : que notre espèce survive. La porte représente cet espoir. Si un autre vaisseau trouve le chemin pour nous rejoindre, alors notre civilisation renaîtra peut-être ici. Lorsque la porte d’Ylstérion s’ouvre, c’est comme si nous envoyions une bouteille à la mer…
— Et, moi, je suis le grain de sable, c’est bien cela ? En me servant de votre porte pour mes propres desseins, je vous empêche d’envoyer cette bouteille dans le futur ?
— C’est à peu près exact. Nous avons repéré ta présence deux fois auprès d’Ylstérion, et, les deux fois, la porte s’est ouverte dans le passé au lieu de construire le passage vers notre futur… Nous ne pouvions pas te laisser faire.
— Mais vous aussi, vous êtes en train de changer le passé ! En s’installant ici, vos ancêtres ont peut-être déjà condamné l’empire d’où tu viens à ne plus exister !
— Peut-être, mais nous sommes ici. Notre espèce, elle, survivra…
Naël se sent un peu triste pour lui. Il n’a jamais voulu ce qui est arrivé. Il ne savait peut-être même pas ce qu’il faisait. Pendant l’audience avec les doyens, il a peu parlé, révélé peu de choses sur son peuple. Kala et les doyens ont été rassurés d’entendre que le culte d’Yls perdurera après eux et que la crainte de Zra est bien inscrite profondément dans la mémoire collective des descendants des enfants, mais il n’a donné aucune information qui pourrait expliquer la fermeture de la porte ou la disparition de leur propre espèce dans un futur si proche.
— Il y a autre chose qui m’intrigue, l’interroge soudain Zven en se tournant vers elle. Comment se fait-il que, dans soixante-dix cycles, mon peuple devienne si différent du tien, si nous sommes vos descendants ? Parce que, là d’où je viens, personne ne vous ressemble, à part moi…
— Dans soixante-dix cycles ? demande Naël avec un petit sourire d’incompréhension.
– 4 –


Möa, 2327

— Cent cinquante-sept ans… Je ne comprends pas, répond Lola.
Elle se penche sur les graphiques d’Alice avec Vlad.
— Tu as peut-être mal interprété les données récoltées par Ylstérion ? suggère Vlad.
— Tu penses bien que j’ai tout vérifié dix fois plutôt qu’une avant de vous en parler, lui rétorque Alice, un peu agacée.
Ils sont autour de la grande table ronde du cristal, sur laquelle Alice a disposé quatre flexis pour former un écran de taille acceptable. Quand ils ont traversé la faille, quatre ans auparavant, les astronautes terriens ont pris soin de prendre avec eux tout le matériel technique qu’ils pouvaient transporter. Ils ont dû faire des choix, mais les flexis ont été indéniablement une bonne stratégie. Une importante partie des données contenues dans la mémoire centrale de Miss Doe, leur ancien ordinateur de bord, a pu être téléchargée sur ces tablettes flexibles et emportée avec eux dans cette réalité. Mais surtout, ces données se sont révélées très utiles pour transposer certaines informations générées par Ylstérion dans un langage plus accessible pour des humains.
— Si je résume, reprend Vlad, toi et Gerzath, vous avez réussi à isoler un signal qui correspond à l’énergie dégagée par le Chemin de Lumière lorsqu’il se déclenche ?
— Exactement, et c’est un peu grâce aux légendes möams, puisque ce signal revient tous les dix-sept ans. Je vous épargne la représentation en image sur les écrans du cristal, il n’y a que Gerzath qui les comprenne ! ajoute-t-elle avec un sourire à l’adresse de son compagnon.
Alice porte un anneau de fusion, et elle connaît désormais suffisamment la langue mathématique utilisée par l’intelligence artificielle d’Ylstérion pour pouvoir communiquer avec, mais, pour expliquer, elle a besoin d’un bon vieux flexi.
— Ensuite, reprend Lola, vous avez remonté l’historique de ce signal jusqu’à environ cent cinquante-sept ans avant aujourd’hui…
— Non, jusqu’à exactement cent cinquante-sept ans. Le dernier signal que nous avons repéré remonte à 2170…
— Pour être correct, il faudrait plutôt parler du premier signal, corrige Gerzath, qui comprend maintenant assez bien l’anglais international des Terriens.
Les implications de cette découverte se mettent rapidement en place dans les cerveaux de Lola et Vlad :
— C’est impossible, s’exclame la jeune femme. Les légendes möams parlent de plus de mille ans d’histoire… Le Chemin de Lumière s’est ouvert plus de soixante-dix fois depuis la disparition de leurs ancêtres créateurs ! Ils ont des chants pour chaque élu qui est parti depuis que le fils de Zra est supposé les avoir anéantis !
— Les troubadours ont toujours eu une imagination fertile, rappelle Gerzath.
— Attendez, reprend Alice. Je n’en ai pas fini ! En cent cinquante-sept ans, nous avons repéré le marqueur énergétique du rayon onze fois… Il n’y a rien qui vous choque ?
Elle les observe sans pouvoir cacher son excitation, mais Vlad est excellent en calcul mental :
— C’est une fois de trop ! s’exclame-t-il. Si le chemin se déclenche automatiquement en suivant un cycle de dix-sept ans, il aurait dû se déclencher seulement dix fois depuis cent cinquante-sept ans !
— Exactement !
Alice leur enseigne le graphique où elle a reporté les années et pointe son doigt sur 2200 avant de reprendre :
— Il y a exactement cent vingt-sept ans, quelque chose ou quelqu’un a déclenché l’ouverture du chemin, alors que Petit f était encore très loin…
Le cœur de Lola fait un bond :
— Zven !
— C’est exactement ce que je me suis dit ! s’exclame Alice.
Lola ne l’a jamais vue dans un tel état d’exaltation.
— Évidemment, ce n’est qu’une supposition, se rattrape-t-elle. Nous n’avons, pour l’instant, aucun moyen de savoir ce qui s’est passé cette année-là ! Comme vous le savez, nous n’avons toujours pas trouvé d’information sur la vie et l’histoire des gens qui ont construit cet ordinateur. À croire que cela n’avait pour eux aucune importance !
— Ou alors tout est bien là, mais nous ne savons pas comment y accéder, la corrige Gerzath.
Alice se calme un peu :
— Tu as certainement raison. Mais, comme je suis une scientifique, je cherche des éléments concrets et des données objectives. Je suis en train d’essayer de programmer Ylstérion pour analyser la décharge énergétique produite par Zven, lorsqu’il nous a ramenés ici. Je voudrais aussi trouver le signal de la brèche que tu as traversée en 2323, Lola, pour pouvoir les comparer… Je suis certaine que la singularité temporelle qui s’est produite alors et qui t’a ramenée en 2306 n’est pas qu’un accident et que je vais bien finir par trouver comment fonctionne ce rayon, et, surtout, à quoi il sert !
Vlad l’écoute à peine, penché sur le graphique et les données qu’elle a engrangées dans le flexi :
— Ce que tu appelles avec euphémisme une singularité temporelle, pourrait très bien être un trou de ver, un phénomène encore considéré comme hypothétique, et toi, tu insinues que non seulement nous serions en présence d’un tel phénomène, mais aussi d’un mécanisme capable de le créer !
— Je n’ai jamais dit créer, tu extrapoles ! s’insurge Alice. Simplement, j’ai la conviction que le Chemin de Lumière a été fabriqué pour utiliser cette singularité temporelle que tu peux appeler trou de ver si tu veux, et je voudrais bien découvrir pourquoi. À quoi pouvait bien servir ce mécanisme ? Est-il nécessaire que je demande à Ylstérion de repasser les images que mon cerveau a collectées lors de la dernière nuit de Zra pour te rappeler que la réalité nous surprendra toujours ?
— Non… mais je voudrais quand même les revoir.
Alice pose sa main sur l’une des consoles de pierre immaculée qui entourent l’estrade sur laquelle ils se trouvent. Sur la paroi incurvée, un écran à sept côtés s’illumine tandis qu’elle rappelle ses souvenirs. La technologie d’Ylstérion reste un mystère et Alice serait incapable d’expliquer comment les images qui traversent son esprit sont restituées sur l’écran par l’IA. Plus curieux encore, il semblerait que l’extraordinaire intelligence extraterrestre puisse pallier les oublis de sa mémoire et faire abstraction des choses dont elle croit se souvenir, mais qui n’existent que dans son imagination. D’une manière ou d’une autre, son souvenir est imprimé à jamais dans les circuits invisibles de la machine.
La place Noire envahit l’heptagone, illuminant la nuit, puis le point de vue s’envole, poursuit le rayon dans l’espace et s’en éloigne à une vitesse vertigineuse pour avoir une vue d’ensemble. Celui qui regarde a soudain l’impression d’être dans l’espace ; Möa n’est plus qu’une boule entourée de nuages rosés qui laissent parfois entrevoir son immense océan ou un bout du supercontinent qui s’étire sur les deux hémisphères. Le Chemin de Lumière transperce la couche de nuages comme une épée effilée, puis, subitement, la lumière fléchit, se transforme en arc pour atteindre Petit f. Durant les quelques minutes où les deux planètes sont reliées, les spectateurs voient nettement une structure de lumière verte se dessiner d’un côté de l’arc tandis que de l’autre, ils ont la sensation de regarder un ciel inconnu.
— C’est toujours aussi impressionnant, commente Vlad. Une arche semblable à une construction humaine qui surgit du vide…
— Exactement ce que j’ai pensé en voyant ce phénomène pour la première fois, s’exalte Alice. Ce Chemin de Lumière n’est pas un système de protection contre un risque éventuel de collision entre les deux planètes, c’est vraiment un chemin, comme le racontent les légendes möams, un chemin construit par leurs ancêtres pour rejoindre un autre bout de la galaxie…
— Là, c’est toi qui extrapoles ! s’exclame Vlad en riant.
— Pour en revenir à ta découverte récente, les interrompt Lola, si le Chemin de Lumière ne s’ouvre que depuis cent cinquante-sept ans, vous imaginez ce que cela implique pour les Möams ? Que ceux qui ont créé ce mécanisme existaient toujours il y a un peu plus d’un siècle et demi ? Les ancêtres créateurs sont supposés avoir disparu il y a plus de mille ans !
— Cela implique que les prêtres d’Ylstérion qui transmettent notre histoire et les troubadours qui colportent nos légendes mentent depuis tout ce temps, lui répond Gerzath sans paraître le moins du monde perturbé par sa propre révélation.
— Ils ne mentent pas, corrige Alice. Une partie de votre histoire semble avoir été oubliée, c’est peut-être dû à un traumatisme collectif. L’histoire du fils de Zra décimant, en une seule nuit, tous vos ancêtres, est probablement l’interprétation d’une catastrophe exceptionnellement dramatique…
— Tu penses à quoi ? demande Lola.
— Un dysfonctionnement du rayon, comme celui qui s’est produit en 2306, et qui aurait vraiment anéanti une civilisation entière, ne laissant que quelques survivants…
— Des survivants qui seraient à l’origine de la société actuelle…
Vlad continue la phrase que Lola a laissée en suspens :
— Une société traumatisée par l’apparition de Zra dans son ciel, l’annonciateur d’un grand malheur, une société qui s’imagine vivant sur une île entourée par un abysse où réside la mort. C’est plausible, en effet.
Gerzath se tourne vers Lola :
— Les plus anciens d’entre nous ont peut-être des souvenirs enfouis, tu ne penses pas ?
— C’est le contraire qui m’étonne, répond Lola très perplexe. Comment un peuple peut-il avoir oublié un événement vieux d’à peine un siècle et demi ?
— C’est en effet assez difficile à croire, continue Alice. Mais imaginons quelques dizaines de survivants, peut-être très jeunes, qui auraient dû lutter pour survivre dans un environnement dévasté… Ils ont pu s’inventer des dieux et des rites pour expliquer ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre, c’est de l’ordre du possible.
Lola soupire et demande :
— D’accord, plus rien ne m’étonne ici, sauf quand tu dis que le rayon s’est déclenché à un moment où Zra était encore loin et que tu as pensé à Zven ? C’est tellement incompatible avec ton esprit cartésien…
Alice hoche la tête :
— Je sais, mais je te signale que j’ai traversé une singularité temporelle, créée ou manipulée par lui, alors, je m’interroge : lui serait-il arrivé la même chose ?
— Oui, mais pourquoi serait-il allé en 2200 ? demande Gerzath.
— Il n’a peut-être pas choisi où il allait, répond Alice.
Lola les abandonne à leurs hypothèses et leurs travaux. La découverte a aiguisé leur curiosité et Vlad a même décidé de reporter son retour au village de quelques jours pour aider Alice et Gerzath. Lola, quant à elle, a promis de repasser lorsqu’elle rentrerait des Hautes Terres. Elle longe maintenant les couloirs éclairés de lumière verte en se demandant si elle en a vraiment envie. Elle admire l’acharnement que met Alice pour trouver une explication à ce qui est arrivé quatre ans plus tôt. Pour sa part, il y a un élément qui l’empêche de vouloir découvrir la vérité à tout prix. Si on lui avait dit, il y a quatre ans, qu’un jour, elle abandonnerait tout espoir… Alice a émis l’hypothèse que Zven avait fait un bond dans le passé, elle aussi y a pensé. Mais que lui importe de savoir s’il est mort il y a plus de mille ans ou seulement un siècle et demi. Elle n’en a pas parlé devant les autres pour ne pas plomber leur enthousiasme, mais ils savent très bien ce qu’elle pense. Depuis que Zven a disparu dans la place Noire transformée en cercle miroitant, il ne lui parle plus. Qu’est-ce que cela peut signifier d’autre, sinon qu’il a péri ? Elle a passé des jours et des nuits à espérer, recréant toute seule la colline au chêne en souhaitant qu’il l’y attende… Le lendemain de cette terrible nuit, alors qu’elle avait fini par s’endormir dans les bras d’Elena à quelques pas du lieu du drame, elle avait cru sentir sa présence. Une main qui se tendait vers elle pour lui caresser la joue. Elle avait ouvert les yeux pour voir son visage se rapprocher d’elle, et puis, plus rien. La vision s’en était allée aussi vite qu’elle était apparue. Elle avait rêvé, c’était tout. Parce que, depuis, pas une fois elle n’a entendu sa voix résonner dans son esprit. Pas une fois il n’est venu la rejoindre sur la colline au chêne. S’il vivait, il y serait venu. Le temps et l’espace ne sont pas des barrières pour lui, même s’il était incapable de revenir, son esprit serait là, avec elle… Non, cette fois-ci elle a bien peur qu’il ait découvert une vraie limite à ses aptitudes sensorielles, la mort.
Elle sort du Labyrinthe par l’entrée principale, celle ouvrant sur la cour Noire d’Ylstérion. Aujourd’hui, après le rituel du zénith perpétué par les sages, une assemblée doit avoir lieu sous la coupole Blanche, et Séa lui a demandé d’être présente. Les institutions ont évolué depuis la retraite forcée de Yota. Au niveau des villages, c’est toujours l’assemblée des Mères qui règle conflits et petits larcins, mais, à celui de la société tout entière, les sages d’Ylstérion ont perdu leur prédominance. Ils ne sont plus choisis seulement par les prêtres et prêtresses du culte, mais aussi par l’assemblée des Mères. Et le plus révolutionnaire fut certainement la décision d’admettre des Mères parmi eux. Les gens, surtout ceux ayant vécu dix-sept ans en exil sur le Mur, voulaient que ces femmes, qui régissaient la vie dans les villages avec autant de discernement qu’un sage, soient représentées dans la plus haute instance du pouvoir. Ils y voyaient aussi une garantie contre les abus d’une autorité trop uniforme. Les sages qui avaient entouré Jedehia puis Yota, mis à part Néthi, n’avaient pas brillé par leur indépendance d’esprit. Ils avaient cautionné des décisions contraires à leurs croyances les plus fondamentales par manque de courage et par peur du changement. Un autre bouleversement de taille avait été la disparition du statut de doyen. Autant on entendit quelques voix s’élever contre la nomination des Mères à l’assemblée des sages, autant la suppression de la fonction de doyen fit l’unanimité. Jedehia avait montré jusqu’où le fanatisme pouvait mener, et Yota avait abusé de sa position pour asseoir un pouvoir personnel et despotique, c’en était assez pour le peuple möam.
Maintenant, lorsqu’un conflit éclate dans une communauté ou qu’une décision doit être prise au niveau de la société tout entière, prêtres, Mères et sages se réunissent pour débattre et voter. Les sages jouent souvent un rôle d’arbitres quand les discussions sont houleuses, mais il est rare qu’on leur demande de trancher comme autrefois. L’assemblée de cet après-midi doit trouver une solution pour l’éducation des jeunes établis loin d’Ylstérion, et Lola se doute de la raison pour laquelle Séa l’a conviée. Ils vont inévitablement parler d’Ylssaïa. Lola sait que, la veille de son retour, sa fille aînée s’est encore une fois illustrée en importunant une caravane de marchands des Hautes Terres. Et il a fallu que cela tombe une fois de plus sur Oter ! L’ancien amant de Jeïla et incontournable marchand de la Maison d’Uma n’apprécie guère qu’on l’empêche de faire du négoce comme il l’entend. Il s’est plaint auprès des Mères du village du Mur, suggérant que la jeune fille devrait être remise sur le droit chemin si sa mère n’y parvenait pas seule et, aujourd’hui, il mène l’affaire sous la coupole Blanche. Les Mères du Mur avaient pourtant demandé à la Maison de la jeune fille, en l’occurrence celle de Jeïla, d’offrir des réparations à Oter pour le temps qu’il avait perdu, mais, apparemment, cela n’avait pas suffi.
— Un tonneau de très bon vin, arrivé à pleine maturité pour faire oublier une farce de gamine, ça n’est pas assez pour lui ? s’était énervée Jeïla, c’est San qui devrait réclamer des dédommagements à Oter pour lui avoir enlevé ses meilleurs chasseurs et en avoir fait des ivrognes !
Car au village du Mur, même si on réprouvait l’acte d’Ylssaïa, tout le monde lui donnait raison sur le fond, et c’est peut-être ce qui n’avait pas plu à Oter. Il s’était senti humilié par le manque d’empathie à son égard de ces Mères qui parlent des géants comme s’il s’agissait de Möams. Lola, quant à elle, a surtout peur pour sa fille. Elle est devenue si entière et colérique qu’il est impossible de lui parler sans qu’elle explose. Et puis, il y a aussi ce sentiment indéfinissable de l’avoir perdue. Depuis que son père n’est plus là pour canaliser son énergie débordante, rire de ses excès ou de ses sautes d’humeurs, lui parler avec fermeté lorsqu’il le faut, Ylssaïa n’écoute plus personne. Et surtout pas sa mère. Alors qu’autrefois c’était toujours vers elle qu’elle finissait par se tourner. Son père était son modèle, son héros, celui à qui elle voulait ressembler, mais, pour finir, c’est Lola qui réussissait toujours à faire craquer sa carapace. Aujourd’hui, Ylssaïa est une sauvageonne de presque 17 ans et, quand elle est sur le Mur, elle vit pratiquement plus avec la tribu de San qu’avec les siens. La seule personne qui réussisse encore à se faire écouter d’elle, c’est Lana. Ylssaïa et Lana ont toujours été très proches malgré leurs caractères si opposés et la petite sœur arrivait souvent à mettre son aînée volcanique dans l’embarras devant ses propres contradictions. Elle lui dirait quelque chose du genre :
— Ylssaïa, ton arc, c’est une arme, tu crois vraiment qu’attaquer des marchands avec Yen, c’est la solution ? Tu penses qu’ils vont changer leur façon de voir les géants parce que tu les menaces ? Et tu les menaces de quoi, d’ailleurs, les tuer s’ils s’entêtent ?
Mais Lana est aussi une adolescente de 15 ans, et Lola ne veut pas qu’elle se considère comme la gardienne de sa grande sœur, elle a sa propre vie à mener ! Il y a bien une autre personne à qui Ylssaïa arrive un tant soit peu à se confier, c’est Jonathan. Peut-être qu’un petit séjour à la Bahia en sa compagnie lui ferait du bien, se dit Lola. Et peut-être que cela aiderait Jonathan à se rendre compte qu’il y a des personnes qui ont besoin de lui ici.
L’heure des débats approche, et Lola va s’installer sous la coupole. Les larges baies coulissantes sont grandes ouvertes et la température à l’intérieur est agréable. Séa est déjà là et vient l’accueillir avec un grand sourire :
— Yls’maè, Lola, je suis heureuse que tu aies pu venir !
Sa longue robe bordée d’or flotte avec élégance autour de la toute nouvelle sage. À soixante-deux saisons, Séa reste une femme magnifique. Deux belles rides de chaque côté de sa bouche accentuent maintenant son sourire, ainsi que les pattes d’oies qui s’étalent aux coins de ses yeux incroyablement limpides sous ses sourcils arqués. La mèche blanche, qui sépare sa chevelure sombre en deux parties symétriques, s’élargit au fil des ans, comme pour donner plus d’autorité à son visage. Lola s’étonne souvent de l’apparence juvénile de ses amis möams, comme si le temps n’avait que peu de prise sur eux. D’après Elena, c’est très certainement et très injustement inscrit dans leurs deux pour cent d’ADN inconnus !
Les deux femmes sont bientôt rejointes par Maré. Elle aussi porte la robe des sages, et ce n’est pas dû à son âge avancé. Quand il avait été nécessaire de renouveler l’assemblée de sages, après la retraite contrainte et prématurée de Motè et Yota, Maré s’était imposée comme le choix évident pour devenir la première Mère à siéger dans cette institution. Elle était déjà très respectée, mais son attitude vis-à-vis du meurtrier de l’homme qu’elle aimait depuis de longues années avait forcé l’admiration de tous.
Zra était encore visible dans le ciel nocturne de Möa, mais il avait bien fallu dire adieu au vieux saltimbanque. Alors que le corps de Lötte, emmailloté dans sa plus belle cape de conteur, venait d’être déposé sur le bûcher qui allait l’emporter vers le monde des morts, Maré s’était approchée de Rhèl et l’avait serré dans ses bras. L’ancien commandant de Yota, qui assistait discrètement à la cérémonie, avait éclaté en sanglots et Maré lui avait dit :
— Yls t’a pardonné et, moi, je suis trop vieille pour haïr. Je sais que tu n’as pas voulu le tuer. Désormais, ma Maison est ta maison…
Les assemblées réunies avaient quand même jugé qu’il était préférable d’envoyer Rhèl en exil, car on ne pouvait laisser un crime impuni, mais l’attitude de Maré avait rappelé à tous que le pardon était la clé de la réconciliation.
Depuis qu’elle était devenue sage, Maré vivait plus à Ylstérion que dans sa Maison. C’est sa fille Milbra qui en avait la charge, maintenant, et la vieille femme trouvait qu’il lui était plus facile de passer la main ainsi. Parce que, si Maré faisait preuve de grandeur d’âme, elle restait aussi très directe.
— Tu n’as pas amené Ylssaïa avec toi ? demande-t-elle, étonnée, à Lola. C’est dommage, je pense que cette petite aurait besoin d’un peu plus de contraintes dans sa vie !
— Maré ! la reprend Séa avec reproche. Tu es bien mieux placée que moi pour savoir combien il peut être difficile d’élever un enfant… Ylssaïa est malheureuse et en colère contre le monde entier. Lola est admirable et fait ce qu’elle peut…
— Merci, répond l’intéressée. Mais Maré n’a pas tort. Quand Ylssaïa fait les vendanges chez Jeïla, c’est une tout autre personne ! Le problème, c’est qu’elle n’accepte que ses propres contraintes.
Et que la société möam a tendance à laisser beaucoup de liberté à ses jeunes. Mais ça, Lola ne le dit pas. Ce serait de la mauvaise foi venant d’une Terrienne qui a profité de la même liberté lorsqu’elle était jeune. Peut-être plus, en y repensant, car Lola, pendant ses années passées au camping avec les grands pour seuls tuteurs, n’avait pas à se soucier de la moindre obligation sociale ou morale !
Quand Maré et Séa vont rejoindre leurs sièges avec les autres sages, Lola se tourne vers les gradins. Les Mères occupent deux rangées sur un petit dixième de la circonférence imposante de la salle, et Lola reconnaît Ulmej et Malî qui sont venues représenter les Mères de son village. Il y a aussi Milbra, la fille de Maré, Mina, la Mère du village des Cimes, qui les a accueillies il y a quatre ans, et Uma. Lola est un peu surprise de la voir : normalement, lorsqu’une Mère est directement concernée par une affaire – Dédra, la compagne d’Oter est la fille d’Uma – elle prend part aux débats en simple citoyenne. Peut-être vont-ils vraiment parler d’éducation en général et non du petit scandale provoqué par sa fille en particulier, se rassure-t-elle. Mais ses espoirs tombent au bout de quelques minutes à peine. Oter se lève pour témoigner, il a déjà été agressé deux fois et a même perdu des marchandises, Dédra y va de son grain de sel en se plaignant des jeunes mal élevés du village du Mur. Ulmej se sent personnellement mise en cause et répond :
— Nos jeunes sont instruits dans la tradition d’Ylstérion ! Nous avons un sanctuaire, et Néthi a su s’entourer de suffisamment de prêtres et de maîtres guerriers depuis que nous avons renoué les liens avec les Hautes Terres, pour assurer une instruction à tous les enfants qui le souhaitent ! D’ailleurs, Lana, la propre sœur d’Ylssaïa en est une élève modèle !
Uma se lève pour lui répondre :
— Certes, vous faites de votre mieux, mais ne serait-il pas plus bénéfique pour notre communauté que tous nos jeunes reçoivent la même éducation ? Sur le Mur, vous avez quelques personnes compétentes, mais qu’en est-il des enfants qui naissent à la Bahia Rosa ? Si notre société doit s’étendre, je pense qu’il est important de donner à toutes les futures générations une instruction en accord avec nos principes et nos croyances.
Les discussions continuent, mais Uma a marqué un point auprès de tous. Même Ulmej hoche la tête en signe d’assentiment lorsqu’une prêtresse fait observer que la langue des âmes ne peut se développer si personne, dans l’entourage de l’enfant, n’y est vraiment sensible.
— Notre vocation première, ajoute-t-elle, c’est la transmission de nos savoirs et de nos légendes. Il est bien dommage que de plus en plus de Maisons négligent d’envoyer leurs enfants à Ylstérion, comme le veut la tradition.
Finalement, les deux assemblées votent pour rendre cette tradition obligatoire. Tout enfant ayant atteint l’âge de dix saisons devra prendre le chemin d’Ylstérion pour y être éduqué, où qu’il vive sur Möa.
— Mais, s’il n’est pas heureux ? les interroge la vieille Mina, qui se souvient de son Kum. Une saison, c’est très long…
— Nos jeunes reviennent à chaque moisson, tu ne crois pas que tu exagères ? reprend Uma.
Séa intervient :
— Je pense qu’il existera toujours des exceptions, Mina, mais notre communauté a besoin de cette unité. Nous devons voir plus loin que le présent. Un jour, peut-être, nous vivrons partout sur Möa, nous devons faire en sorte que notre peuple ne perde plus son histoire… Comme il semblerait que ce soit arrivé à l’époque de la disparition de nos ancêtres créateurs. Tout ce que nous apprenons du cristal d’Ylstérion et des Terriens doit être enseigné aux générations futures !
Elle fait l’unanimité et les débats semblent clos lorsque Oter se lève à nouveau :
— Et que faisons-nous des délinquants actuels qui n’auront pas eu la chance de profiter de ce nâham {4} ?
— Pourquoi ne pas les envoyer à Ylstérion pour un séjour de rééducation ? propose Uma. Nous savons tous de qui veut parler Oter, une saison parmi les novices d’Ylstérion pourrait apprendre à Ylssaïa à canaliser toute son énergie, qu’en penses-tu Lola ?
Lola pense que c’est une très mauvaise idée, mais elle doit rester diplomate :
— Je pense que les sages peuvent proposer à Ylssaïa de venir passer du temps à Ylstérion en aiguisant sa curiosité et sa soif de mieux maîtriser ses capacités… Mais vous ne pourrez pas la contraindre à rester une saison entière, surtout en parlant de rééducation.
— Alors quelqu’un devra peut-être l’y contraindre, car, si elle ne s’arrête pas, un jour viendra où un marchand excédé ripostera lui aussi avec un arc ! s’exclame Oter.
— Si le marchand excédé commençait par traiter les géants qui ont la faiblesse de porter ses colis avec un peu plus de considération, il ne provoquerait pas le sens de l’injustice de ma fille, répond Lola sans élever la voix.
La tension est palpable, mais Uma s’interpose à nouveau :
— Nous ne sommes pas là pour parler des problèmes avec ces animaux, bien que tu n’aies pas entièrement tort, Lola. Oter ne devrait pas encourager leurs vices. Mais nous sommes tous très concernés par les excès d’Ylssaïa, et s’il lui arrivait malheur parce qu’un marchand ou un chasseur d’araignées en colère décidait de lui donner lui-même une correction, personne ne pourrait se le pardonner !
Son ton alarmiste fait mouche. Même Lola ne sait plus que répondre. Sur Möa, tout le monde porte une arme et, même si l’interdit d’ôter la vie à un autre Möam est encore très vivace, elle sait aussi qu’un accident est vite arrivé. Pour finir, les Mères du village du Mur acceptent d’envoyer Ylssaïa à Ylstérion, et ce, au plus tôt.
— Je me charge de lui faire entendre raison, dit Ulmej. Mais, si elle refuse, je vous la livre ligotée ! Je ne veux pas voir la fille de Zven risquer sa vie pour des enfantillages !
Avant de sortir, Séa se glisse à nouveau vers Lola :
— Ulmej n’y va pas par quatre chemins, et Uma sait bien manœuvrer ses intérêts, mais elles ont un point commun toutes les deux : Ylssaïa a besoin d’aide.
— Je sais bien, avoue Lola. Pourtant un séjour à la Bahia avec Jonathan et moi aurait peut-être été suffisant !
— Peut-être, mais cela n’aurait pas été satisfaisant pour les Maisons des Hautes Terres. Les gens veulent qu’elle soit sanctionnée pour son comportement et c’est compréhensible. Nous ne pouvons pas permettre que quelqu’un s’octroie le rôle de justicier, imagine ce qui se passerait si d’autres suivaient son exemple… Ne t’inquiète pas, Lola, je serai là pour veiller sur elle !
– 5 –


Ylssaïa enrage. Il est absolument hors de question qu’elle se soumette à ce diktat stupide ! Une saison entière à Ylstérion pour suivre les enseignements de prêtres qui sont persuadés que leur étoile est un dieu, non merci ! L’altercation avec sa mère a été terrible. Ylssaïa est partie, sautant de la terrasse dans la végétation du Mur, en lui criant qu’elle ne comprendrait jamais rien, et que, si ata était là, jamais il n’accepterait qu’on punisse sa fille ainsi !
Mais s’il était là, personne n’oserait traiter les géants comme le fait Oter. S’il était là, elle n’aurait pas à prendre son arme pour aider ses amis. S’il était là, elle n’aurait pas cette horrible boule au fond de la gorge chaque fois qu’elle pense à lui. Ylssaïa s’arrête de courir. De grimper pour être vraiment exacte. Elle s’accroche à une liane et se laisse tomber dans un creux entre les branches. Son nid. Enfin, cela ressemble à un nid. Un tas de feuilles et de branches suspendues dans la forêt verticale quelque part sous le premier palier. Ylssaïa se recroqueville, la tête entre les genoux. Elle entend les battements de son propre cœur se calmer tout en se répétant qu’elle n’ira pas… Elle voudrait pleurer, mais les larmes ne viennent pas. Elles ont dû se tarir le jour où ata a disparu. Elle laisse son esprit dériver à distance d’elle comme il le lui a appris et le monde devient plus vaste. Elle n’est plus seule. Des milliers d’êtres vivants « parlent » autour d’elle. Un grouillement d’images fugaces et d’émotions s’infiltre à l’intérieur d’elle et, bizarrement, cela l’apaise. Elle se concentre un peu sur les gens. L’esprit d’ anya n’est pas loin, un nuage gris d’impuissance, de tristesse et de colère. Ylssaïa s’en écarte avant de s’énerver à nouveau. Elle entend sa sœur, lumineuse et intense. Elle joue avec Yna. La petite fille lui apparaît comme une cascade d’eau fraîche, joyeuse et insouciante… Un peu plus haut, il y a Milan. Il cherche Lana et cela l’ennuie de devoir encore faire la nounou ! Ylssaïa ne peut s’empêcher de le taquiner :
— Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle a de moins que Galia, ma sœur ?
Elle pourrait presque le voir rougir de colère quand il lui répond :
— Ylssaïa, tu n’as pas le droit d’entrer dans la tête des gens comme ça !
— Personne ne peut me dicter ce que j’ai le droit de faire ou pas ! lui rétorque-t-elle, à nouveau énervée.
Elle se replie à l’intérieur d’elle-même. Voilà, Milan a réussi à faire ressurgir sa colère ! Bon, à sa décharge, il a raison. Mais il aurait dû comprendre qu’elle voulait simplement plaisanter, pourquoi s’est-il emporté ainsi ? Ylssaïa se lève et sort de sa tanière, elle sait ce qui lui reste à faire. Elle remonte sur le premier palier en quelques mouvements agiles et se retrouve bientôt devant la grande hutte où travaille Lia. Sur la prairie, couverte de grosses fleurs rouges et de fougères, trône un étrange véhicule. Une sorte de vélocipède doté d’une aile de minghû. Ylssaïa en fait le tour avec curiosité. Cet engin serait-il capable de l’emporter jusqu’à la Bahia Rosa ?
À l’intérieur du bâtiment au toit de fougères sèches, deux immenses métiers à tisser attendent qu’on veuille bien les utiliser. Les Möams disposent à ce jour de trois ballons dirigeables, et cela semble suffire à leur petite communauté. L’Intrépide, le Montagnard et la Caravelle font la navette entre les trois territoires habités pour transporter voyageurs et marchandises, mais les Möams s’en servent peu. Entre le Mur et les villages des Hautes Terres, ils préfèrent, de beaucoup, emprunter la voie terrestre plutôt qu’aérienne, et ceux qui vont jusqu’à la Bahia sont encore assez rares. Un millénaire de vie en autarcie a fait de ce peuple une communauté quelque peu casanière. Ceux qui se sont établis au bord du bassin sont de véritables aventuriers pour les autres, qui, pour la plupart, ne voient pas l’intérêt de s’éloigner des terres prospères et hospitalières qu’ils continuent d’appeler la terre des vivants.
Une pétarade assourdissante suivie d’un chapelet de jurons möams accueille Ylssaïa. Lia, en chemise et en sueur devant un four de sa fabrication, tente de faire fonctionner son moteur à vapeur. Un engin assez énorme muni d’une immense roue de transmission en bois cerclé de métal. Vu l’état de Lia, une pièce a dû lâcher.
— Ah, c’est toi ! dit-elle en entendant la jeune fille arriver. Tu as vu ce fiasco ? Notre métal ne résiste pas assez à la pression, et, de toute manière, à quoi nous servirait un tel engin, je te le demande ?
Ylssaïa a l’habitude des humeurs de Lia. Elle s’est toujours bien accordée avec cette aînée au caractère volcanique et entier. C’est un peu comme une tante d’adoption. Lia n’a jamais pu avoir d’enfant. Ce n’est pas rare chez les Möams, et elle ne l’a jamais ressenti comme un manque, mais elle a reporté son instinct maternel sur ceux de Zven et Lola.
— Lia, je dois me servir de ta radio, annonce la jeune fille sans préambule.
— Tu sais où c’est, fais comme chez toi…
Elle n’a pas le temps de finir sa phrase qu’Ylssaïa lui tourne le dos et s’installe devant la table où est posée la radio. Encore un cadeau bienvenu, apporté par les Terriens lors de leur changement d’espace-temps. Aujourd’hui, les petits émetteurs-récepteurs relient la Bahia Rosa au village du Mur et ils ont même réussi à en faire accepter un à Ylstérion.
Ylssaïa doit d’abord actionner la manivelle pour que ses batteries se rechargent, mais, au bout de quelques minutes, l’écran s’allume et le grésillement familier résonne sous le hangar.
— Jonathan, tu me reçois ? l’interroge-t-elle.
Pas de réaction.
— Jonathan, réponds ! Je dois absolument te parler !
Elle réitère des dizaines de fois avant de craquer :
— Jonathan, ils veulent m’enfermer à Ylstérion, et anya est d’accord ! Je n’irai pas, viens me chercher s’il te plaît !
Lia s’approche d’elle et la fait pivoter sur sa chaise :
— Qu’est-ce que tu racontes ? lui demande-t-elle, surprise.
Les nouvelles en provenance d’Ylstérion n’ont apparemment pas encore atteint la jeune femme. Ce qui n’est pas étonnant puisque Lola n’est rentrée que depuis la veille. Ylssaïa lui expose sa version en concluant une nouvelle fois, de son air boudeur, qu’elle n’ira pas.
— Être novice ne veut pas dire être enfermée, tente de l’apaiser Lia. J’ai plutôt de bons souvenirs de cette période de ma vie… Et tu pourras apprendre à te servir d’une épée avec les meilleurs maîtres guerriers !
— Je sais me servir d’une arme et nous avons de très bons professeurs au sanctuaire ! Je sais très bien qu’ils cherchent à me punir parce que je gêne les affaires des marchands des Hautes Terres ! Mais Oter n’a pas le droit de traiter les géants comme il le fait !
— Tu ne crois pas que c’est à San de s’occuper des siens ?
— J’ai essayé de l’avertir, de lui dire que l’alcool rend des mâles comme Jonk esclaves des singes nus, mais il ne voit pas le danger. Il dit que ce sont les singes nus sans force qui sont esclaves de ses chasseurs pour transporter leurs fardeaux inutiles.
— Il n’a pas tort !
— Mais Yen pense comme moi !
— Yen est un jeune mâle, il pense peut-être qu’il sera bientôt assez fort pour défier San et prendre sa place.
Ylssaïa se récrie, visiblement elle n’y avait pas réfléchi.
— En tous les cas, je n’irai pas à Ylstérion, réitère-t-elle têtue. Tu ne diras rien à anya ?
Lia a toujours eu du mal à lui refuser quoi que ce soit :
— Commence par demander à Jonathan ce qu’il en pense, on verra après…, répond-elle en espérant que le Terrien la fera changer d’avis.
* * *
Le commandant Elias Page fronce les sourcils devant l’image qui s’affiche sur l’écran du mess des officiers. La photo a été prise il y a quelques heures à peine, nettoyée des masses nuageuses les plus gênantes. Le super continent de Perle apparaît presque dans sa totalité. Rien de bien différent des clichés pris par la sonde SFI il y a plus de cent trente ans. Si ce n’est pour les deux foyers de couleur rouge vif.
— Vous êtes sûr des résultats ? Il peut s’agir de simples feux de forêt…
Il s’adresse à son second, le lieutenant Sarah Soares, une femme efficace et directe pour une Terrienne.
— Autant qu’on peut l’être, Commandant, répond-elle sans pouvoir cacher son excitation. Les dégagements de fumée observés sont bien trop contenus et statiques pour être d’origine naturelle ! De plus, l’un des sites observés correspond aux dernières coordonnées reçues de l’ Explorer I ! Il y a des survivants, Commandant !
— Ne nous emballons pas, Lieutenant ! la tempère le commandant. L’autre site est à plus de quatre cents kilomètres. Pourquoi un équipage de sept personnes se serait séparé sur deux sites aussi éloignés…
— Commandant, ne jouez pas au sceptique ! Votre second a raison, il ne peut y avoir qu’une seule explication…
Celle qui vient de l’interpeller avec autant de familiarité a le don de l’énerver, mais Elias Page, contrairement à elle, sait rester professionnel en toutes circonstances :
— Madame La Représentante, tant que nous n’aurons pas eu de contact visuel direct, il existera toujours un doute. Ma première responsabilité étant la sécurité de ce vaisseau et de ses occupants, nous allons agir conformément aux protocoles : pas de contact avant d’être à cent pour cent sûr de savoir à qui ou à quoi nous avons affaire. L’échec de la première mission Explorer ne doit pas se reproduire.
Victoria Haussmann le toise d’un regard glacial. À 51 ans, des yeux bleu clair et des cheveux blancs coupés très court, avec, pour seule excentricité, une mèche élégante qui lui tombe sur l’œil droit, la représentante de la Fédération mondiale est une femme extrêmement attirante. Mais sa propension à oublier qu’elle se trouve à bord d’un vaisseau militaire et que, de ce fait, l’autorité supérieure, pendant la mission, c’est lui, commence à agacer sérieusement le commandant.
— C’est vous qui décidez, Commandant, concède-t-elle du bout des lèvres.
Les autres participants ont le tact de ne rien ajouter. Dans l’étroite pièce qui sert à la fois de mess et de salle de réunion aux officiers, outre le commandant, la représentante et le lieutenant Soares, deux autres personnes sont présentes. L’officier-chef mécanicien, Jenny Allen, une belle femme à la crinière rousse et bouclée qui tente de cacher son sourire devant la déconfiture de la représentante de la Fédération des Nations, ainsi qu’un civil aux yeux bruns rêveurs concentré sur son flexi, Lionel Silva, un professeur en exobiologie, que Page juge bien trop jeune pour cette mission et qui, jusqu’à présent, s’est surtout révélé très utile comme secrétaire particulier de madame la représentante ! Page lui jette un coup d’œil agacé avant de continuer :
— Je pense qu’il est nécessaire que je fasse un petit rappel. La mission Explorer I s’est achevée, il y a vingt et un ans, par l’explosion inexpliquée du vaisseau. C’est, en tous les cas, la conclusion logique qu’ont tirée les experts du CTRS {5} lorsque le message de destruction a été reçu, quatorze ans après le départ de la mission. Je vous rappelle que ce message était une émission automatique, conçue pour se déclencher en cas d’explosion ou de destruction totale du vaisseau. Le commandant William Blair avait la possibilité de télécharger en urgence son Log {6} ou toutes autres informations qu’il aurait jugées primordiales pour informer le CTRS de ce qui était en train de se produire. Il ne l’a pas fait. Ce qui suppose qu’il est mort avant d’en avoir eu la possibilité. Les résidus énergétiques que nous avons pu relever dans l’atmosphère, et, plus particulièrement, les dernières coordonnées connues de l’ Explorer I , au-dessus du massif connu sous le nom de mont Olympe, corroborent l’hypothèse d’une explosion en vol. L’ Explorer , comme notre vaisseau, était conçu pour se placer en orbite géostationnaire, pas pour atterrir à la surface de Perle. Or, il semblerait qu’il ait rencontré une force d’attraction bien supérieure à celle prévue par les experts du CTRS, ce qui lui aurait été fatal. Notre mission a été mise en garde contre la présence d’un objet stellaire qui n’aurait pas été détecté par les deux missions précédentes et qui serait capable de fausser nos calculs…
Lionel Silva qui fait oui de la tête depuis un moment, finit par ne plus pouvoir se retenir :
— Mon Commandant, depuis que nous sommes arrivés aux abords de Kepler IV 138, nous n’avons pu constater qu’une seule chose : les données en provenance des deux missions précédentes sont absolument exactes. J’ai demandé au Lab de procéder à des scans de la zone autour de Perle à la recherche d’objets pouvant se trouver sur une orbite ayant un plan différent de ceux des quatre planètes connues, et rien ! Pas le moindre astéroïde ! La seule explication au crash est que la force qui a fait dévier l’ Explorer I de son orbite venait de la planète elle-même ! Et maintenant, nous constatons la présence d’une concentration d’émission de particules anormalement élevée, en deux endroits du globe. Cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose…
— Calmez-vous, Monsieur Silva, lui intime froidement la représentante Haussmann. Nous parlons de survivants, et de rien d’autre. Continuez vos scans, il y a forcément quelque chose qui nous échappe !
Jenny Allen vient à l’aide du chercheur trop enthousiaste.
— Le professeur Silva a raison, il n’y a aucun objet de masse significative dans les parages de Perle. S’il y en avait un, au moment du crash, il est déjà rudement loin…
— Ce qui n’est pas impossible ? l’interroge le commandant Page.
La jeune femme hausse les épaules et ses yeux verts se fixent sur lui :
— Nous pouvons demander au Lab d’effectuer des simulations de trajectoires elliptiques pour voir si la présence d’un tel objet est possible, au moins en théorie, car je ne vois que cette explication.
— Pourriez-vous être plus claire ? la sollicite Victoria Haussmann.
— L’ Explorer I a peut-être abordé Perle au moment où la planète croisait la trajectoire d’un objet suffisamment massif pour perturber son champ d’attraction, précise aimablement le lieutenant Soares.
— Un objet ? Vous voulez dire quelque chose comme une comète, un astéroïde ? s’informe Victoria Haussmann.
Jenny Allen a un petit rire qui secoue ses boucles rousses :
— Vous plaisantez ? Ce qu’on cherche ressemble plutôt à une planète…
— Une planète supplémentaire qui aurait échappé à toutes les observations ? C’est ridicule, nous connaissons l’existence de cette étoile et de ses planètes depuis combien de temps ? Deux siècles ?
Lionel Silva, qui a replongé le nez dans son flexi, intervient en rougissant presque :
— Trois siècles, exactement. Mais cela ne fait que quatre-vingt-douze ans que nous savons qu’elle abrite la vie, grâce à la première mission SFI, et que nous nous intéressons vraiment à ce système…
Le commandant Page met un terme aux discussions :
— Nous allons nous placer en orbite géostationnaire comme prévu. Les instruments de l’ Explorer II seront bien capables de nous renseigner un peu plus précisément à propos de ces émissions de fumée, n’est-ce pas officier Allen ?
La jeune femme acquiesce. En tant qu’officier-chef mécanicien, elle est la personne la plus qualifiée pour mener ce genre d’investigations, puisque la Fédération des Nations n’a pas jugé l’envoi d’un véritable staff scientifique comme nécessaire.
À vrai dire, Elias Page n’avait, sur le moment, pas été mécontent de savoir que la petite unité qu’il devrait commander était principalement composée de militaires. Mais quand la Fédération mondiale avait décidé de modifier l’ordre de mission, il avait été sur le point de démissionner. Page refusait que son équipage soit aussi responsable de la vie de civils. Ils sont source de conflits et ont du mal à accepter la hiérarchie militaire, pense-t-il en observant le professeur Silva et la représentante Haussmann se lever pour partir.
Lorsqu’on lui avait confié la mission, presque deux ans avant son départ effectif, tout avait été pourtant très clair. Il s’agissait de faire la lumière sur le crash de 2306 et rien de plus. Il se rappelle très bien la commotion planétaire qu’avait causée ce crash. C’était en 2313, à l’époque les transmissions d’informations ne dépassaient pas de beaucoup la vitesse de distorsion 1 I , et la nouvelle était arrivée sur Terre sept années plus tard. Page était alors un pilote de 28 ans, lieutenant de l’armée de l’air onusienne, il se souvient encore des polémiques et des débats qui avaient enflammé la planète et surtout de la réticence des gouvernements nationaux à continuer le programme de recherche sur Perle. L’Exoplanète avait déjà coûté une première sonde en 2193 {7} , un vaisseau avec ses sept membres d’équipage, cent vingt ans plus tard, n’était-ce pas suffisant ?
Paradoxalement, c’est la montée en puissance du pouvoir transnational de l’ONU, combinée à l’arrivée d’un parti conservateur et anti-croissance, connu sous le nom de Mouvement Gaia, qui avait sauvé le programme d’exploration de Perle.
Car, en cette fin de XXII e siècle, les populations du monde demandaient à la fois plus de démocratie à tous les niveaux de la vie politique, et plus de globalisation. Depuis des décennies, déjà, les grandes régions du globe s’organisaient en fédérations d’états à l’image de la Fédération européenne qui allait de l’Atlantique à l’Oural en passant par les Balkans, et la Fédération ottomane.
Le mouvement Gaia, quant à lui, prédisait que la sixième extinction de masse était en marche et que sa principale victime en serait l’espèce humaine. Page se demande encore comment ces illuminés ont bien pu obtenir la majorité des sièges de l’assemblée générale des Nations Unies. Était-ce le désir et la conscience de protéger la planète ou l’avènement d’une pensée populiste exploitant les peurs des treize milliards d’êtres humains du système solaire qui avait permis ce bouleversement politique ? Toujours est-il que cette majorité s’était empressée de rebaptiser l’ONU en Fédération mondiale et de composer le premier gouvernement d’union fédérale mondiale en 2308. Les grandes puissances ne s’étaient d’abord pas trop inquiétées, ONU ou Fédération mondiale, le pouvoir effectif restait chez elles. Mais, après trois mandats du très populaire leader du mouvement Gaia, Rajaska Manni, la donne était en train de changer. Les gouvernements des deux grandes puissances régionales, l’Union de la Grande Asie du Sud-Est ou UGASE et les États-Unis d’Amérique du Nord ou USNA, pour United States of Northern America, se souciaient plus de leurs représentants élus à l’assemblée générale de la Fédération mondiale que de leurs propres parlements.
En 2313, la Fédération mondiale avait à peine cinq ans d’existence, et, alors que les gouvernements de l’UNSA et de l’UGASE refusaient de donner des crédits supplém

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