Fondation
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Description

En ces temps anciens et troubles, tout détenteur de pouvoirs magiques est pourchassé par les Éclaireurs.


Un soir, la vie d'Ysaure, servante dans une auberge, est bouleversée lorsque ces hommes haïs pénètrent sur son lieu de travail et l'accuse d'être une enchanteresse. Une fuite dans le pays s'en suit, avec l'appui d'Axel Delatour, le Passeur d'enchanteur, pour aller vers une contrée où la magie peut s'exercer au grand jour, comme l'a révélé une prophétie. Ce ne sera pas sans embûches.


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Informations

Publié par
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EAN13 9789523400757
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Prologue Partie I : Ici Chapitre I : calme Chapitre II : Fuite Chapitre III : Une cachette Chapitre IV : Discussions Chapitre V : Magie Chapitre VI : Liliane Chapitre VII : Prophétie Chapitre VIII : Dans la cité Chapitre IX : Départ Chapitre X : Ma magie Chapitre XI : Embuscade Chapitre XII : Aveu Partie II : Entre deux Chapitre XIII : Aileen Chapitre XIV : Mort Chapitre XV : Le vieil enchanteur Chapitre XVI : Nouvelles rencontres Chapitre XVII : Refuge Chapitre XVIII : Gédéon Chapitre XIX : Un groupe uni ? Chapitre XX : Prisonnière Chapitre XXI : Mourir… Chapitre XXII : Délivrée Chapitre XXIII : Ensemble Chapitre XXIV : Projet Chapitre XXV : Derniers jours Chapitre XXVI : Piégés ! Partie III : Là-bas Chapitre XXVII : Passage Chapitre XXVIII : Exploration Chapitre XXIX : Rencontre Chapitre XXX : Un lieu magique Chapitre XXXI : Préparation Chapitre XXXII : Chéad Chapitre XXXIII : Face aux démons Chapitre XXXIV : Cachette… Chapitre XXXV : Une ultime explication Chapitre XXXVI : Fondation Épilogue Lexique :
Christelle Dumarchat
Fondation
Les enchanteresses, Tome 3
 
 
Roman de fantasy

 
 
© 2017 Christelle Dumarchat Tous droits réservés
 
Image de couverture : Elisa Dexet  
Publié en septembre 2017, par :  
Atramenta Tampere, FINLANDE
 
www.atramenta.net
 
Prologue
J’ai mis du temps avant de me décider à rédiger cela.
Je m’appelle Ysaure Adélaïde Monflor, enchanteresse De Natura Rerum.
Si je prends ma plume aujourd’hui, c’est parce qu’il est nécessaire que ma fille et mon fils possèdent cette trace écrite. Au sein de celle-ci, je vais regrouper toutes mes connaissances sur l’Autre monde, pour que les événements que j’y ai connus ne se reproduisent pas. Mes enfants et leurs enfants doivent pouvoir y vivre sans redouter les dangers et les peurs causés par nos facultés parmi les Mortels. Mon savoir et mes découvertes s’y ajouteront de même.
J’émets deux souhaits :
Tout d’abord que ce recueil permette à ma descendance de comprendre que la vie est faite de surprise, de hasard, mais qu’avant tout la magie doit être employée pour faire le bien.
Et ensuite que le Liber Majorum soit toujours utilisé à bon escient.
Mes enfants, transmettez-le, complétez-le, et par-dessus tout veillez sur lui, protégez-le afin qu’il ne tombe pas en de sinistres mains.
Partie I : Ici
Chapitre I : calme
C’était étrange.
Je la ressentais de nouveau.
Cette chaleur.
Ce phénomène arrivait de plus en plus souvent. Depuis quelque temps, cela se produisait surtout lorsque j’étais fatiguée, dans des moments où j’éprouvais une émotion forte, ou encore quand une personne mal attentionnée s’approchait de moi, comme un réflexe de défense. Parfois, il y avait aussi ces fourmillements dans mes mains. Cependant, j’avais aussi appris à faire avec et à dissimuler mes réactions, maintenant que j’en connaissais les premiers signes. Néanmoins, j’aimerais tellement avoir des explications sur ce qu’il se passait en moi. Certes, ma grand-mère m’en avait prévenue, mais de manière assez sibylline, sous forme allusive.
Elle m’avait également avertie de n’en parler à quiconque. En effet, c’était trop dangereux à cause de ces hommes vêtus de noirs qui guettaient inlassablement ce genre de manifestation. Les Éclaireurs se montraient sans pitié. Je me rappelais encore cette femme du village voisin qui avait osé le faire. Elle habitait au coin de la rue, à côté du boulanger. Et un jour, nous ne l’avions plus vue. De plus en plus souvent des gens disparaissaient sans aucune raison, simplement à cause d’un mot ou d’une réflexion. Parfois, à voix basse, les plus âgés évoquaient un temps où la magie occupait une place prépondérante dans leur existence. Ma grand-mère avait fait de même. Cependant, actuellement, je me rendais compte que j’aurais dû demander plus d’explications à l’époque.
Je secouai la tête, cessant là mes pensées et je pris les deux seaux, que j’avais remplis presque à ras bord, par leur anse de corde, ensuite je rentrai à l’auberge en suivant la sente un peu caillouteuse qui avait été tracée au fil des passages successifs.
Oui, il valait mieux pour moi que je ne dise rien. J’avais déjà eu tant de mal à trouver cette nouvelle place.
La mère Paulin était peut-être dure, toutefois avec elle je ne risquais pas d’avoir des mains baladeuses sous ma jupe ou sur mon dos, comme avant. Il y avait peu de temps, elle avait remis en place, puis viré avec force, un homme qui s’était permis ce type de liberté avec Élise, tandis qu’elle balayait une des chambres. L’aubergiste considérait que son établissement se devait de conserver une réputation d’honnêteté, et perdre un client qui se comportait de cette manière ne l’affectait pas. Les habitués, les voyageurs et les marchands de passage savaient par le bouche-à-oreille que son auberge était un lieu paisible, confortable et propre.
Je respirai.
Je devais garder le silence pour ne pas me faire remarquer et essayer de trouver par moi-même quelle était la cause de cette chaleur qui se propageait à l’intérieur de moi. Soit, elle n’était pas désagréable, toutefois son caractère imprévisible était agaçant. C’était comme une fièvre légère, mais essentiellement dans mon corps et pas dans ma tête.
Heureusement, cette dernière se dissolvait graduellement. Je pourrai faire mon travail sans y penser. Enfin, jusqu’à la prochaine fois…
Difficilement, je me dirigeai vers la cuisine, pestant contre ce puits qui, bien qu’à côté de l’écurie, me semblait de jour en jour trop loin ! Les seaux paraissaient progressivement plus lourds. J’étais obligée de les remplir à fond, car il fallait toujours une importante quantité d’eau. Le bois des seaux ne séchait jamais puisqu’ils servaient souvent, et même vides ils étaient pesants. De plus, la corde me sciait les mains. Douloureusement. Et cette fois-ci j’avais oublié de les entourer avec du tissu pour les protéger. Néanmoins, je commençais à en avoir l’habitude. De surcroît, j’avais effectué des travaux beaucoup plus durs avant. C’était seulement qu’après le réveil et avec le froid matinal, c’était peu agréable. La mère Paulin tenait à ce que nous exécutions d’abord nos tâches avant de prendre notre premier repas. Les clients passaient avant et beaucoup partaient tôt. En étant attentive, j’arrivai à tout apporter à la cuisine, sans trop en renverser, même si je savais que j’aurais deux nouveaux trajets de ce type à faire dans la journée. J’en avais déjà effectué un, profitant du lever de soleil lumineux. Aujourd’hui, ses chauds rayons m’avaient rendue plus gaie à cause de la belle journée prometteuse qui se profilait. Étant donné qu’il faisait beau, cela avait permis à la terre de sécher. Hier, je m’étais assez vite rendu compte qu’autour du puits, c’était plutôt glissant, cependant j’avais réussi à conserver mon équilibre, malgré quelques dérapages.
La porte de la cuisine se trouvait ouverte, comme je l’avais laissée en partant pour plus de commodité. Je posai mes seaux, puis je tapai mes pieds sur le perron constitué d’une pierre très large, pour faire tomber la terre de mes sabots. Ensuite, je les quittai pour enfiler mes chaussures de cuir plus souples, plus commodes et surtout moins boueuses, que j’employais pour travailler à l’intérieur.
Je restai un moment sur le seuil, savourant les rayons solaires sur mon visage après toutes ces journées pluvieuses. Pourtant, des traces de la gelée nocturne étaient encore présentes sur les touffes d’herbes dans la cour, et le froid pénétrant était toujours assez vif. Les temps étaient durs et le froid pénétrant de l’hiver précédent avait duré fort longtemps. Le printemps, si désiré, semblait éprouver des difficultés à s’installer. Cette douceur matinale nous procurait plus d’espoir pour les jours suivants.
Dans la cuisine, il faisait bon. Contrairement à d’autres endroits, ici ce n’était pas enfumé. La mère Paulin tenait toujours à laisser l’issue entrouverte, ainsi que deux fenêtres, durant la préparation du repas pour que l’air circule. Elle n’aimait pas les odeurs de graillons et la fumée lui piquait les yeux. Dès lors, nous en tirions tous un certain confort.
La pièce se trouvait toujours pimpante : l’aubergiste ne voulait voir que les carreaux de terre cuite octogonaux et ne souhaitait pas que l’on dépose sur le sol de la paille ou une autre litière qui pour elle attirait la vermine. Le sol était lavé au moins tous les deux jours à grandes eaux et nous devions le balayer consciencieusement tous les matins, comme la salle d’ailleurs. Au plafond, les herbes, qui y séchaient, dégageaient un parfum doux et odoriférant, très agréable. Le thym, le romarin et le laurier avaient été ramassés à la fin de l’automne et leurs effluves étaient encore très distincts. Dans le vaste cantou , diverses charcuteries pendaient aux crochets de la hotte.
L’aubergiste menait cet établissement d’une main de fer et elle désirait que les femmes qui y travaillaient puissent avoir la possibilité un jour aussi d’en diriger un. Veuve très tôt avec trois enfants, cette auberge avait été le seul moyen pour elle de subsister et, malgré la mort de son époux, elle avait continué à la tenir, bien que pour une femme ce fut difficile.
Comme elle trouvait que j’étais douée pour la cuisine, assez imaginative, elle me donna l’occasion de participer à l’élaboration des repas. Parce qu’elle faisait souvent des mélanges aventureux et fort peu ragoûtants, mes rattrapages lui étaient assez utiles. Il était vrai que l’imagination était nécessaire pour rassasier les clients en cette période où tout manquait. En outre, j’étais très habile pour dénicher racines, épinards sauvages, baraganes , doucettes, champignons, orties et autres pissenlits ou oseilles sauvages, ainsi que moult autres plantes dont les noms et l’utilisation me venaient d’instinct. Mais je savais qu’il était nécessaire que je refrène cette propension sans doute dangereuse, car connaître des notions d’herboristerie était mal considéré. Elle était trop assimilable à un savoir magique en ces temps troubles. Avec les blettes, les navets, les choux et les topinambours qui abondaient encore dans le jardin, ainsi que les œufs de nos poules, qui heureusement ne manquaient pas, nous étions susceptibles de toujours offrir une soupe chaude, une part d’omelette et un peu de charcuterie aux voyageurs, tâchant de respecter au mieux l’annonce affichée à l’entrée de l’auberge : « Qui dort dîne », et le nom du bâtiment : À la bonne ripaille écrit sur l’enseigne sur laquelle un cochon bien dodu était dessiné.
Je vidai un des seaux dans la marmite de fonte qui pendait à la crémaillère au centre de la vaste cheminée de pierre. Je l’avais nettoyée avant de partir pour mon premier ravitaillement et y avais transféré le contenu de l’un des récipients. L’autre avait été affecté à remplir les brocs d’eau destinés à la salle. Comme nous conservions la braise, le feu avait pu être aisément ravivé, et sa flamme généreuse avait tiédi le récipient plongé dans la braise. Il contenait l’eau employée pour l’élaboration des boissons chaudes. M’avisant de l’absence de cet ustensile, je compris qu’une grande part des infusions était servie. Le liquide de la vaste marmite ne mettrait pas longtemps à chauffer, de la vapeur s’en échappait graduellement.
De la cuisine, je pouvais ouïr les bruits émanant de la salle où le repas du matin était probablement presque achevé pour la plupart des voyageurs. Ceux-ci s’empressaient de partir de bonne heure pour profiter de cette journée non pluvieuse. On y avait apporté le mélange de céréales grossièrement écrasées dans du lait chaud, avec du pain sec : un gruau peu appétissant, mais qui tenait au corps, et que la tisane de tilleul, le vin chaud ou une bolée de cidre permettaient de faire passer.
J’entendais la mère Paulin parler aux clients avec cette intonation rude et forte qui la caractérisait : elle veillait à ce que tout aille bien. Première levée, elle se chargeait d’allumer le feu pendant que nous balayons la salle et que nous mettions sur la table les pichets et les gobelets de fer que nous venions de laver. Les tables restaient toujours dressées et nous n’avions donc pas à nous occuper de cela. Elle ne souhaitait pas que nous nous couchions trop tard, préférant un lever plus que matinal et de la diligence que de la fatigue qui saboterait le travail.
Je lavai les légumes et les plantes que j’avais ramassés hier après-midi dans un panier en osier dont il s’agissait de l’unique usage. Encore une de ses maniaqueries ! J’y rinçai des pousses d’orties auxquelles j’ajoutai un chou. Je coupai le tout et, une fois ce travail achevé, je n’avais plus qu’à attendre que la bonne température soit atteinte avant de les mettre à cuire pour la soupe du soir. Celle-ci, une fois prête, resterait dans un grand pot de fer proche de la flamme pour garantir sa chaleur, posée sur une pierre plate consacrée à cet usage.
Je me plaçai au bout de la longue table en bois pour déguster une tasse de lait tiède sucré au miel de nos ruches, accompagnée d’une tranche de pain du jour précédent. Celui de ce matin achevait de cuire dans le four aménagé dans un trou à l’intérieur de la cheminée et je savais que, dès que cette fournée serait achevée, je devrais en mettre une autre en route et préparer le pâton pour le lendemain afin qu’il repose bien. Je complétai ce repas avec une vieille pomme ridée, cependant encore très goûteuse. La mère Paulin n’était pas radine concernant notre nourriture, compensant par des avantages en nature le fait qu’il lui était parfois difficile de nous payer : pour elle, un ventre plein permettait de bien travailler. Toutefois, nous ne devions pas exagérer. Et comme nous logions dans les combles, ou au-dessus de l’écurie, nous avions pour la majorité très peu de dépenses.
Cela me changeait de mon ancien employeur. Maître Antoine, qui économisait sur tout, aurait désiré que je fasse des extras auxquels je ne me sentais pas prête du tout ! Ma blondeur et mes yeux bleus, ainsi que mes formes avec juste assez de rondeurs, plaisaient aux hommes. Il espérait que je pourrais lui rapporter de l’argent d’une autre manière que par le service en salle. C’était d’ailleurs pourquoi j’étais partie : je préférais un travail honnête. Mais se retrouver orpheline ne rendait pas la situation évidente. Ma grand-mère m’avait élevée après la mort de mes parents et elle m’avait fait promettre de ne jamais m’abaisser à cela, me répétant que j’étais particulière et que je ne devais pas gâcher ce qu’elle qualifiait de don. C’était pour cette raison que j’étais assez méfiante à l’égard des hommes et que j’évitais de les côtoyer. Surtout depuis… Enfin, leurs mains et la manière dont ils me regardaient me remplissaient d’appréhension à leur encontre.
Je passai vite un coup de torchon sur la table afin d’enlever les miettes de pain que je plaçai avec les épluchures de légumes pour donner aux poules. Ensuite, je pris un plat rectangulaire pour y déposer quelques pommes et poires ridées sur lesquelles je déposai un peu de miel pour le dessert du dîner. La journée, nous avions moins de travail, car rares étaient les voyageur qui faisaient halte, à la différence du soir ! La consigne était de prendre le plus d’avance possible dans nos corvées afin d’être en mesure de nous consacrer au service et à l’accueil une fois la fin de l’après-midi venue.
La journée s’écoula tranquillement.
Dans mes tâches, je devais aussi m’occuper des animaux : il y avait deux cochons – à l’engraissement –, des poules, des canards, des lapins et deux vaches qui nous apportaient de quoi nourrir les clients. L’aubergiste faisait en sorte de produire une grande partie des victuailles. Cela permettait aussi d’avoir de la nourriture diversifiée si ce n’était en abondance, du moins en quantité raisonnable. Elle voulait que nous ne manquions de rien et que son commerce prospère, même si partager ne lui posait aucun problème. En revanche, elle échangeait parfois un peu de nourriture contre de menus travaux, ne souhaitant pas que la personne lui soit redevable en quoi que ce soit. Jean, son fils, qui devait reprendre en main l’auberge, possédait les mêmes qualités de cœur et de travail.
Le soir arriva sans que je reste inactive. Par chance, comme la chaleur ne refit pas surface, je pus me consacrer à mes occupations.
Les clients commencèrent à prendre place dans la salle. Dans la petite, réservée à cet effet, les affaires s’amorçaient et Louise, la fille de la mère Paulin, s’occupait de leur accueil. À cause de la confidentialité des tractations commerciales, nous ne pouvions pas y effectuer le service.
À l’intérieur, c’était le brouhaha habituel.
Des cris, des rires, des appels, les sabots des chevaux et les pas des hommes qui résonnaient sur les pierres de la cour.
Cela n’arrêtait pas !
Hector, le responsable de l’écurie, ne savait pas où donner de la tête. Dans ces instants, il valait mieux ne rien lui demander, et je savais aussi qu’après une soirée comme celle-ci, il serait grognon le lendemain. Pourtant, cet homme d’une quarantaine d’années était d’abord aimable et son pied bot ne l’empêchait pas de travailler. De plus, il possédait un réel don avec les animaux. Il était arrivé un jour – d’après ce que l’on m’avait raconté – et il n’était plus reparti. Je pensais qu’il avait dû beaucoup souffrir, car dans son regard se reflétait souvent une profonde tristesse. Néanmoins, son intonation douce était un vrai baume : même s’il ne parlait pas beaucoup, il savait toujours trouver le mot juste.
Mais très vite, à la demande de l’aubergiste, je revins à l’intérieur où c’était une ronde incessante. Je reconnus très vite des habitués qui se saluaient à haute voix.
Beaucoup de personnes dans la salle étaient bruyantes, s’interpellaient.
Toutes du reste… sauf un homme.
Il paraissait avoir la trentaine, toutefois lorsque je croisai son intense regard noir, il me sembla beaucoup plus âgé, tellement il y avait de gravité dans ses yeux d’ébène. Il était brun, et comme je l’avais vu entrer, je savais qu’il était aussi assez grand. Sa tenue était propre, bien qu’il voyageât à pied – il n’avait laissé aucune monture à l’écurie. Cet homme ne faisait pas attention à ce qu’il se passait autour de lui et, au cours de la soirée, il ne fit que consommer sa timbale de vin et son assiette de soupe trempée. Il restait silencieux, pourtant parfois il me semblait sentir son regard sur moi, et la chaleur se diffusait par intermittence à l’intérieur de mon corps.
Cependant, là, c’était différent des autres fois : j’avais la sensation que des frissons se propageaient le long de ma colonne vertébrale. Que se passait-il ?
J’effectuai mon travail en faisant au mieux pour que cela ne se remarque pas. Pourtant, instinctivement, mes yeux revenaient fréquemment vers cet homme énigmatique qui demeurait silencieux.
Chapitre II : Fuite
Mon service s’éternisait. Machinalement, je tentai d’oublier ces prunelles ébène posées sur moi qui se faisaient de plus en plus inquisitrices. Je distribuai les pots de cervoise, les écuelles de soupe, les tranchoirs. Et à la cuisine, il fallait laver les couverts sans interruption.
La routine habituelle.
Soudainement, une exclamation rageuse fusa :
— C’est elle ! La blonde ! Elle correspond à la description que nous avons eue. C’en est une !
Je levai la tête.
Je vis trois hommes vêtus de cette cape noire bordée d’argent que nous connaissions tous comme étant celle des Éclaireurs, ces hommes sans pitié chargés d’éradiquer la magie. Uniquement les enchanteurs qui avaient prêté allégeance à leur Ordre la conservaient. L’un d’entre eux me désignait d’un doigt chargé de menaces et pourvu d’un rubis étincelant à la lumière des bougies et du feu qui éclairaient la salle. Son bras levé faisait une ombre sur le mur qui intensifiait le caractère sinistre de ce geste.
Sous la surprise, je fis tomber le plateau de bois et les timbales de fer vides. Ce bruit métallique sembla prendre un relief sonore encore plus dense face à l’abrupt silence qui s’était instauré peu après l’exclamation. La panique, qui commençait à m’étreindre, fit éclater la chaleur en moi. Je la ressentis comme un coup de fouet qui me sortit de mon immobilité. Je ne savais que faire. Tous les clients me regardaient, interloqués. Certains même s’étaient levés et bouchaient le passage, gênant les Éclaireurs pour me rejoindre.
La mère Paulin vint vers moi et me souffla en se penchant rapidement vers moi :
— Pars.
Elle me donna une légère caresse sur la joue, très surprenante chez cette femme, glissa quelques piécettes qu’elle venait juste d’avoir dans la poche de ma longue jupe, avec un morceau de fromage et de pain qu’elle prit sur la table voisine, alors que les Éclaireurs se trouvaient bloqués par la grande table centrale.
Le coup d’œil qu’elle me jeta était chargé d’affliction, mais aussi d’anxiété.
Et je fis ce qu’elle me demanda. Je ne voulais lui nuire en rien. Je ne souhaitais pas qu’il se produise quoi que ce soit de mauvais ici. Je reculai hâtivement.
Je ne comprenais pas leur accusation.
Je ne pouvais pas être une de ces enchanteresses honnies !
Et pourtant…
Je passai dans la cuisine, laissant tout en plan, et là, je vis le mystérieux jeune homme surgir devant moi, entré par la porte extérieure, qui me dit :
— Venez avec moi.
Je fis un pas en arrière, atterrée :
— Pardon ?
— Nous n’avons pas le temps de prendre vos affaires, ni que je vous donne de plus amples explications. Vite, ils arrivent !
Il prit ma main avec force et nous nous dirigeâmes vers la sortie. Nous avions presque atteint l’écurie, quand je pus entendre des pas derrière nous. Sur ces entrefaites, il bifurqua à gauche pour se diriger vers le bosquet qui se trouvait à côté de l’auberge. Et puis il y eut soudain cette petite voix douce qui m’intima dans ma tête de lui faire confiance. C’était si étrange ! Mais je lui obéis.
Je me laissais entraîner. J’étais tellement perdue ! Cet homme n’était pas d’ici – du moins je ne l’avais jamais rencontré avant – et pourtant il connaissait les lieux parfaitement, car malgré la nuit tombée, il n’avait aucune hésitation pour se mouvoir.
Nous restâmes cachés dans le bosquet, d’où nous pouvions observer ce qui se passait. Mon cœur battait à tout rompre, j’avais l’impression d’avoir de la fièvre tant la chaleur était intense en moi : elle n’avait jamais été si forte !
Cependant, il n’y avait pas que ce fait qui me paraissait déconcertant : l’auberge était cernée par un brouillard noir et dense, soudainement apparu, et qui n’avait rien à voir avec l’obscurité naissante.
— Que se passe-t-il ? demandai-je dans un murmure, plus pour moi que pour mon inattendu compagnon.
— Ils cherchent des traces résiduelles d’un quelconque sortilège, me répondit-il en chuchotant.
— Quoi ?
Je me retournai vers cet homme.
— Vous êtes une enchanteresse : ils cherchent donc des preuves de votre magie.
Il m’asséna cela avec une impassibilité édifiante.
J’encaissai, ébahie, préférant conserver toutes mes interrogations pour la suite. J’étais incapable de réagir pendant qu’il saisissait mon bras et m’amenait déjà loin dans le petit bois un peu éloigné. Je me laissais faire, dépassée par tous ces événements.
Les hommes nous suivaient.
Mon étrange sauveteur – je ne pouvais pas le qualifier autrement – me guidait d’un geste sûr. La nuit ne présentait aucune gêne dans sa progression. Il était manifestement capable de distinguer la moindre branche cassée, le trou le plus mineur, toutes les embûches naturelles qui se trouvaient sur notre route.
Il m’était possible d’entendre le bruit de pas de nos poursuivants beaucoup plus lourds. Leurs bottes à épaisses semelles résonnaient. Mon compagnon était pourvu de bottes plus légères et mes chaussures d’intérieur étaient aussi silencieuses que fragiles.
Mon souffle était haletant : je n’avais pas l’habitude de tenir un rythme aussi soutenu. Mes pieds dérapaient et les obstacles commençaient à les meurtrir à cause de la semelle de corde trop fine. Ma jupe se prenait dans les ronces, dans les fougères, dans les hautes herbes. Je manquais de trébucher nombre de fois, mais mon compagnon ne me lâchait pas. Il évitait avec une formidable habileté les arbres. J’avais réellement l’impression qu’il voyait dans le noir !
Nous continuâmes d’avancer.
Derrière nous les pas s’espaçaient de plus en plus et les vociférations s’accentuaient à mesure qu’elles résonnaient avec moins de force.
Lorsque les pas se firent moins perceptibles, nous diminuâmes un peu le rythme de notre course, sans pour autant l’interrompre.
— Ça va ? s’enquit l’homme doucement.
— Oui, toutefois j’ai de plus en plus de mal à soutenir cette allure, rétorquai-je dans un chuchotement.
— Je le sens, Ysaure. Je vais essayer de trouver un endroit où nous pourrons trouver refuge pour la nuit. En attendant, gardez votre souffle.
Je n’osai plus rien dire, même si j’étais surprise qu’il connaisse mon nom. Mais cette remarque furtive fut laissée de côté. Je me concentrai sur notre course, rassurée aussi par le fait que nous n’entendions plus le bruit des bottes de nos poursuivants. Cependant, je me doutais qu’ils n’avaient pas abandonné leur traque. Ils devaient toujours être à notre poursuite. Que me voulaient-ils ? Pourquoi me cherchaient-ils ? Étaient-ils au courant de ce qu’il s’était passé ? Non, ce n’était pas possible ! Et puis, l’homme avait probablement veillé à ne pas s’en vanter auprès de quiconque. Et maître Antoine avait dû choisir de garder le silence pour pouvoir conserver sa clientèle.
Nous progressions dans la forêt qui devenait de plus en plus touffue. Malgré les branches et les obstacles divers, mon compagnon n’avait toujours pas d’hésitation dans ses mouvements. Il avançait avec assurance.
Finalement, nous nous arrêtâmes à un emplacement dégagé où une sorte de cabane de chasse se trouvait, noyée dans la végétation, avec seulement un toit de branchages et de feuilles, du moins d’après ce que je pus en distinguer à la faveur de la lune qui éclaira un court instant la scène.
Nous nous installâmes sous cet abri de fortune.
Mon sauveur déposa à mon intention son manteau sur le sol : le froid était présent et, maintenant que nous ne courions plus, je le sentais avec force. Je grelottais autant de peur qu’à cause de la froidure ambiante. Ne supportant pas le froid, j’étais très attentive aux changements de temps, et ce depuis l’enfance.
Mon compagnon me prit contre lui dans un geste dépourvu de toute mauvaise intention. Au contraire, l’étreinte de cet inconnu était très réconfortante. Inexplicablement.
— Je suis désolé, je ne peux pas allumer de feu, car nous serions repérés sur-le-champ ! déclara-t-il, rompant momentanément le silence, dans un murmure.
— Je comprends.
— Essayez de dormir, je veille. Soyez sans inquiétude.
Je ne sus pas pourquoi, mais sa voix me rassura, m’apaisa. Sa chaleur m’enveloppait, même si je ne comprenais pas pourquoi il ne ressentait pas le froid comme moi. Il était vrai aussi que ma chemise était peu épaisse. Je n’avais pas pu prendre avec moi de cape. Je resserrai mes bras autour de mon buste et tentai d’oublier la froidure hivernale.
Chapitre III : Une cachette
Tandis que l’aurore n’avait pas encore chassé l’obscurité, je sentis que l’on me secouait l’épaule, puis une main recouvrit ma bouche et, dans un chuchotis, j’entendis :
— Réveillez-vous ! Ils sont proches de nous. Venez.
Bien que mon esprit fût embrumé, je me levai aussitôt, constatant avec déplaisir que mes muscles me faisaient mal. La course d’hier n’avait pas arrangé la situation. Les pierres qui affleuraient sur le sol étaient rentrées dans ma chair. Mais je ne pipai mot. Il fallait partir.
Mon sauveur agita rapidement son manteau avant de le passer, puis il me saisit la main pour m’aider à me soutenir, car mon corps n’avait visiblement pas envie de suivre le mouvement général. Malgré le froid et l’énervement, j’avais quand même pu glaner quelques instants de sommeil. Toutefois, c’était loin d’être réparateur.
À ce moment, des cris d’appel se firent entendre derrière nous.
Ils étaient vraiment à proximité !
Mon compagnon évitait toujours les chemins faciles et dégagés. Malheureusement, comme il préférait les endroits cachés, les ronces et les épineux mettaient à mal ma jupe en arrachant des lambeaux qui facilitaient probablement les Éclaireurs dans leur recherche. Les branches me cinglaient le corps, bien qu’il fasse tout son possible pour me les éviter. S’il n’y avait pas eu la poigne solide de cet inconnu, qui ne me lâchait pas, j’aurais abandonné depuis longtemps et je serais tombée nombre de fois ! Mais il ne renonçait pas.
Tout à coup, je l’entendis murmurer cette phrase étrange :
— Si seulement nous pouvions utiliser le transport.
Je tournai ma tête vers lui, délaissant du regard le chemin caillouteux qui me meurtrissait les pieds.
— Le quoi ?
Il secoua la tête :
— Rien…
Qu’avait-il voulu dire ?
Il dévia soudainement vers la gauche.
— J’aurais dû y penser plus tôt ! s’exclama-t-il.
— À quoi ?
— Venez. Nous allons les semer ici.
Il se dirigea vers un tas de rochers. Puis, sans aucune hésitation, il dégagea un pan de lierre qui révéla une anfractuosité dans laquelle il se glissa, ne me lâchant toujours pas.
— Mais… tentai-je de dire.
— Venez, ayez confiance.
Je le suivis, regardant avec regret s’amoindrir la luminosité fournie par le jour qui se levait et qui pénétrait tout juste par l’ouverture. Le boyau était assez grand pour que nous puissions y tenir tous les deux, toutefois sur la terre glissante j’avais du mal à avancer et la noirceur progressive ne me rassurait pas.
— Où sommes-nous ? murmurai-je.
— Aux Roches du Maléfice.
— Comment !
J’avais déjà entendu parler de ce lieu. Cela ne me plaisait pas du tout ! Il possédait une très mauvaise réputation dans le comté. Personne n’osait s’en approcher, car la rumeur courrait que l’on avait vu des gens y entrer, mais jamais en ressortir.
Il dut s’apercevoir de mes réticences, car il chuchota :
— Il n’y a aucun danger. N’ayez aucune crainte : c’est uniquement un nom, et les rumeurs ont fait le reste. Les Éclaireurs n’aiment pas être confrontés de trop près aux sites magiques, ou qui ont une telle renommée. Ce qui est le cas de cet endroit. Il y a donc des chances qu’ils ne nous suivent pas céans. Néanmoins chut, continuons.
— Je n’y vois rien, soufflai-je.
— Ne vous laissez pas troubler par cela, je connais très bien ce lieu.
Et le silence s’imposa.
Quand nous parvînmes dans une sorte de petite salle très basse avec un chemin assez large tracé au milieu des stalagmites, je pensai que nous nous y arrêterions, pourtant mon compagnon en décida autrement. Il se dirigea vers une autre sortie et j’entendis un craquement soudain. Je pus à ce moment-là voir avec surprise une torche dans sa main dont la flamme se consumait doucement.
— Que… ?
— Je l’ai enflammée. Il y a en constamment céans. Et je pense que nous pouvons dorénavant allumer une lumière sans souci. De là où nous sommes, ils ne verront rien.
Des questions se bousculaient dans ma tête, car je ne voyais rien qui puisse servir à mettre le feu. Alors comment avait-il fait ? Et puis comment connaissait-il cet endroit ? Pourtant, cette lueur me rassurait et notre cheminement reprit dans cette nouvelle galerie.
Il faisait sombre. De plus, les ombres que produisait la flamme n’étaient pas rassurantes. La grotte suintait d’humidité et nous devions faire attention aux stalactites. Le bruit des gouttes me perturbait, car il résonnait dans le silence lorsqu’elles tombaient à terre. Mais je savais que nous devions avancer, bien que le sol, ici dégagé, soit savonneux. Il était nécessaire d’établir une certaine distance avec les Éclaireurs.
Mes vêtements étaient humides. J’étais frigorifiée, néanmoins je ne lâchai pas la main de mon sauveur.
Cette main si inattendue.
D’ores et déjà, comme nous progressions avec moins de rapidité, je m’interrogeai. Qui était cet homme ? Je ne savais même pas son nom et, en outre, face à sa présence, aucunes de mes réactions de défense ne s’étaient déclenchées. En effet, la chaleur n’était plus sensible depuis que nous avions trouvé ce refuge. Et j’étais certaine d’une chose : il dégageait de la magie. Il y avait cette aura douce et bleu foncé autour de lui. Je me rappelais qu’il ne fallait pas que je parle de cela à quiconque. Ma grand-mère, lorsqu’elle s’était rendu compte que je possédais cette capacité, me l’avait souvent répété. Et je savais que seuls les enchanteurs étaient en mesure de voir celles de leurs condisciples, comme elle me l’avait également appris. Bien sûr, tout être humain possédait une aura, je pouvais les voir de même. Pourtant, malgré le fait que je fusse capable de distinguer la sienne, cela ne signifiait pas que j’étais une enchanteresse !
Toute à ma réflexion, je manquais de chuter et je revins à notre environnement, plus attentive à son aspect.
Cette grotte semblait démesurée. Le long passage paraissait n’avoir aucune fin.
Je grelottai de plus en plus, car, à cause de notre départ précipité, je n’avais pas pris de vêtement chaud et ma chemise était assez fine sous mon bliaut. Sans compter que les gouttelettes que je recevais sur la tête et dans le dos étaient gelées.
Toutefois, il fallait avancer. Heureusement, derrière nous je n’entendais aucun bruit : à cause de la renommée de ce coin, les Éclaireurs avaient probablement renoncé à cette course-poursuite, du moins à l’intérieur. Ils devaient sans doute nous attendre devant l’entrée, car nous n’avions pas replacé le lierre qui permettait de l’obstruer. Cependant nous, nous ne pouvions plus revenir en arrière.
La peur me tenaillait toujours et je renforçai instinctivement ma prise sur la main de mon sauveur inconnu. De plus, celle-ci était toujours là pour me retenir et prévenir une chute éventuelle.
Petit à petit, je pus remarquer que sous nos pieds l’humidité glaciale et la terre glissante faisaient place à des graviers. Les murs dégouttaient moins et la température paraissait s’attiédir – relativement. Notre torche achevait sa combustion. Il n’y avait plus que des ombres courtes sur les murs. Nous allions bientôt nous retrouver dans l’obscurité.
Il y avait aussi ce point de côté qui me faisait de plus en plus mal. Mon compagnon d’infortune s’essoufflait aussi. Dans ces conditions, nous ralentîmes de concert, sans échanger aucun mot.
Le boyau se rétrécissait.
Finalement, la torche s’éteignit.
Je dus avoir une attitude qui montrait ma panique, car l’homme accentua sa pression sur ma main et me dit avec une intonation rassurante :
— Tout va bien, nous sommes bientôt arrivés.
— Vous savez où l’on va ?
— Oh que oui ! C’est un refuge connu pour notre engeance et une cachette idéale. Comme je vous l’ai dit précédemment, sa réputation est fausse, mais elle nous sert beaucoup et permet de nous protéger avec efficacité. Allez, courage. Il y a de quoi se réchauffer à l’intérieur de la grotte.
— Comment cela ?
— Vous allez voir.
Il cessa de parler et de nouveau, malgré l’obscurité, il marcha sans aucune hésitation. Je me laissai guider, veillant au mieux à ne pas choir, car la terre me faisait encore déraper, en plus du fait que les ténèbres augmentaient mon anxiété.
Soudain mon compagnon s’arrêta et je vis avec stupeur une incroyable petite lueur bleue apparaître devant nous.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— Une lumen dux .
— Une quoi ?
— C’est une lumière que l’on fait apparaître grâce à un sortilège bénin. Je n’en ai pas besoin, car ces lieux me sont familiers et je connais un charme qui octroie à mes yeux la capacité de voir dans l’obscurité. Cependant, j’ai perçu votre angoisse, alors maintenant que nous sommes assez loin de l’entrée et que cette trace infime de magie ne peut pas être remarquée par nos poursuivants, j’ai jugé que je pouvais… la faire éclore. J’espère que cela va vous rasséréner !
J’étais assez stupéfaite par ce geste rempli de sollicitude et je le remerciai dans un chuchotement. Toutefois, il y avait plus : par ce geste je pris conscience qu’il pratiquait cet art honni en ces jours troubles. Il s’agissait vraiment d’un enchanteur. C’était la première fois que je voyais un acte appartenant à ce domaine, et celui-ci était réellement déroutant.
Sans le vouloir il m’avait aussi fourni une explication supplémentaire intéressante : il avait la possibilité de voir dans le noir grâce à un charme. Cela expliquait certains phénomènes et répondaient à mes interrogations précédentes. Il avait dû allumer la torche de la même manière.
Face à mon soulagement évident, je pus discerner sur ses lèvres l’esquisse d’un léger sourire. Il me reprit la main et aussitôt la chaleur de sa paume me rendit plus sereine, elle me réchauffa même un peu le corps.
Notre parcours se poursuivit sous l’éclairage particulier de cette lumen . Sa couleur bleue se reflétait sur le calcaire des parois et apportait des reflets irisés aux gouttelettes qui se trouvaient au bout des stalactites. Elle était douce, mais aussi peu forte. Du moins, elle nous permettait de voir où l’on posait nos pieds.
Nous arrivâmes finalement à une bifurcation et, une fois celle-ci passée, je fus surprise par ce que je distinguai devant moi.
Il s’agissait d’une salle immense, beaucoup plus importante que la précédente, au sol de sable fin et sec, à l’atmosphère tiède. Le plafond n’était pas très haut, en tout cas suffisamment pour qu’un homme de la taille de mon compagnon puisse tenir debout. Toutefois, le plus surprenant c’était le trou d’eau cerné par des rochers blancs qui se trouvait dans un coin. De la vapeur en émanait et j’aperçus la petite source vaporeuse qui amenait une eau très limpide. Des torches ou des bougies étaient installées un peu partout dans la pièce, sur une petite table basse ou contre les murs où le calcaire avait donné une jolie couleur gris clair. Je remarquai la présence d’une sorte de four, néanmoins, de visu, je n’arrivai pas à comprendre comment il pouvait fonctionner. Quelques litières étaient posées sur des estrades de bois. La paille qui les constituait semblait fraîche et la toile qui les entourait était propre.
Tout semblait prêt à accueillir quelqu’un.
— C’est toujours comme cela ? m’exclamai-je.
L’inconnu, qui s’était avancé au centre de la salle, se retourna vers moi :
— Oui, nous veillons à ce que ce lieu puisse toujours recevoir l’un des nôtres.
— Mais comment fait-on pour apporter tout cela ici ? m’enquis-je, faisant un geste circulaire de la main.
Le mot MAGIE me venait aux lèvres, cependant je n’osai pas le prononcer.
— Il se trouve une autre ouverture qui se faufile dans la colline. C’est assez escarpé, et donc très discret. De surcroît, nous avons d’autres moyens.
Il eut un geste de main explicite puis passa à autre chose :
— Nous allons demeurer un moment ici pour nous reposer, puis nous repartirons par cette voie. Et si vous voulez prendre un bain…
Il désigna le trou d’eau. J’aperçus au plafond une corde fixée à l’horizontal, ainsi que sur le côté un drap. Un rideau ! Décidément, tout était prévu !
— Il y a une possibilité d’être tranquille, constata-t-il. Pendant ce temps, je prépare le repas, étant donné que le four fonctionne sans doute très différemment de ceux dont vous avez l’habitude. De plus, il faut éviter de produire trop de fumée puisqu’il est difficile de l’évacuer. Je pense aussi que ce bain vous réchauffera, car vos lèvres commencent à bleuir.
Lorsqu’il me fit cette remarque, je me rendis compte que j’avais vraiment froid. Je pris les vêtements qu’il me tendait – il y en avait dans un creux du mur converti en étagère – et sur un remerciement, je partis en direction de la cuvette. Là, je tirai l’épais rideau en toile de jute, après avoir allumé une des torches, et je m’approchai du trou.
Je me penchai pour toucher l’eau du bout du doigt : elle avait la température adéquate. Je n’attendis pas plus pour me déshabiller, abandonnant mes vêtements souillés et mouillés en un tas, et descendre les trois marches aménagées dans la roche pour me plonger dans l’eau claire. Il n’y avait ni savon ni de saponaire, mais l’eau chaude me revigora, me délassa et me nettoya. Elle ôta la poussière et mes muscles fatigués se détendirent. Cela me changea agréablement des bains que j’avais pu prendre dans le ruisseau les beaux jours. Et d’habitude, c’était moi qui préparais les bains chauds !
Lors de ce moment de quiétude une idée me traversa l’esprit : il savait tant de détails sur moi, et il m’avait même appelée par mon nom tandis que je ne connaissais toujours pas le sien. Je songeai aussi à tout ce qui s’était produit jusqu’à maintenant. J’avais besoin de faire le point, et ici, je pouvais l’effectuer sans être dérangée.
Au bout d’un temps, je sortis avec regret de la cuvette et pris un morceau de tissu posé à côté pour m’essuyer. Je m’habillai vite afin de garder encore un peu de la chaleur du bain sur moi. Les vêtements étaient un peu grands, toutefois leur propreté me fit du bien. Ils étaient bien coupés. Je n’arrivais pas à obtenir un tel résultat lorsque je cousais mes vêtements. La chemise de lin était douce sur ma peau, différente de celle de gros drap que je portais avant, et la jupe longue était à la fois légère et chaude. Elle dansait autour de mes chevilles. Je laissai le surcot de côté, je le mettrai quand nous partirions. Comme le sol était doux, je ne renfilai pas mes chaussures qui avaient sérieusement souffert de cette course. Il valait mieux les économiser. Des bas suffiraient amplement. Puis je rejoignis mon sauveur.
Il avait été diligent, car une partie du repas était prête.
Je sentis avec plaisir l’odeur d’une infusion à la réglisse et je distinguai dans un recoin une étagère sur laquelle étaient posés des pots de verres avec des plantes sèches à l’intérieur. Il me fut aussi possible de noter la présence de fruits secs : pommes, poires ou framboises, ainsi que des épices, un morceau de lard, un saucisson, des lentilles et des haricots secs dans des sacs de toile. Tout était très accueillant.
Je m’assis sur une bille de bois et lui demandai à ce moment-là :
— Quel est votre nom ?
— Je ne vous l’ai pas dit ? s’étonna-t-il.
— Non.
— Axel Delatour, pour vous servir, me dit-il avec un large sourire et une révérence amicale. Ysaure Monflor, il y a longtemps que je vous cherche, vous savez ?
— Vous étiez à ma recherche ?
— Oui, mais mangeons en premier lieu, ensuite je vous donnerai des explications. J’ai fait au mieux pour cette sorte de soupe que j’ai voulue avant tout nourrissante. Et ce serait dommage qu’elle refroidisse.
Il alla chercher dans le four une gamelle de terre qui contenait des lentilles, des herbes et un morceau de lard. Ce mélange dégageait une odeur alléchante et ma faim se fit encore plus sentir. Ma soupe avalée à la hâte avant le service de la veille était loin ! J’oubliai pour un moment ce qu’il m’avait dit pour aller prendre sur une des étagères deux écuelles en fer et deux cuillères en bois pour les poser sur la table, constituée d’une grande pierre plate, où deux gobelets étaient déjà présents, avec l’infusion qui fumait dans un broc.
Nous mangeâmes tranquillement. J’étais perdue dans mes pensées, mes supputations, et je sentais aussi la fatigue me gagner de plus en plus. La nuit de sommeil précédente avait été relativement courte et surtout inconfortable.
Axel dut le percevoir car il me demanda :
— Ça va ?
— Oui, je suis fatiguée, c’est tout.
— Cela fait beaucoup d’un coup, n’est-ce pas ?
— Effectivement.
— Bien, lorsque vous aurez mangé à votre faim, allez vous coucher, nous discuterons de cela plus tard. Une fois reposée, ce sera plus simple.
J’en doutais, cependant je finis mon écuelle. J’avais tellement faim que j’en repris d’ailleurs une autre. Une fois le repas achevé, je demandai :
— Comment faire pour la vaisselle ?
— Laissez-moi faire, ne vous occupez pas de cela. Allez dormir.
J’étais en confiance, sans savoir réellement pourquoi, si ce n’était qu’il m’avait probablement sauvé la vie.
Je me dirigeai vers une des paillasses sur laquelle une couverture de grosse laine marron avait été déposée. Je m’y allongeai et me couvris, tâchant d’observer les agissements de mon compagnon, toutefois mes paupières étaient lourdes. J’avais vécu tellement de choses en si peu de temps. Le sommeil me gagna vite.
Chapitre IV : Discussions
Quand je sortis du sommeil, il m’était impossible de savoir l’heure qu’il était, ou combien de temps j’avais pu dormir. Mais j’étais bien reposée.
— Vous êtes réveillée ?
Je me levai brusquement. J’avais momentanément oublié que je ne me trouvais pas seule !
Je rencontrai le regard d’Axel : il pétillait.
— Vous avez bien dormi ? me demanda-t-il avec douceur.
— Oui, merci.
Je m’inquiétai inexplicablement de la tête que je devais avoir. Ma tresse me semblait totalement défaite. J’étais profondément gênée.
— J’ai dormi longtemps ? m’enquis-je, tâchant au mieux de dissimuler mon embarras.
— Assez, il n’est pas loin de quatre heures.
— Comment le savez-vous ?
— Dans une salle à côté, il y a une sorte de puits qui sert de cadran solaire. Ainsi nous ne sommes pas obligés de quitter les parages pour déterminer le temps qui passe. Toutefois, l’ouverture est insuffisante pour que nous puissions nous y glisser, et surtout peu commode.
Puis il me tendit un bol contenant une bouillie d’avoine :
— Vous avez faim ?
— Oh oui ! Merci !
Je m’assis au bord de la paillasse pour saisir le bol et manger tranquillement. Le mélange était sucré au miel, et même si sa consistance était trop épaisse, c’était bon.
Lorsque j’eus achevé ma bouillie, il me demanda :
— Je pense que vous voulez des explications ?
— Oui, en effet.
— Bien, alors posez-moi vos questions.
Je plaçai mon bol par terre, soupirai, puis je me lançai :
— Tout d’abord, pourquoi voulaient-ils m’attraper ?
— Parce que vous êtes une enchanteresse.
J’émis un hoquet de surprise, franchement sidérée par cette affirmation. Certes, il me l’avait dit, toutefois cette idée, j’éprouvais vraiment des difficultés à l’accepter :
— Mais non…
Il hocha la tête et affirma :
— Si, Ysaure. Votre nom est bien Monflor ?
— Oui, pourtant je ne vois pas…
Il me coupa brusquement pour déclarer avec gravité :
— En ce cas, sachez que vous appartenez à l’une des plus grandes familles d’enchanteurs, une des plus anciennes, comme la mienne.
— Comment avez-vous appris cela sur moi ? Je ne sais même pas que… Enfin, une enchanteresse…
— Votre grand-mère ne vous a jamais rien dit ? demanda-t-il.
— Non, à part que j’étais quelqu’un de spécial et qu’il fallait que je fasse attention à mes émotions, à ce qu’il pouvait se produire en moi. Attendez, vous connaissez mon aïeule ?
Que savait-il réellement ? Car si c’était vrai, cela expliquait aussi tous les non-dits, toutes les choses qu’il ne fallait pas que je fasse. Enfin, pour le moment je ne préférai pas en dire plus.
— J’ai eu l’occasion de la rencontrer. Il est vrai que Zélie ne pratiquait plus notre art depuis longtemps, même si le sien, qui concernait la nature, était d’une grande importance. De surcroît, la mort de vos parents n’a pas dû arranger les choses, ajouta-t-il.
— Qui vous a parlé de cela ?
J’étais stupéfaite. Il était informé de tant de détails sur ma famille !
— Ma famille connaît la vôtre depuis longtemps, affirma-t-il. Les Monflor sont une famille importante. Je vous cherche depuis longtemps. J’ai été chargé par le Conseil des Anciens, qui a appris votre existence, de vous retrouver et de vous conduire en lieu sûr. Vous êtes la dernière de votre famille et pour que votre patrimoine magique puisse être conservé, je dois veiller à votre sécurité.
Je ne comprenais plus rien. De plus, j’avais aussi l’impression qu’il ne me disait pas tout. Et c’était quoi ce Conseil des Anciens ?
Axel dut remarquer mon égarement, car il me dit avec plus de douceur :
— Ysaure, je ne vous mens pas. Vous êtes une enchanteresse. Vous êtes douée de pouvoirs magiques. N’avez-vous pas parfois des réactions étranges ?
Je pensais à ce qui s’était passé… Non, je ne souhaitais pas relater cela.
Et, tout à coup, cette si curieuse chaleur vint à mon esprit. Et je révélai :
— Je… Parfois j’éprouve la sensation d’avoir une chaleur à l’intérieur de moi. Elle réagit lorsque je suis en danger. Enfin, c’est ce qu’il me semble.
— Ah, je vois. Alors, oui c’est un signe de magie. C’est le fluide…
— Le quoi ? le coupai-je, surprise par ce mot étrange.
— Le fluide, c’est-à-dire ce qui draine notre puissance et qui est en nous depuis notre naissance. Il est intrinsèque à notre condition d’enchanteur, nous protège des maladies, et grâce à lui notre vie est beaucoup plus longue que celle des mortels.
— Comment cela ?
— Par exemple, j’ai deux cent cinquante-huit ans.
— Pardon ?
— Les enchanteurs vivent longtemps. Votre grand-mère doit être morte à l’âge d’environ sept cent trente ans.
— Quoi ?
Je me levai brusquement, bousculant le bol qui, en tombant, fit un bruit sec.
— Vous dites n’importe quoi !
— Ysaure, non. Je me doute que c’est difficile à croire. Pourtant, c’est vrai.
Face à mon indignation, il conservait son calme habituel.
— Mais personne ne peut vivre aussi longtemps. Ce n’est pas normal. Et puis je ne suis pas une enchanteresse.
Je le regardai, complètement perdue. Je ne savais plus que penser…
Après un soupir, il se mit debout et se plaça dans mon dos.
— Bien. Vous avez confiance en moi ? interrogea-t-il.
— Oui… chuchotai-je, quand même un tantinet indécise.
— Je vous assure que vous pouvez le faire sereinement, dit-il avec gravité.
J’opinai du chef plus franchement et il demanda :
— On va tenter quelque chose, d’accord ?
— Pour faire quoi ?
— Pour tester votre magie. Peut-être arriverez-vous à me croire avec ce type de preuve ?
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
Je tentai de m’écarter de lui, cependant Axel avait passé son bras autour de mon corps, puis il m’intima de tendre les mains devant moi.
— La magie est en vous. Écoutez-moi et faites-là éclore. Bien, laissez-vous guider par l’énergie. C’est elle qui doit vous donner l’inflexion, toutefois vous devez apprendre à ne pas vous laisser dépasser par le pouvoir. C’est toujours vous qui devez en être l’instigatrice, et pas l’inverse, n’oubliez jamais cela ! À ce moment-là, vous parviendrez à tout contrôler sans problème.
J’étais embarrassée par cette étreinte. Toutefois, je savais aussi que je pouvais avoir confiance et qu’il souhaitait seulement me rassurer. Il n’était pas… Je respirai profondément, éloignant toutes pensées trop perturbantes, et je me laissai mener par la chaleur qui se diffusait en moi.
Désormais, je n’avais plus besoin de la cacher, je savais y faire face. Si jusqu’à présent je m’en étais toujours méfiée, dans l’immédiat, il fallait la domestiquer.
— L’air se charge de magie. C’est bien, continuez, murmura Axel.
Un temps s’écoula.
Tout à coup, je vis ma main scintiller : il semblait y avoir comme un miroitement diamantin sous ma peau. Comme j’eus un mouvement de recul instinctif, Axel accentua sa prise sur ma taille et me dit :
— Ne te laisse pas dominer.
Ce tutoiement soudain ne manqua pas de me confondre, cependant ce n’était pas le moment de porter attention à cela.
— Que se passe-t-il ? demandai-je.
— C’est le fluide qui agit, dit-il avec assurance. En lui, réside notre magie, comme je te l’ai déjà dit. Et lorsqu’il se déclenche, il se distingue par cette brillance sous la peau. C’est pour cette raison que nous portons la plupart du temps des manches longues afin de dissimuler cette caractéristique. Concentre-toi de nouveau.
Je refermai les yeux en poussant un léger soupir : encore quelque chose à connaître.
Je rassemblai mes pensées une nouvelle fois sur cet acte et je sentis l’afflux d’énergie. Toutefois, cette fois-ci, je savais à quoi m’attendre et lorsque ma peau recommença à briller, je n’en tins aucun compte.
Un long moment passa puis, avec étonnement, je pus finalement observer un rayon lumineux sortir de ma main et Axel me murmura :
— Laisse-toi aller. Ne résiste pas, mais contrôle-toi : si tu paniques, cela peut entraîner une erreur, et je ne pourrais peut-être pas intervenir pour la résoudre. En magie, il y a toujours des conséquences.
Je ne l’entendais plus tant j’étais absorbée par ce que je faisais.
Je n’aurais jamais imaginé être capable de faire cela : cette lumière était si fabuleuse ! D’un blanc resplendissant très pur, elle étincelait autant que ma main. J’étais subjuguée.
C’était incroyable.
Au fond de moi, je sus subitement comment effectuer cet acte magique. Je trouvai moi-même le chemin, comme guidée par une petite voix intérieure. Cette même petite voix qui m’avait fait comprendre que je pouvais suivre en toute sécurité Axel lors de notre fuite de l’auberge. Le mot crescendo me traversa l’esprit et je le murmurai à voix basse. De blanche, la lumière devint dorée, en même temps qu’elle crût.
Axel s’exclama :
— Elle prend ta couleur ! Bon sang, je n’aurais jamais imaginé une telle réaction !
Si j’écoutai ce qu’il me disait, c’était de loin, car cette belle et stupéfiante lumière retenait plus mon attention. Néanmoins, je compris instinctivement que je devais cesser de la faire grandir, car cela serait trop dangereux, et je prononçai doucement les mots imminuor, puis decedere.
La lumière s’effaça.
Je me tournai vers Axel. Celui-ci m’avait lâchée et me regardait, complètement interloqué.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je, troublée par son expression.
Il sembla se reprendre pour m’affirmer :
— Tu possèdes l’appui des Anciens !
— Quoi ?
Il leva la main d’un geste significatif et déclara :
— Laisse-moi t’expliquer : chaque enchanteur est issu d’une famille qui lui lègue des pouvoirs ou des capacités quelconques plus ou moins forte. Et parfois, après leur mort, les Anciens restent présents auprès de leur descendance, ou plutôt leur esprit demeurent et les aident. Dans l’immédiat, c’est ce qui doit se passer avec toi. Tu reçois un appui, même si tu ne peux pas t’en rendre compte. Ils sont là pour que tu puisses appréhender ta magie, te l’approprier, pour te mettre sur la bonne voie lors de ton apprentissage.
Je réfléchis quelques secondes, puis je l’interrogeai :
— C’est pour cela que j’ai su les mots au bon moment ?
— Oui, il y a des chances. Ils ont dû t’être soufflés par l’un d’eux. C’est étonnant. Et tu n’avais jamais pratiqué notre art avant ?
— Non.
— Bon sang, quelle puissance tu possèdes… Elle avait raison, chuchota-t-il.
— Comment ?
Il secoua la tête :
— Rien. Je crois que nous allons en rester là pour le moment. Tu es réellement une enchanteresse, et très prometteuse d’ailleurs. Peut-être souhaites-tu aborder un autre sujet ?
Machinalement, je m’étais baissée pour ramasser les éclats du bol, cet acte anodin me permettant de reprendre ma respiration. Mais je commençais à me sentir complètement dépassée.
J’étais capable de faire de la magie. Ce qu’il s’était produit en était la preuve.
J’étais issue d’une famille d’enchanteurs.
Je reposai les morceaux et je relevai la tête brusquement :
— Comment savez-vous tout cela ?
— Je te l’ai dit : ma famille connaît la tienne.
— Ce n’est pas suffisant comme réponse, et cela n’explique pas tout. Et d’ailleurs comment m’avez-vous trouvée ?
— J’ai collecté des paroles, des faits. J’ai d’abord retrouvé la maison où tu vivais avec ta grand-mère, enfin ce qu’il en restait, puis j’ai demandé à des voisins à quoi tu ressemblais. Ensuite, je me suis renseigné auprès de personnes, en élargissant mes recherches, pour savoir s’ils avaient déjà vu une jeune femme blonde aux yeux bleus, de taille moyenne. Une damoiselle m’a alors parlé de la servante qui œuvrait chez la mère Paulin. Par chance, je connaissais cette aubergiste. C’est une amie de longue date. Une fois là, lorsqu’elle m’a vu arriver, elle a aussitôt compris la raison qui m’amenait en ces lieux, car elle m’a tout de suite parlé de toi.
— Elle connaît des enchanteurs ?
— Oui, elle sait ce que nous sommes.
— Et elle a pu se douter que moi aussi…
— Oui, car elle peut sentir le fluide. Il y a de fortes chances qu’elle t’ait engagée à cause de cela, afin que tu sois en sécurité.
— C’est impossible !
— Peu de Mortels le peuvent, mais elle oui, et tu ne seras pas la première qu’elle aurait pris sous son aile. Ni sa famille non plus.
J’eus un geste de la main, révélateur de ma perplexité face à ce terme :
— Attendez, c’est quoi les Mortels ?
— Les personnes qui ne possèdent aucune puissance magique et qui n’ont aucune trace de fluide en eux. Enfin, pour en revenir à Isabeau Paulin, je l’ai rencontrée peu avant le soir où tu m’as vu. Elle m’a dit à ce moment-là que depuis quelque temps elle remarquait que les Éclaireurs rôdaient autour de l’auberge de plus en plus fréquemment. Il devenait donc urgent qu’elle trouve une solution pour toi. S’ils n’étaient pas intervenus hier soir, je pense que j’aurai pu te parler avec plus de tact et essayer de te convaincre de me suivre, cependant j’ai dû prestement opter pour autre chose de… plus radical.
J’étais atterrée, je ne disais plus rien. La mère Paulin savait que j’étais une enchanteresse et n’avait rien dit sur ce sujet… Aucune allusion… Se doutait-elle seulement que je ne savais pas que j’en étais une ?
Ce que je ressentais devait être très évident pour Axel, car il s’agenouilla devant moi – entre-temps je m’étais rassise sur la paillasse – pour me saisir la main :
— Ysaure, tu cours un grand danger. Si les Éclaireurs te poursuivent, c’est qu’il y a une bonne raison. Ils savent qui tu es. Ils peuvent aussi extrapoler sur ce que tu peux représenter. Nous allons devoir repartir. Est-ce que tu te sens prête à effectuer la route en ma compagnie ? Je suis là pour te mener dans un endroit sûr. Je te promets de tout faire pour assurer ta sécurité.
Je le regardai attentivement quelques secondes : son regard foncé était très grave, mais aussi très franc.
Je ne tergiversai pas davantage, car je voulais également en savoir plus. :
— Oui.
Son expression s’éclaira, manifestement soulagé par mon assentiment, puis il se releva et commença à ranger cette insolite pièce. Je fis de même.
Nous profitâmes des provisions pour en prendre un peu pour notre périple. Celles que m’avaient donné la mère Paulin avaient séchées et surtout avaient souffert de la course. Je pris aussi une chemise et une jupe supplémentaire, ainsi qu’une cape, et dans la besace de peau que je trouvai sur une étagère, je glissai une couverture de laine et un peu de nourriture. J’abandonnai mes vêtements déchirés sans un regret. De son côté, Axel plaça dans son havresac deux timbales de fer, un récipient à cuire et de la nourriture.
La petite lueur bleue apparut et nous commençâmes à quitter cet asile. Autour de nous l’air se mit à trembloter. Il prononça des mots dans une langue inconnue pour moi, aux tonalités chantantes, qui me parut néanmoins étrangement familière, et je lui demandai, une fois qu’il eut achevé de les dire :
— De quelle langue s’agit-il ?
— Du carminaram.
— Du quoi ?
— C’est l’idiome commun à tous les enchanteurs, qui vient du fond des âges et qui nous permet de communiquer dans le plus grand secret. Il est aussi inné. Une fois que nous commençons à nous familiariser avec lui, il devient très vite une partie de nous.
Était-ce la raison pour laquelle il m’était brusquement devenu aussi spontané ? Toutefois, je repensai vite à ce que je venais de voir, et je lui demandai :
— Et qu’avez-vous fait ?
— J’ai jeté un charme pour que cet endroit retrouve la nourriture que nous avons prise, ainsi que les objets, afin que cette grotte reste un asile toujours prêt. Par contre, je pense que tu peux me tutoyer. J’ai pris cette liberté, car cela me semble une évidence. Ce sera plus simple.
Je me contentai de hocher la tête, puis nous avançâmes dans le boyau, après avoir passé cette petite salle où, effectivement, se trouvait une ouverture dans le plafond, avec dessous un cadran gravé à même le sol. La faiblesse du rai de lumière indiquait que nous nous trouvions tard dans la journée.
Nous cheminerions par conséquent en pleine nuit. Ce qui ne me réjouissait pas du tout !
Nous marchâmes un certain temps, puis finalement, je pus discerner une lueur au fond.
La sortie !
Elle apparut sous la forme d’une anfractuosité toute en longueur, juste assez large pour que nous soyons en mesure de passer de profil. Malgré l’apparence accueillante de la grotte, j’étais heureuse de respirer de l’air frais. Nous arrivâmes au milieu d’une forêt et Axel nous guida à l’intérieur, avec son aisance déconcertante.
Je pouvais voir, entre les frondaisons, le rougeoiement du soleil. Cette lumière s’effilocha rapidement pour faire place à l’obscurité.
Chapitre V : Magie
C’était une nuit de pleine lune. Une de ces nuits où la lumière blanche éclaire d’une manière particulière la nature ambiante, et que j’affectionnai.
Les Éclaireurs ne semblaient pas se trouver après nous, même si je me doutais qu’ils n’avaient pas abandonné pour autant.
Cette fois-ci, nous ne progressions pas au mitan des bois, mais à l’orée de la forêt. Axel avait pris en compte mes réticences, et puis avec l’astre lunaire à son plein, nous y voyions très bien. Toutefois, nous restions sur le qui-vive, car nous pouvions nous aussi être vus facilement.
C’était paisible. Je savourais l’odeur sylvestre, malgré la froidure ambiante.
À un moment, je sentis que mon compagnon se figeait. Les formes autour de nous semblaient douées de vie.
Sur ces entrefaites, je les distinguai.
Des éclats lumineux. Jaunes. Dans les bosquets. Dans les coins les plus sombres.
Et un grondement se fit entendre, après il y eut un raclement sur le sol. Puis d’autres. Des souffles aussi.
Des loups.
Ils commencèrent à nous cerner.
Je saisis le bras de mon compagnon qui me murmura :
— N’aie pas peur !
Je le vis faire des mouvements du bout des doigts, très lentement, puis il chuchota de nouveau dans cette langue si singulière.
Et les loups parurent l’écouter.
Le chef de meute quitta sa posture menaçante pour venir vers nous. Il renifla un moment, puis de manière surprenante il se coucha devant Axel. Ensuite, il se releva et se posta à côté de lui. Sa fourrure sombre était striée sur la tête de cicatrices.
Les autres arrivèrent et se placèrent derrière nous.
— Que… ? murmurai-je.
J’étais stupéfaite à un tel point par cette scène que je ne pouvais pas en dire plus.
— Je suis doué de la capacité de converser avec les animaux, expliqua mon compagnon. Un enchanteur doit bien vivre avec la faune. Les loups, les ours, les aigles sont nos alliés et nous protègent. Je me suis fait reconnaître de lui en tant qu’être capable de magie, et dès lors ils nous accompagneront, du moins sur leur territoire. Ils nous préviendront aussi de tout danger.
Certes, j’avais confiance en Axel, pourtant me retrouver entourée par des loups était loin d’être sécurisant, néanmoins leurs postures n’étaient plus menaçantes.
La magie d’Axel était indubitablement très forte et il la contrôlait parfaitement.
Nous reprîmes notre chemin, accompagnés par cette étrange escorte qui formait une force tranquille, mais aussi dangereuse.
Nous fîmes une seule pause pendant la nuit.
Avoir la lumière de la lune au-dessus de nous, être flanquée par les loups, tout cela était une situation inimaginable pour moi avant. Toutefois, j’étais heureuse de vivre cette expérience. Pour le moment, le danger avait été écarté, et, là, j’étais rassérénée. J’avais déployé autour de moi la couverture pour ne pas avoir trop froid, et ma main était dans celle d’Axel, chaude et rassurante.
Cette nuit était si différente de la précédente.
Tout en marchant je songeai : j’étais une enchanteresse, comme mon aïeule, comme toute mon ascendance.
Avec cela à l’esprit, je comprenais mieux mes connaissances si particulières.
Mes réflexions me suivirent sur notre route, comme mon compagnon conservait la plupart du temps un silence pesant. Seuls les chouettes, les bruits de la meute ou nocturnes le troublaient.
À un moment, j’avais demandé à Axel, désignant les loups autour de nous :
— La magie est vraiment capable de produire ce genre de choses ?
— Elle peut commander aux animaux, aux objets, aux plantes. Pourtant, ce n’est aucunement innocent et il faut veiller à ne pas en abuser. Pour les êtres vivants, le respect de ce qu’ils sont est primordial. Et il faut le faire avec mesure.
— Pour quelle raison ?
— Afin de ne pas devenir comme les enchanteurs noirs, ceux qui exercent leur talent au service des Éclaireurs et qui pratiquent la sorcellerie noire. La nôtre, blanche, doit rester bénéfique. Notre but est de soigner, de défendre ou de protéger. Les limites sont claires. Et ces dernières visent aussi à protéger notre existence.
— Je comprends.
Il savait vraiment me parler de la magie avec clarté. Toutefois, au cours de cette marche, il était difficile d’engager une conversation plus poussée sur ce sujet.
Les loups nous laissèrent à la faveur de l’arrivée près d’un village, comme si de rien n’était. Comme s’ils ne nous avaient pas tenu compagnie toute la nuit. Comme si leur forte présence, leur souffle, n’avaient pas été auprès de nous. Comme si je ne m’étais pas faite à leur présence si incontestablement sécurisante.
Lorsque nous parvînmes à ce village, j’étais harassée, car la cadence avait quand même été soutenue tout au long du parcours.
Le soleil se levait doucement.
Le fil rouge se teinta progressivement de rose, ensuite celui-ci envahit le ciel, puis l’orange et le jaune s’installèrent. La journée serait belle.
— Où allons-nous ? m’enquis-je.
— Je me doute que tu es fatiguée, néanmoins on va uniquement s’arrêter pour acheter de quoi manger. Nous devons conserver nos réserves au cas où. Il y a un petit marché aujourd’hui dans le village le plus proche, puis nous nous rendrons dans le bois qui le jouxte, et là nous trouverons un endroit pour nous reposer. Ce sera plus discret. Puis nous reprendrons la route. Peux-tu mettre ce foulard sur ta tête ? Tes cheveux sont trop… voyants. Ils peuvent nous trahir.
— Oh, oui, bien sûr ! Mais je n’ai pas…
Je vis alors un carré de tissu écru dans sa main tendue :
— Comment… ?
Il leva les yeux au ciel.
Il l’avait fait apparaître grâce à un sort, évidemment.
Je posai le tissu épais sur ma tête et en réunis les coins, veillant à bien rassembler mes cheveux dessous. Puis nous nous dirigeâmes vers le bourg qui apparut au détour du chemin. Nous empruntâmes une petite rue qui nous mena sur la place de cette bastide. Je bus prestement à la fontaine qui se trouvait au mitan, l’eau qui y chantait était très tentatrice. Après nous nous rendîmes au marché qui se tenait sous les arcades et nous y choisîmes quelques victuailles. Axel paya et nous prîmes aussitôt la destination de la sortie du village, veillant à conserver une apparence nonchalante, de manière à ne pas paraître suspects.
Au bout de quelques minutes, Axel me prit sous le coude pour m’orienter vers un petit chemin qui partait du principal et qui menait au cœur d’un bois.
Encore une forêt ! Soit, il m’avait prévenue, cependant je n’appréciais pas ces lieux sombres, à la si mauvaise réputation.
Je m’arrêtai brusquement et il me demanda, alerté par mon comportement :
— Tout va bien ?
— Je n’aime pas les bois, déclarai-je simplement.
— Je sais, et je le comprends, mais pour se cacher, il n’y a pas mieux. Et puis ici notre magie nous protège.
Je soupirai et le suivis, toutefois avec la boule au ventre.
Nous nous enfonçâmes dans les fourrés. Progressivement, la nature s’épaississait. Les couleurs s’assombrissaient. À la lueur du jour, cela me semblait quand même moins menaçant que pendant la nuit, pourtant je n’étais pas tranquille.
À un moment, il y eut un foisonnement de lumière, puis une clairière se dessina dans le giron des chênes et des châtaigniers.
Et au milieu se trouvait une maisonnette de pierre au toit de chaume.
Elle était si inattendue ! Et charmante en tout point.
— Oh ! m’exclamai-je.
Axel me jeta un coup d’œil, le sourire aux lèvres, et dit avec un ton moqueur :
— Et oui, il s’agit d’un de nos refuges, protégé par des sortilèges. Elle appartient à l’un des nôtres.
— Comment cela « protégé par des sortilèges » ?
— Il y en a un qui permet cela, le praesidio orbis. Il forme un cercle qui le rend invisible aux humains. Et ici les Éclaireurs ne peuvent plus rien, et surtout ne voient rien. Nous y serons en sécurité.
Je perçus autour de moi comme une espèce de fourmillement. Était-ce causé par cette protection ? Peu rassurée, je demandai :
— On peut y entrer sans danger ?
— Oui, nous sommes autorisés, ou plutôt acceptés. Toute magie blanche est la bienvenue.
Il poussa la porte en bois et nous pénétrâmes dans l’unique pièce. Il y avait une cheminée, une table, deux bancs, quelques étagères et deux paillasses posées à même le sol. C’était sommaire, toutefois très propre.
— Je vais allumer le feu. Peux-tu t’occuper des légumes ? demanda Axel.
— Bien sûr.
Je m’installai à la table, après avoir pris sur une étagère ce dont j’avais besoin, et je préparai les légumes que nous avions achetés au marché pour la soupe.
J’en salivai déjà !
Pendant le repas, Axel m’apprit que le propriétaire de cette chaumière était parti en Italie et que, lors de ses absences, il prévenait ses amis de la vacance de sa demeure. Ainsi cela devenait un lieu d’asile si besoin. Il demandait juste à ce que rien ne change de place, car l’enchantement qui veillait à l’entretien, en son absence, ne souffrait pas de modifications effectuées dans l’agencement de la maisonnette.
La journée s’acheva et je me reposai sur une des paillasses. De son côté, il fit de même, toutefois en conservant un œil sur l’extérieur. Puis il m’annonça que nous partirions pendant la nuit. Ce que nous fîmes, non sans avoir achevé une dernière écuelle de soupe, bien entendu. Ensuite, nous rangeâmes tout.
Mais j’agissais avec lenteur, car je n’avais aucune envie de partir à nouveau.
— Quand est-ce que cela va finir ? murmurai-je.
Axel posa une main sur mon épaule :
— Je ferai au mieux pour que tu puisses être en sûreté auprès des nôtres, néanmoins je ne peux rien te garantir sur le temps que cela va prendre, maintenant qu’ils connaissent ton existence.
J’allai le couper, cependant il dit de suite :
— Et je ne peux rien te dire de plus. Ce n’est pas le moment. Et pour ta sécurité, il vaut mieux que tu n’en saches pas trop.
Nous quittâmes cette chaumière si rassurante.
Je soupirai. J’y avais ressenti une telle chaleur. Pour moi, inexplicablement, elle avait représenté un foyer, tel que j’avais pu en connaître dans mon enfance auprès de ma grand-mère, même momentanément.
Nous repartîmes de nouveau dans la forêt.
Axel me confia enfin que nous nous rendions dans la ville voisine. Je ne la connaissais pas, et il ne me tranquillisa point lorsqu’il me dit que là-bas nous devrions nous montrer prudents à cause des Éclaireurs qui y possédaient un poste de surveillance, même si nous logerions chez une personne de confiance.
Le repos que j’avais pris me permit d’avancer assez vite, malgré mes pieds qui me faisaient de plus en plus mal. Dans la chaumière, je les avais entourés de bandelettes, issues d’un vieux torchon, pour mieux les protéger, après les avoir plongées dans un bain de bouillon blanc cueilli à proximité du jardin, dans le but de soulager un peu la douleur et les ampoules, mais mes chaussures étaient trop abîmées. Heureusement, les sentiers étaient en terre et ils ne me blessaient pas trop. Comme la dernière fois, le silence nous accompagna. Nous cheminâmes au cœur de cette nuit éclairée par l’astre lunaire. Cette routine commençait à me lasser, même si elle était nécessaire à ma sauvegarde.
Le soleil se leva sur une journée fraîche et ensoleillée. Dans notre course éperdue, nous avions de la chance, car il n’avait pas plu depuis notre départ précipité. Le printemps s’installait. Nous avions parcouru une considérable distance en très peu de temps, et cette course vers l’ouest me laissait sceptique, néanmoins, visiblement, mon compagnon savait où il allait.
Nous restâmes sous le couvert des arbres une grande partie de la matinée, profitant d’une source pour nous rafraîchir et nous restaurer un peu. Je savourai aussi la chaleur du soleil sur ma peau. Axel était de bonne humeur et se révélait prolixe et plaisantin, tâchant manifestement de nous rendre ce parcours plus gai, même si nous parlions rarement à voix haute. Le jour permettait de mieux voir le danger et d’éviter les rencontres, dès lors nous avions emprunté une route importante. Pourtant, brusquement, je sentis une modification dans son humeur et il me sembla qu’une appréhension s’élevait en lui, à la vue de son aura qui s’intensifiait. Mais peut-être était-ce dû au soleil ? Il continua sa marche, toutefois avec plus de mesure.
Je distinguai alors au loin un clocher.
— Nous arrivons ? demandai-je.
Axel se contenta de hocher la tête pour me répondre.
Chapitre VI : Liliane
Soudainement, il me prit par la main et nous nous enfonçâmes au plus profond de la forêt.
— Que… ?
Il posa un doigt sur sa bouche, tendant le bras en direction de la route.
Et je les vis.
Une charrette passa devant nous, sur laquelle il y avait une cage. À l’intérieur, un homme était enchaîné. Le véhicule était entouré de chaque côté par trois hommes à cheval, armés et habillés de ce long vêtement noir si caractéristique. Deux gardes avec casque et épée suivaient.
La cage dégageait une atmosphère mouvante et sombre. Des volutes gris foncé paraissaient s’enrouler autour d’elle. Elle me donnait froid dans le dos, de manière incompréhensible.
Pour ma part, je n’arrivai pas à détacher mon regard de l’homme qui s’y trouvait. Manifestement très affaibli, il dégageait une grande affliction. Je ressentais sa douleur comme si elle était mienne.
Je compris de qui il pouvait s’agir : un enchanteur. Mais son aura était si pâle ! L’orange qui la constituait avait une nuance pastel.
Je jetai un coup d’œil à mon compagnon de route chez lequel je remarquai aussitôt une certaine rigidité dans l’attitude. Son souffle était saccadé. Il semblait partagé entre y aller et délivrer cet homme avec tous les risques que cela impliquait, ou rester auprès de moi et accomplir sa mission : me protéger.
Je saisis sa main, et ce geste visiblement l’apaisa, car sa respiration devint moins haletante.
Nous regardâmes, le cœur serré, cette charrette s’éloigner et obliquer à un détour du chemin.
— Il est déjà mort, chuchota Axel, secouant la tête.
— Pardon ?
— Oui, il n’y a presque plus d’étincelle de vie en lui. Et au fond, c’est préférable.
J’étais infiniment choquée par cette dernière phrase, si surprenante dans la bouche de cet homme combatif et altruiste.
— Pourquoi dis-tu cela ? Tu sais où ils l’emmènent ? demandai-je.
— À la forteresse principale. Et là le Grand Éclaireur Alosyus, un enchanteur, va lui prendre ses pouvoirs grâce à des sorts.
Ce nom me disait vaguement quelque chose, et je demandai :
— Un enchanteur qui fait de la magie noire ?
— Et oui, c’est l’un des nôtres qui effectue cet acte si méprisable. Il est très fort, très puissant et âgé d’au moins cinq cents ans. L’attrait du pouvoir a fait de lui un homme dur, à l’âme obscure, et l’abus de la sorcellerie la plus ténébreuse a fait le reste. Pour faire simple, il nous enlève pour augmenter sa puissance.
— Parce que l’on peut prendre les pouvoirs d’un enchanteur ?
— J’ai toujours pensé que non jusqu’à il y a une dizaine d’années. Des sortilèges maléfiques le permettent, mais il faut être déjà très puissant. En tout cas, une chose est claire.
— Laquelle ? le coupai-je.
— Il va falloir changer de plan ! Et surtout nous rendre encore plus discrets. Ils vont probablement faire une pause dans la ville où nous devions séjourner. Il vaut mieux attendre demain pour nous y rendre, et qu’ils aient repris leur route. À la place, nous allons nous rendre chez une amie pour ce soir, car nous ne sommes heureusement pas loin de sa ferme.
Nous quittâmes la route qui menait à cette ville pour emprunter une sente qui serpentait au milieu des champs cultivés ou en jachère. Une ferme apparut au bout d’un moment, assez isolée. Lorsque nous parvînmes à la cour où s’égaillaient des poules, des oies et des canards, une vieille femme vint vers nous. Ses cheveux blancs étaient dissimulés en partie sous un foulard bleu, de la même couleur que son tablier. Ses sabots cliquetaient gaiement.
Elle prit aussitôt Axel dans ses bras avec un large sourire.
— Axel, que me vaut le plaisir de ta visite ? s’enquit-elle d’un ton enjoué.
— J’ai besoin de ton aide, expliqua-t-il avec laconisme.
Elle m’observa un instant, son regard fixant le mien.
— Tu nous présentes ? demanda-t-elle.
— Ysaure, voici Liliane.
Elle fit un pas en arrière, puis elle eut un léger mouvement de recul, montrant sa surprise :
— Ysaure !
— Oui.
— Ah !
Elle effaça immédiatement toute trace de surprise de son visage et enchaîna :
— Bien, que veux-tu ?
— Un de tes animaux. Nous sommes trop voyants. Nous avons croisé il y a peu des Éclaireurs qui semblent en maraude. Avec un animal de bât, nous aurons une attitude plus effacée et nous serons plus assimilables à des voyageurs. De plus, Ysaure pourra monter dessus et cela la reposera. J’ai l’habitude de voyager, elle non.
— Je vois.
Elle réfléchit un moment, puis dit :
— Je vais vous confier Gris. Il est très doux, âgé, mais il fera encore la route efficacement, si vous ne le brusquez pas trop. Toutefois, je sais que tu n’as aucun souci avec les animaux !
— En effet !
Elle nous mena jusqu’à un enclos où nous distinguâmes un âne gris à l’apparence très placide qui paissait paisiblement. Si ses oreilles bougeaient continuellement, il conservait une apparence calme.
Axel inclina la tête sur le côté et assura :
— Il me convient, je le prends. Par contre, ce soir, est-ce que nous sommes autorisés à dormir dans ta grange ? Nous devions résider dans la ville, cependant la présence des Éclaireurs nous oblige à modifier notre route.
— Je sais, ils ont capturé l’un des vôtres ce matin. Et pourtant, il était modeste et de faible puissance. Ils sont partout et de plus en plus nombreux. Tu la protèges ? dit-elle en me désignant.
— Oui.
Je réagis enfin. Jusqu’à maintenant, ne sachant pas trop que penser de cette femme et de ce qu’elle savait, je n’avais pas osé dire un mot, mais là, il fallait que je comprenne :
— Comment savez-vous que je suis une enchanteresse ?
Elle sourit :
— C’est assez coutumier de la part d’Axel. Pourtant, il est vrai que d’habitude elles sont plus âgées et moins jolies ! Elles ont même parfois la moustache !
— Liliane ! s’exclama-t-il d’un ton outré.
Elle éclata de rire, puis continua :
— Et c’est aussi d’accord pour que vous passiez la nuit ici. Par contre, tu dors dans l’étable et la petite chez moi !
Un sourire éclaira l’expression d’Axel :
— Bien.
— Bon, une soupe chaude cela vous dit ?
— Oh, que oui ! m’exclamai-je.
— Alors venez. Mon mari n’est pas là, il est parti avec notre fils pour vendre nos légumes et nos volailles à la foire. Ils ne rentreront que demain. Donc si vous partez tôt, cela ira.
— Oh, je comprends, dis-je.
— Ils sont au courant et ils m’aident, malgré cela, quelquefois, moins ils en savent, mieux c’est. Surtout depuis quelque temps.
Chez elle, il faisait bon. Une belle flambée brûlait dans la cheminée noircie par le temps. Au bout d’une crémaillère pendait une marmite qui fumait. Je l’aidai à mettre le couvert, et pendant le repas nous devisâmes à bâtons rompus. Elle nous apprit qu’il y avait peu de temps une autre enchanteresse avait été prise. Il s’agissait d’une vieille femme qui ne faisait aucun mal, mais qui, au contraire, possédait des connaissances de guérisseuse qu’elle partageait avec tous. C’était d’ailleurs elle qui avait mis ses enfants au monde. Depuis sa capture, ses talents d’accoucheuses manquaient, et quelques enfants étaient morts, ainsi que deux jeunes femmes.
À cause de cette discussion, je comprenais que les enchanteurs accompagnaient depuis l’aube des temps la vie des Mortels, et notamment que notre engeance était là pour faire le bien. Néanmoins, la présence des Éclaireurs enlevait tous ces bienfaits en nous rendant néfastes, en attisant les peurs. Elle devenait aussi de plus en plus insupportable pour les habitants. Des interrogatoires se succédaient, la suspicion était incessante et la menace était omniprésente. Ils avaient commencé par se rendre indispensables auprès du Pouvoir et, désormais, c’étaient eux qui prenaient toutes les décisions concernant la magie et la vie des hommes. Leur emprise se renforçait et alimentait les rumeurs.
Pendant qu’Axel allait dormir dans la paille de la grange, Liliane m’installa une paillasse, qu’elle destinait d’habitude aux journaliers, dans un coin de la vaste pièce. Durant une grande partie de la nuit, nous échangeâmes sur les Éclaireurs et la sorcellerie dans son ensemble. Cette femme était une mortelle qui regrettait que la magie bénéfique soit traitée de cette manière. Elle connaissait aussi la mère Paulin. Elle m’expliqua que le projet du Grand Éclaireur était clairement de faire progresser la magie noire pour dominer, tout simplement. Le Pouvoir en place semblait le laisser faire. Il appuyait même nombre de ses actions. Cette femme pensait qu’il devenait nécessaire de faire quelque chose, cependant d’ici cela paraissait impossible. De plus, se rebeller était difficile pour les mortels face à de puissants maléfices. Le nombre des enchanteurs usant de magie blanche s’amoindrissait également.
Elle disserta sur sa famille, me parlant de son mari et de ses enfants. Sa fille était mariée au boulanger du village et son fils avait une promise. En outre, elle souhaitait aussi en savoir davantage sur moi. Toutefois, je n’osai pas trop en parler, devenue méfiante. Elle dut le comprendre puisqu’elle cessa ses questions me concernant. À un moment, je lui demandai de quelle manière elle avait pu connaître Axel et elle m’apprit que sa mère avait déjà pu rendre service à l’enchanteur en l’hébergeant, autrefois. Elle continuait, car elle l’appréciait beaucoup et était d’accord avec la cause qu’il défendait. Nous nous couchâmes finalement assez tard.
Je me pelotonnai sous la couverture de laine qu’elle m’avait fournie. La paille qui constituait ma couche était fraîche, je sentis que je passerai une bonne nuit. La fatigue fit que je dormis d’une traite.
 
Au matin, malgré cette bonne nuit de sommeil, j’étais percluse de douleurs. La marche, la course incessante, mes pieds et mon corps en sentaient encore les conséquences.
Même le généreux bol de lait et la tranche de pain noir me laissèrent de glace. J’en avais assez. J’avais envie de rester encore auprès de cette femme chaleureuse, toutefois j’étais consciente que pour sa sécurité nous devions partir.
Sur un dernier salut, nous reprîmes la marche en silence.
Ce soir, ce serait donc la grande ville, mais avant il fallait faire ce long détour épuisant.
Mes pieds me faisaient mal. En chemin, je repensai à cette décoction qu’employait ma grand-mère et je regrettai de ne pas avoir le temps de chercher les plantes nécessaires. Mes chaussures étaient devenues inexistantes. J’avais passé deux ficelles sous la semelle pour tenir le tout, Liliane n’ayant pas pu me fournir quoi ce soit à ma taille pour les remplacer. Sa fille avait emporté avec elle la dernière paire qui aurait pu me convenir. Je tâchai de ne pas me plaindre, de ne rien dire.
Nous avancions, suivant le pas de Gris. Nous fîmes une pause pour le repas de midi, auprès d’un puits situé en bordure de route, où se trouvait une auge qui pouvait servir à notre quadrupède compagnon qui était vraiment doux et patient. Liliane nous avait fourni du pain, de la charcuterie et des pommes, cependant nous fîmes attention à économiser les victuailles.
J’en profitai pour baigner mes pieds dans l’auge. L’eau fraîche m’apporta un relatif confort. Elle me sortit aussi de ma nonchalance. Je pris soudainement conscience que mon esprit faisait avec cette situation. Je reprenais espoir. Nous continuâmes, et pour ma part j’étais cette fois-ci juchée sur notre agréable compagnon. Axel avait vu l’état de mes pieds et avait pensé qu’ainsi je me fatiguerai moins. Sentir sa chaleur sous ma main était réconfortant, son rythme de marche me berçait.
À la fin de la journée, nous nous engageâmes sur une large route empierrée, aux abords bien dégagés et, petit à petit, j’aperçus de hauts murs de pierres et des tours se découper dans le bleu gris du ciel. Des serpents de fumée en rompaient l’uniformité. La dentelle des créneaux s’étirait sur l’horizon, rappelant que ce lieu était aussi conçu pour résister aux menaces.
Nous arrivions.
Chapitre VII : Prophétie
La cité couvrait un large espace et, à la voir de loin bâtie sur cette colline et bordée par ces impressionnantes murailles constituées de longues pierres rectangulaires qui s’étalaient le long de ses flancs, elle me paraissait inaccessible. Le couvre-feu n’avait pas encore été annoncé, néanmoins nous aperçûmes peu de mouvement. Seuls les gardes évoluaient sur les créneaux, leurs lances se reflétaient dans les dernières traces du soleil. L’astre du jour amorçant à peine son déclin, son rougeoiement donnait à la cité un caractère assez menaçant.
Je ne savais ni si nous pourrions y pénétrer aisément ni où nous logerions. Axel avait parlé d’une auberge : nous accepteraient-ils ? Je commençais à être vraiment fatiguée, et je souhaitais pour cette nuit avoir de nouveau un toit solide sur ma tête. Malgré ma lassitude face à cette course éperdue, la perspective de trouver du repos me portait. De plus, la douleur de mes pieds se faisait de plus en plus pénible à supporter. Mes chaussures n’étaient pas vraiment faites pour ces chemins caillouteux ou forestiers, enfin ce qu’il en restait.
Graduellement, nous arrivâmes devant le monumental huis clouté au bois sombre, dont un battant était encore ouvert. Le pont-levis était toujours abaissé. C’était l’unique moyen d’entrer.
Un garde nous regardait arriver, mais sa mine était peu amène : une grande cicatrice barrait son front et une épaisse barbe noire cachait sa bouche, nous dissimulant une bonne partie de son expression. Son œil noir torve nous jaugeait. Une impression d’intense ennui se dégageait de lui. Je pressentais qu’avec lui ce ne serait pas facile. Heureusement, il ne portait pas l’insigne caractéristique – une lune pleine au centre d’un soleil – des gardes appartenant aux Éclaireurs. Nonobstant ce fait, il paraissait dangereux.
Axel avança vers lui, et il eut à peine le temps de lui dire une parole de salut qu’il se retrouva avec un poignard sous le cou. Ce garde massif était d’une rapidité inattendue. Pourtant cette réaction violente était incompréhensible, car les gestes d’Axel étaient dépourvus de toutes menaces. Cependant, il y eut autre chose qui se produisit à ce moment-là de plus étrange : autour de mon compagnon de route une sorte de halo lumineux apparut d’un beau bleu, nettement plus intense que ce à quoi il m’avait habituée. Il était transparent et s’adaptait à sa silhouette. Visiblement le garde ne pouvait pas discerner cette conséquence bizarre. Il relâcha un peu Axel et sa rude voix retentit.
— Que voulez-vous ? éructa-t-il avec force.
— Nous souhaitons simplement entrer dans la cité et dormir à l’auberge, énonça Axel, en détachant bien les mots, très calme.
— Pourquoi ici ?
— Nous sommes en voyage. Je conduis ma sœur chez notre mère qui vit dans ce comté. Et je n’ai pas envie de dormir à la belle étoile pour sa sécurité.
Le garde me jeta un coup d’œil, et si je ne m’attendais point à ce prétexte, je tentai un petit sourire pas trop tremblant qui devait appuyer les dires de mon compagnon. Mon sourire sembla réussir à apaiser la suspicion de ce garde trop zélé, puisqu’il enleva, à mon grand soulagement, le couteau de dessous la gorge d’Axel, ensuite il le lâcha.
Je m’aperçus que l’aura de tension – je ne voyais pas d’autre manière pour qualifier cette étrangeté –, que j’avais vue émerger autour d’Axel, s’effaçait. Il fallait que je lui dise ce qu’il m’avait été possible de distinguer. Il était nécessaire que je sache ce que cela signifiait, puisque ce n’était pas la première fois. Et c’était si différent de la simple aura. Peut-être était-ce en rapport avec ma magie ? Et surtout devais-je m’en inquiéter ?
Enfin, je revins à la situation actuelle.
Le garde nous jeta un regard significatif : il faudrait faire attention à lui lors de notre séjour. Je me songeais aussitôt avec fatalisme que le départ serait difficile.
Axel me retrouva à pas lents et attrapa Gris par le licol. Il m’adressa furtivement un sourire, ensuite il partit à destination de l’entrée, passant calmement devant le garde, sans un regard pour lui, la tête baissée, humblement. Je fis de même.
Dés que nous fûmes dans la cité, nous entendîmes un claquement suivi d’un bruit de chaîne : visiblement notre garde n’avait plus envie de voir quiconque entrer dans la cité. Le pont-levis remontait dans un grondement sinistre et ajoutait à la porte close sa protection supplémentaire : nous étions bel et bien enfermés dans la cité.
Je croisai le regard d’Axel : il se contenta de me décocher de nouveau un sourire rassurant, sentant mon indécision.
— Viens, chuchota-t-il.
Il donna une tape amicale sur le dos de Gris.
Axel guida notre compagnon quadrupède qui avait vraiment besoin de repos.
Nous cheminâmes le long de l’étroite rue pavée. Pour ma part, c’était la première fois que je pénétrais dans une ville importante et je regardais attentivement autour de moi. Les maisons étaient collées les unes contre les autres, et l’espace entre les rues était si étroit que nous ne réussissions pas à apercevoir le ciel. Les volets des ouvroirs et des boutiques étaient rabattus. Axel me conseilla vite de marcher de préférence le long des murs plutôt qu’au centre des ruelles afin d’éviter la rigole qui sinuait au mitan des pavés. En effet, celle-ci servait à charrier tous les déchets des demeures, dont l’odeur remontait, avec parfois un effluve proche de la putréfaction, et je me retins sur-le-champ de respirer. Je repensais au bois avec regret et à ses fraîches odeurs agréables naturelles.
Les sabots de Gris résonnaient entre les pierres. Nous progressions en silence et, à part quelques fenêtres éclairées, cette ruelle était sombre, le soleil couchant n’arrivant pas à y pénétrer. Nous ne croisâmes personne. Seules une ou deux ombres furtives se profilèrent derrière nous. Ce silence était trop pesant et me donnait envie de repartir, même si désormais c’était impossible. Cette cité était décidément aussi menaçante à l’extérieur qu’à l’intérieur. J’avais aussi peur que quelqu’un puisse s’en prendre à nous, et je doutai qu’avec le bâton qu’il tenait à la main, mon compagnon soit capable de faire quoi que ce soit si l’on nous attaquait. Axel l’avait taillé hâtivement juste avant notre départ de chez Liliane, prétextant qu’avec un bâton de marche, nous serions moins repérables. Il ne devait pas faire bon musarder la nuit dans le giron de ces venelles obscures.
Où nous avait donc conduit Axel ?
Celui-ci me demanda en chuchotant :
— Cela t’a gênée ?
— Quoi ?
— Que je te présente comme ma sœur.
— Oh non. J’ai été surprise, mais je pense avoir réussi à bien donner le change !
— Tu as été parfaite. Sinon, je ne sais vraiment pas ce qu’il aurait fait. Et moi, j’aurai dû faire la démonstration de ce qui est interdit. De fait, cela aurait eu des conséquences désastreuses pour notre anonymat et notre sécurité.
— Et pour cette auberge ?
— C’était un mensonge. Nous allons nous rendre directement chez un ami.
— Il est…
Je n’osai pas dire le mot, même dans un murmure.
Axel haussa les épaules :
— Non. Toutefois, c’est un de nos Alliés, comme Liliane. Il est là pour nous aider. Néanmoins, chez lui, il ne faudra rien faire… d’étrange, car sinon les Éclaireurs s’en rendront compte de suite, et sa vie sera en danger !
— Je comprends.
— Bien. Ethan me fait confiance et je ne suis pas le premier enchanteur qu’il héberge. C’est un homme charmant, érudit, cependant il cache ses connaissances sous son métier, car ici il n’est pas de bon aloi de faire la démonstration de son savoir sur certains faits !
— Que fait-il ?
— Il est cordouanier. Bien, continuons. Sa boutique se trouve un peu plus loin.
Nous continuâmes à avancer, puis après être passés devant une fontaine qui se trouvait à un croisement, nous montâmes un peu et nous arrivâmes à une petite boutique où je pus apercevoir une fenêtre éclairée à l’étage. Le rideau de toile n’était pas baissé et la lueur tremblotante de la bougie paraissait nous faire signe.
Nous étions à peine arrivés devant la porte qu’un homme l’ouvrit pour nous rejoindre avec un grand sourire. J’eus du mal à voir sa physionomie, mais il semblait de taille moyenne.
Axel et cet homme se saluèrent vite, puis après nous avoir montré où mettre notre compagnon pour la nuit, ce que fit Axel avec diligence, car de l’eau et du foin étaient déjà prêts pour lui – comme si Ethan avait tout prévu au cas où –, nous entrâmes dans la maison, tandis que le couvre-feu était annoncé. La première pièce était en fait l’atelier, reconnaissable aux outils et à l’odeur de cuir caractéristique. Une fois à l’intérieur, notre ami barra l’issue, puis nous nous dirigeâmes jusqu’à une autre pièce séparée de l’atelier par un lourd rideau de toile. C’était la cuisine. Un garde-manger était placé sur un buffet bas au bois épais, taillé grossièrement, deux bancs étaient repoussés contre le mur, avec des tréteaux et une large planche, des ustensiles pendaient à des crochets, et un bon feu se consumait dans l’âtre étroit. Je me retins pour ne pas m’avancer vers lui afin de placer mes mains devant cette flamme réconfortante, puis nous empruntâmes un escalier étroit en bois pour arriver à l’étage dans une pièce qui devait servir de chambre. Cela me parut exigu, cependant le matelas épais et sa couverture de fourrure m’attirèrent très vite.
En plus du lit, je pus distinguer la bougie posée sur un tabouret haut à côté de la fenêtre, ainsi qu’un gros coffre en bois grossier. Je me tournai vers cet homme : un sourire éclairait son visage et ses yeux marron étincelaient de gaieté. Il se dirigea vers la bougie pour l’éteindre et la placer sur le coffre. Manifestement, elle avait rempli son office : nous servir de repère. Il désigna le lit d’un hochement de sa tête brune, puis il remarqua :
— Vous dormirez ici. C’était la chambre de mes filles, mais maintenant qu’elles sont toutes les deux mariées, elle ne sert plus à rien. Et s’il y a quoi que ce soit, je dors à l’étage en dessous. Mon épouse se trouve chez sa plus jeune sœur qui doit bientôt enfanter et elle ne rentrera qu’après l’accouchement.
— Merci de votre accueil, lui dis-je rompant le silence.
Il me regardait fixement un instant, puis il posa à Axel cette étrange question :
— C’est elle ?
— Oui, répondit-il avec laconisme.
Cet homme était au courant de mon existence !
— De quoi parlez-vous ? demandai-je.
Je ne comprenais rien.
— Oui, il sait que je devais aller te chercher, expliqua Axel.
— Comment cela ?
L’homme se pencha vers moi et me dit dans un chuchotement :
— Vous êtes importante pour nous, vous représentez tant !
Alors là j’étais complètement perdue !
Que voulait-il dire ?
Axel me prit les mains et me conduisit jusqu’au lit pour m’aider à m’asseoir, car la fatigue du voyage, associée à ces paroles, me faisaient tourner la tête.
— Je pense que je peux d’ores et déjà t’expliquer quelque chose, concéda-t-il dans un murmure.
Le cordouanier s’effaça rapidement en direction de l’escalier en lançant :
— Hum… Je m’occupe du repas. Je vous laisse discuter.
— Je veux savoir ! insistai-je.
Axel prit place sur un tabouret en face de moi, la mine grave, puis il me demanda :
— As-tu entendu parler de la prophétie ?
— Quelle prophétie ?
— Je vais te la réciter :
 
Issue d’une famille ancienne
Elle nous délivrera de nos chaînes,
Elle nous guidera vers un lieu
Où la magie ne fait pas défaut.
Une aura d’or l’entoure,
Reflet de son âme pure.
 
Cette phrase est extraite d’un vieux manuscrit que je n’ai eu qu’une seule fois en main, car il est jalousement gardé dans un lieu secret et qui change souvent. Ce recueil parle aussi d’une jeune enchanteresse orpheline de père et de mère, dont la force et le courage donneront à notre communauté un nouvel élan afin de trouver un endroit pour résider en paix.
— Et tu penses que…
— C’est de toi qu’il s’agit, oui, compléta-t-il.
— Mais non ! m’indignai-je.
— On dit aussi que sa chevelure blonde peut s’allonger lorsqu’elle fait de la magie, et depuis que nous cheminons ensemble j’ai pu remarquer la pousse anormale de tes cheveux.
Je ne pus m’empêcher de porter la main à ma tresse.
Il dut noter mon geste, car il me dit sur-le-champ :
— Et oui ! Et il y a également ces vers :
 
Son franc regard azur
Montrera sa vraie nature.
 
Tu as les yeux bleus.
— C’est n’importe quoi !
— Et aussi :
 
Gravée sur le bas de son dos
Une étoile magique a éclos.
 
— Comment es-tu au courant que… ?
Il pinça les lèvres, puis déclara :
— Je ne le savais pas, mais ta réaction me révèle que c’est le cas.
— Bon sang !
— Oui. Tous les signes sont là : ton aura dorée… tout. Lorsque je t’ai aperçue pour la première fois dans la salle de l’auberge, je n’ai vu qu’elle. Elle est si intense !
— Je ne sais pas…
— Je suis là pour t’aider à avancer…
Cette conversation fut interrompue par l’appel d’Ethan qui nous demandait de le rejoindre pour le repas. Je me levai et nous descendîmes. J’étais profondément troublée par ce qu’Axel venait de me révéler.
Ce dernier mit la table et apporta les bancs à côté de la planche de bois juchée sur des tréteaux, puis notre hôte installa le couvert rapidement : écuelles et broc de cervoise. Avec la force de l’habitude, je coupai trois tranchoirs à parts égales dans une belle miche. Ethan installa dessus un morceau de ventrèche fumée. Des haricots mélangés à du chou reposaient dans une jatte fumante posée au centre de la table. Le mélange semblait nourrissant et l’odeur alléchante. Nous mangeâmes en silence. Ce repas chaud me fit du bien et, une fois n’était pas coutume, j’appréciai la cervoise qu’Ethan versa dans ma timbale en disant que c’était son beau-frère qui la fabriquait.
Et même si la soupe était beaucoup trop épaisse et le fromage trop sec, c’était très agréable.
Nous l’aidâmes à tout enlever et je rinçai rapidement les écuelles et les cuillères dans l’évier de pierre, veillant à ne pas trop gaspiller d’eau. Dans la cité, la fontaine servait à tous et il fallait se montrer économe avec cette ressource, ainsi que me le rappela Ethan.
Notre hôte donna à Axel un pichet d’eau, une bassine en terre et un morceau de tissu que ce dernier porta en haut. Puis mon compagnon de route me laissa un moment, me signifiant que je pouvais faire mes ablutions tranquille.
Les voix des deux amis résonnaient au rez-de-chaussée. Je me lavai le visage et le corps afin d’enlever au mieux toute la poussière accumulée. Mettant mes mains dans le dos, je touchai machinalement cette marque qui m’avait accompagnée toute ma vie sans savoir le pourquoi de son existence. Ma grand-mère m’avait toujours dit qu’il fallait que je la dissimule. J’ôtais mes vieux bas pour passer un peu d’eau sur mes douloureux pieds que je laissai ensuite à l’air. Puis j’enfilai ma vieille chemise.
Axel me retrouva au bout de quelques instants, alors que je me glissai sous la couverture.
Il se dénuda le torse, et en profita pour se laver aussi, puis déposant ses bottes au chevet du lit, il me rejoignit après avoir nettoyé ses pieds. Pendant qu’il effectuait ces gestes, j’avais veillé à ne pas trop le regarder au moment où j’avais vu qu’il enlevait sa chemise.
Entre nous deux, il y avait une chaleur étrange qui apparaissait fugacement, et en y réfléchissant, subitement je compris que j’étais attirée par lui. Mais lui, il se montrait respectueux avec moi, attentif à effectuer sa mission jusqu’au bout, sans aucune privauté à mon égard. Cela me convenait. De surcroît, le souvenir de cet épisode désastreux encombrait mon esprit.
Toutefois, la lassitude finit par m’emporter, rassurée par sa présence et savourant cette couche moelleuse.
Chapitre VIII : Dans la cité
En ce nouveau matin, je fus réveillée par le vacarme qui émanait de la rue. Des cris, des bruits de roues sur les pavés arrivaient jusqu’à l’étage. Le soleil était déjà bien haut dans le ciel. J’avais donc dormi longtemps.
Je me levai de la couche que j’avais partagée avec Axel pour pousser doucement le rideau de toile qui obturait la petite fenêtre. Comme la boutique d’Ethan était un peu plus haute sur la rue, j’avais une vue plongeante sur ce qui se passait plus bas.
L’artère était déjà très différente de ce à quoi elle avait l’air le soir précédent. Des enfants couraient dans tous les sens, jouaient au cerceau, aux osselets, ou restaient sagement à côté de leur mère, agrippés à leur jupe pour les plus petits. Des mendiants étaient assis devant la fontaine que je pouvais mieux voir en avançant légèrement mon buste hors de l’ouverture. Malgré cette présence, cela n’empêchait personne de venir remplir cruche, seau ou pot à l’eau qui jaillissait en chantant de la bouche d’un animal fantastique, un dragon. Il était sans doute un des seuls conservés sur le territoire à cause de son utilité. Depuis quelque temps les représentations fabuleuses de ce type étaient détruites dans une volonté d’enlever toute chose évoquant la magie et d’éradiquer des mémoires tout souvenir du bestiaire animal. Dans le village de mon enfance, l’auberge avait dû enlever de son enseigne la licorne qui y était représentée. Je sortis de ces pensées sombres pour me replonger dans le spectacle ambiant. Les volets des boutiques étaient ouverts et les marchands n’attendaient que les chalands qui déambulaient ou bavardaient souvent en groupe. Dans la fraîcheur matinale des effluves de fleurs coupées, de légumes ou encore de parfums qui émanaient d’une boutique qui vendait des flacons et des bougies odorantes, ainsi que de l’encens, flottaient dans l’air.
Une paysanne avait posé ses paniers sur les pavés, à côté de la boutique du drapier, et elle défendait avec verve le prix de ses légumes. Le son de sa voix imposante portait jusqu’à la fenêtre. Le drapier, imperturbable, présentait ses tissus à deux femmes qui appartenaient sans doute à la noblesse, vue leurs vêtements à l’étoffe colorée, et surtout à leurs chaussures compensées qui servaient à éviter que ces beaux habits ne se tachent de boue.
Un duo de ménestrels jouait sous une arcade : la vièle à roue et le psaltérion étaient divertissants à entendre de si bon matin. Ces musiciens tentaient de récolter de quoi vivre et leurs oripeaux bariolés, ainsi que leur musique entraînante, attiraient beaucoup de public, même si peu lançaient des piécettes dans l’assiette posée à terre à cet effet.
Un petit chariot chargé de barriques, tiré par un cheval de trait, essayait de se faire une place au sein de cette foule. Le vieil homme qui le menait semblait doué d’une patience infinie, ou d’une grande habitude, car il arrivait à progresser tout en conservant un sourire avenant et en répondant aux saluts avec gentillesse.
Des chats, des chiens, des volailles, et même un porcelet, complétaient ce spectacle coloré et bruyant, gâché un peu par les odeurs de la rigole charriant les immondices qui résultaient sans doute des pots d’aisance matinaux. Du bruit venait aussi de dessous la pièce où nous nous trouvions, car l’ouvroir d’Ethan devait être ouvert, prêt à accueillir les clients. Le bruit d’un marteau et son rythme régulier montait jusqu’à notre étage. Il nous faudrait être prudent, étant donné qu’ici tout s’entendait.
J’observai aussi les maisons à colombages à deux étages, ce dernier abritant le plus souvent les pauvres ou les serviteurs. Certaines fenêtres étaient ornées de vitres à croisillons ou de vitraux, appartenant aux bourgeois fortunés qui étaient en mesure de s’offrir ce genre d’extravagance très utile pour empêcher les courants d’air d’entrer, mais aussi très onéreuse. C’était la première fois que j’en voyais autant.
J’étais fascinée par ce spectacle nouveau pour moi, tâchant de ne louper aucun détail, avide de découvrir des choses inconnues. J’avais toujours été élevée à la campagne, dans un petit village, et cet ensemble était surprenant. Les maisons, la foule, ce bruit…
Lorsqu’il me sembla discerner la robe des Éclaireurs au milieu des gens, je refermai un peu le volet de toile épaisse.
Ils étaient décidément partout !
Axel, réveillé, m’avait rejointe et regardait également ce qu’il se passait dehors, penché sur mon épaule.
— Comment allons-nous partir ? demandai-je doucement, désignant de la tête les deux hommes redoutés.
— Nous allons rester céans pour la journée. Je suis aussi venu ici pour quelque chose de précis, ajouta-t-il avec un large sourire.
— Quoi donc ?
— Une nouvelle paire de chaussures ! Tu ne pensais pas que nous continuerions à avancer avec des chaussures dans l’état où sont les tiennes ? Ethan va t’en fabriquer une paire neuve et je ferai poser de nouvelles semelles à mes bottes. En tout cas, nous sommes condamnés à demeurer ici pour la matinée. Nous verrons si nous pourrons sortir dans l’après-midi. Ils seront probablement partis. Du moins, je l’espère, sinon cela sera compliqué de franchir la porte.
Je me rendis alors compte qu’il avait dormi torse nu, et je ne pus m’empêcher de rougir à sa vue. S’il remarqua mon trouble, il n’en fit rien voir et passa sa chemise.
— Bien, je te laisse te préparer. Il reste de l’eau dans le broc si tu le souhaites. Je t’attends en bas.
Je me passai rapidement un peu d’eau sur la figure, après l’avoir vu descendre. Puis j’enfilai mes bas. Honnêtement, il me tardait de pouvoir les changer ! Je mis aussi mes chaussures, mais avec déplaisir. La douleur de mes pieds ne s’était pas encore estompée.
Je descendis pour trouver sur la table, que nous n’avions pas démontée le soir précédent, du pain et du fromage. Le miel et les confitures de la mère Paulin me manquaient, toutefois je comblais mon appétit, faisant passer le fromage trop sec avec un verre d’eau, pensant aussi à la tasse de lait chaud que nous avions chez elle.
D’ores et déjà cette vie n’était plus possible… Elle appartenait au passé.
Je respirai un coup, puis je rejoignis Axel à l’atelier.
Lorsque j’entrai dans la pièce centrale, cela fleurait vraiment bon le cuir. Je pus distinguer des détails que je n’avais pas vus hier soir. Sur une étagère, dans le fond, il y avait un tas de morceaux de peau de couleurs et d’épaisseurs différentes. Des formes de bois se trouvaient sur un établi devant lequel Ethan se tenait. Je l’observai un moment travailler, attentivement. Il procédait avec célérité et surtout précision au ressemelage des bottes d’Axel.
Ensuite, il prit les mesures de mes pieds et m’annonça qu’il avait une paire dont le cuir était déjà découpé, sensiblement de dimensions égales, ce qui lui ferait gagner du temps. Il jugea ma paire complètement irrécupérable, comme je lui disais que je pouvais me contenter d’une semelle neuve.
Les chaussures qu’il modelait, clouait et cousait avec ce fil laineux et fort, n’étaient pas susceptibles d’être qualifiées de jolies, mais le cuir assez épais et les semelles pas très grandes en faisaient des chaussures commodes. En tout cas, elles me changeraient de ma vieille paire dont la semelle était si abîmée.
À un moment, il leva la tête de son travail et me fit un sourire :
— Elles seront solides, toutefois assez souples, ne t’inquiète pas !
— Non, je n’avais jamais assisté à ce travail, c’est tout !
— Pas de souci, j’ai l’habitude. Enfin, depuis que les événements se précipitent je n’ai plus d’apprenti. Peu de gens ont le courage de voyager de nos jours, mais je connais un homme de la cité qui serait intéressé pour reprendre mon travail. Il doit passer dans la matinée.
— Nous allons devoir rester en haut ?
— Je pense. Henri est un homme bien, cependant on ne sait jamais. Il suffit d’une allusion pour que les Éclaireurs aient la puce à l’oreille et surviennent.
— Je m’en suis rendu compte !
— Donc, il vaudrait mieux que vous montiez dans la chambre, et que vous soyez le plus silencieux possible. Enfin, pour en revenir aux chaussures, elles seront plus adaptées à la marche à pied, puisque je devine que vous avez encore beaucoup de route à faire, même si je ne sais pas où Axel souhaite vous emmener.
— Il ne me l’a pas dit non plus, dis-je en haussant les épaules.
— Il doit se comporter avec prudence. Pourtant, ayez confiance en lui, il sait ce qu’il fait.
— J’ai cru comprendre.
— Bien, il est préférable que vous alliez en haut désormais, j’ai des clients qui doivent arriver. Il ne faut pas qu’ils vous voient. Moins de personne seront au courant de votre présence ici, mieux c’est.
— Oui, vous avez raison.
Je montai dans la chambre, emportant avec moi un broc d’eau et de quoi grignoter, me doutant que le repas de midi serait impossible à prendre en bas. Axel était déjà là-haut, en train d’observer par la fenêtre ce qu’il se passait, caché derrière le rideau.
Nous passâmes la journée dans cette chambre et nous discutâmes. Je profitai de ce temps également pour repriser mes bas grâce à du fil donné par Ethan. Il me laissa aussi une aiguille, ces deux objets me seraient fort utiles pour la suite de notre périple. Il nous apporta également de quoi nous restaurer.
— Comment es-tu devenu quelqu’un qui aide les autres enchanteurs ? demandai-je à Axel à un moment.
— Par hasard, j’ai aidé une personne, puis deux. Et le reste a suivi. C’est aussi un bon moyen de se faire des amis, de rencontrer d’autres enchanteurs, d’apprendre, de converser, d’échanger et de partager sur nos magies respectives.
— Mais c’est dangereux ?
— Certes, pourtant c’est également une mission à accomplir, et puis faire cela au nez et à la barbe des Éclaireurs, c’est aussi un vrai plaisir. Avec le temps, j’ai établi un véritable réseau avec des gens de confiance, comme Ethan ou Liliane. Mon but est seulement de protéger notre engeance et de lutter contre la mort que sème Alosyus dans nos rangs. Il veut imposer sa façon de concevoir notre art à plus long terme, et pourquoi pas prendre le pouvoir. Si nous ne sommes pas en mesure de tenter grand-chose contre cela, du moins nous pouvons nous en préserver.
Je soupirai doucement :
— Oui, cet homme est partout, et les Mortels ont peur de lui.
— Il a le soutien du Pouvoir en place pour lequel c’est un moyen de savoir ce qui se passe dans le pays, puisque les Éclaireurs ont alors un rôle d’espion. Enfin, je vais tout faire pour que tu arrives là où je souhaite te mettre en sécurité le plus rapidement possible.
Vers la fin de l’après-midi, nous entendîmes une voix inconnue résonner en bas et nous comprîmes que cet homme dénommé Henri était arrivé. Tout à coup, nous ouïmes un pas dans l’escalier, suivi de la voix d’Ethan, assez paniqué.
Un homme de haute stature, roux, au regard d’un vert fascinant, apparut dans l’encoignure de la porte. Lorsqu’il me vit, il se précipita vers moi. Aussitôt Axel vint prendre position devant moi, les deux mains tendues. Elles scintillaient. Immédiatement, l’homme cessa tout mouvement pour dire :
— N’ayez crainte, je suis aussi un enchanteur.
Et je l’aperçus : une aura douce, d’un vert printanier peu soutenu l’entourait.
Il continua :
— Comme je n’ai pas trop de pouvoir, les Éclaireurs ne ressentent rien chez moi, et heureusement car je suis capable de percevoir les autres enchanteurs… Et chez vous… dit-il en me désignant, après une infime hésitation, je ressens une telle force, une telle puissance latente, si prometteuse. C’est vous, n’est-ce pas ?
— Qui ? demandai-je sidérée.
De son côté, si Axel avait conservé sa position défensive, il avait l’air assez déconcerté, son expression montrait une indécision qui ne lui était pas habituelle.
— La femme de la prophétie, continua Henri.
Diantre, encore cela !
— Comment ? m’exclamai-je.
— Cela fait quatre cents ans que j’attends de vous voir. On va retrouver grâce à vous un univers à nous, comme aux temps anciens. Le bruit courrait qu’on vous avez retrouvée, et quand je suis entré chez Ethan, je n’ai pas cru mes sens d’abord. Il y avait une telle énergie qui émanait de cette demeure.
— Non !
Je me retournai vers la fenêtre.
— Ils vont nous trouver ! m’écriai-je, apeurée.
Si cet homme avait la capacité de percevoir cela, les Éclaireurs risquaient aussi de le faire.
Henri eut un geste de la main qui se voulait apaisant :
— Non, c’est juste qu’il s’agit de mon pouvoir principal : je ressens le potentiel d’un enchanteur. Et avec vous deux, c’est très fort. Il est clair que vous, vous êtes particulièrement puissante. Toutefois, sachez que vous n’avez rien à redouter de moi. Je suis trop heureux d’avoir pu vous rencontrer. Et si je peux vous être d’une quelconque aide, n’hésitez pas.
Nous échangeâmes avec Axel une concertation muette. Peut-être qu’il pourrait nous aider à partir avec discrétion avant la nuit ? Et de surcroît, comme ma chaleur face à lui ne s’était pas réveillée, je jugeai que c’était bon signe.
Chapitre IX : Départ
Notre entrée avait été compliquée et je ne souhaitais pas revivre l’épisode avec le garde. En outre, Gris n’était pas non plus une couverture si idéale, du moins d’après ce que nous avions pu comprendre. Sans lui, nous pourrions mieux nous dissimuler.
Après un silence, Axel demanda à Henri :
— Vous auriez la possibilité de nous aider à sortir avant la nuit ?
Henri passa une main dans ses cheveux, puis il esquissa un sourire :
— Vous trouver dans un tonneau ne vous effraie pas ?
Axel lui rétorqua :
— Si vous ne redoutez pas que nous gâchions le millésime !
Henri se frotta les mains, l’expression gaie.
— Bon, j’organise tout cela ! Pour une fois que je vais pouvoir rendre service au Passeur d’enchanteur, je ne vais pas louper ce prétexte de me rendre utile !
Face à cette expression, je m’exclamai :
— Le Passeur d’enchanteur !
— Oui, c’est son surnom, dit Ethan, et c’est pour cela que les Éclaireurs ne le considèrent pas comme un ami.
Visiblement gêné, Axel prit une respiration, puis déclara :
— Bien, réfléchissons à ce que nous allons faire. Ysaure, peux-tu aller réunir nos affaires ?
Les trois hommes descendirent. Pendant qu’ils se concertaient en bas, je m’interrogeai.
Ma vie avait été si bouleversée en une semaine !
J’avais découvert que j’étais une enchanteresse, ce qui au demeurant m’expliquait beaucoup de choses sur mes sensations, mes réminiscences… En outre, il y avait également eu cette fuite éperdue, ces menaces…
Soudainement, un souvenir m’assaillit.
Je revis ma grand-mère et son beau sourire très doux. Ses cheveux blancs étaient retenus dans ce foulard bleu si familier. Cependant, quel âge avait-elle vraiment ? D’après ce que m’avait révélé Axel, c’était très important. Elle m’avait dit que mes parents étaient morts quand j’étais toute petite : était-ce à cause de leur appartenance à notre engeance ? De quoi étaient-ils capables ? Et puis ce constat vint à mon esprit : mon aïeule n’était peut-être pas morte de mort naturelle comme je le supputais et mes parents avaient sans doute été victimes de leur statut d’enchanteur. Il fallait que je sache !
Une fois que j’eus fini de rassembler nos affaires et rangé la pièce, je descendis.
— Axel ? lui demandai-je.
Il se retourna vers moi :
— Oui ?
— Sais-tu de quoi sont morts mes parents ?
Henri intervint sur ces entrefaites :
— Il s’agit bien de Sonia et d’Alexandre Monflor ?
— Oui. Axel ? insistai-je.
— Je peux vous le dire, car je me trouvais avec eux, dit Henri.
— Quoi !
— Oui, ce fut lors d’une escarmouche avec les premiers Éclaireurs, ces suppôts qui suivaient partout Alosyus. Ce dernier était déjà à leur tête à l’époque, mais avec des fonctions de moindre importance. Nous nous trouvions dans les Pyrénées à la recherche de certaines pierres et cristaux nécessaires à la magie. Enfin, pour faire vite, ils nous ont pris par surprise. Comme avec un autre enchanteur, Luc, nous nous étions éloignés pour effectuer notre récolte, nous n’avons pas été tués. Lorsque nous avons rejoint les autres, il était trop tard, et nous n’avons pu que voir la troupe d’Alosyus disparaître. Malgré la peine, nous avons honoré nos morts. Une fois la cérémonie achevée, et leur spiritus parti en paix, Luc est allé prévenir votre grand-mère. Depuis, je ne l’ai pas revu.
Mes parents se trouvaient quelque part dans la montagne…
— C’est Alosyus qui les a tués ? demandai-je en chuchotant.
— Oui, à l’époque il tuait les enchanteurs, maintenant il fait autre chose.
— Elle le sait, je lui en ai parlé ! dit Axel.
J’étais atterrée et ne disais plus rien. Ma grand-mère ne m’avait rien révélé sur les raisons de leur décès, alors qu’elle était au courant de tout, noyant à chaque fois avec talent le poisson. Soit, je savais qu’ils étaient morts, cependant apprendre de quelle manière de façon aussi abrupte, c’était plus que déconcertant. Les larmes me venaient aux yeux.
Je sentis le regard d’Axel peser sur moi et il enchaîna en demandant :
— Luc, le guérisseur ?
Manifestement, il cherchait à changer de sujet.
— Oui, répondit Henri.
— Vous savez où il se trouve ?
— À peu près, dans le Nord.
— Bien, je serais heureux de le revoir, même s’il ne m’a pas touché mot sur cela la dernière fois que nous nous sommes vus.
— C’est difficile de le faire, et surtout de s’en rappeler volontairement.
Henri se tourna vers moi qui tâchais de me remettre du désarroi provoqué par cette nouvelle, et il me dit avec gentillesse :
— Vous savez Ysaure, vos parents étaient des amis et je suis ravi de pouvoir vous aider présentement, puisque je n’ai rien pu faire pour eux.
Il émit un soupir :
— Enfin, je ne peux que vous donner un coup de main pour tout mettre en place.
— Oui. Pourtant, c’est déjà beaucoup pour nous, dit Axel.
Ils reprirent leur conversation, me laissant seule face à mes pensées.
Cette nouvelle vérité.
Mes parents avaient été tués par le Grand Éclaireur, et dorénavant ce dernier était à ma poursuite. Il connaissait mon existence, alors que ma grand-mère avait veillé à me cacher la triste réalité. Pourtant, elle devait bien concevoir ce que je ressentais ! Il ne me laisserait sans doute pas tranquille avant d’avoir obtenu ce qu’il voulait.
Il fallait que je sache ce qu’ils avaient prévu et que je ne songe plus à cela. En outre, l’unique moyen pour que je ne nous mette pas en danger, c’était que je sois au courant du déroulement des événements. Je bus un verre d’eau à la cruche sur la table, puis j’écoutai leur conversation.
Sur la table, Ethan posa des victuailles dont Axel remplit l’une de nos gibecières, les ajoutant à ce qu’il nous restait de celles que nous avait données Liliane. Le départ devenait imminent. Je montai à l’étage chercher le reste de nos affaires.
Nous devions nous cacher à l’intérieur d’un tonneau, sur une charrette qui se rendait dans la ville voisine. Les points les plus dangereux dans ce plan résidaient dans le passage entre l’échoppe d’Ethan et l’endroit où se trouvait le chargement, et bien sûr dans le fait de sortir de la cité. À cet effet, Ethan me tendit des vêtements, qui appartenaient probablement à son épouse. Il y avait une tunique robe longue, une chemise en drap épaisse, et surtout une coiffe avec un grand voile qui devait servir à dissimuler ma chevelure. Je veillai à ce qu’aucune mèche ne dépasse de ma coiffure improvisée, après avoir passé les vêtements en haut, mettant les miens dans ma besace.
Je ne pus m’empêcher de demander à Ethan :
— Votre épouse ne sera pas offusquée que je prenne ses vêtements ?
— Non, quand elle en saura la raison, elle sera enchantée d’avoir contribué à votre fuite.
— Bien.
Je remarquai les habits que portait Axel : son pantalon était recouvert d’une longue tunique et un tablier ceignait sa taille. Il portait sur le chef un étrange chapeau noir, en feutre, avec des rebords plats, mais qui dissimulait sa chevelure brune et, posé avec habileté, son regard incisif.
Ethan ouvrit la porte et la farce débuta.
Le cordouanier serra la main d’Axel en le remerciant à voix haute pour sa commande, puis il fit de même avec moi, qui officiait en tant qu’épouse, sauf qu’il effectua une courbette en plus, puis nous sortîmes dans la rue. Je regrettais de ne pas pouvoir observer plus amplement la cité, mais il fallait œuvrer avec rapidité. Henri nous guida jusqu’à la grange où était garée la charrette, qui se trouvait à deux rues de là. Heureusement, nous ne croisâmes personne. Sur celle-ci quatre tonneaux étaient attachés, et deux n’avaient plus de couvercle. Axel m’aida à m’installer dans un, puis il reposa le cercle de bois dessus, ensuite il dut faire de même pour lui, avec l’aide d’Henri, néanmoins cela se fit sans aucun bruit. Dorénavant, il nous faudrait faire confiance au marchand qui devait nous conduire à l’extérieur de la cité. Le silence s’instaura un moment, je n’osai pas demander quoi que ce soit à mon compagnon de route. Me retrouver également recroquevillée dans ce réduit était assez inconfortable. Enfin, si ma petite stature me rendait la situation plus aisée, pour Axel, vue la sienne, cela devait être pire.
Deux timbres vocaux différents retentirent soudainement : celle d’Henri, enjouée, et une autre plus grave, toutefois assez agréable. Puis il y eut un choc contre la charrette, suivi du renâclement des chevaux et du bruit des sabots. Je compris que l’attelage était prêt à partir. La charrette se mit à bouger. Je priai pour que tout se déroule bien. Les cahots sur les pavés étaient difficiles à supporter, car ils se répercutaient jusque dans le tonneau qui frissonnait. J’étais secouée dans tous les sens, j’allais sans doute avoir des bleus demain ! Mais il me fallait rester calme et n’émettre aucun son dans le but de ne pas signaler notre présence.
Autour de nous, il y avait des vociférations, des interpellations, d’autres attelages. Le soir était arrivé et l’agitation commerçante était à son comble. Si les gens se trouvaient chez eux, les marchands faisaient au mieux pour rentrer au plus vite afin de mettre en sécurité leurs marchandises. Hier soir, nous étions arrivés beaucoup plus tard pour assister à tout cela.
Nous devions être arrivés devant le monumental huis de la cité, car tout à coup les trépidations cessèrent et il me sembla ressentir une tension. Elle émanait de qui ? Moi ? Axel ? Le marchand ? Ou était-elle simplement produite par la situation ? En tout cas, je discernai un excédent d’énergie, l’air tremblota. Il allait se produire quelque chose et j’espérai qu’aucun Éclaireur ne le percevrait avant que cela ne revienne à la normale. Il y eut soudain un échange de voix : une dure et celle de notre passeur. Quelques coups furent portés sur la barrique qui était placée à côté de celle où je me trouvais. Allions-nous de nouveau tomber sur des gardes trop zélés ? Je ne respirai plus. Réussirions-nous à sortir ?
Brusquement, un silence tomba. Le temps parut se figer.
Ensuite les cahots reprirent, mais cette fois-ci plus feutrés. Nous devions passer sur les planches de bois du pont-levis.
Du moins, je me le figurai !
Chapitre X : Ma magie
Nous continuâmes à avancer. L’angoisse me vrillait le ventre : cela me semblait trop simple.
À un moment, tout s’apaisa. Et les chevaux cessèrent de progresser. Un coup fut frappé contre ma cachette, puis sur celle à côté de moi. Je n’osai rien faire. Le couvercle fut finalement ôté. Mais comme le soleil était encore assez fort, il m’éblouit, et je posai mes mains sur mes yeux un instant, puis je pus distinguer la figure souriante d’Axel au-dessus de moi. Rester dans le noir aussi longtemps était tout sauf idyllique. Axel me tendit la main pour m’aider à sortir, puis à descendre. Il me prit par la taille pour me déposer à terre, ensuite il sauta lestement du véhicule, tandis que j’étirai mes muscles.
— Tout s’est bien passé ! s’exclama-t-il.
Je vis enfin l’apparence de notre sauveur : un homme trapu, chenu, cependant, bien que buriné, son visage exprimait une certaine douceur.
— Merci, lui dis-je avec un grand sourire.
— De rien, me répondit-il. Je devais un service à Henri, et puis, si je peux embêter les Éclaireurs, je suis content, conclut-il avec un sourire satisfait.
— Pour quelle raison ?
Des ombres se posèrent sur son expression lorsqu’il nous fournit cette explication :
— Ma fille était mariée avec un enchanteur, et le Grand Éclaireur les a enlevés, puis les a faits disparaître. Depuis… enfin je trouve des moyens pour vous aider. Mon gendre était un homme bien et un bon père. Ce jour-là, heureusement, ils nous avaient laissé les petits, et nous les élevons avec ma femme, mais ce n’est pas évident. Par chance, ils n’ont pas hérité des pouvoirs de leur père, dès lors nous savons qu’ils ne risquent rien.
— Nous allons vous laisser continuer votre voyage. Merci encore de votre aide, déclara Axel. Continuer à parler ainsi sur la route peut nous faire remarquer.
— Vous allez faire quoi ? La nuit sera bientôt là. Pour ma part, je vais dormir à l’auberge de l’Ours.
— Nous séjournerons dehors. C’est plus sûr.
— Alors, bonne route, et surtout bonne chance !
Il remonta sur le siège de bois, et après un dernier salut de la main, il partit doucement, au rythme des chevaux.
Nous étions de nouveau tous les deux seuls. Je regardai autour de moi. Nous nous trouvions en pleine campagne. En me retournant, je pus découvrir assez loin les hauts murs et les tours de la cité, toutefois j’étais heureuse de ne plus m’y trouver. Ici, le calme était rassérénant, et je me sentais moins oppressée.
— Nous y allons ? demanda Axel.
— Oui, chuchotai-je.
— Je suis désolé, j’aurais préféré aussi rester encore une nuit pour prendre plus de repos, mais nous ne le pouvons pas. Je ne pensais pas que cette citadelle était autant sous la coulpe des Éclaireurs. Je connais un endroit un peu plus loin pour nous abriter, car les nuées sont assez menaçantes. Il s’agit d’une grotte.
— Profonde ?
— Non, pas comme l’autre. C’est simplement un abri couvert dans la roche. Nous pourrons y dormir.
Je jetai un coup d’œil vers le ciel. Maintenant il s’était assombri. Un vent froid se levait. J’ajustai l’anse de ma gibecière sur mon épaule et refermai autour de mon cou les pans du foulard que j’avais enlevé de mes cheveux. Si les cacher ne servait plus à rien, le tissu épais était chaud.
Nous avançâmes le long d’une sente herbeuse pour parvenir près d’une paroi rocheuse étendue, cachée par des arbustes. Axel écarta quelques herbes hautes et je vis apparaître une excavation assez grande pour que nous puissions y tenir droit.
Une sorte de rebord pierreux la surplombait et nous nous installâmes dessous. Nous étions dissimulés par les arbustes et les herbes hautes. L’endroit était sec et Axel posa sur le sol des bûchettes et des herbes sèches, après avoir aménagé une couche avec des branches et des herbes que nous avions glanées autour, avec les couvertures posées dessus.
Quand il eut achevé cette tâche, il s’agenouilla devant ce qui devait devenir un feu, puis il se retourna vers moi et me dit avec des yeux pétillants de malice :
— Tu veux essayer ?
— Quoi ?
— D’allumer du feu.
J’écarquillai les yeux sous l’effet de la surprise :
— Moi ?
— C’est simple. C’est un charme facile.
— Tu ne redoutes pas que l’on remarque quoi que ce soit ?
— Ici, non, et puis je pense que c’est une chose qu’il est nécessaire que tu connaisses.
— Tu es sûr ?
— Il faut bien essayer un jour ou l’autre la magie ! Bon, tu dois te concentrer, et tout d’abord visualiser la scène. Pour effectuer un acte magique, cela se passe d’abord par une représentation mentale de ce que l’on désire, puis les mots font le reste, mais il faut être très précis. Allez, vas-y, essaye !
Je me plaçai devant le tas, à côté de lui, et je fermai les yeux, visualisant une flamme à la chaleur rassurante. L’image était vraiment réelle dans ma tête.
Tout à coup, je sus quoi faire :
 
C haleur bienfaisante,
Née de ces mots,
Réchauffe notre eau
Et sois apaisante.
 
Les mots avaient comme coulé de mes lèvres, même si je n’étais nullement certaine de leur efficacité.
Nous avions rassemblé quelques herbes sèches au-dessous des bûches, et au milieu naquit une légère fumée qui s’épaissit hâtivement, pour finalement laisser apparaître une étincelle qui se transforma en flamme.
Avec effarement, mon compagnon posa vite au centre une petite tasse remplie d’eau pour qu’elle se réchauffe, puis il me jeta un coup d’œil et s’enquit :
— Ça va ?
— Euh… Je crois !
— Tu n’imaginais pas être capable de faire cela, n’est-ce pas ?
— Je…
J’étais encore stupéfaite, pourtant cette flamme était bien effective.
Il posa sa main sur la mienne et m’obligea à le regarder :
— Ne t’inquiète pas, je suis comme toi, je te le répète, et je peux t’aider. C’est pour cela que je suis intervenu pour venir te chercher. Ton aura est superbe, tu sais ?
— Comment ?
— Oui, elle est dorée, c’est très beau.
Stupéfaite, je ne pus que demander :
— Mon aura ?
— Oui, chacun d’entre nous en a une particulière : elle renvoie à la couleur de notre magie. Pour ma part, je suis capable de les voir, mais ce n’est pas le cas de tous les enchanteurs !
— Je sais. C’est cette vapeur qui t’entourait lorsque nous étions devant la cité. Elle s’est renforcée lorsque le garde te menaçait.
Il marqua un silence, manifestement surpris par mes dires.
— Tu as remarqué cela ? s’enquit-il peu après.
— Oui, j’ai vu une sorte de halo bleu t’entourer, puis il s’est effacé quand tu n’as plus été menacé.
Il émit un sifflement bref, puis il déclara :
— Alors, tu es aussi capable de les voir. Déjà ! Tu seras puissante, très puissante Ysaure. Je doute de pouvoir t’aider suffisamment.
— De quelle manière ?
— En fait, il te faudrait un magister . Ce que je ne suis pas encore, déclara-t-il, son regard empreint de gravité.
— Un quoi ?
— Un professeur en magie si tu préfères.
Je fis un geste de la main révélateur de mon incompréhension, puis je demandai :
— Pour quelle raison n’enseignes-tu pas ? Après tout, tu connais quantité de choses !
— J’ai fait un choix. Je voyage, je découvre, j’aide les autres. Pourtant, il est vrai que j’y songe de plus en plus. Peut-être quand notre situation sera plus stable… Enfin, un magister pourrait t’aiguiller avec plus de résultats que moi. Toutefois, ceux-ci se cachent, et quand ils ont un discipuli , c’est-à-dire un élève, cela rend la situation plus compliquée, car ils sont non seulement responsables de son éducation magique, mais aussi de sa vie. Transmettre son savoir n’est jamais innocent, et l’on doit faire attention à ce que cela se passe bien. Cependant, je vais faire au mieux pour te guider en attendant de trouver la personne adéquate.
— Pourtant, comment se fait-il que je ne me rappelle plus le fait d’avoir effectué de la magie ? Enfin, j’ai bien dû l’exercer enfant. Cela ne peut pas revenir de cette manière.
— Je ne sais pas… J’ai plusieurs hypothèses, malgré cela, honnêtement, j’ai du mal à comprendre. En tout cas, cela permet de prendre conscience de la manière dont ta puissance éclate. Visiblement, ce qui t’empêchait de faire de la magie n’existe plus et tu vas apprendre très rapidement.
— Tu m’enseigneras la façon d’appréhender cela ?
— Je te donnerai déjà des conseils pour y faire face. Bien, on va manger ! Il y a du saucisson et du pain, pas trop dur encore.
— Oui, maintenant que nous avons du feu, nous pouvons déguster une boisson chaude. Pour cela, nous avons tout ce qu’il faut !
— Parfait.
Nous nous restaurâmes et durant le repas, Axel me livra des informations sur notre art. Il m’apprit des incantations de défenses, ainsi que des offensives, mais il jugeait encore trop précoce que je tente d’effectuer une boule de feu, moyen de défense le plus usuel chez les enchanteurs et les sorciers. Pour le moment, je devais essentiellement les retenir. Ensuite je pratiquerai. Il me parla aussi de bouclier magique. Toutefois, il considérait qu’il était trop périlleux de m’en montrer le fonctionnement, même si j’avais déjà pu m’y trouver confrontée lors de notre séjour dans la chaumière. En fait, Axel se révélait un excellent pédagogue, malgré ses dénégations antérieures. De plus, j’étais heureuse qu’il soit auprès de moi. Il dégageait un tel charme ! Pourtant cela, je ne devais pas le montrer, car le Passeur était avant tout auprès de moi pour accomplir sa mission, et rien d’autre.
Sur ces entrefaites une pensée m’interpella :
— Où doit-on se rendre ? Je pense que désormais les risques sont moindres. Je veux savoir.
— Nous nous rendons dans une communauté qui emploie la magie, révéla-t-il.
— Comment fait-elle pour ne pas se faire remarquer ?
— Elle vit de manière assez reculée, dans une profonde forêt réputée hantée et mystérieuse. De même que pour la Roche du Maléfice, elle bénéficie d’une mauvaise renommée qui empêche les gens de s’y rendre. Cette communauté est dirigée par une enchanteresse vénérable, Marianne d’Astérie. Là, tu devrais trouver un lieu pour t’épanouir sereinement. Les enchanteurs qui y résident possèdent des connaissances dans différents domaines : herboristerie, charmes, gemmes, idiomes… Et la volonté de partage fait le reste.
— Mais la prophétie ?
— S’il s’agit effectivement de toi, et au fond de moi cette certitude est ancrée, il faut avant tout que tu maîtrises tes pouvoirs. Nous aviserons ensuite. Dans l’immédiat, il serait bien que nous nous reposions.
Il recouvrit légèrement la flamme, ne laissant que de la braise, puis nous nous installâmes le plus confortablement possible sur nos couches de fortune pour une nouvelle nuit à la belle étoile. Enfin presque, l’auvent de pierre nous cachant le firmament.
 
Il y eut cette chaleur soudaine.
Ma tête me fit mal.
J’avais la sensation de flotter…
Il y avait cette odeur.
Sirupeuse, étrange…
Et ces bougies. Elles semblaient flotter partout autour de moi. Leurs lueurs tremblotantes, mouvantes à chacun de mes souffles… si proches… si éloignées… Je ne parvenais pas à accrocher mon esprit, du moins plus précisément.
J’entendais des mots murmurés dans cette langue que j’avais la sensation de reconnaître au fur et à mesure que les mots imprégnaient ma conscience. Puis ils s’effacèrent. Ils devinrent incompréhensibles.
Une sensation de manque me cerna. Momentanément.
Brusquement, tout disparut.
Tout ne fut plus que sensations physiques.
Cette subite douleur sous ma peau.
Cet intense rayon de lumière qui blessa mes yeux.
Ce silence abrupt…
 
Je me réveillai en sursaut et en nage.
Immédiatement, la main d’Axel se posa sur mon front et il murmura :
— Ysaure ?
Je passai ma main sur mon visage, toute tremblante encore. Je devais avoir l’air complètement hagard. Je croisai le regard d’Axel, assurément très soucieux, et je lui dis :
— Je crois que j’ai compris.
— Quoi donc ? s’étonna-t-il.
— Pourquoi je ne me rappelle plus avoir détenu des pouvoirs.
Je m’assis et lui racontai ce rêve déconcertant. Lorsque j’eus terminé mon récit, il inclina la tête et s’exclama :
— Un sort d’oubli et de retrait des pouvoirs ! L’e xtinguere potesta magicas  ! J’aurais dû y penser plus tôt !
Je restai un moment sidérée par ce que sous-entendaient ces propos, puis je demandai :
— Comment ? On peut retirer les pouvoirs de quelqu’un ?
— Oui, on peut le faire à un membre de sa famille, ou encore, si l’on a une certaine puissance, il est possible de les ôter à un autre enchanteur. Mais cette incantation ne vise pas à prendre les pouvoirs de quelqu’un, elle les fait oublier, ou plus exactement, elle les endort. En fait, c’est comme si l’on égarait une partie de soi-même, on ne sait plus que l’on possède tel ou tel pouvoir. Par chance, ce n’est pas irréversible. C’est un sort que peuvent effectuer des parents sur leurs enfants lorsqu’ils sont jugés avoir des pouvoirs d’une certaine dangerosité pour les autres et à condition qu’ils soient assez puissants pour lancer le sortilège. Je ne vois que ta grand-mère qui aurait été capable de le réaliser à l’époque. Elle a dû l’employer sur toi afin de les cacher, et ainsi assurer ta protection. Cependant, c’est à double tranchant, car te les enlever, même momentanément, c’est également te mettre en situation de faiblesse. Toutefois, derrière cela, elle n’avait que de bonnes intentions. Présentement, ils reviennent d’un coup. L’acte de magie que tu as effectué a sans doute permis d’enclencher tout le reste. Enfin, le bon côté, c’est que tu vas évoluer très vite, et cela, nous avons déjà pu nous en rendre compte. Par contre, il va falloir se montrer vigilant, car des réactions peuvent se produire n’importe quand.
— Mais comment vais-je savoir qu’il m’arrive quelque chose ?
Il écarta les mains en signe de désœuvrement :
— Difficile à dire ! Enfin, il y a cette chaleur annonciatrice dont tu m’as parlé. De surcroît, tu as pu allumer du feu sans trop de difficulté. Alors, cela peut être contrôlable avec aisance.
— Eh bien ! Je crois que je vais avoir du mal à me rendormir.
Il sourit et lança avec gaieté :
— Tu veux que je te parle de notre histoire ?
— Oui, pourquoi pas ! Je n’ai dans la tête que ce que les rumeurs racontent, toutefois c’est chargé de préjugés.
Il se cala contre son havresac et commença son récit :
— Notre art remonte à la nuit des temps. Il est lié aux quatuor elementorum , les quatre éléments, aqua , aer , ignis et terra , mais aussi à ce que nous sommes. Il peut même être le reflet de nos sentiments à un moment précis. C’est la raison pour laquelle nous devons apprendre à connaître nos réactions et savoir y faire attention. Nous sommes tous différents dans notre manière de l’exercer.
— Avons-nous toujours été perçus comme nocifs ? J’ai cru comprendre avec Liliane que les enchanteurs étaient aussi considérés pour leurs aptitudes en tant que guérisseur.
— Les enchanteurs n’ont pas toujours été traités ainsi. J’ai connu l’époque où nous étions respectés, où l’on nous demandait des conseils, nos connaissances des plantes servaient à guérir, notre magie à soulager. Et puis Alosyus est arrivé, venu d’on ne sait d’où, inconnu dans nos contrées, et tout a changé. Il a d’abord instauré l’ordre des Éclaireurs, à l’origine pour lutter contre ceux qui employaient la sorcellerie la plus sombre. En réalité, il les faisait capturer et leur proposait un marché : travailler à ses côtés ou mourir. Et il a commencé à s’en prendre à nous, à tous ceux qui pratiquent la magie blanche.
— Mais pourquoi ?
— Il nous vole nos pouvoirs, comme j’ai eu l’occasion de t’en parler.
— De quelle manière ?
— Après nous avoir capturés, il nous conduit à la Citadelle des Éclaireurs et nous y garde le plus longtemps possible pour absorber notre énergie. Ils nous torturent, nous affament, cherchent par tous les moyens à amoindrir notre volonté. Le fluide est là pour nous assister dans l’usage de la magie, pour nous permettre de nous guérir, et c’est à cette fin qu’ils nous affaiblissent. Soit, il nous permet de rester en vie, cependant ce n’est plus qu’une demi-vie, car nous sombrons dans la folie pour la plupart, et la mort est une délivrance. Sans nourriture, sans chaleur pour l’entretenir, le fluide sert uniquement à nous maintenir en vie, et Alosyus le sait. Nous n’avons plus qu’un corps. Le Grand Éclaireur arrive ainsi à nous faire avouer ce qu’il souhaite sur notre ascendance, sur nos connaissances, et il exploite ses aveux pour son propre compte.
— Comment le sais-tu ?
Il se leva brusquement.
— Axel, dis-moi, insistai-je.
Un lourd silence s’instaura.
— J’ai été enlevé une fois, lâcha-t-il enfin.
— Mais comment as-tu fait pour t’échapper de là ? Car on ne ressort pas vivant de la Citadelle, non ? insistai-je.
— Il me restait assez de vitalité pour m’enfuir grâce à un sortilège.
— C’est-à-dire ?
— Par transport. C’est un moyen d’aller d’un lieu à l’autre très rapidement, par la pensée. Toutefois, il faut déjà savoir l’employer parfaitement, surtout en étant affaibli. J’ai puisé dans mes dernières forces, rassemblé toutes les infimes particules de magie que je possédais encore et j’ai aussi fait appel aux Anciens de ma famille. Je me suis retrouvé dans la grotte que tu connais, celle où nous nous sommes réfugiés. Une fois là-bas, j’ai absorbé des plantes, j’ai fait agir des cristaux, pris de la nourriture et beaucoup de repos. Il m’a fallu du temps. Finalement, je suis arrivé à m’en sortir, à recouvrer mes forces et la totalité de mes pouvoirs.
— On peut récupérer ses pouvoirs ? m’enquis-je après un moment de silence, tâchant de comprendre au mieux ce qu’il venait de me révéler.
— J’ai travaillé la magie avec la nature, et c’est elle qui me les a redonnés, puisqu’elle en est la source, mais cela a pris du temps ! Je suis resté caché tout le temps, faisant constamment attention. Néanmoins, je sais que je suis encore sur la liste des personnes recherchées par les Éclaireurs, et pas uniquement parce que je suis un Passeur, et, dorénavant, toi aussi.
— Pourquoi les appelle-t-on les Éclaireurs ? Ce nom est plutôt bénéfique, alors qu’en revanche c’est loin d’être leur cas.
Il soupira avant de continuer :
— Alosyus a créé leur Ordre pour nous guider vers lui, pour nous piéger. Et il a choisi ce nom par dérision, car oui ils nous mènent au malheur, à la mort. Ils sont dangereux et sans pitié, affirma-t-il.
— Où les trouvent-ils ?
— Ce sont des soldats qui se sont fait remarquer par leur cruauté, des mercenaires, des repris de justice, des hommes qui n’ont plus aucune parcelle d’humanité en eux. Et avec de la magie noire, des promesses de biens, il les enrôle sous sa coulpe. Il est conscient que rien ne les arrêtera, que nous ne pouvons espérer aucune compassion de leur part. Enfin, laissons cela de côté pour le moment. Tu vas essayer de t’endormir et nous repartirons. Nous avons encore de la route jusqu’à la communauté.
— Oui, je pense qu’à présent cela devrait aller.
— Bonne nuit ! Enfin ce qu’il en reste !
— Oui, assurément.
Je me rallongeai sur la couche et je sombrai immédiatement dans les bras de Morphée. Cette discussion m’avait fait du bien et avait allégé mon esprit.
Chapitre XI : Embuscade
Ce jour-là, après un réveil paisible et un déjeuner frugal, puisque nous ne souhaitions pas épuiser nos réserves trop rapidement, nous décidâmes de prendre une petite route. Axel devait comprendre que j’en avais assez des sentes caillouteuses ou des laies forestières. En outre, il faisait beau, après un épisode pluvieux au cours de cette nuit – l’abri avait été bien utile –, et j’avais envie de sentir le soleil sur ma peau.
J’éprouvai aussi le besoin de respirer, tout simplement.
Après être sortis du bois, nous nous engageâmes donc sur un chemin charretier qui n’était pas très boueux.
Axel resta devant moi, manifestement sur le qui-vive. Au bout de quelque temps un bruit particulier se fit entendre, puis nous aperçûmes un colporteur avec son âne bâté chargé. Des clochettes, autour du cou du quadrupède, sonnaient. Comme il s’arrêtait pour se restaurer, après avoir installé l’animal dans l’herbe, nous pûmes échanger avec lui pendant que nous faisions de même, assis sur des pierres.
Adroitement, Axel réussit à obtenir des renseignements. L’homme nous apprit que la citadelle était devenue depuis hier un lieu où le commerce ne s’effectuait quasiment plus : trop de contrôle, de suspicion. Il en revenait déçu, avec son chargement complet. Il espérait pouvoir le vendre, ou du moins une partie, lors d’une foire qui se tiendrait dans deux jours dans une grande ville voisine. Le Grand Éclaireur s’était déplacé en personne dans cette cité, car il était à la recherche d’une jeune femme et d’un homme, des enchanteurs très puissants, et surtout éminemment dangereux pour les Mortels.
Au regard que le camelot posa sur moi, je pris conscience fugacement qu’il avait dû comprendre qui nous étions, mais je n’osai pas jeter un coup d’œil vers Axel. Toutefois, j’étais certaine que nous devions penser à la même chose. Ethan était-il en danger ? Et Henri ? Axel détourna habilement la conversation vers des sujets plus anodins. Pourtant, dans le regard que le colporteur nous lança en partant, il me sembla lire de la tristesse, et de la… peur. Oui, de la peur ! Subitement un sombre pressentiment m’assaillit et un goût d’amertume me vint à la bouche que je gardai tout au long de la journée.
Nous passâmes de nouveau une soirée dans la nature, mais cette fois-ci nous profitâmes d’une cabane de charbonnier pour avoir un toit. Axel me fit de nouveau un petit cours sur notre art, car il voulait voir où en était mon potentiel. Pourtant, je redoutai que l’on se rende compte de notre présence. Il mit fin à mon inquiétude en m’expliquant que le charbon de bois absorbait toute trace de magie, à condition qu’elle soit légère. Dans ce but il en avait répandu devant les ouvertures de la maisonnette lorsqu’il avait été en chercher pour allumer le feu.
— Bien maintenant que nous sommes au calme, je vais t’apprendre une incantation qui permet de rendre invisible. Cela n’agit pas longtemps, cependant c’est très utile ! Écoute.
 
Que par ces mots,
Je disparaisse,
Et que dans le flot
De l’air, je renaisse.
 
Ensuite il faut se concentrer. Tu sais que cela marche quand tu te sens dissoudre, et que surtout il te semble voir flou. Ton corps doit avoir un peu de temps pour s’adapter. Après, tout va bien.
Je tâchai de suivre ses conseils, mais je n’y arrivai pas.
— Recommence. L’apprentissage de la magie, c’est aussi du temps, affirma-t-il avec patience.
Comme mon nouvel essai fut vain, il secoua la tête :
— Et si tu changeais des mots pour la personnaliser, cela irai peut-être mieux ?
J’entrepris plusieurs nouvelles tentatives, tout autant infructueuses, et le découragement me gagnait :
— Non, je n’y arrive pas !
Axel soupira :
— Bon, nous verrons une autre fois. C’est peut-être trop tôt. En tout cas, s’il le faut, tu connais d’ores et déjà cette incantation, et tu sais aussi ce qu’il doit se passer en toi lorsque l’on devient invisible. Le reste viendra avec le temps.
D’autres sorts suivirent, toutefois je me sentis vidée de ma sève au bout d’un temps. Je me couchai en apprenant à mes dépens que la magie épuisait vite, surtout chez un débutant. Il existait des plantes qui permettaient de retrouver de l’énergie, à défaut de nourriture, mais Axel n’en avait pas en sa possession et elles ne poussaient pas autour de nous.
 
Il me réveilla tandis que l’aurore aux doigts légers illuminait doucement les frondaisons. Après une infusion et un morceau de pain sec, nous repartîmes.
Le pressentiment éprouvé hier était toujours présent. Il me sembla même qu’il s’intensifiait.
Cette déplaisante impression me poursuivait : je pensais constamment au regard du colporteur. Il nous avait reconnus, cela j’en avais la certitude, seulement était-il de notre côté ? Après tout, c’était à cause de nous qu’il n’avait pas pu vendre sa marchandise. Cependant, cela suffirait-il à le pousser à nous trahir ?
Mes questionnements trouvèrent leurs réponses au cours de l’après-midi, ainsi que des confirmations.
Nous progressions rapidement. À un moment, je ne sus pas pourquoi, j’eus la sensation inquiétante d’être observée. Comme je ne repérai aucune réaction chez Axel, nulle modification dans son aura, et que la chaleur ne s’éveilla pas en moi, je n’en tins pas compte. Nous continuâmes ainsi quelques instants.
Brusquement, la fièvre monta dans mon corps et je les entendis.
Des branches craquèrent autour de nous.
Quatre Éclaireurs surgirent du bois adjacent, l’épée au poing.
Immédiatement, Axel me prit par la main pour me faire passer derrière lui.
Je remarquai aussitôt le bâton venu de je-ne-sais-où qu’il tenait en main, alors que celui qui lui servait pour la marche gisait à terre.
Celui-ci était épais, au bois noueux et lisse, avec à son sommet ce qui me parut être une gemme bleue qui brillait.
Quand les deux Éclaireurs aperçurent ce bâton, ils s’arrêtèrent quelques secondes, mais ils se reprirent vite et après un bref échange de regard, ils décidèrent de continuer, puisqu’ils bondirent unanimement sur mon compagnon.
Ce dernier virevoltait, donnait des coups de ce bâton qui ne quittait pas sa main. Ce dernier paraissait comme doué d’une vie propre, semblant anticiper et même protéger Axel.
C’était un ballet étrange et fascinant à regarder.
Deux Éclaireurs tombèrent à terre, néanmoins les deux autres ne lâchèrent pas la lutte. Je n’arrivais pas à comprendre pour quelle raison leurs coups d’épées ne parvenaient pas à trancher le bâton de mon compagnon. Eux aussi semblaient totalement perdus face à ce phénomène. À chaque fois qu’une épée arrivait à en toucher le bois, une gerbe d’étincelles en jaillissait.
Tout à coup, Axel tapa sur le sol avec ce bâton, puis il y eut un éclair blanc qui en fusa, et les Éclaireurs tombèrent à terre sous la surprise, hurlant sous le coup de la douleur et se frottant les yeux. Axel posa son bâton sur la poitrine de l’un d’entre eux et l’interrogea :
— Pourquoi nous avez-vous attaqués ?
L’Éclaireur répondit par un grognement.
— Mauvaise réponse, ironisa Axel, envoyant un nouvel éclair blanc sur l’homme.
Ce dernier cria, puis dit dans un souffle :
— Nous devons vous ramener au Grand Maître Alosyus.
— Pourquoi ?
— Tous les enchanteurs doivent être rassemblés à la Citadelle. Il nous a aussi ordonné de lui ramener toute femme blonde possédant des pouvoirs magiques, âgée d’une vingtaine d’années.
Axel me lança un bref coup d’œil, puis il haussa son bâton :
— Je vois, alors nous allons devoir nous séparer.
Un nouvel éclair jaillit du bâton et l’homme s’écroula sur son compagnon qui commençait à réagir.
Aussitôt, Axel se retourna vers moi et me prit la main :
— Viens, cela ne durera pas longtemps.
Il m’entraîna à sa suite. Jamais je n’avais avancé aussi vite, sauf lors de notre première fuite.
Nous nous dirigeâmes vers un petit village qui se trouvait après une intersection.
— Pourquoi allons-nous par là ? demandai-je.
— Il y a un marché, et ce village se caractérise par tout un dédale de petites rues. Ce sera plus facile de les perdre.
— Mais comment ?
Nous étions si aisément identifiables !
— Laisse-moi faire.
Nous arrivâmes rapidement dans ce village, tâchant de contrôler notre respiration afin qu’elle fut moins haletante et ne sembla pas suspecte, et nous nous mêlâmes à la foule, assez importante encore à cette heure. Mon compagnon paraissait connaître réellement les parages comme sa poche étant donné que nous parvînmes à une ruelle un peu excentrée sans ralentir.
Une fois dans cette venelle, Axel me dit :
— Tu vas devoir te rendre dans une petite église qui se trouve un peu plus loin dans cette direction.
Il me désigna du doigt un chemin qui menait à un bosquet, au-dessus duquel un clocher, surmonté d’une croix en fer, était visible.
Honnêtement, dans l’immédiat, j’avais envie de tout, sauf de me retrouver seule. Toutefois, s’il en jugeait ainsi, je m’y rendrai.
Je demandai d’une voix tremblante :
— Et… toi ?
— Je vais rester ici pour les retenir, ensuite je te rejoindrai dès que je le pourrai. Ne t’inquiète pas.
Il me serra la main, puis se détourna de moi sur un signe de tête et repartit à destination du centre du village. Je le regardai partir avec un pincement au cœur.
Ensuite, je fis ce qu’il m’avait dit. Je m’engageai dans le petit chemin empierré, où je ne croisai personne par chance, tendant l’oreille, la boule au ventre.
Me retrouver dans une localité inconnue, sans la présence d’Axel, ne m’enchantait en aucune façon. Il était arrivé avec brutalité dans ma vie, mais je pouvais lui faire confiance et son côté rassurant me manquait. J’avançai vers l’édifice que je distinguai au détour du chemin, derrière un groupe d’arbres.
À la fois si proche et si loin.
Arrivée devant l’édifice à la belle pierre blanche, je pris une respiration, observant hâtivement les lieux. Deux tombes se trouvaient de chaque côté avec leur croix de fer qui tranchait sur la façade. Je poussai la porte doucement. Heureusement, elle n’était pas close. La petite bâtisse qui jouxtait ce bâtiment était fermée. Le prêtre n’était pas céans, cependant à la vue de la cheminée fumante, je me doutai qu’il pourrait revenir à tout moment.
J’entrai dans la petite église, puis je refermai le lourd battant en bois, afin que personne ne se doute de rien.
La fraîcheur me saisit et je me sentis immédiatement calmée. Je laissai échapper un soupir de soulagement.
J’espérai vraiment qu’ils ne me suivaient pas ! Je savais qu’il ne fallait pas faire de magie à cause des traces, et voir Axel effectuer cet acte m’avait profondément surprise, car il n’avait connu aucune hésitation. Il me tardait de lui demander des explications sur cet éclair blanc qui visait manifestement à aveugler nos ennemis, et surtout en savoir plus sur cet étrange bâton.
Même si cet édifice me donnait envie de me poser un moment, de trouver du calme, je revins à la situation présente en me disant que je préférai quand même découvrir une cachette plus sûre.
Personne ne s’y trouvait pour le moment. Toutefois, l’église devait être assez fréquentée puisque je ne distinguai aucune trace de poussière nulle part et des cierges avaient été récemment allumés devant les statues.
Dans l’immédiat, ce silence qui me cernait devenait à la fois angoissant – ils étaient susceptibles de me trouver – et apaisant – mon cœur battait moins fort. J’étais également partagée : avais-je le droit de me réfugier ici ? Être une enchanteresse m’enlevait-il le droit d’asile ? Pourtant cela ne changeait rien à mes croyances, je ne cherchais pas à faire le mal.
Les carreaux de terre cuite qui recouvraient le sol étaient simples, les murs nus, sans aucune trace des couleurs que l’on pouvait observer ailleurs : seul l’éclat des vitraux apportait une note colorée, ainsi que ce ciel bleu étoilé si particulier qui décorait le plafond du chœur. Le chemin de croix était représenté par de grands chiffres romains sur des tableaux de bois. Et tout en cheminant au milieu des rangées de bancs qui fleuraient bon la cire, je les regardai, puis je me dirigeai sur la gauche vers la petite ouverture qui menait à la sacristie, pouvant m’y dissimuler plus aisément que là où il n’y avait aucun recoin. Je m’étais vite aperçue qu’il n’y avait pas d’autre porte que celle d’entrée.
Au plus profond de moi, il me tardait qu’Axel me rejoigne.
Lorsqu’il m’avait fait partir devant lui, il m’avait dit qu’il me trouverait où que je sois. Mais comment comptait-il s’y prendre ? Surtout avec quatre Éclaireurs à ses trousses ! Et de quelle manière allait-il les tromper ?
Je m’assis sur le sol dans un coin sombre de la pièce éclairée chichement par une petite meurtrière, m’entourant le corps de mes bras, comme une protection dérisoire, attentive au moindre son.
Au bout de quelque temps, j’entendis le battant s’ouvrir, puis un bruit de pas résonna, toutefois je m’abstins de bouger.
À ce moment-là, j’avais envie de progresser plus rapidement en magie, d’être capable de me défendre, ou simplement de moins ressentir l’impression d’être un poids pour mon compagnon. Quand arriverai-je à me rendre invisible ? Axel jugeait que je ne savais pas encore assez bien contrôler mes émotions pour le faire sans son appui. Pour lui, ma magie était encore trop intuitive. Pourtant, il était de plus en plus nécessaire que je le fasse par moi-même. Cette insécurité, dans laquelle nous évoluions, me le rendait encore plus urgent.
Les pas se rapprochaient, cependant je n’arrivai pas à déterminer s’il y avait une personne ou plusieurs. L’écho rendant les choses différentes, trompeuses.
Cachée derrière une vieille statue cassée, je regardai le verrou se lever. Je retins mon souffle.
Une intonation connue retentit soudainement :
— Ysaure !
C’était bien Axel.
Je sortis de ma cachette.
— Tout va bien. Ils sont loin maintenant, me dit-il en me prenant dans ses bras.
Il se détacha tout aussi rapidement de moi, semblant regretter ce mouvement instinctif.
— Comment as-tu fait ? lui demandai-je, tâchant de lui dissimuler la peine que cette reculade me donnait.
— J’ai jeté un sort d’illusion : des personnes leur ont dit qu’ils nous avaient vus partir dans une autre direction. Le temps qu’ils se rendent compte de leur erreur, nous serons loin !
— Comment m’as-tu retrouvée ?
— Chaque enchanteur possède une énergie qui lui est propre, comme une signature, dans sa manière de faire de la magie. Comme il y a peu tu as jeté un sort simple, je l’ai interceptée et désormais je suis capable de la percevoir où qu’elle soit ! Enfin, c’est une aptitude que j’ai développée au cours de mes missions de Passeur, me permettant de cette manière d’être toujours en contact avec l’enchanteur que je dois conduire à bon port.
— Mais en ce moment, je ne dégage pas d’énergie au moins ?
Je redoutai tant qu’ils nous retrouvent.
— Non, j’ai juste cherché une trace que je connais déjà. De plus, elle est très proche de ton aura : il y a des filaments dorés. C’est vraiment très particulier !
Il m’indiqua la porte de la main et nous sortîmes de la sacristie, puis il se rendit à la statue de la vierge qui reposait sur un autel. Il se faufila entre le mur d’enceinte et le coin de cette table de marbre, ensuite il poussa légèrement sur l’autel. Malgré sa pesanteur, cela se fit aisément.
Je le retrouvai, et avec surprise je m’aperçus qu’une petite ouverture sombre était apparue dans le sol. Je distinguai également un escalier qui s’amorçait.
— Un passage secret ! m’écriai-je.
— Oui, il conduit sous le village, et nous sortons de l’autre côté. C’est pour cette raison que je souhaitais que tu te rendes céans. Je savais que l’on pouvait disparaître par là.
Je le vis allumer une de ces petites lueurs bleues qui commençaient à me devenir familières, puis il passa devant moi, me tenant par la main pendant la descente. Une fois en bas, je discernai une sorte de tunnel dans lequel nous nous engageâmes.
Ce qui était surprenant, c’était que le sol était dallé. Par contre, nous étions quasiment obligés de ramper, car le boyau se révélait assez étroit, dès lors la lueur bleue devenait très utile. Le mur qui nous entourait était bâti avec des pierres. C’était assez sec et peu poussiéreux, comme si ce lieu servait souvent. Nous évoluions en silence. Derrière moi, l’obscurité s’étendait. J’avais entendu l’ouverture se refermer d’un claquement sec lorsqu’Axel avait prononcé le mot apertere en claquant des doigts. Ainsi nos poursuivants ne trouveraient aucune trace de notre passage.
Manifestement, ce couloir était construit en arc de cercle. Je ne sus combien de temps nous évoluâmes ainsi, mais mes mains me faisaient mal, ainsi que mes genoux. Certes, ce n’était pas sale, toutefois je craignais quand même l’aspect que nous aurions à la sortie.
Pendant notre progression, aucun mot ne fut échangé, Axel avançait avec assurance.
Ce devait être encore un de ces sites dont il avait dû se servir souvent. Cet homme était décidément plein de ressources ! Était-ce habituel chez lui d’agir ainsi ? Soit, il m’avait déjà dit que cela faisait longtemps qu’il effectuait des missions et qu’il avait tout un réseau, pourtant j’avais envie d’en savoir plus.
À certains moments, un peu d’humidité suintait au-dessus de nous, et les gouttelettes étaient glaciales lorsqu’elles me tombaient dans le cou, causant des frissons involontaires dans mon corps. Je me demandais si nous nous trouvions sous la fontaine du village que j’avais pu apercevoir de loin.
Enfin, il me sembla entrevoir au loin une tache lumineuse qui se profilait, grossissant pour finalement apparaître plus distinctement. Une excavation un peu arrondie se dessina devant nous.
— Nous sommes enfin arrivés, murmurai-je avec soulagement.
Axel écarta quelques plantes qui calfeutraient le trou, puis nous glissâmes notre corps à travers l’étroite ouverture et nous pûmes enfin respirer de l’air frais.
Chapitre XII : Aveu
Nous avions devant nous une étendue de champs qui formait un beau tableau avec leurs formes géographiques variées et les couleurs différentes suivant la culture. Heureusement, personne ne s’y trouvait pour travailler, puisqu’il commençait à faire sombre. Nous étions donc restés longtemps dans ce boyau. Toutefois, avec déplaisir, je pensai aussi que nous allions de nouveau devoir cheminer de manière nocturne. Je poussai un soupir. Pourtant, Axel s’arrêta à un endroit protégé par une barrière végétale qui servirait à masquer notre présence. Par conséquent, cette nuit nous nous poserions un peu, ce qui me satisfit. Nous nous installâmes confortablement sur un sol un peu sablonneux.
— Nous allons rester ici pour la nuit. Je pense que tu as eu ton compte de bouleversements pour aujourd’hui, dit-il.
J’opinai du chef. Je ne pouvais qu’être d’accord avec lui !
Nous nous restaurâmes, mais notre appétit ne fut pas assouvi, car les vivres commençaient à manquer, bien que nous nous restreignions. Nous devrions prochainement refaire des provisions et je repensai à ce marché où, si la situation avait été différente, nous aurions pu nous approvisionner. Décidément, il devenait de plus en plus difficile de fuir cette menace constante qui pesait sur nous deux. Avions-nous été dénoncés pour que cette attaque se produise ? Je songeai à ce moment-là au camelot et à son regard qui m’avait interpellée. À qui pouvions-nous accorder notre confiance ? Enfin, il valait mieux pour le moment savourer la quiétude environnante. Nous nous enveloppâmes d’un tissu chaud, car Axel ne souhaitait pas allumer de feu si près d’endroits fréquentés par les hommes.
Comme j’avais du mal à m’endormir, j’en profitai pour demander à mon compagnon de route :
— Cela fait longtemps que tu es Passeur ?
Il haussa les épaules :
— Une cinquantaine d’années environ.
— Mais pourquoi ? Certes, tu m’en as déjà parlé, pourtant… C’est dangereux.
— Soit, néanmoins nous devons aussi nous protéger. Il est vrai que la plupart du temps, je m’occupe d’enchanteurs qui ne possèdent pas beaucoup de pouvoirs, et qui, par conséquent, ne disposent pas de faculté pour se défendre. Très rarement ce sont des enchanteurs puissants, étant donné que ceux-ci sont tout à fait aptes à se dissimuler. D’ailleurs, Alosyus évite de les attaquer.
— Oui, cependant eux, même s’ils ne possèdent pas une grande quantité de pouvoirs, ils ont l’habitude de la magie !
— Tu sais, un enchanteur novice est semblable à celui qui possède peu de puissance. La seule différence, c’est que ce dernier connaît ses limites, alors que dans ton cas… Mais, tant que j’y pense, il faut que je te donne quelque chose qui va te permettre de te défendre. J’ai cet objet depuis le début avec moi. Je pense que désormais tu peux l’employer.
Il se retourna pour fouiller dans sa gibecière, qui lui servait de dossier, et en sortir un objet long et fin avec un large sourire.
Je regardai le petit bâton qu’il me tendait. Il était souple, toutefois il paraissait assez solide.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— Une virga , m’expliqua Axel.
— Une quoi ?
Il avait tendance à oublier que je ne connaissais pas le latin, et ce mot m’était vraiment inconnu.
— C’est une petite baguette qui permet de canaliser ta magie. Pour ma part, je n’en ai plus besoin depuis longtemps, et sinon j’emploie mon pedum – tu as eu l’opportunité de me voir m’en servir –, néanmoins pour commencer à maîtriser ta puissance, il vaut mieux débuter avec elle. Et puis, c’est plus discret ! Bien, je t’explique comment faire : il faut que tu la tiennes bien en main, mais sans trop la serrer.
Je la pris, puis tentai de la tenir. Je poussai un léger cri parce que sa souplesse était réellement inattendue. Cette flexibilité me paraissait difficile à maîtriser. Et je me rendis également compte que le bois n’était pas aussi lisse qu’il en avait l’air.
Je passai ma main dessus pour sentir sous mes doigts des sinuosités, comme si l’objet était strié de lignes, de volutes qui paraissaient invisibles à l’œil nu.
— Elle est décorée ! m’étonnai-je.
— Oui, chaque virga est non seulement différente, mais aussi individuelle. Et visiblement celle-ci est bien conçue pour toi.
— Pourtant comment as-tu pu prévoir cela avec autant d’exactitude ?
— Pendant que j’étais à ta recherche, je me suis dit que tu en aurais besoin, ne sachant pas non plus si tu en possédais une, quels étaient tes pouvoirs, tes connaissances. J’ai alors été voir Aram, un enchanteur de virga très reconnu, qui m’a façonné celle-ci en fonction de ce ...

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